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Romantisme Evolution et fonction critique du concept de nature dans la littérature romantique et dans

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Stenzel Hartmut. Evolution et fonction critique du concept de nature dans la littérature romantique et dans le socialisme utopique. In: Romantisme, 1980, n°30. pp. 29-38;

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Hartmut Stenzel

Evolution et fonction critique du concept de nature dans la littérature romantique et dans le socialisme utopique

Parler du concept de nature, de sa fonction ainsi que de son utilisation dans la littérature d'une époque déterminée, cela nécessite quelques réflexions théoriques préalables pour déterminer le caractère historique de ce concept. On n'a qu'à se référer par exemple à l'étude — par ailleurs très intéressante — de F.W. Leakey, Baudelaire and Nature, étude qui définit son objet comme une « nature pure », à savoir « the external (material and non-human) universe that surrounds us » (1), pour se rendre compte que notre façon d'envisager le problème ne va pas de soi. Toutefois, il est évident qu'une nature « pure », qui ne serait pas déterminée par la société humaine « ne subsiste nulle part, excepté peut-être dans quelques atolls récents de la mer australienne », comme Marx et Engels le constatent pour l'époque dont nous nous occupons (2). En ce qui concerne notre problème, on peut partir de l'analyse de Marx, selon laquelle, depuis la naissance de la société bourgeoise au moins, ce n'est plus la nature qui détermine l'histoire, mais la situation historique et sociale qui détermine la nature et la relation entre l'homme et la nature (3). En ce sens, Georg Lukács a défini le concept qui nous intéresse de la façon suivante :

« La nature est une catégorie déterminée par la société. C'est-à-dire que ce qui est considéré comme nature, à une certaine étape de l'évolution sociale est déterminé par la société ; la façon dont les relations de cette nature et de l'homme sont conçues et la façon dont se manifeste l'opposition entre

» désigne par sa forme, son contenu

l'homme et la nature

; enfin ce que « nature

son extension et son essence, tout cela est déterminé socialement.» (4)

1. F.W. Leakey, Baudelaire and Nature, Manchester, University Press, 1968,

2. Marx-Engels, Die deutsche Ideologie, dans : Marx, Frù'hschriften, t.II, éd.

p. XL

Lieber/Fuhrt, Darmstadt, Wiss. Buchgesellschaft, 1971, p. 27. Voici le texte

allemand : « Ubrigens ist dièse der menschlichen Geschichte vorhergehende Natur

ausgenommen etwa auf einzelnen australischen Koralleninseln neueren Urs-

prungs, nirgends mehr existent. » 3. Voir là-dessus les remarques de A. Schmidt, Zum Verhàltnis von Geschichte und Natur im dialektischen Materialismus, dans : Marxismus und Exis- tentialismus, Frankfurt, Suhrkamp, 1965, p. 3-55, surtout p. 22 et suiv.

G. Lukács, Der Funktionswechsel des historischen Materialismus, dans :

Geschichte und KlassenbewuQtsein, Berlin, Malik, 1923. p. 229-260, ici p. 24). Voici le texte allemand : « Natur ist eine gesellschaftliche Kategorie.DJh., was auf einer bestimmten Stufe der gesellschaftlichen Entwicklung als Natur gilt, wie die Beziehungen dieser Natur zum Menschen beschaffen sind und in welcher Form seine Auseinandersetzung mit ihr stattfindet, also was die Natur der Form und dem Inhalt, dem Umfang und der Gegenstândlichkeit nach zu bedeuten hat, ist stets gesellschaftlich bedingt. »

[

],

4.

30

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Ces considérations globales sur l'historicité du concept de nature peuvent entrer, en ce qui concerne notre problème, dans le cadre d'une analyse historique et sociologique de la littérature. Selon les explications de Erich Kôhler c'est justement grâce au caractère spécifique d'une œuvre d'art que celle-ci interprète l'état de la société dans une période historique donnée et qu'elle le reproduit en le transformant en un système de significations qui constitue l'œuvre elle-même (5). Or, de ce point de vue, les descriptions et les images qui constituent le concept de nature prennent leur signification dans le cadre d'une réflexion sur les problèmes historiques et sociaux qui amènent les écrivains à l'utilisation de ces concepts. Le problème de la relation entre une certaine façon d'envisager la nature et la situation historique a été abordé de manière pertinente par Joachim Ritter dans une étude sur la fonction de ce concept dans la littérature et la philosophie européenne depuis Pétrarque (6). A partir du moment où la nature peut être envisagée comme paysage (7), toute utilisation de ce concept présuppose une réflexion philosophique

préalable, une Oecopiá тсю хооцои qui est reliée à la situation historique. Ce problème se retrouve partout où une théorie esthétique implique des réflexions au sujet de la nature. Par exemple, lorsque Schiller pose le

ou bien le poète est nature ou bien il la cherchera » (8) et

voit dans cette dernière attitude le trait principal de la poésie moderne, « sentimentale » {sentimentalische Dichtung), il se réfère explicitement à un certain état idéal, mais que la société humaine a perdu et que le poète « sentimental » voudrait retrouver. Si cela n'est plus possible, le

poète

primitif (9) (ainsi le Karl Moor des Brigands). Sans approfondir ce problème chez Schiller, retenons donc de l'analyse de Ritter qu'il serait vain de vouloir chercher derrière des descriptions ou des évocations poétiques d'un paysage, le paysage réel.Dans notre perspective, il importe au contraire de montrer la relation entre les différentes images de la nature et la position des écrivains envers leur situation dans la société afin de dégager leur fonction historique (10).

5. Erich Kôhler, « Uber die Môglichkeiten historisch-soziologischer

Interpretation », dans :« Esprit und arkadische Freiheit, Frankfurt, Athenàum, 1966, p. 83-103, surtout p. 84 et suiv.

Joachim Ritter, Landschaft. Zur Funktion des Âsthetischen in der moder-

principe «

doit

au moins «

venger »

la nature de la perte de son état

6.

nen Gesellschaft, Munster, Aschendorff, 1963.

7. Pour Ritter, cette attitude se trouve pour la première fois dans la

description de l'ascension du Mont Ventoux que donne Pétrarque.

8. Schiller, Uber naive und sentimentalische Dichtung, Stuttgart, Reclam,

1969, p. 34 : « Der Dichter, sagte ich, ist entweder Natur, odererwird sie suchen. Jenes macht den naiven, dieses den sentimentalischen Dichter.» Voir également la note 22 de ce texte (p. 74) : « Die sentimentalische Dichtung namlich unterscheidet sich dadurch von der naiven, da|3 sie den wirklichen Zustand, bei dem letztere

stehen bleibt, auf Ideen bezieht und Ideen auf die Wirklichkeit anwendet.» 9. Voir Ibid., p. 29 : « Die Dichter sind iiberall, schon ihren Begriffe nach die Bewahrer der Natur. Wo sie dies nicht mehr ganz sein kônnen und schon in sich selbst den zerstôrenden Einfluj3 willkurlicher und kiinstlicher Formen erfahren oder doch mit denselben zu kâmpfen gehabt haben, da werden sie als die Zeugen und als die Rà'cher der Natur auftreten. » 10. Voir à ce sujet les remarques de J. Ritter sur le poème « Spaziergang » de Schiller, ouvr. cit., p. 18 et suiv.

Evolution du concept de nature

31

Si donc, comme Hegel Га souligné dans ses réflexions sur le beau dans la nature et dans l'art, la fonction du beau naturel dans l'art ne s'explique pas par son contenu concret, mais par la signification générale qui lui est attribuée (11), il faut considérer les problèmes qui amènent les écrivains à l'utilisation de ces contenus. Or, en ce qui concerne la littérature romantique sous la Restauration, il est certain que l'évocation de la nature trouve ses premières racines dans ce que Pierre Barbéris a appelé le « romantisme aristocratique » (12) et dont il a caractérisé une des directions de la manière suivante :

« Elle confronte le vouloir-vivre individuel avec les conséquences d'une

catastrophe historique, dont on ne se sent pas personnellement responsable, mais qu'on ne peut faire autrement que l'assumer. Exil, incohérence, absurde, universelle dégradation, images de mort et de dépérissement : l'univers romantique a des bases de classe précises. » (13)

Bien que le plus souvent ces problèmes ne se retrouvent pas d'une façon explicite dans cette tendance de la littérature romantique — ce serait là une trop facile fonction de reflet qu'on attribuerait à la littérature — ils se font partout sentir.

C'est sous ce point de vue que l'on peut comprendre la fonction de la nature dans certains poèmes de Lamartine comme par exemple L'Isolement et L'Automne (on pourrait, bien entendu, en citer beaucoup d'autres). Il serait très peu satisfaisant de vouloir expliquer ces poèmes par des expériences personnelles du poète, comme on le fait souvent. Gustave Lanson, en se posant le problème de savoir « pourquoi le lecteur de 1820 pouvait ne pas se soucier du rapport de ces poèmes à M. Alphonse de Lamartine » les a très bien caractérisés ainsi :

« L'auteur a modifié tout ce que la réalité et l'expérience lui fournissaient, d'après certaines idées de perfection pathétique et de pure beauté. » (14)

En reprenant ces remarques, on s'aperçoit que c'est surtout une certaine attitude de l'auteur envers la réalité qui importe dans ces poèmes. La nature en est la médiatrice, car l'attitude pathétique du poète est surtout possible parce qu'il évince toute réalité concrète pour pouvoir donner un caractère de beauté supérieure à la nature qu'ii

1 1. Voir Hegel, Vorlesungen iiber die Âsthetik, t.I, Werke, Bd. 13, Frankfurt, Suhrkamp, 1970, p. 217 : « Nimmt er [se. : der Kûnstler] sich die Natur und ihre Hervorbringungen, uberhaupt das Vorhandene zum Vorbild, so geschieht es nicht, weil die Natur es soundso gemacht, sondern weil sie es recht gemacht hat ; dieses « recht » aber ist ein Hôheres als das Vorhandene selber.» Voir également ibid., p. 227.

romantisme de gauche » dans : Romantisme et politique, Colloque de 1'E.N.S. St. Cloud, Colin, 1969, p. 164-182 ; le même, « Le romantisme aristocratique : de l'élégie à la critique », dans : Manuel d'histoire littéraire de la France, t. IV, 1, Ed. sociales

12. P.

Barbéris, «

Mal du siècle ou d'un romantisme de droite à un

1972, p. 491499. 13. P. Barbéris, « Mal du siècle », p. 166.

14.

G. Lanson, « Le Centenaire des Méditations » (1920), dans:G.L.,if.rcai.y

de méthode, de critique et d'histoire littéraire, rass. et prés, par H. Peyre, Hachette 1965, p. 405-426, ici p. 414.

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évoque. La beauté de la nature devient le seul idéal possible pour l'homme dans la mesure où celui-ci est en désaccord complet avec la société — mieux encore, cette idéalisation de la nature dans la poésie ne devient possible — comme Adorno Га montré - que dans une situation historique où la rupture entre l'individu et les tendances de l'évolution de la société est consommée (15). On n'aurait qu'à comparer l'évocation la- martinienne de l'automne avec celle de Delille dans le deuxième chant de son long poème Les Jardins pour se convaincre de l'historicité du concept de nature chez Lamartine. Ce poème, malgré des teintes de mélancolie, reste tout à fait imprégné de la conception positive et didactique de la nature comme modèle pour l'homme et la société. Pour Lamartine au contraire, la nature contient toute l'idéalité que la société ne peut pas présenter — et même cette idéalité ne suffît pas et son insuffisance amène un jugement négatif sur le monde entier (L 'isolement, v. 36 : « Je ne demande rien à l'immense univers »), un jugement qui n'est pas dicté en premier lieu par des expériences personnelles ni, bien sûr, par le contenu concret des images de la nature, mais par une certaine attitude du poète envers la société (et c'est cette attitude qui lui a procuré des lecteurs) (16).

Si cette position correspond à l'expérience d'une grande partie de la jeunesse sous la Restauration, époque qui ne lui offre aucune perspective valable, les choses changent à partir du moment où la crise du gouvernement et la lutte imminente entre la bourgeoisie et l'aristocratie offre de nouvelles perspectives à la jeunesse romantique qui, bien avant la Préface d'Hernani, passe du royalisme conservateur au libéralisme. Déjà certains vers des Odes de Hugo (notamment dans Le Poète dans les révolutions) (17) présentent une critique implicite de l'attitude de résignation de Lamartine et surtout de son recul devant les problèmes sociaux (18). Or, si Victor Hugo, grand admirateur de Lamartine au début (19), déclare dans la phrase désormais fameuse de sa Préface de Cromwell : « tout ce qui est dans la nature est dans l'art », il se sépare par là nettement de la position de Lamartine pour lequel la nature comprend tout ce qui ne serait pas encore dominé par les lois de la société.

15. Ad ото, Rede uber Lyrik und Gesellschaft, dans : Noten zur Literatur I,

Frankfurt, Suhrkamp, 1968, p. 73-104, surtout p. 80 : « Das Ich, das in Lyrik laut wird, ist eines, das sich als dem Kollektiv, der Objektivitât entgegengesetztes bes- timmt und ausdriickt ; mit der Natur, auf die sein Ausdruck sich bezieht, ist es nicht unvermittelt eins. Es hat sie gleichsam verloren und trachtet, sie durch Besee-

lung, durch Versenkung ins Ich selber, wiederherzustellen. Erst durch Vermenschli- chung soil der Natur das Recht wieder zugebracht werden, das menschliche Natur- beherrschung ihr entzog. »

Dans les Harmonies poétiques et religieuses, Lamartine évoque la nature

d'une façon plus positive, comme manifestation de la présence de Dieu (voir p. ex.

16.

Éternité de la nature, brièveté de 1Ъотте), mais avec la même tendance à se détourner des problèmes sociaux et historiques.

17.

Voir dans ce poème les v. 12-14 : « Faut-il donc, en ces jours d'effroi,

Voir à cet égard aussi la position de la critique envers les Nouvelles

/Rester sourd aux cris de ses frères ?/ Ne souffrir jamais que pour soi ? »

18.

19.

Méditations, dont des extraits se trouvent dans l'édition de F. Letessier, Classiques Garnier, 1968, p. XL VII et suiv.

Voir la lettre de Hugo à Lamartine, reproduite dans l'édition citée ci-

Evolution du concept de nature

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La formule de Hugo, au contraire, implique la volonté d'inclure tous les problèmes sociaux dans la littérature. Cette volonté se manifeste surtout dans l'intention de faire entrer le grotesque dans l'art. Par grotesque, il faut entendre selon la définition d'Annie Ubersfeld « l'image mystifiée de la présence populaire dans le domaine de l'art » (20). Ici donc, le concept de nature implique une attitude positive envers l'évolution sociale dont toutes les tendances doivent se retrouver dans l'art. A l'inverse de l'esthétique de Lamartine, qui, par l'élimination de toute réalité sociale tend à atteindre une beauté idéale dans la nature, Hugo veut, par la référence à la totalité de la « nature », redonner leur place à la réalité et à ses problèmes dans la littérature.

Il est évident que ces contenus différents du concept de nature proviennent d'une évaluation divergente de l'état et de l'évolution de la société. Hugo participe de l'optimisme qui précédait la révolution de Juillet, optimisme dont témoignent encore — bien que ce soit d'une façon idéalisante - les souvenirs de Gautier sur la préparation de la « bataille d'Hemani » (21).

Or, il est connu que cet optimisme n'eut pas de lendemain (22). Une fois la monarchie bourgeoise installée, les écrivains romantiques furent bien vite forcés de revenir sur leurs rêves d'une société meilleure auquels le « gouvernement des banquiers » (Marx) refusait toute possibilité de réalisation. Cette situation nouvelle eut des répercussions nécessaires sur la signification du concept de nature chez les romantiques. On peut en juger en lisant la préface des Rhapsodies de Pétrus Borel, préface qui exprime clairement les déceptions politiques de l'auteur à la suite des Trois Glorieuses :

« Si je parle de République, c'est parce que ce mot me représente la plus large indépendance que puisse laisser l'association et la civilisation. Je suis Républicain parce que je ne puis être Caraïbe ; j'ai besoin d'une énorme somme de liberté ; la République me la donnera-t-elle ? je n'ai pas l'expérience pour moi. Mais quand cet espoir sera déçu comme tant d'autres

illusions, il me restera le Missouri !

» (23)

Cette position, mélange de déception et de révolte, indique les deux tendances dans lesquelles le concept de nature allait se développer sous la monarchie de Juillet. Il offre la possibilité de servir de refuge aux espoirs déçus qui ne peuvent plus se réaliser dans la société, mais il peut également servir de référence à une critique esthétique de la société dans la mesure où la nature offre des possibilités que la société n'a pas pu ou voulu réaliser. Dans les deux cas, les implications de ce concept sont nettement plus directement politiques que sous la Restauration.

20. A. Ubersfeld, Hugo et le théâtre, dans Manuel dbistoire littéraire de la

Surtout dans les premiers chapitres de son Histoire du romantisme. Voir

France, éd. cit., t.IV, 2, p. 286-3 15, ici p. 294 et suiv.

21.

également les derniers chapitres de VHistoire de mes idées d'Edgar Quinet (éd. S. Bernard-Griffiths, Flammarion, 1972, p. 178 et suiv.).

22.

Voir P. Halbwachs, « A propos de la bataille d'Hernani », dans

Romantisme et politique, ouvr. cité, p. 99-109.

23.

P. Borel, Rhapsodies, Renduel, 1832, p. VI.

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Ceci vaut même pour Th. Gautier qui pourtant, après son passage dans la bohème a su s'adapter à tous les régimes politiques qu'il a connus (24). Dans les poésies d'Espana, reste toujours sensible une critique envers la société qui opprime les rêves de bonheur. Cette critique est assez vague, il est vrai - mais beaucoup plus claire que chez Lamartine. C'est ainsi que Gautier écrit dans le premier poème de cette série, intitulé Départ :

« Poète, tu sais bien que la réalité

A besoin, pour couvrir sa triste nudité, Du manteau que lui file à son rouet d'ivoire L'imagination, menteuse qu'il faut croire ; Que tout homme en son cœur porte son Chanaan Et son Eldorado par delà l'Océan. » (25)

Si Gautier indique donc globalement les défauts de la réalité comme point de départ de sa poésie, il précise ces défauts en les opposant à un concept de nature « immaculée » , dans le poème bien connu Dans la Sierra. Dans cette nature idéalisée, tout ce qui est influencé par la réalité sociale, « le travail maudit » n'a pas droit de cité. La justification de cette exclusion est donnée dans les derniers vers :

« Mais, moi je les préfère [se: les monts fiers et sublimes] /aux champs gras et fertiles Qui sont si loin du ciel qu'on n'y voit jamais Dieu ! » (26)

D'après ces vers, la poésie aspire donc à une idéalité que les lois de la société (qui sont représentées ici par le travail et ses produits) (27) ne permettent pas d'atteindre. Seule la nature intacte peut donner une idée de cette idéalité. Il faut pourtant remarquer que Gautier ne pense jamais à utiliser cette contradiction nature - société d'une façon critique. Il n'y voit qu'une perte irréversible qu'il convient d'évoquer mélancoliquement. En témoigne encore cette strophe du poème Après le feuilleton qui présente le besoin d'évasion après la corvée du travail à la pige :

« Voix de l'âme et de la nature,

J'écouterai vos purs sanglots, Sans que les couplets de facture M'étourdissent de leurs grelots. » (28)

24. Voir. M.C. Spencer, The Ah Criticism of Théophile Gautier, Genève,

1969, p. 45

:

«

[

]

the post-Revolution articles of 1848 and 1851 appear

] There is

25.

Cité d'après l'édition de R. Jasinski, Poésies complètes de Théophile

Droz,

nothing more than an attempt to compromise with each new régime. [

in any case a precedent, the praise in 1837 of Louis-Philippe's « enlightened » policy towards the arts. »

Gautier, t.II, Nizet, 1970, p. 253. Le commentaire de R. Jasinski (éd. cit., t. I, p.

LXXII) fait remarquer à juste titre les nombreux parallèles avec Lamartine. Mais le dernier vers cité fait penser au Voyage de Baudelaire. Il y a pourtant cette différence essentielle que Le Voyage est le résumé d'un engagement politique autrement marqué que celui de Gautier. Voir mon article « Baudelaires Le Cygne. Zur Dialektik der historisch-gesellschaftlichen Negativitat im Werk Baudelaires », Cahiers d'histoire des littératures romanes 4, 1977-78.

26. Poésies, éd. cit., t. II, p. 291.
27.

Voir à

28.

Poésies, éd. cit., t. III, p. 99.

ce sujet Ch. Krauss, « Le travail maudit. Zur Verdeckung der

Arbeit in Th. Gautier Kunstlehre », communication présentée lors du Deutscher

Romanistentag 1977, à paraître dans les Actes de ce congrès, Mùnchen, Fink, 1980.

Evolution du concept de nature

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Si Gautier représente donc une tendance assez résignée de l'utilisation du concept de nature (on pourrait citer à ses côtés Nerval et, avec certaines nuances Th.de Banville et Leconte de Lisle), ce n'est là qu'une des possibilités pour donner une signification au concept de nature sous la monarchie de Juillet. Cette tendance a été critiquée énergiquement par Pierre Leroux dans ses « Considérations sur Werther». Il y écrit notamment :

« Ne nous étonnons donc pas que toute la poésie de notre époque se soit

réfugiée dans la nature. On s'y réfugie toujours, pour prendre des consolations

Ce qui a manqué aux

artistes de notre époque, [

c'est de joindre au sentiment de la nature un

ou des inspirations aux époques de renouvellement. [

]

]

sentiment également vif des destinées de l'humanité. »(29)

Ce que Leroux conteste ici, c'est le caractère de pure évasion qu'il trouve dans le concept de nature utilisé dans la littérature. En exigeant de celle-ci qu'elle verse dans les âmes « avec la douleur de ce qui est, le désir de ce qui doit être » (30), il se prononce en faveur d'une position critique de la littérature qui elle aussi doit contribuer à l'avènement d'une meilleure société.

On sait que cette exigence se situe dans le cadre d'un socialisme romantique qui, surtout dans les années quarante, eut beaucoup de retentissement dans la littérature romantique. (31) Cette évolution se retrouve aussi dans le concept de nature. Ainsi, il est significatif de voir un critique de la bien-pensante Revue des deux mondes remarquer lors d'un compte rendu des poèmes de Laprade :

« Je sais qu'il y a une certaine philosophie qui enseigne comme le terme le

plus élevé de la sociabilité humaine la communion indéfinie de l'homme avec

La nature, pour nos poètes socialistes, c'est encore l'humanité.

la na+ure. [

]

Tout a une âme intelligente, du cèdre jusqu'à lliysope, depuis le ruisseau de la prairie jusqu'au caillou du chemin. » (32)

Le critique qui amalgame autour de ce concept de nature la « poésie symbolique » à la « poésie socialiste » voit clairement le danger d'un tel concept pour l'ordre établi. La nature peut être utilisée comme fondement d'une critique de la société dans la littérature. On peut remarquer là une approche que l'on trouve surtout chez Fourier et chez les fouriéristes. Simone Debout explique ainsi le concept de nature d'après Fourier :

« Tout l'édifice harmonique repose sur la révélation décisive d'une nature « intentionnelle » (ou passionnelle) qui excède le donné. Si l'homme, et par suite le monde social, et la nature alentour, n'ont encore jamais pleinement existé, ils ne sauraient convertir leurs manques ou leurs désordres en la plus

29. Cet article se trouve comme préface dans l'édition de Werther, Hetzel,

N.S., t. 5,

1845, p. 5-46, ici p. 37. 30. Ibid., p. 14.

Voir à ce sujet les ouvrages de H.J. Hunt et de D.O. Evans.

32. P. Limayrac, « La poésie symbolique et socialiste », RDM,

31.

1844, p. 669-682, ici p. 674.

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dense harmonie grâce au seul déroulement d'un langage inventif ou de formules signifiantes : celles-ci n'ont de pouvoir de guérison que par l'inflexion initiale qui les unit aux mouvements. » (33)

Ce concept implique donc l'existence d'une harmonie préétablie dans la nature, harmonie dont l'achèvement est empêché par des contraintes sociales, mais vers laquelle tend toute l'évolution de la société. Fourier s'en explique lui-même de façon claire et précise :

« Ma théorie se borne à utiliser les passions réprouvées telles que la nature

les donne, et sans rien y changer. С est là calcul de l'Attraction passionnée. » (34)

tout le grimoire, tout le secret du

Par « passions réprouvées », il faut comprendre ici les besoins et les aspirations de l'homme qui sont donnés par la nature et qui, réprimés par la société, ne permettent pas l'harmonie sociale. Cette conception prend toute son importance pour la littérature dans la mesure où est ménagée à celle-ci une fonction critique. La littérature doit dès lors confronter les possibilités d'évolution harmonieuse se trouvant dans la nature avec les structures de la société qui en empêchent la réalisation. En même temps, la littérature peut déjà évoquer les beautés de l'harmonie future. Ces deux exigences se retrouvent dans la critique fouriériste des années quarante. (35) Dans le contexte de l'opposition croissante contre la monarchie de Juillet, ces tendances en faveur d'un rôle critique de l'art et de la littérature ont surtout été reprises par une partie de la bourgeoisie opposition- nelle et de la petite bourgeoisie. (36) Elles se présentent de façon plus ou moins précise chez des écrivains comme Esquiros, Champfleury et notamment chez Baudelaire. Le Salon de 1846 de Baudelaire se 'réfère plusieurs fois à un concept de nature très proche de celui des fourié- ristes. (37) Cela est sensible dans le passage suivant :

« Le dessin est une lutte entre la nature et l'artiste où l'artiste triomphera

d'autant plus facilement qu'il comprendra mieux les intentions de la nature.

Il ne s'agit pas pour lui de copier, mais d'interpréter dans une langue plus lumineuse. » (38)

Le devoir de l'artiste serait donc de découvrir la signification du sujet de son œuvre par une interprétation se référant à des intentions de

33. S. Debout, « Fourier: des « écarts de gamme » en faveur de l'harmonie »,

Romantisme 5, 1973, p. 102-125, ici p. 103etsuiv.

34.

Fourier, Théorie de l'unité universelle, Oeuvres complètes, Anthropos,

Voir p. ex. D. Laverdant, « De la mission de l'art et du rôle des artistes»,

1845, p. 253-272, surtout p- 271 et suiv. E. Pelletan, « Salon de

Voir mon article « Les écrivains et l'évolution idéologique de la petite

Voir en ce qui concerne l'influence des fouriéristes sur Baudelaire J.

1966, p. 157.

1845

35.

La Phalange 1,

» (2), Démocratie Pacifique, n° 84 du 25 mars 1845.

36.

bourgeoisie dans les années quarante » , Romantisme 17-18, 1978, p. 79-9 1.

37.

Pommier, La Mystique de Baudelaire, Les Belles lettres, 1932, p. 65 et suiv., E. Lehouck « Baudelaire fut-il fouriériste Ъ, Revue de l'université de Bruxelles, 1966, p.466- 473, D. Oehler, Die antibourgeoise Âsthetik des jungen Baudelaire, Phil. Diss., Frankfurt, 1975, p. 57-65 ainsi que mon article cité note 36.

38.

Baudelaire, Oeuvres complètes, éd. Cl. Pichois, « Bibl. de la Pléiade »,

1976, t. II, p. 457.

Evolution du concept de nature

S 7

la nature qui dépassent la réalité donnée. Ce problème est précisé dans un autre passage :

« Ainsi l'idéal n'est pas cette chose vague, ce rêve ennuyeux et impalpable qui nage au plafond des académies ; un idéal, c'est l'individu, reconstruit et rendu par le pinceau ou le ciseau à l'éclatante vérité de son harmonie native. » (39)

La notion qui importe ici, c'est celle d'« harmonie native » que l'artiste devrait restituer. Ainsi donc, l'intention de la nature est concrétisée : l'idéal dans l'art réside dans la création de ce qui est préconçu dans la nature, de cette « nature intentionnelle » qui, pour Fourier, garantit la possibilité de la société harmonieuse.

On n'a donc même pas besoin de se référer aux différentes allusions au fouriérisme qui se trouvent dans le Salon de 1846 (citons par exemple la phrase suivante : « quelque analogiste [qui] a établi une gamme complète des couleurs et des sentiments », ou encore « la loi fatale du travail attrayant») pour se rendre compte de l'influence du fouriérisme sur le concept de nature chez le jeune Baudelaire, surtout parce que ce concept est lié dans le Salon de 1846 à une conception progressiste de l'art. L'espoir dans « le vent qui soufflera demain » dont Baudelaire parlait dans son Salon de 1845 se trouve ici concrétisé par des idées fouriéristes. En reprenant le concept critique de nature du fouriérisme, Baudelaire ébauche une théorie esthétique qui mène beaucoup plus logiquement à son engagement dans la révolution de 1848 qu'on ne l'admet généralement.

On pourrait prolonger ces quelques remarques par des références à certains poèmes de Baudelaire qui datent de cette période et notamment à Correspondances, qui semble empreint de ce concept de nature. Toutefois, on pourrait se demander avec quelque raison comment, en tenant compte de ces constatations, il est possible d'expliquer la haine de la nature que Baudelaire montrera plus tard. Or, c'est justement dans ce problème que l'on retrouve une fois de plus l'historicité du concept de nature que nous avons voulu mettre en évidence. Si le concept de nature avec les implications critiques et utopistes que l'on trouve dans le Salon de 1846 participe du mouvement politique et idéologique qui prépare la révolution de février, il comporte aussi des espoirs dans un avenir harmonieux de la société. Ces espoirs une fois ruinés par le coup d'état, le concept de nature doit nécessairement changer. La fameuse phrase : « la nature entière participe au péché originel » (40) et tout ce qu'elle implique dans la pensée et dans l'esthétique de Baudelaire rend compte de cette expérience. Baudelaire comprend l'avènement du second Empire comme une déchéance fatale de l'évolution historique, déchéance à laquelle le concept de nature est nécessairement lié à cause de son importance que nous venons d'esquisser.

39. Ibid., p. 456.
40.

Baudelaire, Correspondance, éd. Cl. Pichois, « Bibl. de la Pléiade », 1975,

1. 1, p. 337.

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Hartmut Stenzel

Par ces quelques exemples, nous avons voulu montrer comment le concept de nature peut, selon les problèmes historiques et politiques qui se posent aux écrivains, servir à différentes formes de réflexion esthétique et d'utilisation poétique. Notre projet était simplement d'ébaucher certaines tendances générales d'évolution et d'indiquer comment une approche historique peut permettre de mieux les comprendre.

(Université de Wuppertal, RFA)