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L'oreille

de l'autrE

otobiographies,

transferts,

traduction:

Textes et débats ave<

Jacques Derrid;

sous la direction de

Claude Lévesque

ei

Christie V. McDonalt

vlb éditeu

Ce livre est publié

à partir de séances

de table ronde

tenues à l'Université

1979. C'est Jacques

deux motifs de

duction.

pas par

des participants

Étant

chait au sien.

de Montréal du 22 au 24 octobre

Derrida lui-même qui a choisi les

entretiens: l'autobiographie et la tra- donné la teneur de ces motifs, ce n'était

nos

hasard que nous avions regroupé autour de lui

dont le travail, de près ou de loin, tou-

Eugenio Donato est professeur de littéra-

of California; Rodol-

littérature comparée à Buffa-

ture comparée à Irvine, University

phe Gasché, professeur

de

lo, State University

sieurs

de

of New York. Nous sommes plu-

l'Université de Montréal: Claude Lévesque, du

Département de Philosophie; Patrick Mahony, psycha-

au Département d'Études anglai-

nalyste et professeur

ses; Christie V.

McDonald, du Département d'Études

Péraldi, psychanalyste et professeur

Linguistique; Eugene Vance, profes-

françaises; François

au Département de

seur au Programme de Littérature comparée.

La conférence, L'Otobiographie de Nietzsche, pro-

fut suivie des séances consacrées

noncée le 22 octobre, à l'autobiographie et

à la traduction. Outre la conférence

textes nous ont servi de point

psychanalyse et Survivre/Journal

elle-même, deux autres

de référence: Moi,

de bord (publié

la

seulement en anglais pour le moment).

Pour

tretiens.

tué dans

chacun de nous qui avons participé à ces en-

ce livre constitue le souvenir d'un travail effec-

la

-a

chaleur de famitié.

Durant les trois jours

~~~

avons été amenés, par la logique

10 L'OREILLE DE L'AUTRE

même des sujets, à réfléchir sur nos

différences. En rai-

son

de la diversité de nos

intérêts, de nos formations,

ces entretiens (le Québec),

du lieu même se sont tenus

déplacer les réponses

français que du

contexte américain. Qu'il ait été amené à formuler cer-

tains arguments

qu'on ne retrouve nulle part ailleurs

nos questions ne pouvaient que

de Jacques Derrida tant du contexte

dans son travail, voilà qui ajoute,

rêt et à la richesse de ce texte.

croyons-nous, à

finté-

de

Dans la transcription

ces entretiens, nous n'avons apporté que des modifica-

tions mineures.

Nous tenons à remercier l'Université de

Montréal

et les Départements d'Études anglaises, d'Études fran-

çaises, de Philosophie ainsi que le

rature comparée pour l'appui qu'ils nous

Les Départements de philosophie et d'Études ont contribué à la préparation matérielle de

Programme de Litté-

ont apporté.

françaises

l'édition;

nous remercions particulièrement Claire-Lise Schild.

CLAUDE LÉVESQUE

CHRISTIE V. McDONALD

Otobiographie de Nietzsche

.

.

par Jacques Derrida

POLITIQUES DU NOM PROPRE

L'enseignement de Nietzsche

1. LOGIQUE DE LA VIVANTE

de ces hommes à qui rien ne manque, sauf

qu'une seule chose

ont en

excès,

-

de

ces

hommes qui rien ne sont qu'un grand oeil ou

une grande gueule ou

n'importe quoi de grand -

un grand ventre,

je

ou

les

ceux-là,

à rebours (umgekehrte

nomme des estropiés

Kräppel) -.

Et lorsque je sortis de ma solitude et sur

ce pont pour la première fois passai,

lors

je

n'en crus pas mes yeux, regardai et de nouveau

finalement je dis:

oreille! Une oreille

me! » Mieux encore

remuait encore, en fait, chose pitoyablement

et débile. Et, en vérité,

l'immense oreille tenait sur une petite et frêle

petite et souffreteuse

« Voilà une

aussi grande qu'un hom-

regardai,

et

regardai et, sous l'oreille,

tige, -

mais

cette

tige était un homme!

La

loupe à 1 œil on pouvait même reconnaître

encore un visage minuscule et envieux; et qu'à

la tire nendait aussi

une

me mimacule et

14 L'OREILLE DE L'AUTRE

boursouflée. Or le peuple me dit que cette gran-

de oreille n'était pas seulement

un homme,

qu'elle était un grand homme,

jamais je ne crus

un génie. Mais

discours

le peuple dans son

sur

les grands hommes

-

et continuai de

croire qu'il s'agit bien d'un estropié à rebours,

qui de tout a trop peu et d'une seule a trop ».

chose

Lorsque

Zarathoustra de la sorte eut au

-

parlé, et à ceux dont il était la bouche

et le porte-parole (Mundstzïck und Frirsprecher),

lors se tourna vers ses disciples, profondément

découragé, et dit:

«Ô mes amis, en vérité, parmi les hom-

mes je chemine comme parmi des fragments et des morceaux d'hommes (Bruchstlicken und Gliedmassen)!

bossu

S'épouvante mon oeil

de trouver l'homme

morcelé (zerstrümmert) et disjoint

comme sur un champ de bataille

(zerstreuert)

et d'équaris-

sage (Schlacht - und Schlachterfeld)!»

(De la rédemption, tr. M. de Gandillac).

Je voudrais vous épargner l'ennui, la perte de temps,

et cet asservissement qu'il y a toujours à procéder aux

enchaînements, au

rappel des prémisses ou des

discours

antérieurs, à

l'auto-justification d'un trajet, d'une mé-

thode,

d'un système, aux transitions plus

ou

moins

habiles, au rétablissement du continu, etc.

Autant d'im-

pératifs de la pédagogie classique avec lesquels

toute-

fois on ne rompt jamais sans appel; mais

ils auraient

tôt fait, si l'on

:L--

>

in

s'y

pliait rigoureusement,

,,a,,,7-

caccom-or

de vous réduire

OTOBIOGRAPHIEDE NIETZSCHE

15

Je vous propose donc mon

compromis.

Dans les

termes de la liberté académique, de la li-ber-té a-ca-dé-

mi-que, chacun sait qu'il est à prendre ou à laisser.

Compte tenu du temps dont je dispose,

de l'ennui que

je veux

aussi

m'épargner, à moi, de la liberté dont je

suis

capable et

que

de

telle

façon que

je veux préserver,

je procéderai

certains

jugeront aphoristique et

irrecevable, que d'autres accepteront

comme la loi et

d'autres encore jugeront trop peu aphoristique, m'écou-

tant avec de telles oreilles (tout revient à

l'oreille avec.

laquelle vous pouvez m'entendre) que la cohérence et

la continuité de mon trajet leur seront apparues dès les

premiers

mots, dès le titre même. De toute façon, que

ce soit entendu: quiconque ne veut plus suivre peut

le faire. Je n'enseigne

pas

la vérité en soi,

je

ne

me

transforme pas en porte-parole diaphane de la pédago-

gie éternelle.

bre de problèmes,

travers vous, moi et moi, avec un certain nombre d'ins-

tances ici représentées. J'entends

Je règle comme je peux un certain nom-

avec vous et avec moi ou moi, et à

ne

pas soustraire

à

l'exhibition ou à la scène

la place que j'occupe

ici.

Ni

même ce que pour faire vite j'appellerai, en vous deman-

dant d'en déplacer un peu le sens et de l'écouter d'une

autre oreille, la démonstration auto-biographique à la- quelle je voudrais prendre un certain plaisir pour que

vous appreniez ce plaisir de moi,

Ladite

«liberte académique »,

l'oreille

biographie, voilà mes objets -

pour ce soir

et l'auto-

occuper un

l'analogie et

le programme, les différents sens du programme et de

reproduction. Et puisqu'il y rapporte logique à graphique

la

certain espace entre le logos et le gramme,

Un discours sur la-vie-la-mort doit

va de la vie, le trait qui

doit bien travailler aussi

16 L'OREILLE DE L'AUTRE

entre le biologique et le biographique, la thanatologique

et le

thanatographique.

On sait

que tout cela se voit soumis aujourd'hui

à réévaluation, tout cela, c'est-à-dire le biographique et

l'autos de

l'autobiographique.

La biographie d'un « philosophe », nous ne la con-

empiriques

sidérons plus

laissant un nom et

comme un corpus d'accidents

une signature hors d'un système qui

serait, lui, offert

la seule qui soit tenue pour

toute une

à une lecture philosophique immanente, '

philosophiquementlégitime:

incompréhension académique de l'exigence

règle sur les limites les plus

tradition-

textuelle qu'on

nelles de

l'écrit, voire de la « publication ». Moyennant

ensuite et d'autre part écrire des

« vies-

»,

des romans biographiques dans

le

quoi on peut de-philosophes

style ornemental et typé dont s'accommodent parfois

de grands

romans

historiens de la philosophie. Des

biographiques ou rendre compte de cessus empiriques

nalytiste, historiciste

problématique

graphie des

des psycho-biographies

la genèse du système

de type psychologiste,

prétendant

des

pro~

selon

voire psycha-

nouvelle

ou sociologiste. Non, une

du biographique en général, de la bio- philosophes en particulier, doit mobiliser

d'autres

du nom propre et de la signature.

ressources, et au moins une nouvelle analyse

Ni les lectures « im-

manentistes

soient structurales ou non, ni les lectures

»

des

systèmes

de

philosophiques, qu'elles

empirico-géné-

inter-

l' «oeuvre »

Cette

tiques externes n'ont jamais, en tant que telles,

rogé la dynamis

le système et le sujet du système.

cette bordure entre

et

la

« vie »,

bordure

son pouvoir, de sa puissance virtuelle et mobile aussi -

n'est ni active ni passive, ni dehors ni dedans. Surtout

-

je l'appelle dynamis à cause

de sa force,

de

'

OTOBIOGRAPHIEDE NIETZSCHE

17

elle

n'est pas

une

ligne

mince,

un trait invisible ou

indivisible entre l'enclos des

et,

d'autre part,

philosophèmes d'une part,

identifiable

la vie d'un auteur déjà

sous son nom. Cette bordure divisible traverse les deux

« corps », le corpus

et le corps, selon des lois que nous

commençons seulement à entrevoir.

Ce

qu'on

appelle

la

vie

-

chose ou objet de

ne fait pas face, c'est

la

la

biologie et de la biographie -

première complication, à

,

quelque chose qui serait pour

Linort,

le

thanatologique

ou

elle

un ob

le thanatographique. La «vie» a aussi du mal à devenir

objet

d'une

science,

au

sens

que

la

philosophie

et

la

science ont toujours donné à ce mot, comme au statut légal de la scientificité. Ce mal, les retards qui s'ensui-

vent, tout cela tient en

particulier

au

fait

qu'une

philo-

sophie de la vie a toujours son logement préparé dans

la science de la vie. Ce n'est pas le cas de toutes les

autres

dit du mort.

sciences,

des

sciences

de

la

non-vie, autrement

toutes les

Ce qui pousserait

à dire que

sciences

qui

conquièrent leur scientificité sans retard

ni résidu sont

des

sciences

du

mort;

et

le mort et le statut d'objet scientifique une

qu'il y

a entre

co-implication

qui

S'il en est ainsi, le sujet dit vivant du discours biolo-

gique

fait partie, partie prenante ou

champ investi, avec l'énorme acquis

du

nous

intéresse,

et qui intéresse le désir de savoir.

ce

qui

parti pris,

philosophique,

se potentialise

dans

la

idéologique, politique, avec toutes les forces qui le tra-

sub-

vaillent,

avec

tout

jectivité d'un biologiste ou d'une communauté de bio-

logistes.

Toutes

ces

évaluations marquent

la signature

le

bio-

savante et inscrivent le

logique.

bio-graphique dans

or B

nom

M---

-

'"

14 L'OREILLE DE L'AUTRE

boursouflée. Or le peuple me dit que cette gran-

de oreille n'était pas seulement

un homme,

qu'elle était un grand homme, un génie. Mais jamais je ne crus le peuple dans son discours

sur

les grands hommes

-

et continuai de

croire qu'il s'agit bien d'un estropié à rebours,

qui de tout a trop peu et d'une seule

a trop ».

chose

bossu

Lorsque

Zarathoustra de la sorte eut au

parlé, et à ceux dont il était la bouche

et le porte-parole (Mundstück und Fürsprecher), lors se tourna vers ses disciples, profondément

découragé, et dit:

«Ô mes amis, en vérité, parmi les hom-

mes

et des

je

chemine comme parmi des fragments morceaux d'hommes (Bruchstücken und

Gliedmassen)!

S'épouvante mon œil de trouver morcelé (zerstrümmert) et disjoint

l'homme

(zerstreuert)

comme sur un champ de bataille et d'équaris-

sage (Schlacht - und Schlächterfeld)!

»

(De la rédemption, tr. M. de

Gandillac).

Je voudrais vous épargner l'ennui, la perte de temps,

et cet asservissement qu'il y a toujours à procéder aux

enchainements, au rappel des prémisses

ou des discours

antérieurs, à l'auto-justification d'un

trajet, d'une mé-

moins

d'un système, aux transitions plus ou

habiles, au rétablissement du continu, etc. Autant d'im-

thode,

pératifs de la pédagogie classique avec lesquels

fois on ne rompt jamais sans appel; mais

si l'on s'y pliait rigoureusement, de

tôt fait,

toute-

ils auraient

vous réduire

OTOBIOGRAPHIEDE NIETZSCHE

15

Je vous propose donc mon

compromis.

Dans les

termes de la liberté académique, de la li-ber-té a-ca-dé-

à laisser.

Compte

je veux

mi-que, chacun sait

qu'il est à prendre ou

tenu du temps dont je dispose,

aussi

de l'ennui que

m'épargner, à moi, de la liberté dont je

suis

de

capable et

telle façon

que

je veux préserver,

je procéderai

jugeront aphoristique et

que certains

irrecevable, que d'autres accepteront comme la loi et

d'autres encore jugeront trop peu aphoristique, m'écou-

tant avec de telles oredles (tout revient à

.

l'oreille avec

.

laquelle vous pouvez m'entendre) que la cohérence et

la continuité de mon trajet leur seront apparues dès les

dès le titre même. De toute façon, que

premiers mots,

ce soit entendu: quiconque ne veut plus suivre peut

le faire. Je n'enseigne

pas

la vérité en soi,

je

ne

me

transforme pas en porte-parole diaphane de la pédago-

je peux un certain nom-

gie éternelle.

bre de problèmes,

travers vous, moi et moi, avec un certain nombre d'ins-

tances ici représentées. J'entends

la place que j'occupe ici. Ni

Je règle comme

avec vous et avec moi ou moi, et à

ne

pas

soustraire à

I'exhibition ou à la scène

même ce que pour faire vite j'appellerai, en vous deman-

dant d'en déplacer un peu le sens et de l'écouter d'une,

autre oreille, la démonstration auto-biographique à la- quelle je voudrais prendre un certain plaisir pour que

vous appreniez ce plaisir de moi,

Ladite «liberté académique »,

l'oreille et

biographie, voilà mes objets -

pour ce soir.

l'auto-

occuper un

l'analogie et

le programme, les différents sens du programme et de

la reproduction. Et puisqu'il y rapporte logique à graphique

certain espace entre le logos et le gramme,

Un discours sur la-vie-la-mort doit

va de la vie, le trait qui

doit bien travailler aussi

16 L'OREILLE DE L'AUTRE

entre le biologique et le biographique, la thanatologique et le thanatographique.

On sait que tout cela se voit soumis aujourd'hui

à réévaluation, tout cela, c'est-à-dire le biographique et l'autos de l'autobiographique.

La biographie d'un « philosophe », nous ne la con-

sidérons plus comme un corpus d'accidents empiriques

laissant un nom et une signature hors d'un

système qui

*

serait, lui, offert à une lecture philosophique immanente, '

la seule qui soit tenue pour philosophiquement légitime:

toute une incompréhension académique de l'exigence textuelle qu'on règle sur les limites les plus tradition- nelles de l'écrit, voire de la « publication ». Moyennant

quoi on peut ensuite et d'autre part écrire des

«vies-

de-philosophes », des romans biographiques dans le

style ornemental et typé dont s'accommodent parfois

de grands historiens de la philosophie. Des

biographiques ou des psycho-biographies prétendant

romans

rendre compte de la genèse du système

selon

des pro-

cessus empiriques de type psychologiste, voire psycha-

nalytiste, historiciste ou sociologiste. Non, une nouvelle problématique du biographique en général, de la bio- graphie des philosophes en particulier, doit mobiliser

d'autres

du nom propre et de la signature.

manentistes »

ressources, et au moins une nouvelle analyse

Ni les lectures « im-

des

systèmes

philosophiques, qu'elles

·

soient structurales ou non, ni les lectures empirico-géné-

tiques externes n'ont jamais, en tant que telles, inter

rogé ladynamis de cette bordure entre l'«oeuvre»

et

la

« vie »,

le système et le sujet du système. je l'appelle dynamis à cause de sa force,

Cette

de

bordure -

son pouvoir, de sa puissance virtuelle et mobile aussi -

n'est ni active ni passive, ni dehors ni dedans. Surtout

OTOBIOGRAPHIEDE NIETZSCHE

17

elle

n'est pas

une ligne

mince,

un trait invisible ou

indivisible entre l'enclos des philosophèmes d'une part,

et, d'autre part,

la vie d'un auteur déjà identifiable

sous son nom. Cette bordure divisible traverse les deux « corps », le corpus et le cor2s, selon des lois que nous commençons seulement à entrevoir.

Ce qu'on appelle la

vie -

chose

ou

objet de la

ne fait pas face, c'est la

biologie et de la biographie -

première complication, à quelque chose qui serait pour

elle un ob-jet opposable, J

rt, le thanatologique ou

du mal à devenir

objet d'une science, au sens que la philosophie et la

science ont toujours donné à ce mot, comme au statut

Ce mal, les retards qui s'ensui-

légal de la scientificité. vent, tout cela tient en

sophie de la vie a toujours son logement préparé dans

la science de la vie. Ce n'est pas le cas de toutes les

particulier au fait qu'une philo-

le thanatographique. La «vie » a aussi

autres sciences,

dit du mort.

des sciences de la non-vie, autrement

Ce qui pousserait

à dire que

toutes les

sciences qui conquièrent leur scientificité sans retard

ni résidu sont des sciences du mort; et qu'il y a entre

le mort et le statut d'objet scientifique une co-implication

qui nous intéresse, et qui intéresse le désir de savoir.

S'il en est ainsi, le sujet dit vivant du discours biolo-

du

gique

champ investi, avec l'énorme acquis philosophique,

idéologique, politique, avec toutes les forces qui le tra-

vaillent, avec tout ce qui se potentialise dans la sub-

jectivité

fait partie, partie prenante ou

parti

pris,

d'un biologiste ou d'une communauté de bio-

logistes.Toutescesévaluationsmarquentlasignature

savante et inscrivent le bio-graphique dans logique.

le

bio-

Or le nom de Nietzsche est peut-être aujourd'hui,

18 L'OREILLE DE L'AUTRE

pour nous, en Occident,

le nom de celui qui fut le seul

(peut-être d'une autre manière avec Kierkegaard, et peut-être encore avec Freud) à traiter de la philosophie

et de la vie, de la science et de la philosophie de la vie

Le seul peut-être à y avoir

avec

son

nom,

en

son

mis

en jeu son nom -

nom.

ses noms

-

et ses biographies·

Avec presque tous les risques que cela comporte: pour

«lui», pour «eux», pour ses vies, ses noms et leur avenir, l'avenir politique singulièrement de ce qu'il a

laissé signer.

Comment

ne pas en tenir compte quand on le lit ?

On ne lit qu'à en tenir compte·

Mettre en jeu son nom (avec tout ce qui s'y engage

et qui ne se résume pas à un moi), mettre en scène des

signatures,

faire de tout ce qu'on a

écrit dela vie ou de

la mort un immense paraphe bio-graphique, voilà ce qu'il aurait fait et dont nous devons prendre acte. Non pas pour lui en faire revenir le bénéfice: d'abord il est mort, lui, évidence triviale mais au fond assez incroyable

et le génie du nom est là pour nous la faire oublier·

Être mort signifie au moins

maléfice,

nom mais seulement au nom, en quoi le nom, qui n'est

pas le porteur, est toujours et a priori un nom de mort· Ce qui revient au nom ne revient jamais à du vivant, rien ne revient à du vivant. Ensuite nous ne lui en ac-

corderons pas

ceci qu'aucun bénéfice ou

calculé ou non, ne revient plus au porteur du

le bénéfice parce que ce qu'il a légué,

en

son

nom,

ressemble comme tout legs

(entendez

ce mot avec l'oreille que vous voudrez)

poisonné qui se mêlait d'avance, nous en aurons tout à l'heure le rappel, au pire de notre temps. Et ne s'y mêlait pas par hasard·

à un lait em-

OTOBIOGRAPHIEDE NIETZSCHE

19

Je ne lirai pas

Nietzsche,

soit dit avant d'ouvrir

le moindre de ses écrits, ni comme un philosophe (de

l'être,

ni comme un biologisceal ces trois types ont en commun

l'abstraction du bio-graphique, et la prétention de ne

leurs écrits. Pour

l'instant, je lirai Nietzsche depuis la scène d'Ecce Homo.

nom en avant, même s'il s'y

sans

masques ou des pseudonymes des masques ou des noms pluriels qui

avance sous

noms propres,

Il y met son-corps

pas engager leur vie et leur nom dans

de

la ve

ou

de la mort)

ni comme un samnt,

et son

des

peuvent ne se proposer ou produire, comme tout mas- gue et même toute théorie du simulacre, qu'en rappor-

tant toujours un bénéfice de protection, une plus-value

où se reconnaît encore la

dès lors que la plus-value encore ne revient pas à du

ruse de la vie. Ruse perdante

vivant mais

masques.

au nom des

noms et à la communauté des

Je le lirai

à partir de ce qui dit ou se dit Ecce Homo

(citation), et « Wie man wird, was man ist », comment

on devient ce qu'on est. Je lirai à partir de cette pré-

Homo dont vous pourriez dire qu'elle est à tout l'œuvre, si bien que tout l'œuvre

coextensive

préface aussi

qu'on nomme,

face

à

Ecce

Ecle flämo

au

sens

et

se

trouve

répété dans

ce

strict,

la Préface de quelques

pages

sez

à l'ouvrage

par coeur ces

intitulé Ecce Homo. Vous connais-

premières

lignes:

« En prévision du

devoir qui va m'obliger bientôt à soumettre l'humanité

à la plus dure exigence qu'on lui ait jamais imposée,

il me semble indispensable de dire ici qui je suis (wer

ich bin est souligné).

car j'ai toujours présenté

On aurait bien de quoi le savoir

mes tit