POUR L’AMNISTIE !

Ainsi, nous sommes libres de penser, à condition que notre pensée soit conforme à la
pensée de M. Poincaré1. Il n’est pas écrit, dans la Déclaration des Droits de l’Homme, que nul
ne doit être inquiété pour ses opinions, même sociales. Il y a une orthodoxie bourgeoise,
puisqu’on emprisonne seulement les adversaires du régime républicain. Nous ne demandons
pas qu’on crée une seconde catégorie d’hérétiques. Nous voulons la suppression de
l’orthodoxie.
Les royalistes et les impérialistes attaquent la République. Ils font leur métier. Mais
voici que le peuple montre lui aussi qu’il est déçu. À ceux qui firent un cortège place de la
République, à ceux qui ne voulurent pas qu’on cabossât le chapeau du président 2, on a fait
comprendre que l’ordre d’aujourd’hui n’était pas le leur. Le peuple ne voulait pas du sabre. La
République l’a sabré. Et ceux qui ne sont pas du peuple éprouvent de la honte. Ils se sentent
responsables. Ils avaient dit au peuple : « Cette République sera la tienne. » Ils se regardent
humiliés. Ils sont dix à se regarder. Les autres sont ministres, ou le seront.3
Octave Mirbeau
Paris-Journal, 7 février 1912.

1 Mirbeau a été reçu par Raymond Poincaré, nouveau Président du Conseil, le 20 janvier, mais n’a pu obtenir
que soient amnistiés les libertaires condamnés pour leurs opinions en vertu des « lois scélérates ».
2 Allusion au coup de canne donné par le monarchiste et antidreyfusard baron Christiani sur la tête enchapeautée
du président Émile Loubet, le 4 juin 1899, à l’hippodrome d’Auteuil. Les anarchistes avaient alors participé à la
protection du Président de la République, oubliant le scandale de Panama.
3 Le texte de Mirbeau est précédé d’un titre accrocheur – « Octave Mirbeau repris son fouet » – et d’un
commentaire qui file la métaphore : « Un fameux fouet et une rude poigne pour le manier. Il y avait si longtemps
qu’on ne l’avait entendu claquer que c’était à croire qu’il était cassé. Fichtre non qu’il n’est pas cassé ! Il claque
comme au beau temps. Et ce ne sont pas les figures à claques qui manquent. »

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