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Cahiers du monde russe et soviétique Histoire d'une phobie : Le Testament de Pierre le

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Blanc Simone. Histoire d'une phobie : Le Testament de Pierre le Grand. In: Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 9, n°3- 4, Juillet-Décembre 1968. pp. 265-293;

Document généré le 03/06/2016

doi : 10.3406/cmr.1968.1755 http://www.persee.fr/doc/cmr_0008-0160_1968_num_9_3_1755 Document généré le 03/06/2016

HISTOIRE D'UNE PHOBIE :

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

L'étude du Testament de Pierre le Grand nous entraînerait-elle aux confins de la petite histoire ? Les auteurs classiques, les grands de l'histoire russe et de l'histoire diplomatique s'y attardent peu, le traitent par le mépris ou l'omettent purement et simplement1. Un « faux » n'est pas immédiatement et, pour ainsi dire, à l'état brut un document historique. Par ses origines incertaines il échappe aux cadres de la chronologie ; il est refoulé en marge d'une histoire conçue comme récit de faits authentiques ; finalement, seule l'histoire des opinions peut — et doit — se l'annexer. Mais une fois replacé dans ce cadre, le Testament de Pierre le Grand devient un instrument d'investigation d'une rare valeur. Il est en quelque sorte un centre à partir duquel rayonner. Comment faire l'histoire d'un faux ? Sans doute à plusieurs niveaux. Au premier stade, un travail de déblaiement érudit ; démêler l'authentique de l'apocryphe, démasquer le ou les auteurs, découvrir — s'il en existe — les sources ; du même coup suivre, dans le cours de l'histoire, la trace, les résurgences périodiques, les avatars ou, si l'on préfère, les « variantes », au sens quasi philologique du mot, du document2. Arrivé là, on aborde le second stade : l'interprétation. Pourquoi ce faux existe-t-Д ? Quelle conjoncture historique en a suggéré ou imposé la fabrication ? Pourquoi tels thèmes ont-ils été

1. Л notre connaissance, ni Ključevskij ni Solov'ev, ni Platonov ne posent

le problème. Waliszewski fait raison de la légende, dans le dernier chapitre de^son Pierre Ier. Ni Vandal qui pourtant utilise l'œuvre de Gaillardet sur d'Éon, ni Sorel, ni Tarie ne semblent s'être posé la question. Quant à Grunwald

(Trois cents ans de diplomatie russe, Paris, 1945, pv4i), il suppose, sans plus, que le Testament est dû à la plume du Chevalier d'Éon ou de quelque publicisté « en quête de nouvelles sensationnelles ».

E. N. Danilova, dans son article érudit, « Zaveščanie Petra Velikogo »

(Le Testament de Pierre le Grand, Trudy istoriko-arhivnogo instituta (Travaux de l'Institut des Archives historiques), 2, 1946, pp. 205-270), insiste sur la multiplicité des versions, selon l'époque et l'usage que l'on a voulu faire du Testament.

2.

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sélectionnés par les faussaires ? S'agit-il d'un faux polémique ? A-t-on tenté de serrer de près la réalité ou, au contraire, de la déformer systématiquement ? Enfin — et c'est là le troisième stade, celui de la signification — cessant de considérer le texte incriminé à la franche lueur de la critique historique, on en viendra à l'examiner en « lumière rasante » : derrière les mots, chercher non seulement les intentions du moment, plus ou moins avouées, mais les mythes permanents, ceux dont on dit couramment qu'ils ont « la vie dure », encore qu'ils restent souvent aux limites de la conscience.

La genèse du Testament, grâce à d'heureuses trouvailles et à de

subtiles analyses1, semble être aujourd'hui à peu près tirée au clair.

Aussi nous bornerons-nous à

commodité du lecteur, les étapes essentielles. En 1836, au temps où l'Europe s'émouvait du sort de la Pologne, s'inquiétait des affaires d'Orient et où il était de bon ton, dans les milieux du journalisme parisien, de « manger du cosaque », Frédéric Gaillardet, émule d'Alexandre Dumas et auteur d'une Tour de Nesle, publiait, d'après des documents soi-disant authentiques2, les Mémoires du Chevalier d'Éon*. Il y était affirmé que le Chevalier, grâce à son

rappeler, pour la

faire le point

et

à

1. Les premières tentatives pour découvrir l'origine du Testament remontent

au milieu du xixe siècle. G. Berkholz, bibliothécaire en Russie, publie, de

1859 à 1870, trois articles, deux en allemand, un en français (paru à Bruxelles en 1863, car il avait été interdit par le régime impérial), dans lesquels il s'efforce de démontrer que Napoléon Ier est le véritable auteur du faux. Dans les années 1870, des articles paraissent dans les revues russes, écrits par V. Zotov, E. Kar- novič, K. N. Bestužev-Rjumin. La contribution essentielle est apportée par

M.

Grand », Revue des Sciences politiques, XXVII, 19 12, pp. 88-98), qui recherche les origines du Testament dans les milieux de l'émigration polonaise des années 1797-1799. D. V. Lehovic cite dans The American Slavic and East European Review (avr. 1945, pp. 111-124) une étude d'Ilko Borsak : Velikij Mazepenêc Grigor Orlik, Lwow, 1932. Faudrait-il rechercher une des origines du Testament dans les milieux ukrainiens anti-russes du xvine siècle ? (Le père de Grégoire Orlik avait été un compagnon de Mazeppa et cet Ukrainien soumettait des

Sokolnicki (« A propos du centenaire de

18 12 : Le Testament de Pierre le

Mémoires sur la Russie au roi de France.)

0 The apocryphed Testament of Peter the Great » {The Polish Review, VI,

1961, pp. 27-44), fait le point de la question, et celui de E. N. Danilova, déjà cité, apporte la contribution de l'histoire soviétique qui, pour la première fois, ne se borne pas à affirmer le caractère apocryphe du Testament, mais le prouve, pas à pas.

Le bel article de L. R. Lewitter,

2.

F. Gaillardet, publiant une édition expurgée de son œuvre en 1866,

reconnaît qu'il a considérablement romancé la vie de son héros dans la première

il maintient le Testament qui, entre-temps, avait été si largement

utilisé par les polémistes. Notons que la version « élaborée » par Gaillardet est

celle-là même que l'on retrouve manuscrite dans les papiers du Quai d'Orsay.

édition. Mais

Cf.

de Lesur de 18 12 mais on affirme que l'original est venu du Chevalier d'Éon.

Mémoires du Chevalier d'Éon publiés pour la première fois sur les papiers

fournis par sa famille d'après les matériaux authentiques déposés au ministère des Affaires étrangères.

Mémoires et Documents, Russie, I, f. 117. En note, on mentionne l'œuvre

3.

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

267

« intimité sans bornes » avec les archives impériales de Russie, avait découvert et rapporté en France, vers 1756, la « Copie du plan de

domination européenne laissé par Pierre le Grand à ses successeurs au trône de Russie ». L'auteur livrait ce Plan à la curiosité du public, l'agrémentait d'un préambule pompeux probablement destiné à donner au texte l'allure et le genre d'un authentique testament ; rédigé en style indirect, ce morceau de bravoure bien dans le goût du temps1 méditait sur la dégénérescence de l'Occident, proie toute désignée aux peuples jeunes de la Russie, et sur les desseins de la Providence qui, périodiquement, s'en remet aux barbares

du soin de régénérer

Quelques années plus tard, l'un des membres de la « grande émigration » polonaise, un ami de Czartoryski et de La Fayette, Léonard Chodzko, reprenait les thèmes du Testament dans sa Pologne illustrée. Depuis, il n'est guère de crise grave opposant la Russie à l'Occident où l'on ne voie réapparaître, comme un argument obligé, le fameux

Testament : intervention russe en Hongrie en 1848, crises polonaises, guerre de Crimée, guerre russo-turque de 1877-1878 ; il sert la

propagande allemande

par

le

feu et

par le sang les pays

décadents.

en Perse pendant la

Première Guerre Mondiale ;

on le redécouvre dans l'Allemagne hitlérienne ; on le mentionne aux États-Unis, au temps du maccarthisme2. Et un Dictionnaire diplomatique3, publié en U.R.S.S. sous Staline, croit utile de faire justice de la légende. Plus récemment, une historienne soviétique, déplorant la paresse de ses confrères, lui consacre un long article érudit : là où ses prédécesseurs, en pleine guerre patriotique, s'étaient bornés à faire œuvre de polémistes, dénonçant sans trop de peine les « faussaires fascistes »4, elle s'efforce de dresser — face aux thèmes orchestrés par le Testament — d'autres thèmes, propres à laver la politique russe

Le peuple, russe y est comparé au « flux du Nil engraissant les terres

amaigries de l'Egypte [

fleuve, puis mer destinée à fertiliser l'Europe ». « L'aigle du Nord — commente

Gaillardet — n'avait point assez de ses plages arctiques pour élever son aire [ ] Il se bâtissait à sa hauteur un trône au-dessus du monde et ne voulait pas moins que l'univers pour étendre son vol et déployer ses ailes. »

Pierre a trouvé la Russie rivière, elle deviendra

1.

]

Cf. D. V. Lehovic, art. cit. : « Recently it turned up at a business luncheon in New York, in a speech delivered before a large audience. »

Diplomatičeskij slovar', 1950, sous la rédaction de A. Ja. Vyšinskij, art. :

2.

3.

« Zaveščanie Petra Velikogo ». L'auteur cite une lettre de Gorčakov à P. A. Šuva-

lov, ambassadeur en Angleterre (1876), s'élevant contre la survie du mythe du Testament dans l'Angleterre de cette époque. Il affirme que le Testament aurait été utilisé par la Papauté pour stimuler la russophobie en Autriche

[quand ?]. En Perse, au temps de la Première Guerre Mondiale, l'Allemagne aurait fait circuler une version « adaptée » : Pierre le Grand y prophétisait la disparition de l'Islam sous les coups de la Russie.

Cf. N. Jakovlev, « O tak nazyvaemom zavesčanii Petra Velikogo » (Sur

le soi-disant Testament de Pierre le Grand), Istoričeskij žurnál, 1941, pp. 128-133. L'article dont il est question ici est celui, cité, de E. N. Danilova.

4.

2Ó8

SIMONE BLANC

de tout soupçon d'impérialisme et empruntés classiquement à l'historiographie soviétique.

Si, après avoir descendu le cours du temps, nous le remontons, nous retrouverons le Testament en une conjoncture analogue, à la

veille de la Campagne de Russie.

à Paris1 et traite De la politique et des progrès de la puissance russe depuis son origine jusqu'au commencement du XIXe siècle. L'auteur était en fait un certain Lesur, employé aux services de la propagande qu'entretenait le ministère des Relations extérieures. A la page 177, en note, presque discrètement, était inséré un « Plan » en quatorze points, attribué à Pierre le Grand. « On assure — indiquait l'auteur, sans se compromettre — que ce plan existe dans les Archives particulières

1812 : un livre anonyme paraît

de l'Empire de Russie. » Derrière ce « on », Gaillardet, bon romancier, aura l'idée d'évoquer la figure du Chevalier d'Éon. Sommes-nous enfin en présence de la version originelle du faux Testament ? On l'a cru pendant longtemps. En 1912, pourtant, à l'occasion du centenaire de cette parution, M. Sokolnicki2 apporte une

contribution nouvelle à la solution de l'énigme

ancêtres, son

homonyme, avait fait partie des milieux de l'émigration polonaise en France au lendemain des partages de la Pologne. Le général Sokolnicki rêvait de constituer une légion polonaise qui se battrait aux côtés des troupes françaises sur le Rhin, comme déjà les compagnons de Dombrowski s'illustraient en Italie. Plus tard, il devait seconder l'Empereur dans l'organisation de ce que Napoléon avait appelé lui-même « la seconde guerre de Pologne » mais qui dégénéra, pour le plus grand malheur de la France, en Campagne de Russie. Or le général Sokolnicki, si l'on en croit les recherches entreprises par son descendant dans les papiers de famille et les archives du Quai d'Orsay, était l'auteur d'un Aperçu sur la Russie composé et présenté au Directoire en 1797. Le texte en est pubhé in extenso dans l'article de 1912. L'intérêt ne saurait en être trop souligné : c'est un appel passionné à la France qui, oubliant sa politique traditionnelle d'alliée et de protectrice de la Pologne, s'endort dans la sécurité, inconsciente de la menace qui pèse sur elle comme sur toute l'Europe et dont la Pologne n'a été que la première à ressentir les effets. La curiosité redouble quand on découvre, en annexe à ce virulent libelle, le texte même du futur Testament, à très peu de choses près celui que reproduira Lesur en 1812. Avec l'Aperçu de Sokolnicki on peut croire qu'on a enfin saisi le premier maillon de la chaîne. En fait, si l'on est probablement redevable au génie de l'émigré de cette première version complète

:

un

de ses

1. Une première version avait paru en 1807, probablement avant Tilsitt.

2. Art. cit.

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

269

du Testament, ramassée, brutale, propre à frapper l'imagination,

« sensationnelle » au sens moderne du mot, il n'en reste pas moins

que Sokolnicki n'avait fait que recueillir et mettre en forme des thèmes d'origine à la fois bien plus ancienne et bien plus diffuse. En ce sens la tradition qui fait du Chevalier d'Éon l'auteur du Testament —

tradition à laquelle s'en tient, en la nuançant, l'historiographie soviétique — est pour le moins symptomatique : c'est dans ce sens que, tout d'abord,

û nous faudra creuser.

Pour qui le croit et l'affirme authentique, le Testament est plus qu'un plan confié par Pierre à ses successeurs : c'est un enseignement sacré, un commandement et une prophétie, une sorte de Bible en raccourci de l'impérialisme et du machiavélisme russes. Gaillardet évoque à son propos « les Tables de la Loi remises par Moïse au peuple juif » ; et Lesur, déjà, parle d'un enseignement « religieusement » suivi par les descendants de Pierre. Cette interprétation reflète et prolonge le mouvement oratoire qui déjà faisait glisser son auteur du sobre au grandiloquent, du plausible au mythique, de l'analyse historique aux « visions » quasi apocalyptiques.

Les quatorze points du Testament sont, en effet, loin de constituer un faux uniformément grossier. La présentation objective et tout à fait lucide des impératifs de la politique russe — tels que la géographie les commande et tels qu'ils se sont effectivement dégagés à l'époque et sous l'impulsion de Pierre — y est combinée fort adroitement avec une interprétation tendancieuse des méthodes d'une part, des buts lointains et supposés d'autre part, de cette politique1. « Ne rien négliger pour donner à la nation russe des formes et des usages européens » : rien de plus conforme aux intentions de Pierre que cette première maxime ; mais, déjà, la « captation » plus ou moins sournoise des énergies intellectuelles de l'Occident que suggère la suite du premier paragraphe constitue une dénonciation des moyens utilisés pour parvenir à cette fin. De même, s'il est incontestable que Pierre

a voulu et créé une armée forte, faut-il en conclure à la transformation

une Sparte moderne, ne vivant que par et pour la

de la Russie en

guerre ? Les trois points suivants concernent l'un des aspects les moins contestables de la politique de Pierre : lutter contre les États de la « barrière de l'Est », véritable cordon sanitaire que l'Occident et la catholicité avaient tenté de dresser face à la Moscovie ; briser cet étau pour respirer par les deux « poumons » de la Baltique et de

1. La version du Testament ici analysée est celle que reproduit B. Mouravieff,

en appendice à son essai Le Testament de Pierre le Grand : légende et réalité,

Neuchâtel, 194g. L'ordre des « points » change en effet selon les versions ; certains peuvent disparaître, ou n'être que résumés ; les rédactions varient

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SIMONE BLANC

la Mer Noire : nul ne s'aviserait de nier ce projet de Pierre. Le désaccord ne peut naître qu'au stade de l'interprétation : là où l'historiographie russe, et à plus forte raison, soviétique, soutient la thèse d'une politique défensive jusque dans ses conquêtes, là où un commentateur occidental s'interroge1 — Pierre n'aurait-il pas préféré retourner contre l'Occident la barrière édifiée par ce dernier et la transformer,

par des alliances, en un bastion de la Russie,

plutôt que de

l'abattre ?2 — , l'auteur du Testament, lui, ne s'embarrasse pas de nuances :

ce que désire la Russie, c'est « subjuguer », « morceler » la Suède et

la Pologne, partager cette dernière avec ses voisins occidentaux, quitte à leur reprendre plus tard les territoires concédés, enfin « chasser » le Turc d'Europe et, en avançant toujours, s'étendre jusqu'à Constantinople. De Constantinople, l'auteur du Testament et ses émules verront la Russie maîtresse de la Méditerranée, des mers, de l'Empire des Indes3 et, pour finir, du monde. C'est l'histoire, mais sans qu'aucun faux pas, aucun obstacle vienne tuer le rêve, de Perrette et du pot au lait. Sur une pareille base, toutes les suppositions étaient permises :

l'intérêt incontestable de Pierre pour le commerce asiatique, sa tentative de se frayer un chemin vers l'Asie Centrale, ses ambitions sur les territoires de la Caspienne devenaient volonté de « disposer exclusivement de ce commerce » et cela par les voies les plus chimériques

et les

Perse, la pénétration jusqu'au Golfe persique, le rétablissement, par la Syrie, de l'ancien commerce du Levant »4. Le jeu des alliances européennes, dans lequel la Russie post- pétrovienne devint un partenaire recherché, se transformait en une machiavélique détermination « de se mêler à tout prix, soit par force, soit par ruse, des querelles de l'Europe » comme si la Russie ne faisait pas partie de l'Europe et comme si ce n'était pas là la définition de toute diplomatie. L'Occident, qui avait vu « l'heureuse Autriche » consolider sa puissance par des mariages, était-il en droit de reprocher à la Russie, comme le faisait l'auteur, de suivre cet exemple ? Était-ce précisément la « maîtrise des mers » que la continentale Russie entendait ravir aux Anglais, en cultivant leur alliance, en apprenant d'eux

moins adaptées à la réalité russe : « la dégénérescence de la

1. Cf. ibid.

3.

4.

2. C'est poser tout le problème de l'attitude de la Russie vis-à-vis de l'Europe

de l'Est et des Balkans. A quel moment exactement passe-t-on de l'alliance au protectorat, du protectorat à la conquête ?

Le paragraphe sur la conquête de l'Inde fut ajouté dans la version de

Lesur; on ne la trouve pas auparavant. Sokolnicki pense qu'il pourrait être

dû à la plume de Napoléon.

Voir, sur ce point précis du Testament et le caractère chimérique de la

politique ainsi proposée, l'article de L. Lockhart, « The political Testament of Peter the Great », The Slavonic Review, XIV, 1935-1936, pp. 4, 438-441.

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

27I

leurs secrets et en multipliant les rapports entre les matelots anglais

et

Chacun des « points », jusque-là, s'était efforcé de combiner l'analyse objective de certains aspects de la politique russe et les corollaires inquiétants que pouvait suggérer cette analyse. A partir des paragraphes 13 et 14 du Testament, l'auteur perdait tout contact avec la réalité politique et développait sans mesure le thème du péril

russe, et à l'arrière-plan, avant la lettre, celui du « péril jaune » :

proposant alternativement à la France et à l'Autriche le partage avec elle de Г « Empire de l'Univers », la Russie devait contribuer d'abord

à dresser l'un contre l'autre ces deux champions de l'Occident « en

une lutte à mort ». Son temps à elle serait alors venu. Combinant les attaques par voie de terre (les troupes russes en Allemagne avaient

décidément bien frappé les contemporains) et par mer (la Russie ne cherchait-elle pas à s'assurer des bases en Méditerranée ?), la Russie frapperait le coup de grâce en lançant sur l'Europe « une nuée de ses

hordes asiatiques [

butin [

précisément ces trois États, bastions de la catholicité ?], massacreraient une partie de ses habitants, emmèneraient l'autre en esclavage pour repeupler les déserts de Sibérie et mettraient le reste hors d'état

de secouer le joug. [

peut et doit être subjuguée l'Europe. » D'abord froid, méthodique, ordonné et se voulant aussi réaliste qu'un document de chancellerie, le Testament s'achève ainsi sur une

vision qui pouvait faire et fit effectivement les délices d'un auteur

de mélodrames.

classique de faits politiques, qui semble être l'apport d'une certaine école diplomatique ; la stylisation, les concessions faites à l'imagination d'un lecteur romanesque : bel exemple ď « exploitation

journalistique » avant la lettre. Ce n'est pas un hasard si le Testament apparaît

à la croisée du xvine et du xixe siècle : du « Secret du Roi » aux

platoniques enthousiasmes polonophiles, il éclaire l'histoire d'une phobie qui ne se manifesta pas partout, ni toujours sur le même mode, ni dans les mêmes milieux, ni au nom des mêmes principes et des mêmes idéaux.

russes ?

]

Tous ces peuples nomades, féroces et avides de

]

inonderaient l'Italie, l'Espagne et la France [pourquoi plus

]

C'est ainsi — concluait le Testament — que

Il y

a donc

deux

choses dans ce texte : l'analyse

A quelle source, en effet, Sokolnicki avait-il puisé ? Lui-même répond assez vaguement à la question ; son Aperçu et le Plan de Pierre le Grand seraient inspirés en premier lieu (mais très indirectement puisque l'auteur reconnaît n'en avoir eu connaissance que par des tiers) par les « archives russes saisies à Varsovie en 1794 », accessoirement par les « renseignements et lumières fournis par des compatriotes », le tout « mûri par une méditation de deux ans dans les

272

SIMONE BLANC

prisons de Saint-Pétersbourg ». En fait, les idées exprimées par l'émigré polonais étaient plus simplement « dans l'air », et corroborées par le spectacle et l'analyse de la politique de Catherine. Il est assez normal que les Polonais, plus brutalement frappés que d'autres par

l'expansionnisme russe, les aient recueillies, diffusées, dramatisées sans reculer devant l'élaboration d'un faux, que les mœurs historiques et littéraires du temps1, portées à la mystification, rendaient excusable. Les thèmes anti-russes, dans le sillage desquels devait un jour apparaître le Testament, tiraient leur lointaine origine du spectacle des victoires imprévisibles de Pierre sur la Suède : l'Europe, frappée d'étonnement, avait dû reconnaître alors que « la barbare Moscovie » était en passe de devenir une puissance européenne. « Le génie brut mais sublime de Pierre le Grand », ainsi que le qualifiait sous Louis XV

un

« avait enfanté le projet inconnu à ses prédécesseurs de prendre rang

la

Russie n'avait pas tardé à devenir, toujours selon Favier, « le foyer

des troubles du Nord ». Des hommes qui se piquaient de regarder l'histoire en philosophes, tel d'Argenson, l'ami de Voltaire, méditaient sur ce phénomène : « Tout est révolution dans le monde : les États

des porte-parole des milieux diplomatiques,

puissances de l'Europe »2.

A la

le sieur Favier,

suite de quoi

parmi les grandes

Qui peut prédire où

vont les Moscovites ? »3 Pierre le Grand, « créateur », « Prométhee », « éclairant un Empire obscurci de tout temps par la barbarie »4, figure à la fois redoutée et admirée, apparaissait comme l'auteur d'une espèce de « miracle

ont leur temps de progrès et de décadence [

]

russe ». Le premier, Rulhière, dont l'Histoire de l'anarchie en Pologne ne parut à titre posthume qu'en 1807, proclamait cette « vérité

importante et

« Pierre le Grand avait trouvé sa nation [

soutenu d'agrandissement et de puissance »5. Mais pour l'immense

qui

paraissait

avoir échappé

à tous les historiens »,

]

que

dans un progrès toujours

1829 parut une sélection de

«

enquête, nous avons rencontré d'autres « documents » forgés de toute pièce,

pour l'illustration de telle ou telle thèse russophobe. Ainsi P. Maréchal, dans

son Histoire de Russie publiée à Paris en

recommandations de Catherine à son fils Paul ».

Cf. De la politique de tous les Cabinets de l'Europe pendant les règnes de

Louis XV et Louis XVI, par L. P. Ségur l'aîné, Paris, 3e éd., 1802, I. On y trouve les « Conjonctures raisonnées sur les intérêts de la France » inspirées à Favier par le comte de Broglie. Le texte ici cité se trouve p. 308.

R.-L. de Voyer, marquis d'Argenson, Considérations sur le gouvernement

ancien et présent de la France, Amsterdam, 1765, p. 15.

1. L.

R. Lewitter (art. cit.) signale qu'en

Testaments historiques », dont certains étaient des faux. Au cours de cette

2.

18 12, reproduit « les dernières

3.

4.

5.

Ces expressions sont empruntées à N.-G. Le Clerc, Histoire de la Russie

ancienne, Paris, 1784, III, pp. in-iv, 122.

Cf. Cl. de Rulhière, Histoire de l'anarchie en Pologne, 1819 (en fait, écrite

sous le ministère de Choiseul), I, p. 97. Rulhière fait remonter l'esprit conquérant

des Russes à plus loin que Pierre le Grand : « Leur ambition commença avec leur puissance. » C'est sous Ivan le Terrible qu'on vit « le commencement d'une

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

273

majorité, Pierre le Grand restait seul responsable de la brutale et scandaleuse intrusion de la Russie dans le champ de la diplomatie européenne.

Russie, certes, était une intruse : son implantation sur les

La

rives de la Baltique, le coup qu'elle avait

que tout, sa détermination de se mêler des affaires d'Allemagne, ne pouvaient qu'indisposer les puissances, en rompant un équilibre dans lequel, jusqu'alors, elle n'avait point eu de place : d'où l'inquiétude des milieux diplomatiques1 devant cette menace de déséquilibre de la « balance du Nord », menace particulièrement sensible à la France dont les traditionnels alliés, Suède, Turquie, Pologne, se sentaient directement concernés. Mais, pour la plupart des souverains, cette inquiétude était loin d'aller jusqu'à l'affolement. L'Europe du XVIIIe siècle, très tôt, fit contre mauvaise fortune bon cœur : on ne voit pas que Louis XIV ou Louis XV, Marie-Thérèse ou Frédéric aient sérieusement rêvé d'une « croisade » qui refoulerait les « barbares » dans les « steppes asiatiques ». Grande puissance désormais, la Russie devait être traitée comme telle : surveillée, contenue, utilisée ou combattue, et soumise aux lois du fameux équilibre, qui exigeraient, au cas où quelque butin se présentait, que chacun en eût régulièrement sa part. Louis XIV, malgré la légende de son mépris et de sa méfiance vis-à-vis de Pierre, avait le premier donné l'exemple de cette politique réaliste : certes, le langage de ses diplomates face au « tsar de Moscovie » restait celui, hautain, des représentants du premier souverain de l'Europe2, mais le succès de Pierre à Poltava lui avait inspiré ce

porté à la Suède

et, plus

guerre opiniâtre où l'Europe apprit avec étonnement le fanatisme de ces soldats esclaves » (ibid., pp. 84-85). Le danger que faisait peser la Russie sur l'Europe n'en était, pour Rulhière, que plus inquiétant. Il voit l'un des instruments de l'expansionnisme russe dans le caractère despotique du gouvernement, la crainte

religieuse du tsar, l'isolement du pays, et met aussi en cause cf. ibid., pp. 74-79.

Elle se manifeste très tôt, à la suite des victoires de Pierre ; cf. la brochure écrite par un diplomate anonyme et parue à Londres en 171 7 : « La crise du Nord ou réflexions impartiales sur la politique du Tsar », Archives du Ç)uai d'Orsay, Mémoires et Documents, Russie, III, ff. 130-132. La brochure est résumée en ces termes : « Le commencement de cet ouvrage est un éloge du Czar ;

on y voit [

démontrer ensuite le préjudice que les autres Princes de cette partie du monde

reçoivent présentement et peuvent recevoir dans le futur de cet agrandissement du Czar. » L'auteur conclut à la nécessité « d'agir efficacement pour procurer dans la mer du Nord une paix qui réunît tous les Princes intéressés à chasser le Czar de la Mer Baltique ». L'auteur est-il suédois, comme le suppose Danilova (art. cit., p. 259) ? Cf. aussi « Mémoire secret sur une négociation à faire pour le service du Roi », 1710, publié dans Sbornik russkogo istoričeskogo obUeslva (Recueil de la société historique russe), 34, p. 418 : « Cette conduite [de Pierre] et l'augmentation de sa puissance qui est la plus grande de l'Europe, le rendent formidable à ses voisins. »

l'influence juive ( ?) ;

1.

]

tout ce que ce Prince a fait de grand [

],

mais l'auteur s'attache à

2.

Cf. « Instructions du Roi à son Envoyé auprès du Tsar », Sbornik

russkogo

,

op. cit., 34, p. 461 : « Je suis maître de traiter avec le Roi de Suède,

SIMONE BLANC

274

« Mémoire secret sur une négociation à faire pour le service du Roi »*,

où la Russie était regardée comme une médiatrice possible entre le roi et ses adversaires hollandais et anglais, une auxiliaire dont on pourrait, par les « bons offices » qu'on lui rendrait auprès de la Porte, acheter l'aide contre l'empereur d'Allemagne, enfin une alliée qui se substituerait, dans l'Est, à la Suède déconsidérée. Projet sans lendemain malgré les propositions formelles faites par Pierre lors de son voyage à Paris au temps de la Régence, mais que la conjoncture politique, au moment du « renversement des alliances » de 1756, devait remettre à l'ordre du jour. Aux prises avec l'Angleterre et la Prusse, délivré de la hantise de la Maison d'Autriche, Louis XV sacrifia non sans scrupules, réticences et retours en arrière, la Pologne à la toute jeune alliance franco-russe. Quant à la Prusse et à l'Autriche, elles acceptèrent la Russie comme alliée et complice ou la combattirent comme adversaire, selon les lois les plus classiques de la diplomatie ; ne mentionnons que pour mémoire l'Angleterre que l'on considérait alors, du fait des intérêts commerciaux qui liaient depuis fort longtemps les deux pays, non comme l'adversaire mais comme l'alliée quasi naturelle de la Russie2. Rien donc, semblait-il, qui autorisât, dans le prolongement de cette reaipolitik universellement adoptée3, la naissance des mythes destinés à un si brillant avenir.

avec le Tsar, avec le Roi Auguste et le Roi de Danemark et par conséquent, il

m'est libre d'appuyer autant que je le juge à propos les intérêts de ceux de ces princes que je croirai devoir ménager. »

Cf. supra, n. 2, p. 273. Noter que la Russie de Pierre est toujours considérée

comme un élément parmi d'autres de l'équilibre de l'Est et du Nord européens. On espère « l'engager à être le chef et le premier mobile de la ligue que l'on voudrait former dans le Nord ». En échange, « il serait à propos de flatter ce Prince, dont on connaît les vastes desseins, en lui offrant les services du Roi pour lui faire obtenir du Grand Seigneur le passage de ses vaisseaux de la Méditerranée dans la Mer Noire où il a le port d'Azoph : il serait sans doute

très sensible à la gloire et à l'intérêt qu'il aurait à faire passer sa marine du Levant au Nord en faisant presque le tour de l'Europe ». On voit ici la diplomatie occidentale suggérer elle-même sans nul effroi de procurer à la Russie cette

maîtrise des mers » dont le Testament devait présenter l'avènement comme

un cataclysme pour l'Europe. 2. Ce trait est nettement souligné dans Favier, « Conjonctures raisonnées in op. cit. On en retrouve l'écho, d'ailleurs, dans le Testament. La prise de conscience de l'antagonisme anglo-russe (puissance maritime et libérale contre empire despotique et continental) ne s'exprime nettement qu'au xixe siècle, quand les crises orientales et l'expansion russe en Asie mettent aux prises les deux puissances. Cf. entre autres, sur le thème « Partage de l'Europe entre

«

1.

»,

l'Angleterre et la Russie », Les œuvres politiques de M. de La Pradt, Paris, 1828.

Il faudrait poser dans cette optique le problème de l'attitude de Frédéric

vis-à-vis de la Russie au xvine siècle. De tous les souverains, il semble être celui qui a pris le plus au sérieux — et pour cause — la menace russe. Cf. dans

A. Sorel, La question d'Orient (Paris, 3e éd., 1902), les réflexions de Frédéric

veille des partages : « C'est une

terrible puissance qui dans un demi-siècle fera trembler l'Europe. » II regrette l'imprudence de l'Autriche qui a appelé cette nation barbare en Allemagne

3.

au lendemain de la guerre de Sept Ans et à la

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

275

Et pourtant, en plein siècle des Lumières, les mythes étaient en

train de naître. Pierre le Grand était idéalisé, Catherine encensée,

»

à redouter de la « Sémiramis du Nord » ? Le pays où désormais brillaient les Lumières pouvait-il faire des guerres ou des conquêtes injustes ? Catherine ne défendait-elle pas en Pologne la liberté de pensée P1 Or c'était précisément la Pologne qui allait faire crouler

cet échafaudage dans lequel la propagande de Voltaire et celle de Catherine s'étayaient mutuellement. Déjà les malheurs de Stanislas Poniatowski, à la fois créature et victime des Russes, pouvaient

émouvoir les salons parisiens où il avait jadis

Madame Geoffrin ne partait-elle pas pour Varsovie visiter son cher « fils » persécuté par Catherine ?2 Bientôt Rousseau, au lendemain du premier partage, composait à l'usage des anciens confédérés de Bar ses Considérations sur le Gouvernement de Pologne : menacée, mais tendue en un suprême effort, tirant avantage de sa mutilation même, la Pologne saurait vaincre et se faire respecter par la seule force d'un gouvernement « vertueux » et patriote. Dans le Contrat social, de législateur devenu prophète, l'auteur refusait le « vrai génie » à Pierre le Grand, le blâmait d'avoir voulu faire des Russes des Allemands ou des Anglais et — sans transition comme sans démonstration — concluait à la volonté de l'Empire de Russie « de subjuguer l'Europe », à la suite de quoi il serait lui-même subjugué par les Tartares. « Cette révolution — ajoutait-il — me paraît

la Russie réputée

plus « éclairée

que

la France

:

qu'aurait-on eu

reçu bon accueil

:

infaillible. Tous les rois de l'Europe travaillent de concert à l'accélérer. »3 II est probable que les amis polonais de Rousseau n'étaient pas étrangers à l'expression de cette prophétie. C'était aussi en rapport avec la Pologne et les milieux polonais que s'étaient élaborées les thèses développées par un groupe bien particulier de diplomates français : ceux du « Secret du Roi ».

Rien qui ressemblât — chez ces hommes qui

ne devaient de

comptes qu'au roi et agissaient à l'insu de la diplomatie officielle —

et lui a enseigné (?) l'art de la guerre. Mais en Frédéric le politique réaliste l'emporte très vite sur le visionnaire : « II y avait — écrit-il — deux partis

à prendre, ou celui d'arrêter la Russie dans le cours de ses immenses conquêtes, ou ce qui était le plus sage, d'essayer par adresse d'en tirer parti. » [Souligné par nous.] On sait qu'il s'arrêtera à cette « sage » décision. D'Argenson jugeait peut-être assez bien de l'attitude de Frédéric vis-à-vis de la Russie : « Son père avait toujours craint les Moscovites ; le fils, plus clairvoyant, a plutôt exagéré cette peur qu'il ne l'a eue » (Journal et Mémoires de D'Argenson, IV, p. 368). Sur les sources prussiennes du Testament, cf. infra, p. 281, n. 1.

France au

la

croisade voltairienne contre

1.

Sur

ces

thèmes, cf.

A. Lortholary, Le

109-134 :

«

La

mirage

russe

en

XVIIIe siècle, Paris, 1951, pp.

Pologne et la Turquie ».

2.

Cf. J. Fabre, Stanislas-Auguste Poniatowski et l'Europe des Lumières,

J.-J. Rousseau, Du contrat social, II, chap. vin.

Paris, 1952, pp. 292-312.

3.

276

SIMONE BLANC

pût frapper l'opinion, flatter ses

préjugés ou les créer. La rivalité entre les hommes du « Secret » et Mme de Pompadour paraît symbolique : l'amie des Encyclopédistes affronte le sévère et très désuet comte de Broglie, victime de son aveugle dévouement à une royauté incarnée dans un prince pourtant jugé frivole et sans honneur. Le comte, dira un jour son meilleur biographe1, resta « enfermé dans les traditions d'une politique saine mais étroite et ne parut pas même s'être aperçu du grand mouvement intellectuel qui renouvelait tout autour de lui ». Le comte de Broglie, toujours cantonné, malgré ses mérites, son zèle, ses hautes ambitions, dans des postes subalternes, ce grand ami de la Pologne, dépositaire et souvent dupe du « Secret », était bien l'homme qui pouvait le mieux, le plus logiquement, se faire le champion d'une cause perdue : celle des patriotes de Varsovie. La matière du Testament commence à se dégager — à cette époque et dans ce contexte. En ce sens, la tradition du Chevalier d'Éon, auteur ou inventeur du Plan de Pierre Ier, est significative. Certes, le très pondéré Chevalier a fort peu de chances d'être l'auteur d'un texte qui évoque les partages de la Pologne — vaticinum post eventum — et que, semble-t-il, seul un cerveau déjà romantique, hanté par une vision « catastrophique » de l'histoire, était susceptible de concevoir. Mais d'Éon, intimement mêlé au « Secret », connaisseur de la Russie où il avait séjourné, dévoué aux de Broglie, a pu sans invraisemblance signaler à ses supérieurs le danger qui pesait sur la Pologne2. D'Éon

à de la « propagande » ; rien qui

1.

2.

Duc de Broglie, Le secret du Roi, 1878, 1, p. 323.

Voir à ce sujet la plus ancienne biographie d'Éon, Vie de Mademoiselle

Belle Isle,

d'Éon par La Fortelle, Paris, 1779, pp.

15,

16 : « Le Maréchal de

Ministre de la Guerre, et l'abbé de Bernis, Ministre des Affaires Étrangères,

présentaientlui demandèrentun tableauet en reçurentfrappantdesdeMémoiresl'état actuelinstructifsde la Russiesur la etRussieen laissaientqui [ ]

Ce fut dans ces Mémoires

(rédigés en 1757) que longtemps avant l'événement, il prédit que l'intention

de garnir

la Pologne de ses troupes afin d'en remettre la couronne sur la tête de l'une

Il observait que cette intention de la Cour de Russie n'était

pas récente ; que l'invasion d'une partie de la Pologne avait été le projet favori

de Pierre le Grand qui souhaitait ardemment de rapprocher ses frontières de

Ces vues d'un jeune homme

ne firent pas grand effet. Le Marquis de l'Hôpital et le Comte de Broglie, auxquels

il en avait fait part quelque temps auparavant, parurent y faire plus d'attention. » II serait intéressant d'analyser, en contrepoint, le Mémoire sur la Russie en 175g par le Chevalier d'Éon de Beaumont, qui se trouve dans les Archives du Quai d'Orsay (Mémoires et Documents, V, fï. 89-155). L'ensemble révèle une bonne connaissance de la Russie et présente des points de vue très nuancés sur le « danger » russe. En tout cas, le ton n'est rien moins qu'alarmiste. « Pour ce qui regarde la France en particulier — note l'auteur — il me semble qu'elle n'a ni à craindre ni à espérer des forces de la Russie. » Par contre on doit

l'Allemagne pour être prêt à y jouer un rôle [

apercevoir l'état futur comme dans le lointain [

]

secrète de la Cour de Russie était, à la mort du

de ses créatures [

]

]

Roi Auguste III,

souligner que la perspective du partage de la

« lieu commun » pour les chancelleries du xvine siècle (cf. A. Sorel, op.

pp. 18-19). D'ailleurs on en parlait déjà au xvie siècle (ibid.), et la question

Pologne était presque devenu un

cit.,

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

277

se plaignit, prétend son biographe, du peu de cas que fit le roi de son avertissement — et il est exact que, dès ce moment, Louis XV,

menacé par la conjonction anglo-prussienne, se rapprochait à la fois de l'Autriche et de la Russie, et semblait avoir oublié les Instructions données à Broglie en 1752 : « Mettre un frein au despotisme de la Russie en Pologne et diminuer dans ce royaume l'influence de la Cour de

Vienne [

la Prusse, la Pologne et la Turquie [

barrière impénétrable entre la Russie et le reste de l'Europe. »x II est possible, comme l'affirmera un jour le comte de Broglie2, que Louis XV n'ait « abandonné ces vues qu'avec le plus grand regret ». Mais il est certain que, malgré la souplesse du comte, son effort pour imaginer une politique polonaise adaptable à la nouvelle conjoncture8,

et par cette union former une

]

Unir défensivement sous l'autorité de la France, la Suède,

]

le fameux « retournement des alliances » de 1756 porta un coup fatal à la politique de plus en plus velléitaire du « Secret ». De Broglie ne s'en consola jamais et l'on ne saurait dire ce que, dans la Russie, il

redouta le plus

bientôt la complice de l'Autriche4 et, pour comble, de la Prusse6. Il

: le persécuteur de

sa chère

Pologne ou l'alliée et

avait été à nouveau débattue au temps de Pierre. La méfiance prudente des milieux diplomatiques français vis-à-vis de la jeune puissance russe — et la politique extrêmement souple très tôt préconisée — sont assez bien évoquées par ces lignes destinées, des 1740, au marquis de La Chétardie {Mémoires et

Documents, Rtissie, III, f. 346) : « Après tout, en même temps que le Roy ne veut point qu'on puisse avoir aucun juste sujet de reproche à lui faire, les intérêts de S.M. ne demandent pas que les ombrages de la Russie soient assez

croye pouvoir impunément suivre les vues de

l'ambition qu'Elle a depuis quelques années montrée de tous côtés. » — Le

« Secret du Roi » n'était-il pas en germe dans cet excessif souci

Souligné par nous. — De Broglie résumait ainsi les Instructions — depuis

disparues — qui lui auraient été données. Texte cité dans l'Introduction à la

Correspondance secrète du comte de Broglie avec Louis XV , Paris, 1956, I, p. хххш. Rapprocher ce texte de celui du « Mémoire adressé à Louis XVI, pour sa

, « Ce monarque [Louis XV] n'avait abandonné qu'avec le plus grand regret

les anciennes vues de former et de soutenir, depuis le Pôle jusqu'à l'Archipel, une barrière impénétrable entre la Russie et le reste de l'Europe. »

» ,in op. cit. L'attitude

de Louis XV, vis-à-vis de la Russie, ses instructions secrètes à Breteuil au

moment où les troupes d'Elisabeth réparaient, par leurs victoires sur la Prusse, nos défaites de la guerre de Sept Ans, le refus d'acheter l'intercession russe pour la paix avec l'Angleterre par quelque concession territoriale en Prusse Orientale ou en Ukraine, prouvent à quel point Louis XV était resté méfiant malgré l'alliance officielle ; cf. A. Vandal, Louis XV et Elisabeth de Russie, Paris, 1882, pp. 379, 392-402.

De Broglie rêve un temps d'opposer la Saxe à la Prusse, de fournir au

justification », in De la politique de tous les Cabinets de l'Europe

Г67 :

parfaitement dissipés pour qu'elle

d'équilibre ?

1.

op. cit., p.

2.

Cf. supra, n. 1 : « Mémoire adressé à Louis XVI

3.

roi de Saxe, aux dépens de ce dernier pays, des compensations telles qu'il abandonnerait la Couronne de Pologne, laquelle reviendrait alors à un candidat de la France ; cf. duc de Broglie, op. cit., I, p. 175.

4.

De Broglie ne cesse de prêcher une attitude ferme vis-à-vis de l'Autriche.

La hantise séculaire se fait constamment jour dans ses observations ; « II me

semble — écrit-il — que tout en étant fidèle à l'alliance, il faut travailler (fin de la note 4 et note 5 page suivante) .

278

SIMONE BLANC

advint donc que la russophobie des hommes du « Secret » s'affirma

en fonction directe de leur hostilité, plus ou moins sourde et plus ou moins dissimulée1, au nouveau système d'alliance. Ce fait n'est pas indifférent : le retournement des alliances, dont le rapprochement franco-russe est contemporain2, apparut comme la fin d'un monde, le bouleversement de traditions séculaires. Or ce bouleversement coïncidait avec la rentrée de la Russie (quelque peu oubliée depuis Pierre et dont on s'était même demandé si sa grandeur survivrait

à la disparition de son fondateur) sur la scène européenne. Et quelle rentrée ! La Pologne traversée par les troupes russes, Frédéric le Grand en péril, l'allié devenu redoutable par ses succès mêmes ; et

bientôt, installé

une créature de Catherine. Autant de traumatismes insurmontables

pour les hommes de la vieille école

immédiate, tantôt cause lointaine de cette avalanche d'événements inouïs, redoutables et qui remettaient en question toutes les notions

acquises. Et un siècle auparavant, nul ne parlait d'elle plus que de la Chine ! Là naquit ce qu'on pourrait appeler la phobie des « bonds »

à cette

russes

la Russie rattrapait trop vite le temps perdu et, allure-là, jusqu'où n'irait-elle pas ?

sur le trône de Varsovie,

:

la

un « client » de la

Russie,

Russie était tantôt cause

:

Pourtant ce n'est pas de Broglie qui, le premier, jeta sur

De Broglie était moins

obsédé par les ambitions et la puissance russes en général que par le péril très précis que courait la Pologne : le monde diplomatique s'organisait encore pour lui autour de Varsovie et de Vienne3. Cet

l'impérialisme

russe le

coup

d'œil le plus angoissé.

à

d'agrandissement de la Maison d'Autriche [

puissance moscovite dans les bornes les plus étroites qu'il sera possible » (« Ли

Comte d'Estrées, 26 novembre 1756 », cité dans Le secret du Roi, op. cit., I, P. 215).

», le danger

russe semblait plus inquiétant que jamais : Favier faisait remarquer que la « puissance federative » de la Russie, liée à ses complices prussiens et autrichiens, était devenue telle que l'on pouvait craindre de voir « la Porte à la discrétion de la Russie ». Favier n'imaginait pas d'opposition possible à une offensive russe dans ce secteur. L'Angleterre elle-même serait complice (cf. ibid., pp. 339, 347, 349). On voit donc s'affirmer le thème qui va dominer la russophobie au xixe siècle : celui de la menace sur Constantinople.

1. Cette dissimulation s'accentue encore sous le règne de Louis XVI, où l'alliance autrichienne est devenue, pour ainsi dire, une affaire de famille.

, De Broglie et Favier déplorent les dangers d'une alliance dans laquelle on se laisse diriger par l'alliée plus qu'on n'influe sur sa politique : ils n'osent en dire

davantage. 2. A. Vandal (op. cit., p. 271) met bien en relief le parallélisme des négociations franco-russes et franco-autrichiennes : « L'alliance avec la Russie ne fut pas le contrecoup de notre alliance avec l'Autriche », note-t-il.

candidat français sur

le trône de Pologne : du même coup on faisait pièce à l'influence russe. Mais

prévenir les dangers que nous trouverions nécessairement dans le trop

]

Л plus forte raison faut-il contenir la

5. Au temps où Favier écrivait ses « Considérations raisonnées

Cf. Introduction à De la politique de tous les Cabinets de l'Europe

op.

cit.

3.

Le but du « secret » était, on le sait, de mettre un

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

279

homme du passé et que le naufrage du passé angoissait, s'inquiétait peu de visions prophétiques. Il se raccrochait à un espoir : que la Russie, cette importune, fût contrainte de se détourner des affaires d'Europe et que la Pologne retrouvât son indépendance. Choiseul, le rival heureux du comte et, contre lui, le tenant du renversement des alliances, fit preuve, à ses heures, d'une russophobie plus concertée et plus systématique. Il considéra la puissance russe en elle-même, non en tant que perturbatrice des « vieilles alliances ». Il dépassa — et oublia1 — la question polonaise. Car la Pologne n'était, pensait-il, qu'une étape dans le déploiement des ambitions russes. Et c'est lui, non point de Broglie, qui, dans son Instruction à Breteuil émettait, dès 1760, l'idée que « la Cour de Pétersbourg a depuis longtemps un plan politique bien formé2 dont elle ne s'écarte pas et qui paraît bien lié dans toutes ses parties, mais qu'elle ne développe que successivement et à mesure que les événements et les circonstances lui en fournissent l'occasion ». Choiseul était frappé par la rapidité des progrès de la Russie : « On peut assurer sans exagération que la puissance de la Russie est presque augmentée de moitié depuis la mort de Pierre Ier et l'on peut juger par le rôle qu'elle joue aujourd'hui de celui qu'elle jouerait sur la scène du monde, si de nouvelles acquisitions la portaient à un plus haut degré de grandeur et de pouvoir. »3 Corollaire de ces constatations inquiétantes, l'effort des diplomates et de leurs collaborateurs pour saisir le secret du brusque essor de la Russie : « Un pays presque aussi étendu que les États réunis des plus grands princes de l'Europe — notait Choiseul — , un pays dont le commerce s'étend jusqu'à la Chine et qui est à portée de s'enrichir en se procurant de l'Asie, facilement et en peu de temps, les denrées que les autres nations ne peuvent en tirer que par de longues et dangereuses négociations » — voilà pour les avantages nés de la

pour de Broglie, le sort de l'Europe et celui de la grandeur française se jouaient à Vienne : c'est l'ambassade de Vienne qu'il ne cessera de convoiter.

, p. lxxxiv. En 1769, Choiseul mettait au premier plan de ses préoccupations « l'affaiblissement de la puissance russe ; il n'avait qu'une confiance assez limitée dans les capacités et les moyens des Confédérés de Bar et considérait

La pitié

— écrivait-il alors — qu'on doit concevoir pour ce malheureux royaume doit céder à la nécessité dont il est [sic] de garantir la Pologne — même la Suède et une grande partie de l'Europe du ' fléau de l'ambition et du despotisme russe ' »

(ibid.). Sur la politique russe de Choiseul avant la mort d'Élizabeth, cf. Л. Vandal, op. cit., chap. vu. Mais l'auteur montre surtout, dans le futur adversaire de Catherine, le partisan de l'alliance russe. Le texte (de 1760) que nous citons plus bas prouverait pourtant que la méfiance de Choiseul remontait aux temps les plus idylliques de l'alliance franco-russe.

les intérêts particuliers de la Pologne comme assez négligeables [

1. Cf, Introduction à la Correspondance secrète du comte de Broglie

]

op. cit.,

2.

3. Cf. Recueil des Instructions données aux Ambassadeurs. 2 : Russie, Paris,

Souligné par nous.

p.

1890,

130. Noter que l'inquiétude de Choiseul était alors avivée par les

« prétentions » de la Russie sur la Prusse.

28O

SIMONE BLANC

situation géographique. A quoi s'ajoute la force issue d'un gouvernement « despotique » et du statut servile des Russes, nés pour être soldats, et soldats esclaves : « L'espèce du soldat — notait Favier1 à propos de la Russie — y est devenue très bonne. » Dira-t-on que la Russie manque d'hommes ? « Mais — continuait-il — un peuple d'esclaves qui ne manquent point de subsistance se reproduit plus vite que des nations d'hommes soi-disant libres pour qui la liberté sans la propriété est un supplice. » Enfin, la grossièreté même de ces

soldats est un avantage : il est plus

invincibilité puisque « les hommes ne sont que ce qu'ils croient être ;

et plus ils sont simples et grossiers, plus

une haute opinion d'eux-mêmes. C'est peut-être en cela que consiste aujourd'hui le plus grand avantage de la Russie ». L'autre atout de la Russie était sa diplomatie aux procédés retors : « Ses ministres défiants et soupçonneux — écrivait encore Choiseul — joignent à la dissimulation naturelle de leur nation, la ruse la plus méthodique dans leurs propos, dans leurs écrits et dans leurs démarches. »2 Voici donc posés quelques-uns des jalons de la russophobie : la

Russie, qui a la prétention d'intervenir dans la politique de l'Europe, non seulement menace d'en bouleverser l'équilibre politique (c'est cela qui hantait le comte de Broglie) mais encore dispose d'armes

insolites, d'autant plus redoutées qu'elles

« despotisme », qui, bizarrement, devient pour les observateurs

européens l'un des nerfs de la guerre ; enfin une psychologie qui lui est

propre, mélange de barbarie, de dissimulation, de ruse : la mauvaise foi de la diplomatie russe va devenir, dans l'Europe moderne, aussi

légendaire que la « foi punique » de l'Antiquité ; par une ironie du sort digne d'être soulignée, le thème se répand au temps du « Secret du Roi », alors que la diplomatie française, cherchant à combiner les avantages de deux politiques contradictoires, ne cessait de renier, du

jour au lendemain,

« amis » russes et polonais. Notons bien que jusqu'ici les inquiétudes relatives à la Russie ne s'étaient exprimées que dans le cercle étroit et fermé des diplomates, voués par profession à un examen plus lucide et plus perspicace des faits dont le sens échappe au vulgaire. Justes ou contestables, ces vues restaient pondérées, calculatrices, destinées à convaincre ou à mettre en garde les gouvernements, non à frapper l'imagination collective. Si l'on pouvait faire une espèce de moyenne de l'opinion des gens « éclairés » sur la Russie à la veille de la Révolution française.

promesses et de tromper à tour de rôle ses

aisé de les convaincre de leur

il est facile de leur donner

restent inconnues ; le

ses

1. « Conjonctures raisonnées

2. Recueil des Instructions

,

», in op. cit.,

op. cit., p. 132.

I, p. 331.

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

28l

il est en effet probable qu'on y trouverait l'écho des vues de Voltaire sur le génie réformateur de Pierre le Grand — et c'est à peu près tout. Ajoutons que même dans les milieux diplomatiques, les tendances anti-russes, y compris celles qu'exprimait, moins clandestinement qu'un de Broglie, le ministre Choiseul, ne devaient pas changer pratiquement grand-chose à l'inaction de la France dans les affaires de Pologne.

Vingt ans plus tard s'ouvre une ère où les affaires d'Europe allaient être de plus en plus débattues dans l'arène politique ; la parole passait des diplomates aux publicistes. En 1789, à Londres, paraissait un petit livre, longtemps attribué1 au Suisse Mallet du Pan, Du péril

de la balance politique de l'Europe. On

les thèmes — et jusqu'à des formules entières — , repris plus

par Lesur dans son œuvre volumineuse sur Les progrès de la puissance russe. Thème de l'universalité du danger russe : « II n'existe pas un État, de la mer Caspienne au détroit de Gibraltar, dont la Russie n'ait troublé la tranquillité ou alarmé la prévoyance » ; thème de l'attaque impitoyable contre le barrage de l'Est : « On a vu la Crimée asservie, la Suède sous le joug d'une faction dévouée à la Russie, la Pologne, punie du vice de ses lois, inondée de troupes russes, subjuguée, démembrée » ; thème, enfin, destiné à une extraordinaire fortune, de la barbarie et de la ruse, fondements véritables de la puissance russe : « Peuple d'autant plus redoutable qu'aguerri par l'habitude

y trouvait à

peu près tous

tard

1. L. R. Lewitter (art. cit.) rappelle les attributions successives de l'œuvre :

Gustave III, Mallet du Pan, Claude de Peysonnel (dans le catalogue de la Bibliothèque Nationale, comme dans le recueil des Archives du Quai d'Orsay, où l'on trouve le texte manuscrit, l'œuvre figure toujours parmi celles de Mallet du Pan). Pour sa part, il l'attribue à l'envoyé prussien à Stockholm,

Bork.

crime aux troupes russes d'avoir « saccagé la capitale du Brandebourg » et loue Pierre III, qui a « sauvé un souverain [Frédéric II] à la puissance duquel était attaché le maintien de l'équilibre ». Le tsar, admirateur de Frédéric, est d'ailleurs présenté sous le jour le plus favorable, comme une « victime de sa candeur ». Si l'attribution de Lewitter est à retenir, on aurait là un précieux témoignage sur les sources prussiennes de la russophobie au xvme siècle — en

On peut en effet noter que l'auteur du « Péril de la balance » fait un

à

liaison avec la terrible menace qu'avait fait peser Elisabeth sur Frédéric. On sait par ailleurs que Frédéric redoutait plus que tout d'avoir à combattre les

253-254) voit même dans cette crainte une

des origines de l'alliance anglo-prussienne de 1756 (les Anglais étaient alors

en pourparlers avec les Russes pour se procurer leur aide militaire en Allemagne) :

Frédéric, sans le savoir, reculait pour mieux sauter. Comme une contre-épreuve, on doit se rappeler le caractère violemment et essentiellement anti-prussien de la première alliance franco-russe : « L'essentiel », lit-on dans l'Introduction

xlvi, « était de

maintenir l'union récemment établie entre la France et les cours d'Autriche et de Russie pour écraser plus sûrement le Roi de Prusse. Tout le reste, Turquie, Pologne, etc., devait être subordonné aux nécessités de l'heure. » On retrouve ici la même conjoncture d'urgence anti-allemande qui poussa les Alliés vers la Russie face à la menace hitlérienne.

à la Correspondance secrète du comte de Broglie

Russes. A. Vandal

{op.

cit., pp.

op.

cit., p.

,

282

SIMONE BLANC

de la barbarie, discipliné par le joug de la servitude, plus propre à conquérir et dévaster qu'aux guerres défensives1, insensible à la mort

comme à la misère [

(Lesur reprendra la formule, d'ailleurs empruntée à Frédéric de

Prusse) ; souverain d'autant plus redoutable « qu'en perdant ses soldats, il ne perd que des esclaves » ; politique, enfin, d'autant plus difficile à déjouer qu'elle est sournoise et a su se couvrir hypocritement du voile des idées à la mode : « Lorsque Attila, Tamerlan, Schah Nadir subjuguaient leurs voisins, ils s'inquiétaient fort peu qu'on les crût

équitables ou non [

exerçaient leurs brigandages et avaient la pudeur de ne pas les colorer.

Dans nos temps de politesse, c'est l'humanité, c'est la philosophie

qui violent les traités, légitiment les usurpations

Troupes invincibles qu'on tue sans les vaincre »

]

]

Sans scrupules comme sans charlatanerie, ils

» Et l'auteur de

s'en prendre violemment à Voltaire, « flatteur de Catherine ». A la même époque, le Français Le Clerc, prétendant faire œuvre d'historien2, rédigeait un essai sur l'histoire de Russie, plein d'idées « philosophiques » et de développements oratoires. Curieusement, et comme pour symboliser l'incertitude des esprits du temps vis-à-vis de l'étrange Russie, il faisait suivre un éloge dithyrambique de Pierre, modèle des princes philosophes et — pour comble — « sensible », d'une dénonciation sans pitié de la politique extérieure de la Russie8. Chez Le Clerc apparaissait le thème des hommes vigilants qui seuls, au sein d'une Europe aveuglée, avaient reconnu le danger russe :

c'étaient, affirmait-il, « Louis XIV, le Chevalier Robert Walpool, Alberoni et le Marquis d'Argenson ». Suivait un examen alarmé des progrès d'une puissance « dont le fanatisme double les forces » et que pourtant « l'Europe continue de regarder d'un œil tranquille et indifférent », sans qu'on pût démêler si l'auteur parlait en son nom ou reproduisait les pensées de D'Argenson, de Walpool ou de quelque autre « prophète ». Il serait curieux de découvrir qui avait inspiré à l'apologiste de Pierre cette analyse du « renversement de la balance du Nord ». Chez l'auteur de La balance politique comme chez Le Clerc, comme

1. Souligné par nous. — Cf. N.-G. Le Clerc, op. cit.
2.

3. Éloge de Pierre, III, pp.

Ibid.

Le Clerc reproche à l'autre

historien de la Russie, Levesque, de s'être montré trop modéré dans son « éloge de Pierre ». Mais le ton change dans les Réflexions politiques sur le règne de

Pierre le Grand, p. 594 : « La Russie est devenue redoutable et très digne qu'on

réprime son trop de puissance [

par ses soins, ses successeurs régnent sur des peuples tout disposés à saisir les Lumières et qui, si les Princes de l'Europe n'y prennent garde, pourraient bien leur apprendre un jour que les hommes ne sont que ce qu'on les fait être

Une puissance absolue et qui abonde en hommes qui aspirent à la gloire

La

Russie ne craignant point l'invasion, l'esprit de conquête doit nécessairement

entrer dans sa constitution. »

d'être martyrs de l'État ne peut guère refuser à l'esprit de conquête [

Pierre le Grand régnait sur des automates ;

iu-iv,

]

122,

165

[

]

]

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

283

bientôt chez Rulhière et chez Lesur, les thèmes anti-russes

s'enrichissent,

œuvres, comme la grandiloquence chère aux hommes de ce temps, expliquent ce trait nouveau ; mais aussi l'indignation causée par le brigandage dont la Pologne était victime et qui restera pour longtemps le « crime » du siècle.

La destination nouvelle des

s'étoffent,

se dramatisent.

On s'attendrait tout naturellement à déceler une autre source de cette indignation passionnée : le heurt de ce que nous appellerions aujourd'hui les « idéologies ». Après tout, la Russie de Catherine ne fut guère moins hostile à la grande Révolution que celle de Nicolas aux mouvements de 1848. Les Polonais qui défendaient l'existence de leur pays ne furent-ils pas assimilés à des Jacobins ? Les troupes russes ne vinrent-elles pas menacer la France jusque sur ses frontières ? Ces réflexions n'échappèrent pas à certains révolutionnaires français : le heurt franco-russe, sous Napoléon, vint leur redonner de la vigueur. C'est ainsi qu'un certain Maréchal, athée notoire par ailleurs, publiait en 1802 et rééditait en 1807 et en 1812, une Histoire de la Russie, réduite au récit des crimes et débauches qui avaient souiïlé le trône des tsars. En appendice on découvrait le secret de ce parti pris : l'auteur « reproduisait » les « ultimes recommandations

de Catherine à son fils bien-aimé [sic] », véritables chartes du despotisme, appuyé sur le fanatisme religieux et l'obscurantisme. Catherine

« Que l'Aigle russe déploie

ses ailes puissantes pour aller s'abattre sur cette contrée où le sang d'un roi a coulé sous la main d'un peuple. »x

Or, curieusement, ce thème-là n'est aucunement utilisé par Sokol-

nicki, l'auteur de l'Aperçu et du Testament de Pierre. Dans la mesure où les derniers partages de la Pologne précipitèrent la rédaction du

« document », on peut s'expliquer ce silence : les patriotes polonais

réfugiés en France ne se mettaient pas au service des idées et de la croisade révolutionnaires en tant que telles, mais bien au service d'une France menacée par l'ancienne diplomatie complice des partages

y léguait

à

son fils une mission sacrée :

1. P. Maréchal,

op.

cit.,

éd. de 1802

(réédité

en 1807 et 1812), pp. 360 sq.

Certaines lettres authentiques de Catherine, telles que les lui inspira la Révolution, sont d'ailleurs très proches, il faut l'avouer, des « documents » imaginés ici par Maréchal. « Si la révolution prend en Europe, il viendra un autre Gengis ou Tamerlan pour la ramener à la raison » (ier septembre 1791). Ou encore :

« Je propose que toutes les puissances protestantes embrassent la religion

grecque pour se préserver de cette peste irreligieuse, immorale, anarchique, abominable et diabolique, ennemie de Dieu et du trône » (15 février 1794). A la fois par son activité conquérante, son art consommé de la diplomatie et de la propagande, sa haine des idées révolutionnaires, Catherine est la souveraine russe qui illustre le mieux les thèmes du Testament. Son règne a certainement largement contribué à les répandre. Mais même dans les tirades indignées de Catherine, il faut faire la part de la grandiloquence.

284

SIMONE BLANC

et fortifiée dans son combat contre l'ancien monde par sa foi révolutionnaire1. Le but était moins de faire triompher le jacobinisme que d'être présents sur les champs de bataille d'Europe et, tout

naturellement, aux côtés de la puissance qui pouvait le plus inquiéter la Russie et susciter son hostilité. Le « Mémoire » et le « Plan », adressés par Sokolnicki aux Directeurs en 1797, faisaient pour ainsi dire appel de la France « mal informée » — ou trop pacifiste — du temps de Louis XV,

à la France mieux avertie et revigorée du temps des premières

coalitions. Les ennemis de la Pologne catholique et ceux de la France athée étaient alors les mêmes ; le système diplomatique que la France avait battu en brèche en proclamant le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes était celui-là même dont la Pologne avait été victime. Aussi Sokolnicki devait-il être plein d'espoir quand il se disait « persuadé qu'il n'était en ce moment que la France qui fût en état de

sauver l'Europe du péril prochain qui la menaçait »2, et quand il jugeait de son devoir « de fixer l'attention du gouvernement de la République Française sur les premiers effets du plus ignoble despotisme qui couvre aujourd'hui de crêpes cette barrière du Nord que l'Europe

a permis de franchir, qu'elle a lâchement abandonnée à son sort et

dont [sic] elle pourrait bien se repentir un jour ». Le « Plan légué par Pierre », qui suivait, était d'une remarquable habileté : il présentait la politique de Catherine comme ayant été conçue et préméditée par le tsar réformateur et faisait ainsi de la nation russe, dans sa permanence historique, la puissance qui, le moment venu, ne ferait de l'Europe qu'une bouchée ; la France était toute qualifiée pour prendre la tête de la croisade qui préviendrait cette catastrophe3. L'appel de Sokolnicki suscita d'abord peu d'écho ;

1.

Noter, dans les Archives du Quai d'Orsay (Mémoires et Documents, Russie,

XXXVI, f. 204), une lettre au Directoire signée d'officiers polonais et demandant en ces termes la création d'une légion polonaise : « Augmenter en même temps cette belle pépinière de républicanisme qui va produire bientôt les résultats les plus heureux pour le triomphe de la liberté au Xord. » (Souligné par nous). C'est

a. la même époque que le citoyen Wolsay (ibid., ff. 216-219), rédigeait, en un style cette fois franchement « jacobin », un projet d'invasion de la Russie (!) :

« Je me fais fort — écrivait-il — d'aller planter l'arbre de la liberté à Moscou

l'été prochain ainsi que dans toute la Russie, et peu après à Varsovie où je sais qu'il existe de vrais patriotes qui n'attendent qu'une étincelle favorable pour rallumer le feu de la liberté dans leur malheureuse patrie. »

2.

Souligné par nous.

3. Rappelons qu'à ce moment l'Angleterre ne pouvait jouer le rôle de

protectrice de la Pologne. D'abord, elle n'avait jamais contrarié les projets russes sur la Pologne ; en second lieu, elle était bien davantage occupée du danger que représentait la France révolutionnaire et prête à pactiser avec

la

Burke, qui pourtant avait déploré les partages. Burke ne pouvait admettre l'idée d'une paix avec la France. La même panique qu'avait provoquée ou que devait susciter plus tard la Russie, c'était maintenant la France qui l'inspirait : « Ce pays qui entreprend de constituer un Empire universel par le moyen

Russie pour y faire face. Cet état d'esprit est bien exprimé par le publicisté

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

285

pourtant, comme pour accomplir sa prophétie, les troupes russes, conduites par Suvorov — « l'homme », devait écrire Sokolnicki, « que Catherine avait jugé digne d'être son Attila » — , venaient battre bientôt les frontières de la France révolutionnaire.

Vint l'Empire et la première guerre de Pologne qui allait s'achever, en 1807, par la trêve de Tilsitt et la vaine tentative de fonder la paix sur un partage des influences entre les « deux Grands » de l'Europe continentale. En jmllet 1807, Napoléon ordonnait « de ne plus écrire de sottises sur la Russie, ni directement ni indirectement »l. La première version du livre de Lesur venait de paraître, sans le Testament il est vrai. Paradoxalement — et malgré la reconstitution du Grand Duché de Varsovie — l'alliance franco-russe pouvait aviver les craintes exprimées par le Testament. Elle ressuscitait les procédés de la vieille diplomatie (les « parts » de Pologne laissées à la Prusse et à la Russie empêchaient une franche reconstitution du royaume) ; plus grave encore, elle semblait préluder à une espèce de partage du monde où chacun des deux Empires exercerait librement le droit de conquête, à condition de ne pas sortir de l'aire qui constituerait sa « chasse gardée ». Le géant russe s'égalait au géant français. Le rêve du Polonais Czartoryski s'effondrait : sorte d'antithèse idyllique et vertueuse du Testament, dans laquelle l'Empire des tsars et la Pologne, enfin réconciliés dans un commun amour de la justice, se porteraient garants d'un ordre européen fondé sur le respect des plus faibles, la constitution de fédérations propres à faire contrepoids aux puissances autrichiennes et prussiennes, la pression exercée sur la France pour qu'elle se contentât de ses frontières naturelles, le maintien d'une Turquie intacte, la « protection » russe sur les Balkans, l'amitié avec l'Angleterre libérale et enfin la constitution d'une espèce de Société des Nations. La « libération » de l'Europe telle que devait la concevoir Alexandre ne fut le plus souvent qu'une caricature des idées de l'ancien ami du tsar ; mais elle ne fut pas uniquement cela, comme devaient le montrer les ménagements du vainqueur de Napo-

d'une révolution universelle. » Burke vantait la sagesse du tsar Paul et ne doutait pas qu'il soutiendrait l'Angleterre contre la perturbatrice de « la balance des pouvoirs » — terme dont la France, dans sa folie révolutionnaire, ne pouvait même plus comprendre la signification ; cf. Letters on a regicide peace, iyg6-iygj. Letter III. A cet appel de l'Angleterre, la Russie répondra, quelques années plus tard, par l'ambassade chargée de prêcher les idées du prince Czartoryski. 1. Cité par E. V. Tarie, PeČať pri Napoleone (La presse sous Napoléon), Petrograd, 1922, p. 14. Par contre, en 18 12, on interdit la réimpression de l'œuvre de Levesque, trop favorable à la Russie et qui pourrait « décourager nos guerriers polonais ».

286

SIMONE BLANC

léon pour la France et la formation d'un royaume de Pologne doté d'une constitution1. Quelles que fussent les déceptions que lui avait causées la politique d'Alexandre, Czartoryski, en tout cas, n'avait jamais envisagé comme

possible ou souhaitable que la Russie fût privée de tout pouvoir en Europe. Or tel était le but qu'officiellement s'était proposé Napoléon en entreprenant la Campagne de Russie. On connaît le texte de la proclamation adressée à l'armée en juin 1812 : « Soldats, la seconde

La paix que nous conclurons

mettra un terme à la funeste influence que la Russie exerce depuis cinquante ans sur les affaires de l'Europe. »2 C'était, à cent ans de distance, vouloir effacer Poltava. Napoléon avait suggéré le thème ; ses propagandistes n'avaient plus qu'à l'orchestrer. Le Testament lui-même a été à maintes reprises attribué à Napoléon3. En fait, Lesur et Sokolnicki ayant probablement travaillé ensemble dans les services du ministère, le second dut offrir au premier la primeur de ce « document » qui illustrait à merveille le travail touffu et verbeux de Lesur. Il faut reconnaître que le Polonais avait été, dans sa concision, infiniment supérieur au Français. La simple lecture du Testament est bien plus éloquente que l'appareil mélodramatique déployé par Lesur ; « affreux zaporogues sortis de leur antre » ; « horreur des invasions barbares » ; « nations enchaînées par la terreur » ; « dangers auxquels la civilisation allait être exposée » ; « hordes féroces échappées des steppes arides et inondant les champs

féconds de la Lombardie » Mais tout n'était pas de cette veine dans l'œuvre de Lesur : les visions de cauchemar faisaient place parfois au raisonnement et l'on retrouvait alors les thèmes qui nous sont familiers : le gigantisme (« puissance formidable ») ; la double puissance des armées et de la

guerre de Pologne est commencée [

]

1. Cf. M. Kukiel, Czartoryski and European Unity, Princeton University,

chap, ш

:

« Czartoryski,

a Russian Statesman », pp. 29-35. L'auteur

voit dans les plans alors conçus et présentés à Alexandre les germes d'une politique d'intervention russe en Europe et particulièrement dans les Balkans,

qui mènera au panslavisme. Mais, ajoute-t-il, « ces pians différaient d'autres, postérieurs, par leur humanitarisme idéaliste et leurs tendances libérales »

(P-

1955,

36).

2. Voir à

ce sujet A.

Vandal, Napoléon et Alexandre Ier, Paris,

1891,

I.

Déjà au temps de la première guerre anti-russe, « Napoléon met l'Orient à

l'ordre du jour. Il suscite des ouvrages, demande des articles » (p. 24). L'auteur reproduit un « Message au Sénat du 17 février 1807, de Varsovie » : « La tiare grecque relevée et triomphante depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on verrait, de nos jours, nos provinces attaquées par une nuée de fanatiques

et de Barbares [

à périr, notre coupable indifférence exciterait justement les plaintes de la postérité et serait un titre d'opprobre dans l'histoire. » 3. Le texte précédent montre que si Napoléon n'était pas l'auteur du Testament, il l'avait, pour le moins, lu et médité. Sur la thèse de Napoléon auteur du Testament, cf. supra, p. 266, n. 1.

Et si, dans cette lutte trop tardive, l'Europe civilisée venait

]

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

287

diplomatie (« la Russie joint à la terreur des armes les ressources de la politique la plus astucieuse »), l'aveuglement complice de l'Occident (« tandis que le colosse hyperboréen s'élevait sur des ruines, une renommée mensongère exaltait ses efforts »), enfin, obsédant, le thème du Russe, d'autant plus dangereux qu'il est européen par l'aspect mais barbare dans le fond, « associant les rudesses de l'homme sauvage aux vices de l'homme corrompu », et d'un pays redoutable « par la combinaison des formes européennes de son gouvernement avec l'opiniâtre barbarie de ses peuples л1. La défaite de Napoléon confirma les pires craintes : non seulement la Russie était d'une ambition insatiable, mais elle s'était révélée invincible ; aucune guerre d'invasion ne pouvait en venir à bout.

La légende napoléonienne avait dès lors ses deux « pôles » : Moscou et Sainte-Hélène. Pour la maîtrise de l'univers, deux pays incarnant

deux principes antagonistes, s'affronteraient désormais : l'Angleterre et la Russie2. Le drame polonais lui-même, quel que fût son

retentissement,

à la mode par le romantisme, qu'il ne préoccupait les chancelleries. L'intérêt de celles-ci — particulièrement en Grande-Bretagne — se concentrait désormais sur la plus inquiétante des prédictions du

sensible aux grands idéaux mis

agitait plus l'opinion,

Testament : la Russie voulait reconquérir l'Empire byzantin, s'installer

à Constantinople et une fois les détroits en sa possession, la

Méditerranée menacée, qui l'empêcherait, jusque sur les mers, de devenir la rivale de l'Angleterre ? C'était donc bien de l'Empire universel — qui passait par la possession du commerce des Indes — qu'il

s'agissait maintenant ; le bouleversement de l'équilibre européen n'avait été qu'une étape. La russophobie prenait, à travers la rivalité des deux plus grands empires du monde, cette dimension cosmique que le Testament avait voulu suggérer. Ce ne fut pas un hasard si le plus farouche adversaire de la Russie fut, dans le second quart du xixe siècle, un Anglais turcophile :

David Urquhart. Son œuvre témoigne de la russophobie anglaise qui va croissant du Congrès de Vienne aux crises orientales des années 40 et à la guerre de Crimée3. Urquhart et ses disciples jouèrent alors en Angleterre le rôle qu'avaient joué en France les hommes

du « Secret du Roi ».

diplomates du a Secret » avaient été des courtisans, tenus de jouer

Mais ce fut dans un style tout différent : les

1. Ch.-L. Lesur, Des progrès de la puissance russe, éd. de 1812, pp. 456-460.
2.

Autour de ce thème, voir l'œuvre de M.

de La Pradt,

Parallèle de la

puissance anglaise et russe, 1823.

3.

Cf. J. H. Gleason, Russophobia in Great Britain, Harvard University,

1950. L'auteur note toutefois un apaisement de la propagande anti-russe à la veille de la guerre de Crimée.

288

SIMONE BLANC

leur rôle de Cassandre avec infiniment de discrétion et de prudence. Urquhart était un journaliste, un publicisté, dont la russophobie finit par dégénérer en une monomanie si excessive qu'il devint

embarrassant pour ceux-là même dont il défendait la cause1. Éditeur, il publie dans le Portfolio* des documents de chancellerie, jugés révélateurs des ambitions russes en Europe et plus particulièrement en Allemagne ; agent diplomatique en Turquie, il s'efforce de provoquer des incidents avec la Russie (ce fut l'affaire du Vixen). Puis il se persuada que Palmerston, trop faible envers la Russie, était un traître acheté par elle3. Les puissances européennes, pensait-il, étaient aussi divisées face à la Russie que l'avaient été les Grecs face aux rois de Macédoine4, et le même sort les attendait. La seule chance de salut était dès lors dans une étrange « croisade » menée contre la Russie sous le commandement des deux seuls souverains qui réunissaient encore en eux — comme le tsar lui-même — pouvoir religieux et pouvoir politique : le pape et le sultan. « La diplomatie russe — affirmait-il — attaque à la fois les

gouvernements et les croyances [

deux fois ; et c'est du Pape et du Sultan qu'il faut attendre la résistance

La grande question

à cet ennemi à la fois temporel et spirituel [

du temps, c'est le progrès de la Russie vers la domination universelle, un progrès qui a son principe dans la bassesse des gouvernements

Pape et le Sultan

d'Europe, et la dégradation des Nations [

sont restés à l'écart, n'ont point trempé dans cette dégradation commune et seuls ils résistent à l'ennemi commun : leurs destinées sont unies. »5 Urquhart, on le voit, reprenait en l'amplifiant le vieux rêve de Choiseul et des rois de France : unir contre la Moscovie les Polonais catholiques et le sultan. Mais là où Choiseul pensait à des combinaisons diplomatiques, lui rêvait d'une véritable croisade. Chez Urquhart s'affirmait donc un thème, celui d'une religion d'État mise au service de l'impérialisme russe, thème que le Testament avait, le premier, suggéré. « S'attacher — disait en effet un des paragraphes — et réunir autour de soi tous les Grecs schismatiques qui sont répandus

]

Le Pape et le Sultan sont donc frappés

]

]

Le

1. 2. Cf. Le Portfolio ou Collection de documents relatifs à l'histoire

M. Kukiel, op. cit., p.

238.

contemporaine, trad, française de l'anglais,

3.

Hambourg, 1830. Les documents trouvés

op. cit., pp. 149 sq.

dans les archives russes de Varsovie en 1830 auraient été remis par le Polonais

Zamoyski aux Anglais.

, L'auteur (p. 175) définit bien la tactique de propagandiste d'Urquhart : « II sautait d'un point à ses implications les plus éloignées, ignorant toutes les difficultés intermédiaires. »

Sur cette évolution d'Urquhart, cf. Russophobia

Cf. D. Urquhart, New hope for Poland, mars 1855. Dans un autre pamphlet

(« The spider and. the fly ») de 1854, Urquhart affirmait que « les hommes d'État et les cabinets de l'Europe sont les outils avec lesquels la Russie travaille ».

, politico-religieux de l'Europe ».

pp. 51-57 : « Les trois systèmes

4.

5. Portfolio

op. cit.,

Paris, 1844, VI,

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

289

soit dans la Hongrie,

Pologne ; se

prédominance universelle par une sorte de royauté ou de suprématie sacerdotale : ce seront autant d'amis qu'on aura chez chacun de ses ennemis. » Suggérée par certains aspects de la politique de Pierre et surtout de Catherine, cette « prophétie » du Testament, tout en cernant le danger que devait plus tard incarner le panslavisme, posait aux Occidentaux le problème de l'altérité religieuse de la Russie.

d'avance une

Turquie, soit dans le midi de la

soit dans la

faire leur centre, leur appui et établir

Le xixe siècle devait se montrer tout particulièrement sensible à ce problème. L'écrasement de la Pologne catholique par la Russie orthodoxe, mais aussi le renouveau de la pensée religieuse lié au romantisme expliquent cet intérêt. En fait, le texte, d'une sécheresse toute machiavélique, du Testament, n'est sur ce point qu'une pâle esquisse des développements inspirés ultérieurement par le thème de

l'orthodoxie russe. Il ne faisait qu'évoquer la possibilité d'une reconquista des terres orthodoxes par la Russie. On a déjà vu le même thème chez Urquhart, qui fait planer la menace orthodoxe sur le sultan et sur le pape. On le trouve chez Custine, aux yeux de qui l'Église russe, esclave des pouvoirs temporels, est à la fois le pire danger pour l'équilibre interne de la Russie et l'un des instruments les plus

redoutables de la menace qu'elle

Čaadaev, qu'au même moment la police impériale déclarait « fou », Custine place dans la bouche d'un prince russe cet aphorisme : « Tout ce qui a de l'indépendance d'esprit et de la piété en Russie penche vers l'Église romaine. »x La conversion au catholicisme pourrait seule implanter dans l'Empire des tsars la réalité d'une civilisation européenne, dont l'auteur est persuadé que la Russie ne possède que le vernis. Pour le Hongrois Teleki2, le christianisme russe n'est qu'un leurre ; il survit, mais « à l'état d'oppression et, s'il a droit à une palme, ce ne peut être que celle du martyr, anéanti, subjugué qu'il est par le principe dominateur, si intimement anti-chrétien : principe d'orgueil, de haine, d'intolérance, d'extermination de tout esprit d'indépendance ». Cinquante ans plus tard l'auteur d'une monumentale Histoire universelle de l'Église catholique, l'abbé Rohrbacher, insistait encore, en citant d'ailleurs Custine, sur cette idée que « Rome et tout ce qui se rattache à l'Église catholique n'a pas de plus dangereux ennemi que l'autocrate de Moscou », et il rappelait l'avertissement

fait peser sur l'Europe.

Faisant écho à

La Russie en 183g, Bruxelles, 1843, I, pp. 135, 165 ; IV, p. 154 : « Péters-

pieuse, car la politique

russe a su faire de l'obéissance un dogme. On ne prêche jamais dans les Églises

russes [

2. Comte Ladislas Teleki, représentant du peuple à la Diète hongroise. De l'intervention russe en Hongrie, Paris, juin 1849 (2 brochures).

1.

bourg est le produit de la terreur, mais d'une terreur [

]

]

L'Évangile révélerait la liberté aux Slaves. »

29О

SIMONE BLANC

donné à l'Europe par la presse française des années 40 : « C'est une papauté qui se fonde en Russie. Partout, depuis la Baltique jusqu'à l'embouchure du Danube et au Golfe de Venise le plan se poursuit de substituer l'Église russe à l'Église romaine, le Czar au Pape ou plutôt, pour dire les choses en langage de notre temps, le despotisme du pouvoir temporel à l'indépendance du pouvoir spirituel, »x Pour tous ces auteurs, il est évident que les menaces dont le Testament était porteur n'avaient quelque chance de devenir caduques qu'à la condition que la Russie renonce au schisme et reconnaisse la suprématie spirituelle de Rome. Mais très peu envisageaient cette éventualité comme plausible. Les desseins de la Providence n'étaient probablement pas de convertir la Russie. Il faudra un Léon XIII pour rêver, peut-être, à de pareilles chimères. Pour les « visionnaires » de ce temps, la destinée de la Russie semblait être tout autre. Déjà Custine, que le spectacle de la Russie faisait trembler pour l'avenir de l'Europe, imaginait les Russes déferlant sur une Europe devenue indigne de la clémence divine2. N'était-ce pas là le thème du « préambule » au Testament imaginé par Gaillardet ? Mais là où Gaillardet parlait de dégénérescence, les catholiques pensaient « culpabilité ». L'Europe, coupable d'avoir enfanté le monstre révolutionnaire, serait donc châtiée par la Russie, que la Providence maintenait comme à dessein dans un état de barbarie propre à en faire son instrument. C'est ainsi qu'en 1876, en un temps où déjà la France pressentait le besoin de l'alliance russe, un publicisté catholique, l'abbé Gaume, auteur connu du Ver rongeur des sociétés modernes (l'enseignement laïque) écrivait une petite brochure au titre évocateur : Le Testament

de Pierre ou La clef de l'avenir3. Sans s'attarder au problème de l'authenticité, l'auteur jugeait proprement providentiel ce manifeste apte « à guérir les endormeurs et réveiller les endormis ». « La question d'Orient — tranchait-il, faisant ainsi écho à Urquhart — est la question

du monde [

russe que confirmaient, à ses yeux, deux cents ans d'histoire, et qui prouvait, selon le mot de Lesur, « la fidélité religieuse » des tsars

]

De grands événements se préparent. » Contre la menace

1. Abbé R. F. Rohrbacher, Histoire universelle de l'Église catholique, XII,

depuis que je suis en Russie, je vois en noir l'avenir de l'Europe.

P- 657.

2. Op. cit., IV, p. 70 : « Ici s'élève une question capitale : la pensée

]

conquérante qui est la vie secrète de la Russie, est-ce un leurre propre à séduire des

populations grossières ; ou bien doit-elle un jour se réaliser ? Ce doute m'obsède

sans cesse [

Pourtant ma conscience m'oblige à vous avouer que cette opinion est combattue par des hommes très sages et expérimentés. » P. 73 : « II me semble que la Russie est principalement destinée à châtier la mauvaise civilisation de l'Europe par une nouvelle invasion ; l'éternelle tyrannie orientale nous menace

incessamment ;

dignes d'un tel châtiment. »

nous la subirons si nos extravagances et nos iniquités nous rendent

3.

Noter que l'œuvre sera traduite en allemand.

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

20Д

aux idées du Testament, contre ce joug tartare, dont il allait chercher la prophétie chez Rousseau et chez Bonald, il préconisait la seule

1' « unité de foi », la réconciliation avec les protestants

d'Allemagne pour une croisade anti-russe. « Tous sentent — écrivait-il en un mouvement manichéiste auquel le turcophile Urquhart n'aurait pu pleinement souscrire — qu'il n'y aura bientôt, même extérieurement, que deux partis en Europe : le parti moscovite et le parti catholique, le Czar et le Pape. » Évoquant les « voyants » de l'histoire, en un curieux amalgame où voisinaient Napoléon, Rousseau, Bonald et Rohrbacher, l'auteur concluait en appelant l'Occident franco- allemand à la vigilance face à la catastrophe prochaine : « Non, ne croyez pas que l'esprit d'Attila, de Gengis Khan, de Tamerlan soit mort. Tout existe pour tenir en éveil la civilisation chrétienne, pour l'avertir qu'il n'est pas encore temps de changer le fer des épées en socs de charrue et les casernes en hospices. » Moscou et le châtiment divin, ou le christianisme occidental, régénéré et réconcilié dans la lutte commune : les esprits religieux devaient choisir. La République ou les Cosaques : l'alternative, suggérée par un mot de Napoléon, hantait les esprits de tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre, méditaient sur les suites de la Révolution française. Du côté de la contre-révolution, les Cosaques étaient, depuis 1815, symbole d'espoir plutôt que de crainte. De Maistre avait développé le thème : la Russie, miraculeusement préservée, devait rechercher tous les moyens de se protéger de la contagion maléfique :

sauvegarde,

le catholicisme en était un, et l'appel aux jésuites dont la persécution avait été en Occident le signe avant-coureur de la Révolution1. A ce prix, l'Empire des tsars accomplirait sa mission providentielle. Les révolutions de 1848 devaient poser à nouveau, plus concrètement, le problème de cette fameuse « mission ». Même en France, la bourgeoisie ne pouvait plus s'offrir le luxe de bouder le « gendarme de l'Europe ». Karl Marx remarquait d'ailleurs2 qu'elle avait résolu le

problème à sa façon, sur le modèle (sinon avec l'aide) de la Russie tsariste, en instaurant « une république cosaque ». Mais l'Autriche, le rempart traditionnel de la chrétienté et de l'Occident contre les « barbares », était de son côté trop heureuse d'accueillir ces mêmes Cosaques pour mater les Hongrois révoltés. Pareille conjoncture ne pouvait que remettre le Testament à l'ordre du jour. Du moins figurait-il en bonne place dans les deux brochures que publiait à Paris, en 1849, au nom de la Hongrie persécutée, le comte Ladislas Teleki8. Toutefois, le Testament ne suffisait pas à rendre compte de la politique d'un tsar qui posait en principe que a depuis longtemps, il n'y avait plus

1. Cf. J. de Maistre, Quatre chapitres inédits sur la Russie, Paris, 1869.
2.

3. Cf. supra p.

Karl Marx, « Le dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte ».

289,

n. 2.

20,2

SIMONE BLANC

en Europe que deux puissances : la Révolution et la Russie », que

«

accomplir sa « sainte mission », sa « croisade cosaque ». L'Autriche ayant trahi la cause de l'Occident, qui, demandait Teleki, aurait pu s'opposer désormais à cette « croisade contre la civilisation » ? « II s'agit — concluait l'auteur — d'une guerre universelle d'extermination

L'humanité

Russie devait

la vie

de

Tune

était la

mort de l'autre

»

et

que la

entre deux principes ennemis, imminente, inévitable [

est à la veille de sa bataille d'Austerlitz ou de son Waterloo. »

]

Peut-être cette envolée manichéiste de l'obscur Teleki illustre- t-elle mieux que n'importe quel autre texte plus célèbre la (ou les) vision(s) de la Russie que l'Occident romantique s'est plu à cultiver. Depuis la Révolution, le dernier partage de la Pologne, l'héroïque

résistance de Kosciuzko1, mais surtout depuis l'aventure napoléonienne en Russie et son choc en retour, l'entrée d'Alexandre à Paris, la Russie n'apparaît plus seulement comme une grande puissance — serait-ce la plus barbare, la plus ambitieuse et la plus machiavélique de toutes — , mais comme un symbole, l'incarnation, ou la négation, d'un certain nombre de principes. Admirée des uns, maudite par les autres, elle est redoutée de tous, comme si elle tenait ou était destinée à tenir entre ses mains le sort du reste de l'Europe et de toutes les valeurs — fort diverses au demeurant — qui lui sont chères. En un mot on parle de plus en plus de ce pays en termes que nous dirions aujourd'hui « idéologiques ». L'histoire du Testament nous a semblé illustrer assez bien cette évolution. La leçon de géopolitique que son auteur rêvait de donner aux hommes d'État européens vient du xvine siècle : elle traduit l'inquiétude des diplomates face à l'avènement d'une puissance nouvelle, qui, affirmant trop énergiquement à leur goût ses droits à l'existence, menace du même coup celle de ses voisins immédiats, et dont on se demande avec angoisse si elle va se forger une doctrine expansionniste. Sorti des dossiers du ministère, le Testament connaît, à l'époque romantique et même au-delà, une popularité de mauvais aloi : les publicistes qui l'utilisent aggravent en effet, par leurs commentaires, ses défauts originels. Ils mettent l'accent non sur les problèmes posés par l'expansion russe, mais sur les visions et les mythes que charriaient les derniers paragraphes du texte. Le Testament n'est plus qu'un modeste affluent qui contribue à grossir le flot toujours croissant des dissertations prophétiques sur la menace russe. Mais il y a plus grave :

Russie devient, pour le

i. Cf. la place qu'occupe dans les réflexions de Michelet sur l'Europe slave le personnage de Kosciuzko : Michelet, Œuvres complètes. XXXVIII : Légendes du Nord, Paris.

dans l'esprit des

hommes de

ce temps

la

LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND

2Ç3

meilleur ou pour le pire, une nation « élue ». Désormais,

plus des nations qui sont en jeu, mais une civilisation, c'est-à-dire

tour à tour ou simultanément, face à la seule Russie, la catholicité,

l'Islam, l'humanisme libéral, la Révolution D'où une illusion : celle qui consiste à croire qu'on neutraliserait, du même coup, les lois de la géopolitique et les ambitions redoutées de la nation russe en changeant le signe dont se trouve affecté son régime politique, social, religieux, en changeant les principes selon

lesquels elle se gouverne1 ; d'où, par ailleurs, une tentation

qui incite à chercher dans cette nation, plus jeune et plus spontanément conquérante, « le » principe salvateur qu'il faudrait imposer à l'Europe pour la régénérer : autocratie, catholicisme, Révolution plus totale et plus profonde que ne Га été la Révolution française Il serait bon de se demander si cette image « romantique » de la Russie n'a pas survécu dans l'esprit de beaucoup d'Européens ; si même la révolution de 1917, loin de liquider ces vieux mythes, ne les a pas réactivés. Une fois de plus, la Russie, nation toujours bien réelle, qui avait ses besoins, ses traditions, ses problèmes, n'a-t-elle pas été assimilée à un principe ? Et surtout, une fois de plus, l'Europe n'a-t-elle pas été tentée de « ratifier » le messianisme russe et de laisser ce pays opérer pour elle des choix dont, jour après jour, chaque nation devrait se sentir responsable ?

ce ne sont

: celle

Paris, 1967.

Simone Blanc.

1. On pense entre autres à l'essai qu'écrivait en 1890 F. Engels sur « La politique étrangère du tsarisme russe » (publié dans K. Marx and F. Engels, The Russian menace to Europe, Glencoe, 111., The Free Press, 1952). Pour l'auteur — qui utilisait d'ailleurs largement les analyses d'Urquhart — la diplomatie tsariste avait fait courir, de Pierre le Grand à Nicolas II, les pires dangers à l'Europe. Dans la guerre de Crimée, l'Europe, affaiblie par les intrigues souterraines de la diplomatie russe, ne s'était jamais engagée à fond contre son adversaire, le combat n'avait été qu'une « colossale comédie ». Enfin c'était l'ambition russe dans les Balkans qui, en provoquant l'alliance austro-allemande, donnerait à l'Allemagne la possibilité de faire la guerre à la France. Ли total, Engels voyait la paix de l'Europe suspendue à un changement de régime en Russie, qui marquerait la fin de la « diplomatie tsariste » et résoudrait par là même le problème des ambitions russes.