Revue française de sociologie

Prisons, peines de prison et ordre public
Claude Faugeron, Jean-Michel Le Boulaire

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Faugeron Claude, Le Boulaire Jean-Michel. Prisons, peines de prison et ordre public. In: Revue française de sociologie, 1992,
33-1. pp. 3-32;

http://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1992_num_33_1_4115

Document généré le 03/05/2016

Abstract
Claude Faugeron, Jean-Michel Le Boulaire : Prisons, prison sentences and public order.

This article puts forward the thesis that in contemporary democratic society the primary function of the
penal form of imprisonment is to legitimize the "ordinary" use of prison in order to maintain everday
order but this use is still suspected of being arbitrary. The Constituent Assembly invention of the prison
sentence is in fact not so much the result of a penal project than a reply to the need for maintaining
(using penalty imprisonment in legal form) the confinement practices of the Ancien Régime. However,
the "creative myth" behind the prison sentence is the "humanistic" search for the "suitable sentence"
which will allow the prisoner to amend his ways. This myth meant that there was an ever-growing
process to legitimize discourse on reform. The authors of this article examine this reform discourse
during the XIXth century and its reappearance after the French Liberation (1945).

Zusammenfassung
Claude Faugeron, Jean-Michel Le Boulaire : Gefängnisse, Gefängnisstrafen und Offentliche Ordnung.

Der Aufsatz unterstützt die These wonach in den heutigen demokratischen Gesellschaften die
Strafform des Freiheitsentzugs zuerst dazu da ist, den "gewöhnlichen" Gebrauch einer
Gefängniseinrichtung zu legitimieren, die zur Haltung der täglichen Ordnung notwendig, jedoch immer
der Willkürlichkeit verdächtigt ist. Die Erfindung durch die Konstituierende Versammlung der
Gefängnisstrafe ist weniger das Ergcbnis cines Strafprojektes als die Antwort auf das Bedürfnis, in der
rechtlichen Form der "korrektionelien" Haft, den üblichen Freiheitsentzug des Ancien Régime
beizubehalten. Der "'Gründungsmythos" der Gefängnisstrafe ist jedoch aus der "humanistischen"
Suche nach der "angemessenen" Strafe zur Besserung des Verurteiltens hervorgegangen. Dieser
Mythos gestattet einen Legitimierungsprozess für Reformierungsdiskurse. Die Autoren prüfen die
Gliederung dieser Diskurse im Verlauf des 19. Jahrhunderts und ihre Neuerscheinung seit Kriegsende.

Resumen
Claude Faugeron, Jean-Michel Le Boulaire : Prisiones, penas de réclusion y orden publico.

El artículo expone la tésis que en las sociedades democráticas contemporáneas, la forma penal de
encarcelamiento tiene como primera función la de legitimar el uso "ordinario" de un dispositivo penal
necesario al mantenimiento del orden cotidiano, pero siempre sospechado de arbitrario. La invención
рог la Constituyente de la pena de reclusión, es menos el resultado de un proyecto penal que la
respuesta a la necesidad de mantener por la forma legal del encarcelamiento "correccional" las
prácticas de detención del Antiguo Régimen. Sin embargo, el "mito fundador" de la pena de prisión, es
el de la búsqueda "humanista" de la "buena pena" permitiendo la enmienda del condenado. Este mito
autoriza un proceso de legitimación, productor de discursos reformadores. Los autores examinan la
articulación de estos discursos durante el siglo XIX y su resurgencia a partir de la Liberación.

Résumé
L'article avance la thèse que, dans les sociétés démocratiques contemporaines, la forme pénale de
l'emprisonnement a pour fonction première de légitimer l'usage « ordinaire » d'un dispositif carcéral
nécessaire au maintien de l'ordre quotidien, mais toujours suspecté d'arbitraire. L'invention, par la
Constituante, de la peine de prison est moins le résultat d'un projet pénal que la réponse au besoin de
maintenir, sous la forme légale de l'emprisonnement « correctionnel », les pratiques d'enfermement de
l'Ancien Régime. Pourtant, le « mythe fondateur » de la peine de prison est celui de la recherche «
humaniste » de la « bonne peine » permettant l'amendement du condamné. Ce mythe autorise un
processus de légitimation producteur de discours réformateurs. Les auteurs examinent l'articulation de
ces discours pendant le XIXe siècle et leur résurgence à partir de la Libération.

par exemple) et ceux portant (2) Voir Faugeron et Le Boulaire (1988) et Faugeron (1991a et b). Les auteurs examinent l'articulation de ces discours pendant le xixe siècle et leur résurgence à partir de la Libération. Pourtant. de la peine. mais toujours suspecté d'arbitraire. Jean-Michel LE BOULAIRE Prisons. 1992. prennent pour point de départ la question du châtiment. font dériver les formes de la prison contemporaine d'un processus historique d'adoucissement progressif du régime des peines. on manque encore d'instruments permettant de relier les observations empiriques de la prison et de son environnement à une théorie de l'enfermement carcéral. R. XXXI II. Ainsi. sous la forme légale de l'emprisonnement «correctionnel». de la peine de prison est moins le résultat d'un projet pénal que la réponse au besoin de maintenir. 1989. par la Constituante. Cet article entend proposer quelques pistes de réflexion issues d'un travail en cours sur l'administration pénitentiaire depuis la seconde guerre mondiale (2) et d'une relecture des principaux travaux historiques sur la prison et la peine de prison. dans les sociétés démocratiques contemporaines. Barré et busson de Cavarlay. Toutefois. 3-32 Claude FAUGERON. (1) Voir en particulier les travaux de dé. le «mythe fondateur» de la peine de prison est celui de la recherche «humaniste» de la «bonne peine» permettant l'amendement du condamné. La plupart des travaux sur la prison. sur les statistiques de condamnation (Au- mographie carcérale (Barré. Ce mythe autorise un processus de légitimation producteur de discours réformateurs. franc sociol. la forme pénale de l'emprisonnement a pour fonction première de légitimer l'usage «ordinaire» d'un dispositif carcéral nécessaire au maintien de l'ordre quotidien. les juristes. dans le développement des nouvelles formes économiques liées à l'ère capitaliste (Melossi et Pavarini. . Tournier. 1985 et 1987). les pratiques d'enfermement de l'Ancien Régime. quelle que soit la discipline concernée. tout comme Durkheim. à la fin du XVIIIe siècle. 1986. Historiens et criminologues d'inspiration marxiste utilisent une généalogie du travail forcé pour replacer l'émergence de la prison pour peine. peines de prison et ordre public RÉSUMÉ L'article avance la thèse que. L'invention. L'intérêt de la sociologie pour les questions pénitentiaires émerge aujourd'hui en France (1).

le débat public est centré sur la seule fonction punitive de la prison. Il y a donc d'une part des prisons dont l'organisation est soumise à une rotation incessante des personnes incarcérées.que le déclin de l'objectif de réhabilitation permettra de faciliter la gestion de la prison en réduisant la confusion entre les buts de la prison et les techniques qui y sont mises en œuvre. plus généralement. 1979. d'autre part des établissements destinés à des séjours d'une certaine durée. Toutefois. il ne raisonne que sur la prison pour peine. les types d'établissement et les capacités d'accueil. de celle de Weber sur le monopole de l'Etat sur la violence punitive (par exemple. Elle nous servira de clef pour tenter de comprendre la fonction de la prison. 1985. Les seconds sont réservés à des condamnés auxquels il reste théoriquement à accomplir. 26 établissements pour peine et 14 établissements mixtes. 1978. ces dernières années. . juridique et réglementaire ainsi qu'à celui des pratiques d'incarcération. 1984). leur nombre et leur capacité sont très inférieurs à ceux des maisons d'arrêt (3). Foucault (1975). après leur jugement définitif. Les historiens ont. Cette thèse a été reprise par certains criminologues radicaux (par exemple Cohen. comme la plupart des auteurs. England (1990) en conclut -justement. Ignatieff. fait de l'adoucissement du régime des peines le principe de l'extension d'un projet de mise en ordre de la société : la forme de la prison pénale serait l'archétype de l'organisation disciplinaire contemporaine. Cette focalisation sur la prison pénale mérite d'être prise au sérieux pour ce qu'elle signifie. Il est aisé. à l'examen du dispositif administratif. L'implantation des établissements pour peine procède d'autres logiques. Garland et Young eds. Les premières reçoivent les détenus en attente de jugement ainsi que les condamnés à de courtes peines ou en attente de transfert ou d'affectation. un quantum de peine de prison ferme variable selon les époques. on comptait en France métropolitaine 122 maisons d'arrêt.). etc. Les quelques travaux nord-américains ayant traité de la prison comme organisation ont cherché. enrichi la réflexion sur la fonction sociale du dispositif carcéral. 1983). Laberge.Revue française de sociologie 1977 . Ignatieff. L'implantation des maisons d'arrêt est fonction de l'organisation territoriale de la justice puisqu'elles doivent permettre le maintien sous main de justice des personnes inculpées. Tout comme le débat savant. dont celle de la disponibilité de bâtiments existants ou de terrains constructibles . de repérer deux types principaux d'enfermement carcéral. quant à lui. de façon assez classique et sur les traces de Thompson (1967). 1980). Ce dispositif matériel est ordonné par la distinction légale et réglementaire entre deux sortes de dé- (3) Au 16 juillet 1990. à mettre en évidence les contradictions inhérentes aux attentes de l'environnement social (Duffee. On distingue deux sortes d'établissements pénitentiaires : les maisons d'arrêt et les établissements pour peine. On peut en retenir certaines mises en cause récentes de la thèse de Foucault et. à notre avis .

La mise en détention avant jugement est en France la voie d'entrée en prison la plus courante (77% des entrants en 1988). . La prison trouve sa justification première dans l'exécution de la peine. La justice pénale française dis. de même que l'ensemble du processus pénal trouve la sienne dans le prononcé de la peine. même si la tendance est à la baisse depuis quelques années. tection assurée par Yhabeas corpus. ley (1989). limités dans le temps (la garde à vue dans les locaux de la police) et. Dans les régimes politiques fondés sur le principe du respect des droits de l'individu. l'examen des statistiques montre que le caractère exceptionnel de la détention avant jugement est loin d'être la règle (4). dans les sociétés démocratiques. dictoire a été récemment instauré pour toute nitentiaire du Conseil de l'Europe. maintien du prévenu sous main de justice. protection des preuves et des témoins. définissant deux groupes de détenus. La loi pénale fonde un système d'incriminations et de peines parmi lesquelles la privation de liberté. l'enfermement carcéral trouve sa légitimité dans l'existence d'un système judiciaire. dans sa forme. maison centrale. Au Royaume-Uni même. selon Bottom- Lévy (1987). tous les enfermements qui ne sont pas volontaires (comme l'enfermement monastique) ou qui ne relèvent pas de l'exercice de l'autorité parentale (comme le pensionnat) sont entourés de garanties formelles légales et procédurales. pour la France. Pourtant. ouvert. soumis à expertise (l'enfermement psychiatrique). (4) Voir les chroniques statistiques de C'est la raison pour laquelle un débat contra- P. Jean-Michel Le Boulaire tention. décision de mise en détention avant juge- (5) Voir. à l'aboutissement d'un enchaînement de décisions administratives qu'à une décision judiciaire (5). L'incarcération par la voie de la détention provisoire prend l'allure d'un processus ordinaire qui se situe dans la continuité de l'arrestation et de la garde à vue par la police et s'apparente plus. Ce phénomène n'est pas propre à la France : la plupart des pays européens ont une proportion de prévenus parmi les incarcérés égale ou supérieure à 50%. établissement sanitaire. alors que ce pays est et la condamnation permettant d'interrompre habituellement cité en exemple pour la proie processus d'enfermement avant jugement. etc. pour fin de peine. en vertu du principe que la privation de liberté représente une forme de pénalité qui ne saurait être infligée abusivement à des personnes non encore reconnues coupables. Les prévenus constituent une catégorie soumise à un régime uniforme dans toutes les maisons d'arrêt. La préoccupation du législateur est d'entourer la détention provisoire de garanties et de lui conserver un caractère exceptionnel. avant et après jugement. D'ailleurs. Robert (1985) et ment. les condamnés connaissent une diversité de régimes définis par le type d'établissement dans lequel ils sont affectés : centre de détention. le cas échéant. Tournier dans le Bulletin d'information pé. Dans cette mesure. les prévenus et les condamnés. la détention avant jugement ne peut avoir qu'une fonction pratique : cessation ou non-renouvellement du trouble provoqué par l'infraction supposée. Claude Faugeron. la détention avant jugement a pose de peu de disjoncteurs entre l'arrestation tendance à augmenter.

7 % inac- tifs.9%. Il nous suffit de constater que la norme en France est une détention de courte durée.6% étant des infractions à la police des étrangers). de cet état de fait. cette détention sanctionne des délits contre les biens. dont 8. qui font l'essentiel des discussions sur l'usage social de la prison.2% d'infractions à la législation contre les stupéfiants) (7). 1990). (7) Le poste « délits contre les per- noncées après détention provisoire corres. outre les infractions à la pondent en fait au temps déjà subi en prison.8 % d'individus sont incarcérés pour des faits qualifiés «crimes» .8% sont ouvriers et 5. . des infractions à la législation sur les stupéfiants ou à la police des étrangers (Tournier et Robert.4 mois. usage) et les coups et blessures volontaires verture de la détention provisoire par la (5. Et c'est dans les maisons d'arrêt que se produisent les plus graves problèmes de surpopulation. Pourtant. les deux autres postes importants étant les délits contre les personnes (15. alors qu'elles n'ont de pertinence que pour une part réduite des (6) Beaucoup des quanta de peines pro. en termes de mécanismes sociaux et pénaux. Les durées de séjour en prison sont le plus souvent courtes : 50% d'une cohorte d'écroués sont libérés avant 2. puis les infractions à l'ordre public général (8. 90% le sont au terme de 14 mois (Barré et Tournier. 7.9%. sonnes » recouvre. ce sont les questions de l'individualisation de la peine et de la judiciarisation de son exécution. c'est le dispositif pénitentiaire le plus fréquemment utilisé. socialement précaire et peu qualifiée. La majorité (53. ainsi que les débats sur les finalités de la sanction. Qui sont ces détenus qui. L'image que donnent ces mesures statistiques est celle d'une administration pénitentiaire dont l'activité ordinaire est la gestion de détentions de courte durée. 1989).5%) sont incarcérés pour un délit de vol ou de recel. soit sous le régime d'une courte peine prononcée selon une procédure rapide.. 19. On laissera à d'autres l'explication. Cette image correspond à celle que donne l'activité ordinaire des juridictions : depuis le XIXe siècle. 1989) se déclarent sans profession ou ayant une activité «de type artisanal à statut non défini». toutes sortes de dépeine. législation sur les stupéfiants (trafic et/ou Les magistrats parlent dans ce cas de cou.7 %) et involontaires.Revue française de sociologie Le rôle ordinaire des maisons d'arrêt apparaît encore clairement lorsqu'on mesure les temps de détention. L'ordinaire de la prison est la maison d'arrêt. la part des peines de courte durée est très largement prédominante (Aubusson de Cavarlay et al. effectuées soit sous le régime de la détention provisoire ou d'une courte peine prononcée en « couverture » de la détention provisoire (6).8%) et les deux tiers n'ont pas dépassé le niveau d'études primaires. restent si peu de temps en prison? Plus de la moitié (56. Ce sont généralement des hommes de moins de 25 ans (48. 1991).7%) des personnes incarcérées en 1983 (Barré et Tournier. beaucoup de ceux qui subissent des détentions supérieures à 14 mois se recrutent parmi ces derniers. la cible est une population jeune. lits d'indiscipline envers les agents de la force publique ou les magistrats. pour la plupart. Seulement 6.

— Un enfermement autoritaire (les lettres de cachet). en France. sur demande des familles. indifféremment sous le régime de la détention provisoire ou sous celui de la courte peine . à l'existence d'un tel dispositif. (8) Le travail le plus récent de P. jusqu'à la mise à exécution de la peine (les chambres de police. en droit commun. . dotée d'une procédure mettant en scène l'appareil judiciaire et se déployant dans la longue durée. I. le résultat attendu est d'abord la cessation du trouble et sa sanction immédiate (8). la perspective d'une peine de prison est. être condamnés et 29% sont l'objet d'une nier (1991) sur la détention d'une cohorte de condamnation sans prison ferme. D'un côté. . pour les condamnés.ne comprend pas de peine de prison (9). 1983. En fait. mais aussi à travers un processus de production de discours sur la peine. Castan (1984). à travers un dispositif chargé d'assurer le châtiment. le changement individuel du condamné. mineurs renforce encore davantage cette (9) Voir notamment Deyon (1975). le terme «prison» recouvre deux dispositifs différents. Pourtant. Tour. image de la prison ordinaire: 28% des mi. Cette légitimation se fait grâce à la loi pénale . qui n'ont pas la même fonction sociale ni les mêmes logiques de fonctionnement.L'invention de la peine de prison /. N. En effet.L'Ancien Régime Les historiens s'accordent pour dater l'invention de la peine de prison. Claude Faugeron. 1984. 1991). on trouve une fonction pratique de sûreté. Jean-Michel Le Boulaire pratiques carcérales. Le terme «prison» recouvre alors un ensemble de lieux d'enfermement de sûreté répondant à trois usages principaux. les prisons sont nombreuses et d'usage courant. par la rapidité de l'intervention. dans ces sociétés. sur la prison et sur l'histoire de la prison pour peine. le dispositif gère des populations flottantes et peu qualifiées. caractérisée par sa fréquence. Castan (1980a et b. D'un autre côté. Peuvent être enfermés. de la rupture révolutionnaire. C'est à partir du constat de ce double dispositif que nous avançons la thèse suivante : la prison est avant tout un dispositif de sûreté et la peine est la légitimation sociale nécessaire. la seule façon de justifier un enfermement de personnes majeures et responsables. Petit (1990). neurs détenus provisoires sont libérés sans Y. fortement investie symboliquement. 7 . dans les sociétés démocratiques. L'échelle des peines de l'Ancien Régime . une mise à l'écart temporaire. le résultat attendu est. une fonction minoritaire ordonnée à la peine. — Un enfermement à usage judiciaire : il s'agit de retenir les personnes suspectes et de les garder sous main de justice en attente du jugement ou.du moins depuis l'ordonnance criminelle de 1670 . par ordre du roi ou des agents du pouvoir.qui soumet les pratiques à certains principes -. des procédures presque automatiques et des justifications essentiellement liées à l'ordre public. les prisons proprement dites).

pp. d'étrangers ou d'« inconnus». dans certains cas. tous ceux qui présentent un danger quelconque pour l'Autorité. Le Roi et les commence à être expérimenté en Europe : les Parlements prennent l'habitude de commuer workhouses (en France les dépôts de mendi- certaines peines en un emprisonnement.. femmes et les vieillards condamnés aux ga. etc. s'assurer d'un citoyen jusqu'à ce qu'il soit Gutton (1974). en adoucir la rigueur et en abréger la du- son est le lieu d'exécution d'une peine: les rée». les prisons d'Etat (Quetel.). 1984. Si tous s'accordent. les prisons royales (les «bastilles») sont le symbole de l'arbitraire.). vagabonds. faire dériver les maisons centrales de ce mo- (12) Beccaria (éd. 1990. les maisons de correction. p. sans recours possible. Ce sont les maisons de force (souvent des couvents). etc. Depuis la fin du XVIIe siècle. on doit. 1991). sans autre certitude de libération que le «bon vouloir» de l'autorité qui a procédé à l'incarcération. divers établissements sont destinés à la «clôture des pauvres» et. Farge et Foucault.). la pri. (13) Un modèle non directement pénal. On décrit les prisons comme des lieux d'apprentissage du crime. A l'exception des incarcérations faites par ordre de prise de corps émis par une instance judiciaire dans le cadre d'une affaire criminelle. ou bien. des établissements spécialisés. comme ce moyen est fâ- (1987). Il faut ajouter à ces enfermements relativement organisés un enfermement ordinaire lié à l'activité quotidienne des différentes autorités de police ainsi qu'un autre qu'on pourrait qualifier de résiduel : celui de prisonniers de guerre. prostituées. . à la fin du XVIIIe siècle. arbitrairement. proposent une peine centrée sur la mise au travail du condamné.. Voir cité). Schnapper (1985). (10) Voir en particulier Foucault (1961). alliant enfermement et mise au travail. utile pour la société et capable de redonner à celui-ci de «bonnes habitudes» (13). Igna- «Si l'emprisonnement n'est qu'un moyen de tieff.Revue française de sociologie les époux ou enfants qu'on veut «corriger» (indisciplinés. 1984. 102) écrit: dèle (Diedericks et Spierenburg. 26 sq. en revanche. Beaucoup.). scandaleux. autant que possible. Beaucoup d'historiens s'accordent pour sur ce point Petit (1990. sans réelles garanties de procédure. — Enfin. de façon plus générale.. l'ensemble de ces enfermements est caractérisé par des pratiques arbitraires ou autoritaires. 1982). sion dans une maison de force.. vénériens. cheux et cruel. l'emprisonnement n'apparaît pas forcément comme une peine meilleure (12). 1979. ou bien encore qu'elles sont inutiles ou cruelles. en particulier militaires ou ecclésiastiques. les dépôts de mendicité (10). à considérer que la justice criminelle doit être réformée et que les peines qu'elle utilise sont devenues inefficaces ou inadaptées à certaines formes de déviance (Castan. La prison de l'Ancien Régime apparaît bien comme un instrument direct de maintien de l'ordre public (11). (11) Cependant. 1ères voient leur peine transformée en réclu. et les frais qu'entraînerait l'installation de prisons pour condamnés sont jugés prohibitifs. Geremek jugé coupable. Petit. à partir de la moitié du XVIIIe siècle. de tous les inclassables ou incontrôlables (fous. De plus. débauchés. dispendieux. ce sont les Hôpitaux Généraux et. 1981. etc. On trouve enfin des prisons internes à certaines institutions.

fin 1789. mineurs et indisciplinés. qui est compétent (composé par les officiers prime des actes mettant en danger la paix so. Dans ce cadre. nous nous servirons largement et li. votée le 2 octobre 1789. . pour traiter de sujets concernant l'enfermement : comité de mendicité (15). reposant sur des garanties de légalité et de procédure (14). maisons de correction et transportation (maximum huit jours). comité des lettres de cachet et comité de législation criminelle. peines encourues sont : la détention de police sons. Une grande enquête sur les prisons est lancée en janvier 1790. chargé des affaires politiques. La loi de police municipale (1989). fixent les principes qui fondent un nouveau rapport de l'individu à la loi. l'enfermement . préparés directement par le comité de Constitution. il finira par proposer. elle réglemente la contrainte tions. Les articles 7. en principe. sont proposés en juillet 1791. amende et que pour moins de la moitié des infrac- confiscation . le problème des menées séditieuses et de l'opportunité d'une juridiction d'exception se pose. que de la loi pénale. tout comme le comité de mendicité -qui se garde bien d'abolir les dépôts de mendicité -. . Plusieurs comités sont installés. l'emprisonnement est correction : emprisonnement correctionnel la peine la plus grave. la mise en place de « maisons de correction » pour petits délinquants. Mais l'outil que constituent les prisons en matière de maintien de l'ordre social et politique reste plus que jamais nécessaire. le contexte politique est particulièrement troublé et la «populace» menace dans la rue. elle sera suivie d'un décret (16-26 mars 1790) ordonnant la libération des personnes détenues sans titre. pauvres. municipaux). Claude Faugeron. 1990). cation .c'est-à-dire l'arrestation ou la détention . procède de la discipline du quotidien. mais il n'est prévu (de trois mois à quatre ans). La forme en est légalisée par l'application des incriminant) Dans les développements qui vont par corps et fixe la procédure de jugement suivre. 8 et 9 de la Déclaration des droits de l'homme. Dès 1789. par un tribunal de police correctionnelle brement de Lascoumes. Poncela et Lenoël (juge de paix). l'amende et la confis- des mendiants». Jean-Michel Le Boulaire 2.La Constituante La volonté de l'Assemblée Constituante de fonder un ordre nouveau rompant avec l'arbitraire et les inégalités de l'Ancien Régime trouve dans la question des pratiques d'enfermement et de la justice pénale un terrain particulièrement symbolique. les (15) Dont la 5e section a pour objet « pri.ne relève plus. Les responsables locaux sont réticents devant l'enquête de 1790 et se préoccupent davantage de trouver des places de prison supplémentaires (Petit. En matière de police munici- ciale et met en œuvre des peines de pale et correctionnelle. c'est le tribunal de police municipale (16) La loi de police correctionnelle ré. Leur système d'incriminations et de peines recouvre en fait les pratiques antérieures de l'enfermement. Ils sont immédiatement discutés et votés (16). à l'exception des fous dont le cas est soumis à l'avis des médecins. chargé d'établir les bases de la nouvelle justice criminelle. Les décrets de police municipale et correctionnelle. Le comité des lettres de cachet étudie au cas par cas les libérations . Lorsque l'Assemblée Constituante examine les textes pénaux en juin et juillet 1791.

ment qui nous semble loin d'être présent fers (travaux forcés. avant les décrets. avant la lettre. la plus dure). entre trois et vingt-qua. Les enfermements qui relevaient précédemment de décisions administratives sont judiciarisés. n'est voté qu'en octobre (18). la prison occupe une place centrale dans le système des peines criminelles. la déchéance des droits ou l'interdiction lèvent du désordre social et doivent. et prévoit des la notion de réinsertion. suspects. un système de peines pluriforme dans lequel la prison est secondaire.accompagnées de peines politique étant prédominant dans ce système complémentaires comme l'exposition publi. gêne (de deux à vingt ans). à terme. dégradation comité de mendicité (note 27 infra) .mort. l'action sociale (cf. 10 . On lui attribue au contraire une valeur dissuasive forte. la Constituante pose dès le départ un double modèle d'enfermement pénal : d'un côté. un système de pénalités correctionnelles ou de simple police dans lequel l'enfermement occupe une place relativement importante. à tel point qu'il est prévu d'organiser des visites publiques des prisons. La peine de prison n'est pas conçue comme un adoucissement de la pénalité. après une longue discussion sur les fonctions de la peine. Ainsi rebaptisées et réglementées. elle ne doit pas être prise pour plus graves. dans la proposition de Le Peletier de Saint- tre ans) ou réclusion (pour les femmes no. carcan . légale. la réversibilité est un attribut technique (18) Le Code pénal traite des actes les de la pénalité . ainsi que la suppression de la peine de mort et de toute peine perpétuelle. tamment). Ainsi. (19) C'est en partie sur cette idée que les nés) qui entraînent une peine plus forte en glissements de sens ultérieurs vont se gref- cas d'infraction. Une loi dis. Dans l'esprit du projet.Revue française de sociologie tions à des comportements jusqu'alors sanctionnés arbitrairement ou de façon aléatoire et par la création de catégories qu'on pourrait dire précondamnées (17). Sassier. (20) Voir les préoccupations parallèles du détention (maximum de dix ans). C'est en fait l'idée de réversibilité de la peine (19) qui justifie le recours à la peine de prison. attribut d'un traite- peines fixes afflictives et infamantes . d'un autre côté. «notes» (sans aveu. sans discussion sur la peine mais seulement sur les moyens de maintenir l'ordre public. dits criminels. l'œuvre législative pénale de la Constituante repose autant sur les décrets de police municipale et de police correctionnelle que sur le Code pénal proprement dit. Une peine de déportation perpétuelle être traités par ce qui est. les pratiques d'enfermement de sûreté ne semblent pas avoir connu d'interruption pendant la Révolution. au criminel (le Code pénal). Le projet comprend plusieurs sortes de peines de prison longues ou rigoureuses (comme la peine de cachot. de est prévue en cas de récidive. mal intention. Dans le projet initial proposé par Le Peletier de Saint-Fargeau. l'éducation. Le projet de Code pénal présenté en mai 1791. pédagogique et utile à la société. tincte (loi des 16-19 septembre 1791) régie- dure de surveillance de la population par re. fer . l'assistance (20). Fargeau. (17) Les décrets établissent une procé. 1990). le crime contre l'Etat est le premier des crimes. La peine doit donc être à la fois démonstrative. les autres crimes ou infractions re- que. le crime civique. Elle s'inscrit dans un projet relevant de l'utopie sociale que Le Peletier qualifie ď éducation nationale et qui repose sur trois principes conjoints : la surveillance. En fait. mente la procédure et institue le jugement des censément obligatoire et détermination de crimes par jury. de pensée.

but de l'année) instituait celle-ci pour rem- pliquent que dans 23. dans lequel la prison intervient parce qu'elle existe déjà et qu'on sait s'en servir. Les constituants ne forment pas de projet sur l'institution d'une prison pénale. Le droit pénal légalise les pratiques d'enfermement. p. dans le texte définitif. La transformation de l'enfermement «ordinaire» en peine «ordinaire» est d'autant plus aisée que les pratiques arbitraires ou mal définies de l'Ancien Régime font place à une pratique légitime dès lors que la décision est prise. qui avancent des préoccupations pratiques d'ordre public. nement (décret et loi des 16 et 26 mars 1790. note 11). (21) La peine de mort s'applique à maisons de force sont identifiées pour les cas 26. Le débat de la Constituante se concentre sur la question de l'éventuelle suppression de la peine de mort et non sur l'instauration de la peine de prison. Si la prédominance du crime politique ne fait pas de doute. la nouvelle définition des peines et délits répond à une urgence : contenir un ordre social et politique vacillant. Il y a recomposition du champ des représentations par la présence simultanée d'un dispositif et d'une pratique. dont l'Assemblée relève le caractère peu réaliste. 74). On débat surtout des moyens de la dissuasion . alors que la peine de mort est maintenue et qu'une peine de travaux forcés est instituée (21).4 % des cas (Lascoumes placer la peine de mort à laquelle étaient et ai. catalysée par la pénalisation codifiée de l'errance. Les faisant suite aux libérations ordonnées au dédeux types d'enfermement criminel ne s'ap. Tout autant qu'aux grands principes. Claude Faugeron. Seules les 11 . il en résulte. gradué. Il serait cependant hasardeux d'en conclure que les constituants aient eu la volonté de mettre fin aux pratiques d'enfermement de l'Ancien Régime. Il semble qu'ils se contentent de reprendre le modèle déjà existant de la maison de force (22). Aucune fonction particulière n'est assignée aux peines de prison criminelles. par un magistrat. Jean-Michel Le Boulaire Ce projet est battu en brèche par les députés. ordonné. Ce texte s'inscrivait dans la continuité d'un «lieu éclairé» pour la peine de gêne et des pratiques antérieures (cf. comme par exemple les dépôts de mendicité. Les trois lois pénales de 1791 achèvent l'entreprise de réorganisation d'une matière pénale désormais ordonnée aux principes qui fondent les nouveaux droits de l'homme. s'applique à 45 % des incriminations. promis certains criminels maintenus en pri- (22) Le Code fait simplement mention son. estimée plus rigoureuse que la prison. deux peines d'enfermement (gêne et détention). Cela peut transiter par l'idée de correction déjà présente dans les anciennes institutions d'enfermement et/ou de travail. continuation des ga.3 % des incriminations . Le premier texte de la Consti- vaux forcés (les fers. de réclusion. minoritaires. la question centrale est celle de l'élimination de l'arbitraire et de la cruauté de certaines peines. d'une « maison » pour la détention. Ils ont plutôt cherché un système pénal rationnel. L'idée de correction va glisser par un effet «mécanique» de l'institution d'enfermement à la peine de prison. 1989. Il reste donc à légitimer le principe même de la peine de prison. au nom du peuple. tuante mentionnant une « peine» d'emprison- 1ères). la peine de tra.

192).L'installation de la prison Le Code de 1810 regroupe en un même ensemble les peines et infractions criminelles. en matière criminelle. elle ouvre la possibilité de maintien d'une forme d'enfermement non judiciaire (24) et est prévue. Ignatieff (1978) et Ramsay (1979). «version civile de la rébellion politique» selon Lascoumes et al. La transformation de l'enfermement en peine doit en effet passer par l'idée de culpabilité. p. Cela est encore plus vrai quand la propriété devient l'attribut essentiel du citoyen. gâtions entraînées par la surveillance. un des éléments consti- gravé au milieu du xvme . les travaux forcés restent la peine principale. Il conforte le recouvrement des anciennes pratiques d'enfermement par les peines d'emprisonnement correctionnel : — les mendiants. pour l'Angleterre. 34) signale que la mise (1985) montre comment ce processus s'est en détention de catégories en rupture de ban mis en place dès le xvie siècle et s'est ag. tutifs de l'inflation carcérale. sera. Or. 12 . 3. Sur le plan de la philosophie politique. spécifique de la peine de prison : V amendement. (23) Ce phénomène de criminalisation (24) Le gouvernement peut placer en dé- des pauvres et vagabonds n'est pas propre à tention celui qui ne se conforme pas aux oblila France. puisqu'il ne s'inscrit pas dans la logique du contrat social qui inspire les constituants : celui qui ne peut rendre compte de son civisme est «naturellement» coupable vis-à-vis de l'Etat (23). on évacue la question incontournable de la nature et des utilisations sociales de la prison. il n'y a donc pas de difficulté. La part des peines d'enfermement y croît. p. Par cette alchimie.Revue française de sociologie Cette idée de correction est d'autant mieux venue que la domestication de la catégorie des « pauvres valides sans travail » qui en relève au premier chef reste d'actualité. Cf. par exemple. Schnapper Schnapper (1983. dans la nouvelle configuration sociale. sont pénalisés dans des catégories qui sont rapprochées de l'association de malfaiteurs. tandis que l'enfermement criminel est réduit à une seule peine : la réclusion de cinq à dix ans dans une maison de force. à cause d'une augmentation de la matière correctionnelle. (1989. Le rapprochement de cette idée de correction avec le caractère temporaire et réversible de l'emprisonnement permet de faire apparaître une fonction nouvelle de la peine. gens sans aveu. le mendiant-vagabond est un ennemi. à partir de 1830. correctionnelles et de police. . à considérer que la détention des «mendiants-vagabonds» se transforme en la juste peine sanctionnant leur manque de civisme. pour une prison rêvée et jamais réalisée où serait enfin atteint l'idéal des fonctions de la peine. — la surveillance de haute police est instituée. vagabonds. Le code de 1810 peut être considéré comme le perfectionnement du système de pénalités mis en place en 1791. pour les constituants. En revanche.

De ce fait. (26) C'est-à-dire. pratiquement toutes les catégories de populations qui étaient auparavant susceptibles de l'enfermement «arbitraire» ordinaire se retrouvent circonscrites dans les nouvelles codifications civile et pénale et relèvent. Par ailleurs. celui des aliénés. de les réactiver en leur don. Dès le début du XIXe siècle. le Code civil de 1804 a permis de réglementer la plupart des conflits pouvant intervenir dans la sphère familiale et privée. dommages et intérêts ou frais de justice et. de la peine de mort ou de celle des travaux forcés. les biens ou l'honneur d'un individu. Napoléon tente.).). Jean-Michel Le Boulaire entre autres. cette disposition. de l'emprisonnement correctionnel. etc. Petit. d'un autre côté. d'un côté. le cas échéant. 1980) ou. Dans ce cadre. tout comme les délits d'atteinte aux bonnes mœurs et ceux concernant les écrits et les images. gation. Après avoir décrété Гех. 1976). mis «à la disposition du gouvernement pendant le temps qu'il déterminera. par la correctionnalisation de certains crimes. En effet. mendiants. gens sans aveu. etc. par l'institution d'un emprisonnement sanctionnant le non-paiement des amendes. Ils disparaîtront dans les années 1830 dicité ont un statut flou et restent dans une (cf. pour tous les crimes et délits contre la sûreté de l'Etat. les mendiants et les vagabonds sont soumis à une procédure encore plus ex- péditive puisqu'ils sont. ouvriers au chômage. sont particulièrement visés : d'une part ceux qui représentent un danger socio-politique. l'emprisonnement correctionnel se trouve élargi à des formes de criminalité «naturelle» qui justifient d'autant son caractère pénal. la prison est installée dans le judiciaire comme un pilier de l'ordre public. comme sous l'Ancien Régime. 1990). dans le premier Code. eu égard à leur conduite» (25). pratiquement toujours punis de peines d'emprisonnement. 13 . auteurs d'écrits ou d'images séditieuses. situation précaire. Le champ de la prison correctionnelle est aussi étendu. des infractions qui touchent le corps. Cela avait conduit à en correctionnaliser certaines dès 1799. après exécution de leur peine. qui sera réglementé par la loi de 1838 sous la forme d'un «placement» médical sur décision administrative (Cas- tel. les dépôts de men. par sification utilisée par Lascoumes et al. d'autre part les indisciplinés de toutes sortes (débauchés. pour reprendre la clas- tinction de la mendicité. les jurys refusant parfois de prononcer des peines estimées excessives. comme celui des enfants mineurs sous la forme de la correction paternelle (Schnapper. Avec ces codifications. — de nombreux délits ou contraventions liés à la discipline de la vie quotidienne sont créés. plus tard. Claude Faugeron. la plupart des infractions à la «morale naturelle» (26) étaient passibles. certains enfermements non pénaux sont maintenus. (1989). nant un statut proche de ce que sera la relé. souvent décrits comme des ennemis sociaux (vagabonds de la campagne. (25) Jusqu'à l'Empire. Deux groupes.

La prise en charge pénale de populations « suspectes » entraîne une utilisation de plus en plus large de la catégorie pénale de «récidive». notamment par la création. le gonflement des villes (Chevalier.Figures de la prison Avec la Révolution. verse. Dans un premier temps. Sur les ment de pensions d'Etat. utilisées comme des statistiques morales. commentée comme le symptôme d'une dégradation de la moralité publique. culmine au début de la IIP République avec la parution. fournissent une image de la récidive de plus en plus préoccupante. Même repris. 1958) et l'appauvrissement des campagnes (Hatzfeld. 14 . destinée à faciliter l'écoulement du flux d'entrée en détention correctionnelle de la «population flottante urbaine» qui en est la cible (Lévy. . qui petit à petit en vient à caractériser certains groupes sociaux. Les débuts de la IIIe République vont être délibérément anti-inflationnistes. 1989). le comité de mendicité. destinée à désencombrer les prisons de cette éternelle clientèle et à en débarrasser le territoire national. en 1880. puis celle de 1891 créant le sursis à l'emprisonnement. C'est donc la filière pénale qui est priée d'absorber les «classes dangereuses» au fur et à mesure que grandit la peur bourgeoise. du rapport rétrospectif du Compte général de la Justice criminelle (Perrot et Robert. 1986). on va chercher à rendre l'outil plus performant. par la combinaison de la criminalisation des comportements «irréductibles» et d'un processus d'aggravation de la peine par la récidive. voir Sassier (1990) et les chômeurs et système de protection des en. L'« obsession créatrice» de la récidive. fants abandonnés (Forrest. en posant les principes d'un plan général d'assistance étatique (27). le dispositif matériel doit s'amplifier et se diversifier. l'inflation carcérale du premier XIXe siècle. Les statistiques criminelles. La constitution de nouveaux réseaux est interdite. la charité ne suffira pas à endiguer le flot de misère créé par l'industrialisation naissante. Laplante (1989) pour le Québec. selon l'heureuse formule de Schnapper (1983). selon des inspirations différentes : d'un côté la loi Waldeck-Rousseau de 1885 sur la relégation des récidivistes.Revue française de sociologie 4. en 1863. par les philanthropes sur le modèle du patronage. Dans un deuxième temps. sous la Restauration. travaux publics pour «mauvais pauvres». L'inscription dans un processus pénal des comportements correspondant à ces catégories va provoquer. notamment dans le domaine de l'association ouvrière (loi Le Chapelier de juin 1791). de l'autre la loi Bérenger de 1885 instituant la libération conditionnelle. 1971). Ces modifications législatives (27) Création d'hôpitaux publics. Par ailleurs. Mais le développement même de la notion de récidive vient constamment démontrer l'incapacité du dispositif carcéral à réduire ce qui est interprété comme un développement de la criminalité. 1986). on a perdu un certain nombre d'instruments de gestion de la pauvreté (comme le réseau charitable) ou de régulation non étatique (comme les corporations). de la procédure de jugement en flagrant délit. a renvoyé du côté de la pénalisation ceux qui ne s'inscrivent pas dans la catégorie du «bon pauvre».

mais elle n'en reste pas moins la peine la plus lourde et celle dont l'effectivité est la plus certaine. 1975 .. poursuivre la transportation des relégués à mettant une certaine stabilisation politique et partir de 1940 va charger les prisons métro- sociale (cf. Au terme de ce processus. dès que la peine de prison est inventée. en Guyane sont regroupés à la fois les condamnés aux peines les plus lourdes (les travaux forcés) et tous les récidivistes faisant l'objet d'une mesure de relégation. y compris perpétuelles -jusque-là non carcérales puisque réservées aux travaux forcés (29). Il politaines d'une population difficile à gérer. si bien qu'il est devenu presque inconcevable d'envisager la prison hors de sa fonction pénale. la suppression de la peine de mort place la peine de prison au sommet de l'échelle des peines. (28) Ce reflux tendanciel est aussi à met. Pourtant. peine d'emprisonnement criminel et peine de travaux forcés sont confondues en une seule peine de réclusion criminelle. en 1981. Robert et Faugeron. 1990). somme toute récent. la prison est aujourd'hui la seule peine en matière criminelle (30).on pourrait dire reprend peu à peu. En 1960. Mais la suppression du bagne de Guyane en 1938 transfère dans la prison l'exécution des peines les plus lourdes. (29) Parallèlement. du ban- tention (Aubusson de Cavarlay et al. l'impossibilité de tre à l'actif d'une prospérité économique per. La prison est devenue pratiquement la seule figure sous laquelle la peine peut être représentée (Faugeron et al. (30) Si l'on excepte les deux peines in- cérations et la diminution des durées de dé. discours sur la prison et discours sur la fonction de la peine s'entremêlent. amorcé sous le Second Empire (28) et qui devient particulièrement sensible au tout début du XXe siècle (Barré. très rarement prononcées. 15 . nissement et de la dégradation civique. L'exclusivité actuelle de la prison dans le champ des peines lourdes pourrait expliquer ce phénomène de métonymie. Laffargue et Godefroy. si l'on songe à la figure ordinaire de la prison de l'Ancien Régime. 1986). Ce mouvement de reflux tendanciel va contribuer à dessiner un paysage pénal contrasté jusqu'au début de la deuxième guerre mondiale : sur le territoire métropolitain se recompose une prison au sein de laquelle la part de la détention provisoire a été réduite au profit de l'exécution des courtes et moyennes peines . Enfin. La question se pose alors de comprendre les raisons de ce glissement face à un dispositif carcéral dont nous venons de voir qu'il s'inscrit bien davantage dans une rationalité de sûreté et d'ordre public que dans une fonctionnalité pénale nouvelle.un rôle d'entrée dans des carrières pénales qui se déroulent pour l'essentiel ailleurs. La prison prend ainsi peu à peu . 1990). En matière correctionnelle. C'est pour la plus grande part à travers la forme carcérale que se pensent aujourd'hui les fonctions de la peine. on va voir dans la partie suivante que. Jean-Michel Le Boulaire renforcent un mouvement à la baisse des taux de détention métropolitains. famantes. se traduit par la baisse du nombre des incar. 1978). Claude Faugeron.. elle est moins fréquemment prononcée que l'amende.

Ces discours sont organisés autour de deux pôles qui s'opposent parfois assez violemment. 1975 . Sous cette opposition -et en partie parce qu'elle existe -. en conséquence. parce qu'ils se veulent les héritiers directs des principes qui auraient présidé à l'invention de la peine de prison.Revue française de sociologie II. a développé au cours des années principes pertinents de la peine de prison 1970 une théorie de la punition qui fait de (Van den Haag.la capacité de moraliser le condamné. 1976). Nous appellerons les discours qui relèvent de cette logique «réalistes» parce qu'ils prétendent se référer à un principe de réalité. dont l'invention est alors présentée comme un « progrès » qui la rend supérieure à toute autre peine .Les discours Nous distinguerons deux ordres de discours sur la prison. nous trouverons deux logiques de discours participant in fine de la même fonction de légitimation de la prison. par la dissuasion et de la neutralisation les seuls exemple. on attribue à la peine de prison . Von Hirsh. Discours idéologiques Le premier ordre de discours trouve sa rationalité dans une théorie de la peine. d'intimidation ou de neutralisation. 16 . Entre ces deux pôles se distribuent toutes sortes de discours intermédiaires. de conceptions politico-sociales des normes et des règles de la vie en société ainsi que du gouvernement des citoyens. Dans cette optique. dans le champ du pénal. on les appellera donc idéologiques puisqu'ils sont l'application. Le second pôle est caractérisé par une représentation pessimiste de l'homme. . les uns idéologiques portant sur le contenu de la peine et les autres pragmatiques sur les conditions matérielles du fonctionnement du système carcéral. cette affirmation se traduit par des propositions de réforme de la prison afin qu'elle remplisse sa mission ď amendement des condamnés. alors que le pôle «réaliste» s'intéresse davantage à la peine. Techniquement. Ces discours idéologiques pourraient suffire à nourrir un débat (31) L'école néo-réaliste américaine. Le premier pôle est caractérisé par une représentation positive de la nature humaine .Discours et cycles réformateurs 1. On attribue aux peines des fonctions traditionnelles de dissuasion. . Nous ne chercherons pas ici à les décrire de façon exhaustive . Ce sont les discours caractérisés par cette logique que nous appellerons par la suite discours «fondateurs».et à cette seule sorte de peine. la peine de prison n'est qu'une peine parmi d'autres. nous voulons seulement noter que le pôle «fondateur» correspond à des discours sur la prison. Le dispositif carcéral trouve sa légitimité dans l'accomplissement d'au moins une de ces fonctions (31).

sont avant tout appliqués. dès lors que les gestionnaires et. On ne s'étonnera donc pas qu'ils se complexifient au fur et à mesure que le sytème se différencie et qu'ils permettent des échanges entre les administrateurs et les spécialistes extérieurs . sur la matérialité du dispositif et de son fonctionnement. il faut alors avoir recours à un autre ordre de discours. On peut en distinguer deux types. arbitraire disciplinaire. hygiène insuffisante. repose sur deux thèmes : d'une part vétusté des bâtiments. l'enfermement carcéral est l'objet de critiques qui ne cesseront pas après l'invention de la peine de prison. Dans les faits. Ce discours. selon qu'ils sont produits du dehors ou du dedans de l'administration de la prison. Cependant. paru en 1777. Discours pragmatiques Cet autre ordre de discours. que nous appellerons «critique». Jean-Michel Le Boulaire théorique sur la peine de prison. par exemple. em. p. il est organisé autour des obligations instrumentales de la prison telles que les fonctions de garde et d'hôtellerie. Un second type de discours pragmatique est caractéristique des praticiens eux-mêmes . en bref impuissance à prévenir la délinquance. Ignatieff. non pénale. en bref inhumanité du dispositif. Les discours gestionnaires tendent à se présenter comme experts. Ces discours. 1 978. le titre de son ouvrage). sous forme argumentaire. les partisans de l'emprisonnement cellulaire peuvent se recruter aussi bien parmi les tenants de l'amendement (moyen d'observation du détenu et de retour de celui-ci sur lui-même) que parmi ceux de la dissuasion (c'est un régime plus dur que l'emprisonnement col- (32) Ainsi. au premier chef. promiscuité carcérale. par exemple. seuls capables de rendre compte authentique- ment de la réalité. sur les l'expression «ces peines obscures». p. Louis XVI sou. Mais ils ne peuvent fonder à eux seuls une praxéologie. que nous appellerons «gestionnaires». d'autre part contagion de l'immoralité. prisons anglaises: The state of the prisons ployée par Louis XVI pour qualifier la prison (cf. Un des haite une réforme matérielle des prisons du autres exemples parmi les plus célèbres est Royaume (voir Petit. les responsables de l'administration pénitentiaire doivent justifier leurs actions. Un premier type de discours pragmatique exprime surtout des jugements négatifs récurrents portés. Claude Faugeron. 1990.comme par exemple les médecins . dans les discours idéologiques et elles servent de trame aux politiques de réforme humaniste de la prison.. 27. lié à la réalité du dispositif carcéral. apprentissage du crime. qui fait de l'ouvrage d'Howard.. la gestion de la vie quotidienne. Ces remises en cause sont très souvent intégrées. les distinctions que nous venons de noter ne sont pas toujours aussi claires : des échanges s'opèrent entre tous les types de discours. les ressources et les coûts. Avant même la Constituante (32). 17 .qui investissent très tôt le champ pénitentiaire. est indifférent à la forme pénale de la prison et peut à la limite se passer d'une théorie de la peine. de l'extérieur. 52). ils sont amenés à prendre appui sur les discours idéologiques. Ainsi.

185). comme l'écrit B. Certains analystes de la prison se sont ainsi laissés prendre à ce piège de la confusion entre l'argument et la thèse. Appert en 1836 (cité par Petit. tout au long du XIXe siècle. 38) (33). peut être rapproché des cycles décrits par Schnapper : «L'amélioration philanthropique de la prison sans référence explicite à la récidive puis la conscience d'une aggravation de la délinquance après 1826. Ceci n'empêche pas qu'à certaines périodes l'appropriation du thème de l'emprisonnement cellulaire par une école de pensée conduise une autre à lui attribuer une valeur négative. nous ne l'utiliserons que comme prend la notion de récidive comme instru. 1983. B. «seule œuvre philanthropique d'initiative gouvernementale» qui se veut « un témoignage public de la sollicitude du roi pour les plus infortunés de ses sujets. 1980. un symbolique désaveu des geôles de la Terreur et du despotisme» (Duprat. tandis que les critiques lui concèdent des vertus d'amélioration des conditions de détention. 73) et dont une des missions explicites est l'humanisation des prisons « abandonnées pour ainsi dire à elles-mêmes depuis si longtemps». des va-et-vient entre ces discours. Pourtant. en même temps. En ce qui nous 18 . à partir de la Restauration. 2. les gestionnaires y voient à la fois un moyen d'empêcher la contamination et de gouverner la détention. Leur déroulement chronologique. la référence au discours «fondateur» philanthropique (33) Historien du droit. p. le discours philanthropique représente le discours «fondateur» sous une forme idéal-typique. 1990. Le XIXe siècle Apparu dès la première Restauration. Malgré la puissance de la Société royale. lation pénale au xixe siècle. enfin la lutte contre le récidivisme par un perfectionnement de l'emprisonnement constituent un cycle en trois temps qui se répète curieusement au-delà de 1850» (Schnapper. Il est porté par une institution unique en son genre.Revue française de sociologie lectif) . qui regroupe des représentants de l'élite politique et sociale du moment. l'indicateur d'une problématique d'échec du ment d'analyse des mouvements de la légis. la Société royale des prisons. dispositif pénal existant. les philanthropes n'ont qu'une influence assez marginale sur le dispositif carcéral. malgré le caractère quasi officiel de son travail d'enquête et de ses appels à la réforme des prisons. On examinera ensuite la façon dont ces discours se sont articulés pour une période plus récente. . p. p. et alors que celui-ci aboutit sur certains points à des propositions détaillées.Les cycles réformateurs On peut observer. Schnapper concerne.

Jean-Michel Le Boulaire va peser tout au long du siècle. Dès 1830. ce discours est fortement contesté. L'idéologie «réaliste». Ce débat s'organise autour de la notion de récidive qui oblige à s'interroger sur les résultats du système pénitentiaire. Elles donnent la priorité à la valeur punitive de l'emprisonnement. Dans les années 1840. réforme pour le coupable. par conséquent. La réalité est plus confuse. mais bien de cieux en ce qu'il ne considère que le second donner dans la société un exemple utile et point et néglige entièrement le premier. qui s'intéresse d'abord à la fonction sociale de la peine et. 182) : «M. le délit choque l'équité publique et est im- p. incarné dans notre exemple français par les philanthropes. comme l'observe Roth (1981). et non comme Toute peine qui n'est pas en harmonie avec moyen d'exemple pour la société». mais il est in. est à l'aise sur ce terrain à dominance technique. c'est l'ordre dans lequel apparaissent les discours et la façon dont leur articulation forme un cycle en trois temps qui mérite d'être noté. cherche l'adéquation entre la fonction visée et le régime de l'exécution de la peine. moins grave que le premier. Mais il est important aussi pour la "II ne s'agit que de réformer le méchant . Le système de M. parce qu'il a des conséquences moins éten- complet. Le discours «fondateur». soit par son in- pénale dans le système pénitentiaire. Ces propositions «réalistes» sont d'autant mieux reçues qu'elles arrivent dans un débat que la parution des premières statistiques criminelles exaspère. une société que celui qu'elle punit pour l'exemple fois cette réforme opérée. dont C. Plus que le contenu du débat. connu sous le nom de débat pénitentiaire. Claude Faugeron. soit qu'on en dénonce le caractère utopique. prend toujours les peines comme moyen de ble un châtiment proportionné à son crime. le criminel doit se corrige dans sa prison : voilà le second ob- rentrer dans la société". C'est ainsi que les réalistes opposent aux visées d'intervention universelle des philanthropes. 19 . c'est-à-dire à son exemplarité (Perrot. Il moral : on y parvient en infligeant au coupa. Le discours «réaliste» est second. Il y a quelque chose jet de la peine. paru en 1833. des propositions pratiques sur la façon de rendre la peine de prison suffisamment intimidante (34). Charles Lucas est vi- pas de réformer le condamné. échec «prouvé» par les chiffres de la récidive. 1984 a). illustré par la persistance des discours « critiques » et matérialisé en France par l'absence de concrétisation de la volonté réformatrice des (34) Voir Beaumont et Tocqueville (1845. On aurait tort de réduire ce débat à un conflit entre humanistes et répressifs. notamment par Beaumont et Tocqueville qui reviennent des Etats-Unis avec des contre-propositions exprimées dans Du système pénitentiaire aux Etats-Unis et de son application en France. est premier. importés des Etats-Unis et d'Angleterre. soit qu'on se recommande de l'idéal phi- lantropique. Lucas a vu toute la législation morale soit par sa rigueur. de vrai dans ce système. le débat. Le premier objet de la peine n'est dues. il se constitue en partie en réaction au discours fondateur auquel il attribue l'échec du dispositif. Il a dit : dulgence. va rapidement se cristalliser autour d'une querelle sur les modèles pratiques d'emprisonnement cellulaire. Lucas par exemple se fait l'ardent propagateur à travers sa Théorie de l'emprisonnement (1836-1838).

Dans le même temps. trouveront à se réaliser. tant ils ont été exprimés par des conceptions architecturales liés à son existence tout au long de son spécifiques . Ignatieff. à travers par exemple les colonies faut rappeler aussi que le mouvement pour pénitentiaires (cf. Le premier cycle. de façon générique. 20 . il semble que les de la prison est à peu près contemporaine de établissements pour mineurs se constituent sur des la prison elle-même. Pendant ce temps. d'un système pénitentiaire décrivons (cf. quand la Révolution de plante. La "réforme" majeurs . par ailleurs. Débat pénitentiaire et débat pénal vont s'inverser. début engagée dans une série de mécanismes (36) Ce que nous avançons ici est en d'accompagnement. 1978. Empires. L'impasse dans laquelle on se trouve autour des années 1850 met les administrateurs en position d'exprimer un discours pragmatique «gestionnaire» qui peut prétendre avoir compétence pour répondre à l'échec constaté.Revue française de sociologie philanthropes (35). que les février (1848) vint porter un coup mortel à principes défendus par les philanthropes cette réforme si laborieusement préparée». 1980. écrit dans son rapport parlementaire Etats-Unis ou Suisse) ne semble pas modifier de 1872 : «La France allait être dotée. Ils constituent de nouveaux instruments d'évaluation de la prison. le premier devenant secondaire par rapport au deuxième.un élément déterminant de la histoire. pour fondamentalement le schéma que nous la première fois. Gaillac. Il ne semble même pas être né d'un un modèle d'où dériverait celle des constat d'échec dûment établi. qui doivent en apparence contradiction avec de nombreuses analyses la corriger mais qui semblent faire partie de qui font de la question des modèles . identifié à une intention réformatrice. en France. L'ensemble de ce cycle. réformer les prisons. dans un troisième temps. dans le secteur de Foucault (1975. en fait. Il y a eu. professionnalisée et autono- misée. 236) lorsqu'il écrit: «II l'enfance. tout du moins en France.d'ailleurs en général pour peu évoquant l'histoire des prisons entre les deux de temps — dans d'autres pays (Angleterre. rationnel et logique. tout de suite. Un nouveau discours réaliste trouve matière à se (35) Le fait que des projets se réalisent (37) C'est ainsi que d'Haussonville. p. La. ne sont pas réellement expérimentés (36). à dominance idéologique. 1971 . le débat théorique se réduit à une discussion sur des modèles pratiques dont on ne peut jamais démontrer la pertinence et qui. l'administration des prisons s'est renforcée. une technologie progression de l'histoire pénitentiaire. par l'intention réformatrice première à laquelle sont agrégés tous les discours produits pendant la période (37). Il n'empêche qu'après coup l'ensemble de la période est identifié. La prison s'est trouvée dès le majeurs. les savoirs qui se constituent prennent la question du crime pour objet et s'organisent autour de revues. bavarde de la prison ». constitue le premier temps d'un second cycle. Elle en est comme le modèles que l'on n'a pas pu appliquer aux programme. 1989). son fonctionnement même. Tout se passe comme si on ne pouvait référer l'existence du dispositif carcéral qu'à l'annonce d'une réforme toujours à venir (38). Roth. s'achève à la fin des années 1840. pour en contrôler le Renouard. dès lors que. Ceci contredit le stéréotype fonctionnement n'est pas un phénomène selon lequel la législation des mineurs serait tardif. concrètement . à partir de la (38) C'est cette récurrence qu'évoque moitié du xixe siècle. Lebrun. Le débat pénitentiaire se dissout dans ce que l'on commence à dénommer la science pénitentiaire. dans lequel il tient le rôle que le discours fondateur avait joué dans le premier cycle. Notons. 1981. de sociétés savantes et de congrès internationaux. 1990).

il n'est plus opératoire : il ne conserve qu'un statut de référence morale.à peine les prisonniers de l'occupant et de Vichy libérés -. au bout du compte. et les deux autres dans la logique du délestage ou de l'évitement. mettant pour la première et dernière fois en scène tous les représentants . rappel des éléments moraux du discours fondateur et symbole d'une rupture avec le pragmatisme du Second Empire. plus ou moins confondu avec l'intention réformatrice du premier cycle. Ainsi. la libération conditionnelle et le sursis. 21 . rejoue à sa façon la pièce déjà jouée par la Société royale des prisons. Du point de vue de la gestion des prisons. La grande enquête parlementaire de 1872 sur le régime des établissements pénitentiaires est le dernier avatar. Jean-Michel Le Boulaire développer sur le terrain du débat pénal. L'impression de répétition produite par la permanence du discours critique et par la récurrence des constats d'échec et des discours de réforme cachent le fait que les deux cycles ne se composent pas de la même façon. déconsidérée et encombrée par une population rétive de détenus pour faits de collaboration. la nomme lui-même -. En fait. tentative de réactivation de la réforme annoncée par le premier cycle. Dans un contexte général de recomposition des rapports sociaux et de réforme de l'Etat (Faugeron. Rien d'étonnant à ce qu'elle accouche d'un enfant mort-né : la loi de 1875 sur les prisons cellulaires départementales. la réforme de la prison. le débat n'est plus celui des modèles pénitentiaires. Quant au discours fondateur. réunie fin 1944 par Paul Amor. Claude Faugeron. il est à la fois politique et pénal (39). la commission de réforme.des différents ordres de discours. Le discours réaliste se réorganise autour de solutions pénales qui apportent une réponse « réductionniste » au problème pénitentiaire : la fin du second cycle est marquée par les trois lois sur la relégation. la législation sur le chômage publique voient la mise en place d'autres ou l'autorisation du syndicalisme).ou leurs héritiers . la première est dans la logique du débarras . il est urgent de remettre en état une administration pénitentiaire durement affectée par les années de guerre. du débat sur la réforme de la prison. les débuts de la IIIe Ré. pour le XIXe siècle français. nouveau directeur de l'administration pénitentiaire. La solution pénale réductionniste intervient lorsque toute la gamme a été jouée et la totalité des deux cycles parcourue. Le premier cycle est pour l'essentiel celui des discours idéologiques sur la nature de la peine de prison. Elle a un caractère encyclopédique. Le premier (39) En même temps que le système pé. La réforme pénitentiaire de la Libération A la Libération . mais bien la réforme de la peine. modalités de traitement du désordre social nal est réorganisé. la réponse à l'échec de la prison n'est pas. (par exemple. alors que le second est celui des discours sur le fonctionnement du dispositif carcéral ou sur son adaptation aux préoccupations pénales. qui est opposé à cette loi. 1991 a).ainsi que С Lucas.

La figure qui se met en place dès la Libération est explicite dans les écrits du principal inspirateur de la réforme de 1945. lée. du plus pénible (l'isolement) au plus léger (la semi-liberté). l'éducateur. la progression des régimes. Cette progression est complétée par un tutorat post-pénal sous la forme du patronage des libérés. Nécessité d'autant plus pressante que le système des prisons françaises est en recomposition : il récupère les bagnards et les relégués tout en perdant une partie de la gestion de l'enfermement des mineurs (40). Pendant la période qui s'étend de 1944 à 1958. permet à la fois de montrer la récompense et. une fois de plus. La première correspond à la prééminence du discours sur la peine de prison. mélange de confesseur laïque et de maître d'école (41). La technologie pénitentiaire pensée par P. différents types de discours . 22 . P. par la classification des détenus selon un double critère de perversité et d'amendabilité. présent aux côtés du condamné. mineurs à la direction de l'Education surveil. ne s'intéresse qu'à la prison pour peine. Cannât (1942 et 1949) : le but de la peine est de profiter de l'état de souffrance de l'enfermé pour parvenir à son amendement. dans un syncrétisme qui regroupe.reprenant des solutions déjà expérimentées en France ou à l'étranger. en cas de rechute. Tout se passe comme si l'urgence d'une relégitimation du système pénitentiaire avait rendu nécessaire une répétition du discours fondateur. Cannât s'appuie sur un intervenant privilégié. Alors que l'enfermement est massivement utilisé pour des raisons d'ordre public. On peut repérer trois séquences qui se recouvrent plus ou moins. il faut remarquer que le discours réformateur. les éléments identifiés tout au long du XIXe siècle. mais organise différemment. voir Forsythe (1987). il s'y prépare un pragmatisme qui va aboutir à la reprise de solutions réductionnistes caractéristiques de la troisième séquence. Aussi bien dans ses principes que dans sa technologie. de lui donner l'exemple et de compléter son éducation morale en s' appuyant sur les vertus conjuguées du travail et de l'instruction qui doivent permettre l'apprentissage des «bonnes» habitudes. Cannât reprend l'utopie philanthropique de la première Restauration.vont se superposer. chargé de recueillir les remords du détenu.Revue française de sociologie des «principes» émis par la commission en mai 1945 précise : «La peine privative de liberté a pour but essentiel l'amendement et le reclassement social du condamné». classification des condamnés et mise en œuvre de techniques de (40) Les ordonnances de 1945 confient la (41) Sur la dualité historique des tech- gestion des établissements spécialisés pour niques d'amendement entre religion et laïcité. La prison ne garde que la part pénale stricto sensu. P. remise en forme dans les années 1830 par C. Lucas : affirmation de la perfectibilité de l'être humain. La deuxième confronte cette conception de la peine à l'obstination des faits. les risques et de lutter contre la contamination des moins endurcis.

Mais. tion du dispositif. Il faudrait cependant se garder de réduire la réforme de 1945 à l'application d'un modèle pénologique obsolète. Il se développe parallèlement une organisation pratique beaucoup plus contemporaine. le premier xixe siècle tration essaiera d'en étendre le principe aux s'était surtout caractérisé par une rationalisa- relégués. Il en est ainsi. (42) Cette expression caractéristique de (45) L'habillage théorique auquel Cannât la statistique morale du xixe siècle. les idées développées ultérieurement n'y sont présentes que de façon auxiliaire (45). dans un autre ordre. (Saleilles notamment et l'école de la défense sons départementales inspiré par la Société sociale) ne doit pas faire illusion : il ne fait royale des prisons. expériences de formation professionnelle (Gilquin. d'aménagements qui accompagnent les évolutions extérieures et tentent de répondre dans l'ordre de la gestion à la critique toujours renouvelée de l'archaïsme de la condition pénitentiaire. L'« humanisme» de la réforme pénitentiaire de 1945 réside bien davantage dans ces aménagements que dans le système des prisons réformées lui-même. pour l'essentiel. oubliant la réflexion sur (43) Moins d'une dizaine d'établisse. Il s'agit là. (46) De même. 23 . dont la gestion a reposé (44) Illustrée par exemple par la remise essentiellement sur le travail pénal (Petit. plus spécifique de la prison. est reprise telle quelle par que leur emprunter des arguments à l'appui P. Le ré. 1951). argument qui justifie la mise en place d'un système de prisons réformées (43) et la réactivation de l'emprisonnement cellulaire sous sa forme prophylactique (44). l'état dangereux et la proposition de césure ments pour peine sont «réformés». répondant à la fois à des nécessités de gestion pénitentiaire et à des préoccupations d'humanisation des conditions de vie carcérale : création d'un service social et d'un service médical. déjà pré. procède à partir d'auteurs postérieurs à Lucas sente en 1819 dans le règlement sur les pri. par exemple. qui constituent l'essentiel de gime progressif y est appliqué aux l'apport de la défense sociale. condamnés aux travaux forcés. Cannât. Jean-Michel Le Boulaire réforme morale selon une « comptabilité morale » (42) destinée à mesurer l'amendement du coupable. du thème de la récidive. A ces emprunts qui s'appuient. Claude Faugeron. 1990) et une tentative. Le discours de la réforme morale selon Cannât. sur une même inspiration chrétienne et une même confiance en la puissance de l'Etat se superposent bien sûr chez Cannât un certain nombre de thèmes postérieurs aux philanthropes. en usage de la cagoule dans les maisons d'ar. de réglementation et d'humanisation des conditions de détention. la création d'établissements spécialisés et la centralisation de l'affectation des détenus marquent une volonté de réorganisation fonctionnelle du système existant (46). la réorganisation du travail pénal. à des degrés divers. les références du système de pensée de Canat sont issues du premier XIXe siècle . 1956). Amor (1946). L'adminis. de sa thèse première. d'origine philanthro- rêt cellulaires (cf. somme toute. extension aux détenus de certaines garanties sociales. du procès pénal. emblématique de ce qu'on appelle désormais la réforme pénitentiaire. pique. constitue un nouveau discours «fondateur» qui ouvre un cycle pour la période qui suit la deuxième guerre mondiale.

les responsables de l'administration pénitentiaire développent un discours de plus en plus clairement réduc- tionniste. blissements pour jeunes. mode de sursis accompagné d'une mise à blissements réformés rejoindront le lot des l'épreuve. rentabilité. Les éta. seul rescapé d'une nance en 1958 provient de la résistance des tentative tardive de transférer le régime pro. on de probation est décidée en 1950. Le code de procédure pénale de 1958 entérine les évolutions amorcées au début de la décennie en instituant le sursis avec mise à l'épreuve. en fixant les conditions de fonctionnement du milieu ouvert et en formalisant des procédures d'individualisation des peines. que la pratique va s'infléchir vers un réductionnisme visant à transférer l'exécution des plus courtes peines de la prison vers le milieu ouvert. et qui seraient très probablement intervenues de la même façon. (50) On peut trouver dès 1954. C'est donc à partir des analyses récemment renouvelées. La guerre d'Algérie précipite le processus d'achèvement du cycle. adaptation au contexte social. depuis la fin de ce siècle. 1988). Dès 1952.Revue française de sociologie Très rapidement. la marque de l'aban- cite les responsables de l'administration à don de l'utopie de l'amendement. en 1950 à Paris. entre autres par les tenants de l'école de la défense sociale sur l'individualisation des peines et sur les modalités d'exécution des courtes peines. notamment par la création (47) Dès 1947. De plus. Les ingrédients sont en place pour un débat entre tenants du discours fondateur et réalistes. humanisation. les difficultés rencontrées dans la gestion ordinaire. mais qui reste couvert par le discours fondateur que l'on continue à mettre sur le devant de la scène. projet de loi et sa promulgation par ordon- à l'exception de Muret. Germain. le débat pénitentiaire est soumis au débat pénal. certains éléments issus de l'école de la défense sociale existent déjà dans la législation des mineurs. il faut restreindre les am. sous sa forme anglo-saxonne de probation (Amor. Pour les majeurs. gués (Faugeron et Le Boulaire. directeur de l'admi- IIe Congrès international de criminologie in. juristes classiques au sein de l'Assemblée gressif des établissements réformés aux éta.. Les réalisations répondent à des rationalités pratiques (par exemple. savants. les premiers doutes sur les performances du modèle réformé (47) et la perspective de son coût financier. 24 .. du article de C. rendre compte de leurs opérations en termes bitions d'application de ce modèle aux relé. s'aperçoit rapidement qu'ils sont mal adaptés l'administration pénitentiaire est à l'origine aux forçats les plus difficiles. que l'on doit d'un projet de loi instituant un nouveau renvoyer dans des prisons ordinaires. En fait. nationale. l'idée du sursis à l'emprisonnement avec mise à l'épreuve est présente en 1946. mais ce processus a démarré dès que le discours fondateur n'a plus été que le camouflage d'un discours pragmatique (50). Le décalage entre le dépôt du établissements communs dès les années 1960. modernisation. 1946 et 1948).) sans rapport avec les objectifs fixés à la peine. conduisent à la recherche de modèles alternatifs. En ce (49) La première expérience prétorienne qui concerne les établissements réformés. Dès le début des années 1950 (49). Mais il n'aura pas lieu : la discussion sur les modèles d'enfermement s'est épuisée au XIXe. nistration pénitentiaire. dans un (48) La tenue. combinés avec la reprise des activités savantes nationales et internationales (48).

En fait. pendant la décennie 1960. toute la période est présentée comme celle de la « réforme » et le code de procédure pénale comme l'aboutissement logique du discours fondateur à peine corrigé. mais de transférer du détenu au système l'objectif de moralisation annoncé. lui aussi non prévu bien que lié en grande partie à l'évolution démographique et face auquel l'administration se sent mal armée : celui de l'augmentation des jeunes détenus. le malaise se généralise : inflation carcérale persistante. Nous laisserons de côté. Dans ce contexte. Il marque symboliquement la fin d'un cycle qui. Le discours fondateur s'y réinvestit autour de la notion du traitement psycho-social de la petite délinquance. de prévention. Avec la guerre d'Algérie et ses suites. s'il est composé de façon plus complexe que le premier cycle du XIXe siècle. Ce faisant. issu de modèles extérieurs. mécontentement des personnels et agitation des détenus (Faugeron. la question de la composition et des limites temporelles du cycle suivant. En ce sens. elle est avant tout une réplique aux mouvements de révolte des détenus (51) Seyler (1980) montre la façon dont la «réforme» de 1975 ne parvient pas à se substituer à celle de 1945 dans le discours de référence des personnels pénitentiaires. contre toute attente. c'est-à-dire de l'effet produit par la mise en détention. la question de la fonction de la peine ne peut plus être à l'ordre du jour dans des détentions saturées et agitées par des organisations politiques telles que le fln (Haroun. Claude Faugeron. 25 . la mise en place de nouveaux dispositifs d'aide sociale facilite le glissement des discours idéologiques du thème de la prison - rêvée sur le mode utopique de la correction pénale par les philanthropes - vers celui du travail social. un nouveau discours individualisant se développe. la nouvelle loi vient légitimer l'existence du dispositif d'enfermement que l'on pense désormais réservé aux longues peines. 1986) puis l'OAS. Dès lors se pose moins la question de la fonction de la peine que celle de la fonction de l'incarcération. 1991 b). commencée en 1956. Tout se passe comme si la fonction du discours fondateur n'était pas de justifier l'implantation de dispositifs cohérents avec ce qu'il annonce. notamment en matière d'action sociale et. Quoi qu'il en soit. se poursuit. la création de la nouvelle peine du sursis avec mise à l'épreuve et l'institution des juges de l'application des peines entraînent la constitution par l'administration pénitentiaire d'un nouvel espace de gestion de la peine : le milieu ouvert. Au début des années 1970. Si le discours fondateur ne peut plus trouver son efficacité symbolique dans la prison. pour l'instant. en ce qui concerne les jeunes. La reprise de l'inflation carcérale. Un nouveau problème se pose. le discours réaliste va s'y substituer en partie sur le thème de la fonction sécuritaire de la prison. Jean-Michel Le Boulaire de la fonction de juge de l'application des peines. La «réforme» de 1975 a peu de contenu idéologique (51) . un nouveau discours réaliste peut se redéployer dans le milieu fermé. n'en joue pas moins le même rôle dans la mise en place d'un second cycle : tous les ordres de discours se retrouvent rangés sous la bannière d'un discours réformateur.

1989) pour connu les deux systèmes juridiques. cette nouvelle peine. L'événement de la Révolution permet de dater l'invention de la peine de prison en France. ne cesse pas après l'invention de la peine de prison. En fait. élaborées à partir de 1955. celle des sociétés démocratiques telles qu'elles se sont constituées en Europe et aux Etats-Unis aux XVIIIe et XIXe siècles. rééd. On doit remarquer que cette peine est calquée sur des dispositifs ordinaires de traitement social du chômage. Cette forme de remise en cause «ordinaire». * * * Quelles leçons tirer de ce survol de deux siècles d'histoire pénitentiaire? En toile de fond de la discussion sur les prisons. on trouve une première source d'illégitimité : la critique constante du dispositif matériel et de son organisation. destinée à limiter l'usage des courtes peines de prison. Ignatieff (1978. Cet équilibre. d'autant plus instructifs que le Québec a (53) Cf. car elle est liée à une forme politique. conti- l'Angleterre. ce qui paraît confirmer le glissement du pénal vers le social. nental et anglo-saxon. Mais elle a évolué de façon assez comparable dans les pays à forme socio-politique analogue (53). afin que soit maintenu un fragile équilibre entre les conditions de vie à l'intérieur des prisons et celles de l'extérieur. On assiste d'une part à une réactivation du discours fondateur à travers le symbole d'aménagements humanistes de la prison et d'autre part à la recherche de nouvelles solutions réductionnistes. La plus spectaculaire de ces solutions est la peine de travail d'intérêt général votée en 1983. Ces deux derniers ouvrages sont de I'onu. Les réponses sont d'ordre technique et gestionnaire. aboutit.Revue française de sociologie et de protestation des surveillants. Giscard d'Estaing conduit à chercher à nouveau un mode d'emploi de la prison. comme nous l'avons vu pour le sursis avec mise à l'épreuve. Roth (1981) pour la Suisse. le rapport de l'individu à l'Etat se transforme au cours de ces deux siècles. sur laquelle s'appuient la plupart des réformateurs. Dans ces sociétés. indispensable au maintien de l'ordre interne aux détentions qui ne peut reposer uniquement sur l'usage de la force. permet également de répondre à l'obligation morale d'un minimum de respect des règles ordinaires de la vie sociale (52). Fecteau (1983) et Laplante (1989) pour le 26 . Les pratiques arbitraires . le souci de rompre avec le discours sécuritaire développé pendant la deuxième partie du septennat de V. 1988). elles procèdent d'ajustements constants commandés par les évolutions économiques et sociales extérieures. à réaffirmer la double légitimité d'une prison théoriquement réservée aux condamnés les plus lourdement sanctionnés et d'un milieu ouvert justifié par la prise en charge d'une peine «éducative» (Rugo.parmi lesquelles l'enfermement non justifié par une pro- (52) Voir par exemple les règles minima Québec. Au moment du changement politique de 1981. La deuxième source d'illégitimité est plus fondamentale.

comme nous l'avons montré plus haut : d'un côté la prison est instituée comme lieu d'exécution de la peine. au moment de la prohibition de l'arbitraire. Jean-Michel Le Boulaire cédure légale . en particulier dans les périodes de désordres politiques ou sociaux. Bref. même lorsqu'ils ne sont plus actifs. La question devient alors : pourquoi explique-t-on habituellement la création de la peine de prison par des raisons que les constituants eux- même n'avancent pas? Pourquoi vouloir la justifier par un souci progressiste ou. temps forts de réaffirmation de principes antérieurement mis à mal et de reconstruction d'une légitimité sociale. mais bien plus vise le «bien» du condamné à travers son amendement? Notre thèse est que ce discours sur les origines de la prison pour peine est nécessaire à la jonction du juridique et du correctif. cette reconstruction constitue ce que nous appellerions volontiers le mythe fondateur de la prison pour peine. une tentative du même ordre. dans l'ordre du pénal. Nous avons pu observer qu'en France les discours que nous avons appelés fondateurs étaient fortement présents aux deux périodes de la Restauration et de la Libération. Le recours au symbole permet la transformation du lieu de sûreté en instrument bénéfique. la prison conserve . Opération facilitée par le fait que la notion d'enfermement de correction existe déjà et que la mise au travail des pauvres valides en est le principe. Cette notion est d'ailleurs reprise par la terminologie juridique sous la forme de la justice et de la prison correctionnelles. toujours soupçonné d'arbitraire) en bien (la «bonne» peine de prison). que les besoins d'un enfermement lié à la disciplinarisation de populations flottantes demeurent et même parfois augmentent considérablement. Ils continuent de servir de référence. c'est-à-dire par la recherche d'une «bonne» peine qui non seulement veut se substituer à des châtiments cruels ou inutiles. par une rationalité moralement acceptable.sa fonction pratique d'enfermement de sûreté. à notre avis. Les discours fondateurs participent. malgré le leurre de la pénalité. En France. c'est-à-dire à la reconstruction dans l'ordre moral d'une préoccupation socio-politique (54).deviennent théoriquement prohibées. Claude Faugeron. comme une sorte ď arrière-plan moral indispensable à Г auto-justification de ceux qui gèrent le système ou encore comme un contre-type (54) Les théories de la défense sociale sont.élargit ? . dans tous ces pays. Or. à tout le moins. de l'autre certains comportements sont pénalisés ou surpénalisés. Le mythe fondateur permet alors de nourrir les entreprises de légitimation nécessaires à la reconstruction dans l'ordre moral de la fonction de sûreté. C'est ce mythe qui permet de transformer le mal (l'enfermement de sûreté. 27 . grâce à l'invention de la peine de prison. risque toujours de donner à voir la réalité illégitime de la sûreté. Mais la pratique de l'enfermement carcéral. La rupture est purement symbolique car. le maintien du dispositif carcéral permettant de contenir des populations estimées dangereuses se fait en deux temps. de cette reconstruction. on observe.

sonnels trouve une bonne illustration dans les <59) Voir Par exemple Faugeron et Tour- nier (1990). en le mythifiant.). Ainsi peut-on. mais. En regard. Les responsables de la politique pénale restent à la recherche de solutions de délestage qui puissent au mieux être comprises par l'opinion publique. voir notamment chez Car- (56) Ce soupçon de résistance est d'au. 103). comme le montrent à la fois l'examen des pra- (55) C'est ainsi que les mouvements de relations entre le ministre R. car la prison reste pour l'essentiel un dispositif destiné à répondre à des problèmes sociaux que l'on ne sait résoudre d'une autre façon. au discours fondateur. les difficultés permanentes de gestion d'un enfermement qui ne peut pas dire son nom conduisent à chercher dans le pénal des solutions réductionnistes. lier ^1989) la reconstruction caricaturalement tant plus fort dans les moments de réactiva. s'appuient simultanément sur un (57) Comme d'Haussonville attribuait dénigrement de la réforme et sur une reven. tement politique. Mais le débat est tronqué. reconstruire l'histoire pénitentiaire autour d'un affrontement entre «bons» et «méchants». en contrecoup. Cf. puis du milieu ouvert vers l'action sociale. Pinatel 1991a. Le lobby pénitentiaire. «C'est la Philanthropie de Paris qui nous Dans un système d'interprétation plus direc- tue» (Perrot. ensuite vers les diverses formes de politiques publiques de traitement de la pauvreté et du chômage. entre ce soupçon (exprimé par exemple dans (58> C'est le nothing works (Cf. 300 sq. Il reste que la production de la prison ne peut jamais être décrite qu'en termes négatifs (58). dichotomique de l'histoire pénitentiaire comme tion du discours fondateur. 1984b. participe encore du processus de légitimation de la prison en lui réservant une fonction strictement pénale. La confrontation une lutte entre bons et méchants acteurs. la déclaration d'un (1973) attribue l'échec de la réforme de 1945 gardien rapportée par Tocqueville en 1830 : au déclenchement de la guerre d'Algérie. nées 1950. il fait peser sur les personnels de surveillance un soupçon permanent de résistance à tout changement (56). C'est le rôle du discours réaliste. p. 1975) des recherches sations regroupées dans la Cosype en 1982) évaluatives nord-américaines qui a en grande et les réactions qu'il fait naître chez les per. Le glissement des discours. permettant de justifier l'incapacité du dispositif à être ce qu'on aurait voulu qu'il fût (57). Partie conduit a la réaction néo-réaliste. Au XXe siècle les solutions réductionnistes ont montré leurs limites : l'inflation carcérale est aujourd'hui loin d'être jugulée (59). Peu à peu. rédigé par les organi. 28 . tion de février 1848 (voir note 37). pp. fussent-ils extérieurs. Badinter et les revendication des surveillants. Martinson et Wilks. une rhétorique «réformatrice» du bien et du mal se substitue. qu'il s'agisse d'acteurs ou d'événements. dans les an.Revue française de sociologie à combattre (55). de part et d'autre. à partir de la prison. personnels pénitentiaires de 1982 à 1986. au moins ne pas être prétexte à un débat politique inopportun. Lorsque ces modèles eux-mêmes s'avèrent inopérants. visant à réattribuer une fonction pénale à la prison. l'échec de la première réforme à la Révolu- dication d'en être partie prenante (Faugeron. Lipton. l'échec récurrent des réformateurs permet aux pragmatiques d'échapper à la responsabilité finale de la gestion du dispositif. Sa légitimité doit donc être réaffirmée par l'élaboration de modèles plus ou moins concurrents.

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