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TRIOMPHE

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PARADOXES DE LACAN

Ce que vous apprend une analyse ne s’acquiert par nulle autre voie, ni par l’enseignement, ni par aucun autre exercice spirituel. Sinon, à quoi bon? Est-ce à dire que ce savoir, il faut le taire ? Si particulier qu’il soit à chacun, n’y aurait-il pas moyen de l’enseigner, d’en faire au moins passer les principes, et quelques conséquences? Lacan s’est posé la question, il y a répondu de plus d’un style. Dans son Séminaire, il argumente à son aise. Dans ses Ecrits, il veut démon­ trer, et tourmente la lettre à plaisir. Mais il y a aussi ses conférences, ses entretiens, ses impromptus. Là, tout va plus vite. Il s’agit de surprendre les opinions pour mieux les séduire. C’est ce que nous appelons ses Paradoxes. Qui parle ? Un maître de sagesse, mais d’une sagesse sans résignation, une anti-sagesse, sarcastique, sar- donique. Chacun est libre de s’en faire une conduite à son idée. Cette série, d’abord consacrée à des inédits, publiera ensuite des morceaux choisis de l’œuvre.

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© Éditions du Seuil,janvier 2005

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intellectuelle.

i l l e r

Les deux pièces ici réunies, dont j'a i choisi le titre et établi le text e, ressortissent à l'œuvre oral de Lacan.

Le «Discours aux catholiques» comprend les deux conférences prononcées les 9 et 10 mars 1960 à Bruxelles, à l'invitation de la Faculté universitaire Saint-Louis, et annoncées comme des «leçonspubliques». Lacan s'y réfère aux chapitres XIII et X IV du Séminaire L'Éthique de la

psychanalyse. «Le triomphe de la religion»provient d'une «confé- rence de p resstenue à Rom e le 2 9 octobre 1974, au Centre culturelf rançais, à l'occasion d 'un congrès. L acan était interrogé par desjournalistes italiens.

On trouvera en fin bibliographiques.

de volume quelques indications

Jacques-Alain Miller

Discours aux catholiques

Annonce

L a perspective ouverte par Freud sur la déter­ mination par l’inconscient de l’homme en sa conduite a touché presque tout le champ de notre culture. Se rétrécira-t-elle dans la pratique analytique aux idéaux d’une normalisation, curieux à suivre dans leur diffusion vulgaire ? On sait que le DrJacques Lacan propose à la communauté des psychanalystes l’épreuve d’un enseignement fort exigeant sur les principes de leur action. Au séminaire où il a formé une élite de praticiens et qu’il conduit depuis sept ans dans le service du PrJean Delay, il en est venu cette année aux incidences morales du freudisme, croyant devoir passer outre l’abri d’un faux objectivisme pour présenter objecti­ vement l’action à quoi il a voué sa vie. Il tient en effet qu’une telle présentation est d’intérêt public, et d’autant plus que cette

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action se juge au privé. Ainsi se risque-t-il aujourd’hui à introduire un auditoire non formé à une visée qui va à son cœur même. Si

le DrJacques Lacan ne pense pas qu’on puisse abandonner aux seuls religieux l’appareil de dogmes où se motive le précepte chrétien de notre morale, comportant primauté de l’amour et sens du prochain, on verra peut-être non sans surprise que Freud ici articule la question à sa véritable hauteur, et bien au-delà des pré­ jugés que lui impute une phénoménologie parfois présomptueuse en ses critiques. D ’où les sous-titres que nous a livrés le DrJacques Lacan, pour ses deux conférences, sous réserve de sa liberté d’adaptation immédiate :

I. — Freud, concernant la morale, fa it le poids correctement. II. — La psychanalyse est-elle constituante pour une éthique qui serait celle que notre temps nécessite ?

Le philosophe y trouvera peut-être à recti­ fier la position traditionnelle de l’hédonisme, l’homme du sentiment à limiter son étude du bonheur, l’homme du devoir à faire retour sur les illusions de l’altruisme, le libertin même à reconnaître la voix du Père dans les comman-

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dements que sa Mort laisse intacts, le spirituel à resituer la Chose autour de quoi tourne la nostalgie du désir.

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Freud, concernant la morale, fait le poids correctement

Mesdames, Messieurs,

Quand Monsieur le chanoineVan Camp est venu me demander, avec les formes de cour­ toisie raffinée qui sont les siennes, de parler à l’Université Saint-Louis de quelque chose qui serait en rapport avec mon enseignement,je ne trouvai, mon Dieu, rien de plus simple que de dire que je parlerai du sujet même que j ’avais choisi pour l’année qui commençait — nous étions alors en octobre — , à savoir l’éthique de

la psychanalyse. Je répète ici ces circonstances, ces conditions de choix, pour éviter, en somme, quelques mal­ entendus. Quand on vient entendre un psy­ chanalyste, on s’attend en effet à entendre une

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fois de plus un plaidoyer pour cette chose discutée qu’est la psychanalyse, ou encore quelques aperçus sur ses vertus, qui sont évi­ demment, en principe, comme chacun sait, de l’ordre thérapeutique. C ’est précisément ce que je ne ferai pas ce soir. Je me trouve donc dans la position difficile de devoir vous mettre à peu près au médium de ce que j ’ai choisi cette année de traiter pour un auditoire forcément plus formé à cette recherche que vous ne pouvez l’être — quel que soit l’attrait, l’attention que je vois mar­ qués sur tous ces visages qui m’écoutent — puisque ceux qui me suivent, me suivent depuis, disons, sept ou huit ans. Mon enseignement de cette année est donc précisément focalisé sur le thème, plutôt évité en général, des incidences éthiques de la psychanalyse, de la morale que celle-ci peut suggérer, présupposer, contenir, et, peut-être, d’un pas en avant, grande audace, qu’elle nous permettrait de faire concernant le domaine moral.

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À vrai dire, celui qui vous parle est entré

dans la psychanalyse assez tard pour avoir aupa­ ravant tenté — ma foi, comme tout un chacun de formé, d’éduqué — de s’orienter dans le domaine de la question éthique, j ’entends théoriquement, si ce n’est peut-être aussi, mon Dieu, par quelques-unes de ces expériences qu’on appelle de jeunesse. Mais enfin, il est déjà dans la psychanalyse depuis assez longtemps pour pouvoir dire qu’il aura passé bientôt la moitié de sa vie à écouter des vies, qui se racontent, qui s’avouent. Il écoute. J ’écoute. De ces vies que, depuis près de quatre septénaires, j ’écoute donc s’avouer devant moi, je ne suis rien pour peser le mérite. Et l’une des fins du silence qui consti­ tue la règle de mon écoute est justement de

taire l’amour. Je ne trahirai donc pas leurs secrets triviaux et sans pareils. Mais il est quelque chose dont je voudrais témoigner.

cette place que j ’occupe et où je souhaite

qu’achève de se consumer ma vie, c’est ceci qui restera palpitant après moi,je crois, comme

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un déchet à la place que j ’aurai occupée. Ce dont il s’agit est une interrogation, innocente si je puis dire, ou même un scandale, qui se formule à peu près ainsi. Ces hommes, ces voisins, bons et commodes, qui sont jetés dans cette affaire à laquelle la tra­ dition a donné des noms divers, dont celui d’existence est le dernier venu dans la philo­ sophie, dans cette affaire d’existence dont nous dirons que ce qu’elle a de boiteux est bien ce qui reste le plus avéré, ces hommes, supports tous et chacun d’un certain savoir ou supportés par lui — comment se fait-il que ces hommes, les uns comme les autres, s’abandonnent jus­ qu’à être en proie à la capture de ces mirages par quoi leur vie, gaspillant l’occasion, laisse fuir leur essence, par quoi leur passion estjouée, par quoi leur être, au meilleur cas, n’atteint qu’à ce peu de réalité qui ne s’affirme que de n’avoir jamais été que déçu? Voilà ce que me donne mon expérience. Voici la question que je lègue sur le sujet de l’éthique, et où je rassemble ce qui, à moi, psy­ chanalyste, fait en cette affaire ma passion. Oui, je le sais, selon la formule de Hegel, tout ce qui est réel est rationnel. Mais je suis de

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ceux qui pensent que la réciproque n’est pas à décrier — que tout ce qui est rationnel est réel. Il n ’y a qu’un petit malheur, c’est que je vois la plupart de ceux qui sont pris entre l’un et l’autre, le rationnel et le réel, ignorer ce rassurant accord. Irais-je à dire que c’est de la faute de ceux qui raisonnent? Une des plus inquiétantes applications de cette fameuse réciproque, c’est que ce qu’enseignent les pro­ fesseurs est réel et a comme tel des effets autant qu’aucun réel, des effets interminables, indéter­ minables, même si cet enseignement est faux. Voilà ce sur quoi je m’interroge. Accompagnant l’élan d’un de mes patients vers un peu de réel, avec lui je dérape sur ce que j ’appellerai le credo de bêtises dont on ne sait si la psychologie contemporaine est le modèle ou la caricature. À savoir, le moi, consi­ déré comme fonction de synthèse à la fois et d’intégration — la conscience, considérée comme l’achèvement de la vie — l’évolution, considérée comme la voie par où advient l’univers de la conscience — l’application catégorique de ce postulat au développement psychologique de l’individu — la notion de conduite, appliquée de façon unitaire pour

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décomposer jusqu’à la niaiserie tout drama- tisme de la vie humaine. Tout va à camoufler ceci, que rien dans la vie concrète d’un seul individu ne permet de fonder l’idée qu’une telle finalité la conduise, qui la mènerait, par les voies d’une conscience progressive de soi que soutiendrait un développement naturel, à l’ac­ cord avec soi ainsi qu’au suffrage du monde d’où son bonheur dépend. Non que je ne reconnaisse aucune efficace au fatras qui se concrétise, de successions col­ lectives d’expérimentations enfin correctives, sous le chef de la psychologie moderne. Il y a là des formes allégées de suggestion, si l’on peut dire, qui ne sont pas sans effet, et qui peu­ vent trouver d’intéressantes applications dans le champ du conformisme, voire de l’exploitation sociale. Le malheur, c’est que ce registre, je le vois sans prise sur une impuissance qui ne fait que s’accroître à mesure que nous avons plus l’occasion de mettre en œuvre lesdits effets. Impuissance toujours plus grande de l’homme à rejoindre son propre désir, impuissance qui peut aller jusqu’à ce qu’il en perde le déclen­ chement charnel. Celui-ci même restant dis­ ponible, cet homme pourtant ne sait plus à son

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désir trouver son objet, et ne rencontre plus que malheur en sa recherche, qu’il vit dans une angoisse qui rétrécit toujours plus ce que l’on pourrait appeler sa chance inventive. Ce qui se passe ici dans les ténèbres a été par Freud subitement éclairé au niveau de la névrose. A cette irruption de la découverte dans le sous-sol a correspondu l’avènement d’une vérité. Celle-ci concerne le désir.

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Le désir n’est pas chose simple. Il n’est ni élémentaire, ni animal, ni spécialement infé­ rieur. Il est la résultante, la composition, le complexe de toute une articulation dont je me suis efforcé de démontrer le caractère décisif dans l’avant-dernier terme de mon enseigne­ ment — de ce que je dis là où je ne me tais point— et il faudra bien peut-être que je vous dise à un moment pourquoi je le fais. Le caractère décisifdu désir, ce n’est pas seu­ lement d’être plein de sens, ce n’est pas d’être archétype. Pour vous donner un sondage rapide, je dirai que le désir ne représente pas une exten­ sion de la psychologie dite compréhensive, ni

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un retour à un naturalisme micro-macro­ cosmique, à la conception ionienne de la connaissance, ni non plus la reproduction figu­ rative d’expériences concrètes primaires, comme l’articule de nos jours une psychanalyse dite génétique, arrivant à cette notion simpliste de confondre la progression d’où s’engendre le symptôme avec la régression du chemin théra­ peutique, pour aboutir à une sorte de rapport- gigogne s’enveloppant soi-même autour d’une stéréotypie de frustration dans le rapport d’appui qui lie l’enfant à la mère. Tout cela n’est que semblant et source d’er­ reur. Le désir en tant qu’il apparaît chez Freud comme un objet nouveau pour la réflexion éthique, est à resituer dans l’intention de celui-ci. Le propre de l’inconscient freudien est d’être traduisible — même là où il ne peut être traduit, c’est-à-dire en un certain point radical du symptôme, nommément du symptôme hystérique, qui est de la nature de l’indéchif- fré, donc du déchiffrable, c’est-à-dire là où le symptôme n’est représenté dans l’incons­ cient que de se prêter à la fonction de ce qui se traduit.

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Ce qui se traduit, c’est ce que l’on appelle techniquement le signifiant. C ’est un élément qui présente ces deux dimensions, d’être lié syn­ chroniquement à une batterie d’autres éléments qui lui sont substituables, et, d’autre part, d’être disponible pour un usage diachronique, c’est- à-dire la constitution d’une chaîne signifiante. Il y a en effet dans l’inconscient des choses signifiantes qui se répètent, et qui courent constamment à l’insu du sujet. C ’est là quelque chose de semblable à ce que je voyais tout à l’heure en me rendant dans cette salle, à savoir ces bandes publicitaires lumineuses glissant au fronton de nos édifices. Ce qui les rend inté­ ressantes pour le clinicien, c’est que, dans des circonstances propices, elles trouvent à se four­ rer dans ce qui est foncièrement de la même nature qu’elles, notre discours conscient au sens le plus large, à savoir tout ce qu’il y a de rhétorique dans notre conduite, c’est-à-dire beaucoup plus que nous ne croyons.Je laisse ici le côté dialectique. Là-dessus, vous allez me demander — qu’est- ce que c’est,ces éléments signifiants?Je répon­ drai que l’exemple le plus pur du signifiant, c’est la lettre, une lettre typographique.

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Une lettre, cela ne veut rien dire, me direz- vous. Pas forcément. Pensez aux lettres chinoises. Pour chacune vous trouvez au dictionnaire un éventail de sens qui n’a rien à envier à celui qui répond à nos mots. Q u’est-ce à dire? Q u’en­ tends-je en vous donnant cette réponse? Pas ce que l’on peut croire, puisque ceci veut dire que la définition de ces lettres chinoises, tout autant que celles de nos mots, n’a de portée que d’une collection d’emplois. À strictement parler, un sens ne naît d’un jeu de lettres ou de mots qu’en tant qu’il se propose comme modification de leur emploi déjà reçu. Cela implique d’abord que toute signification qu’acquiert ce jeu participe des significations auxquelles il a déjà été lié, si étrangères entre elles que soient les réalités intéressées à cette réitération. Dimension que j ’appelle la métonymie, qui fait la poésie de tout réalisme. Cela implique, d’autre part, que toute signification nouvelle ne s’engendre que de la substitution d’un signifiant à un autre, dimension de la métaphore par où la réalité se charge de poésie.Voilà ce qui se passe au niveau de l’inconscient, et qui fait qu’il est de la nature d’un discours, si tant est que nous nous permet­

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tions de qualifier de discours un certain usage des structures du langage. La poésie déjà s’effectue-t-elle à ce niveau? Tout nous le laisse entendre. Mais limitons- nous à ce que nous voyons. Ce sont des effets de rhétorique. La clinique le confirme, qui nous les montre se faufilant dans le discours concret, et dans tout ce qui se discerne de notre conduite comme marqué de l’empreinte du signifiant. Voilà qui ramènera ceux d’entre vous qui sont assez avertis aux origines mêmes de la psycha­ nalyse, à la science des rêves, du lapsus, voire du mot d’esprit.Voilà qui, pour les autres, ceux qui en savent plus, les avertit du sens dans lequel se fait un effort de reprise de notre information. Eh quoi, n’avons-nous donc qu’à lire notre désir dans ces hiéroglyphes? Non. Reportez- vous au texte freudien sur les thèmes que je viens d’évoquer, rêve, lapsus, voire mot d’esprit, vous n ’y verrez jamais le désir s’articulant en clair. Le désir inconscient, c’est ce que veut celui, cela, qui tient le discours inconscient. C’est ce pourquoi celui-là parle. C’est dire qu’il n’est pas forcé, tout inconscient qu’il soit, de dire la vérité. Bien plus, le fait même qu’il parle lui rend possible le mensonge.

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Le désir répond à l’intention vraie de ce discours. Mais que peut être l’intention d’un discours où le sujet, en tant qu’il parle, est exclu de la conscience?Voilà qui va poser à la morale de l’intention droite quelques problèmes inédits, que nos modernes exégètes ne se sont pas encore apparemment avisés d’aborder. C ’est au moins le cas de ce thomiste qui, à une date déjà ancienne, n’avait rien trouvé de mieux que de mesurer au principe de l’expé­ rience pavlovienne la doctrine de Freud pour l’introduire dans la considération distinguée des catholiques. Chose curieuse, cela lui valut de recevoir, et jusqu’à ce jour, les témoignages d’une satisfaction égale de ceux qu’il glosait, à savoir les professeurs de la Faculté des lettres qui couronnaient sa thèse, et de ceux dont on peut dire qu’il les trahissait, à savoir ses collègues psy­ chanalystes.J’ai trop d’estime pour les capacités présentes de mes auditeurs, littéraires et psycha­ nalytiques, pour penser que cette satisfaction soit autre que celle d’un silence complice sur les difficultés que la psychanalyse met vraiment en jeu en morale. L’amorce de la réflexion serait, semble-t-il, d’observer que c’est peut-être à mesure qu’un discours est plus privé d’intention

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qu’il peut se confondre avec une vérité, avec la vérité, avec la présence même de la vérité dans le réel, sous une forme impénétrable. Faut-il en conclure que c’est une vérité pour personne jusqu’à ce qu’elle soit déchif­ frée ? Ce désir dont la conscience n’a plus rien à faire qu’à le savoir inconnaissable autant que la «chose en soi», mais qui est tout de même reconnu pour être la structure de ce «pour soi» par excellence qu’est une chaîne de dis­ cours, qu’allons-nous en penser? Freud ne vous semble-t-il pas plus à portée que notre tradi­ tion philosophique, de se conduire correcte­ ment vis-à-vis de cet extrême de l’intime, qui est en même temps internité exclue ? Elle est exclue, saufpeut-être sur cette terre de Belgique, longtemps secouée du souffle des sectes mystiques, voire d’hérésies, où cet intime faisait l’objet de partis pris, non tant de choix politiques que d’hérésies religieuses, dont le secret entraînait dans les vies les effets propres d’une conversion, avant que la persécution montre qu’on y tenait plus qu’à cette vie. J’approche ici une remarque que je ne crois pas déplacé de faire dans l’Université à qui je parle.

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Sans doute est-ce un progrès, reflété dans la tolérance, que la coexistence de deux ensei­ gnements qui se séparent, l’un d’être et l’autre de n’être pas confessionnel. J ’aurais d’autant plus de mauvaise grâce à le contester que nous- mêmes, en France, nous avons pris tout récem­ ment semblable voie. Il me semble pourtant que cette séparation aboutit à une sorte de mimétisme des pouvoirs qui s’y représentent, et qu’il en résulte ce que j ’appellerai une curieuse neutralité, dont il me semble moins important de savoir au bénéfice de quel pouvoir elle joue que d’être sûr qu’en tout cas elle ne joue pas au détriment de tous ceux dont ces pouvoirs s’assurent. Il s’est ainsi répandu une sorte de division étrange dans le champ de la vérité. Je dirai quant à moi — et le moins que l’on puisse dire est que je ne professe aucune appartenance confessionnelle — qu’une épître de saint Paul me paraît aussi importante à commenter en morale qu’une autre de Sénèque. Mais je ne suis pas sûr que l’une et l’autre ne perdent l’essentiel de leur message à n’être pas com­ mentées dans le même lieu. Autrement dit, connoter un domaine d’être

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celui de la croyance, pour autant qu’il en soit ainsi, ne me paraît pas suffire à l’exclure de l’examen de ceux qui s’attachent au savoir. D ’ailleurs, pour ceux qui croient, c’est bien d’un savoir qu’il s’agit là. Saint Paul s’arrête pour nous dire — «Que dirais-je donc? Que la Loi est péché? Que non pas. Toutefois, je n’ai eu connaissance du péché que par la Loi. En effet, je n’aurais pas eu l’idée de la convoitise si la Loi ne m ’avait dit “Tu ne convoiteras pas”. Mais le péché, trouvant l’occasion, a produit en moi toutes sortes de convoitises grâce au précepte. Car sans la Loi, le péché est sans vie. Or moi, j ’étais vivant jadis sans la Loi. Mais quand le précepte est venu, le péché a repris vie, alors que moi, j ’ai trouvé la mort. Et pour moi, le précepte qui devait mener à la vie s’est trouvé mener à la mort, car le péché, trouvant l’occasion, m’a séduit grâce au précepte, et par lui m ’a donné la mort. » Il me semble qu’il n’est pas possible à qui­ conque, croyant ou incroyant, de ne pas se trou­ ver sommé de répondre à ce qu’un tel texte comporte de message articulé sur un méca­ nisme qui est d’ailleurs parfaitement vivant,

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sensible, tangible, pour un psychanalyste. À vrai dire, alors que dans un de mes séminaires j ’embranchais directement mon propos sur ce texte, mes élèves ne se sont aperçus que ce n’était plus moi qui parlais qu’au temps de l’audition musicale, ce demi-temps qui fait passer la musique à un autre mode sensible. Quoi qu’il en soit, le choc qu’ils reçurent de la chanson de cette musique me prouve que, d’où qu’ils vinssent, cela ne leur avait jamais fait entendre jusqu’ici le sens de ce texte au niveau où je l’amenai de leur pratique. Il y a une certaine désinvolture dans la façon dont la science se débarrasse d’un champ dont on ne voit pas pourquoi elle allégerait si facile­ ment sa charge. De même, il arrive un peu trop souvent à mon gré, depuis quelque temps, que la foi laisse à la science le soin de résoudre les problèmes quand les questions se traduisent en une souffrance un peu trop difficile à manier. Je ne suis certes pas pour me plaindre que des ecclésiastiques renvoient leurs ouailles à la psychanalyse. Ils font certes là fort bien. Ce qui me heurte un peu, c’est qu’ils le fassent, me semble-t-il, avec l’accent qu’il s’agit là de malades, qui pourront donc trouver sans doute

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quelque bien, fut-ce à une source, disons, mau­ vaise.

volontés,

Si je

blesse

quelques

bonnes

j ’espère tout de même que je serai pardonné au jour du Jugement, du fait que j ’aurai du même coup incité cette bonté à rentrer en elle- même, à savoir sur les principes d’un certain non-vouloir.

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Chacun sait que Freud était un grossier matérialiste. D ’où vient alors qu’il n’ait pas su résoudre le problème, pourtant si facile, de l’instance morale par le recours classique de l’utilitarisme ? Ce recours, c’est, en somme, l’habitude dans la conduite, recommandable pour le bien-être du groupe. C ’est si simple, et en plus, c’est vrai. L’attrait de l’utilité est irrésistible, au point que l’on voit des gens se damner pour le plaisir de donner leurs commodités à ceux dont ils se sont mis en tête qu’ils ne pourraient vivre sans leur secours. C ’est là sans doute un des phénomènes les plus curieux de la sociabilité humaine. Mais

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l’essentiel est dans le fait que l’objet utile pousse incroyablement à l’idée de le faire partager au plus grand nombre, parce que c’est vraiment le besoin du plus grand nombre comme tel qui en a donné l’idée. Il n’y a qu’une chose qui fait difficulté, c’est que, quels que soient le bienfait de l’utilité et l’extension de son règne, cela n’a strictement rien à faire avec la morale, qui consiste primor- dialement — comme Freud l’a vu, articulé et n’en a jamais varié, au contraire de bien des moralistes classiques, voire traditionalistes, voire socialistes — dans la frustration d’une jouis­ sance, posée en loi apparemment avide. L’origine de cette loi primordiale, Freud pré­ tend sans doute la retrouver, selon une méthode goethéenne, d’après les traces restant sensibles d’événements critiques. Mais ne vous y trom­ pez pas, l’ontogenèse reproduisant la phylo- genèse n’est ici qu’un mot-clé utilisé à des fins de conviction omnibus. C ’est l’onto qui est ici en trompe-l’œil, car il n’est pas l’étant de l’individu, mais le rapport du sujet à l’être, si ce rapport est de discours. Le passé du discours concret de la lignée humaine s’y retrouve, pour autant qu’au cours de son histoire, il lui est

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arrivé des choses qui ont modifié ce rapport du sujet à l’être. Ainsi, sauf une alternative à l’hérédité des caractères acquis qu’en certains passages Freud paraît admettre, c’est la tradition d’une condition qui, d’une certaine façon, fonde le sujet dans le discours. Nous ne pouvons manquer d’accentuer ici cette condition dont je suis étonné qu’aucun commentateur ne l’ait laissé apparaître dans son caractère massif— la méditation de Freud autour de la fonction, du rôle et de la figure du Nom-du-Père, comme toute sa référence éthique, tournent autour de la tradition pro­ prement judéo-chrétienne, et y sont entière­ ment articulables. Lisez ce petit livre sur lequel s’achève la méditation de Freud quelques mois avant sa mort, mais qui le consumait, le préoccupait déjà depuis de longues années, Moïse et le mono­ théisme. Ce livre n’est que le terme et l’achève­ ment de ce qui commence avec la création du complexe d’Œdipe, et se poursuit dans ce livre si mal compris et si mal critiqué qui s’appelle Totem et tabou.V ous y verrez la figure qui apparaît du Père, concentrant sur elle l’amour et la haine, figure magnifiée, figure

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magnifique, marquée d’un style de cruauté active et subie. On pourrait épiloguer longtemps sur ce qui a introduit Freud à cette image, sur les raisons personnelles qui l’ont induit, à savoir son groupe familial, son expérience d’enfance, son père, le vieux Jacob Freud, patriarche pro­ lifique et besogneux d’une petite famille de la race indestructible. L’important n’est pas de faire la psychologie de Freud. Il y aurait ici beaucoup à dire. Je la crois, quant à moi, cette psychologie, plus féminine qu’autre chose. J ’en vois la trace dans cette extraordinaire exigence monogamique qui va à le soumettre à cette dépendance que l’un de ses disciples, l’auteur de sa biographie, appelle uxorieuse. Freud, dans la vie courante, je le vois très peu père. Il n ’a vécu le drame œdi­ pien,je crois, que sur le plan de la horde analy­ tique. Il était, comme dit quelque part Dante, la Mère Intelligence. Quant à ce que nous avons appelé nous- mêmes, et dont je vous parlerai demain soir, la Chose freudienne, elle est tout d’abord la Chose de Freud, à savoir ce qui est aux anti­ podes du désir-intention. L’important est de

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situer comment il a découvert cette Chose, et d’où il part quand il la suit à la piste chez ses patients. La réflexion de Totem et tabou tourne autour de la fonction de l’objet phobique, et c’est elle qui le met sur la voie de la fonction du Père. Celle-ci constitue en effet un point tournant entre la préservation du désir, sa toute- puissance — et non pas, comme on l’écrit non sans inconvénient dans telle tradition analy­ tique, la toute-puissance de la pensée — et le principe corrélatif d’un interdit, portant mise à l’écart de ce désir. Les deux principes croissent et décroissent ensemble, si leurs effets sont dif­ férents — la toute-puissance du désir engen­ drant la crainte de la défense qui s’ensuit chez le sujet, l’interdiction chassant du sujet l’énoncé du désir pour le faire passer à un Autre, à cet inconscient qui ne sait rien de ce que supporte sa propre énonciation. Ce que nous enseigne Totem et tabou, c’est que le Père n’interdit le désir avec efficace que parce qu’il est mort, et, ajouterai-je, parce qu’il ne le sait pas lui-même — entendez, qu’il est mort. Tel est le mythe que Freud propose à l’homme moderne, en tant que l’homme

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moderne est celui pour qui Dieu est mort — entendons, que lui croit le savoir. Pourquoi Freud s’engage-t-il en ce para­ doxe ? Pour expliquer que le désir n’en sera que plus menaçant, et donc l’interdiction plus nécessaire et plus dure. Dieu est mort, plus rien n’est permis. Le déclin du complexe d’Œdipe est le deuil du Père, mais il se solde par une séquelle durable, l’identification qui s’appelle le surmoi. Le Père non aimé devient l’identifica­ tion que l’on accable de reproches en soi-même. Voilà ce que Freud nous apporte, rejoignant par les mille filets de son témoignage un mythe très ancien, celui qui, de quelque chose de blessé, de perdu, de châtré dans un roi de mystère, fait dépendre la terre tout entière gâtée. Il faut suivre dans le détail ce que repré­ sente cette pesée de la fonction du Père, et introduire ici les distinctions les plus précises, notamment entre ce que j ’ai appelé l’instance symbolique — le Père qui promulgue, siège de la loi articulée où se situe le déchet de déviation, de déficit, autour de quoi se spécifie la structure de la névrose — et d’autre part quelque chose que l’analyse contemporaine néglige constamment alors que c’est partout

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sensible et vivant pour Freud, à savoir l’inci­ dence du Père réel, laquelle, même bonne, même bénéfique, peut, en fonction de cette structure, déterminer des effets ravageants, voire maléfiques. Il y a là tout un détail de l’articulation cli­ nique où je ne puis m’engager, ni vous entraî­ ner, ne serait-ce que pour des raisons d’heure. Qu’il vous suffise de savoir que, s’il est quelque chose que Freud promeut au premier plan de l’expérience morale, c’est bien le drame qui se joue à une certaine place qu’il nous faut bien reconnaître — quelle que soit la dénégation motivée de Freud concernant tout penchant personnel au sentiment religieux, à la religio­ sité — pour être tout de même celle où s’arti­ cule comme telle une expérience dont c’est certes le cadet des soucis de Freud de la quali­ fier de religieuse, puisqu’il tend à l’universa­ liser, mais que pourtant il articule dans les termes mêmes où l’expérience religieuse proprement judéo-chrétienne l’a elle-même historiquement développée et articulée. En quel sens le monothéisme intéresse-t-il Freud ? Il sait, aussi bien que tel de ses disciples, que les dieux sont innombrables et mouvants

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comme les figures du désir, qu’ils en sont les métaphores vivantes. Mais il n’en va pas ainsi du seul Dieu. S’il va en rechercher le prototype dans un modèle historique, le modèle visible du Soleil, de la première révolution religieuse égyptienne, celle d’Akhénaton, c’est pour rejoindre le modèle spirituel de sa propre tra­ dition, le Dieu des dix commandements. Le premier, il semble l’adopter, en faisant de Moïse un Égyptien pour répudier ce que j ’appellerai la racine raciale du phénomène, la psychologie de la Chose. Le deuxième lui fait articuler comme telle dans son exposé la primauté de l’invisible, en tant qu’elle caracté­ rise la promotion du lien paternel, fondé sur la foi et la loi, l’emportant sur le lien maternel, qui, lui, est fondé sur une carnalité manifeste. Ce sont les termes de Freud. La valeur sublimatoire de la fonction du Père est soulignée en termes propres, en même temps qu’affleure la forme proprement verbale, voire poétique, de sa conséquence, puisque c’est à la tradition des prophètes qu’il remet la charge de faire progressivement affleurer dans l’histoire d’Israël, au cours des âges, le retour d’un mono­ théisme refoulé par une tradition sacerdotale

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plus formaliste. Ce retour, en somme, prépare en image, et selon les Ecritures, la possibilité de la répétition de l’attentat contre le Père primordial dans le drame de la rédemption, où cet attentat devient patent — c’est toujours Freud qui écrit. Si je souligne ces traits essentiels de la doc­ trine freudienne, c’est que, auprès de ce que cela représente de courage, d’attention, d’af­ frontement à la vraie question, il me paraît de faible importance de faire grief à Freud qu’il ne croie pas que Dieu existe, ou même qu’il croie que Dieu n’existe pas. Le drame dont il s’agit est articulé avec une valeur humaine universelle. Freud dépasse assurément ici par son ampleur le cadre de toute éthique, au moins de celles qui entendent ne pas procé­ der par les voies de l’imitation de Jésus-Christ. La voie de Freud, dirais-je qu’elle procède à hauteur d’homme? Je ne le dirai pas volontiers. Vous verrez peut-être demain où j ’entends situer Freud par rapport à la tradition huma­ niste. Au point où nous en sommes, je vois l’homme surdéterminé par un logos qui est par­ tout où est aussi son anankè, sa nécessité. Ce

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logos n’est pas une superstructure. Bien plus, il est plutôt une sous-structure, puisqu’il soutient l’intention, qu’il articule en lui le manque de l’être, et conditionne sa vie de passion et sacri­ fice. Non, la réflexion de Freud n’est pas huma­ niste. Rien ne permet de lui appliquer ce terme. Elle est pourtant de tolérance et de tempé­ rament. Elle est humanitaire, disons-le, malgré les mauvais relents de ce mot en notre temps. Mais, chose curieuse, elle n’est pas progressiste, elle ne fait nulle foi à un mouvement de liberté immanent, ni à la conscience, ni à la masse. Étrangement, et c’est par quoi il dépasse le milieu bourgeois de l’éthique contre lequel il ne saurait d’ailleurs s’insurger, non plus que contre tout ce qui se passe à notre époque, étant comprise l’éthique qui règne à l’Est, et qui, comme toute autre, est une éthique de l’ordre moral et du service de l’État. La pensée de Freud s’en démarque. La douleur même lui paraît inutile. Le malaise de la civilisation lui paraît se résumer à ceci — tant de peine pour un résultat dont les struc­ tures terminales sont plutôt aggravantes. Les meilleurs sont ceux-là qui toujours plus

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exigent d’eux-mêmes. Q u’on laisse à la masse comme aussi bien à l’élite quelques moments

de repos.

Au milieu de tant d’implacables dialectiques, n’est-ce pas une palinodie dérisoire? J’espère demain vous montrer que non.

La morale, comme la tradition antique nous l’enseigne, a trois niveaux, celui du souverain bien, celui de l’honnête, celui de l’utile. Au niveau du souverain bien, la position de Freud est que le plaisir n’est pas le souverain bien. Il n’est pas non plus ce que la morale refuse. Il indique que le bien n’existe pas, et que le souverain bien ne saurait être représenté. Ce n’est pas le dessein de Freud de faire de la psychanalyse comme l’esquisse de l’honnê­ teté de notre temps. Il est bien loin de Jung et de sa religiosité, qu’on est étonné de voir préférer dans des milieux catholiques, voire protestants, comme si la gnose païenne, voire une sorcellerie rustique, pouvaient renouveler les voies d’accès à l’Éternel. Retenons que Freud est celui qui nous a apporté la notion que la culpabilité trouvait ses racines au niveau de l’inconscient, articulée sur

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un crime fondamental dont nul individuelle­ ment ne peut répondre, ni n’a à le faire. La raison, pourtant, est chez elle au plus profond de l’homme, dès lors que le désir est échelle de langage articulé, même s’il n’est pas articulable. Sans doute ici allez-vous m’arrêter. Raison, qu’est-ce à dire, y a-t-il logique là où il n ’y a pas de négation? Certes, Freud l’a dit et mon­ tré, il n’y a pas de négation dans l’inconscient, mais il est aussi vrai à une analyse rigoureuse que c’est de l’inconscient que la négation pro­ vient, comme en français le met si joliment en valeur l’articulation de ce «ne » discordantiel qu’aucune nécessité de l’énoncé ne nécessite absolument. «Je crains qu’il ne vienne » veut dire que je crains qu’il vienne, mais aussi bien implique jusqu’à quel point je le désire. Freud parle assurément au cœur de ce nœud de vérité où le désir et sa règle se donnent la main, en ce «ça» où sa nature participe moins de l’étant de l’homme que de ce manque à être dont il porte la marque. Cet accord de l’homme à une nature qui, mystérieusement, s’oppose à elle-même, et où il voudrait qu’il trouve à se reposer de sa peine, trouvant le temps mesuré de la raison,

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voilà, j ’espère vous le montrer, ce que Freud nous indique — sans pédantisme, sans esprit de réforme, et comme ouvert à une folie qui dépasse de loin ce qu’Érasme a sondé de ses racines.

II

La psychanalyse est-elle constituante pour une éthique qui serait celle que notre temps nécessite ?

Monseigneur, Mesdames, Messieurs,

Je vous quittai hier sur une série de juge­ ments en coups de tranchoir sur Freud, sur sa position dans l’éthique, sur l’honnêteté de sa visée. Je crois que Freud est bien plus près du commandement évangélique «Tu aimeras ton prochain » qu’il n’y consent. Car il n’y consent pas, il le répudie comme excessif en tant qu’im­ pératif, sinon comme moqué en tant que pré­ cepte par ses fruits apparents dans une société qui garde le nom de chrétienne. Mais il est de fait qu’il interroge sur ce point. Il en parle dans cet ouvrage étonnant qui

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s’appelle Le Malaise de la civilisation. Tout est

dans le sens du «comme toi-même »qui achève la formule. La passion méfiante de celui qui démasque arrête Freud devant ce «comme».

C ’est du poids de l’amour qu’il s’agit. Freud

sait en effet que l’amour de soi est bien grand,

le sait supérieurement, ayant reconnu que

la force du délire est d’y trouver sa source. « Sie

il

lieben ihren wàhnen wie sich selbst», ils aiment

leur délire comme soi-même, a-t-il écrit. Cette force est celle qu’il a désignée sous le nom de narcissisme. Elle comporte une dialectique secrète où les psychanalystes se retrouvent mal. La voici. C ’est pour la faire concevoir que j ’ai introduit dans la théorie la distinction propre­ ment méthodique du symbolique, de l’imagi­ naire et du réel. Je m’aime moi-même sans doute, et de toute la rage collante où la bulle vitale bout sur elle-même et se gonfle en une palpitation à la fois vorace et précaire, non sans fomenter en son sein le point vif d’où son unité rejaillira, disséminée de son éclatement même. Autre­ ment dit, je suis lié à mon corps par l’énergie propre que Freud a mis au principe de l’éner­ gie psychique, l’Éros qui fait les corps vivants

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se conjoindre pour se reproduire, qu’il appelle libido. Mais ce que j ’aime en tant qu’il y a un moi où je m’attache d’une concupiscence mentale, n’est pas ce corps dont le battement et la pulsation échappent trop évidemment à mon contrôle, mais une image qui me trompe en me montrant mon corps dans sa Gestalt, sa forme. Il est beau, il est grand, il est fort, il l’est plus encore d’être laid, petit et misérable. Je m’aime moi-même en tant que je me mécon­ nais essentiellement, je n’aime qu’un autre, un autre avec un petit a initial, d’où l’usage de mes élèves de l’appeler «le petit autre». Rien d’étonnant à ce que ce ne soit rien que moi-même que j ’aime dans mon sem­ blable. Non seulement dans le dévouement névrotique, si j ’indique ce que l’expérience nous apprend, mais aussi bien dans la forme extensive et utilisée de l’altruisme, qu’il soit éducatif ou familial, philanthropique, totalitaire ou libéral, à quoi l’on souhaiterait souvent voir répondre comme la vibration de la croupe magnifique de la bête infortunée, l’homme ne fait rien passer que son amour-propre. Sans doute cet amour a-t-il dès longtemps été

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détecté dans ses extravagances, même glorieuses, par l’investigation moraliste de ses prétendues vertus. Mais l’investigation analytique du moi permet de l’identifier à la forme de l’outre, à l’outrance de l’ombre dont le chasseur devient la proie, à la vanité d’une forme visuelle. Telle est la face éthique de ce que j ’ai articulé, pour le faire entendre, sous le terme du stade du miroir. Le moi est fait, Freud nous l’enseigne, des identifications superposées en manière de pelure, sorte de garde-robe dont les pièces por­ tent la marque du tout-fait si l’assemblage en est souvent bizarre. Des identifications à ses formes imaginaires, l’homme croit reconnaître le principe de son unité sous les espèces d’une maîtrise de soi-même dont il est la dupe néces­ saire, qu’elle soit ou non illusoire, car cette image de lui-même ne le contient en rien. Si elle est immobile, seuls sa grimace, sa sou­ plesse, sa désarticulation, son démembrement, sa dispersion aux quatre vents, commencent d’indiquer quelle est sa place dans le monde. Encore a-t-il fallu longtemps pour qu’il aban­ donne l’idée que le monde fût fabriqué à son image, et qu’il reconnaisse que ce qu’il retrou­

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vait, de cette image, sous la forme des signifiants dont son industrie avait commencé de parse­ mer le monde, c’était, de ce monde, l’essence. C ’est ici qu’apparaît l’importance décisive du discours de la science dite physique, et ce qui pose la question d’une éthique à la mesure d’un temps spécifié comme notre temps. Ce que le discours de la science démasque, c’est que plus rien ne reste d’une esthétique transcendantale par quoi s’établirait un accord, fût-il perdu, entre nos intuitions et le monde. La réalité physique s’avère désormais comme impénétrable à toute analogie avec un quel­ conque type de l’homme universel. Elle est pleinement, totalement inhumaine. Le pro­ blème qui s’ouvre à nous n’est plus celui de la co-naissance, d’une co-naturalité par quoi s’ouvre à nous l’amitié des apparences. Nous savons ce qu’il en est de la terre et du ciel, l’un et l’autre sont vides de Dieu, et la question est de savoir ce que nous y faisons apparaître dans les disjonctions qui constituent nos tech­

niques. Nos techniques, dis-je, et vous allez peut- être là-dessus me reprendre — «Techniques humaines, et au service de l’homme ». Bien sûr,

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mais elles ont pris une mesure d’efficacité pour autant que leur principe est une science qui ne s’est, si je puis dire, déchaînée qu’à renoncer à tout anthropomorphisme, fût-ce à celui de la bonne Gestalt des sphères dont la perfection était le garant de ce qu’elles fussent éternelles et, aussi bien, à celui de la force dont Yimpetus s’est ressenti au cœur de l’action humaine. Notre science est une science de petits signes et d’équations. Elle participe de l’inconcevable, en ceci précisément qu’elle donne raison à Newton contre Descartes. Cette science n’a pas forme atomique par hasard, car c’est la produc­ tion de l’atomisme du signifiant qui l’a structu­ rée. Cet atomisme sur lequel on a voulu recons­ truire notre psychologie, contre lequel nous nous insurgeons quand il s’agit de nous com­ prendre nous-mêmes, nous ne reconnaissions pas que nous étions par lui, cet atomisme, habi­ tés. C’est pour cela que Freud a pu partir des hypothèses de l’atomisme psychologique, qu’on puisse dire ou non qu’il l’assume. Il ne traite pas les éléments de l’association comme des idées exigeant la genèse de leur épuration à partir de l’expérience, mais comme des signifiants, dont la constitution implique d’abord leur relation à ce

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qui se cache de radical dans la structure comme telle, soit le principe de la permutation, à savoir qu’une chose puisse être mise à la place d’une autre, et par cela seulement la représenter. Il s’agit d’un tout autre sens du mot «repré­ sentation» que celui des peintures, des Abschàu- mungen, où le réel serait censé jouer avec nous d’on ne sait quel strip-tease. Aussi bien Freud l’articule proprement, usant, pour dire ce qui est refoulé, non du terme de Vorstellung, encore que l’accent soit mis sur le représentatif dans le matériel de l’inconscient, mais de celui de Vor-

stellungsrepràsentanz. Je ne vais pas là m ’étendre. Je ne me com­ plais ici à aucune construction philosophique, j ’essaie de me reconnaître dans les matériaux les plus immédiats de mon expérience. Si je recours au texte de Freud pour témoigner de cette expérience, c’est parce qu’il y a là une conjonction rare — quoi qu’en dise une critique aussi vétilleuse qu’incompréhensive, comme il arrive à ceux qui n’ont à la bouche que le mot de «compréhension » — un rare accord, dis-je, exceptionnel dans l’histoire de la pensée, entre le dire de Freud et la Chose qu’il nous découvre. Ce que cela comporte de luci­

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dité chez lui va de soi, mais, après tout, confor­ mément à ce qu’il nous découvre,j ’irai jusqu’à dire que l’accent de conscience mis sur tel ou tel point de sa pensée est ici secondaire. Les représentations ici n’ont plus rien d’apol- linien. Elles ont une destination élémentaire. Notre appareil neurologique opère en ceci que nous hallucinons ce qui peut répondre en nous à nos besoins. C ’est peut-être un perfectionne­ ment par rapport à ce que nous pouvons pré­ sumer du mode réactionnel de l’huître plan­ quée sur son rocher, mais il est dangereux en ceci qu’il nous met à la merci d’un simple échantillonnage gustatif, si je puis dire, ou pal- patoire, de la sensation. Il ne nous reste au dernier terme qu’à nous pincer pour savoir si nous ne rêvons pas.Tel est du moins le schéma que nous pouvons donner de ce qui s’articule dans le double principe qui commande selon Freud l’événement psychique, principe de plai­ sir et principe de réalité, pour autant que s’y articule la physiologie de la relation dite natu­ relle de l’homme au monde. Nous ne nous attarderons pas au paradoxe que constitue une telle conception du point de vue d’une théorie de l’adaptation de la

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conduite, pour autant que celle-ci fait la loi de la tentative de reconstruction d’une certaine conception de l’éthologie. Ce qu’il faut voir, c’est ce qu’introduit, dans ce schéma de l’appa­ reil, son fonctionnement effectif, en tant que Freud y découvre la chaîne des effets propre­ ment inconscients. On n’a pas authentiquement aperçu le renversement qu’au niveau même du double principe, comporte l’effet de l’inconscient. Renversement, ou plutôt récusation des élé­ ments auxquels ces principes sont ordinaire­ ment associés. C ’est au soin de la satisfaction du besoin que

se consacre la fonction du principe de réalité, et notamment ce qui s’y attache épisodiquement de conscience, en tant que la conscience est liée aux éléments du sensoriel privilégié en ce qu’ils sont intéressés par l’image primordiale du narcissisme. Inversement, ce sont les proces­ sus de la pensée, tous les processus de la pensée

— y étant compris, j ’allais dire compromis, le

jugement lui-même — qui sont dominés par le principe du plaisir. Gisant dans l’inconscient, ils n’en sont tirés que par la verbalisation théo­ risante qui les en extrait à la réflexion, avec ce

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seul principe d’efficace pour cette réflexion, qu’ils sont déjà organisés, nous l’avons dit hier, selon la structure du langage. C ’est la vraie raison de l’inconscient que l’homme sache à l’origine qu’il subsiste dans une relation d’ignorance, ce qui veut dire que l’événement psychique de l’homme comporte une division première par quoi tout ce à quoi il résonne, sous quelque chef qu’on le place, appétit, sympathie et, en général, plaisance, laisse en dehors et contourne la Chose à quoi est destiné tout ce qu’il éprouve dans une orientation du signifiant déjà prédicatif. Tout cela n’a pas été déniché par moi dans

l'Entwurf, ce Projet de psychologie découvert dans

les papiers de la correspondance de Freud avec Fliess. Cela y est clair, certes, mais ne prend valeur qu’à montrer l’ossature d’une réflexion qui s’est épanouie en une pratique incontes­ table. La liaison étroite que Freud démontre de ce qu’il appelle la Wissbegierde, ce qui en alle­ mand est très fort, la cupido sciendi, il faudrait dire en français l'avidité curieuse, avec le tour­ nant décisif de la libido, est un fait massif qui se répercute en mille traits déterminants dans le développement individuel de l’enfant.

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Cette Chose, pourtant, n’est point objet et ne saurait l’être, en ce que son terme ne sur­ git comme corrélat d’un sujet hypothétique qu’autant que ce sujet disparaît, s’évanouit — fading du sujet, et non terme — sous la struc­ ture signifiante. Ce que l’intention montre en effet, c’est que cette structure est déjà là avant que le sujet prenne la parole et se fasse avec elle porteur d’aucune vérité, ni prétendant à aucune reconnaissance. La Chose est donc ce qui, dans le vivant quel qu’il soit que vient habiter le discours et qui se profère en parole, marque la place où il pâtit de ce que le langage se mani­ feste dans le monde. C’est ainsi que vient à appa­ raître l’être partout où l’Eros de la vie trouve la limite de sa tendance unitive. Cette tendance à l’union est, dans Freud, d’un niveau organismique, biologique, comme on dit. Elle n ’a pourtant rien à faire avec ce qu’appréhende une biologie, dernière venue des sciences physiques. C’est un mode de prise, en tant qu’érotisé, des orifices principaux du corps. D ’où la fameuse définition freudienne de la sexualité, dont on a voulu déduire une prétendue relation d’objet dite orale, anale, génitale. Cette notion de relation d’objet porte

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en elle une profonde ambiguïté, voire une confusion pure et simple, car elle donne à un corrélatifnaturel un caractère de valeur, camou­ flé sous une référence à une norme de déve­

loppement. C ’est avec de telles confusions que la malé­ diction de saint Matthieu à l’endroit de ceux qui assemblent de nouveaux fardeaux pour en charger les épaules des autres, viendrait à frapper ceux qui autorisent chez l’homme la supposition de quelque tare personnelle au principe de l’insatisfaction. Si Freud, mieux que jamais n’a fait au fil des siècles la casuistique ontologique, a détecté les motifs du ravalement de la relation amoureuse, il l’a rapporté d’abord au drame de l’Œdipe, c’est-à-dire à un conflit dramatique articulant une refente plus profonde du sujet, une Urver- dràngung, un refoulement archaïque. Dès lors, tout en faisant sa place au refoulement secon­ daire qui force à se disjoindre les courants qu’il distingue comme ceux de la tendresse et du désir, Freud n’ajamais eu pour autant l’audace de proposer une cure radicale de ce conflit ins­ crit dans la structure. S’il a dessiné, comme ne l’avait jamais fait aucune caractérologie primi­

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tive ni moderne, ce qu’il a désigné comme les types libidinaux, c’est pour formuler expressé­ ment qu’il en venait à entériner qu’il y avait sans doute au dernier terme quelque chose d’irré­ médiablement faussé dans la sexualité humaine. Voilà sans doute pourquoi ErnestJones, dans l’article nécrologique qui lui vint en charge de celui qui était le maître le plus passionnément admiré, ne put s’empêcher, alors qu’il était par­ tisan déclaré d’une A u f k la run g résolument anti­ religieuse, de le situer, au titre de sa conception du destin de l’homme, sous le patronage, écrit- il, des Pères de l’Église. Disons plus. Si Freud met à la charge de la moralité sexuelle la nervosité régnante chez le civilisé moderne, il ne prétend même pas avoir de solution à proposer dans le général pour un meilleur aménagement de cette moralité. L’objet imaginé récemment par la psycha­ nalyse comme mesure de l’adéquation libidi­ nale, informerait de son type toute une réalité comme mode de relation du sujet au monde. Relation vorace, relation rétentive, ou encore — comme on s’exprime en un terme qui porte la marque d’une intention moralisante où il faut dire que la défense de la psychanalyse en France

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a cru devoir enjoliver sa première gourme — relation oblative, qui s’avérerait l’avènement idyllique de la relation génitale. Hélas, est-ce au psychanalyste de refouler la perversion foncière du désir humain dans l’enfer du prégénital comme connoté de régression affective ? Est- ce à lui de faire rentrer dans l’oubli la vérité avouée dans le mystère antique, que «Eros est un Dieu noir»? L’objet dont on fait état ne dessine qu’une imputation grossière des effets de frustration que l’analyse se chargerait de tempérer. Le seul résultat est de camoufler des séquences beau­ coup plus complexes, dont la richesse autant que la singularité semble subir une étrange éclipse dans une certaine utilisation orthopé­ dique de l’analyse. Le rôle singulier du phallus dans la foncière disparité — je cherche ici un équivalent du terme anglais odd — de sa fonction, la fonction virile, se situe dans la duplicité de la castration surmontée de l’Autre, dont la dialectique semble soumise au passage par la formule «Il n’est pas sans l’avoir», tandis que la féminité est soumise à l’expérience primitive de la pri­ vation pour en venir à souhaiter de faire être

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symboliquement le phallus dans le produit de l’enfantement, que celui-ci doive ou non l’avoir. Ce tiers objet, le phallus, détaché de la dispersion osirienne à quoi tout à l’heure nous faisions allusion, joue la fonction métony­ mique la plus secrète, selon qu’il s’interpose ou se résorbe dans le fantasme du désir. Entendons que ce fantasme est au niveau de la chaîne de l’inconscient, ce qui correspond à l’identifi­ cation du sujet qui parle comme moi dans le discours de la conscience. Dans le fantasme, le sujet s’éprouve comme ce qu’il veut au niveau de l’Autre, cette fois avec un grand A, c’est- à-dire à la place où il est vérité sans conscience et sans recours. C ’est là qu’il se fait en cette absence épaisse qui s’appelle le désir. Le désir n’a pas d’objet, sinon, comme ses singularités le démontrent, celui accidentel, nor­ mal ou non, qui s’est trouvé venir signifier, que ce soit en un éclair ou dans un rapport per­ manent, les confins de la Chose, c’est-à-dire de ce rien autour de quoi toute passion humaine resserre son spasme à modulation courte ou longue, et à retour périodique. La passion de la bouche la plus passionné­ ment gavée, c’est ce rien où, dans l’anorexie

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mentale, il réclame la privation où se reflète l’amour. La passion de l’avare, c’est ce rien où est réduit l’objet enfermé dans sa cassette bien- aimée. Comment, sans la copule qui vient à conjoindre l’être comme manque et ce rien, la passion de l’homme trouverait-elle à se satisfaire? C ’est pourquoi, si la femme se contente, au secret d’elle-même, de celui qui satisfait à la fois son besoin et ce manque, l’homme, cherchant son manque à être au-delà de son besoin, pourtant si mieux assuré que celui de la femme, trouve ici la pente d’une inconstance ou, plus exactement, d’une duplication de l’ob­ jet, dont les affinités avec ce qu’il y a de féti­ chisme dans l’homosexualité ont été très curieusement sillonnées par l’expérience ana­ lytique, sinon toujours justement et bien ras­ semblées dans la théorie. Ne croyez pas, pour autant, que je fasse la femme plus favorisée sur le chemin de lajouis­ sance. Ses difficultés à elle non plus ne man­ quent pas, et sont probablement plus profondes. Mais ce n’est pas notre objet ici d’en traiter, encore qu’il doive bientôt être abordé par notre groupe avec la collaboration de la Société hollandaise.

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Ai-je seulement réussi à faire passer en votre esprit les chaînes de cette topologie qui met au cœur de chacun de nous cette place béante d’où le rien nous interroge sur notre sexe et sur notre existence? C ’est là la place où nous avons à aimer le prochain comme nous-mêmes, parce qu’en lui cette place est la même. Rien n’est assurément plus proche de nous que cette place. Pour le faire entendre, j ’em­ prunterai la voix du poète qui, quels que soient ses accents religieux, a été reconnu par les sur­ réalistes pour être l’un des leurs parmi leurs aînés. Il s’agit de Germain Nouveau, celui qui

signait Humilis.

Frère, ô doux mendiant qui chantes en plein vent, Aime-toi comme l’air du ciel aime le vent. Frère, poussant les bœufs dans les mottes de terre, Aime-toi comme aux champs la glèbe aime la terre. Frère, qui fais le vin du sang des raisins d’or, Aime-toi comme un cep aime ses grappes d’or. Frère, quifais le pain, croûte dorée et mie, Aime-toi comme aufour la croûte aime la mie. Frère, quifais l’habit,joyeux tisseur de drap, Aime-toi, comme en lui la laine aime le drap.

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Frère, dont le bateaufend l'azur vert des vagues, Aime-toi comme en mer lesf lots aiment les vagues. Frère,joueur de luth, gai marieur de sons, Aime-toi comme on sent la corde aimer les sons.

Mais en Dieu, Frère, sache aimer comme toi-même Tonfrère, et, quel qu'il soit, qu'il soit comme toi- même.

Tel est le commandement de l’amour du

prochain. Freud a raison de s’arrêter là, interloqué de son invocation, parce que l’expérience montre — et l’analyse articule comme un moment décisif de sa découverte — l’ambivalence par quoi la haine suit comme son ombre tout amour pour ce prochain qui est aussi de nous ce qui est le plus étranger. Comment, dès lors, ne pas le harceler des épreuves à faire jaillir de lui le seul cri qui pourra nous le faire connaître ? Comment Kant ne voit-il pas à quoi se heurte sa raison pratique, toute bourgeoise, de s’ériger en règle univer­ selle? La débilité des preuves qu’il en avance n’a en sa faveur que la faiblesse humaine, dont se soutient le corps nu qu’un Sade peut lui donner, de lajouissance sans frein et pour tous.

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Il y faudrait plus que du sadisme — un amour absolu, c’est-à-dire impossible. Voilà-t-il pas là la clé de cette fonction de la sublimation sur laquelle je suis en train d’arrê­ ter ceux qui me suivent dans mon enseigne­ ment ? Sous diverses formes l’homme tente de composer avec la Chose — dans l’art fonda­ mental, qui la lui fait représenter dans le vide du vase où s’est fondée l’alliance de toujours — dans la religion, qui lui inspire la crainte de la Chose, et le fait s’en tenir àjuste distance — dans la science, qui n’y croit pas, mais que nous voyons maintenant confrontée à la méchanceté fondamentale de la Chose. Le Trieb freudien, notion première, et la plus énigmatique, de la théorie, en est venu à achop­ per, au grand scandale des disciples, sur la forme et sur la formule de l’instinct de mort. Voilà pourtant la réponse de la Chose quand nous n’en voulons rien savoir. Elle non plus ne sait rien de nous. Mais n’est-ce pas là aussi une forme de la sublimation autour de quoi l’être de l’homme, une fois de plus, tourne sur ses gonds? Cette libido dont Freud nous dit qu’aucune force en l’homme n’est plus à portée de se sublimer, n’est­

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elle pas le dernier fruit de la sublimation par quoi l’homme moderne répond à sa solitude ?

Que la prudence ici me garde de m’avancer trop vite ! Que les lois soient par nous gardées par quoi seulement nous pouvons retrouver le chemin de la Chose. Ce sont les lois de la parole, par quoi la Chose est cernée. J’ai posé devant vous la question qui est au cœur de l’expérience freudienne. Peut-être l’ai— je fait follement, car les pièges de la maîtrise psychologique ne sont guère éventés même parmi ceux qui pourraient en paraître les mieux

préservés. Je me suis laissé dire qu’il est des séminaires où l’on faisait la psychologie du Christ. Q u’est- ce à dire ? Est-ce pour savoir par quel bout son désir pouvait être attrapé ? J’enseigne quelque chose dont le terme est obscur. Il me faut ici m’excuser — j ’y ai été poussé par une nécessité pressante, dont celle qui m’a fait ici paraître devant vous n’est qu’un petit moment, qui vous aidera, je l’espère, à

comprendre. Mais je ne suis pas content d’être là. Ce

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DIS COU RS

AUX

CATHOLIQUES

n’est pas ma place, mais au chevet de la couche où mon patient me parle. Aussi, que le philosophe ne se lève pas, comme il arriva à Ibn Arabi, pour venir à ma rencontre en me prodiguant les marques de sa considération et de son amitié, et pour finale­ ment m’embrasser et me dire «Oui». Bien entendu, comme Ibn Arabi, je lui répondrai en lui disant «Oui». Et sa joie s’ac­ centuera de constater que je l’aurai compris. Mais, prenant conscience de ce qui aura pro­ voqué sajoie, il me faudra ajouter — «Non».

Le triomphe de la religion

G o u v e r n e r , é d u q u e r , a n a ly ser

Pourquoi dites-vous que le psychanalyste est dans une position intenable ?

J’ai fait remarquer que je n’étais pas le pre­ mier à le dire. Quelqu’un l’a dit à qui l’on peut tout de même faire confiance pour ce qu’il en est de la position du psychanalyste, à savoir Freud. Ce trait, d’être intenable, Freud l’étendait à un certain nombre d’autres positions, dont celle de gouverner. C’est déjà dire qu’une posi­ tion intenable est justement ce vers quoi tout le monde se rue, puisqu’on ne manque jamais de candidats pour gouverner. C ’est comme pour la psychanalyse, où les candidats ne man­ quent pas.

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JACQUES

LACAN

«Analyser», «gouverner», Freud ajoutait encore «éduquer». Là, les candidats manquent encore moins. C ’est une position qui est même réputée être avantageuse.Je veux dire que, non seulement on ne manque pas de candidats, mais on ne manque pas de gens qui reçoivent le tampon, c’est-à-dire qui sont autorisés à éduquer. Cela ne veut pas dire qu’ils aient la moindre espèce d’idée de ce que c’est qu’éduquer. Les gens ne s’aperçoivent pas très bien de ce qu’ils veulent faire quand ils éduquent. Ils s’efforcent tout de même d’en avoir une petite idée, mais ils y réfléchissent rarement. Le signe qu’il y a tout de même quelque chose qui peut les inquiéter, tout au moins de temps en temps, c’est qu’ils sont pris parfois de quelque chose de très particulier, et qu’il n’y a que les analystes à connaître vraiment bien, à savoir l’angoisse. Ils sont saisis d’angoisse quand ils pensent à ce que c’est qu’éduquer. Contre l’angoisse, il y a des tas de remèdes, en particulier un certain nombre de «conceptions de l’homme», de ce que c’est que l’homme. Cela varie énormément, la conception qu’on peut avoir de l’homme, bien que personne ne s’en aperçoive.

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Je me suis intéressé très récemment à un très bon livre qui a rapport à l’éducation, un recueil dirigé par Jean Château, qui était un élève d’Alain. Je ne l’ai même pas encore fini. C’est absolument sensationnel, ça commence à Platon, et ça continue par un certain nombre de pédagogues. On s’aperçoit à le lire de ce qu’est le fond de l’éducation, à savoir une certaine idée de ce qu’il faut pour faire des hommes — comme si c’était l’éducation qui les faisait. À la vérité, il n’est pas forcé que l’homme soit éduqué. Il fait son éducation tout seul. D’une façon ou d’une autre il s’éduque. Il faut bien qu’il apprenne quelque chose, qu’il en bave un peu. Les éducateurs sont des gens qui pensent pouvoir l’aider. Ils considèrent même qu’il y a un minimum à donner pour que les hommes soient des hommes, et que cela passe par l’éducation. Ils n’ont pas tort du tout. Il faut en effet une certaine éducation pour que les hommes parviennent à se supporter entre eux. Par rapport à ça, il y a l’analyste. Gouverner et éduquer ont cette différence considérable par rapport à analyser, que cela

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JACQUES

LACAN

se fait depuis toujours. Et cela foisonne. On ne cesse pas de gouverner, on ne cesse pas d’édu- quer. L’analyste, lui, n’a aucune tradition. C ’est un tout nouveau venu. C ’est ainsi que, parmi les positions impossibles, il s’en est trouvé une nouvelle. Il n’est pas particulièrement commode pour la plupart des analystes de soutenir cette position alors que l’on n’a qu’un tout petit siècle derrière soi pour se repérer. La nouveauté renforce le caractère impossible de la chose. Les analystes, à partir du premier d’entre eux, ont eu à découvrir cette position, et ils en ont très bien réalisé le caractère impossible. Ils l’ont fait rejaillir sur la position de gouverner et sur celle d’éduquer. Comme ils en sont au stade de l’éveil, cela leur a permis de s’aper­ cevoir que les gens qui gouvernent comme les gens qui éduquent n’ont en fin de compte aucune espèce d’idée de ce qu’ils font. Cela ne les empêche pas de le faire, et même de le faire pas trop mal. Après tout, des gouvernants, il en faut bien, et les gouvernants gouvernent, c’est un fait. Non seulement ils gouvernent, mais cela fait plaisir à tout le monde.

On retrouve Platon.

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Oui, on retrouve Platon. Il n’est pas difficile de retrouver Platon. Platon a dit énormément de banalités, et naturellement on les retrouve. L’arrivée de l’analyste à sa propre fonction a permis de faire un éclairage àjour frisant de ce que sont les autres fonctions.J’ai consacré toute une année de séminaire à expliquer le rapport qui jaillit du fait de l’existence de cette fonction tout à fait nouvelle qu’est la fonction analy­ tique, et en quoi elle éclaire les autres. Cela m’a amené à y montrer des articulations qui ne sont pas communes. Si elles étaient communes, les fonctions ne différeraient pas.J’ai fait voir com­ ment cela peut se manipuler, et d’une façon très simple, grâce à quatre petits éléments qui changent de place et qui tournent. Cela finit par faire des choses très intéressantes.

L’a n g o is se des savants

Il y a une chose dont Freud n’avait pas parlé, parce qu’elle était taboue pour lui, à savoir la position du savant. C ’est également une position impossible, seulement la science n’en a pas encore la moindre espèce d’idée, et

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c’est sa chance. C ’est seulement maintenant que les savants commencent à faire des crises

dangoisse. Leurs crises d’angoisse n’ont pas plus d’im­ portance que n’importe quelle crise d’angoisse. L’angoisse est une chose tout à fait futile, foireuse. Mais il est amusant que l’on ait vu ces derniers temps certains parmi les savants tra­ vaillant dans des laboratoires tout à fait sérieux s’alarmer tout d’un coup, avoir les foies, ce qui signifie en français avoir la trouille, et se dire :

«Toutes ces petites bactéries avec lesquelles nous faisons des choses si merveilleuses, suppo­ sez qu’un jour, après que nous en aurions vrai­ ment fait un instrument sublime de destruction de la vie, un type les sorte du laboratoire. » Ce n’est pas encore fait. Ils n’y sont pas arrivés. Mais ils commencent à avoir une petite idée que l’on pourrait faire des bactéries résis­ tantes à tout, que l’on ne pourrait plus arrêter. Cela nettoierait peut-être la surface du globe de toutes ces choses merdeuses, en particulier humaines, qui l’habitent. Et alors, ils se sont sentis tout d’un coup saisis d’une crise de res­ ponsabilité. Ils ont mis l’embargo sur un certain nombre de recherches.

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Peut-être cette idée n ’est-elle pas si mau­ vaise, peut-être ce qu’ils font pourrait-il être très dangereux. Je n’y crois pas. L’animalité est increvable. Ce ne sont pas les bactéries qui nous débarrasseront de tout ça. Mais ils en ont eu une crise d’angoisse typique, et une sorte d’interdiction, provisoire tout au moins, a été jetée. On s’est dit qu’il fallait y regarder à deux fois avant de pousser plus loin certains travaux sur les bactéries. Quel soulagement sublime ce serait pourtant si tout d’un coup on avait affaire à un véritable fléau, un fléau sorti des mains des biologistes. Ce serait vraiment un triomphe. Cela voudrait dire que l’humanité serait vraiment arrivée à quelque chose — sa propre destruction. Ce serait vraiment là le signe de la supériorité d’un être sur tous les autres. N on seulement sa propre destruction, mais la destruction de tout le monde vivant. Ce serait vraiment le signe que l’homme est capable de quelque chose. Mais cela fout tout de même un peu d’angoisse. Nous n’en sommes pas encore là. Comme la science n’a aucune espèce d’idée de ce qu’elle fait, sauf à avoir une petite pous­ sée d’angoisse, elle va continuer un certain

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temps. À cause de Freud probablement, per­ sonne n’a même songé à dire qu’il était tout aussi impossible d’avoir une science qui ait des résultats que de gouverner et d’éduquer. Mais si l’on peut en avoir tout de même un petit soupçon, c’est par l’analyse. L’analyse est une fonction encore plus impossible que les autres. Je ne sais pas si vous êtes au courant, elle s’occupe très spécialement de ce qui ne marche pas. De ce fait, elle s’oc­ cupe de cette chose qu’il faut bien appeler par son nom — je dois dire que je suis encore le seul à l’avoir appelée de ce nom — ,le réel. C ’est la différence entre ce qui marche et ce qui ne marche pas. Ce qui marche, c’est le monde. Le réel, c’est ce qui ne marche pas. Le monde va, il tourne rond, c’est sa fonction de monde. Pour s’apercevoir qu’il n’y a pas de monde, à savoir qu’il y a des choses que seuls les imbéciles croient être dans le monde, il suf­ fit de remarquer qu’il y a des choses qui font que le monde est immonde, si je puis m ’expri­ mer ainsi. C ’est de cela que s’occupent les analystes, de sorte que, contrairement à ce que l’on croit, ils sont beaucoup plus affrontés au réel que même les savants. Ils ne s’occupent

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que de ça. Ils sont forcés de le subir, c’est-à-dire de tendre le dos tout le temps. Il faut à cette fin qu’ils soient vachement cuirassés contre l’an­ goisse. C ’est déjà quelque chose qu’ils puissent au moins parler de l’angoisse. Quand j ’en ai parlé jadis, en 1962-1963, au moment où s’est passée dans la psychanalyse française — ce que l’on appelle ainsi — la deuxième scission, cela a fait un peu d’effet, un petit tourbillon. L’un de mes élèves, qui avait suivi pendant toute l’année mon séminaire sur l’angoisse, est venu me voir enthousiasmé, au point de me dire qu’il fallait me mettre dans un sac et me noyer. Il m ’aimait tellement que c’était la seule conclusion qui lui paraissait pos­ sible. Je l’ai engueulé avec des mots injurieux, et foutu dehors. Cela ne l’a pas empêché de survivre, et même de se rallier finalement à mon École. Vous voyez comment sont les choses. Les choses sont faites de drôleries. C ’est peut-être la voie par où on peut espérer un avenir de la psychanalyse — il faudrait qu’elle se voue suffisamment à la drôlerie.

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L e t r io m p h e

d e

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la r e l ig io n

Vous avez dit tout à l’heure: «Si la religion triomphe, c'est que la psychanalyse aura échoué. » Pensez-vous qu'on aille maintenant chez un psy­ chanalyste comme on allait auparavant chez son confesseur ?

On ne pouvait manquer de me poser cette question. Cette histoire de confession est à dormir debout. Pourquoi croyez-vous qu’on se confesse ?

Quand on va chez son psychanalyste, on se confesse aussi.

Mais absolument pas ! Cela n’a rien à faire. Dans l’analyse, on commence par expliquer aux gens qu’ils ne sont pas là pour se confesser. C ’est l’enfance de l’art. Ils sont là pour dire — dire n’importe quoi.

Comment expliquez-vous le triomphe de la religion sur la psychanalyse ?

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Ce n’est nullement par l’intermédiaire de la confession. Si la psychanalyse ne triomphera pas de la religion, c’est que la religion est incre­ vable. La psychanalyse ne triomphera pas, elle survivra ou pas.

Vous êtes persuadé que la religion triom­

phera ?

Oui. Elle ne triomphera pas seulement sur la psychanalyse, elle triomphera sur beaucoup d’autres choses encore. On ne peut même pas imaginer comme c’est puissant, la religion. J’ai parlé à l’instant du réel. Le réel, pour peu que la science y mette du sien, va s’étendre, et la religion aura là beaucoup plus de raisons encore d’apaiser les cœurs. La science, c’est du nouveau, et elle introduira des tas de choses bouleversantes dans la vie de chacun. Or, la religion, surtout la vraie, a des ressources que l’on ne peut même pas soupçonner. Il n ’y a qu’à voir pour l’instant comme elle grouille. C’est absolument fabuleux. Ils y ont mis le temps, mais ils ont tout d’un coup compris quelle était leur chance avec la science. Il va falloir qu’à tous les bouleverse­

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ments que la science va introduire, ils donnent un sens. Et ça, pour le sens, ils en connaissent un bout. Ils sont capables de donner un sens vraiment à n’importe quoi. Un sens à la vie humaine, par exemple. Ils sont formés à ça. Depuis le commencement, tout ce qui est religion consiste à donner un sens aux choses qui étaient autrefois les choses naturelles. Ce n’est pas parce que les choses vont devenir moins naturelles, grâce au réel, que l’on va cesser pour autant de sécréter le sens. Et la reli­ gion va donner un sens aux épreuves les plus curieuses, celles dont les savants eux-mêmes commencent justement à avoir un petit bout d’angoisse. La religion va trouver à ça des sens truculents. Il n’y a qu’à voir comment ça tourne maintenant, comment ils se mettent à la page.

La psychanalyse va devenir une religion ?

La psychanalyse? Non. Du moins je l’espère. Elle deviendra peut-être en effet une reli­ gion — qui sait, pourquoi pas? — mais je ne pense pas que ce soit là mon biais. La psychana­ lyse n’est pas venue à n’importe quel moment historique. Elle est venue corrélativement à un

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pas capital, à une certaine avancée du discours de la science. Je vais vous dire ce que j ’en dis dans mon petit rapport, le machin que j ’ai cogité pour ce Congrès : la psychanalyse est un symptôme. Seulement, il faut comprendre de quoi. Elle fait nettement partie de ce malaise de la civi­ lisation dont Freud a parlé. Le plus probable est qu’on n’en restera pas à s’apercevoir que le symptôme est ce qu’il y a de plus réel. On va nous sécréter du sens à en veux-tu en voilà, et cela nourrira non seulement la vraie religion, mais un tas de fausses.

Qu'est-ce que cela veut dire, «la vraie reli­

gion » ?

La vraie religion, c’est la romaine. Essayer de mettre toutes les religions dans le même sac et faire ce qu’on appelle de l’histoire des reli­ gions, c’est vraiment horrible. Il y a une vraie religion, c’est la religion chrétienne. Il s’agit simplement de savoir si cette vérité tiendra le coup, à savoir si elle sera capable de sécréter du sens de façon à ce que l’on en soit vraiment bien noyé. Elle y arrivera, c’est certain, parce

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qu’elle a des ressources. Il y a déjà des tas de trucs qui sont préparés pour ça. Elle interpré­ tera l’Apocalypse de saint Jean. Il y a déjà pas mal de gens qui s’y sont essayés. Elle trouvera une correspondance de tout avec tout. C ’est même sa fonction. L’analyste, lui, c’est tout à fait autre chose. Il est dans un moment de mue. Pendant un petit moment, on a pu s’apercevoir de ce que c’était que l’intrusion du réel. L’analyste en reste là. Il est là comme un symptôme. Il ne peut durer qu’au titre du symptôme. Mais vous verrez qu’on guérira l’humanité de la psychanalyse. À force de le noyer dans le sens, dans le sens religieux bien entendu, on arrivera à refouler

ce symptôme.

Vous y êtes? Est-ce qu’une petite lumière s’est produite dans votre jugeote ? Cela ne vous paraît pas une position mesurée que la mienne ?

J'écoute.

Vous écoutez, oui. Mais est-ce que vous y attrapez un petit quelque chose qui ressemble à du réel ?

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J'écoute, je note, et c'est à moi, après, àfaire une sorte de synthèse.

Vous allez faire une synthèse?Vous en avez de la chance. En effet, tirez-en ce que vous pourrez. On a eu avec la psychanalyse, un petit instant comme ça, un éclair de vérité. Ce n’est pas du tout forcé que ça dure.

Se r r e r le s y m p t ô m e

Vos Écrits sont très obscurs, très difficiles.

Quelqu'un

qui

veut

comprendre

ses

propres

problèmes en les lisant est dans un profond désarroi, mal à l'aise. J'ai l'impression que le retour à Freud est problématique, car votre reprise des textesfreudiens rend la lecture de Freud encore plus compliquée.

Cela est peut-être dû au fait que je fais apercevoir ce que Freud lui-même a mis beau­ coup de temps à faire entrer dans la tête de ses contemporains. La Science des rêves ne s’est pas beaucoup vendue à sa parution, et en quinze ans on en a peut-être acheté trois cents exem­ plaires. Freud a dû se donner beaucoup de mal pour introduire dans la pensée de ses contem­

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porains quelque chose d’aussi spécifié et d’aussi peu philosophique à la fois, que l’inconscient. Ce n’est pas parce qu’il a emprunté à je ne sais plus qui, à Herbart, le mot Unbewusste, que c’était du tout ce que les philosophes appelaient «inconscient». Cela n’avait aucun rapport. Ce que je me suis efforcé de démontrer, c’est comment l’inconscient de Freud se spé­ cifie. Les universitaires étaient peu à peu arri­ vés à digérer ce que Freud, avec beaucoup d’habileté d’ailleurs, s’était efforcé de leur rendre comestible, digérable. Freud lui-même a prêté à la chose en voulant convaincre. Le sens du retour à Freud, c’est de montrer ce qu’il y a de tranchant dans ce que Freud avait découvert, et qu’il faisait entrer enjeu d’une façon complètement inattendue, car c’était vraiment la première fois qu’on voyait surgir quelque chose qui n’avait strictement rien à faire avec ce que qui que ce soit avait dit avant. L’inconscient de Freud, c’est l’incidence de quelque chose qui est complètement nou­ veau. Et puis,je vais vous dire aussi quelque chose qui caractérise mes Ecrits. Mes Écrits,je ne les ai pas écrits pour qu’on

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les comprenne, je les ai écrits pour qu’on les lise. Ce n’est pas du tout pareil. C ’est un fait que, contrairement à ce qui s’est passé pour Freud, il y a tout de même pas mal de gens qui les lisent. Ils ont certainement plus de lecteurs que Freud n’en a eu pendant quinze ans. À la fin, bien sûr, Freud a eu un énorme succès de librairie, mais il l’a attendu très longtemps. Je n’ai jamais rien attendu de pareil. Ça a été pour moi une surprise totale que mes Écrits se vendent. Je n’ai jamais compris comment cela s’est fait. Ce que je constate par contre, c’est que même si on ne les comprend pas, ça fait quelque chose aux gens.Je l’ai souvent observé. Ils n’y comprennent rien, c’est tout à fait vrai, pendant un certain temps, mais ça leur fait quelque chose. Et c’est pour cette raison que je serais porté à croire que, contrairement à ce que l’on s’imagine au-dehors, on les lit. On s’imagine que les gens achètent mes Ecrits et qu’ils ne les ouvrent pas. C ’est une erreur. Ils les ouvrent, et même ils les travaillent. Et même ils s’esquintent à ça. Évidemment, quand on commence mes Ecrits, ce qu’on peut faire de mieux, c’est d’essayer de les comprendre. Et

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comme on ne les comprend pas, on continue d’essayer. Je n’ai pas fait exprès qu’on ne les comprenne pas, cela a été une conséquence des choses. Je parlais,je faisais des cours, très suivis et très compréhensibles, mais comme je ne les transformais en écrit qu’une seule fois par an, ça donnait un écrit qui, par rapport à la masse de ce que j ’avais dit, était un concentré tout à fait incroyable, qu’il faut mettre dans de l’eau comme les fleurs japonaises pour le voir se déplier. C ’est une comparaison qui vaut ce qu’elle vaut. Il m ’est déjà arrivé d’écrire, il y a long­ temps, qu’il est assez habituel qu’en dix ans un de mes Ecrits devienne transparent. Mon cher, même vous, vous comprendriez. Dans dix ans, mes Ecrits, même en Italie, même traduits comme ils sont, vous paraîtront de la petite bière, des lieux communs. Parce qu’il y a une chose qui est assez curieuse, c’est que même des écrits très sérieux, ça devient finalement des lieux communs. Dans très peu de temps, vous verrez, vous rencontrerez du Lacan à tous les coins de rue. Comme Freud, quoi !Tout le monde s’imagine avoir lu Freud, parce que Freud traîne partout, dans les journaux, etc.

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Cela m’arrivera à moi aussi, vous verrez, comme cela pourrait arriver à tout le monde si l’on s’y mettait — si l’on faisait des choses un peu serrées, serrées autour d’un point tout à fait précis qui est ce que j ’appelle le symptôme, à savoir ce qui ne va pas. Il y a eu un moment dans l’histoire où il y a eu assez de gens désœuvrés pour s’occuper tout spécialement de ce qui ne va pas, et don­ ner une formule du «ce qui ne va pas» à l’état naissant, si je puis dire. Comme je vous l’ai expliqué tout à l’heure, tout cela se remettra à tourner rond, tout sera noyé sous les mêmes choses, les plus dégueulasses parmi celles que nous avons connues depuis des siècles, et qui naturellement se rétabliront. La religion est faite pour ça, pour guérir les hommes, c’est-à-dire pour qu’ils ne s’aperçoi­ vent pas de ce qui ne va pas. Il y a eu un petit éclair — entre deux mondes, si je puis dire, entre un monde passé et un monde qui va se réorganiser comme un superbe monde à venir. Je ne pense pas que la psychanalyse détienne quelque clé que ce soit de l’avenir. Mais ç’aura été un moment privilégié pendant lequel on aura eu une assez juste mesure de ce que c’est

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que ce que j ’appelle dans mon discours le «parlêtre ». Le parlêtre est une façon d’exprimer l’in­ conscient. Le fait tout à fait imprévu et totale­ ment inexplicable, que l’homme est un animal parlant, savoir ce que c’est, avec quoi se fabrique cette activité de la parole — voilà ce sur quoi j ’essaie de donner quelques lumières dans ce que je vais leur raconter à ce Congrès. C ’est très lié à certaines choses que Freud a prises pour être de la sexualité. En effet, ça a un rap­ port, mais ça s’attache à la sexualité d’une façon très particulière. Voilà.Vous verrez. Gardez ce petit livre dans votre poche, et relisez-le dans quatre ou cinq ans, vous verrez que vous vous en pourlécherez les babines.

L e V e r b e

fa it jo u ir

D'après ce que j'a i compris, dans la théorie lacanienne, à la base de l'homme, il n'y a pas la bio­ logie ou la physiologie, mais le langage. Saint Jean l'avait déjà dit: «A u commencement était le Verbe. » Vous n'avez rien ajouté à cela.

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J ’y ai ajouté un petit quelque chose. «Au commencement était le Verbe»,je suis bien d’accord. Mais avant le commencement, où est-ce qu’il était? C ’est cela qui est vrai­ ment impénétrable. Il y a l’évangile de saint Jean, seulement il y a aussi un autre truc qui s’appelle la Genèse, et qui n’est pas tout à fait sans rapport avec le Verbe. On a rabouté les deux en disant que le Verbe était l’affaire de Dieu le Père, et qu’on reconnaissait que la Genèse était aussi vraie que l’Évangile de saint Jean à ceci, que c’est avec le Verbe que Dieu créait le monde. C’est un drôle de machin. Dans l’Ecriture juive, l’Ecriture sainte, on voit très bien à quoi sert que le Verbe ait été non pas au commencement mais avant le commencement. C ’est que, comme il était avant le commencement, Dieu se croit en droit de faire toutes sortes de semonces aux per­ sonnes à qui il a fait un petit cadeau, du genre «petit-petit-petit», comme on donne aux pou­ lets. Il a appris à Adam à nommer les choses. Il ne lui a pas donné leVerbe, parce que ce serait une trop grosse affaire, il lui a appris à nom­ mer. Ce n’est pas grand-chose que de nom­ mer, c’est tout à fait à la mesure humaine. Les

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êtres humains ne demandent que ça, que les lumières soient tempérées. La lumière en soi, c’est absolument insupportable. D ’ailleurs, on n’a jamais parlé de lumière au siècle des Lumières, on a parlé d’Aufklàrung. «Apportez une petite lampe, je vous en prie. » C ’est déjà beaucoup. C ’est même déjà plus que nous ne pouvons en supporter. Je suis pour saint Jean et son «Au commen­ cement était leVerbe», mais c’est un commen­ cement énigmatique. Cela veut dire ceci : pour cet être charnel, ce personnage répugnant qu’est un homme moyen, le drame ne commence que quand le Verbe est dans le coup, quand il s’in­ carne, comme dit la religion, la vraie. C ’est quand le Verbe s’incarne que ça commence

à aller vachement mal. Il n’est plus du tout

heureux, il ne ressemble plus du tout à un petit chien qui remue la queue, ni non plus à un

brave singe qui se masturbe. Il ne ressemble plus

à

rien du tout. Il est ravagé par leVerbe. Moi aussi,je pense que c’est le commence-

ment.Vous me dites que je n’ai rien découvert.

’est vrai. Je n’ai jamais rien prétendu décou­

C

vrir. Tous les trucs que j ’ai pris, ce sont des trucs que j ’ai bricolés par-ci par-là.

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Et puis surtout, figurez-vous que j ’ai une certaine expérience de ce métier sordide qui s’appelle être analyste. Et là,j ’en apprends un bout, et le «Au commencement était leVerbe» prend plus de poids pour moi. Je vais vous dire une chose :s’il n’y avait pas le Verbe, qui, il faut bien le dire, les fait jouir, tous ces gens qui viennent me voir, pourquoi est-ce qu’ils reviendraient chez moi, si ce n’était pas pour à chaque fois s’en payer une tranche, de Verbe? Moi, c’est sous cet angle-là que je m’en aper­ çois. Ça leur fait plaisir, ils jubilent. Sans ça, pourquoi est-ce que j ’aurais des clients, pour­ quoi est-ce qu’ils reviendraient aussi régulière­ ment, pendant des années ?Vous vous rendez compte ! Pour l’analyse au moins, c’est vrai, au com­ mencement est leVerbe. S’il n’y avait pas ça,je ne vois pas ce qu’on foutrait là ensemble.

S’h a b it u e r au r ée l

Si les rapports humains sont devenus si pro­ blématiques parce que ce réel est tellement envahis­ sant, agressif obsédant, nefaudrait-il

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Tout ce que nous avons jusqu’à présent de réel, est peu de chose auprès de ce que l’on ne peut même imaginer, parce que justement, le propre du réel, c’est qu’on ne l’imagine pas.

N e faudrait-il pas au contraire délivrer l’homme du réel? Alors la psychanalyse n'aurait plus de raison d’être.

Si le réel devient suffisamment agressif

Le seul salut possible face à ce réel qui est devenu tellement destructif c’est de se soustraire au réel.

Repousser complètement le réel ?

Une schizophrénie collective, en quelque sorte. D ’où lafin du rôle de la psychanalyse.

C’est une façon pessimiste de représenter ce que je crois être plus simplement le triomphe de la vraie religion. Épingler la vraie religion de schizophrénie collective, c’est un point de vue très spécial. Soutenable,j’en conviens, mais très psychiatrique.

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Ce n'est pas mon point de vue,je n'ai pas parlé de religion.

Non, vous n’en avez pas parlé, maisje trouve que votre propos conflue de façon étonnante avec ce dont j ’étais parti, à savoir que la reli­ gion, en fin de compte, pouvait très bien arran­ ger tout ça. Il ne faut pas trop dramatiser, quand même. On doit pouvoir s’habituer au réel. Le symptôme, ce n’est pas encore vraiment le réel. C ’est la manifestation du réel à notre niveau d’êtres vivants. Comme êtres vivants, nous sommes rangés, mordus par le symptôme. Nous sommes malades, c’est tout. L’être parlant est un animal malade. «Au commencement était leVerbe» dit la même chose. Mais le réel réel, si je puis dire, le vrai réel, c’est celui auquel nous pouvons accéder par une voie tout à fait précise, qui est la voie scientifique. C ’est la voie des petites équations. Ce réel-là est celui justement qui nous manque complètement. Nous en sommes tout à fait séparés. Pourquoi ? À cause d’une chose dont nous ne viendrons jamais à bout. Du moins est- ce ce que je crois, encore que je n’aie jamais pu

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absolument le démontrer. Nous ne viendrons jamais à bout du rapport entre ces parlêtres que nous sexuons du mâle et ces parlêtres que nous sexuons de la femme. Là, les pédales sont radi­ calement perdues. C ’est même ce qui spécifie ce que l’on appelle l’être humain. Sur ce point, il n’y a aucune chance que ça réussisse jamais, c’est-à-dire que nous en ayons la formule, une chose qui s’écrive scientifiquement. D ’où le foisonnement des symptômes, parce que tout s’accroche là. C ’est en cela que Freud avait raison de parler de ce qu’il appelle la sexualité. Disons que, pour le parlêtre, la sexualité est sans espoir. Mais le réel auquel nous accédons avec des petites formules, le vrai réel, c’est tout à fait autre chose. Jusqu’à présent, nous n’en avons encore comme résultat que des gadgets. On envoie une fusée dans la lune, on a la télévi­ sion, etc. Ça nous mange, mais ça nous mange par l’intermédiaire de choses que ça remue en nous. Ce n’est pas pour rien que la télévision est dévoreuse. C ’est parce que ça nous inté­ resse, tout de même. Ça nous intéresse par un certain nombre de choses tout à fait élémen­ taires, que l’on pourrait énumérer, dont on

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pourrait faire une petite liste. Mais enfin, on se laisse manger. C ’est pourquoi je ne suis pas parmi les alarmistes ni parmi les angoissés. Quand on en aura son compte, on arrêtera ça, et on s’occupera des vraies choses, à savoir de ce que j ’appelle la religion.

Le réel est transcendant [ les gadgets nous mangent.

[

]

].

En effet,

Oui. Moi, je ne suis pas très pessimiste. Il y aura un tamponnement du gadget.Votre extra­ polation, de faire converger le réel et le trans­ cendant, me paraît un acte de foi.

— Je vous le demande, qu'est-ce qui n'est pas un acte defoi ?

C ’est ça qu’il y a d’horrible, c’est qu’on est

toujours dans la foire.

J'ai dit «foi»yje n'ai pas dit «foire».

C ’est ma façon de traduire «foi». La foi,

c’est la foire. Il y a tellement de fois, de fois qui se nichent dans les coins, que malgré tout, ça

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ne se dit bien que sur le forum, c’est-à-dire la foire.

« Foi », «forum », «foire », ce sont desjeu x de

mots.

C ’est du jeu de mots, c’est vrai. Mais j ’attache énormément d’importance aux jeux de mots, vous le savez. Cela me paraît la clé de la psychanalyse.

N e pas p h il o s o p h e r

Dans votre philosophie

Je ne suis pas du tout philosophe.

reale

Una

nozione

ontologica,

metafisica

del

Ce n’est pas du tout ontologique.

Vous empruntez une notion kantienne du

réel.

Mais ce n’est pas du tout kantien. C ’est

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même ce sur quoi j ’insiste. S’il y a notion du réel, elle est extrêmement complexe, et à ce titre elle est non saisissable, non saisissable d’une façon qui ferait tout. Ce serait une notion incroyablement anticipatrice que de penser qu’il y ait un tout du réel. Tant que nous n’aurons pas vérifié, je crois qu’il vaut mieux se garder de dire que le réel soit en quoi que ce soit un tout. Il m ’est venu dans la main un petit article d’Henri Poincaré sur l’évolution des lois.Vous ne le connaissez sûrement pas, il est introu­ vable, c’est une chose bibliophilique. Emile Boutroux, qui était philosophe, s’était posé la question de savoir si l’on ne pouvait pas penser que les lois avaient aussi une évolution. Poin­ caré, qui, lui, était mathématicien, se hérissait absolument à la pensée de cette évolution, puisque ce que le savant cherche, c’est juste­ ment une loi en tant que n’évoluant pas. Il est très rare qu’un philosophe soit plus intelligent qu’un mathématicien, mais là, par hasard, un philosophe a soulevé une question capitale. Pourquoi en effet est-ce que les lois n’évolue­ raient pas, alors que nous pensons le monde comme ayant évolué ? Poincaré tient dur

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comme fer que le propre d’une loi, c’est que, quand on est dimanche, on peut savoir, non seulement ce qui arrivera lundi et mardi, mais en plus ce qui est arrivé samedi et vendredi. Mais on ne voit absolument pas pourquoi le réel n’admettrait pas une loi qui bouge. Il est bien certain que là, nous perdons com­ plètement les pédales. Comme nous sommes situés en un point précis du temps, comment dire quoi que ce soit à propos d’une loi qui, aux dires de Poincaré, ne serait plus une loi? Mais après tout, pourquoi ne pas penser aussi que nous pourrons peut-être un jour en savoir un tout petit peu plus sur le réel? — grâce à des calculs, toujours. Auguste Comte disait qu’on ne saurait jamais rien de la chimie des étoiles, et voilà que, chose curieuse, il arrive un truc qui s’appelle le spectroscope, qui nous apprend des choses fort précises sur la compo­ sition chimique des étoiles. Alors, il faut se méfier, il arrive des trucs, des lieux de passage absolument insensés, que l’on ne pouvait sûre­ ment pas imaginer, et d’aucune façon prévoir. Cela fera peut-être que nous aurons un jour une notion de l’évolution des lois. En tous les cas,je ne vois pas en quoi le réel

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en est pour autant plus transcendant. C ’est une notion très difficile à manier, que l’on n’a jus­ qu’ici maniée qu’avec une extrême prudence.

C'est un problème philosophique.

C ’est un problème philosophique, c’est vrai. Il y a en effet des petits domaines où la philosophie aurait encore quelque chose à

dire. Malheureusement, il est assez curieux que

la

philosophie donne tant de signes de vieillis­

sement. Bon, Heidegger a dit deux ou trois

choses sensées. Mais il y a tout de même très longtemps que la philosophie n ’a absolument rien dit d’intéressant pour tout le monde.

D ’ailleurs, elle ne dit jamais quelque chose

d’intéressant pour tout le monde. Quand elle sort quelque chose, elle dit des choses qui inté­ ressent deux ou trois personnes. Et puis après, ça passe à l’Université, et alors c’est foutu, il n’y

a plus la moindre philosophie, même imagi­

nable. Quelqu’un tout à l’heure m ’a attribué un kantisme, tout à fait gratuitement. Je n’ai jamais écrit qu’une chose sur Kant, c’est mon petit écrit «Kant avec Sade». Pour tout dire,je

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fais de Kant une fleur sadique. Personne n’a fait la moindre attention à cet article. Un tout petit bonhomme l’a commenté quelque part, je ne sais pas même si c’est paru. Mais jamais personne ne m ’a répondu sur cet article. Il est vrai que je suis incompréhensible.

Comme

il a été question

du

réel comme

transcendant, j ’ai cité au passage la «chose en soi»,

mais ce n ’est pas une imputation du kantisme.

Je m’efforce de dire des choses qui collent à mon expérience d’analyste. Cette expérience est quelque chose de court. Aucune expérience d’analyste ne peut prétendre s’appuyer sur suffisamment de monde pour généraliser. Je tente de déterminer avec quoi un analyste peut se sustenter lui-même, de dessiner ce que com­ porte d’appareil mental rigoureux la fonction d’analyste, d’indiquer quelle est la rampe qu’il faut tenir pour ne pas déborder de sa fonction d’analyste. Quand on est analyste, on est tout le temps tenté de déraper, de glisser, de se lais­ ser glisser dans l’escalier sur le derrière, et c’est tout de même très peu digne de la fonction d’analyste. Il faut savoir rester rigoureux, de

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façon à n’intervenir que d’une façon sobre et de préférence efficace. J ’essaie de donner les conditions pour que l’analyse soit sérieuse et efficace. Ça a l’air de déborder sur des cordes philosophiques, mais ça ne l’est pas le moins du monde. Je ne fais aucune philosophie,je m’en méfie au contraire comme de la peste. Si je parle du réel, c’est parce que cela me paraît une notion radicale pour nouer quelque chose dans l’ana­ lyse, mais ce n ’est pas la seule. Il y a aussi ce que j ’appelle le symbolique et ce que j ’appelle l’imaginaire.Je tiens à ça comme on tient à trois petites cordes qui sont les seules qui me per­ mettent ma flottaison. Je la propose aux autres aussi, bien sûr, à ceux qui veulent bien me suivre, mais ils peuvent suivre des tas d’autres personnes qui ne manquent pas de leur offrir leur aide. Ce qui m’étonne le plus, c’est d’en avoir encore autant à mes côtés. Je ne peux pas dire que j ’aie rien fait pour les retenir.Je ne suis pas agrippé à leurs basques. Je ne redoute pas du tout que les gens partent. Au contraire, cela me soulage quand ils s’en vont. Mais enfin, ceux qui sont là, je leur suis tout de même recon­

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naissant de me renvoyer quelque chose de temps en temps qui me donne le sentiment que je ne suis pas complètement superflu dans ce que j ’enseigne, que je leur enseigne quelque chose qui leur rend service. Q u’est-ce que vous êtes gentils de m’avoir interrogé si longtemps.

Indications bibliographiques

«Discours aux catholiques»: évoquant à son Séminaire, le 23 mars 1960, les leçons qu’il venait de donner à Bruxelles, Lacan les désigne par ces mots, «mon discours aux catholiques » (Séminaire VII, p. 211, Seuil, 1986). Deux versions successives en ont été publiées dans Quarto, organe de l’École de la Cause freudienne en Belgique (n° VI, 1982, p. 5- 24, et n° 50, hiver 1992, p. 7-20). «Le triomphe de la religion »:le titre comme les intertitres sont de J.-A. Miller. Une première ver­ sion est parue dans le bulletin intérieur de l’École freudienne de Paris, Les Lettres de VEcole, n° 16, 1975, p. 6-26.

Table

N otice

Discours aux catholiques

Annonce I. Freud, concernant la morale, fait le poids correctement II. La psychanalyse est-elle constituante pour une éthique qui serait celle que notre temps nécessite ?

Le triomphe de la relig io n

Gouverner, éduquer, analyser L’angoisse des savants Le triomphe de la religion Serrer le symptôme Le Verbe fait jo u ir S’habituer au réel Ne pas philosopher

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