Revue française de sociologie

Prisons, peines de prison et ordre public
Claude Faugeron, Jean-Michel Le Boulaire

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Faugeron Claude, Le Boulaire Jean-Michel. Prisons, peines de prison et ordre public. In: Revue française de sociologie, 1992,
33-1. pp. 3-32;

http://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1992_num_33_1_4115

Document généré le 03/05/2016

Abstract
Claude Faugeron, Jean-Michel Le Boulaire : Prisons, prison sentences and public order.

This article puts forward the thesis that in contemporary democratic society the primary function of the
penal form of imprisonment is to legitimize the "ordinary" use of prison in order to maintain everday
order but this use is still suspected of being arbitrary. The Constituent Assembly invention of the prison
sentence is in fact not so much the result of a penal project than a reply to the need for maintaining
(using penalty imprisonment in legal form) the confinement practices of the Ancien Régime. However,
the "creative myth" behind the prison sentence is the "humanistic" search for the "suitable sentence"
which will allow the prisoner to amend his ways. This myth meant that there was an ever-growing
process to legitimize discourse on reform. The authors of this article examine this reform discourse
during the XIXth century and its reappearance after the French Liberation (1945).

Zusammenfassung
Claude Faugeron, Jean-Michel Le Boulaire : Gefängnisse, Gefängnisstrafen und Offentliche Ordnung.

Der Aufsatz unterstützt die These wonach in den heutigen demokratischen Gesellschaften die
Strafform des Freiheitsentzugs zuerst dazu da ist, den "gewöhnlichen" Gebrauch einer
Gefängniseinrichtung zu legitimieren, die zur Haltung der täglichen Ordnung notwendig, jedoch immer
der Willkürlichkeit verdächtigt ist. Die Erfindung durch die Konstituierende Versammlung der
Gefängnisstrafe ist weniger das Ergcbnis cines Strafprojektes als die Antwort auf das Bedürfnis, in der
rechtlichen Form der "korrektionelien" Haft, den üblichen Freiheitsentzug des Ancien Régime
beizubehalten. Der "'Gründungsmythos" der Gefängnisstrafe ist jedoch aus der "humanistischen"
Suche nach der "angemessenen" Strafe zur Besserung des Verurteiltens hervorgegangen. Dieser
Mythos gestattet einen Legitimierungsprozess für Reformierungsdiskurse. Die Autoren prüfen die
Gliederung dieser Diskurse im Verlauf des 19. Jahrhunderts und ihre Neuerscheinung seit Kriegsende.

Resumen
Claude Faugeron, Jean-Michel Le Boulaire : Prisiones, penas de réclusion y orden publico.

El artículo expone la tésis que en las sociedades democráticas contemporáneas, la forma penal de
encarcelamiento tiene como primera función la de legitimar el uso "ordinario" de un dispositivo penal
necesario al mantenimiento del orden cotidiano, pero siempre sospechado de arbitrario. La invención
рог la Constituyente de la pena de reclusión, es menos el resultado de un proyecto penal que la
respuesta a la necesidad de mantener por la forma legal del encarcelamiento "correccional" las
prácticas de detención del Antiguo Régimen. Sin embargo, el "mito fundador" de la pena de prisión, es
el de la búsqueda "humanista" de la "buena pena" permitiendo la enmienda del condenado. Este mito
autoriza un proceso de legitimación, productor de discursos reformadores. Los autores examinan la
articulación de estos discursos durante el siglo XIX y su resurgencia a partir de la Liberación.

Résumé
L'article avance la thèse que, dans les sociétés démocratiques contemporaines, la forme pénale de
l'emprisonnement a pour fonction première de légitimer l'usage « ordinaire » d'un dispositif carcéral
nécessaire au maintien de l'ordre quotidien, mais toujours suspecté d'arbitraire. L'invention, par la
Constituante, de la peine de prison est moins le résultat d'un projet pénal que la réponse au besoin de
maintenir, sous la forme légale de l'emprisonnement « correctionnel », les pratiques d'enfermement de
l'Ancien Régime. Pourtant, le « mythe fondateur » de la peine de prison est celui de la recherche «
humaniste » de la « bonne peine » permettant l'amendement du condamné. Ce mythe autorise un
processus de légitimation producteur de discours réformateurs. Les auteurs examinent l'articulation de
ces discours pendant le XIXe siècle et leur résurgence à partir de la Libération.

par exemple) et ceux portant (2) Voir Faugeron et Le Boulaire (1988) et Faugeron (1991a et b). Toutefois. on manque encore d'instruments permettant de relier les observations empiriques de la prison et de son environnement à une théorie de l'enfermement carcéral. 1985 et 1987). à la fin du XVIIIe siècle. L'intérêt de la sociologie pour les questions pénitentiaires émerge aujourd'hui en France (1). Jean-Michel LE BOULAIRE Prisons. tout comme Durkheim. 1992. Cet article entend proposer quelques pistes de réflexion issues d'un travail en cours sur l'administration pénitentiaire depuis la seconde guerre mondiale (2) et d'une relecture des principaux travaux historiques sur la prison et la peine de prison. XXXI II. R. 1989. prennent pour point de départ la question du châtiment. Historiens et criminologues d'inspiration marxiste utilisent une généalogie du travail forcé pour replacer l'émergence de la prison pour peine. quelle que soit la discipline concernée. de la peine. 1986. sur les statistiques de condamnation (Au- mographie carcérale (Barré. les juristes. dans les sociétés démocratiques contemporaines. la forme pénale de l'emprisonnement a pour fonction première de légitimer l'usage «ordinaire» d'un dispositif carcéral nécessaire au maintien de l'ordre quotidien. . sous la forme légale de l'emprisonnement «correctionnel». les pratiques d'enfermement de l'Ancien Régime. dans le développement des nouvelles formes économiques liées à l'ère capitaliste (Melossi et Pavarini. Tournier. L'invention. La plupart des travaux sur la prison. Ainsi. franc sociol. mais toujours suspecté d'arbitraire. Ce mythe autorise un processus de légitimation producteur de discours réformateurs. Les auteurs examinent l'articulation de ces discours pendant le xixe siècle et leur résurgence à partir de la Libération. Barré et busson de Cavarlay. de la peine de prison est moins le résultat d'un projet pénal que la réponse au besoin de maintenir. 3-32 Claude FAUGERON. Pourtant. (1) Voir en particulier les travaux de dé. par la Constituante. peines de prison et ordre public RÉSUMÉ L'article avance la thèse que. font dériver les formes de la prison contemporaine d'un processus historique d'adoucissement progressif du régime des peines. le «mythe fondateur» de la peine de prison est celui de la recherche «humaniste» de la «bonne peine» permettant l'amendement du condamné.

Les quelques travaux nord-américains ayant traité de la prison comme organisation ont cherché. ces dernières années.). Foucault (1975). Les seconds sont réservés à des condamnés auxquels il reste théoriquement à accomplir.que le déclin de l'objectif de réhabilitation permettra de faciliter la gestion de la prison en réduisant la confusion entre les buts de la prison et les techniques qui y sont mises en œuvre. le débat public est centré sur la seule fonction punitive de la prison. d'autre part des établissements destinés à des séjours d'une certaine durée. Elle nous servira de clef pour tenter de comprendre la fonction de la prison. après leur jugement définitif. Toutefois.Revue française de sociologie 1977 . comme la plupart des auteurs. de celle de Weber sur le monopole de l'Etat sur la violence punitive (par exemple. leur nombre et leur capacité sont très inférieurs à ceux des maisons d'arrêt (3). etc. juridique et réglementaire ainsi qu'à celui des pratiques d'incarcération. Les historiens ont. Les premières reçoivent les détenus en attente de jugement ainsi que les condamnés à de courtes peines ou en attente de transfert ou d'affectation. On peut en retenir certaines mises en cause récentes de la thèse de Foucault et. à mettre en évidence les contradictions inhérentes aux attentes de l'environnement social (Duffee. de repérer deux types principaux d'enfermement carcéral. Ignatieff. L'implantation des établissements pour peine procède d'autres logiques. 1978. plus généralement. Ignatieff. England (1990) en conclut -justement. quant à lui. Il y a donc d'une part des prisons dont l'organisation est soumise à une rotation incessante des personnes incarcérées. Il est aisé. 26 établissements pour peine et 14 établissements mixtes. Garland et Young eds. Tout comme le débat savant. 1980). à notre avis . les types d'établissement et les capacités d'accueil. L'implantation des maisons d'arrêt est fonction de l'organisation territoriale de la justice puisqu'elles doivent permettre le maintien sous main de justice des personnes inculpées. à l'examen du dispositif administratif. fait de l'adoucissement du régime des peines le principe de l'extension d'un projet de mise en ordre de la société : la forme de la prison pénale serait l'archétype de l'organisation disciplinaire contemporaine. dont celle de la disponibilité de bâtiments existants ou de terrains constructibles . enrichi la réflexion sur la fonction sociale du dispositif carcéral. 1984). 1983). Ce dispositif matériel est ordonné par la distinction légale et réglementaire entre deux sortes de dé- (3) Au 16 juillet 1990. On distingue deux sortes d'établissements pénitentiaires : les maisons d'arrêt et les établissements pour peine. 1985. . Cette thèse a été reprise par certains criminologues radicaux (par exemple Cohen. on comptait en France métropolitaine 122 maisons d'arrêt. il ne raisonne que sur la prison pour peine. un quantum de peine de prison ferme variable selon les époques. Laberge. de façon assez classique et sur les traces de Thompson (1967). 1979. Cette focalisation sur la prison pénale mérite d'être prise au sérieux pour ce qu'elle signifie.

Dans les régimes politiques fondés sur le principe du respect des droits de l'individu. l'examen des statistiques montre que le caractère exceptionnel de la détention avant jugement est loin d'être la règle (4). maintien du prévenu sous main de justice. avant et après jugement. . Ce phénomène n'est pas propre à la France : la plupart des pays européens ont une proportion de prévenus parmi les incarcérés égale ou supérieure à 50%. alors que ce pays est et la condamnation permettant d'interrompre habituellement cité en exemple pour la proie processus d'enfermement avant jugement. en vertu du principe que la privation de liberté représente une forme de pénalité qui ne saurait être infligée abusivement à des personnes non encore reconnues coupables. La préoccupation du législateur est d'entourer la détention provisoire de garanties et de lui conserver un caractère exceptionnel. soumis à expertise (l'enfermement psychiatrique). tous les enfermements qui ne sont pas volontaires (comme l'enfermement monastique) ou qui ne relèvent pas de l'exercice de l'autorité parentale (comme le pensionnat) sont entourés de garanties formelles légales et procédurales. à l'aboutissement d'un enchaînement de décisions administratives qu'à une décision judiciaire (5). Jean-Michel Le Boulaire tention. l'enfermement carcéral trouve sa légitimité dans l'existence d'un système judiciaire. dans les sociétés démocratiques. protection des preuves et des témoins. la détention avant jugement ne peut avoir qu'une fonction pratique : cessation ou non-renouvellement du trouble provoqué par l'infraction supposée. La mise en détention avant jugement est en France la voie d'entrée en prison la plus courante (77% des entrants en 1988). La justice pénale française dis. Claude Faugeron. Dans cette mesure. maison centrale. pour la France. Robert (1985) et ment. pour fin de peine. établissement sanitaire. selon Bottom- Lévy (1987). Au Royaume-Uni même. ley (1989). les prévenus et les condamnés. Les prévenus constituent une catégorie soumise à un régime uniforme dans toutes les maisons d'arrêt. Pourtant. le cas échéant. limités dans le temps (la garde à vue dans les locaux de la police) et. ouvert. dans sa forme. D'ailleurs. la détention avant jugement a pose de peu de disjoncteurs entre l'arrestation tendance à augmenter. La prison trouve sa justification première dans l'exécution de la peine. dictoire a été récemment instauré pour toute nitentiaire du Conseil de l'Europe. etc. tection assurée par Yhabeas corpus. Tournier dans le Bulletin d'information pé. les condamnés connaissent une diversité de régimes définis par le type d'établissement dans lequel ils sont affectés : centre de détention. décision de mise en détention avant juge- (5) Voir. L'incarcération par la voie de la détention provisoire prend l'allure d'un processus ordinaire qui se situe dans la continuité de l'arrestation et de la garde à vue par la police et s'apparente plus. (4) Voir les chroniques statistiques de C'est la raison pour laquelle un débat contra- P. même si la tendance est à la baisse depuis quelques années. de même que l'ensemble du processus pénal trouve la sienne dans le prononcé de la peine. La loi pénale fonde un système d'incriminations et de peines parmi lesquelles la privation de liberté. définissant deux groupes de détenus.

2% d'infractions à la législation contre les stupéfiants) (7). 1991).5%) sont incarcérés pour un délit de vol ou de recel. dont 8. outre les infractions à la pondent en fait au temps déjà subi en prison. On laissera à d'autres l'explication. soit sous le régime d'une courte peine prononcée selon une procédure rapide. la part des peines de courte durée est très largement prédominante (Aubusson de Cavarlay et al.7 % inac- tifs. les deux autres postes importants étant les délits contre les personnes (15. Cette image correspond à celle que donne l'activité ordinaire des juridictions : depuis le XIXe siècle. alors qu'elles n'ont de pertinence que pour une part réduite des (6) Beaucoup des quanta de peines pro.4 mois.8 % d'individus sont incarcérés pour des faits qualifiés «crimes» . Qui sont ces détenus qui.Revue française de sociologie Le rôle ordinaire des maisons d'arrêt apparaît encore clairement lorsqu'on mesure les temps de détention.8%) et les deux tiers n'ont pas dépassé le niveau d'études primaires.. pour la plupart. sonnes » recouvre. Les durées de séjour en prison sont le plus souvent courtes : 50% d'une cohorte d'écroués sont libérés avant 2. L'ordinaire de la prison est la maison d'arrêt. puis les infractions à l'ordre public général (8. législation sur les stupéfiants (trafic et/ou Les magistrats parlent dans ce cas de cou. beaucoup de ceux qui subissent des détentions supérieures à 14 mois se recrutent parmi ces derniers. lits d'indiscipline envers les agents de la force publique ou les magistrats. restent si peu de temps en prison? Plus de la moitié (56. La majorité (53. la cible est une population jeune. qui font l'essentiel des discussions sur l'usage social de la prison.9%.7%) des personnes incarcérées en 1983 (Barré et Tournier. Et c'est dans les maisons d'arrêt que se produisent les plus graves problèmes de surpopulation.6% étant des infractions à la police des étrangers). Ce sont généralement des hommes de moins de 25 ans (48. 1990). 1989) se déclarent sans profession ou ayant une activité «de type artisanal à statut non défini». 19. L'image que donnent ces mesures statistiques est celle d'une administration pénitentiaire dont l'activité ordinaire est la gestion de détentions de courte durée.7 %) et involontaires. 7. Il nous suffit de constater que la norme en France est une détention de courte durée. socialement précaire et peu qualifiée. ce sont les questions de l'individualisation de la peine et de la judiciarisation de son exécution. effectuées soit sous le régime de la détention provisoire ou d'une courte peine prononcée en « couverture » de la détention provisoire (6). usage) et les coups et blessures volontaires verture de la détention provisoire par la (5.8% sont ouvriers et 5. 90% le sont au terme de 14 mois (Barré et Tournier. cette détention sanctionne des délits contre les biens. en termes de mécanismes sociaux et pénaux. Seulement 6. toutes sortes de dépeine. 1989). Pourtant. des infractions à la législation sur les stupéfiants ou à la police des étrangers (Tournier et Robert. ainsi que les débats sur les finalités de la sanction.9%. (7) Le poste « délits contre les per- noncées après détention provisoire corres. c'est le dispositif pénitentiaire le plus fréquemment utilisé. . de cet état de fait.

les prisons proprement dites).ne comprend pas de peine de prison (9). Castan (1980a et b. jusqu'à la mise à exécution de la peine (les chambres de police. 1983. L'échelle des peines de l'Ancien Régime . Pourtant. — Un enfermement à usage judiciaire : il s'agit de retenir les personnes suspectes et de les garder sous main de justice en attente du jugement ou. . en France. En effet. fortement investie symboliquement. la seule façon de justifier un enfermement de personnes majeures et responsables. à l'existence d'un tel dispositif. Castan (1984). dans les sociétés démocratiques.L'Ancien Régime Les historiens s'accordent pour dater l'invention de la peine de prison. dotée d'une procédure mettant en scène l'appareil judiciaire et se déployant dans la longue durée. (8) Le travail le plus récent de P. en droit commun. pour les condamnés. la perspective d'une peine de prison est.du moins depuis l'ordonnance criminelle de 1670 . En fait. une fonction minoritaire ordonnée à la peine.qui soumet les pratiques à certains principes -. image de la prison ordinaire: 28% des mi. . Jean-Michel Le Boulaire pratiques carcérales. le résultat attendu est d'abord la cessation du trouble et sa sanction immédiate (8). mais aussi à travers un processus de production de discours sur la peine. N. indifféremment sous le régime de la détention provisoire ou sous celui de la courte peine . les prisons sont nombreuses et d'usage courant. on trouve une fonction pratique de sûreté. des procédures presque automatiques et des justifications essentiellement liées à l'ordre public. par ordre du roi ou des agents du pouvoir. 7 . Tour. D'un autre côté. Petit (1990). D'un côté. 1991). Le terme «prison» recouvre alors un ensemble de lieux d'enfermement de sûreté répondant à trois usages principaux. — Un enfermement autoritaire (les lettres de cachet). dans ces sociétés. neurs détenus provisoires sont libérés sans Y. Peuvent être enfermés. mineurs renforce encore davantage cette (9) Voir notamment Deyon (1975). 1984. le terme «prison» recouvre deux dispositifs différents.L'invention de la peine de prison /. sur demande des familles. qui n'ont pas la même fonction sociale ni les mêmes logiques de fonctionnement. caractérisée par sa fréquence. I. Cette légitimation se fait grâce à la loi pénale . une mise à l'écart temporaire. à travers un dispositif chargé d'assurer le châtiment. C'est à partir du constat de ce double dispositif que nous avançons la thèse suivante : la prison est avant tout un dispositif de sûreté et la peine est la légitimation sociale nécessaire. le dispositif gère des populations flottantes et peu qualifiées. le changement individuel du condamné. le résultat attendu est. sur la prison et sur l'histoire de la prison pour peine. Claude Faugeron. par la rapidité de l'intervention. de la rupture révolutionnaire. être condamnés et 29% sont l'objet d'une nier (1991) sur la détention d'une cohorte de condamnation sans prison ferme.

en adoucir la rigueur et en abréger la du- son est le lieu d'exécution d'une peine: les rée». 1979. Ce sont les maisons de force (souvent des couvents). tous ceux qui présentent un danger quelconque pour l'Autorité. et les frais qu'entraînerait l'installation de prisons pour condamnés sont jugés prohibitifs.). (11) Cependant. d'étrangers ou d'« inconnus».). la pri. sans recours possible. débauchés. à partir de la moitié du XVIIIe siècle. etc. scandaleux. On décrit les prisons comme des lieux d'apprentissage du crime. 1984. autant que possible. proposent une peine centrée sur la mise au travail du condamné.). 1ères voient leur peine transformée en réclu. l'emprisonnement n'apparaît pas forcément comme une peine meilleure (12). La prison de l'Ancien Régime apparaît bien comme un instrument direct de maintien de l'ordre public (11). sans autre certitude de libération que le «bon vouloir» de l'autorité qui a procédé à l'incarcération. à considérer que la justice criminelle doit être réformée et que les peines qu'elle utilise sont devenues inefficaces ou inadaptées à certaines formes de déviance (Castan. On trouve enfin des prisons internes à certaines institutions.Revue française de sociologie les époux ou enfants qu'on veut «corriger» (indisciplinés.. 26 sq. des établissements spécialisés. Depuis la fin du XVIIe siècle. Geremek jugé coupable. Farge et Foucault. sans réelles garanties de procédure. 1982). les prisons royales (les «bastilles») sont le symbole de l'arbitraire. l'ensemble de ces enfermements est caractérisé par des pratiques arbitraires ou autoritaires. prostituées.. de tous les inclassables ou incontrôlables (fous. utile pour la société et capable de redonner à celui-ci de «bonnes habitudes» (13). etc. dans certains cas. (10) Voir en particulier Foucault (1961). en particulier militaires ou ecclésiastiques.. p. les prisons d'Etat (Quetel. etc. vénériens. arbitrairement. Beaucoup d'historiens s'accordent pour sur ce point Petit (1990. 1984. les dépôts de mendicité (10). . 1990. on doit. 1981. les maisons de correction.. ou bien. à la fin du XVIIIe siècle. comme ce moyen est fâ- (1987). Schnapper (1985). 102) écrit: dèle (Diedericks et Spierenburg. De plus. faire dériver les maisons centrales de ce mo- (12) Beccaria (éd. pp. Petit. (13) Un modèle non directement pénal. Igna- «Si l'emprisonnement n'est qu'un moyen de tieff. dispendieux. 1991). s'assurer d'un citoyen jusqu'à ce qu'il soit Gutton (1974). femmes et les vieillards condamnés aux ga. sion dans une maison de force. — Enfin.). ou bien encore qu'elles sont inutiles ou cruelles. divers établissements sont destinés à la «clôture des pauvres» et. de façon plus générale. Beaucoup. alliant enfermement et mise au travail. Voir cité). vagabonds. cheux et cruel. en revanche. Le Roi et les commence à être expérimenté en Europe : les Parlements prennent l'habitude de commuer workhouses (en France les dépôts de mendi- certaines peines en un emprisonnement. A l'exception des incarcérations faites par ordre de prise de corps émis par une instance judiciaire dans le cadre d'une affaire criminelle. Si tous s'accordent. ce sont les Hôpitaux Généraux et. Il faut ajouter à ces enfermements relativement organisés un enfermement ordinaire lié à l'activité quotidienne des différentes autorités de police ainsi qu'un autre qu'on pourrait qualifier de résiduel : celui de prisonniers de guerre.

procède de la discipline du quotidien. Jean-Michel Le Boulaire 2. fixent les principes qui fondent un nouveau rapport de l'individu à la loi. pour traiter de sujets concernant l'enfermement : comité de mendicité (15). sont proposés en juillet 1791. reposant sur des garanties de légalité et de procédure (14). 1990).La Constituante La volonté de l'Assemblée Constituante de fonder un ordre nouveau rompant avec l'arbitraire et les inégalités de l'Ancien Régime trouve dans la question des pratiques d'enfermement et de la justice pénale un terrain particulièrement symbolique. La forme en est légalisée par l'application des incriminant) Dans les développements qui vont par corps et fixe la procédure de jugement suivre. chargé des affaires politiques. Leur système d'incriminations et de peines recouvre en fait les pratiques antérieures de l'enfermement. municipaux). les (15) Dont la 5e section a pour objet « pri. qui est compétent (composé par les officiers prime des actes mettant en danger la paix so. maisons de correction et transportation (maximum huit jours). cation . préparés directement par le comité de Constitution. Les articles 7. c'est le tribunal de police municipale (16) La loi de police correctionnelle ré. Les responsables locaux sont réticents devant l'enquête de 1790 et se préoccupent davantage de trouver des places de prison supplémentaires (Petit. . Plusieurs comités sont installés. Lorsque l'Assemblée Constituante examine les textes pénaux en juin et juillet 1791. En matière de police munici- ciale et met en œuvre des peines de pale et correctionnelle. amende et que pour moins de la moitié des infrac- confiscation . la mise en place de « maisons de correction » pour petits délinquants. le contexte politique est particulièrement troublé et la «populace» menace dans la rue.ne relève plus. il finira par proposer. mais il n'est prévu (de trois mois à quatre ans). tout comme le comité de mendicité -qui se garde bien d'abolir les dépôts de mendicité -. Une grande enquête sur les prisons est lancée en janvier 1790. Les décrets de police municipale et correctionnelle. elle réglemente la contrainte tions. mineurs et indisciplinés. Ils sont immédiatement discutés et votés (16). chargé d'établir les bases de la nouvelle justice criminelle. l'amende et la confis- des mendiants». peines encourues sont : la détention de police sons. 8 et 9 de la Déclaration des droits de l'homme. . le problème des menées séditieuses et de l'opportunité d'une juridiction d'exception se pose. que de la loi pénale. elle sera suivie d'un décret (16-26 mars 1790) ordonnant la libération des personnes détenues sans titre. Dans ce cadre. à l'exception des fous dont le cas est soumis à l'avis des médecins. Mais l'outil que constituent les prisons en matière de maintien de l'ordre social et politique reste plus que jamais nécessaire. comité des lettres de cachet et comité de législation criminelle.c'est-à-dire l'arrestation ou la détention . l'enfermement . Claude Faugeron. pauvres. Le comité des lettres de cachet étudie au cas par cas les libérations . fin 1789. La loi de police municipale (1989). Poncela et Lenoël (juge de paix). par un tribunal de police correctionnelle brement de Lascoumes. votée le 2 octobre 1789. en principe. l'emprisonnement est correction : emprisonnement correctionnel la peine la plus grave. Dès 1789. nous nous servirons largement et li.

Une peine de déportation perpétuelle être traités par ce qui est. de pensée. La peine de prison n'est pas conçue comme un adoucissement de la pénalité. Les enfermements qui relevaient précédemment de décisions administratives sont judiciarisés. et prévoit des la notion de réinsertion. tincte (loi des 16-19 septembre 1791) régie- dure de surveillance de la population par re. 1990). Elle s'inscrit dans un projet relevant de l'utopie sociale que Le Peletier qualifie ď éducation nationale et qui repose sur trois principes conjoints : la surveillance. les pratiques d'enfermement de sûreté ne semblent pas avoir connu d'interruption pendant la Révolution. suspects. de est prévue en cas de récidive. Dans le projet initial proposé par Le Peletier de Saint-Fargeau. fer . à terme. elle ne doit pas être prise pour plus graves. gêne (de deux à vingt ans). légale. l'assistance (20). Ainsi. les autres crimes ou infractions re- que. pédagogique et utile à la société. l'œuvre législative pénale de la Constituante repose autant sur les décrets de police municipale et de police correctionnelle que sur le Code pénal proprement dit. attribut d'un traite- peines fixes afflictives et infamantes . (19) C'est en partie sur cette idée que les nés) qui entraînent une peine plus forte en glissements de sens ultérieurs vont se gref- cas d'infraction. dans la proposition de Le Peletier de Saint- tre ans) ou réclusion (pour les femmes no. Le projet comprend plusieurs sortes de peines de prison longues ou rigoureuses (comme la peine de cachot.accompagnées de peines politique étant prédominant dans ce système complémentaires comme l'exposition publi. la réversibilité est un attribut technique (18) Le Code pénal traite des actes les de la pénalité . En fait. La peine doit donc être à la fois démonstrative. dégradation comité de mendicité (note 27 infra) . Une loi dis. un système de peines pluriforme dans lequel la prison est secondaire. sans discussion sur la peine mais seulement sur les moyens de maintenir l'ordre public. Dans l'esprit du projet. au criminel (le Code pénal). (20) Voir les préoccupations parallèles du détention (maximum de dix ans). la Constituante pose dès le départ un double modèle d'enfermement pénal : d'un côté.Revue française de sociologie tions à des comportements jusqu'alors sanctionnés arbitrairement ou de façon aléatoire et par la création de catégories qu'on pourrait dire précondamnées (17). Fargeau. Le projet de Code pénal présenté en mai 1791. Sassier. 10 .mort. On lui attribue au contraire une valeur dissuasive forte. la déchéance des droits ou l'interdiction lèvent du désordre social et doivent. tamment). l'éducation. avant les décrets. la plus dure). entre trois et vingt-qua. ainsi que la suppression de la peine de mort et de toute peine perpétuelle. (17) Les décrets établissent une procé. carcan . un système de pénalités correctionnelles ou de simple police dans lequel l'enfermement occupe une place relativement importante. d'un autre côté. l'action sociale (cf. le crime contre l'Etat est le premier des crimes. «notes» (sans aveu. n'est voté qu'en octobre (18). dits criminels. Ainsi rebaptisées et réglementées. à tel point qu'il est prévu d'organiser des visites publiques des prisons. la prison occupe une place centrale dans le système des peines criminelles. C'est en fait l'idée de réversibilité de la peine (19) qui justifie le recours à la peine de prison. après une longue discussion sur les fonctions de la peine. mal intention. le crime civique. mente la procédure et institue le jugement des censément obligatoire et détermination de crimes par jury. ment qui nous semble loin d'être présent fers (travaux forcés. avant la lettre.

catalysée par la pénalisation codifiée de l'errance. p. but de l'année) instituait celle-ci pour rem- pliquent que dans 23. Il serait cependant hasardeux d'en conclure que les constituants aient eu la volonté de mettre fin aux pratiques d'enfermement de l'Ancien Régime. la question centrale est celle de l'élimination de l'arbitraire et de la cruauté de certaines peines. dans lequel la prison intervient parce qu'elle existe déjà et qu'on sait s'en servir. de réclusion. la peine de tra. Cela peut transiter par l'idée de correction déjà présente dans les anciennes institutions d'enfermement et/ou de travail. il en résulte. alors que la peine de mort est maintenue et qu'une peine de travaux forcés est instituée (21). Le droit pénal légalise les pratiques d'enfermement. 1989. Jean-Michel Le Boulaire Ce projet est battu en brèche par les députés. promis certains criminels maintenus en pri- (22) Le Code fait simplement mention son. Tout autant qu'aux grands principes. L'idée de correction va glisser par un effet «mécanique» de l'institution d'enfermement à la peine de prison. estimée plus rigoureuse que la prison. nement (décret et loi des 16 et 26 mars 1790. Aucune fonction particulière n'est assignée aux peines de prison criminelles. ordonné. Il reste donc à légitimer le principe même de la peine de prison. gradué. Les trois lois pénales de 1791 achèvent l'entreprise de réorganisation d'une matière pénale désormais ordonnée aux principes qui fondent les nouveaux droits de l'homme. (21) La peine de mort s'applique à maisons de force sont identifiées pour les cas 26. note 11). Ils ont plutôt cherché un système pénal rationnel. dont l'Assemblée relève le caractère peu réaliste. au nom du peuple. Si la prédominance du crime politique ne fait pas de doute. s'applique à 45 % des incriminations. Les constituants ne forment pas de projet sur l'institution d'une prison pénale. Il semble qu'ils se contentent de reprendre le modèle déjà existant de la maison de force (22). On débat surtout des moyens de la dissuasion . continuation des ga. Il y a recomposition du champ des représentations par la présence simultanée d'un dispositif et d'une pratique.3 % des incriminations . 74). qui avancent des préoccupations pratiques d'ordre public.4 % des cas (Lascoumes placer la peine de mort à laquelle étaient et ai. deux peines d'enfermement (gêne et détention). par un magistrat. Seules les 11 . Le débat de la Constituante se concentre sur la question de l'éventuelle suppression de la peine de mort et non sur l'instauration de la peine de prison. la nouvelle définition des peines et délits répond à une urgence : contenir un ordre social et politique vacillant. Ce texte s'inscrivait dans la continuité d'un «lieu éclairé» pour la peine de gêne et des pratiques antérieures (cf. Les faisant suite aux libérations ordonnées au dédeux types d'enfermement criminel ne s'ap. minoritaires. comme par exemple les dépôts de mendicité. Claude Faugeron. dans le texte définitif. tuante mentionnant une « peine» d'emprison- 1ères). La transformation de l'enfermement «ordinaire» en peine «ordinaire» est d'autant plus aisée que les pratiques arbitraires ou mal définies de l'Ancien Régime font place à une pratique légitime dès lors que la décision est prise. d'une « maison » pour la détention. Le premier texte de la Consti- vaux forcés (les fers.

. 34) signale que la mise (1985) montre comment ce processus s'est en détention de catégories en rupture de ban mis en place dès le xvie siècle et s'est ag. p. Le code de 1810 peut être considéré comme le perfectionnement du système de pénalités mis en place en 1791. (1989. En revanche. pour une prison rêvée et jamais réalisée où serait enfin atteint l'idéal des fonctions de la peine. La part des peines d'enfermement y croît. Le rapprochement de cette idée de correction avec le caractère temporaire et réversible de l'emprisonnement permet de faire apparaître une fonction nouvelle de la peine.L'installation de la prison Le Code de 1810 regroupe en un même ensemble les peines et infractions criminelles. Schnapper Schnapper (1983. dans la nouvelle configuration sociale. 192). spécifique de la peine de prison : V amendement. on évacue la question incontournable de la nature et des utilisations sociales de la prison. pour l'Angleterre. 12 . en matière criminelle. (23) Ce phénomène de criminalisation (24) Le gouvernement peut placer en dé- des pauvres et vagabonds n'est pas propre à tention celui qui ne se conforme pas aux oblila France. elle ouvre la possibilité de maintien d'une forme d'enfermement non judiciaire (24) et est prévue. vagabonds. La transformation de l'enfermement en peine doit en effet passer par l'idée de culpabilité. sont pénalisés dans des catégories qui sont rapprochées de l'association de malfaiteurs. puisqu'il ne s'inscrit pas dans la logique du contrat social qui inspire les constituants : celui qui ne peut rendre compte de son civisme est «naturellement» coupable vis-à-vis de l'Etat (23). Cela est encore plus vrai quand la propriété devient l'attribut essentiel du citoyen. 3. le mendiant-vagabond est un ennemi. par exemple. Ignatieff (1978) et Ramsay (1979). les travaux forcés restent la peine principale. correctionnelles et de police. «version civile de la rébellion politique» selon Lascoumes et al. un des éléments consti- gravé au milieu du xvme . Sur le plan de la philosophie politique. Par cette alchimie. tandis que l'enfermement criminel est réduit à une seule peine : la réclusion de cinq à dix ans dans une maison de force. à cause d'une augmentation de la matière correctionnelle. à partir de 1830. gâtions entraînées par la surveillance. il n'y a donc pas de difficulté.Revue française de sociologie Cette idée de correction est d'autant mieux venue que la domestication de la catégorie des « pauvres valides sans travail » qui en relève au premier chef reste d'actualité. sera. — la surveillance de haute police est instituée. Il conforte le recouvrement des anciennes pratiques d'enfermement par les peines d'emprisonnement correctionnel : — les mendiants. tutifs de l'inflation carcérale. pour les constituants. gens sans aveu. Cf. Or. p. à considérer que la détention des «mendiants-vagabonds» se transforme en la juste peine sanctionnant leur manque de civisme.

par l'institution d'un emprisonnement sanctionnant le non-paiement des amendes. Deux groupes. (26) C'est-à-dire. pour tous les crimes et délits contre la sûreté de l'Etat. pour reprendre la clas- tinction de la mendicité. des infractions qui touchent le corps. auteurs d'écrits ou d'images séditieuses. d'un côté. de la peine de mort ou de celle des travaux forcés. (1989). De ce fait. dans le premier Code. les jurys refusant parfois de prononcer des peines estimées excessives. les dépôts de men. certains enfermements non pénaux sont maintenus. Après avoir décrété Гех. gation. par sification utilisée par Lascoumes et al. l'emprisonnement correctionnel se trouve élargi à des formes de criminalité «naturelle» qui justifient d'autant son caractère pénal. pratiquement toujours punis de peines d'emprisonnement. En effet. (25) Jusqu'à l'Empire. Ils disparaîtront dans les années 1830 dicité ont un statut flou et restent dans une (cf. après exécution de leur peine. comme celui des enfants mineurs sous la forme de la correction paternelle (Schnapper. d'un autre côté. eu égard à leur conduite» (25). Dans ce cadre. souvent décrits comme des ennemis sociaux (vagabonds de la campagne. etc. mendiants. les mendiants et les vagabonds sont soumis à une procédure encore plus ex- péditive puisqu'ils sont. pratiquement toutes les catégories de populations qui étaient auparavant susceptibles de l'enfermement «arbitraire» ordinaire se retrouvent circonscrites dans les nouvelles codifications civile et pénale et relèvent. comme sous l'Ancien Régime. Napoléon tente. Le champ de la prison correctionnelle est aussi étendu. celui des aliénés.). sont particulièrement visés : d'une part ceux qui représentent un danger socio-politique. ouvriers au chômage. le cas échéant. Jean-Michel Le Boulaire entre autres.). le Code civil de 1804 a permis de réglementer la plupart des conflits pouvant intervenir dans la sphère familiale et privée. mis «à la disposition du gouvernement pendant le temps qu'il déterminera. plus tard. Petit. — de nombreux délits ou contraventions liés à la discipline de la vie quotidienne sont créés. etc. 1990). Cela avait conduit à en correctionnaliser certaines dès 1799. cette disposition. nant un statut proche de ce que sera la relé. la plupart des infractions à la «morale naturelle» (26) étaient passibles. par la correctionnalisation de certains crimes. gens sans aveu. dommages et intérêts ou frais de justice et. Claude Faugeron. les biens ou l'honneur d'un individu. qui sera réglementé par la loi de 1838 sous la forme d'un «placement» médical sur décision administrative (Cas- tel. Par ailleurs. tout comme les délits d'atteinte aux bonnes mœurs et ceux concernant les écrits et les images. de les réactiver en leur don. 1976). la prison est installée dans le judiciaire comme un pilier de l'ordre public. 13 . Dès le début du XIXe siècle. situation précaire. Avec ces codifications. de l'emprisonnement correctionnel. d'autre part les indisciplinés de toutes sortes (débauchés. 1980) ou.

de l'autre la loi Bérenger de 1885 instituant la libération conditionnelle. du rapport rétrospectif du Compte général de la Justice criminelle (Perrot et Robert. Dans un premier temps. La prise en charge pénale de populations « suspectes » entraîne une utilisation de plus en plus large de la catégorie pénale de «récidive». on a perdu un certain nombre d'instruments de gestion de la pauvreté (comme le réseau charitable) ou de régulation non étatique (comme les corporations). par la combinaison de la criminalisation des comportements «irréductibles» et d'un processus d'aggravation de la peine par la récidive. voir Sassier (1990) et les chômeurs et système de protection des en. Ces modifications législatives (27) Création d'hôpitaux publics. notamment dans le domaine de l'association ouvrière (loi Le Chapelier de juin 1791). de la procédure de jugement en flagrant délit. fournissent une image de la récidive de plus en plus préoccupante. 1958) et l'appauvrissement des campagnes (Hatzfeld. a renvoyé du côté de la pénalisation ceux qui ne s'inscrivent pas dans la catégorie du «bon pauvre». fants abandonnés (Forrest. destinée à faciliter l'écoulement du flux d'entrée en détention correctionnelle de la «population flottante urbaine» qui en est la cible (Lévy. selon l'heureuse formule de Schnapper (1983). Laplante (1989) pour le Québec. le gonflement des villes (Chevalier.Revue française de sociologie 4. la charité ne suffira pas à endiguer le flot de misère créé par l'industrialisation naissante. 1986). Par ailleurs. par les philanthropes sur le modèle du patronage. verse. utilisées comme des statistiques morales. qui petit à petit en vient à caractériser certains groupes sociaux. travaux publics pour «mauvais pauvres». . on va chercher à rendre l'outil plus performant. le comité de mendicité. destinée à désencombrer les prisons de cette éternelle clientèle et à en débarrasser le territoire national. 14 . le dispositif matériel doit s'amplifier et se diversifier.Figures de la prison Avec la Révolution. 1989). L'« obsession créatrice» de la récidive. L'inscription dans un processus pénal des comportements correspondant à ces catégories va provoquer. notamment par la création. 1971). commentée comme le symptôme d'une dégradation de la moralité publique. Les statistiques criminelles. Dans un deuxième temps. l'inflation carcérale du premier XIXe siècle. puis celle de 1891 créant le sursis à l'emprisonnement. Même repris. en 1880. Les débuts de la IIIe République vont être délibérément anti-inflationnistes. Mais le développement même de la notion de récidive vient constamment démontrer l'incapacité du dispositif carcéral à réduire ce qui est interprété comme un développement de la criminalité. Sur les ment de pensions d'Etat. culmine au début de la IIP République avec la parution. sous la Restauration. C'est donc la filière pénale qui est priée d'absorber les «classes dangereuses» au fur et à mesure que grandit la peur bourgeoise. 1986). La constitution de nouveaux réseaux est interdite. en 1863. en posant les principes d'un plan général d'assistance étatique (27). selon des inspirations différentes : d'un côté la loi Waldeck-Rousseau de 1885 sur la relégation des récidivistes.

poursuivre la transportation des relégués à mettant une certaine stabilisation politique et partir de 1940 va charger les prisons métro- sociale (cf. 1986). La prison est devenue pratiquement la seule figure sous laquelle la peine peut être représentée (Faugeron et al. 1990). y compris perpétuelles -jusque-là non carcérales puisque réservées aux travaux forcés (29). du ban- tention (Aubusson de Cavarlay et al. 1978). peine d'emprisonnement criminel et peine de travaux forcés sont confondues en une seule peine de réclusion criminelle. C'est pour la plus grande part à travers la forme carcérale que se pensent aujourd'hui les fonctions de la peine. L'exclusivité actuelle de la prison dans le champ des peines lourdes pourrait expliquer ce phénomène de métonymie. Mais la suppression du bagne de Guyane en 1938 transfère dans la prison l'exécution des peines les plus lourdes. famantes. somme toute récent. nissement et de la dégradation civique. Jean-Michel Le Boulaire renforcent un mouvement à la baisse des taux de détention métropolitains. Enfin. si l'on songe à la figure ordinaire de la prison de l'Ancien Régime. Au terme de ce processus. la suppression de la peine de mort place la peine de prison au sommet de l'échelle des peines. Claude Faugeron. très rarement prononcées. (30) Si l'on excepte les deux peines in- cérations et la diminution des durées de dé. on va voir dans la partie suivante que. elle est moins fréquemment prononcée que l'amende. Il politaines d'une population difficile à gérer. (29) Parallèlement. Pourtant. 1975 . 1990). en Guyane sont regroupés à la fois les condamnés aux peines les plus lourdes (les travaux forcés) et tous les récidivistes faisant l'objet d'une mesure de relégation. se traduit par la baisse du nombre des incar. mais elle n'en reste pas moins la peine la plus lourde et celle dont l'effectivité est la plus certaine... 15 . dès que la peine de prison est inventée. En 1960. en 1981.un rôle d'entrée dans des carrières pénales qui se déroulent pour l'essentiel ailleurs. Ce mouvement de reflux tendanciel va contribuer à dessiner un paysage pénal contrasté jusqu'au début de la deuxième guerre mondiale : sur le territoire métropolitain se recompose une prison au sein de laquelle la part de la détention provisoire a été réduite au profit de l'exécution des courtes et moyennes peines . si bien qu'il est devenu presque inconcevable d'envisager la prison hors de sa fonction pénale.on pourrait dire reprend peu à peu. Robert et Faugeron. La question se pose alors de comprendre les raisons de ce glissement face à un dispositif carcéral dont nous venons de voir qu'il s'inscrit bien davantage dans une rationalité de sûreté et d'ordre public que dans une fonctionnalité pénale nouvelle. la prison est aujourd'hui la seule peine en matière criminelle (30). La prison prend ainsi peu à peu . amorcé sous le Second Empire (28) et qui devient particulièrement sensible au tout début du XXe siècle (Barré. (28) Ce reflux tendanciel est aussi à met. Laffargue et Godefroy. En matière correctionnelle. l'impossibilité de tre à l'actif d'une prospérité économique per. discours sur la prison et discours sur la fonction de la peine s'entremêlent.

Le second pôle est caractérisé par une représentation pessimiste de l'homme. . les uns idéologiques portant sur le contenu de la peine et les autres pragmatiques sur les conditions matérielles du fonctionnement du système carcéral. dans le champ du pénal. Nous appellerons les discours qui relèvent de cette logique «réalistes» parce qu'ils prétendent se référer à un principe de réalité. Entre ces deux pôles se distribuent toutes sortes de discours intermédiaires.Discours et cycles réformateurs 1. Discours idéologiques Le premier ordre de discours trouve sa rationalité dans une théorie de la peine. 1975 . alors que le pôle «réaliste» s'intéresse davantage à la peine. dont l'invention est alors présentée comme un « progrès » qui la rend supérieure à toute autre peine . nous voulons seulement noter que le pôle «fondateur» correspond à des discours sur la prison. on les appellera donc idéologiques puisqu'ils sont l'application. par la dissuasion et de la neutralisation les seuls exemple.Les discours Nous distinguerons deux ordres de discours sur la prison. Ce sont les discours caractérisés par cette logique que nous appellerons par la suite discours «fondateurs».et à cette seule sorte de peine. cette affirmation se traduit par des propositions de réforme de la prison afin qu'elle remplisse sa mission ď amendement des condamnés. On attribue aux peines des fonctions traditionnelles de dissuasion. a développé au cours des années principes pertinents de la peine de prison 1970 une théorie de la punition qui fait de (Van den Haag. nous trouverons deux logiques de discours participant in fine de la même fonction de légitimation de la prison. parce qu'ils se veulent les héritiers directs des principes qui auraient présidé à l'invention de la peine de prison. on attribue à la peine de prison . en conséquence. 16 .la capacité de moraliser le condamné. d'intimidation ou de neutralisation. la peine de prison n'est qu'une peine parmi d'autres. Ces discours sont organisés autour de deux pôles qui s'opposent parfois assez violemment. Ces discours idéologiques pourraient suffire à nourrir un débat (31) L'école néo-réaliste américaine. Dans cette optique.Revue française de sociologie II. Le dispositif carcéral trouve sa légitimité dans l'accomplissement d'au moins une de ces fonctions (31). Nous ne chercherons pas ici à les décrire de façon exhaustive . Von Hirsh. . Techniquement. de conceptions politico-sociales des normes et des règles de la vie en société ainsi que du gouvernement des citoyens. Le premier pôle est caractérisé par une représentation positive de la nature humaine . Sous cette opposition -et en partie parce qu'elle existe -. 1976).

les ressources et les coûts. Ignatieff. Un premier type de discours pragmatique exprime surtout des jugements négatifs récurrents portés. em. les responsables de l'administration pénitentiaire doivent justifier leurs actions. On peut en distinguer deux types. Jean-Michel Le Boulaire théorique sur la peine de prison.comme par exemple les médecins . sur la matérialité du dispositif et de son fonctionnement. seuls capables de rendre compte authentique- ment de la réalité. est indifférent à la forme pénale de la prison et peut à la limite se passer d'une théorie de la peine. 17 . selon qu'ils sont produits du dehors ou du dedans de l'administration de la prison. l'enfermement carcéral est l'objet de critiques qui ne cesseront pas après l'invention de la peine de prison. Un des haite une réforme matérielle des prisons du autres exemples parmi les plus célèbres est Royaume (voir Petit. Ces discours. hygiène insuffisante. les partisans de l'emprisonnement cellulaire peuvent se recruter aussi bien parmi les tenants de l'amendement (moyen d'observation du détenu et de retour de celui-ci sur lui-même) que parmi ceux de la dissuasion (c'est un régime plus dur que l'emprisonnement col- (32) Ainsi. que nous appellerons «critique». 27. Dans les faits. repose sur deux thèmes : d'une part vétusté des bâtiments. dès lors que les gestionnaires et. que nous appellerons «gestionnaires». au premier chef. p. non pénale. Avant même la Constituante (32). Discours pragmatiques Cet autre ordre de discours.. les distinctions que nous venons de noter ne sont pas toujours aussi claires : des échanges s'opèrent entre tous les types de discours. il est organisé autour des obligations instrumentales de la prison telles que les fonctions de garde et d'hôtellerie. Un second type de discours pragmatique est caractéristique des praticiens eux-mêmes . p. il faut alors avoir recours à un autre ordre de discours. promiscuité carcérale. Mais ils ne peuvent fonder à eux seuls une praxéologie. qui fait de l'ouvrage d'Howard. dans les discours idéologiques et elles servent de trame aux politiques de réforme humaniste de la prison. la gestion de la vie quotidienne. sous forme argumentaire. en bref inhumanité du dispositif. Louis XVI sou. Les discours gestionnaires tendent à se présenter comme experts. 1 978. arbitraire disciplinaire. Ces remises en cause sont très souvent intégrées. 52).. en bref impuissance à prévenir la délinquance. sur les l'expression «ces peines obscures». Claude Faugeron. d'autre part contagion de l'immoralité. Ainsi. le titre de son ouvrage). apprentissage du crime. par exemple. Ce discours. de l'extérieur.qui investissent très tôt le champ pénitentiaire. 1990. ils sont amenés à prendre appui sur les discours idéologiques. prisons anglaises: The state of the prisons ployée par Louis XVI pour qualifier la prison (cf. On ne s'étonnera donc pas qu'ils se complexifient au fur et à mesure que le sytème se différencie et qu'ils permettent des échanges entre les administrateurs et les spécialistes extérieurs . sont avant tout appliqués. Cependant. lié à la réalité du dispositif carcéral. paru en 1777. par exemple.

p. p. Pourtant. 2. la Société royale des prisons. 1990. «seule œuvre philanthropique d'initiative gouvernementale» qui se veut « un témoignage public de la sollicitude du roi pour les plus infortunés de ses sujets. 1983. B. p. l'indicateur d'une problématique d'échec du ment d'analyse des mouvements de la légis. Appert en 1836 (cité par Petit. . qui regroupe des représentants de l'élite politique et sociale du moment. tandis que les critiques lui concèdent des vertus d'amélioration des conditions de détention. Schnapper concerne. comme l'écrit B. les gestionnaires y voient à la fois un moyen d'empêcher la contamination et de gouverner la détention. les philanthropes n'ont qu'une influence assez marginale sur le dispositif carcéral. Le XIXe siècle Apparu dès la première Restauration. nous ne l'utiliserons que comme prend la notion de récidive comme instru. la référence au discours «fondateur» philanthropique (33) Historien du droit. en même temps. le discours philanthropique représente le discours «fondateur» sous une forme idéal-typique. Ceci n'empêche pas qu'à certaines périodes l'appropriation du thème de l'emprisonnement cellulaire par une école de pensée conduise une autre à lui attribuer une valeur négative. 1980. Certains analystes de la prison se sont ainsi laissés prendre à ce piège de la confusion entre l'argument et la thèse. des va-et-vient entre ces discours.Revue française de sociologie lectif) . à partir de la Restauration. On examinera ensuite la façon dont ces discours se sont articulés pour une période plus récente. lation pénale au xixe siècle.Les cycles réformateurs On peut observer. dispositif pénal existant. En ce qui nous 18 . enfin la lutte contre le récidivisme par un perfectionnement de l'emprisonnement constituent un cycle en trois temps qui se répète curieusement au-delà de 1850» (Schnapper. Il est porté par une institution unique en son genre. Malgré la puissance de la Société royale. Leur déroulement chronologique. 73) et dont une des missions explicites est l'humanisation des prisons « abandonnées pour ainsi dire à elles-mêmes depuis si longtemps». un symbolique désaveu des geôles de la Terreur et du despotisme» (Duprat. 38) (33). malgré le caractère quasi officiel de son travail d'enquête et de ses appels à la réforme des prisons. 185). peut être rapproché des cycles décrits par Schnapper : «L'amélioration philanthropique de la prison sans référence explicite à la récidive puis la conscience d'une aggravation de la délinquance après 1826. tout au long du XIXe siècle. et alors que celui-ci aboutit sur certains points à des propositions détaillées.

qui s'intéresse d'abord à la fonction sociale de la peine et. 19 . échec «prouvé» par les chiffres de la récidive. Il a dit : dulgence. de vrai dans ce système. réforme pour le coupable. Il y a quelque chose jet de la peine. connu sous le nom de débat pénitentiaire. Dès 1830. Le système de M. L'idéologie «réaliste». par conséquent. soit qu'on se recommande de l'idéal phi- lantropique. soit qu'on en dénonce le caractère utopique. et non comme Toute peine qui n'est pas en harmonie avec moyen d'exemple pour la société». Claude Faugeron. dont C. paru en 1833. Dans les années 1840. 1984 a). prend toujours les peines comme moyen de ble un châtiment proportionné à son crime. mais il est in. 182) : «M. incarné dans notre exemple français par les philanthropes. On aurait tort de réduire ce débat à un conflit entre humanistes et répressifs. Elles donnent la priorité à la valeur punitive de l'emprisonnement. cherche l'adéquation entre la fonction visée et le régime de l'exécution de la peine. moins grave que le premier. Plus que le contenu du débat. est premier. Lucas a vu toute la législation morale soit par sa rigueur. La réalité est plus confuse. il se constitue en partie en réaction au discours fondateur auquel il attribue l'échec du dispositif. illustré par la persistance des discours « critiques » et matérialisé en France par l'absence de concrétisation de la volonté réformatrice des (34) Voir Beaumont et Tocqueville (1845. Le discours «réaliste» est second. Charles Lucas est vi- pas de réformer le condamné. Jean-Michel Le Boulaire va peser tout au long du siècle. notamment par Beaumont et Tocqueville qui reviennent des Etats-Unis avec des contre-propositions exprimées dans Du système pénitentiaire aux Etats-Unis et de son application en France. Le discours «fondateur». mais bien de cieux en ce qu'il ne considère que le second donner dans la société un exemple utile et point et néglige entièrement le premier. va rapidement se cristalliser autour d'une querelle sur les modèles pratiques d'emprisonnement cellulaire. soit par son in- pénale dans le système pénitentiaire. une société que celui qu'elle punit pour l'exemple fois cette réforme opérée. des propositions pratiques sur la façon de rendre la peine de prison suffisamment intimidante (34). est à l'aise sur ce terrain à dominance technique. ce discours est fortement contesté. le débat. Ce débat s'organise autour de la notion de récidive qui oblige à s'interroger sur les résultats du système pénitentiaire. le délit choque l'équité publique et est im- p. Le premier objet de la peine n'est dues. c'est l'ordre dans lequel apparaissent les discours et la façon dont leur articulation forme un cycle en trois temps qui mérite d'être noté. Lucas par exemple se fait l'ardent propagateur à travers sa Théorie de l'emprisonnement (1836-1838). comme l'observe Roth (1981). c'est-à-dire à son exemplarité (Perrot. Mais il est important aussi pour la "II ne s'agit que de réformer le méchant . le criminel doit se corrige dans sa prison : voilà le second ob- rentrer dans la société". Ces propositions «réalistes» sont d'autant mieux reçues qu'elles arrivent dans un débat que la parution des premières statistiques criminelles exaspère. parce qu'il a des conséquences moins éten- complet. importés des Etats-Unis et d'Angleterre. Il moral : on y parvient en infligeant au coupa. C'est ainsi que les réalistes opposent aux visées d'intervention universelle des philanthropes.

Ceci contredit le stéréotype fonctionnement n'est pas un phénomène selon lequel la législation des mineurs serait tardif. début engagée dans une série de mécanismes (36) Ce que nous avançons ici est en d'accompagnement. en fait. Ils constituent de nouveaux instruments d'évaluation de la prison. Le premier cycle. de sociétés savantes et de congrès internationaux. en France. d'un système pénitentiaire décrivons (cf. par l'intention réformatrice première à laquelle sont agrégés tous les discours produits pendant la période (37). tout du moins en France. écrit dans son rapport parlementaire Etats-Unis ou Suisse) ne semble pas modifier de 1872 : «La France allait être dotée. quand la Révolution de plante. identifié à une intention réformatrice. dans lequel il tient le rôle que le discours fondateur avait joué dans le premier cycle. les savoirs qui se constituent prennent la question du crime pour objet et s'organisent autour de revues. rationnel et logique. par ailleurs. dans le secteur de Foucault (1975. Notons. Il n'empêche qu'après coup l'ensemble de la période est identifié. La prison s'est trouvée dès le majeurs. Tout se passe comme si on ne pouvait référer l'existence du dispositif carcéral qu'à l'annonce d'une réforme toujours à venir (38). que les février (1848) vint porter un coup mortel à principes défendus par les philanthropes cette réforme si laborieusement préparée». l'administration des prisons s'est renforcée. Dans le même temps. pour fondamentalement le schéma que nous la première fois. une technologie progression de l'histoire pénitentiaire. de façon générique. 1989). Roth. 1980.un élément déterminant de la histoire. concrètement . 1978. Lebrun. 1990). Pendant ce temps. il semble que les de la prison est à peu près contemporaine de établissements pour mineurs se constituent sur des la prison elle-même. La "réforme" majeurs . Ignatieff. bavarde de la prison ». dès lors que.d'ailleurs en général pour peu évoquant l'histoire des prisons entre les deux de temps — dans d'autres pays (Angleterre. La. pour en contrôler le Renouard. le premier devenant secondaire par rapport au deuxième. constitue le premier temps d'un second cycle. professionnalisée et autono- misée. Empires. 236) lorsqu'il écrit: «II l'enfance. réformer les prisons. Il ne semble même pas être né d'un un modèle d'où dériverait celle des constat d'échec dûment établi. 1981. qui doivent en apparence contradiction avec de nombreuses analyses la corriger mais qui semblent faire partie de qui font de la question des modèles . p. son fonctionnement même. L'impasse dans laquelle on se trouve autour des années 1850 met les administrateurs en position d'exprimer un discours pragmatique «gestionnaire» qui peut prétendre avoir compétence pour répondre à l'échec constaté. Elle en est comme le modèles que l'on n'a pas pu appliquer aux programme. tant ils ont été exprimés par des conceptions architecturales liés à son existence tout au long de son spécifiques . L'ensemble de ce cycle. dans un troisième temps. Le débat pénitentiaire se dissout dans ce que l'on commence à dénommer la science pénitentiaire. 1971 . Un nouveau discours réaliste trouve matière à se (35) Le fait que des projets se réalisent (37) C'est ainsi que d'Haussonville.Revue française de sociologie philanthropes (35). Débat pénitentiaire et débat pénal vont s'inverser. le débat théorique se réduit à une discussion sur des modèles pratiques dont on ne peut jamais démontrer la pertinence et qui. 20 . à travers par exemple les colonies faut rappeler aussi que le mouvement pour pénitentiaires (cf. tout de suite. Gaillac. trouveront à se réaliser. ne sont pas réellement expérimentés (36). s'achève à la fin des années 1840. Il y a eu. à dominance idéologique. à partir de la (38) C'est cette récurrence qu'évoque moitié du xixe siècle.

la réponse à l'échec de la prison n'est pas. mais bien la réforme de la peine. 1991 a). pour le XIXe siècle français. la nomme lui-même -. le débat n'est plus celui des modèles pénitentiaires. qui est opposé à cette loi. rappel des éléments moraux du discours fondateur et symbole d'une rupture avec le pragmatisme du Second Empire. En fait. La réforme pénitentiaire de la Libération A la Libération . plus ou moins confondu avec l'intention réformatrice du premier cycle.à peine les prisonniers de l'occupant et de Vichy libérés -. tentative de réactivation de la réforme annoncée par le premier cycle. il est urgent de remettre en état une administration pénitentiaire durement affectée par les années de guerre. Le premier (39) En même temps que le système pé. la législation sur le chômage publique voient la mise en place d'autres ou l'autorisation du syndicalisme). alors que le second est celui des discours sur le fonctionnement du dispositif carcéral ou sur son adaptation aux préoccupations pénales. Elle a un caractère encyclopédique. il est à la fois politique et pénal (39). Claude Faugeron. L'impression de répétition produite par la permanence du discours critique et par la récurrence des constats d'échec et des discours de réforme cachent le fait que les deux cycles ne se composent pas de la même façon. mettant pour la première et dernière fois en scène tous les représentants . Ainsi. 21 . Rien d'étonnant à ce qu'elle accouche d'un enfant mort-né : la loi de 1875 sur les prisons cellulaires départementales. Le discours réaliste se réorganise autour de solutions pénales qui apportent une réponse « réductionniste » au problème pénitentiaire : la fin du second cycle est marquée par les trois lois sur la relégation. Dans un contexte général de recomposition des rapports sociaux et de réforme de l'Etat (Faugeron. réunie fin 1944 par Paul Amor.des différents ordres de discours. au bout du compte. La solution pénale réductionniste intervient lorsque toute la gamme a été jouée et la totalité des deux cycles parcourue. il n'est plus opératoire : il ne conserve qu'un statut de référence morale. les débuts de la IIIe Ré. rejoue à sa façon la pièce déjà jouée par la Société royale des prisons. modalités de traitement du désordre social nal est réorganisé. déconsidérée et encombrée par une population rétive de détenus pour faits de collaboration. Quant au discours fondateur. la première est dans la logique du débarras . du débat sur la réforme de la prison.ou leurs héritiers .ainsi que С Lucas. la réforme de la prison. nouveau directeur de l'administration pénitentiaire. et les deux autres dans la logique du délestage ou de l'évitement. Le premier cycle est pour l'essentiel celui des discours idéologiques sur la nature de la peine de prison. la libération conditionnelle et le sursis. la commission de réforme. Du point de vue de la gestion des prisons. La grande enquête parlementaire de 1872 sur le régime des établissements pénitentiaires est le dernier avatar. Jean-Michel Le Boulaire développer sur le terrain du débat pénal. (par exemple.

différents types de discours . Nécessité d'autant plus pressante que le système des prisons françaises est en recomposition : il récupère les bagnards et les relégués tout en perdant une partie de la gestion de l'enfermement des mineurs (40). Cannât reprend l'utopie philanthropique de la première Restauration. La première correspond à la prééminence du discours sur la peine de prison. une fois de plus. les éléments identifiés tout au long du XIXe siècle. mais organise différemment. la progression des régimes. il s'y prépare un pragmatisme qui va aboutir à la reprise de solutions réductionnistes caractéristiques de la troisième séquence. ne s'intéresse qu'à la prison pour peine. dans un syncrétisme qui regroupe. La figure qui se met en place dès la Libération est explicite dans les écrits du principal inspirateur de la réforme de 1945. La prison ne garde que la part pénale stricto sensu. P. classification des condamnés et mise en œuvre de techniques de (40) Les ordonnances de 1945 confient la (41) Sur la dualité historique des tech- gestion des établissements spécialisés pour niques d'amendement entre religion et laïcité. Cannât s'appuie sur un intervenant privilégié. mélange de confesseur laïque et de maître d'école (41). l'éducateur. les risques et de lutter contre la contamination des moins endurcis. 22 . La deuxième confronte cette conception de la peine à l'obstination des faits. Tout se passe comme si l'urgence d'une relégitimation du système pénitentiaire avait rendu nécessaire une répétition du discours fondateur. lée. voir Forsythe (1987). par la classification des détenus selon un double critère de perversité et d'amendabilité. mineurs à la direction de l'Education surveil. remise en forme dans les années 1830 par C. Aussi bien dans ses principes que dans sa technologie. en cas de rechute. Pendant la période qui s'étend de 1944 à 1958. P. Alors que l'enfermement est massivement utilisé pour des raisons d'ordre public. On peut repérer trois séquences qui se recouvrent plus ou moins. présent aux côtés du condamné. Cannât (1942 et 1949) : le but de la peine est de profiter de l'état de souffrance de l'enfermé pour parvenir à son amendement. de lui donner l'exemple et de compléter son éducation morale en s' appuyant sur les vertus conjuguées du travail et de l'instruction qui doivent permettre l'apprentissage des «bonnes» habitudes. du plus pénible (l'isolement) au plus léger (la semi-liberté).reprenant des solutions déjà expérimentées en France ou à l'étranger. permet à la fois de montrer la récompense et. La technologie pénitentiaire pensée par P. Cette progression est complétée par un tutorat post-pénal sous la forme du patronage des libérés. Lucas : affirmation de la perfectibilité de l'être humain. chargé de recueillir les remords du détenu. il faut remarquer que le discours réformateur.vont se superposer.Revue française de sociologie des «principes» émis par la commission en mai 1945 précise : «La peine privative de liberté a pour but essentiel l'amendement et le reclassement social du condamné».

plus spécifique de la prison. répondant à la fois à des nécessités de gestion pénitentiaire et à des préoccupations d'humanisation des conditions de vie carcérale : création d'un service social et d'un service médical. pique. somme toute. Il s'agit là. Cannât. Il se développe parallèlement une organisation pratique beaucoup plus contemporaine. Claude Faugeron. Il faudrait cependant se garder de réduire la réforme de 1945 à l'application d'un modèle pénologique obsolète. Amor (1946). de sa thèse première. du thème de la récidive. Il en est ainsi. est reprise telle quelle par que leur emprunter des arguments à l'appui P. la création d'établissements spécialisés et la centralisation de l'affectation des détenus marquent une volonté de réorganisation fonctionnelle du système existant (46). condamnés aux travaux forcés. (46) De même. emblématique de ce qu'on appelle désormais la réforme pénitentiaire. (42) Cette expression caractéristique de (45) L'habillage théorique auquel Cannât la statistique morale du xixe siècle. par exemple. pour l'essentiel. 1956). du procès pénal. Mais. tion du dispositif. sur une même inspiration chrétienne et une même confiance en la puissance de l'Etat se superposent bien sûr chez Cannât un certain nombre de thèmes postérieurs aux philanthropes. extension aux détenus de certaines garanties sociales. d'origine philanthro- rêt cellulaires (cf. Le ré. argument qui justifie la mise en place d'un système de prisons réformées (43) et la réactivation de l'emprisonnement cellulaire sous sa forme prophylactique (44). les idées développées ultérieurement n'y sont présentes que de façon auxiliaire (45). dont la gestion a reposé (44) Illustrée par exemple par la remise essentiellement sur le travail pénal (Petit. oubliant la réflexion sur (43) Moins d'une dizaine d'établisse. procède à partir d'auteurs postérieurs à Lucas sente en 1819 dans le règlement sur les pri. 23 . L'« humanisme» de la réforme pénitentiaire de 1945 réside bien davantage dans ces aménagements que dans le système des prisons réformées lui-même. en usage de la cagoule dans les maisons d'ar. 1990) et une tentative. la réorganisation du travail pénal. Le discours de la réforme morale selon Cannât. déjà pré. constitue un nouveau discours «fondateur» qui ouvre un cycle pour la période qui suit la deuxième guerre mondiale. expériences de formation professionnelle (Gilquin. Jean-Michel Le Boulaire réforme morale selon une « comptabilité morale » (42) destinée à mesurer l'amendement du coupable. d'aménagements qui accompagnent les évolutions extérieures et tentent de répondre dans l'ordre de la gestion à la critique toujours renouvelée de l'archaïsme de la condition pénitentiaire. qui constituent l'essentiel de gime progressif y est appliqué aux l'apport de la défense sociale. à des degrés divers. dans un autre ordre. l'état dangereux et la proposition de césure ments pour peine sont «réformés». de réglementation et d'humanisation des conditions de détention. le premier xixe siècle tration essaiera d'en étendre le principe aux s'était surtout caractérisé par une rationalisa- relégués. 1951). A ces emprunts qui s'appuient. L'adminis. les références du système de pensée de Canat sont issues du premier XIXe siècle . (Saleilles notamment et l'école de la défense sons départementales inspiré par la Société sociale) ne doit pas faire illusion : il ne fait royale des prisons.

humanisation. les responsables de l'administration pénitentiaire développent un discours de plus en plus clairement réduc- tionniste. La guerre d'Algérie précipite le processus d'achèvement du cycle. s'aperçoit rapidement qu'ils sont mal adaptés l'administration pénitentiaire est à l'origine aux forçats les plus difficiles. notamment par la création (47) Dès 1947. Les éta. conduisent à la recherche de modèles alternatifs. Les ingrédients sont en place pour un débat entre tenants du discours fondateur et réalistes. entre autres par les tenants de l'école de la défense sociale sur l'individualisation des peines et sur les modalités d'exécution des courtes peines. savants. rendre compte de leurs opérations en termes bitions d'application de ce modèle aux relé. le débat pénitentiaire est soumis au débat pénal. De plus. blissements pour jeunes. seul rescapé d'une nance en 1958 provient de la résistance des tentative tardive de transférer le régime pro. (50) On peut trouver dès 1954. Germain. en fixant les conditions de fonctionnement du milieu ouvert et en formalisant des procédures d'individualisation des peines. mais qui reste couvert par le discours fondateur que l'on continue à mettre sur le devant de la scène. Dès 1952. sous sa forme anglo-saxonne de probation (Amor. Dès le début des années 1950 (49). modernisation. gués (Faugeron et Le Boulaire. mais ce processus a démarré dès que le discours fondateur n'a plus été que le camouflage d'un discours pragmatique (50). l'idée du sursis à l'emprisonnement avec mise à l'épreuve est présente en 1946. nationale.. adaptation au contexte social. nistration pénitentiaire. 1988).Revue française de sociologie Très rapidement. mode de sursis accompagné d'une mise à blissements réformés rejoindront le lot des l'épreuve. 24 . directeur de l'admi- IIe Congrès international de criminologie in. il faut restreindre les am. Le code de procédure pénale de 1958 entérine les évolutions amorcées au début de la décennie en instituant le sursis avec mise à l'épreuve. Mais il n'aura pas lieu : la discussion sur les modèles d'enfermement s'est épuisée au XIXe. que la pratique va s'infléchir vers un réductionnisme visant à transférer l'exécution des plus courtes peines de la prison vers le milieu ouvert. on de probation est décidée en 1950. que l'on doit d'un projet de loi instituant un nouveau renvoyer dans des prisons ordinaires. les premiers doutes sur les performances du modèle réformé (47) et la perspective de son coût financier. projet de loi et sa promulgation par ordon- à l'exception de Muret. Le décalage entre le dépôt du établissements communs dès les années 1960.. C'est donc à partir des analyses récemment renouvelées. juristes classiques au sein de l'Assemblée gressif des établissements réformés aux éta. en 1950 à Paris. rentabilité. les difficultés rencontrées dans la gestion ordinaire. et qui seraient très probablement intervenues de la même façon. En fait. Pour les majeurs. certains éléments issus de l'école de la défense sociale existent déjà dans la législation des mineurs. En ce (49) La première expérience prétorienne qui concerne les établissements réformés. 1946 et 1948). la marque de l'aban- cite les responsables de l'administration à don de l'utopie de l'amendement. depuis la fin de ce siècle. Les réalisations répondent à des rationalités pratiques (par exemple. dans un (48) La tenue. du article de C. combinés avec la reprise des activités savantes nationales et internationales (48).) sans rapport avec les objectifs fixés à la peine.

mécontentement des personnels et agitation des détenus (Faugeron. lui aussi non prévu bien que lié en grande partie à l'évolution démographique et face auquel l'administration se sent mal armée : celui de l'augmentation des jeunes détenus. Si le discours fondateur ne peut plus trouver son efficacité symbolique dans la prison. n'en joue pas moins le même rôle dans la mise en place d'un second cycle : tous les ordres de discours se retrouvent rangés sous la bannière d'un discours réformateur. Dès lors se pose moins la question de la fonction de la peine que celle de la fonction de l'incarcération. la nouvelle loi vient légitimer l'existence du dispositif d'enfermement que l'on pense désormais réservé aux longues peines. Quoi qu'il en soit. Tout se passe comme si la fonction du discours fondateur n'était pas de justifier l'implantation de dispositifs cohérents avec ce qu'il annonce. pendant la décennie 1960. 25 . pour l'instant. le malaise se généralise : inflation carcérale persistante. de prévention. Claude Faugeron. le discours réaliste va s'y substituer en partie sur le thème de la fonction sécuritaire de la prison. Un nouveau problème se pose. un nouveau discours individualisant se développe. commencée en 1956. La reprise de l'inflation carcérale. Avec la guerre d'Algérie et ses suites. notamment en matière d'action sociale et. la mise en place de nouveaux dispositifs d'aide sociale facilite le glissement des discours idéologiques du thème de la prison - rêvée sur le mode utopique de la correction pénale par les philanthropes - vers celui du travail social. En ce sens. toute la période est présentée comme celle de la « réforme » et le code de procédure pénale comme l'aboutissement logique du discours fondateur à peine corrigé. se poursuit. Ce faisant. la création de la nouvelle peine du sursis avec mise à l'épreuve et l'institution des juges de l'application des peines entraînent la constitution par l'administration pénitentiaire d'un nouvel espace de gestion de la peine : le milieu ouvert. la question de la fonction de la peine ne peut plus être à l'ordre du jour dans des détentions saturées et agitées par des organisations politiques telles que le fln (Haroun. Il marque symboliquement la fin d'un cycle qui. Au début des années 1970. Dans ce contexte. un nouveau discours réaliste peut se redéployer dans le milieu fermé. 1986) puis l'OAS. s'il est composé de façon plus complexe que le premier cycle du XIXe siècle. En fait. Jean-Michel Le Boulaire de la fonction de juge de l'application des peines. Le discours fondateur s'y réinvestit autour de la notion du traitement psycho-social de la petite délinquance. mais de transférer du détenu au système l'objectif de moralisation annoncé. en ce qui concerne les jeunes. 1991 b). Nous laisserons de côté. elle est avant tout une réplique aux mouvements de révolte des détenus (51) Seyler (1980) montre la façon dont la «réforme» de 1975 ne parvient pas à se substituer à celle de 1945 dans le discours de référence des personnels pénitentiaires. c'est-à-dire de l'effet produit par la mise en détention. issu de modèles extérieurs. contre toute attente. la question de la composition et des limites temporelles du cycle suivant. La «réforme» de 1975 a peu de contenu idéologique (51) .

cette nouvelle peine. En fait. Giscard d'Estaing conduit à chercher à nouveau un mode d'emploi de la prison. Au moment du changement politique de 1981. Ces deux derniers ouvrages sont de I'onu. on trouve une première source d'illégitimité : la critique constante du dispositif matériel et de son organisation. comme nous l'avons vu pour le sursis avec mise à l'épreuve. Mais elle a évolué de façon assez comparable dans les pays à forme socio-politique analogue (53). Cette forme de remise en cause «ordinaire». sur laquelle s'appuient la plupart des réformateurs. Dans ces sociétés. Roth (1981) pour la Suisse. aboutit. ne cesse pas après l'invention de la peine de prison. L'événement de la Révolution permet de dater l'invention de la peine de prison en France.Revue française de sociologie et de protestation des surveillants. * * * Quelles leçons tirer de ce survol de deux siècles d'histoire pénitentiaire? En toile de fond de la discussion sur les prisons. elles procèdent d'ajustements constants commandés par les évolutions économiques et sociales extérieures. permet également de répondre à l'obligation morale d'un minimum de respect des règles ordinaires de la vie sociale (52). 1988). indispensable au maintien de l'ordre interne aux détentions qui ne peut reposer uniquement sur l'usage de la force. d'autant plus instructifs que le Québec a (53) Cf. élaborées à partir de 1955. Ignatieff (1978. ce qui paraît confirmer le glissement du pénal vers le social. rééd. La plus spectaculaire de ces solutions est la peine de travail d'intérêt général votée en 1983. 1989) pour connu les deux systèmes juridiques. celle des sociétés démocratiques telles qu'elles se sont constituées en Europe et aux Etats-Unis aux XVIIIe et XIXe siècles. destinée à limiter l'usage des courtes peines de prison. Fecteau (1983) et Laplante (1989) pour le 26 . Les réponses sont d'ordre technique et gestionnaire. car elle est liée à une forme politique. On assiste d'une part à une réactivation du discours fondateur à travers le symbole d'aménagements humanistes de la prison et d'autre part à la recherche de nouvelles solutions réductionnistes. On doit remarquer que cette peine est calquée sur des dispositifs ordinaires de traitement social du chômage. le rapport de l'individu à l'Etat se transforme au cours de ces deux siècles. nental et anglo-saxon. conti- l'Angleterre. La deuxième source d'illégitimité est plus fondamentale. Les pratiques arbitraires . à réaffirmer la double légitimité d'une prison théoriquement réservée aux condamnés les plus lourdement sanctionnés et d'un milieu ouvert justifié par la prise en charge d'une peine «éducative» (Rugo.parmi lesquelles l'enfermement non justifié par une pro- (52) Voir par exemple les règles minima Québec. Cet équilibre. le souci de rompre avec le discours sécuritaire développé pendant la deuxième partie du septennat de V. afin que soit maintenu un fragile équilibre entre les conditions de vie à l'intérieur des prisons et celles de l'extérieur.

malgré le leurre de la pénalité. Nous avons pu observer qu'en France les discours que nous avons appelés fondateurs étaient fortement présents aux deux périodes de la Restauration et de la Libération. que les besoins d'un enfermement lié à la disciplinarisation de populations flottantes demeurent et même parfois augmentent considérablement. la prison conserve . Le mythe fondateur permet alors de nourrir les entreprises de légitimation nécessaires à la reconstruction dans l'ordre moral de la fonction de sûreté. temps forts de réaffirmation de principes antérieurement mis à mal et de reconstruction d'une légitimité sociale. toujours soupçonné d'arbitraire) en bien (la «bonne» peine de prison). Opération facilitée par le fait que la notion d'enfermement de correction existe déjà et que la mise au travail des pauvres valides en est le principe. En France. La question devient alors : pourquoi explique-t-on habituellement la création de la peine de prison par des raisons que les constituants eux- même n'avancent pas? Pourquoi vouloir la justifier par un souci progressiste ou. mais bien plus vise le «bien» du condamné à travers son amendement? Notre thèse est que ce discours sur les origines de la prison pour peine est nécessaire à la jonction du juridique et du correctif. 27 . Bref. de cette reconstruction. comme nous l'avons montré plus haut : d'un côté la prison est instituée comme lieu d'exécution de la peine. Or. dans tous ces pays. C'est ce mythe qui permet de transformer le mal (l'enfermement de sûreté. Mais la pratique de l'enfermement carcéral. en particulier dans les périodes de désordres politiques ou sociaux. une tentative du même ordre. risque toujours de donner à voir la réalité illégitime de la sûreté. même lorsqu'ils ne sont plus actifs. on observe. Jean-Michel Le Boulaire cédure légale . à tout le moins. dans l'ordre du pénal. Ils continuent de servir de référence. La rupture est purement symbolique car. le maintien du dispositif carcéral permettant de contenir des populations estimées dangereuses se fait en deux temps. Les discours fondateurs participent. de l'autre certains comportements sont pénalisés ou surpénalisés. cette reconstruction constitue ce que nous appellerions volontiers le mythe fondateur de la prison pour peine. grâce à l'invention de la peine de prison. par une rationalité moralement acceptable. c'est-à-dire par la recherche d'une «bonne» peine qui non seulement veut se substituer à des châtiments cruels ou inutiles. Le recours au symbole permet la transformation du lieu de sûreté en instrument bénéfique. à notre avis. comme une sorte ď arrière-plan moral indispensable à Г auto-justification de ceux qui gèrent le système ou encore comme un contre-type (54) Les théories de la défense sociale sont. c'est-à-dire à la reconstruction dans l'ordre moral d'une préoccupation socio-politique (54). Claude Faugeron. au moment de la prohibition de l'arbitraire.sa fonction pratique d'enfermement de sûreté.deviennent théoriquement prohibées. Cette notion est d'ailleurs reprise par la terminologie juridique sous la forme de la justice et de la prison correctionnelles.élargit ? .

Il reste que la production de la prison ne peut jamais être décrite qu'en termes négatifs (58). En regard. Cf. dans les an. à partir de la prison. C'est le rôle du discours réaliste. 103). la déclaration d'un (1973) attribue l'échec de la réforme de 1945 gardien rapportée par Tocqueville en 1830 : au déclenchement de la guerre d'Algérie. au moins ne pas être prétexte à un débat politique inopportun. La confrontation une lutte entre bons et méchants acteurs. il fait peser sur les personnels de surveillance un soupçon permanent de résistance à tout changement (56). sonnels trouve une bonne illustration dans les <59) Voir Par exemple Faugeron et Tour- nier (1990). 1975) des recherches sations regroupées dans la Cosype en 1982) évaluatives nord-américaines qui a en grande et les réactions qu'il fait naître chez les per. rédigé par les organi. Les responsables de la politique pénale restent à la recherche de solutions de délestage qui puissent au mieux être comprises par l'opinion publique. en le mythifiant. 28 . Le glissement des discours. comme le montrent à la fois l'examen des pra- (55) C'est ainsi que les mouvements de relations entre le ministre R.Revue française de sociologie à combattre (55). participe encore du processus de légitimation de la prison en lui réservant une fonction strictement pénale. s'appuient simultanément sur un (57) Comme d'Haussonville attribuait dénigrement de la réforme et sur une reven. car la prison reste pour l'essentiel un dispositif destiné à répondre à des problèmes sociaux que l'on ne sait résoudre d'une autre façon. Sa légitimité doit donc être réaffirmée par l'élaboration de modèles plus ou moins concurrents. qu'il s'agisse d'acteurs ou d'événements. permettant de justifier l'incapacité du dispositif à être ce qu'on aurait voulu qu'il fût (57). ensuite vers les diverses formes de politiques publiques de traitement de la pauvreté et du chômage. les difficultés permanentes de gestion d'un enfermement qui ne peut pas dire son nom conduisent à chercher dans le pénal des solutions réductionnistes. personnels pénitentiaires de 1982 à 1986. au discours fondateur. pp. 1984b. de part et d'autre. tion de février 1848 (voir note 37). dichotomique de l'histoire pénitentiaire comme tion du discours fondateur. fussent-ils extérieurs. p. Le lobby pénitentiaire. l'échec de la première réforme à la Révolu- dication d'en être partie prenante (Faugeron. Peu à peu. visant à réattribuer une fonction pénale à la prison.). Ainsi peut-on. Badinter et les revendication des surveillants. l'échec récurrent des réformateurs permet aux pragmatiques d'échapper à la responsabilité finale de la gestion du dispositif. mais. Pinatel 1991a. en contrecoup. Partie conduit a la réaction néo-réaliste. Mais le débat est tronqué. voir notamment chez Car- (56) Ce soupçon de résistance est d'au. nées 1950. puis du milieu ouvert vers l'action sociale. tement politique. lier ^1989) la reconstruction caricaturalement tant plus fort dans les moments de réactiva. Au XXe siècle les solutions réductionnistes ont montré leurs limites : l'inflation carcérale est aujourd'hui loin d'être jugulée (59). une rhétorique «réformatrice» du bien et du mal se substitue. Martinson et Wilks. «C'est la Philanthropie de Paris qui nous Dans un système d'interprétation plus direc- tue» (Perrot. 300 sq. Lipton. entre ce soupçon (exprimé par exemple dans (58> C'est le nothing works (Cf. Lorsque ces modèles eux-mêmes s'avèrent inopérants. reconstruire l'histoire pénitentiaire autour d'un affrontement entre «bons» et «méchants».

Questions pénales. pp. Revue pénitentiaire et de droit pénal. Claude Faugeron. Y compris dans sa fonction pénale. la réponse irréductible à ce qui ne peut pas être traité autrement. 6 sq. avoir un effet pervers d'allongement des fectuées en prison (Heuni. 275-309. la banalisation du discours sur la pro. Questions pénales. Huré M. Tournier. Jean-Michel LE BOULAIRE CESDIP.«Hommes. 1986. Beaumont G. 4 rue de Mondovi. d'une per. 1845 (3e éd. — 1948.. 35. — 1991. française prévoit des périodes. depuis 1978.. pp. Librairie de Charles Gosselin. Paris. Cesdip. dans la plupart des duction de récidive par la prison pourrait bien pays occidentaux. On peut penser que. Il suffit alors que l'enfermement de sûreté porte le nom de peine pour qu'il soit légitime. Barré M. 1989.-S.). Claude FAUGERON. Tournier P. pp. . quelles la durée de la peine exécutée en déception sécuritaire de la peine de prison. 1991) est à l'origine de la dé. de.-D. — « 150 ans de statistiques criminelles. Flammarion. vol. après deux séries analogues de retours du débat sur lui-même. peines et infractions. Paris.. 1990. pp. (61) D'ailleurs. ..-L. c'est que. . 1990 . De tention ne peut être modifiée .«Statistiques criminelles: comparaisons internationales». 1979. Jean-Michel Le Boulaire tiques d'incarcération et les statistiques sur les populations incarcérées.La mesure du temps carcéral. . chez les magistrats. Paris. peines. Tocqueville A. même si la peine n'a peut-être déjà plus d'autre contenu que la sûreté. les ressources sont épuisées. Etude quantitative des cheminements judiciaires. 4 (D- Barré M. Pottier M. 1946. . 107-128. pendant les- néralisation. maintenant jusqu'à 30 ans. elles portent plus.«130 années de statistique pénitentiaire en France». 1990. L'Année sociologique.. Beccaria C. 75001 Paris REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES Amor P. Même l'allongement des peines observé depuis le début des années 1970 (60) ne doit pas faire illusion : la prison est davantage utilisée comme un lieu de mise à l'écart que comme le lieu d'une punition. Déviance et société.Des délits et des peines. Paris. elle est avant tout un lieu de sûreté (61). Cesdip. Leconte. .Les filières pénales. éd. 1764. le nom de périodes de sûreté. de.«Le Probation system : rapport à la Société générale des prisons». Barré. Aubusson de Cavarlay В.. la loi pénale sastreuse surpopulation pénitentiaire actuelle. — 1987. la légalité de l'inégalité». Revue pénitentiaire et de droit pénal. avec la collaboration de B.. s'il y a maintenant appauvrissement du débat sur la prison. (60) L'allongement. 3-125. En conséquence.-D. ..Système pénitentiaire aux Etats-Unis et son application en France. . 10 (2). pouvant aller Cela résulte probablement en partie de la gé. 29 .«Rapport au Conseil supérieur de l'Administration pénitentiaire pour l'année 1945». de la durée des peines ef. . La base de données Davido ». Aubusson de Cavarlay В. 1985. la prison est banalisée comme le lieu ultime de l'exclusion sociale. 3 (4).

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