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Le Dernier Voyage d'Uhsse LE DERNIER VOYAGE D’ULYSSE Ala lamiére de certains autres passages de La Divine Camille, je voudrais reconsidérer le récit énigmatique que Dante met dans la bouche d’Ulysse (Enfer, XVI, 90-142). Au fond de ce cercle chaotique de ’Enfer ot sont chatiés jes conseillers perfides, Ulysse et Dioméde briilent sans fin dans une meme flamme a deux cornes. Pressé par Virgile dexpliquer de quelle fagon il a. trouvé la mort, Ulysse raconte qu’apres sétre separé de Circé, qui Pavait retenu plus Pune année a Gaéte, ni la douceur davoir un fils, ni a pitie que lui inspirait Laérte, ni son amour pour Péné- lope ne purent vaincre en son coeur le désir ardent qu’il avait de connaitre le monde et les vices et les vertus des hommes: Avec son dernier bateau et les quelques rares compagnons: qui lui étaient restés, il s’était lance vers la haute mer; ils étaient entrées dans la vieillesse | lorsquils parvinrent: au détroit oa Hercule a fixe ses colonnes. A cette limite marquée par un dieu 4 ’ambition ou 4 Paudace, iLavait incité ses compagnons, puisqu’il leur restait si peu de temps a vivre, a connaitre le monde inhabité et les mers non sillonnées des antipodes. Il leur avait rappelé leur oti- gine, il leur avait rappelé quills n’avaient pas été créés pour vivre comme des brutes mais pour recherchet la vertu et la connaissance. Ils avaient donc navigué vers’ le couchant puis vers le sudvet ils avaient vu toutes les étoiles situées dans ’hémisphére austral: Durant cing mois ils» avaient fendu Pocéan et un beaw jour jls avaient apergu une mon- tagne-brune a Phorizon. Fille Jeut parut plus haute qu’au- cune autre et leurs ames se réjouirent. Mais cette joie ne tarda pas 4 se changer <0. douleur car se leva une tempéte qui fit tournoyer trois fois le bateau sur jui-méme et ala quatriéme fois le fit sombrer, obéissant a PAutre, et la mer Se referma sur eux. Tel e& le récit d'Ulysse. De nombreux commentateurs = depuis Anonyme florentin jusqu’a Raffaele Andreoli — estiment qu’il s’agit @une digression de Pauteur. Ils pensent qu'Ulysse et Dioméde, conseillers perfides, souffrent dans la fosse des conscillers perfides («e dentro da la lor fiamma si 842 Neuf essais sur Dante geme | Vagguato del caval’... ») et que ce récit de yoy qu'un ornement épisodique. Tommaseo, en teyanrft ty un passage de La Cité de Diew et il aurait pu ents, at autre, de Clément d’Alexandrie, qui tefuse de {let les hommes puissent parvenir a la partie infetienne® ue Terre ; Casini et Pietrobono, plus tard, taxerony cc de sacrilége. En effet, la montagne qu’apercoir 1. avant d’étre englouti dans Pabime n’est autre que Ig oe montagne du Purgatoire, interdite aux mortels Paryayait 130-132). Hugo Friedrich observe trés justement gb voyage Sacheve par une catastrophe of il faur Me pas une simple destinée de marin mais la patole de py” (Odysseus in der Hille, Berlin, 1942). eu, Ulysse, en racontant son aventate, la qualifc dinseng (ole): au chant XXII du Paradis, il es faie reget au rarvo folle d’Ulise', a Pinsensée, ou teméraire, tayaet d'Ulysse: Ce méme adjeétif est employe par Dante, dane forét obscure, devant Veffroyable invitation de. Virgj («Tomo che la venta non sia fall) et cette repetition o voulue. Quand Dante pose le pied sur la plage qu’Uhs avait apercue avant de mourir, il dit que personne n’a wu naviguer dans ces eaux et en revenir ; puis il rapporte que Virgile le ceignit dun jonc, « com’altrat piacgue'y: ce sont les mémes paroles que dit Ulysse en faisant part de sa fin tragique. Carlo Steiner a écrit: « Dante n’a-t-il pas penséi Ulysse qui fit naufrage en voyant cette plage ? Bien sir que oui. Mais Ulysse voulut V’atteindre, confiant en ses propre: forces et en défiant les limites imposées aux entreprises humaines. Dante, nouvel Ulysse, la foulera en vainqueut, ceint d’humilité, et il ne sera pas guidé par la superbe mals par la raison qu’illumine la grace.» August Ritegg reptte cette opinion (fenseitsvorstellungen vor Dante, I, 114): «Dante est un aventurier qui, tel Ulysse, marche hors des sent battus, parcourt des mondes qu’aucun homme avant 4 n’avait contemplés et se fixe les buts les plus difficles ‘ les plus lointains. Mais la s’achéve le paralléle; Up lance a ses risques et périls dans des aventures inte ’ "| Dante, lui, se laisse mener par des forces supérieure" Deux passages célébres de La Divine Comédie ign cette difference. Le premier est celui ob Dante jUs® ii ] de visiter les trois mondes de l’au-dela (« Io "0" Enh gt Paulo sono’) et ot Virgile révéle la mission dont !* Syl, Beatrice ; le second, celui od Cacciaguida (Par! i * i = ee SSS Le Dernier Voyage d’Uhsse i yoo-142) conseille la publication du poéme. tanoignages, ce serait un non-sens de comears Wa ye ations de Dante, qui conduisent a la vision béatifique er au meilleur des livres éctits par Thomme, 4 Paventare sactilége d’Ulysse qui débouche sur l'Enfer. Cette adion la semble étre Venvers de Pautre, Toutefois, un tel argument. comporte une erreur. Vattion d’Ulysse est indiscutablement le voyage @Ulysse car ce dernier mest tien Wautre que le sujet dont on saconte lation, alors que Padtion ou Ventreprise de Dante nlest pas son voyage mais la réalisation de son livre. Le fait est évident et on a pourtant tendance a Poublier parce que ‘La Divine Comédie e& rédigée ala premiere personne et que homme qui est mort a été relégué dans Pombre par le |protagoniste: immortel. Dante était théologien ; trés sou- ‘went la redaction de La Divine Comédie aura dtv lui paraitre jnon’ moins ardue, peut-étre méme non moins risquée et fatale que l'ultime voyage d’Ulysse. Il avait osé forger des arcanes ‘que la plume de l'Esprit saint esquisse a peine fentreprise contenait peut-€tre en germe une faute. Il avait sé mettre.en paralléle Béatrice Portinari avec la Vierge et esus*. Il avait’ osé devancer les sentences de’ l’insondable gement dernier que méme les bienheureux ignorent; il it juge et condamné les Ames de papes simoniaques et il it sauvé celle de Vaverroiste Siger qui enseigna la théo- du temps: circulaire**. Que-d’efforts: laborieux pour la ite, qui est chose éphémére! ‘None il mondan romorealtro ch'un fiato di vento, ch’or vien quinci e or vien' quindi, e muta nome perché muta lato’: Des traces vraisemblables de cette discorde subsistent ans le texte. Carlo Steiner en décele une dans ce dialogue U Virgile vient 4 bout des craintes de Dante et le per- ade d’entteprendré ‘son voyage ‘insolite. Steiner ecrit «Ce débat avec Virgile que Dante imagine eut vrai- lieu dans son esprit alors quil n’avait pas encore le dei composer son poéme. Ila pour pendant cet débat du chant XVII du Paradis, ou-est envisagée la , 1 Giovanni Papini, Dante vivo, II, 34. Maurice de Wulf, Histoire de la philosophie médiévale, 844 Neuf essais sur Dante publication de son auvre, Une fois composée, il la publier et affronter la colére de Ses ennemi, stat conscience de sa valeur et du haut but qu’il s’était 7)? La triompha dans les deux cas.» Dans de tels passage Po aurait donc symbolisé un conflit mental; je pense "i wae symbolisé également, peut-étre sans le vouloir e 1 {la te sans le vouloir et ny sans le soupgonner, dans le récit tragique d’Ulysse, Ce eS A cette charge d'émotion que ce récit doit eit force. Dante a été Ulysse et il a pu redouter en que el ‘ sorte le chatiment« d’Ulysse. Une ultime remarque: éprises de la met et de Dante, jg deux littératures de langue anglaise ont subi Vinfluence gs PUlysse dantesque. Eliot (et avant lui Andrew Lang, ¢ avant Iui encore Longfellow) a insinué que Padmitable Ubsses de Tennyson procédait de ce glorieux arché On n’a pas encore remarqué, que je sache, une affinite plus profonde: celle de l'Ulysse infernal avec un autre capitaine infortuné:: le capitaine Achab de Moby Dick. Lun et Pautre forgent leur propre perte a force de veilles et de courage ; le sujet est le méme, la fin est identique, les der. niers mots sont presque les mémes. Schopenhauer a éctit que dans notre vie rien n’est involontaite; ces deux fidions, 4 la lumiére de cette prestigieuse opinion, sont le Ptocessus obscur et complexe d’un suicide’, Post-sctiptum de 1981: on a dit que l'Ulysse de Dante préfigurait les explorateurs célébres qui, des siécles plus tard, allaient aborder les cétes d’Amérique et de I’Inde, Des siécles avant la redaGtion de La Divine Comédie, ce type humain existait déja. Etik le Rouge découvrit Vile du Groenland vers Pan 985; au début du x1 siécle, son fils Leif débarqua au Canada. Dante ne pouvait savoir cela. Le Scandinave tend 4 étre secret, 4 étre comme un songe. LE BOURREAU COMPATISSANT Comme chacun le sait, Dante met Francesca ef Baler et il écoute avec une compassion infinie I’histoire 4 a faute. Comment atténuer cette discordance, comment justifier ? Quatre hypothéses me semblent envisageables