Vous êtes sur la page 1sur 141

Introduction à la culture africaine

8

Dans cette collection :

1. Introduction to African culture : general aspects, Alpha I. Sow, Ola Balogun, Honorât Aguessy et Pathé Diagne (en anglais seulement).

2. Socio-political aspects of the palaver in some African countries.

3. La femme africaine dans la société précoloniale, Achola O . Pala et Madina Ly.

4. Le concept de pouvoir en Afrique.

5. L'affirmation de l'identité culturelle et la formation de la conscience nationale dans l'Afrique contemporaine.

6. Spécificité dynamique des cultures négro-africaines.

7. Spécificités et convergences culturelles dans l'Afrique au sud du Sahara.

8. Tradition et développement dans l'Afrique d'aujourd'hui.

Tradition et développement dans l'Afrique d'aujourd'hui

Unesco

Les idées et opinions exprimées dans cet ouvrage sont celles des

auteurs et ne reflètent

pas nécessairement les vues d e l'Unesco.

Publié en 1990 par l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture, 7, place de Fontenoy, 75700 Paris Imprimerie des Presses Universitaires de France, Vendôme

ISBN 92-3-202653-8

©

Unesco 1990

Préface

Le présent ouvrage, qui constitue le numéro 8 de la collection

« Introduction à la culture africaine », rassemble des communi-

cations, des études et réflexions de spécialistes africains sur le thème de l'impact de la tradition sur le développement de l'Afrique contemporaine, thème qui a fait l'objet d'une réunion d'experts organisée par l'Unesco à Yaounde (Cameroun) en 1980. Par-delà les déclarations habituelles o u les positions de principe sur l'importance de la dimension culturelle dans le développement de chaque peuple, ces études et réflexions s'attachent, à partir de cas précis, à montrer dans quelle mesure l'héritage culturel africain

est pris e n compt e dans la conception et la réalisation des plans et projets de développement, dans l'évolution des institutions, dans l'élaboration des manuels scolaires et des programmes culturels de la radio et de la télévision. Dépassant la position théorique sur la nécessité de fonder le développement de l'Afrique sur son héritage culturel, le présent ouvrage tente de montrer comment l'héritage culturel africain

a concrètement inspiré et inspire le législateur, le planificateur, le

médecin, le pharmacien, le pédagogue de l'Afrique d'aujourd'hui. Retour à la tradition o u recours à la tradition? Pour lever toute équivoque, plusieurs auteurs ont préféré, avant d'aborder leur étude proprement dite, préciser leur pensée quant au concept de tradition qui, dans bien des cas, revêt une connotation négative. Pour I. A. Akinjogbin, qui rejette l'idée de tradition identifiée à des pièces de musées fossilisées, « ce que l'on nomme 'tradition' ne représente rien d'autre qu e les modalités d'interaction sociale admises pour une communauté donnée, à u n moment donné, en fonction de sa conception d u monde et de ses expériences bisto-

riques [

]

Il s'ensuit que la tradition n'est pas statique ». Emmanuel

Soundjock-Soundjock abonde dans le même sens quand il déclare :

« Pou r nous, ce qui est (tré)passé et 'enterré' n e fait plus partie d e la tradition. L a tradition est toujours vivante et actuelle, elle inspire le présent autant que l'avenir. » Utilisant le language imagé des cercles initiatiques, Théodore Mayi-Matip, patriarche traditionnel, nous rappelle qu e « la rivière qui coule à travers les âges et les contrées n'oublie ni son corps ni son âm e » . Alexandre

Adande , quant à lui, v a certes plus

approche, quand il nous dit qu ' « il s'agira d'abord d e s'enraciner

dans la tradition en ce qu'elle a de meilleur tout en éliminant sans complaisance les éléments qui freinent le développement ». C'est cette même conception de la tradition qui, de façon parfois impli- cite, a guidé l'ensemble des études présentées dans cet ouvrage. U n autre trait commu n à toutes ces études concerne le postulat

est conforme à la mêm e

loin mais

que l'évolution d e toute culture est fonction à la fois d e so n dyna - mism e interne et des incitations extérieures. A cet égard, tous les

auteurs, sans le moins d u monde verser

qui consiste à faire et refaire le procès du colonialisme, se réfèrent de façon quelquefois implicite au x rapports conflictuels entre les

cultures africaines et les cultures tante à la culture occidentale est

parfaitement compréhensible o u

mêm e inévitable. E n

cultures s'est effectuée dans des circonstances particulières que sont la traite négrière et la colonisation. Par ailleurs, les changement s dus à cette rencontre, au lieu de s'opérer sur une période relativement longue qui aurait permis de transformer contradictions en complé-

mentarités, couvrent à peine quelques décennies. Bien que le même schéma ait été proposé à tous les spécialistes invités à réfléchir sur le thème choisi, chacun, compte tenu de sa formation, de sa spécia- lisation o u de son centre d'intérêt, l'a abordé de façon originale.

dans la tendance courante

occidentales. L a référence cons-

effet, la rencontre entre ces deux types de

Wänd e Abimbol a examine l'impact qu e les

langues, les littéra-

tures, les institutions et les religions et systèmes d e pensée africains ont réellement sur le développement social, économique, politique et technique de l'Afrique contemporaine. Il constate que ces points de repère ont été écartés a u profit des langues, littératures, insti- tutions, religions et systèmes de pensée étrangers. Tout en se décla- rant ouvert au x apports extérieurs, Wänd e Abimbol a invite les

décideurs africains d e tous les niveaux à décoloniser leurs menta- lités et, pour cela, à inventorier ce qui existe déjà en Afrique comme savoir et savoir-faire avant d'ouvrir les portes au x apports étran- gers, de manière à ne pas importer ce qui existe déjà en Afrique. Il identifie des axes qui pourraient permettre à l'Afrique de prendre sa place dans le concert des nations sans perdre ses propres racines. Se situant dans une optique essentiellement économique, Alexandre Adande, après avoir constaté l'échec des « plans de développement importés en Afrique », présente plusieurs expériences

qui faciliteraient u n développement

cultures africaines tout en tirant le meilleur parti des apports extérieurs. Pour illustrer son étude, il décrit le donkpè et le so tels qu'ils fonctionnent au Bénin. Le donkpè que, schématiquement, on peut traduire pa r travail collectif d'entraide organisé pa r les com- munauté s villageoises, les groupes d'âge o u les associations profes- sionnelles a été bien étudié a u Bénin mais il est répandu, sous diffé- rents noms dans toute l'Afrique. Cette pratique d'entraide a sou-

vent inspiré les autorités politiques d e l'Afrique indépendante et servi de modèle de mobilisation des masses pour des travaux col- lectifs. L e salongo au Zaïre et Yumuganda au Rwanda constituent quelques exemples récents. Quant au so qui, dans plusieurs pays, est appelé « tontine », o n peut le définir comme une épargne informelle organisée par des associations à vocation autant sociale que finan- cière. C e système couvre le créneau qui n'intéresse pas le sys- tème bancaire habituel. Partant du cas du Gabon, Pierre-Louis Agondjo-Okawe met en évidence, d'une part, la coexistence dans un État moderne entre le droit coutumier fondé sur la culture africaine et le droit inspiré d u code français et, d'autre part, un e coopération fructueuse qui s'est instaurée entre les spécialistes des pratiques médicinales traditionnelles et ceux de la médecine et de la pharmacie modernes.

solidement ancré dans les

Aprè s

avoir écarté toutes les acceptions erronées d u concept d e

tradition, I. A . Akinjogbin constate que le phénomène colonial a affaibli les ressorts internes des cultures africaines et abouti à la formation de deux sociétés africaines antagonistes qui, en quelque sorte, s'ignorent : l'une, occidentalisée, détient le pouvoir et adopte une attitude négative à l'égard de l'héritage culturel africain ; l'autre, traditionnelle, trop souvent considérée comme primitive et rétro-

grade. Tout comme Wände Abimbola, I. A. Akinjogbin démontre,

à partir de cas tirés d u secteur de la planification, de la création

d'institutions nouvelles, des systèmes judiciaires et éducatifs, le

rôle marginal dévolu à l'héritage africain. Il se demande dès lors comment l'on pourra procéder pour redonner à l'héritage culturel nigérian — bien que sa réflexion déborde le cadre géographique du Nigéria — le statut qu e lui ont confisqué les modèles étrangers.

Il indique quelques pistes. Diouldé Laya, quant à lui, concentre toute son étude sur la

samaría, une institution originale d'organisation de la jeunesse qui

a été également sollicitée durant la lutte menée contre le système

colonial pour l'encadrement de la jeunesse d u Niger indépendant. Recourant constamment aux proverbes, dans son argumenta- tation, Théodore Mayi-Matip montre clairement la place que devraient occuper les traditions et, d e ce fait, les détenteurs des

traditions qui

connaissances des cultures africaines. Après avoir réfuté les préjugés qui ont longtemps couvert les traditions, Mamado u Niang examine de façon critique les efforts déployés au Sénégal pour intégrer la tradition dans le développe- ment global d u pays. Enfin, Emmanuel Soundjock-Soundjock présente, étape par

étape, le processus d'élaboration d'un plan d e développement national et identifie la place réservée aux détenteurs des traditions, d'une part, et aux programmes réservés à la culture nationale dans les différents chapitres d u plan, d'autre part : l'éducation, la recherche, les mass media, etc. Il constate que, somme toute, un e place relativement importante est réservée aux cultures camerou- naises. En conclusion de son étude, l'auteur estime que l'insertion

de la tradition dans les circuits modernes sera

et qu'alors la tradition sera à l'abri de la mort, car elle reposera sur

un socle d'éternité.

En mettant par écrit leurs réflexions, les spécialistes qui ont bien voulu prêter leur concours à l'Unesco entendaient nourrir un débat

qui

facteur d e créativité

qui donnent accès au x

sont seuls à posséder les clés

se poursuit depuis longtemps car,

en se développant, les moyen s

de communication mettent en présence l'ensemble des cultures d u monde. En effet, aucune culture aujourd'hui ne peut se prétendre pure de tout apport étranger, aucune culture ne peut se mettre à

l'abri des influences des autres cultures; toutes cherchent, au contraire, à recevoir mais également et surtout à donner. Quelle sera o u plutôt quelle est la place des cultures africaines dans ce concert des nations ? L a réponse est celle que chacun e des études énumérée s plus hau t

a tenté d e donner : pour pouvoir donner au x autres cultures, les

cultures africaines doivent reprendre, dans leurs lieux d'origine, la place que leur ont ravie les cultures étrangères. Pour dialoguer, il

faut d'abord exister.

Cette publication, faut-il le rappeler, a le mêm e objectif que les autres titres de la collection, à savoir favoriser la poursuite et

sur les cultures africaines, dans u n

l'intensification d e la réflexion

esprit d'ouverture et d e dialogue. Comm e les autres titres d e cette collection, elle s'adresse a u grand public africain et non africain.

C'est

ici que se trouve l'intérêt d e cet ouvrage , qu i bénéficie d'un e

large

diffusion

: il permettra aussi bien a u grand public

qu'aux

intellectuels et responsables politiques africains de s'inspirer davan- tage de leur savoir, de leur savoir-faire, de leur savoir-être dans la construction de l'Afrique contemporaine. Il enrichira no n seule- ment les communauté s africaines mais également la commu - nauté internationale d'aujourd'hui, a u sein d e laquelle les peuples africains revendiquent la place qui leur revient de droit.

Table des matières

Première partie. Textes présentés par les experts

15

Décoloniser la pensée africaine, Wände

Abimbola

 

25

Tradition

et

développement

au

Bénin,

Alexandre

S.

Adonde

47

Tradition,

droit,

santé

et

développement

au

Gabon,

Pierre-Louis Agondjo-Okawe

 

64

Réflexions à partir de l'expérience du Nigéria, /. A . Akin- jogbin

76

La samaría et la tradition des animaux d'alliance au Niger,

Diouldé

Laya

97

Le rôle de l'initié dans la transmission des valeurs cultu- relles, Théodore Mayi-Matip, patriarche traditionnel

106

L'exemple d u Sénégal,

Mamadou

Niang

116

L'expérience

d u

Cameroun,

Emmanuel

Soundjock-

Soundjock

 

Deuxième

partie. Rapport final de la réunion d'experts

143

Annexe. Liste des participants

 

Première partie

Textes présentés par les experts

Décoloniser la pensée africaine

Wände Abimbola

Parler du développement de l'Afrique contemporaine, c'est parler du développement social, économique, politique et technique. Par conséquent, ce que nous somme s invités à examiner, c'est l'impact (si impact il y a) des traditions africaines sur ces vastes secteurs du développement. L a tradition, en ce sens, ne peut être interprétée qu'en fonction du patrimoine culturel de l'Afrique qui compren d notammen t les langues, les littératures, les institutions, les religions et les systèmes d e pensée qui sont propres à l'Afrique et grâce auxquels o n peut aisément identifier l'Afrique et les Afri- cains. Pour plus de clarté, nous pouvons donc envisager de refor-

muler

les littératures, les institutions, les religions et les systèmes d e pensée africains ont-ils sur le développement social, économique, poli- tique et technique de l'Afrique contemporaine ?

La réponse est simple : la tradition n'a eu et n' a encore qu'un très faible impact sur le développement de l'Afrique contempo- raine. Lorsque des gouvernements et des institutions modernes (les universités par exemple) établissent des plans de développement social, économique , politique et technique, il est manifeste qu'ils ne font pour ainsi dire jamais appel aux langues, aux littératures, aux institutions, aux religions et aux systèmes de pensée africains. E n fait, ce dont nous devrions parler au cours de cette réunion, c'est de l'impact dévastateur que ce qu'on appelle modernisation ou développement a eu sur la culture traditionnelle de l'Afrique.

Arrêtons-nous u n peu sur cette situation. Dans combien

pays d'Afrique les langues africaines sont-elles aujourd'hui utili- sées dans les parlements, les tribunaux et dans des entreprises moderne s comm e les banques o u la bourse? Dan s combie n d e

comm e suit le thème d e notre débat

: quel impact les langues,

de

16

Wände Abimbola

nations africaines les langues autochtones sont-elles employées

pour l'enseignement d e toutes les disciplines

à cette question est qu'il n'y a qu'un

qui se soient sérieusement attachés à utiliser pleinement des langues

africaines comme véhicules de la communication dans de nom- breux secteurs d e l'activité humaine.

scolaires ? L a réponse pays en Afrique noire

o u deux

Qu'en

est-il de la littérature? Jusqu'à présent,

la question d e

savoir ce

qui constitue la littérature africaine o u ce qui devrait

être considéré comm e tel n'a pas reçu d e réponse,

parce qu e les Africains instruits qui ont acquis u n certain usage d e langues européennes s'attachent encore à perpétuer une situation qui aurait d û prendrefin dès qu e les pay s d'Afrique sont devenus

indépendants. Quels qu e puissent être les arguments avancés pour

nous persuader de considérer les ouvrages écrits par des Africains

dans

n'en demeure pas moins que la véritable et authentique littérature de l'Afrique est celle qui est écrite dans des langues africaines. Cela

est très important car aujourd'hui la question n'est pa s qu e l'Afrique n e possède pas sa littérature o u ses littératures propres, avec toute l'abondance voulue d e poètes, de conteurs et de chan- teurs-narrateurs. L a question est qu'une forme étrangère d e litté- rature proclame sa supériorité et se répand au détriment des types de littérature autochtones. Il n'y a pas au monde d'autre continent aussi riche en littérature orale que l'Afrique. Malheureusement, l'Afrique a été colonisée par des littératures étrangères. D'o ù la nécessité d e décoloniser

d'urgence la littérature africaine. Il le faut, parce que la littérature est u n moye n d'autocritique et d e perpétuation d e soi. L a littéra- ture est u n point d e référence. L a littérature est l'incarnation vivante de la culture d'un peuple. Si l'Afrique veut être maîtresse

de son esprit

e n grande partie

des langues européennes comme d e la littérature africaine, il

et décider d e son destin, elle doit commencer par

promouvoir sa littérature orale autochtone, ainsi qu e les ouvrages écrits dans des langues africaines. U n peuple sans littérature propre peut difficilement revendiquer une identité propre. Prenons u n autre exemple pour démontrer encore qu e la culture autochtone de l'Afrique n'est pas utilisée dans le processus de développement. Dans beaucoup d e pays africains, o n voit aujourd'hui à l'œuvre des forces qui tentent d'éliminer les religions

17

Décoloniser la pensée africaine

et les systèmes d e pensée autochtones. Et pourtant, nou s continuons

à dire que nou s voulons préserver les valeurs africaines autochtones. Des millions d'Africains semblent avoir honte aujourd'hui de pro- clamer publiquement leur attachement à la religion et à la pensée

traditionnelles de l'Afrique. L a colonisation

poussée qu'elle nous a donné honte d u patrimoine religieux qui

nous est propre. Pourtant, on sait bien que la plupart des Africains instruits renouent avec ces traditions autochtones dès qu'ils rencon- trent des difficultés professionnelles ou familiales. Certes, de nom- breux pays d'Afrique garantissent dans leur constitution la liberté

religieuse. Mai s cette liberté n'existe religions mondiales que sont l'islam

s'applique pa s à la religion africaine traditionnelle, considérée

comme un fétichisme o u un animisme.

Assurément, certains pays d'Afrique favorisent le folklore afri- cain, mais aucun n'est allé jusqu'à accorder une place d'honneur et un respect particulier à une religion africaine autochtone. L e folklore ne se confond pas avec la religion qui régit les mode s de pensée et le comportement des êtres humains. Il faut précisément lutter contre la tendance à considérer les institutions religieuses sacrées d e l'Afrique comme du folklore, car cette tendance n e peut qu'aboutir à l'élimination de ces traditions. Encore une fois, un continent qui n e peut se réclamer d'une tradition religieuse autochtone et d'u n système d e pensée qu i lui soit propre peut difficilement être qualifié d'indépendant. Pourtant, nous savons parfaitement que la pensée africaine offre des idées importantes qui pourraient se substituer aux philosophies politiques, économi-

ques

pour nous de reporter notre attention sur ces idées différentes si nous voulons édifier des nations et des sociétés vraiment indépen- dantes qui auront une contribution spécifique à apporter à l'histoire de l'humanité. J'emprunterai mo n dernier exemple à la technologie afin d e démontrer qu'on ne tire aucun parti de la culture africaine autoch- tone pour le développement d e l'Afrique. Chacun sait qu e l'Afrique est la région d u monde o ù le développement technolo- gique est le moins avancé. E n fait, lorsque les gens disent que les Africains n e sont pa s civilisés, ils pensent souvent à l'absence d e

de nos esprits a été si

qu e pour les deux grandes et le christianisme. Elle n e

et sociales d u monde occidental. Il

est maintenant temps

18

Wände Abimbola

progrès technique. C e retard technique d e l'Afrique e n est arrivé

à

nous somme s à l'heure actuelle presque complè -

u n tel point qu e

tement tributaires des autres parties d u monde pour la fabrication des outils les plus simples. Plusieurs pays se sont toutefois lancés dans un développement technologique rapide, mais hélas, lors-

qu'on parle de développement technologique en Afrique aujour- d'hui, il n'est question que du transfert en Afrique de technologies venues d'ailleurs. Pourtant, nous savons bien que l'Afrique disposait de techno- logies autochtones avant que les forces combinées d u colonialisme, de la révolution industrielle et d u commerce mondial ne viennent anéantir certaines de ces techniques très avancées. Citons à cet

égard quelques exemples. D e nombreuses communautés africaines possédaient leurs méthodes propres pour fondre le fer et utilisaient des instruments en fer, des siècles avant l'époque coloniale. Aujourd'hui encore, bien des communautés rurales africaines conti- nuent d'employer des colorants fabriqués à partir de produits qu'elles trouvent dans leur environnement. Cependant , les procédés utilisés dans l'Afrique traditionnelle pour la fonte d u fer et la teinture (pour reprendre ces deux exemples) ne sont pas nécessai- rement simples. De s pays africains créent actuellement des usines sidérurgiques et des industries chimiques sans tenir le moindre compte des techniques autochtones qui leur étaient propres dans ces deux domaines. Il en résulte une nouvelle forme de colonialisme

fondée sur le culte d u nouveau dieu qu'est la technologie

occi-

dentale. Nous ne sommes évidemment pas hostiles à l'emprunt

o u à

l'apprentissage de techniques nouvelles. Mais nous sommes-nous jamais assurés que ce que nous empruntions présentait une quel- conque supériorité? Et qu'avons-nous à donner en retour? Devons- nous nous reléguer à jamais dans une position d'emprunteur, sans chercher comment contribuer nous aussi au progrès technique de l'humanité? Une étude approfondie de nos technologies autoch- tones révélerait que nous avons également une contribution à apporter.

On voit donc que la tradition n'a joué qu'un très faible rôle dans le développement de l'Afrique contemporaine. Heureusement pour nous, nous sommes à u n moment de l'histoire de l'Afrique

19

Décoloniser la pensée africaine

o ù les traditions autochtones

large mesure, la société africaine est restée traditionnelle, grâce surtout aux efforts des « masses illettrées » que l'enseignement colonial dispensé dans les langues européennes et par l'intermé- diaire d'écoles tenues par des missionnaires n'a guère touchées. Ce que nous voulons dire ici, c'est que ces traditions devraient être encouragées, revitalisées et surtout mises à profit dans le pro- cessus d e développement. Tou s les plans d e développement — social, économique, politique et technologique — de l'Afrique devraient puiser à ces traditions. C'est là le seul moye n d'être sûr d'édifier sur des assises solides une réalité dont nous puissions vrai- men t dire qu'elle est nôtre et qui dès lors puisse être proposée au x autres parties d u monde comme notre contribution intrinsèque. Il ne s'agit évidemment pas d'exclure l'emprunt, partiel ou total. L'important est de l'intégrer dans no s structures autochtones. Notre génie propre se mesurera donc à notre capacité de remodeler ce que nous empruntons pour l'adapter à notre mode de vie.

Pour que la tradition soit présente dans tous les aspects du déve- loppement, les anciens, qui e n sont à la fois les propagateurs et les dépositaires, ont un rôle très important à jouer. Heureusement, la tradition africaine fait une grande place a u respect pour les aînés. Grâce à ce respect presque spontan é dont jouissent les personnes âgées, ils nou s est facile d'associer les anciens à l'action mené e pou r recueillir, promouvoi r et étudier les traditions autochtones. Le s États africains devraient faire en sorte que ses enfants reçoivent une éducation culturelle fondée sur les traditions recueillies auprès des

sont encore très vivaces. Dan s un e

anciens et consignées dans des

contact direct avec ces anciens. Notre tradition est largement fondée sur la communication orale. Cet aspect de la culture africaine devrait être pleinement exploité dans le processus qui consiste à dispenser une éducation culturelle.

développement, il est nécessaire

d'établir un e interaction avec les anciens pour déterminer si les idées et les philosophies sur lesquelles se fondent ces plans tradui- sent un mode de pensée authentiquement africain. Certains anciens au grand savoir peuvent avoir d'importantes suggestions à faire, soit en formulant des critiques, soit en présentant des propo- sitions nouvelles susceptibles d'être intégrées dans les plans d e

livres. A quoi devrait s'ajouter u n

Lorsqu'o n

élabore des plans d e

20

Wände Abimbola

développement. D e même , lorsque des institutions nouvelles sont créées, il faudrait consulter les anciens d e la communauté . C'est

l'absence d'u n tel dialogue entre les planificateurs et les anciens qui

a conduit à la création de nombreuses institutions artificielles dont

certaines sont étrangères à la tradition africaine. C'est pourquoi celles-ci ne remplissent pas efficacement les fonctions pou r lesquelles

elles ont été mises en Étant donn é qu e

un e entité vivante qui doit être

soignée et nourrie pour survivre, il est nécessaire que les traditions

nationales soient intégrées dans les plans de développement. Les

médias (radio, télévision et presse)

place, o u bien s'étiolent et dépérissent.

la culture est

ont u n rôle très important à

ont été soumi s pour qu'ils e n assurent

la promotion. L'expérience a montré qu'un plan de développement

qui fait de la tradition sa pierre angulaire a beaucoup plus de chances d'être facilement compris et accepté par les masses qu'un plan octroyé dans lequel la population ne se reconnaît pas. L'idéal est que l'éducation culturelle e n Afrique commenc e par la famille. Dan s l'Afrique d'aujourd'hui, la famille est u n instru- ment de socialisation et de gouvernement très important. Dans de nombreuse s régions d'Afrique à l'heure actuelle, les gouvernement s familiaux renforcent leur position en tenant des réunions régu- lières, en choisissant des agents et en réglant leurs propres affaires. Certains couchent même par écrit le compte rendu de leurs acti- vités. Les gouvernements devraient entretenir des relations avec ces groupes pour faire en sorte que la planification et le développe- ment soient à la fois efficaces et équilibrés. Les établissements scolaires et les universités d'Afrique sont aujourd'hui plus les propagateurs d'une culture étrangère qu e des centres de diffusion de la culture autochtone. Très souvent, ce sont les missionnaires qui tiennent les écoles. Quan d tel n'est pa s le cas, elles sont organisées et gérées sur le modèle des établissements d'enseignement européens. A u nombre des institutions qui ne jouent jusqu'ici qu'un rôle marginal en Afriquefigurentles univer- sités. Toutefois, nous en créons toujours davantage. L e Nigéria en possède actuellement à lui seul dix-huit. Plusieurs autres sont mises en place par le nouveau gouvernement civil. Force est hélas de constater que la plupart de ces institutions ne se considèrent pas comme des centres de recherche et de diffusion d'un savoir fondé

jouer après que les plans leur

21

Décoloniser la pensée africaine

sur l'Afrique. Aussi conviendrait-il d e réorganiser complètement

nos universités pour qu'elles reflètent un e réalité africaine autoch-

tone et conduisent des recherches et de s programme s axés sur

problèmes africains. C'est cela qui devrait constituer le point de

départ d u processus de décolonisation des esprits en Afrique. La communauté a également un rôle important à jouer dans une planification judicieuse d u développement pour les nations africaines. Tout comme la famille, la communauté dans de nom-

breuses sociétés africaines est bien organisée, avec tout u n appareil de chefs et de détenteurs de titres, dont beaucoup connaissent très bien la culture africaine autochtone. Ces groupes sociaux fortement structurés devraient être associés à la formulation et à l'exécution

des programme s

les établissements d'enseignement primaire et secondaire mentionnés plus hau t soient profondémen t ancrés dans les communauté s qu'ils desservent.

Nou s allons maintenant examiner trois exemples déprogrammes concrets qui devraient être intégrés dans l'enseignement et utilisés par les médias. L e premier concerne l'emploi des langues afri- caines dont nous avons déjà parlé. L'Afrique noire est la seule

région

dans des langues qui n e sont pas les leurs. C'est un e tendance à

laquelle il faut mettre u n terme pou r qu e les langues africaines

deviennent langues d'enseignement, maire, puis d u secondaire et enfin, à

taire. L'argument souvent avancé contre cette

la plupart des pay s d'Afrique, les langues parlées par la population sont si nombreuses qu e leur usage nuirait à l'harmonie d e la vie nationale. C'est la raison pour laquelle beaucoup de pays d'Afrique

conservent l'anglais, le français o u le portugais comme langue d'enseignement. Mai s les exemples d e l'URSS , qui utilise quinze langues, et de la Chine, qui en emploie cinquante-quatre, mon-

trent qu'il est faux d e dire qu'une

monieuse qu'une nation unilingue. Si les langues africaines sont utilisées pleinement pou r l'enseignement à tous les niveaux, nous pourrons formuler des plans de développement plus utiles, auxquels les masse s seront e n mesure d'apporter u n concour s sans réserve.

les

d e développement. D e plus, il conviendrait qu e

au monde o ù des millions de personnes fassent leurs études

d'abord au niveau d u pri-

l'avenir, au niveau universi-

thèse est que , dans

nation multilingue est moin s har-

22

Wände Abimbola

Autre exemple : celui de la décolonisation de la littérature afri- caine dont nous avons parlé plus haut. La conséquence logique de l'utilisation des langues africaines dans l'enseignement à tous les niveaux est la promotion d'ouvrages écrits dans ces langues. Ainsi, des œuvres littéraires (prose, poésie et théâtre) seront rédigées dans les langues africaines. Actuellement, d e nombreu x auteurs emploient déjà ces langues pour leurs ouvrages littéraires. Beau- coup d'entre eux ne sont connus qu'à l'échelon local ou national. Aucun effort n'est fait pour promouvoir leurs œuvres sur le plan international, notamment e n les traduisant d'une langue africaine dans un e autre. Il faudrait renverser cette situation afin qu e les écrivains utilisant des langues africaines soient encouragés et béné- ficient d'une consécration à l'échelle continentale. La littérature orale est encore plus mal traitée que la littérature écrite dans les langues africaines, et ce bien qu e la littérature et

la transmission orale d e la

plus achevées d e la culture africaine.

pensée soient parmi les expressions les

Nombreuse s sont les sociétés

africaines qui ont produit des contes populaires dont certains sont devenus de véritables épopées. Les exemples de l'épopée de Mwindo en République centrafricaine et d'Ozidi au Nigéria sont

célèbres,

breuses années de recherche. O n retrouve Vif a dans nombre de

communautés d'Afrique occidentale. C'est

complexe, fondé sur 256 catégories qui traitent d'histoire, d e reli-

gion, de médecine, de philosophie et de science. Dans un article publié en 1968, j'ai moi-même défini Vif a comme u n corps de connaissances traditionnelles et u n système théorique. O n peut vraisemblablement trouver des systèmes de tradition orale aussi élaborés dans d'autres régions d'Afrique. Il nous appartient de réunir, de transcrire et de publier ces

matériaux à l'intention des écoles, des collèges et des universités. Il conviendrait aussi d'en préserver la version orale, de façon que

les étudiants puissent apprendre à les dire o u

grand temps que nos universités s'intéressent aux dùférentes formes d'art oral africain et commencent à décerner des diplômes dans ce domaine . Cela est indispensable, car la collecte et la trans- cription ne permettent pas nécessairement à elles seules de pré- server les arts oraux.

comme l'est celui de Vif a auquel j'ai consacré de nom-

u n système littéraire

à les chanter. Il est

23

Décoloniser ta pensée africaine

Le dernier exemple dont je voudrais faire état au sujet des pro- gramme s qu'il faudrait instaurer dans les écoles pour intégrer les traditions africaines à l'enseignement concerne les techniques tra- ditionnelles de l'Afrique. Nous avons déjà mentionné la fonte d u

fer et la teinture, mais il y a d'autres exemples, comm e la sculpture sur bois, la poterie, le moulag e du bronze, le tissage, la sculpture sur calebasse, les techniques traditionnelles d e fabrication des perles, la construction d e bateaux et les techniques d u bâtiment. Chaqu e communauté devrait être capable de promouvoir la technologie traditionnelle de sa région. Ainsi nous pourrions faire comprendre

à la jeune génération que l'Afrique a une contribution artistique et technologique autochtone à apporter au monde moderne de l'art, de la science et des techniques.

Pour l'exécution de ces programmes, il est nécessaire que les pays africains, e n particulier ceu x qui ont de s traditions analogues, s'unissent pour élaborer des projets conjoints de mise en valeur de la culture africaine traditionnelle. En mettant en commun leurs res- sources, ils auron t la possibilité d'établir de s programme s et de s institutions viables pour promouvoir leur culture. Cela contri- buera à la compréhension mutuelle entre les pays d'Afrique. Certes, pou r concrétiser toutes les idées qu e nous avons émises, il faut formuler u n programme d'action. Les mesures à prendre dans les écoles et les universités on t déjà été examinées.

O n peut les résumer e n disant qu e l'enseignement au x niveaux

primaire, secondaire et universitaire doit être complètement réor- ganisé. En outre, il y aurait lieu de formuler des programmes et de créer des organismes, sur le plan national et international, pour étudier les divers aspects des techniques africaines traditionnelles. Il conviendrait aussi de dégager des fonds pour organiser des séminaires et des colloques sur ce sujet très important. Il faudrait tirer pleinement parti des médias pour promouvoi r les langues et les cultures africaines. Il serait souhaitable de faire appel aux anciens particulièrement savants ainsi qu'aux familles et aux communautés détenant des informations utiles pour les associer au système édu- catif qui bénéficierait ainsi d e la sagesse des aînés. Les universités africaines devraient accorder plus d'attention à la tradition orale, de façon qu'il soit possible d'obtenir des diplômes d'expression orale considérée comme une discipline artistique. Quand tout cela

24

Wände Abimbola

aura été réalisé, les gouvernement s seront mieu x à mêm e d e faire appel à de s personnes dont les racines plongent dans la culture traditionnelle de l'Afrique pour l'élaboration de plans de dévelop-

pement pertinents qui permettraient u n développement et durable en Afrique.

authentique

Tradition et développement au Bénin

Alexandre S. Adande

La meilleure possibilité qu'un peuple ait d'évo- luer d'une manière efficace, il la tire de lui- même, de ses racines profondes, de ses liens avec sa terre et sa culture (Jean Gray).

REPENSER

LE DÉVELOPPEMENT

A u départ, la plupart des responsables africains étaient convaincus que le retard que connaissait le continent pouvait constituer, pour lui, un privilège, celui de s'approprier immédiatement, pour accé- lérer son développement, les techniques de pointe les plus sophis- tiquées a u lieu d e passer par les étapes successives qui avaient marqué les progrès des pays occidentaux l'ayant précédé dans le processus du développement. Dan s cette gigantesque partie d e poker, les dirigeants africains étaient persuadés d e pouvoir rattraper ce retard en un laps d e temps relativement court. Cela supposait cependant d'assimiler, au préalable, les acquisitions matérielles et idéologiques d e ces devanciers dans l'évolution sociale. C e ne fut pas le cas. Ce courant de pensée s'était donc fixé un choix de développe- ment : prendre exemple sur l'efficacité des pays industrialisés. Cette attitude révélait un manque de confiance en nos valeurs spé- cifiques, une absence de foi en un e évolution, en un développement requérant nécessairement l'apport d e nos ressources originelles. Dans son ouvrage, Le scandale du développement, Jacques Austruy met en garde contre ce type d'approche en partant d'un

exemple qu'il qualifie,

que telle ne peut pas être comparée à u n canard. Et les caractéris-

lui-même, de trivial : « Un e poule en tant

26

Alexandre S. Adande

tiques communes de ces deux volailles ne rendent pas compte des

spécificités qu'ils possèdent en tant que représentants d'une espèce

qui se

poids, de taille, etc., laissent échapper l'essentiel. La poule ne peut même pas être comprise à partir de son œuf, si l'on ne possède la connaissance d e la loi d'évolution d e la métamorphos e des struc- tures. Les sociétés traditionnelles, en tant qu'elles représentent des

structures spécifiques, sont incomparables aux sociétés dévelop- pées. Mai s mêm e les 'étapes' d u développement , dan s la mesure o ù elles se caractérisent par ses structures économico-sociales spéci- fiques, ne peuvent pas être comprises dans leur succession tant que l'on s'efl*orce d'expliquer comment une étape inférieure engendre une étape supérieure. » Cette analyse est suffisamment démonstrative et sa portée ne sau-

qu e l'on peut

toujours retirer quelque chose des expériences des autres malgré

les différences particulières, quitte à faire u n

adapter les apports, tout e n étant jaloux d e sa propre tradition : le Japon, la Chine et l'Inde en portent témoignage.

Il n'existe pas de peuples sans technologie, y compris ceux de l'Afrique (l'Afrique fut, entre autres, à l'origine de l'industrie d u fer). Utilisées depuis des millénaires, ces techniques permirent au x Africains de subsister, de s'organiser pour se défendre et mener une existence convenable. Ce système était cohérent et logique, remar- quablement bien adapté à des conditions naturelles particulièrement difficiles. Il est évident pour tous désormais qu e l'Africain a su réaliser un équilibre remarquable entre son cadre naturel et la façon d'y vivre. Qu'est-ce que le développement? Le développement concerne non seulement la mise en valeur des choses — laquelle n'est qu'un moyen —, mais aussi et surtout la satisfaction des besoins, à com- mencer par les besoins alimentaires des plus déshérités, sans oublier ceux relatifs à la libre expression, à la création et à la prise en charge par l'individu de son propre destin. Le bilan, après plusieurs décennies d'un développement inspiré de l'extérieur, s'avère nettement insuffisant, surtout si l'on consi-

rait être sous-estimée. Toutefois, il est bon d'ajouter

perpétue selon la mêm e forme. Les commune s mesures d e

tri judicieux et à

dère qu e les paysans les plus démuni s qui constituent

majorité de la population en ont peu bénéficié : en effet, leur

l'immens e

27

Tradition et développement au Bénin

niveau d e vie stagne, régresse même dans certaines régions, alors que les investissements consentis sont énormes . Sur ce fond d'espérance déçue et de désenchantement, que faire pour l'avenir? L e momen t est venu de repenser profondément la voie d u développement e n cours en Afrique et, en tirant les leçons des échecs rencontrés, d e changer de façon durable d'orientation en vue de préparer plus rationnellement le futur. Il s'agira d'abord de s'enraciner de plus en plus dans la tradi- tion en ce qu'elle a de meilleur tout en éliminant, sans complai- sance, les éléments qui freinent le développement. Dans cette tâche salutaire de redressement, le Bénin, pour retrouver son identité et bâtir un développement profitable à tous, doit se fonder sur ses ressources naturelles, ses techniques et son style de vie traditionnels. L a priorité doit être donnée no n seule- ment a u relèvement d u niveau de vie d u plus grand nombre , des plus démunis, afin de rendre aux hommes leur dignité d'hommes, mais aussi à l'amélioration des techniques destinées à faciliter et accroître le travail d e l'individu et à lui restituer son environnement tout e n le lui rendant plus favorable. Aussi devons-nou s avoir pou r principe d'affirmer inlassablement notre volonté réelle de création de soi par soi. Plus que jamais, nous sentons la nécessité et l'impé- rieux devoir de ne pas nous y dérober. Il faut absolument com- battre l'habitude prise d'attendre notre salut de l'aide de l'étranger. Il faut rompre , à tous les niveaux, avec le mimétisme, avec l'en- semble des schémas intellectuels et économiques hérités de l'Occi- dent : ils se son t avérés inadaptés à la résolution d e certains d e no s problèmes et conduisent fatalement à un développement extraverti. Dans l'Afrique de demain, pour que le développement soit u n succès, pour qu'il puisse jouer pleinement son rôle de promotion du bien-être et d'épanouissement intégral de l'homme, grâce à une équitable répartition des ressources d u pays, il faut s'appuyer sur la tradition. E n effet, e n raison surtout d e l'analphabétisme généralisé, le développement, pour être dans les délais raisonnables profitable à la masse, doit être amorcé au niveau d u quotidien. Il ne faut pas exiger des populations des objectifs trop ambitieux avec des moyen s trop complexe s pour elles, mai s les habituer à se débrouiller avec leurs propres ressources, leur propre créativité, leur propre ingéniosité, quitte à se borner à des réalisations

28

Alexandre S. Adande

simples mais cohérentes et à effets multiplicateurs dans la mesure où elles correspondent à leurs besoins et à leurs desseins. Cette

manière

d e la

tutelle d'autrui tout en

soi-même. Sans doute faut-il être attentif au x progrès réalisés par les autres dans le domaine d u développement et de leur emprunter, si besoin est et à bon escient, tout ce qui peut améliorer o u convenir le mieux à no s conditions particulières o u à telles réalisations

ponctuelles.

d e procéder à d e plus l'avantage d e donner aux popu-

lations le sentiment d e s'affranchir d e la dépendance et

jouissant de lafiertéde se trouver u n

peu

Il est important que des recherches soient entreprises dans ce

domaine , qu e les universités, les

lèges polytechniques s'emploient à tous les niveaux, et d e manière systématique, à trouver aux problèmes d u pays ainsi qu'au per- fectionnement des moyens et instruments de production (des culti- vateurs et des artisans d e toutes catégories) des solutions tech- niques originales basées sur les ressources locales.

instituts d e recherches et les col-

A u Bénin comme dans la plupart des pays d'Afrique, l'agricul-

encore longtemps la base d u dévelop-

ture demeure et demeurera pement. Celui-ci passe par

paysan, des centres ruraux et des systèmes agraires. L'objectif principal est l'autosuffisance alimentaire; malheureusement, il se révèle d e plus en plus difficile à atteindre. Aussi l'importation, pour combler le déficit alimentaire des populations, devient-elle un poids particulièrement insupportable tant en ce qui concerne la balance commerciale que l'équilibre du budget national. En effet,

aujourd'hui, de plus en plus, le pain (blé) tend à remplacer l'akassa (pain d e maïs local) aussi bien en ville qu e dans les campagnes. Il

en est d e mêm e d u

sorgho et a u maïs. E t les produits d'exportation, notamment ,

l'huile d e palme , le

devises escomptées également. Dans l'état actuel de ses moyens pour cultiver la terre, avec la daba, la houe ou à mains nues, le cultivateur béninois, tout comme ses frères des autres régions, trime et s'épuise sur la glèbe, sous le soleil brûlant, sans grand profit puisqu'il ne peut labourer, semer et entretenir qu'entre u n hectare et un hectare et demi. L e goulet

tabac, l'arachide, régressent sensiblement et les

une réhabilitation

d u mode de vie d u

riz qui a tendance à se substituer a u mil, a u

29

Tradition et développement au Bénin

d'étranglement est constitué par le labour : le paysan dispose d'un temp s très court (environ deux à quatre mois suivant les zones et selon qu e les pluies sont plus o u moin s précoces) pour préparer

son champ ; l'intervalle d e temps entre

mettant les travaux d e labour et l'installation définitive d e la saison

est souvent irrégulier et bref. Pour supprimer ce goulet d'étran- glement préjudiciable à la politique agricole d u gouvernement qui

fait de l'agriculture une priorité pour le développement écono- miqu e et social d u pays, les conditions et les instruments agricoles actuels s'avèrent impuissants et inefficaces. Il est clair qu e le paysan ne peut passer en u n jour de la daba au tracteur. Il faut pourtant pallier cet handicap majeur, facteur d e contre-développe- ment, et envisager une mécanisation intermédiaire et progressive. D'abord en commençant par introduire la culture attelée, notam- ment dans le Sud et en l'intensifiant dans le Nord, ensuite en étu- diant, à moyen o u long terme, la possibilité d'employer des mini- tracteurs de faible puissance (12 à 13 chevaux par exemple), bien étudiés, faciles à manier, à entretenir et à réparer. D e tels engins, bien adaptés au x spécificités de notre sol, sont surtout fabriqués au Japon et e n Chine. Introduits dan s no s pays avec toutes les pré- cautions requises — formation des paysans, remembrement volontaire des terres afin de pouvoir disposer d'une superficie convenable — et de manière progressive, ces engins contribue- raient, à n'en pas douter, à améliorer de façon notable la manière traditionnelle de cultiver le sol, à augmenter efficacement la pro- duction agricole, à résoudre le problème du portage et à diminuer la peine d u cultivateur qui, avec so n outillage rudimentaire, vit encore à l'âge de bronze. Le besoin réel qui s'impose pour le trans-

port de la récolte des champs au magasin du village o u a u grenier

peut être résolu en construisant des petites charrettes locales. Les méthodes traditionnelles d e conservation des céréales dans les greniers seraient encore plus efficaces s'il était procédé à des changements mineurs pour éviter la vermine. E n ce qui concerne les forêts, autres ressources naturelles,

nou s

devons combattre, sans merci, la pratique des feux de brousse pour défricher les champ s à cause des préjudices qu'elle occasionne surtout à la terre en provoquant la latérisation. Nou s devons égale- men t lutter contre la tendance à abattre inconsidérément les

les premières pluies per-

30

Alexandre S. Adande

arbres pour constituer des provisions o u vendre d u bois de chauf- fage ; car, en agissant ainsi, les villageois détruisent la terre en favo-

e n zones sans eaux de surface. Cette pratique irraisonnée peut également entraîner, à la longue, la désertification, comme dans le Sahel. Les textes réglementant cette question doivent être non seulement renforcés, mais surtout mis effectivement en application. Dans le même temps, il faut entreprendre un action éducative pour amener la population à comprendre les préjudices causés à la nation tout entière par des pra- tiques d'anti-développement et comment elle peut profiter économi- quement de la conservation et de l'utilisation convenable de la terre. La tradition des bois sacrés contribue au développement dans le cadre de la conservation de la nature et de la protection de cer- taines espèces et plantes médicinales extrêmement rares qui auraient disparu si les bois sacrés n'étaient pas respectés. La pêche maritime, quant à elle, qui longtemps a seulement été pratiquée sur une étroite bande d u plateau continental, s'est déve- loppée depuis la modernisation de la pêche artisanale, en parti- culier par la motorisation de la pirogue traditionnelle. Désormais, les pirogues peuvent aller pêcher vite et loin d e la côte et avec d e très bons résultats. L'artisanat, pour sa part, favorise la préservation des tech- niques traditionnelles et u n développement économique suscep- tible d'amorcer le démarrage vers une petite industrie locale. Aussi les élèves des collèges techniques et polytechniques ainsi qu e les

risant l'érosion et en transformant les vallées fertiles

étudiants des universités devraient-ils s'y intéresser, dans la mesure où l'artisanat constitue le premier pas vers une technologie appli- quée dans l'optique d'un développement endogène où il s'agit de « compter sur ses propres forces ». Cette « petite industrie » devrait susciter une préférence mar- qué e pour les articles fabriqués localement. Un e telle attitude, sur- tout de la part des élites du pays, aurait, à n'en pas douter, u n impact psychologique, éducatif et économique certain. Et o n applaudirait à une prise de conscience nationale déclenchant, par exemple, la mode des « chapeaux de chez nous » en raphia, en paille

finement tressée o u en

fabriqués en écorce de bananier o u en raphia, des tissus tissés par

les tisserands locaux, etc.

coton d u cru, des sacs à main pour dames

31

Tradition et développement au Bénin

Si, a u cours de la seconde guerre mondiale, l'artisanat tradi- tionnel a connu u n regain de faveur, en raison de la rareté et de la cherté d e certaines marchandises d'importation, les tissus notam- ment, il n'en reste pas moins, malheureusement, que, en temps

normal , les objets sent un e défaveur

réagir. Pourquoi ne pas lancer la mode des bijoux fabriqués à partir de

graines, de plantes ou d u bois de nos forêts tropicales ? Ces bijoux locaux sont parfois de véritables chefs-d'œuvre d'ingéniosité et de bo n goû t et remplaceraient avantageusement les bijoux importés

« fantaisie » en métal douteux. Pourquoi également ne pas fabri-

quer des jouets à partir des ressources de notre terroir? Le développement de l'artisanat traditionnel pourrait devenir rapidement une source de richesse en même temps qu'une source d'emplois pour les jeunes notamment . Le s articles importés, souvent mal adaptés — produits de toilette, cosmétiques, bijoux pour femmes, etc. —, exercent une influence néfaste sur notre dévelop- pemen t économiqu e et culturel. Ils donnen t d u travail au x artisans d'Europe et en retirent aux nôtres.

Autre phénomène anachronique : l'organisation, en Afrique, de « jeux africains » qui n'ontriende vraiment africain. Pourtant, on sait que l'Afrique abonde en jeux et pratiques sportives de

toutes sortes. Un e fois recensés, les

par une commission de spécialistes pour figurer en bonne place.

L'Afrique doit, là aussi, prendre rang, s'affirmer et apporter sa

contribution comm e les autres peuples (au karaté

par exemple).

d'usage pratique, produits localement, connais- qui les voue à la disparition. Il serait temps de

plus significatifs seraient choisis

et a u judo,

« U n vieillard qui meurt en Afrique, c'est une bibliothèque

qui brûle », disait si justement le sage Hampaté Ba. Certains États ont compris l'impérieuse et urgente nécessité de conserver la mémoire collective de leurs peuples en enregistrant la parole des anciens détenteurs du savoir traditionnel afin que celui-ci ne sombre pas dans l'oubli et puisse être transmis aux générations futures. D'autres, malheureusement, n'accordent pas à la tradition tout l'intérêt qu'elle mérite, elle qui constitue pourtant u n facteur important de promotion du développement.

Outre l'exploitation qu'en font déjà de nombreux chercheurs

32

Alexandre S. Adande

et institutions, il serait peut-être utile d'accueillir dans nos univer- sités ces détenteurs d u savoir traditionnel. Leur influence sur les jeunes serait, tant sur le plan psychologique qu'éducatif, des plus

précieuses. E n outre, cette ouverture de l'université sur le

monde

traditionnel serait u n vibrant hommage rendu au savoir

détenu

par

les sages d e

no s pays.

Il semblerait que

le facteur traditionnel n e soit pas encore vrai-

men t pris e n compt e dans l'élaboration des plans d e développement nationaux. Pourtant, plus que jamais, le développement national doit être notre œuvre. Pour mémoire, il faut rappeler qu'en 1961 le premier plan d u Dahome y d'alors avait été établi dans les bureaux de Paris par la Société générale d'étude et de planifica- tion (SOGEP), la méthode utilisée pour déterminer le quantum d u Produit national brut à investir étant copiée sur la méthode d u

« Harrod-Domar » que I. Souradjou définit comme suit : « Selon

cette théorie, la progression du revenu national est déterminée par le montant d e l'investissement et par le rendement d e ces investis- sements qui est saisi statistiquement par le rapport capital/produc- tion. Les montants investis sont fonction à leur tour de l'épargne et par conséquent de la croissance des revenus. » C'est sur cette base que fut préparé le Plan quadriennal 1962-1965. Les résultats obtenus furent décevants. C'est pourquoi aujourd'hui l'élaboration du plan est du ressort des organes gouvernementaux eux-même s et repose sur des normes qui sont conformes à nos réalités propres.

Dans u n pays en développement, sans grandes ressources, comme c'est le cas au Bénin, le planificateur se doit avant tout de

coller aux réalités locales. Il doit notamment être conscient que les problèmes inhérents au seul développement peuvent être résolus

par un e

Tou t e n cherchant à réaliser, dans les délais les plus brefs, l'indis- pensable autonomie économique, il doit faire porter ses priorités sur le développement des masses rurales les plus déshéritées. Tirant parti des échecs antérieurs, il conviendra de rechercher et d e travailler à la mise a u point des techniques traditionnelles les plus propices à l'exécution des objectifs fixés par le plan, ce qui suppose que la structure du milieu humain soit connue. Le facteur humain constitue, particulièrement dans l'économie agricole, la ressource la plus importante. Ainsi que le souligne Moïse Mensah

technologie simple, adaptée a u milieu socio-économique.

33

Tradition et développement au Bénin

dans un e étude sur les problèmes d u développement agricole béni-

nois, ce n'est pas l'envie d'accroître la production qui manque aux

paysans, mais plutôt la

Voilà u n facteur psychologique que le planificateur

suffisamment en compte. L'agriculture occupant environ 75 % d e la population, il est hors de doute que le développement d u Bénin commence par le progrès agricole, d'autant plus que celui-ci contribue à la croissance

des autres secteurs, l'industrie notamment . Auss i est-ce principa- lement dans le secteur agricole qu e les techniques collectées doi- vent guider le planificateur dans lafixationdes normes et quan- tités de la production, tant en ce qui concerne la production ali- mentaire que la production industrielle d'ailleurs. C'est bien pourquoi la participation des populations inté- ressées aux différentes étapes d e l'élaboration d u Plan est essen- tielle. A u niveau local, il s'agira de confronter les besoins impé-

ratifs exprimés et les réalisations souhaitées avec les objectifs géné- raux définis a u niveau de la nation; d'envisager la création de nou- velles institutions o ù toutes les catégories d e la population — per-

sonnes âgées, jeunes, femmes — pourraient

de la palabre traditionnelle des problèmes de développement les concernant; de rechercher une ouverture et de favoriser le dialogue entre la population, les planificateurs et les décideurs.

Trois critères devraient guider le planificateur : compter sur ses propres forces, ses propres ressources et ses capacités créatrices. Compte tenu des ressources limitées dont nous disposons, c'est surtout sur l'homme que nous devons investir, que ce soit par l'intermédiaire d u bénévolat o u par celui de la solidarité commu -

foi dans les moyen s qu'o n leur propose.

ne prend pas

débattre sur le mod e

nautaire.

L e principe est donc celui-ci : faire beaucoup avec moins

d'argent,

d'autant plus qu e les aides extérieures

o u prêts devraient

essentiellement servir à exécuter des projets de grande envergure, comme la construction d'un barrage hydro-électrique, etc. Cer-

taines réalisations spectaculaires o ù les paysans n'ont aucune part, qui les écrasent plutôt qu'elles n e les aident, don t ils n e peuven t assurer la maintenance, devraient être abandonnées. Le développe-

ment sera l'œuvre

Pour fixer les normes et quantifier certains objectifs spécifi- ques, le planificateur doit associer les détenteurs de la tradition. Tou t

des intéressés o u il ne sera pas.

34

Alexandre S. Adande

projet de construction d'édifices publics dans u n village, par exemple (écoles, dispensaires, maternités, canaux d'irrigation ou de drainage, puits, etc.), devra intégrer les informations transmises par les donkpègan d e ce village. Ainsi, les planificateurs, dont le rôle est essentiel dans la défi- nition des orientations et des politiques générales de développe- ment, devront favoriser l'utilisation des ressources locales, quitte à

les améliorer, afin de réduire les importations et réaliser des projets

au moindre coût.

recommander la construction des bâtiments en matériaux locaux (tuiles à la place de la tôle, briques cuites à la place des par- paings d e ciment, par exemple);

contribuer à l'équilibre du budget et à celui de la balance commer-

le contingentement o u

l'interdiction de certaines denrées o u articles d'importation (blé, alcool, tissus, bijoux de luxe) ; conseiller la mise en commu n des moyen s de production, la forma- tion de coopératives agricoles (inspirées des institutions tradi- tionnelles de travail communautaire, le donkpè, par exemple) et de coopératives artisanales sur le même modèle; réclamer la création d'entreprises de petites et moyennes dimen- sionsfinancéesà partir de l'épargne locale o u « tontine » ; demander la création d'une Maison des artisans qui réunirait divers métiers (tisserands, vaniers, potiers, sculpteurs, forgerons, fondeurs pour objets à la cire perdue, chapeliers, etc.) et qui seraient à même de fabriquer des ustensiles ménagers o u des outils d'usage courant; utiliser la directive « consomme r les produits d e fabrication tradi- tionnelle ou les met s traditionnels » pou r augmente r la produc - tion agricole et artisanale et diminuer l'importation. Il est temp s d e nous demande r si, dans certains domaines , le mot « moderne » signifie nécessairement « progrès ». Il nous faut réagir contre cet engouement irréfléchi qui nous fait sacrifier notre per- sonnalité. Au rendez-vous d u « donner et d u recevoir », il nous faut concrétiser l'originalité qui est la nôtre, e n tant que fruit de la culture négro-africaine.

La famille, par exemple, doit mener un e vie simple o ù le superflu, particulièrement coûteux, notamment dans le domaine

Ils devront notammen t :

ciale toujours déficitaire, en prescrivant

35

Tradition et développement au Bénin

de l'alimentation et du vêtement, n'aura pas sa place, et faire usage d'articles domestiques de fabrication locale. L'éducation des enfants doit obéir au même principe. L'emploi de la langue mater-

nelle sera de règle au

sein d e sa

que recèle la tradition. La société, pour sa part, devra, par l'intermédiaire des crieurs publics pa r exemple o u des chansons populaires, consolider les valeurs traditionnelles, mettre l'accent sur le développement de soi par soi et valoriser la réalisation d e projets d'intérêt général par le travail en commu n et sensibiliser les populations à la nécessité d'un développement endogène.

foyer et l'enfant devra faire connaissance, a u

famille, avec toutes les richesses, humaines notamment ,

C'est ainsi qu'il conviendra de populariser la vogue d'articles

de fabrication

traditionnel chinois et japonais, qui n e res-

semblent pas à ceux des Européens, se sont imposés a u monde, cela est d û principalement a u comportement et à l'usage que les sociétés chinoise et japonaise font, dans leur vie quotidienne, des produits de leur artisanat.

articles de l'artisanat

locale, tant a u sein d e la société qu'à l'école. Si les

L'école, quant à elle, se devra de consolider l'éducation trans- mise par la famille comme l'entraide, la solidarité caractéristique de certaines institutions traditionnelles, comme le donkpè, le so

groupe d'individus et qui lui

constituer

un fonds de commerce qu'il aurait été impossible, à une personne de condition modeste, de réaliser toute seule). Elle devra également faire e n sorte d e n e pa s couper les enfants d e leur milieu familial et culturel.

Depui s peu, a u Bénin, les programme s d'enseignement tendent

à préparer les élèves à être utiles à leur pays, surtout dan s le cadre d u

développement agricole. C'est ainsi qu e la coopérative

(sorte d'épargne pratiquée pa r u n permet de faire face à des dépenses

imprévues o u de se

scolaire

est intégrée a u programme d'enseignement d u primaire à l'uni- versité. Encore faut-il que la coopérative trouve son inspiration dans les principes qui prévalent dans les institutions coopératives

traditionnelles, comme le tionnés. Les manuels scolaires

principes d e l'hygiène et d e la santé, mais aussi les techniques tra-

devraient enseigner no n seulement les

donkpè et le so o u tontine déjà men-

36

Alexandre S. Adande

ditionnelles mises a u point pour les cultures vivrières, l'art d e fabriquer les briques cuites et les tuiles à partir de barre, etc.

o u encore d e la terre

Devraient

être associés à la préparation d'u n tel manue l les

détenteurs de la tradition, qu'il s'agisse de la tradition relative à l'apprentissage rapide, par une méthode traditionnelle, des lan- gues d u Vodun, ou de l'apprentissage de la tradition des initiés dans les couvents. Un e telle méthode , jusqu'ici tenue secrète, pourrait être une contribution efficace à l'enseignement de nos langues maternelles, tant à l'école que dans le cadre des campa- gnes d'alphabétisation fonctionnelle. Il n'existe presque pa s au Béni n d e presse écrite dans les langues locales, o u alors uniquement à destination de l'alphabétisation. L a presse parlée, la radio et la télévision sont mieux pourvues quant à l'intégration des valeurs traditionnelles africaines dans les programmes. L a radio rurale est de loin celle qui intègre utilement ces valeurs en donnant la parole aux paysans qui y exposent en lan- gues locales leurs expériences et leurs problèmes afin d'y trouver une solution de manière concertée. Ces émissions fort vivantes sont très écoutées, des écoutes collectives étant organisées dans les villages grâce aux transistors offerts par des donateurs, hollandais pour la plupart. En dehors de ces émissions spécialisées qui ont lieu une fois par semaine, d'autres émissions variées sont retrans- mises dans les langues d u pays (nouvelles, chants, proverbes, contes, tam-tam, connaissance d u pays, de l'histoire, des traditions, cours de langues locales, etc.). On peut voir à la télévision des séances de cérémonies rituelles, des manifestations folkloriques — danses, chants, musiques tra- ditionnelles —, des pièces de théâtre en langues africaines — con- teurs, diseurs de bonnes paroles ou de devinettes en langues locales — et aussi écouter les informations sur les organisations coopératives. Il n'existe pas de projets spécifiquement destinés à encourager la mise en valeur des traditions béninoises, mais l'organisation épi- sodique d e festivals artistiques o u de foires-expositions, o ù les meilleurs artisans comm e les meilleurs cultivateurs et éleveurs sont récompensés, ainsi que l'existence de clubs où danseurs, chanteurs

37

Tradition et développement au Bénin

et acrobates locaux se produisent y contribuent certainement. La médecine traditionnelle et la pharmacopée ont acquis, depuis peu , la faveur d u gouvernement. Un e sélection est faite

parmi les détenteurs d u savoir traditionnel qui sont parfois requis pour guérir certaines maladies graves; voilà un exemple très encourageant d'anoblissement d'un aspect de la culture africaine

longtemps mis sous le boisseau. L a

tradipraticiens, ainsi que leur analyse sous l'angle de la rationalité

grâce à l'examen systématique en laboratoire des substances uti- lisées contribueraient certainement au progrès de la science.

d e la société

de nos pères. Ainsi Maurice Ahanhanzo Glélé, dans son ouvrage Le Danxome, du pouvoir adja à la nation fon, montre notamment aux chapitres VIII (« L'administration territoriale ») et X « L'État- nation d u Danxome », « que tout était la règle, la tradition ». Et, tout a u long de cette étude, apparaît la foi inébranlable dans la tradition, dans les paroles des ancêtres don t certaines ont acquis valeur de dogme. Parmi ces traditions, o n citera la démocratie ou partage d u pouvoir avec le peuple, la consultation d u peuple par le roi avant qu e celui-ci n'arrête un e décision importante pour le royaume o u la conduite des affaires de l'État, la pratique de la palabre avant d'engager la population dans une entreprise concer- nant tout le monde, la décentralisation d u pouvoir et l'encadrement administratif et politique, etc. Toutes ces spécificités propres à notre culture, et qui ont fait la preuve de leur solidité et de leur efficacité, devraient être méditées et prises en compte en vue d'une révision totale de notre organisation administrative moderne — inadaptée et inefficace — qui n'est qu'une pâle copie de celle de l'ancien pouvoir colonial.

collecte des connaissances des

L a tradition est également à la base d e la gestion

LA COOPÉRATION ET LA SOLIDARITÉ

AU

SERVICE D U DÉVELOPPEMENT

La tradition peut être aussi un élément d u rapprochement entre États. Nou s mentionnerons à titre d'exemple la coopération inter-

africaine qui s'est établie en 1963 entre le Sénégal et le Bénin dans

le

tionnelles.

de la pêche maritime à partir de techniques tradi-

domaine

38

Alexandre S. Adande

Au Bénin, la pêche intéresse deux secteurs principaux : la pêche maritime et la pêche de lagune. D'une année sur l'autre, celle-ci se raréfiait et la taille des poissons ainsi que leur poids dimi- nuaient. L a pêche maritime, quant à elle, se limitait à une étroite bande côtière et était insuffisamment exploitée. Les objectifs du plan de développement assignaient donc à ce secteur une exploi- tation maximale, la me r constituant une source inépuisable d e protéines animales d'une importance considérable pour no s populations. L'un des projets de coopération concerna la modernisation de la pêche artisanale grâce à l'introduction des méthodes et engins traditionnels qui avaient fait la réputation des pêcheurs sénégalais. C'est ainsi qu'à l'initiative du gouvernement, vingt pêcheurs séné- galais confirmés vinrent initier leurs homologues béninois à d e nouvelles techniques de pêche artisanale, notamment la technique de la pêche à la ligne de fond. Quarante-cinq jours de cours de formation permirent à quel- ques pêcheurs de la région méridionale — de lagune comme d e mer — d'embarquer sur les pirogues sénégalaises (sans compter les nombreux pêcheurs marins saisonniers ghanéens qui s'autofor- mèrent en suivant de loin les pirogues des moniteurs sénégalais, et qui ensuite pratiquèrent chez eu x avec succès cette nouvelle méthode de pêche). Après six mois de démonstration, les résultats de cette coopé - ration originale furent tout à fait probants. A u niveau de la pro- duction d'abord puisque des poissons de toutes sortes (daurades roses, dentés, mérous, fausses morues, etc.) se retrouvèrent sur l'étal d e nos marchés, a u grand bonheur d e la population. A u

niveau d e la formation ensuite puisque le bilan fut

dans une atmosphère de franche camaraderie, 155 stagiaires béni- nois suivirent assidûment un entraînement intensif, assimilèrent parfaitement les techniques de la pêche sénégalaise, puis se regrou- pèrent en coopératives de production.

Outre cette technique d e pêche sénégalaise particulièrement efficace, il convient de mentionner un autre type de pêche tradi- tionnelle, spécifiquement béninoise, et qui est également très productive : la pêche en lagune, dénommée acadja. Uacadja est à la fois u n piège — constitué par u n assemblage artificiel de bran-

là aussi positif :

39

Tradition et développement au Bénin

chages enfoncés dans la vase des lacs et des lagunes o ù les poissons trouvent refuge, fraîcheur et nourriture — et u n véritable vivier dans lequel se développent différentes variétés de poissons, princi- palement le tilapia. Dan s le mond e rural, l'organisation traditionnelle est plus à l'honneur : elle se caractérise par la prééminence accordée

encore

à la vie communautaire, à la solidarité et à la coopération. Nom -

breux sont les proverbes qui illustrent le sens et la force de l'union.

l'individu isolé : « Un e seule brindille

se rompt très facilement à la main, mais plusieurs brindilles grou- pées n e peuvent plus être rompues . » « L e criquet pèlerin est tout petit mais très grand et extrêmement terrible au sein de l'armée de ses frères. » « L'entente des fourmis magnans leur permet de tra- verser la rivière. » « Une seule main ne peut prendre la grande cale-

basse d'akassa et la porter sur la tête. » Nu l n'ignore combie n sont pénibles les travaux des champs , d e construction des maisons et des digues destinées à empêcher que les cultures soient inondées par la crue dufleuve.Ces travaux sont tou- jours exécutés, dans les villages, par u n groupe d e jeunes gens

Ils disent combie n est faible

volontaires et solidaires. Cette institution, qui recouvre une réalité économico-sociale, est également un e obligation morale qui

maintient les villageois unis face aux dures réalités d u

quotidien.

Nous pourrions faire nôtre cette observation d u D r J.

H. Boeke

citée par M. Colombain dans son ouvrage La coopération dans les

colonies

domaines de la coopération, l'Extrême-Orient (mais nous pour- rions tout aussi bien dire l'Afrique) était beaucoup mieux préparé qu e l'Occident. Dan s les institutions communautaire s et dans l'entraide primitive des populations vivant sur la lisière de l'éco- nomie monétaire, on découvre presque achevés (souligné par nous) les principes coopératifs auxquels, en Allemagne, Raiffusem et Schulze Delitzsch, après de longues années de propagande et en y employant la totalité de leurs forces intellectuelles et morales, ont péniblement réussi à gagner le peuple des villes et des campagnes, que l'évolution individualiste avait rendu rebelle et formé aux préoccupations sociales. »

: « E n vérité, o n a fait la découverte que , dans les

Incontestablement, en Afrique noire, le terrain est favorable à la coopération. L'une des institutions les plus puissantes a u Bénin

40

Alexandre S. Adande

est le donkpè (littéralement, « jeune homme physiquement fort et

beau »). Le sens de ce terme a été étendu et désigne en fait un groupe de jeunes gens de la même classe d'âge. L e donkpègan, o u leader du donkpè, est une charge héréditaire confirmée a u palais par les princes de la famille royale. Chaque quartier, chaque village, dési- gne u n donkpègan de son lignage, consacré par la parole rituelle : « Ensemble, vous serez unis pour le bien et la richesse du Dahomey. » Constitué par une équipe de jeunes gens unis, le donkpè avait, à l'origine, une fonction quasi religieuse, celle de fossoyeur de la communauté familiale. Très vite, il transgressa cette fonction en

raison d e la

reconnues et devint une association de travail productif au service de la communauté villageoise. Ses premières tâches sont surtout agri- coles (défrichage, labour, semis, sarclage, etc.). Lorsqu'un cultivateur membre o u no n du donkpè a besoin de ses services pour son propre champ, il s'adresse au donkpègan qui,

après avoir

tions d'exécution en une journée avec tout o u partie des membres du groupe placés sous sa direction. Ilfixela date conformément au

calendrier des travaux

Le jour venu, le donkpè se rend, d e très bonne heure, sur les lieux, mun i d e tous les instruments nécessaires à la réalisation du travail. Le service rendu n'est pas rémunéré, seules la nourriture et la boisson sont à la charge d u bénéficiaire. A cette occasion, et selon les moyens de ce dernier, des poulets, des cabris, ou bien des porcs sont tués et préparés avec la sauce qu'accompagne l'akassa (pain local de maïs) et des canaris de vin de palme sont servis comme boisson.

ténacité, d e la discipline et d e la force qui lui furent

évalué le travail à faire, e nfixe les modalités et condi-

à exécuter e n plein accord avec ses

associés.

N'importe qui, qu'il soit membre o u non du donkpè, peut avoir

recours

au x services d u donkpè, qu e ce soit pou r défricher les

champs

d'un ami malade o u absent, d'un parent durant toute la

durée de son initiation dans u n couvent de divinité o u d'un beau- père o u d'une belle-mère en guise de dons en nature exigibles suite aux promesses de mariage d'une jeune fille. Les interventions d u donkpè s'étendent à de nombreuses autres activités : réfection des pistes, édification de digues, construction de la case à palabres, réparation des habitations, etc. La plupart du

41

Tradition et développement au Bénin

temps, tous ces travaux sont rythmés par les chants et les tams-tams, dans la joie et la bonne humeur. Le donkpè est une institution économico-sociale très puissante. Il est respecté non seulement du peuple mais aussi des rois. Grâce à son efficacité indéniable et en raison de l'importance des services rendus aux populations d e la région, le donkpè a véritablement acquis droit de cité. Je citerai ici un e anecdote racontée pa r M . Herskovits et rapportée dans l'ouvrage d'Alfred Mondjanagni, Campagnes et villes au sud de la République populaire du Bénin : « U n jour, le

puissant roi Glélé, avec ses joueurs de tam-tam, ses hamacaires et sa suite nombreuse, passa devant u n donkpè en plein travail sans s'arrêter pour saluer le donkpègan. Celui-ci, un bâton à la main, fit arrêter immédiatement la procession et demanda au roi pourquoi il avait violé la règle qui imposait à tout le monde d e saluer le

donkpè a u travail. L e roi s'excusa remarqué la présence d u donkpègan.

et expliqua qu'il n'avait pas Il offrit cinquante esclaves en

signe d e compensation a u donkpègan qui lui réclama e n plus des caisses de rhum et de vêtements. » D e nos jours, la règle est tou- jours respectée et quiconque aperçoit u n donkpè au travail le salue et lui souhaite bon courage.

Le donkpè s'est affirmé à travers les

âges comm e u n instrument

traditionnel d e coopération multiforme. A u Bénin, les qualités d'entraide, de solidarité et de discipline qui ont fait la renommée du donkpè, partout respecté, ont inspiré la création d'un système agraire d'autodéveloppement et de promotion : le « champ col- lectif », qui est u n programme d'action o ù les valeurs tradition- nelles d e l'Afrique peuvent être intégrées dans le processus de développement. L e programme peut e n outre être adapté au x conditions particulières de chaque région.

La doctrine des champs collectifs

Comme pour beaucoup d'autres pays d'Afrique, le développement de la production agricole au Bénin est à la base de la croissance économique. Le s terres cultivables sont nombreuses, mais les paysans sont sous-employés. C e potentiel devrait être utilisé a u

42

Alexandre S. Adande

maximum afín d'accroître la mise en valeur des terres dans le cadre d'une formule qui permette le plein emploi de la main-d'œuvre agricole, l'application de techniques culturales appropriées, le

développement d'un esprit « bien-être d u monde rural. Le cham p collectif est le

dont le Conseil du village est responsable sous la tutelle du Comité provincial d u développement rural, et dont le produit de la vente des récoltes constitue l'une des sources principales d u budget d u village. Le revenu d e la vente des produits est consacré à des investis- sements qui bénéficient au village : édification d'écoles, de dispen- saires, de maternités, travaux d'urbanisme o u d'adduction d'eau,

amélioration de l'habitat, electrification d u village grâce à l'acqui- sition de groupes électrogènes, etc. Cette méthod e est très efficace, car compt e ten u d e no s maigres

ressources et d u déficit chronique du budget national, il

a u 'moins u n siècle pour pourvoir au x besoins d e tous les villages d u Bénin, améliorer les conditions d e vie des ruraux et les faire accéder a u progrès.

Pour y parvenir, il faudrait résolument tourner le dos aux normes habituelles de financement des projets gouvernementaux, et innover dans l'intérêt bien compris de la population la plus dés-

héritée, c'est-à-dire insuffler à tous la volonté réelle de promotion de soi par soi. Afin d e réaliser cet objectif, u n certain nombr e de mesures par- ticulières devront être prises. Dans chaque préfecture devra être créé un Comité de production agricole comprenant le préfet, le sous-préfet, les chefs d e région agricole, forestière et d'élevage, ainsi qu e les représentants des organismes d'intervention, s'il y a

lieu. S a fonction sera d e préciser les superficies dans chaque village en adaptant les normes, par

conditions locales, notamment aux disponibilités foncières, de

déterminer quelles sont les cultures à pratiquer — après avoir pris

l'avis

des paysans —, de fixer le calendrier agricole ainsi qu e les

à mettre en valeur homm e valide, aux

productiviste » et l'amélioration d u

champ de la collectivité villageoise

faudrait

types d'assolement à effectuer. L'existence d u champ collectif ne supprime ni le champ indi- viduel, ni les champ s d e la famille, ni ceux des coopératives. Toute-

43

Tradition et développement au Bénin

fois, chaque homme valide doit travailler une journée par semaine dans le champ collectif du village. A l'issue d e chaque campagne agricole, le Comité de dévelop-

pement rural établira u n classement des villages e n les répartissant

et proposera les

récompenses conformes au x efforts déployés pa r les différents vil- lages : distinctions (diplômes, médailles, primes) pour les uns , mai s blâmes pour les autres. L a remise solennelle des récompenses sera

effectuée à l'occasion d'un événement marquant et le résultat d u classement largement diffusé (presse écrite et parlée, crieur public) afin d e susciter l'émulation entre les villages. Chaque village pourra avoir un compte à la Banque de dévelop- pement, le produit de la vente de la récolte du champ collectif sera porté à son crédit et pourrait servir, éventuellement, de garantie pour u n prêt qui serait demandé pour réaliser des travaux d'inves- tissement d'intérêt général. Qu'attendre de la pratique des champs collectifs? Le Bénin dis-

posant d'environ u n million de personnes

en trois catégories : bon , moye n et mauvais,

imposables, ce serait u n

produit brut de l'ordre de deux milliards de francs CF A qui pour- rait être attendu annuellement 1 . En outre, cette pratique favoriserait l'augmentation de la pro- duction agricole en direction de l'autosuffisance alimentaire, la vulgarisation de techniques adaptées, qui pourraient être efficace- men t utilisées dans les champ s individuels, la propagation des semences sélectionnées par la création de champs semenciers, une

action psychologique positive sur les masses rurales afin de promou - voir et fortifier l'esprit communautaire, la vie en commun , en vu e

de créer u n

agricoles, et l'accélération de la modernisation d u milieu rural et, par là même , la lutte contre l'exode rural.

climat favorable a u développement des coopératives

1. En raison de la régression notable des productions d'exportation

et de la détérioration constante des termes de l'échange, et malgré l'augmen- tation du nombre d'individus imposables, le produit brut qui pourrait être attendu annuellement de la pratique des champs collectifs ne saurait dépasser de beaucoup l'estimation initiale. En revanche, l'accroissement des cultures vivrières reste nettement appréciable. L'autosuffisance alimentaire non seule- ment règne, mais encore il subsiste des surplus propres à la commercialisation.

44

Alexandre S. Adande

Écueils à éviter pour assurer le succès des champs collectifs

L'expérience des champs collectifs sous forme d'une collectivisa- tion intégrale d u travail et d'une application stricte de la doctrine (indépendance totale d u champ collectif par rapport aux coopéra- tives, revenu entièrement bloqué au profit de la communauté avec très faible jouissance individuelle, etc.) a conduit à modifier les modalités d e mise à exécution de cette idée remarquable dont

l'objectif est d e réveiller et d e réinstaller dans no s villages les senti- ments de solidarité qui font la force de la société africaine tradi- tionnelle. C'est ainsi qu'il a été décidé :

de délimiter et d'attribuer à chaque individu valide, dans le cadre du champ collectif, une parcelle de 20 ares (ou u n hectare pour cinq villageois regroupés par affinité) qu'il devra cultiver et dont il sera responsable, le produit d e la culture lui revenant après versement au budget de la collectivité de la quote-part qui aura étéfixéeen assemblée générale; d'ajouter aux superficies cultivées par les individus travaillant dans une coopérative la superficie obligatoire qui leur revient comme

Ils sont alors dispensés d'aller cultiver le cham p

d u village, les revenus d e la parcelle supplémentaire d e leur

cham p collectif.

coopérative ayant la même destination que précédemment. Cette pratique présente l'avantage d e limiter les déplacements inutiles;

que les champs collectifs séparés ainsi qu e ceux qui sont regroupés

nécessairement dans u n l'objet d'un assolement

suivant les même s principes que les champs des coopératives. Cette pratique devrait préparer la voie à nos futures coopé- ratives villageoises o u associations villageoises d e fermiers dont les champs collectifs auront contribué à affermir les bases. La réussite des champs collectifs dépend, au premier chef, de la libre et confiante adhésion d u peuple, car il n'est pas possible de faire le bonheur d u peuple sans son consentement. Aussi faudra-t-il informer les populations des tenants et aboutissants d u projet,

avec les coopératives devraient rester système rationnel d e culture et faire

45

Tradition et développement au Bénin

mais aussi des résultats de la vente des récoltes par exemple, afin d'instaurer un climat d e confiance entre elles et les élus chargés d e diriger la nation.

ART

ET DÉVELOPPEMENT

Dans le

teurs de production traditionnelle ne doit être négligé. Autant dire

que l'art ne saurait être considéré comme matière à spéculation o u comme simple jouissance.

Bien organisés et vivant dans des conditions favorables, artistes et artisans pourraient apporter un e contribution no n négligeable au développement économique d e no s pays. L'expérience qui a été menée dans ce domaine en Guinée-Bissau mérite attention et encouragement. La politique d'artisanat suivie avait u n double objectif :

conserver les valeurs techniques e n développant les ressources artis- tiques et favoriser la commercialisation de la production de chaque région, d'une part, et cimenter l'unité nationale en faisant connaître la production de chacun à tous par le canal des comptoirs de vente et d e la maison de la culture, d'autre part. Auparavant, il conviendra de faire en sorte que l'artiste ou l'artisan d'art soit assuré d'une vie décente, à l'abri d u besoin, notammen t e n lui garantissant une vente régulière d e sa production

à u n prix rémunérateur. Il faudra pour cela développer l'alphabétisation des popula-

tions afin de leur permettre d'améliorer leur bien-être et d'accroître leurs revenus, et élargir ainsi le cercle des acheteurs potentiels à

une clientèle locale nombreuse, dépendance vis-à-vis de l'étranger.

ce qui permettrait d e réduire la

contexte d'une Afrique sous-développée, aucun des sec-

E n outre, tout divorce entre les élites intellectuelles et le peuple créateur d'art devra être soigneusement évité, parce que le peuple reste la seule source de toute culture; il est, en quelque sorte, le fondement sur lequel viennent rejaillir les apports des homme s d e

culture. Il faudra éviter qu'il e n naisse u n art élitiste, peuple. Comm e le poète chinois, nou s dirons combie n

tructif de vivre a u milieu des gens, e n u n mot , d e les aimer.

coupé d u il est ins-

Il revient par ailleurs aux intellectuels de stimuler artistes et

46

Alexandre S. Adande

artisans en leur faisant bénéficier des résultats d e recherches concernant, par exemple, le perfectionnement de l'outillage ances- tral o u la découverte de matières premières appropriées.

Enfin, les artistes et, notamment , les artisans d'art organisés e n coopératives devraient pouvoir jouir de certaines facilités de cré- dits pour s'approvisionner en matières premières et en outillages mieux adaptés à leur travail, et, pourquoi pas, être exonérés de la taxe à l'importation des outils perfectionnés et à l'exportation d u travail fini. Les musées participeront également à la prise de conscience

économique comme à l'éveil de s vocations parmi les jeunes

particulier et s'attacheront à contribuer au perfectionnement, s'il

y a lieu, de l'outillage traditionnel et ce dans l'optique du dévelop- pement. De s concours périodiques portant sur les œuvres réalisées

pourraient

stimuler la production. U n catalogue des produits à vendre avec u n

label de qualité pourrait même faire l'objet d'une large diffusion tant a u sein d e la communauté noire qu'au-delà des mers. Et, pourquoi pas, envisager la création d'un marché commun des biens culturels mobiliers — l'art plastique notamment!

e n

être organisés, d e manière à favoriser l'émulation et

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

AUSTRUY , Jacques. Le scandale du développement. Paris, Éditions Marcel Rivière et C l e , 1968, 559 p.

GLÉLÉ, Ahanhanzo Maurice. Le Danxome, du pouvoir adja à la nation fon. Paris, Nubia, 1974, chap. XIII, p. 143-152, et chap. X, p. 166-180. GRAY , Jean. Le développement au ras du sol. Paris, Éditions Entente,

1978.

MONDMNAGNI , Alfred. Campagnes et villes au sud de la République popu- laire du Bénin. Paris, Mouton, 1977, p. 221-227, 262-264, NYERER E K . Julius. La Déclaration d'Arusha dix ans après. Un bilan de l'auteur. Paris, L'Harmattan, 1977, 58 p. SOURADJOU, Ibrahima. Notes sur les méthodes de projections utilisées dans la planification économique et sociale du Dahomey. Études dahoméennes. Porto Novo, Imprimerie du Gouvernement, 3, 1964, p. 107-117. . Technique simple d'établissement des programmes régionaux pluri- annuels au Dahomey. Ibid., 4, 1965, p. 119-138.

Tradition, droit, santé et développement au Gabon

Pierre-Louis Agondjo-Okawe

Bon nombre d'historiens et d e sociologues répugnent à utiliser le concept de tradition qu'ils jugentfixisteet contraire à la réalité sociale toujours dynamique. Ils reprochent au x ethnologues et autres africanistes souvent considérés comme des conservateurs de

traditionnelle u n contenu péjoratif société moderne parée d e toutes les

qualités. Il y a une part de vérité dans ce reproche dans la mesure où un certain européocentrisme a tendance à vouloir transposer et imposer e n Afrique le modèl e occidental dans tous les domaines, au mépris des fondements culturels propres à chaque État. Ces fondements n e sont pas statiques. Ils évoluent o u résistent e n fonc- tion des structures sociales à la campagne o u en ville, de la force des phénomènes d'acculturation et de la profondeur de l'héritage culturel. Pour notre part, nous entendons par tradition l'en- semble des données culturelles africaines authentiques o u semi- authentiques, par opposition aux données étrangères à l'Afrique véhiculées par la traite, la colonisation et la société de consomma- tion des pays industrialisés. Ces données font partie de notre vécu actuel, en conflit avec les cultures importées. L a tradition n'est donc pas une identité culturelle de l'antiquité africaine mais le reflet de la mutilation de notre identité actuelle.

Le problème qui se pose est celui d e savoir comment , face

a u

donner à la notion de société et négatif par opposition à la

développemement et à l'agression de la culture des pays indus- trialisés, assurer le développement de l'Afrique non seulement à moindres frais mais encore en baignant dans le milieu africain et en évitant les mutilations. En ce qui concerne le Gabon, nous choisirons deux exemples, pris dans les domaines d u droit et d e la santé. Pourquoi droit et

48

Pierre-Louis Agondjo-Okawe

santé ? D'abor d parce qu e l'auteur est juriste, avocat et enseignant

du

peut être séparé de la pharmacopée et de la médecine traditionnelle.

droit traditionnel; ensuite parce que le droit traditionnel n e

DROIT

TRADITIONNEL ET PHARMACOPÉE

Les rapports entre le droit traditionnel et la pharmacopée peuvent s'analyser sous l'angle conceptuel et pratique. A u plan conceptuel, la notion de pharmacopée évoque d'abord pour un Nkomi 1 celle d'osiro, la forêt en tant qu'espace culturel, sacral, par opposition à Viga, la forêt perçue comme espace géo- graphique. Si la forêt iga est nécessairement liée à u n ntce (terri- toire) donnant des droits précis à chaque orna (individu) placé sous la responsabilité d'un oga (chef), la forêt osiro, elle, est le domaine réservé à Yoganga (devin, thérapeute, docteur, chercheur, savant). Uoganga est l'un des manipulateurs d u ngulu (force, pouvoir, énergie, élan vital, puissance). Uoganga manipule non seulement son propre ngulu, à l'origine de son ozange (lumière), mais aussi tout ngulu extrinsèque, cosmique, à sa portée. Le ngulu cosmique peut provenir d'une plante, d'une écorce, d'une racine, d'une feuille, etc. Uoganga fait partie intégrante des deux catégories d'éclairés

de la société nkomi : la première compren d Yoganga

maître des initiés), détenteurs d u ngulu sacral; la deuxième est composé e d e Yoga (le chef) et d e Yokambi (le juriste), détenteurs du ngulu social. Les pouvoirs politique et judiciaire on t aussi une dimension sacrale : d'une part, Yoganga et le nyima constituent des contre- pouvoirs au plan social; d'autre part, il est impossible d'établir des frontières étanches entre oganga, nyima, oga et okambi, en droit et sacralité, donc entre droit et pharmacopée.

A u plan pratique, on peut certes distinguer le juge ésotérique {oganga et nyima) du juge exotérique (oga et okarubî), mais le

ngulu

et le nyima (le

d u dernier étant limité, le juge

exotérique est souvent obligé

49

Tradition, droit, santé et développement au

Gabon

de faire appel au juge ésotérique, voire d e s'effacer devant lui pour des affaires relevant d e sa propre compétence. Ainsi, lorsque le chef politique (dans sa fonction de juge) et le juriste ne peuvent pas trancher u n litige parce que la preuve des faits n'a p u être rapportée par les techniques d'enquête ordinaires (aveu, témoi- gnage, interprétation des attitudes o u des paroles des justiciables

à la

liste de la divination et manipulateur d u ngulu des plantes. Il ne s'agit pas de n'importe quelles plantes, mais de celles considérées comme des sérums d e vérité. Elles sont utilisées par le couple

barre, etc.), ils ont recours a u couple oganga-nyima, spécia-

oganga-nyima soit dans l'enquête extrajudiciaire, soit dans l'enquête judiciaire. Dans l'enquête extrajudiciaire, la plante la plus utilisée a u Gabo n est Yiboga, « le bois sacré », « la plante des connaissances cachées » comm e l'appellent les Gabonais eux-mêmes . Lorsque l'on a des doutes sur un problème donné, que l'on cherche à savoir

si la mort d'un être cher

tement), que l'on entend lire son passé, son présent et son avenir

o u entrer e n contact avec les initier à la société secrète d u

nécessairement par la manducation de Yiboga, plante aux vertus tonifiantes, aphrodisiaques et hallucinogènes. Absorbé à doses massives, Yiboga peut provoquer la folie, voire la mort. Dan s l'enquête judiciaire, les plantes sérums de vérité produi- sent leurs effets à travers plusieurs axes physiques dont les princi- paux sont la voie cutanée, la voie oculaire et la voie buco-digestive. La voie cutanée suppose u n simple contact externe d e la plante avec le corps du justiciable o u son représentant. Ainsi, les feuilles de la plante dite oièré peuvent désigner le coupable si elles ne se détachent pas, l'innocent si elles se détachent. La voie oculaire implique le contact soit d'un corps dur avec l'œil, le fruit d'une plante (olonda), soit d'un liquide (pkèmo) pro- venant de la macération d'une o u plusieurs plantes dans l'eau. L e fruit introduit dans l'œil d u justiciable doit tomber s'il est cou- pable. Le liquide permet au justiciable de voir comme dans un film le déroulement des faits contestés. La voie buco-digestive vise la manducation d'une ou plusieurs plantes préparées par Yoganga, soit dans l'optique d'une enquête

est ou no n d'origine criminelle (par envoû-

parents d'outre-tombe, o n

se fait

Bwiti. L'initiation a u Bwiti passe

50

Pierre-Louis Agondjo-Okawe

judiciaire simple, soit dans le cadre d e ce que nous appelons

« enquête-jugement-exécution » . Pour l'enquête simple, nous citerons le cas d u misoko, mélange d'iboga et d'autres plantes connues malheureusement du seul tra-

dipraticien. L e sujet traité au misoko ne se contente pas de voir les faits à vérifier comme dans un film (voie oculaire de Yokèmo) mais

encore

permet a u coupable non seulement d e passer aux aveux mais encore de se décrire en action, donc de se dédoubler et d'être à la fois sujet et objet. C'est le penthotal à la gabonaise. Pour l'enquête-jugement-exécution, le mbundu, appelé aussi ikaza, est la plante type. L a boisson préparée avec les racines d u

de les décrire à haute voix, dans u n état second. L e misoko

mbundu ne provoque, après sa consommation, ni vision, ni des- cription, ni état second. Le sujet innocent évacue le mbundu par

les voies urinaires, le coupable est pris de violentes convulsions qu e

lui administrant u n antidote et

ce, à la demande expresse de la partie adverse et de l'assemblée judiciaire (la consommation d u mbundu est toujours publique). Si l'antidote n'est pas administré, le coupable doit subir son triste sort, la mort instantanée. Dans le premier cas (administration de l'antidote), le mbundu apparaît comme une simple technique d'enquête; dans le second cas (absence d'antidote et mort), le mbundu constitue un substitut d u juge dont il exécute aussi la décision. C'est pour cette raison que nous avons parlé d'enquête- jugement-exécution. Il semble ainsi qu'on ne puisse dissocier droit et pharmacopée dan s la société africaine. Il reste à savoir si, et comment , ils ont encore u n rôle à jouer dans le développement d e l'Afrique contemporaine. Le rapprochement de ces deux champs de recherche se situe tout d'abord au plan des rapports intellectuels entre hommes de culture occidentale et hommes d e culture africaine (bantu pour le Gabon). Il n e suffit pas à l'universitaire occidentalisé d'aller s'initier dans une société secrète ou de classe d'âge, il faut encore que les responsables desdites sociétés, les détenteurs d u savoir bantu, puissent avoir accès aux unités d'enseignement universi- taire pour que ce savoir fasse l'objet d'un débat et d'une vulgari- sation scientifique, sous réserve des limites qu'implique une telle

le tradipraticien peut arrêter e n

51

Tradition, droit, santé et développement au Gabon

démarche (savoir secret, langue, réhabilitation sociale et psycholo- gique de l'homme de culture bantu, etc.)- L e colloque qui s'est

tenu à Oye m en octobre 1979

coopération est non seulement possible mais encore indispensable

au développement

ralisation dans les universités de chaires spécialisées non seulement en droit et pharmacopée mais encore en psychiatrie, en psychologie, en histoire, en anthropologie, en technologie (du fer, du bois, de la pierre, etc.) et en chimie, notamment . Les travaux du juriste sur le misoko et le mbundu dont nous venons de parler ne peuvent avoir

réel du Gabon . Elle doit déboucher sur une géné-

a montré qu'une telle approche de la

une portée scientifique réelle que s'ils sont complétés à la Faculté des lettres par ceux de l'anthropologue, de l'ethnologue, de l'histo-

rien, d u psychologue

pharmacologue , en sciences par ceux du chimiste, etc. Le développe- ment de la pluridisciplinarité n'est qu'une reconnaissance de la culture bantu qui, d'une part, refuse de séparer théorie et pratique (devin et guérisseur) et, d'autre part, prône la coopération entre

les différents « éclairés » d e la et Yokambi.

,

en médecine par ceux du psychiatre, d u

société, Yoganga, le nyima, Yoga

TRADITION,

DROIT ET DÉVELOPPEMENT

Dans le domaine du droit, l'intégration de la tradition dans le pro- cessus de planification juridique s'est réalisée dans la codification des institutions familiales et dans l'enseignement.

Codification des institutions familiales

Jusqu'en 1963, on distinguait au Gabon deux formes de mariages :

le mariage villageois, qu i tire sa

ditionnelles, et le mariage devant l'officier de l'état civil (maire, préfet), qui tire sa légalité des institutions de l'État moderne; le

être régi, quant au

fond, par des dispositions d'ordre coutumier o u par des règles étrangères à la coutume (Code civil français, stipulations contrac- tuelles contraires à la coutume). On pouvait divorcer devant trois ordres juridictionnels distincts : la juridiction traditionnelle (du

mariage devant l'officier d e l'état civil pouvait

légalité des seules institutions tra-

52

Pierre-Louis Agondjo-Okawe

village) statuant en premier et dernier ressort; la juridiction coutu- mière à trois degrés (mi-traditionnelle, mi-moderne); et la juridic- tion moderne à deux degrés de type occidental. Ces différents types de mariage, ajoutés à la multiplicité de coutumes et à la division de la société en groupes patrilinéaires et matrilinéaires, étaient générateurs de multiples conflits juridiques. Ces conflits étaient eux-mêmes aggravés par la corruption, sur le plan économique, de l'institution de la dot.

C'est pourquoi le législateur gabonais, par la loi d u 31 ma i 1963,

a supprimé la dot et

pénal gabonais s'est ainsi enrichi d'un nouveau délit, celui de ver- sement et perception d e dot, ce qui a permis, dans les premières

années de l'adoption de ce texte, d'envoyer en prison beaux-pères et gendres convaincus de perception et versement de dot.

pe u e n désuétude, la tradition ayant

eu raison de la loi. En effet, on peut dire que, dans le Gabon des

mariage villageois. L e droit

d u même coup le

Ce délit est tombé pe u à

années 80 , le mariage dotal

pourtant supprimé reste la règle, le

mariage

sans dot l'exception. Mieux , les époux qui ont contracté

d'abord

une union légale avant le mariage traditionnel ne se sen-

tent réellement mariés que s'ils ont confirmé le premier mariage par

le second. En outre, la majorité de ceux qui se sont mariés tradition-

nellement (villageois et bon nombre de citadins) ne perçoivent pas

la nécessité de contracter u n autre mariage devant l'officier de

l'état civil. D u point d e vue traditionnel, une telle union est parfai- tement régulière, les enfants y sont légitimés alors qu e d u point

il s'agit d'un concubinage sans effets juridiques, les

enfants issus d'une telle union étant illégitimes.

de vu e légal

Face à cette résistance de la tradition, le législateur a préféré

légaliser jusqu'à

intégrant dans un processus de codification civile et non répressive.

Cette codification (loi d u 29

première partie du Code civil de la République gabonaise) corres-

pond à une étape historique

mentalités. Elle reflète à la fois l'option définitive d u législateur pour le mariage moderne mais aussi l'espoir d e voir les concessions faites au mariage traditionnel par le biais de l'union libre conduire

progressivement à son extinction. Aux termes de l'article 379 d u Code civil, l'union libre produit

u n certain point ces unions traditionnelles en les

juillet 1972 portant adoption de la

d u développement de la société et des

53

Tradition, droit, santé et développement au

Gabon

des effets juridiques no n

premier) mais encore « si l'homme ou sa famille s'est présenté aux parents de la femme pour leur demander d'établir avec celle-ci une union libre » ; o n n e se présente pas aux parents sans « présents ». Ces présents, nou s les retrouvons dans l'article 199 relatif aux fian-

çailles : « Le s fiancés peuvent, e n cas d e rupture,

présents qu'ils se sont faits o u qu'ils ont donnés à leurs beaux-

parents respectifs; si ces présents n'existent plus en nature, ce sera leur valeur en argent qui sera donnée à leur place. » Il convient de préciser qu'il est rare d e voir les fiancés saisir le tribunal d'une action fondée sur l'application d e cet article, parce qu e spontané- men t les présents considérés comm e dot et contre-dot sont rem- boursés. Les litiges consécutifs au remboursement des dots, même

pou r les

ditionnelles (du village ou d u quartier) qui n'ont théoriquement plus d'existence légale.

L'homme et la femme engagés dans une union libre se doivent assistance mutuelle (article 380), peuvent se faire des donations (article 381) et prétendre à des secours si le survivant qui n'a pas bénéficié d'une donation est dan s l'impossibilité d e subsister pa r ses propres moyens (article 381). Les effets d e l'union libre les plus importants visent les enfants qui « sont légitimes s'ils sont légalement reconnus » (article 386) . Donner, par le biais de l'union libre, la qualité d' « enfants légi- times » aux enfants issus des mariages traditionnels (non reconnus par la loi) a été un e préoccupation constante d u législateur entre 1963 et 1972. L a seconde préoccupation a été de « mora- liser » l'union libre e n lui donnan t un e caution légale; e n effet l'union libre n'est pas une institution immorale dans la tradition, elle constitue u n pré-mariage o u u n mariage à l'essai. Le législateur, tant en 1963 qu'en 1972, n'a pas osé supprimer la polygamie qui reste avec la monogamie l'une des deux options matrimoniales possibles (article 213). Le code exige seulement que

l'option soit matérialisée par u n acte notarié

de non-renoncement à la polygamie », qui implique l'accord de l'épouse puisqu'il doit être établi « en présence de la future épouse à laquelle il en sera donné lecture » (article 220). Le Cod e civil d e 1972 a intégré la tradition dan s les institutions

seulement si elle a duré deux ans (alinéa

réclamer les

mariages à l'état civil, sont jugés par les juridictions tra-

«

de renoncement o u

54

Pierre-Louis Agondjo-Okawe

modernes. C'est durant la même période que

est entré dans l'enseignement a u

Gabon .

le droit traditionnel

L'enseignement du droit traditionnel

L'histoire de l'enseignement du droit traditionnel à l'université, au Gabon, mérite d'être contée car l'initiative en revient aux ensei- gnants et aux étudiants. En 1968-1969, j'étais chargé de cours à la Faculté de droit de Brazzaville (Congo). J'y enseignais, en première année de licence, le cours d'histoire des institutions et des faits sociaux dans son contenu classique français (des Carolingiens à la Révolution

de 1789). Je

sur l'histoire des institutions et des faits sociaux en Afrique , dan s sa double dimension ethnosociologique et historique. Il s'agissait pou r mo i d'atteindre u n double bu t : tester la viabilité d'un tel cours sans aucune prétention de l'imposer, amener les étudiants à réfléchir sur leur vécu réel, les institutions du terroir. Ce furent les étudiants congolais qui, intéressés par ce cours introductif, déci- dèrent d e le transformer e n cours annuel ; ils saisirent leur ministre de l'éducation nationale d'alors ainsi qu e les autorités universi- taires afin qu'il soit discuté des programme s et de leur modification avec les autorités françaises dans le cadre de la Fondation de l'en- seignement supérieur en Afrique centrale (FESAC).

commençais mo n cours par une longue introduction

Lorsque la Faculté d e droit s'ouvrit au Gabon et qu'éclata

la FESAC , ce cours d'histoire axé sur l'Afrique eut le soutien des

premiers responsables

d e cette faculté :

les ministres Léo n Ang e

et Isaac Nguema . C e

cours, le seul d u

genre, fut assuré dès la

rentrée universitaire 1970-1971. Puis, peu à peu, les cours d e droit traditionnel furent introduits en deuxième, troisième et quatrième année. Le cours de quatrième année (droit de la terre) a été dispensé

pour la première

annuel , les cours de deuxième, troisième et quatrième année semes- triels. Il convient de noter que les régimes matrimoniaux, les suc-

d u cours d e droit civil d e qua-

trième année, n e font pas encore l'objet d'une codification. L a commission de rédaction de la deuxième partie du Code civil, por- tant précisément sur ces matières, n'a pas encore achevé son tra-

cessions et les libéralités, matières

fois e n 1980. L e cours de première année est

55

Tradition, droit, santé et développement au

Gabon

vail. Les tribunaux appliquent cumulativemént le God e civil fran-

çais de 1960 (année d e l'indépendance d u Gabon) et le droit tra- ditionnel (succession matrilinéaire o u patrilinéaire), les parties, e n fonction de leurs intérêts, demandent l'application exclusive soit

du Cod e civil soit

de quatrième année implique nécessairement dans son contenu cette dualité, reflet de la réalité juridique du moment. Ce cours ainsi

droit

français et droit africain quant à la définition des notions de bien, d'héritage, de personne, quant à la qualité et à l'ordre des héri- tiers, etc. La Faculté de droit et des sciences économiques de Libreville compte quatre départements dont celui du droit traditionnel. Une commission a été chargée d e mieux structurer les programme s d e ce département afin de les harmoniser avec les programme s de droit moderne . Ainsi, l'intégration d u droit traditionnel dan s les pro-

conç u permet d e montrer les oppositions irréductibles entre

des règles traditionnelles. Le cours d e droit civil

gramme s

d e l'enseignement supérieur a u Gabo n est un e réalité

concrète.

A l'instar de la Faculté de droit et des sciences économiques de

Libreville, il existe u n enseignement relatif à la pharmacopée et à la médecine traditionnelle a u Centre universitaire des sciences de la santé (CUSS). Les chercheurs qui enseignent a u CUS S font nécessairement état des résultats de leurs travaux dans l'enseigne- ment réservé à la pharmacopée et à la médecine traditionnelle.

Mais est-ce à dire que la pharmacopée et la médecine tradition-

sont désormais perçues comme indispensables au x soins de

nelle

santé primaires?

TRADITION,

SANTÉ ET DÉVELOPPEMENT

Pour parler d e la pharmacopée et de la médecine traditionnelle 2 , il convient d'abord d e présenter les structures institutionnelles, puis

2. Il convient d e noter que le Département de pharmacologie et

de médecine traditionnelle de la Faculté de médecine et des sciences de la

santé de Libreville dispose d'un

métologie qui produit des médicaments et des cosmétiques à base de plantes. Ces produits sont vendus à la pharmacie de Glass à Libreville et font actuel-

lement l'objet d'une promotion au Cameroun, en Côte d'Ivoire et au Togo notamment.

laboratoire de phytogalénique et de phytocos-

56

Pierre-Louis Agondjo-Okawe

la mission et les activités intégratrices de l'Institut de pharmacopée

et

Comment définir la pharmacopée et la médecine tradition- nelle? Faut-il les distinguer? L a pharmacopée traditionnelle est

définie

comm e « l'art d e préparer les médicaments et d'en connaître les

formules ». La médecine traditionnelle, quant à elle, a été définie par u n groupe d'experts qui s'est réuni en 1976 à Brazzaville sous

l'égide

comm e « l'ensemble d e toutes les connaissances pratiques expli-

cables ou no n pour diagnostiquer, prévenir ou éliminer u n désé- quilibre physique, mental o u social en s'appuyant exclusivement

sur l'expérience vécue et l'observation transmise d e

génération oralement ou par écrit ». C'est encore « l'ensemble de pratiques, mesures, ingrédients, interventions de tout genre, matérielles o u autres, qui ont permis à l'Africain depuis toujours de se prémunir de la maladie, de soulager ses souffrances et de se guérir ». Il est difficile de dissocier pharmacopée et médecine tradition- nelle parce que, comme le dit le docteur Gassita, le guérisseur o u tradipraticien « est à la fois prescripteur, préparateur et dispensa- teur de remède ».

de médecine traditionnelle (IPHAMETRA) .

par le docteur Gassita, directeur de FIPHAMETRA ,

d u Bureau régional de l'Organisation mondiale de la santé

génération en

Les

structures institutionnelles

Par

ordonnance n° 6/76 du 22 janvier 1976, a été créé le Centre natio-

nal

de la recherche scientifique et technologique (CENAREST) .

Le décret n° 322/PR/MRSEPN portant organisation d u Centre national de la recherche scientifique et technologique définit en son article premier la mission du CENARES T : « Élaborer les projets de planification de la recherche scientifique à soumettre au Conseil national d e la recherche scientifique; exécuter les programme s d e recherche; exercer le contrôle permanent de l'exécution des pro- gramme s élaborés par les organismes d e recherche no n nationaux qui utilisent les matériaux scientifiques gabonais; assurer la coordi- nation des activités de recherche scientifique et technique; assurer le transfert et l'adaptation des technologies en vue de leur applica- tion au développement social et économique d u Gabon; promou-

57

Tradition, droit, santé et développement au Gabon

voir les structures nationales d e

et la promotion des chercheurs nationaux; faciliter les échanges entre chercheurs dans le cadre d'une coopération scientifique et technique à l'échelon tant national qu'international; établir u n réseau d'informations scientifiques et techniques. » Le CENARES T se compose d e plusieurs instituts o u unités de recherche, parmi lesquels o n peut mentionner : l'Institut d e recherches agronomiques et forestières (IRAF), dont la mission est précisée par les articles 2 et 3 du décret n ° 01159/PR/MRSEP N du 11 décembre 1976 portant création dudit Institut; l'Institut de recherche en sciences humaines (IRESH), dont la mission est expli- quée par l'article 2 du décret n° 01181/PR/MRSEP N du 18 décem- bre 1976; l'Institut d e recherche sur l'écologie tropicale d e Mako - kou (nord-est du Gabon), qui se propose d'étudier en collaboration avec les autres instituts d u CENARES T et plusieurs universités étrangères (Abidjan, Rome , Lyon, Utrecht, Minnesota, Brazza- ville, etc.) les effets écologiques d u développement des activités humaines sur u n écosystème d e forêt dense humide équatoriale de basse et moyenne altitude; l'Institut d e pharmacopée et d e médecine traditionnelle (IPHAMETRA) , créé par le décret n° 01161/PR/MRSEPN d u 11 décembre 1976.

recherche; favoriser la formation

L'IPHAMETR A est structuré en u n certain nombre d'unités

d'un

important laboratoire de pharmacognosie, qui sera complété par les unités suivantes 3 :

opérationnelles. Il est actuellement essentiellement

constitué

le Laboratoire d e pharmacodynamic avec son animalerie. Cette

unité est

indispensable pour les essais d e toxicité des plantes

signalées

pa r les tradipraticiens et pour la détermination de s

activités spécifiques de certaines plantes;

le Laboratoire de galénique pour la mise sous forme pharmaceu- tique appropriée des plantes étudiées;

départ indispensable d e

l'étude d e toute plante; e n effet, o n n e peut pas étudier une plante sans qu'elle ait été a u préalable déterminée d e façon formelle;

l'Herbier. Cette structure est le point de

3. Ces unités n'ont pas encore été mises en place à ce jour, à l'exception de l'Herbier.

58

Pierre-Louis Agondjo-Okawe

le Centre d e thérapeutique traditionnelle intégrée. C e centre est

intérêt incontestable, dans la mesure où il doit contribuer

d'un

à l'intégration de deux catégories d e médecine.

La mission de FIPHAMETR A est énoncée à l'article 2 du décret de

création. Elle consiste à : étudier les herbes et les plantes médi - cinales, alimentaires et toxiques ainsi que les produits et procédés utilisés en médecine traditionnelle; établir la liaison et la coordina- tion entre la médecine moderne et la médecine traditionnelle désor- mais reconnue d'utilité publique; promouvoir une collaboration étroite entre les pratiques des deux médecines en assurant par ail- leurs le soutien nécessaire aux phytothérapeutes traditionnels ayant fait leur preuve; exploiter la flore gabonaise par des études scien- tifiques multidisciplinaires; mettre a u point une pharmacopée gabonaise sous une forme rationnelle et scientifique; établir u n recueil d e formules d e traitements médicaux par grandes rubriques d'affections et appliquer ces formules en vue d u traitement des maladies; et promouvoir la formation des chercheurs dans le domaine de la recherche pharmacologique.

L'IPHAMETRA a mené certaines activités pratiques entre 1977

et 1980. En 1977, dans le souci d'une organisation rationnelle, tous

e n place des structures et à la

collecte d e nombreux échantillons. Afin d'avancer les travaux, u n certain nombre d'espèces végétales appartenant à diverses familles botaniques et signalées pour leur usage en médecine traditionnelle

ont été récoltées. Les échantillons ont été séchés, broyés et conservé s dans des bocaux en vue de la constitution d u droguier. En outre, afin d e recueillir quelques informations auprès des guérisseurs, un programme d e tournées dans toutes les capitales provinciales

a été mi s en place. C'est ainsi qu'un informateur a été dépéché

dans la Ngounié, le Woleu Ntem et l'Ogooué-Ivindo. Devant l'insuffisance des informations recueillies et compte tenu des inci- dents provoqué s par l'informateur lors d e ses tournées,une autre approche a été envisagée, dont les résultats ont été médiocres.

procédé au x essais préliminaires chimiques.

Tous les échantillons récoltés durant cette année-là ont été soumis

à u n

sence éventuelle des principes intéressants des végétaux : alcaloïde,

les efforts ont été consacrés à la mise

En

1978,

il

a été

screening chimique préliminaire en vue de détecter la pré-

59

Tradition, droit, santé et développement au Gabon

flavonoïde, tanins, quiñones, saponosides, hererosides divers et terpenvides. Les résultats de ces essais préliminaires ont fait l'objet d'une

communication a u colloque d u Conseil africain et malgache pour l'enseignement supérieur (CAMES ) qui s'est tenu à Libreville d u

24 a u 30 juin 1979.

Les mêmes

échantillons

ont été également traités en vue d e

l'obtention d e teintures, dont les caractères organoleptiques et physico-chimiques ont été déterminés. En 1979, les essais préliminaires commencé s en 1978 ont été poursuivis et certaines espèces végétales ont fait l'objet d'études plus poussées, dont les résultats ont été publiés. Par ailleurs, l'année 1979 a été une année de réflexion et de ren- contres scientifiques d'un très haut niveau, qui aura permis d e modifier certains des programmes d e recherche et d e mettre davantage l'accent sur d'autres conformément aux programmes de recherches d u Comité scientifique d e l'Organisation d e l'unité africaine (OUA ) et d u CAMES .

En 1980, il a été procédé à la réalisation des médicaments tra-

ditionnels (phytothérapie rénovée). C'est ainsi qu e des extraits et

des teintures d e toutes les

tionnels ayant prouvé leur efficacité et une inocuité certaine ont été mis sous forme d e poudre. De s travaux spéciaux ont également été exécutés : l'étude des plantes actives sur la reproduction humaine, notamment sur la fécondité (plantes à principes œstrogènes, plantes

ocytociques, plantes antistérilité, plantes galactogènes), en colla- boration avec le CIRM F et l'étude de plantes antibactériennes, de plantes antitumorales et d e plantes antidrépanocytaires, en col- laboration avec d'autres équipes de la région. Les perspectives d'avenir sont les suivantes : création d'autres unités; création d'une unité de fabrication d'alcool éthylique phar- maceutique; création d'un service de contrôle et de standardisation des plantes médicinales; création d'une association nationale des

création d'un atelier o u d'une école d e

praticiens traditionnels;

médecine traditionnelle. Il convient enfin d'ajouter que PIPHAMETRA , en partant des études de Monseigneur Raponda Walker sur les plantes utiles d u Gabon , a déjà étudié les constituants d e près d e 12 0 plantes. E n

plantes utilisées par les praticiens tradi-

60

Pierre-Louis Agondjo-Okawe

outre, cet institut et son directeur ont été parties prenantes a u col-

loque organisé par le CAME S

let 1979 et a u colloque d'Oye m (nord d u Gabon ) sur la médecine traditionnelle et les soins d e santé primaires.

Le colloque d'Oyem a, pour la première fois au Gabon, associé

travaux d e réflexion sur les soins d e

des

à Libreville du 25 juin au 2 juil-

tradipraticiens à des

santé primaires. C e colloque a posé u n certain nombre de prin- cipes et formulé des recommandations.

Parmi les principes posés, trois doivent être retenus :

« les soins de santé primaires doivent être organisés en fonction d u mod e de vie de la collectivité desservie et doivent répondre aux besoins réels de la communauté;

» les soins

pleinement intégrés a u

système de santé national et aux autres secteurs de développe- ment ; ils doivent tenir compt e de s ressources locales;

» le colloque sur les soins d e santé primaires reconnaît les tradi- praticiens comm e une des ressources locales pouvant contribuer

de santé primaires doivent être

à l'essor des soins de santé primaires. »

Parmi les recommandations, deux nous semblent particulièrement importantes :

« entreprendre la réforme des programmes d'enseignement à tous les niveaux et dans tous les secteurs e n vu e d e concourir a u développement des soins d e santé primaires;

» favoriser l'accessibilité des médicaments essentiels aux individus

y compris l'utilisation de la pharmacopée traditionnelle. »

PROPOSITIONS

ET PERSPECTIVES

CONCRÈTES

D'AVENIR

C'est à partir des deux exemples étudiés (droit et santé) que nous avons p u dégager un programme d'action pouvant faciliter l'inté- gration des valeurs traditionnelles dans le développement d e l'Afrique. La situation de l'Afrique contemporaine face à la tradition se caractérise, dans la plupart des cas, par deux mouvements concep- tuels. L e premier mouvement consécutif à la cascade des indépen- dances des années 1960-1961 se matérialise, d'une part, par le refus

61

Tradition, droit, santé et développement au Gabon

de la tradition considérée comme un frein au développement, d'autre part, par le mimétisme des institutions occidentales considérées

programme s

comm e la panacée d u développement : les codes, les

d'enseignement, les structures sanitaires sont copiés sur ceu x d u

pays colonisateur dont les fonctionnaires

lers techniques. Devant l'échec d u développement escompté, la résistance de la tradition et l'augmentation des cadres nationaux,

les pouvoirs publics prennent peu à peu conscience que la tradition

font fonction d e conseil-

peut être

u n facteur d e développement comm e le soulignent les

principes

et recommandations

d u colloque

d'Oyem.

Toutefois, l'intégration de la tradition dans le développement de l'Afrique de demain ne doit pas s'identifier à un retour à l'authen- ticité qui serait teinté de xénophobie.

Cette intégration doit se faire en partant de données et appro- ches scientifiques. La première donnée est la connaissance du milieu

dans ses structures sociales, économiques, politiques et culturelles. L'analyse exacte et objective des données suppose la présence sur le terrain de cadres nationaux compétents et intéressés par le sec- teur traditionnel qu'ils entendent promouvoir. Les cours de droit traditionnel à la Faculté de droit de Libreville sont dispensés par

des nationaux qui remplissent les quatre conditions

pas avoir été coupés d e leur milieu (ils sont presque tous d'origine paysanne); avoir reçu un e formation de juriste occidental; avoir reçu en plus une formation en anthropologie juridique; avoir orienté leurs travaux de recherche vers l'étude de leur milieu, grâce à la collaboration des détenteurs du savoir traditionnel.

Elle suppose en outre u n recyclage multiforme. Apprendre au

tradipraticien à doser

ses médicaments constituerait u n recyclage

en médecine moderne, apprendre au médecin, de campagne notam- ment , à se familiariser avec les techniques thérapeutiques du tradi- praticien constituerait, pour sa part, u n recyclage en médecine traditionnelle. C e double recyclage devrait pouvoir conduire, à

long

terme, à former u n cadre polyvalent capable, en fonction d u

type d'affection, d'appliquer au patient un traitement moderne ou traditionnel.

Ce nouvea u type d e formation exige qu e les programme s des unités d'enseignement médical soient réaménagés. Aucu n enseignement d u droit o u de la médecine ne peut avoir lieu,

suivantes : n e

62

Pierre-Louis Agondjo-Okawe

aucun institut n e peut exister ni se livrer à des activités d e recherches opérationnelles sans le concours de l'État. Si l'initia- tive de l'intégration ne relève pas des seuls organismes étatiques (comme c'est le cas de l'enseignement du droit traditionnel), l'amé- nagement matériel de l'intégration ne saurait être concrètement réalisé en marginalisant l'État. C'est l'État qui doit, d'une part, économiser le peu d'argent dont il dispose, d'autre part, créer et faire fonctionner des orga- nismes d'intégration de la tradition dans le développement. Pour atteindre ce double objectif, les États d'Afrique doivent planifier une coopération efficiente, pa r exempl e e n spécialisant les instituts de recherche et en les concentrant selon un e distribution géogra- phique réaliste. Cette coopération aurait l'avantage d'être plus crédible, d e bénéficier plus facilement d u concours matériel no n seulement des organismes de type régional o u continental africains mais encore des organismes de pays industrialisés o u de ceux en rela- tion avec les organisations d u système de s Nations Unies, comme l'Unesco par exemple.

BIBLIOGRAPHIE

AOONDJO-OKAWE , Pierre-Louis. Le mariage gabonais au cours des âges. Mémoire de DE S d'histoire des institutions et des faits sociaux, Université de Lille, 1964.

. Structures parentales et développement au Gabon. Les Nkomi.

de doctorat d'État, Paris, 1967. . Éléments de corpus Ngwé-Myéné. La pensée juridique. Labora- toire d'anthropologie juridique, Université de Paris I, 1969.

. Éléments de corpus Ngwé-Myéné. Parenté et famille. Laboratoire

d'anthropologie juridique, Université de Paris I, 1969.

. Les droits fonciers coutumiers au Gabon (société nkomi, groupe

myènè). Revue juridique et politique, indépendance et coopération,

octobre-décembre 1970, n° 4, p. 1135-1152.

Thèse

GASSITA,

JEAN-NOËL. L a

médecine traditionnelle gabonaise et les soins

de santé primaires. Communication au colloque d'Oyem,

24 au

63

Tradition, droit, santé et développement au

Gabon

KABAGEMA F . Synthèse

primaires tenu à Oyem (Gabon) du 24 au 28 octobre 1979. Le sacré et les conceptions du pouvoir et du droit. Quatrième colloque organisé par le Laboratoire d'anthropologie juridique de l'Univer- sité Paris I du 2 au 5 janvier 1980.

RAPONDA-WALKER, A . Dictionnaire mpongwé-français suivi d'éléments de

d u colloque sur la promotion des soins de santé

grammaire.

Metz, Imprimerie de la « Libre Lorraine », 1934.

RAPONDA-WALKER, A. , et SILLAMS, R . Les plantes utiles du Gabon.

Paris,

Éditions Lechevalier, 1959. . Rites et croyances des peuples du Gabon. Paris, Présence africaine

ACCT,

1962.

Textes législatifs

Loi n° 15/72 d u

du Code civil de la République gabonaise. Ordonnance n° 6/76 du 22 janvier 1976 portant création du Centre national de la recherche scientifique et technologique (Cenarest). Décret n° 322/PR/MRSEP N du 10 avril 1977 portant organisation d u Centre national de la recherche scientifique et technologique. Décret n° 01161/PR/MRSEPN portant création de l'Institut de phar- macopée et de médecine traditionnelle.

29 juillet 1972 portant adoption de la première partie

Réflexions à partir de l'expérience du Nigéria

I. A . Akinjogbin

Le but de notre rencontre, si j'en juge par la lettre d'invitation, est

« d e contribuer à définir les moyen s d'intégrer les valeurs cultu-

relles à la construction de l'Afrique ». L a façon dont sont formu-

lées les

communication qui leur est demandée paraît reposer sur l'accep- tation implicite d e beaucoup de notions qu'il serait sans doute nécessaire de définir de façon plus précise pour pouvoir utilement aller de l'avant. D'abord, qu'est-ce que la « tradition » ? Suivant une conception largement répandue, semble-t-il, la tradition se serait formée dans

le passé et se serait fossilisée à un certain moment de l'histoire à

partir duquel elle

oreille, inchangée et immuable, jusqu'à aujourd'hui. Elle n'est, ainsi représentée, rien de plus qu'un objet de musée qu'on peut prendre quand o n veut s'en servir et remettre sur les rayons après usage, jusqu'à ce qu'on en ait de nouveau besoin. E n outre, cer- tains semblent croire qu'il existe u n corps uniforme de traditions propres à chaque localité, qui peut s'appliquer à toutes espèces de problèmes et de situations. Ensuite, qui sont les « détenteurs » d e la tradition ? L à encore, beaucoup semblent croire qu'il existe une catégorie particulière de personnes qui assurent la conservation de ces « pièces de musées » appelées traditions. Ces personnes sont généralement représentées comm e des homme s et des femmes âgés sur qui les « tendances modernes » n'ont pas eu de prise; plus leur ignorance des écrits occidentaux est grande, plus elle leur confère d'authenticité. Parfois,

questions qu e les participants sont

invités à traiter dans la

aurait continué d'être transmise d e bouche à

65

Réflexions à partir de l'expérience du Nigéria

ces gardiens d e la tradition sont dirigeants religieux.

dépeints comm e des chefs ou des

Ce sont des idées de ce genre sur la « tradition » qu'il faut

réexaminer de près.

dénomm e « tradition » n e représente rien d'autre que les modalités d'interaction sociale admises par une communauté donnée, à u n

momen t donné, en fonction de sa conception du monde et de ses

expériences historiques,

nombre de possibilités, parmi lesquelles le système de valeurs choisi, jugé particulièrement utile. Il s'ensuit que la tradition n'est pas statique. Certaines conditions impliquent certaines solutions.

Si ces conditions

nauté changeront probablement aussi. Par conséquent, le corps de

traditions valables pour toutes les époques qui aurait été fossilisé depuis l'avènement de l'ère coloniale et qu'il y aurait lieu mainte- nant d'injecter dans le cadre social colonial et postcolonial n'existe

pas. E n d'autres termes, les valeurs

des Noirs, qui peuvent maintenant être évoquées comm e les « tra- ditions » de cette période, sont complètement différentes des valeurs (ou traditions) acceptées à l'époque de la traite, qui elles- même s diffèrent d e celles adoptées pendant la période qui l'a suivie et qui sont fort différentes des traditions de l'époque colo- niale, et ainsi de suite.

Ensuite, parce qu e des choix délibérés ont été faits à des moment s particuliers, excluant d'autres solutions possibles, et que les valeurs ainsi acceptées se sont accumulées en strates successives, on peut penser qu'il n'y a sans doute pas de corps o u de code de traditions uniforme, accepté par la société tout entière à une époque donnée. Le s réalités d u momen t et les différentes options pos- sibles, le souvenir des avantages que présentaient les idées précé- demmen t admises, tout contribue à faire que les traditions restent vivantes et continuent à se développer. U n autre élément com- plique l'analyse : dans le cadre des valeurs de société généralement admises, il existe des valeurs et traditions de lignage qui, tout en

e n différer par les hasards d e

l'histoire, certaines trames et pratiques sociales ont continué d'être jugées utiles à la stabilité et aux échanges sociaux et n'ont été rem-

J'estime pour m a part que ce que l'on

modalités qui lui fournissent u n grand

changent, les solutions adoptées par la commu -

sociales acceptées avant la traite

étant suborbonnées aux valeurs générales, peuvent le détail. Il est vrai que, malgré les vicissitudes et

66

I. A. Akinjogbin

placées par rien de mieux. Mais pour chacune de ces survivances, nombreuses sont sans doute les autres traditions qui ont changé en fonction des événements à diverses époques.

D e ce qui précède il est logique d e déduire que, pour qu'une tra-

dition puisse être définie comm e telle, il faut qu'elle ait été connu e d'un grand nombre de personnes, et même de la grande majorité

de la population considérée, et no n pas seulement d'une minorité de personnes âgées. Jeunes et vieux, hommes et femmes, la connais-

sent et l'acceptent grâce à un système d'information et d'éducation

bien organisé. Certes, les gardiens

sont les anciens de la communaut é à u n momen t donné, mais la connaissance approfondie n'est pas simplement fonction de l'âge, elle dépend aussi de la position sociale et de la conscience qu'a l'individu considéré du bien général de la société.

Autrement dit, la tradition est u n mod e d'action éprouvé et

acceptable dans le contexte social et politique propre à une popu-

lation donnée a u cours d'une période donnée.

o u détenteurs de la tradition

Plus les périodes se

différencient, plus les traditions changent. Cela dit, il faut néanmoins reconnaître que le phénomène colo-

nial qui s'est produit en Afrique dans le dernier quart du xix e siècle a marqué une rupture très nette dans l'histoire des peuples africains.

A partir de cette période, o n a commencé à miser davantage, pour

les transformations sociales, sur l'incitation extérieure qu e sur la

dynamique interne. E n d'autres termes, ce sont des politiques coloniales, dictées par les besoins sociaux et politiques de l'Europe,

qui ont été à l'origine d u changement en

ces politiques ne tenaient pas compte des besoins des Africains. A u mieux, leurs auteurs essayaient de trouver des moyens de rendre les

transformations acceptables pour les Africains. A u pire, lesdites politiques étaient purement et simplement imposées à la popu-

lation africaine qui pouvait o u non réagir avec violence. En raison

de l'intégration éducative des Africains qui étaient recrutés dans le

système social européen, les successeurs des puissances coloniales ont

eu également tendance à recourir aux mêmes stimuli extérieurs pour

introduire des changements dans la société. Il apparaît maintenant que ces processus cumulés ont abouti à la création de deux sociétés :

l'une « moderne », exclusivement ou principalement imprégnée des valeurs occidentales et ignorante o u presque des valeurs afri-

Afrique. Le plus souvent,

67

Réflexions à partir de l'expérience du Nigéria

civilisée,

internationale, et l'autre « traditionnelle », qui conserve le souvenir des norme s précoloniales et n'accepte qu'avec circonspection les valeurs étrangères et qu'on a dépeinte comme statique, rétrograde et primitive. Le problème auquel se heurte la première, qui détient à l'heure actuelle le pouvoir politique et économique, est qu'elle

caines, qui est encline à

se considérer comm e progressiste,

d e la

population dont la vie, loin de s'ordonner autour de valeurs et de préceptes venus de l'étranger, a continué d'être régie par des norme s sociales éprouvées, mûries au fil des ans. En raison de cette dichotomie de la société et des conceptions

sur lesquelles elle repose, les

découvre souvent qu'il lui est impossible d e toucher la masse

« détenteurs d e la tradition » n e sont

presque jamais consultés lors de l'élaboration des plans de dévelop- pement o u d e la création d'institutions nouvelles. Ces plans d e développement visent explicitement ou implicitement à transformer

la société traditionnelle et à la faire passer du Moyen Age, o ù elle

est censée se trouver encore, a u xx e siècle. O n semble donc partir

du postulat qu'il n'y a pas lieu de consulter une population présumée

analphabète et primitive. Il faut ajouter que ceux qui établissent les

plans o u qui souhaitent la création d'institutions nouvelles e n

raison de leur formation ne savent eux-mêmes rien des systèmes

traditionnels qu'ils méprisent du haut de leur ignorance. Par consé-

quent, ils n e

savent guère pa r o ù commence r pou r s'informer.

Il me suffira de donner deux exemples de cette attitude. Dans

l'effort actuellement déployé pour accroître la productivité ali- mentaire en Afrique occidentale, on part toujours de l'hypothèse

de

base selon laquelle 1' « agriculteur traditionnel » n'a rien à offrir.

D

faut lui dire d e changer ses méthodes culturales primitives. Il

faut lui faire utiliser des machines pour labourer sa terre et faire

ses récoltes. Il faut lui donne r des semences améliorées pour ses plantations. En résumé, il faut qu'il abandonne complètement ses propres méthodes en faveur des nouvelles, et l'on pense que, si o n peut ainsi le changer, on connaîtra l'abondance alimentaire.

changer, les planificateurs du pro- se demandent presque jamais à

quelles modalités d e communicatio n ils doivent recourir pou r toucher 1' « agriculteur traditionnel » . Très souvent, ils se conten - tent de parler dans une langue étrangère à la radio et à la télévision,

Mêm e e n essayant ainsi d e le gramme d e développement n e

68

I. A. Akinjogbin

alors que l'agriculteur n'a pas de récepteur, ou d'écrire en utilisant la mêm e langue, dans les journaux, comm e si ledit agriculteur illettré était censé comprendre. Ils se bornent à stocker les semences améliorées dans des zones centrales, fort éloignées de celles o ù vivent les cultivateurs, qui n'ont aucun moye n d e trans- port pour se rendre dans ces secteurs d e modernisation agricole. Autremen t dit, les organisateurs n e se demanden t jamais commen t

utiliser les vieux moyens d e

tèmes de distribution existant au sein des populations qu'ils veulent faire évoluer. Aspec t beaucoup plus grave, jamais aucun des planificateurs ne se donne la peine de se demander si le type d'agriculture pratiqué dans so n pays et qu'il entend maintenant changer n'est pas le fruit de siècles d'expérience, si le type d'instruments utilisé n e s'est pas révélé le mieux adapté au type de sol pour continuer d'en préserver la fertilité, si les variétés d e semences plantées n'ont pa s été obte-

nues pour résister aux maladies et parasites locaux des végétaux. Jamais il n e vient à so n esprit si évolué qu'il est sans doute néces- saire, non pas tant de changer l'agriculteur traditionnel considéré comm e primitif, mais d'apprendre d e lui le pourquoi et le com- ment de son travail et, après l'avoir parfaitement compris, d'essayer

d'améliorer

menter sa productivité en combinant leurs deux savoirs, plutôt

qu'en l'obligeant à renoncer complètement

fait, la plupart des planificateurs qui cherchent à accroître la pro - ductivité agricole ont tendance à oublier que, jusqu'à ces dernières décennies, l'agriculture traditionnelle, si arriérée fût-elle, était en mesure d e nourrir la population et d'exporter ses produits e n Europe . E n effet, les cultures d'exportation d e cette « agriculture primitive » ont puissamment contribué à l'industrialisation de

l'Europe et de l'Amérique.

communication éprouvés et les sys-

ses méthode s éprouvées, pou r lui permettre d'aug-

à ses pratiques. E n

A cause de toutes ces actions et omissions, on ne saurait dire que

les efforts d e modernisation aient été

achète de tracteurs et d'engrais, plus o n forme d'experts agricoles, plus on investit de fonds dans l'amélioration des semences et la vul- garisation agricole, et moins les exploitations produisent de vivres. Le second exemple qui illustre l'attitude des planificateurs moderne s à l'égard des systèmes et des valeurs traditionnels est celui

couronnés d e succès. Plus o n

69

Réflexions à partir de Vexpérience du Nigéria

de l'actuelle campagne de planification familiale. Parce que l'on craint une pénurie alimentaire mondiale et parce que le monde euro- américain a peur d e voir son niveau d e vie baisser si les habitants

des

pays e n développemen t sont plus

nombreu x à partager avec lui

des

ressources qui s'amenuisent, l'Occident fait tout pour qu e la

population de l'Afrique reste stable d'ici à la fin de ce siècle. Les conseils de planification familiale sont encouragés partout en Afrique, des études de population sont financées par des institu- tions d u système des Nations Unies et par des organismes privés. Et pourtant, personne n'a jamais vraiment cherché à savoir quelles sont, e n Afrique, les pratiques d e contrôle des naissances. U n exame n des « pratiques traditionnelles » montrerait qu e les Africaines espacent leurs grossesses beaucoup mieux qu'on ne le pense habituellement. Mais comme on n'essaie pas de connaître les pratiques traditionnelles, ni mêm e d'interroger ceux et celles qui en ont e u l'expérience vécue et savent commen t les choses se pas- saient avant l'arrivée des puissances impérialistes, on dépense beau- coup d'argent et d'efforts, de temps et d'énergie pour des pro- grammes d'une efficacité douteuse.

D e même , e n ce qui concerne les plans nationaux de dévelop- pement, on peut dire tout simplement que ceux-ci ne tiennent aucun

compte des pratiques traditionnelles, ne s'en inspirent pas et n'en tirent aucune information. O n part du postulat que, l'Afrique

étant sous-développée, les exemples n e peuvent venir qu e des

pays

dits développés. E n conséquence, seuls les ressortissants de ces

pays

ou les Africains qui y ont été formés et endoctrinés accèdent au x fonctions d'experts chargés d'établir les modèle s des plans d e déve- loppement . E n tant qu'experts, ils empruntent leurs modèle s au x régions qu'ils connaissent le mieux, c'est-à-dire l'Europe de l'Ouest o u de l'Est, et ne s'intéressent presque jamais aux traditions africaines. Si quelqu'un suggère d'étudier les pratiques tradition- nelles et de s'en inspirer, on ne tient aucun compte de son avis, en

le déclarant complètemen t ignare, ou , si tel n'est vraiment pa s le cas, o n voit e n lui u n fauteur d e trouble dont l'attitude rétrograde

est résolument opposée a u développement,

o u o n le considère

même comme u n malheureux qui a perdu la tête. Cette attitude explique aussi qu e les plans d e développement technologique n e parviennent qu'à faire disparaître les techniques

70

I. A. Akinjogbin

existantes dans le vain espoir d'introduire des idées nouvelles et

sophistiquées; et on découvre finalement que celles qui prévalaient

auparavant n'existent plus implantées. Si nous revenons sur la

nouvelles, nous constatons que, là encore, les modèles traditionnels ne sont jamais pris en considération. Rien n'illustre mieux cette situation que l'élaboration des constitutions destinées aux pays africains. Dan s tous ces pays, les constitutions sont calquées sur celles d'un pays étranger appartenant tantôt à l'Europe de l'Ouest, tantôt à l'Europe d e l'Est. L a législation qui e n découle est égale- ment d'inspiration étrangère. Il s'ensuit que, dans sa grande majo- rité, la population ne comprend pas l'esprit de ces constitutions ni de ces lois.

Aussi les pays sont-ils instables. Ceux qui s'emploient à mettre en œuvre ces constitutions étrangères ne peuvent le plus souvent être contrôlés par la masse qui comprend à peine ce qui se passe.

O n peut citer le cas de pays qui essaient un modèle et qui, incapables d'obtenir des résultats satisfaisants, en choisissent un autre dans le fallacieux espoir que celui-là sera probablement meilleur. Per-

sonne n e

seulement une lettre mais un esprit et que cet esprit naît du peuple et se développe avec lui. Personne ne pense non plus sérieusement qu'une constitution inspirée d'un modèle honorablement connu, mais modifié en fonction des circonstances différentes qu'on ren- contre dans nos pays, a plus de chances de donner de bons résultats

et d'être comprise pa r les divers peuples africains. Il faut ajouter que, dans cette importation de modèles étrangers,

o n assiste à un e véritable lutte entre les pays africains favorables

à l'un o u à l'autre modèl e : les tenants d u modèl e emprunté à

l'Europe de l'Est comme ceux d u modèle proprement occidental en deviennent les propagandistes passionnés et se muent parfois en rivaux implacables. Si l'on examine la place d e la tradition dans les systèmes judi- ciaires, o n constate que la plus grande concession consiste à créer des tribunaux coutumiers, et ce avec beaucoup de réticence. Les pouvoirs, très resteints, de ces organes se limitent au x affaires matrimoniales mineures. Ils n e sont pa s formés d e spécialistes d u

et qu e les nouvelles n e se sont pas

question d e la création d'institutions

paraît penser vraiment qu e les constitutions n'ont pas

71

Réflexions à partir de l'expérience du Nigéria

droit traditionnel ou coutumier, mais de personnes qui, ayant reçu

américaine, appliquent le

droit « coutumier » avec u n bagage de notions étrangères. Cela paraît procéder de l'idée que seuls ceux qui ont appris le droit d'autres pays seraient capables de comprendre ce qu'est la justice. Si l'on réfléchissait un peu, on se rendrait compte à quel point cette idée est absurde, mais ce petit effort d e réflexion n'est jamais fait. Il s'ensuit que même la concession réduite faite au droit coutu- mier mène à une telle confusion qu'ellefinitpar être abandonnée. Dans l'élaboration des manuels scolaires et dans le système éducatif en général, on fait une certaine place à la nécessité de comprendre l'environnement. Pendant la période coloniale, au Nigéria d u moins, l'enseignement était dispensé dans la langue

une formation juridique européenne o u

locale au cours des trois ou quatre premières années de scolari-

sation. Ensuite, pendant u n

littérature étaient rédigés dans cette langue. Au-delà, tout devait se passer dans la langue de la puissance coloniale. On cherchait à

dissuader

publics et ceux qui le faisaient étaient « mis à l'amende » par leurs condisciples o u punis par le maître. On donnait ainsi l'impression

que la langue locale et

pour les jeunes enfants et les esprits pe u évolués. Pour raisonner et

mûrir, la langue locale ne suffisait pas, on avait besoin d'une langue étrangère supérieure. L a connaissance des langues étran-

gères et des livres étrangers était indispensable pour obtenir un

Dan s les territoires britanniques, les journaux nous

affirmaient — et affirment toujours — que si l'on veut avoir un

emploi bien payé et devenir socialement acceptable, la connaissance

de l'anglais est un e

français, la situation était analogue et elle n'a probablement guère changé depuis lors. Là , o n vous dissuadait franchement d'avoir même une connaissance de votre propre langue. On vous persua- dait que seule une parfaite connaissance du français faisait de

vous u n être humain. C'est ainsi qu e les enfants apprenaient à se représenter leurs ancêtres comme des « Gaulois aux cheveux blonds ». Malgré les sentiments nationalistes qui régnent depuis l'indé- pendance et malgré la création des Festivals des arts et de la

condition sine qua non. Dan s les territoires

bon emploi.

les littératures locales n'étaient bonne s qu e

a n o u deux encore, les manuels d e

les élèves d e parler les langues africaines dans les lieux

72

I. A. Akinjogbin

culture (FESTAC), l'idée de la supériorité culturelle de l'étranger

a d u mal à mourir. A u Nigéria, o n essaie à contre-cœur et non

sans quelque crainte d'encourager la rédaction de manuels dans les langues nigérianes. U n programme d'enseignement primaire sexennal comm e celui qu'a mis au point l'Université d'Ife et pour

lequel les manuels doivent être entièrement rédigés dans une langue

nigériane n'a pas reçu d e la part des gouvernements d e la

tion un accueil encourageant. Les universités se donnent d u mal pour faire des recherches et pour donner un e base africaine au contenu de leur enseignement, mais leurs résultats n'ont pas toujours été exploités ni encouragés par les dirigeants.

Peut-être le seul secteur o ù l'on prend certaines initiatives

Fédéra-

utiles pour essayer de comprendre la tradition est-il celui des médias, e n particulier de la télévision et de la radio, où l'on prête une certaine attention à la philosophie ainsi qu'aux techniques,

à l'agriculture et aux autres activités traditionnelles. O n récite

des poème s tirés de la tradition orale et o n joue des pièces d e

théâtre écrites dans diverses langues d u Nigéria. Toutefois, o n consacre beaucoup trop de temps et d'énergie à la danse comme

si celle-ci était l'essence même de la tradition africaine. O n a atteint des sommets avec le Festival mondial des arts et de la

culture négro-africains o u FESTA C 77, qui s'est tenu

en 1977 et pour lequel o n a

seule fin de faire venir dans

ceinture, des gens de toute l'Afrique, d'Amérique et des Antilles et les renvoyer chez eux, persuadés à tort d'être ainsi parvenus

à promouvoir la tradition africaine. C'est le symposium qui a été le seul élément positif de tout le festival.

L'effort de valorisation de la tradition a récemment reçu u n réel encouragement avec la disposition constitutionnelle auto- risant l'emploi au Parlement d u Nigéria de langues nigérianes en plus de l'anglais. C'est là un grand progrès, parce que cela confère du prestige aux langues nigérianes et que les Nigérians peuvent désormais se sentir en mesure d'atteindre les plus hautes positions dans leur pays e n sachant leurs langues. Cela est important parce

que la langue est la base d e la culture et d e ce

comme la « tradition ». Si l'on se nécessairement par avoir confiance

à Lagos

dépensé des millions de nairas à cette ville, danser nus jusqu'à la

qu'on considère

sentfier de sa langue, o n finit e n soi e n l'utilisant et par tirer

73

Réflexions à partir de Vexpérience du Nigéria

un enseignement des traditions qu'elle a inspirées et qui l'ont imprégnée. C e sentiment de confiance peut évidemment dépasser les fron- tières de l'État-nation moderne. E n effet, lorsque ces États ont été créés, aucun effort n' a été fait pour regrouper au sein d'u n mêm e État toutes les populations relevant d'un e mêm e culture. On trouve des groupes de même culture de chaque côté des fron- tières d'un État donné, sous des administrations et des influences culturelles nationales différentes. Pour que la confiance s'affirme, il faut don c que tous les segments d'une mêm e culture traditionnelle mettent en commu n leur expérience et leur savoir. Deux types d'efforts sont menés pour réaliser cette coopération. L'un se situe aux différents niveaux institutionnels, par exemple entre universités de pays voisins comme le Nigéria et le Bénin, ou entre la Côte d'Ivoire et le Ghana, ou encore entre des entre- prises industrielles ou commerciales privées situées de part et d'autre d'une frontière. Il s'agit là d'une action opportune et souvent très féconde parce qu'elle met en contact des populations dont les conceptions et les intérêts sont les même s et qu'elle crée des liens d'amitié indispensables à la compréhension commune . Le second type d'effort, encouragé par l'Unesco, tend à créer des institutions expressément destinées à favoriser la coopération. Il conviendrait toutefois qu e les gouvernements des différents pays attachent plus d'importance à ces initiatives, mais la signature d'accords culturels bilatéraux tend à indiquer que c'est de plus en plus souvent le cas. Commen t dès lors — il est permis d e se le demande r — peut-on

améliorer la situation ? Comment inciter à découvrir et faire mieux connaître les méthodes traditionnelles de façon à pouvoir les utiliser pour promouvoir un développement social et politique moderne et à pouvoir en faire l'une des bases de notre progrès ? Il faut avant

tout

sont par essence barbares, rétrogrades, no n civilisées et inadap- tées au développement moderne et adopter une attitude positive qui envisagera ces traditions comme des méthodes éprouvées, repré- sentant même la science de leur temps, qui peuvent être une source d'enseignements pour les générations suivantes. Cela est plus facile à dire qu' à faire. E n effet, ladite idée tenace est fort

se débarrasser d e l'idée tenace qu e les traditions africaines

74

I. A. Akinjogbin

ancienne et très profondément ancrée dans l'esprit de ceux qui

veulent aider l'Afrique à se développer et dans l'esprit des Afri-

cains eux-mêmes qui ont

est néanmoins réalisable. C'est ainsi qu'on peut commence r à

considérer les éléments positifs d u développement

tionnel a u lieu d'en souligner les aspects négatifs. C e sont ces éléments positifs qu'il faut proposer en exemples de ce que la tradition permet de réaliser. Il conviendrait d'inciter les médias, les écoles, les auteurs des manuels, les organisations internatio- nales à prêter une attention croissante aux aspects constructifs

des réalisations africaines. Pour l'essentiel, c'est ainsi que l'Europe

a présenté les siennes et c'est pourquoi chacun e n est venu à

considérer la tradition européenne avec respect. Si nous adoptons une attitude positive à l'égard de nos tradi-

tions, il sera alors facile d'encourager la recherche sur le passé de l'Afrique dans nos institutions de recherche et nos universités.

A l'heure actuelle, celles-ci font toutes de leur mieux pour conduire

des recherches sur les divers problèmes, mais ces recherches restent

encore bien superficielles, en grande partie parce que la volonté

d'exploiter les résultats d e ces recherches paraît faire défaut. Si cette volonté s'affirmait, les universités devraient bénéficier d e

crédits

cheurs une orientation bien définie. L a troisième voie consiste à favoriser l'usage de langues qui sont largement parlées dans diffé- rentes régions d'Afrique et d'en faire des langues internationales.

Certes, les langues parlées par des groupes ethniques restreints

ne sauraient être ni dénigrées ni éliminées, mais o n devrait s'efforcer de persuader ces groupes qu'ils ont intérêt à apprendre les langues plus largement parlées pour faciliter leur progrès économique et technique. Il faudrait donc enseigner ces grandes langues dans toutes les universités africaines o u dans des institutions interna- tionales spéciales qui seraient exclusivement consacrées à cet ensei- gnement . Ainsi, les différentes régions d'Afrique pourraient, avec

le temps, communiquer plus aisément entre elles, et des confé-

rences comme celle de Yaounde pourraient à l'avenir se dérouler en langues africaines. Lorsque l'usage de ces langues aura été encouragé et se sera répandu, il conviendra de faire en sorte que des ouvrages étrangers soient traduits dans ces langues et

reçu une formation étrangère. L a tâche

africain tradi-

beaucoup plus importants et o n devrait imposer aux cher-

75

Réflexions à partir de Vexpérience du Nigéria

que des ouvrages écrits dans ces langues africaines soient traduits dans des langues étrangères. L'optique des nations européennes faisant de chaque État africain la chasse gardée de l'une o u de l'autre devra être suffisamment infléchie pour que des Africains ayant u n mêm e fonds culturel se sentent liés les un s au x autres

au lieu de se sentir proches d'abord de leurs colonisateurs étrangers et ensuite seulement de leurs parents et de leurs voisins. Si toutes

les idées qui précèdent

seront mieux connues, leurs valeurs bénéficieront d'un nouveau prestige, leurs apports seront mieux perçus et elles seront prises en considération dans les efforts visant à développer l'Afrique.

sont mises e n pratique, les

« traditions »

La samaría et la tradition des animaux d'alliance au Niger

Diouldé Laya

L a réflexion sur les moyen s d'intégrer les valeurs culturelles dans la construction d e l'Afrique doit reposer sur des bases scientifiques et politiques claires. L a terminologie doit être précisée : qu'en- tend-t-on par « tradition » et « valeurs culturelles » ? Les langues

africaines incluent-elles ces notions et quels sont les termes utilisés ? Tradition et valeurs culturelles sont-elles distinctes — et si oui selon quels critères — o u signifient-elles la même chose? Beau- coup d'idéologies ont essayé de puiser dans le patrimoine culturel

des éléments d e mobilisation; o ù e n

domaine ? A u Niger , les nécessités de la lutte politique sous la domi -

nation coloniale et les impératifs d u

social et culturel après l'indépendance ont conduit à récupérer l'ins-

sont les Africains dans ce

développement économique ,

titution de la samaría, commune à plusieurs sociétés africaines.

L a

tradition des animaux d'alliance chez les pasteurs peul, mise

e n

évidence lors de recherches ethnologiques, peut-elle inspirer même partiellement un e politique pastorale après un e dure sécheresse?

LA

SAMARÍA

Pour u n Africain, être membre d'un groupe d'âge au sein duquel sont définis des statuts, des obligations et des droits, relève de donnée s immédiates. O r les observations formulées sur ce sujet sont très inégales : H . Baumann 1 relève l'existence des classes

1. H . Baumann et D . Westermann, Les peuples et les civilisations

de rAfrique, Paris, Payot, 1970.

77

La samaría et la tradition des animaux d'alliance au Niger

d'âge chez un certain nombre de peuples; Basil Davidson 2 , consi- dérant les alliances sociologiques et les arrangements, soutient que ces classes existent également chez nombre de peuples; pour

Jacques Maquet 3 , « l'organisation

tution culturelle caractéristique de la civilisation de la lance » , et Henri Raulin, dans u n ouvrage collectif dirigé par Denise Paulme 4 , écrit : « Si l'on se réfère à l'initiation comme condition nécessaire pour postuler l'existence de classes d'âge, o n peut en déduire qu'une telle organisation est inconnue au Niger, à l'exclu- sion d u groupe gourma de l'extrême Ouest. » Qu'Henri Raulin préfère appeler « groupe d'âge » un e telle institution est com- préhensible, mais il se trompe, car même s'il n'existe plus d e

camp regroupant un e centaine de jeunes isolés e n brousse,

circoncision (au cours de laquelle l'initiation a lieu chez la plupart

des sédentaires) est mantche qui disent

des classes d'âge est une insti-

la

générale a u Niger, y compris chez l'avoir empruntée au x Songhay.

les Gour-

Définition

Pour décrire le phénomène d e la samaría, nous partirons des

langues africaines. E n fulfulde, waala signifie «

le substantif waalude/baldre désignant la journée. L'infixé ide mar- quant l'association, waalida veut dire « passer la nuit ensemble ». Waaldeejo implique néanmoins deux idées : o n a le « même nombre d e journées » , le même âge, donc o n est susceptible de passer la nuit ensemble; en conséquence, ce mot doit être traduit par « compagnon d'âge » ; waaldeere signifie l'ensemble des com- pagnons d'âge, la classe d'âge. E n songhay, le mot wadde, « com- pagnon d'âge », est certainement emprunté au fulfulde; l'adjonc- tion de ize, « enfant » , pour former l'expression wadde ize o u waddeyze rétablit la notion d'appartenance à un ensemble; si l'on tient à faire référence à la circoncision par exemple, o n dira d'un

passer la nuit » ,

2. Basil Davidson, Les Africains. Introduction à l'histoire d'une cul-

ture, Paris, Éditions du Seuil, 1971, p. 75.

3. Jacques Maquet, Les civilisations noires, Verviers, Marabout Uni-

versité, 1966, p. 180.

4. Denise Paulme, Classes et associations d'âge en Afrique de l'Ouest,

Paris, Pion, 1971, p. 320.

78

Diouldé Laya

garçon qu'o n « l'a mi s dan s un e promotio n d e circoncis » , dan bangu : tous ces circoncis appartiennent à u n seul « hangar de circoncis », bangu tanda. N i waalde ni bangu n'explicitent qu'il s'agit des jeunes. E n hawsa, en revanche, aucune équivoque n'est possible : samaaru\samaari désigne le jeune homme et samarya {samaría, samaaria), l'ensemble des jeunes (filles et garçons), regroupés au niveau du village. L a samaría est la reproduction d e la structure politique sui- vante : le premier responsable, maysamaari, le « maître des jeunes », est l'équivalent d e l'autorité suprême; il coopère avec

l'âge est

très variable. Le regroupement comprend deux sections, celle des garçons et celle desfilles.Pour celles-ci, le titre de la première

en hawsa, et laame en fulfulde,

un jour il faudra bien donner, pour le songhay, u n no m qui soit différent de zarmakoy.

des dignitaires; puis vient la masse des membre s dont

responsable est magajiya o u iya

Vers la fusion

La fortune d e la samaría est résumée dans u n rapport sur la jeunesse présenté par Djibrilla Hima B à une conférence du Parti progressiste nigérien-Rassemblement démocratique africain (PPN- RDA ) tenue e n août 1959. Aprè s avoir esquissé les grands traits de la samaría, il précise : « Dè s sa naissance en 1946, le PPN-RD A

se pencha sur le sort de ces associations [de jeunesse] et sut cana- liser leur dynamisme . L'u n des mérites d u RD A fut de comble r une des lacunes de ces jeunes en mettant fin à leur éparpillement,

leur manqu e d e

nistration locale. » (P. 33-34.) L a répression coloniale s'abattit sur

]

la samaría connut un temps de répit, de calme. Elle se couvrit d'un manteau apolitique pour pouvoir réintégrer ceux qu'effrayait

des centres

la répression colonialiste et ceux qu e les distractions

cette jeunesse, écrit l'auteur, qui poursuit : « D e 1952 à 1956

cohésion, e n les réorganisant à l'image d e l'admi -

[

culturels avaient rendus indifférents à la politique. » (P. 34.) O n

s'achemina vers la fusion : « Ainsi, après de nombreuses réunions

5. Djibrilla Hima,

L'indépendance du Niger et

l'unité africaine,

Niamey, Service de l'Information, juin 1961.

79

La samaría et la tradition des animaux d'alliance au Niger

et des prises d e contact avec les dirigeants d u PP N et d e la

samaría, nous décidâmes [

lui enlever so n caractère d'instrument

tisme. C'est alors que le 13 décembre 1956,

et ainsi fut créée

Cette démarche fut, à très peu d e détails près, celle suivie par la plupart des partis politiques de l'Afrique de l'Ouest, à savoir que les « intellectuels » on t intégré un e structure traditionnelle,

]

de nous intégrer à la samaría et de

d e distraction et so n apoli-

[

]

la fusion se réalisa

la Jeunesse nigérienne d u RDA . » (P. 34.)

provenant du lointain passé de nos sociétés. Plusieurs niveaux sont à distinguer dans la structure de cette nouvelle Jeunesse nigérienne d u RDA . La Jeunesse pionnière, composée defilleset de garçons, était calquée sur le modèle européen. Ses activités étaient essentiel-

lement récréatives et culturelles. En même temps, ces jeunes appre- naient (réapprenaient — parce que l'enfant africain, même en

milieu urbain,

d'âge) à vivre

l'école. Cette éducation civique privilégiait deux valeurs : la fidélité

au Parti et, à travers celle-ci, l'amour de la patrie. La milice regroupait les jeunes gens et adultes (des deux sexes)

les plus dynamiques . Soumi s à un e formation paramilitaire, les miliciens étaient chargés de l'ordre et de la sécurité. Employés

à des fins strictement militaires, comme par exemple au moment

de ce qui avait été baptisé « subversion » (1964-1965), les miliciens

ont aussi jou é le rôle d e police des mœurs . Jeunesse pionnière et Milice faisaient partie intégrante de la Jeunesse unique, contrôlée par le Parti. Les premières années (1959-

1961), les investissements humains étaient e n vogue ; o n construisit une digue sur la rive droite {gourma) du fleuve, en face de Niamey,

mêm e si quelques-uns se sont appropriés pa r la suite

ainsi aménagées. Cependant, c'est la vie culturelle qui fut intense :

grâce à la nationales

tique connut de grands moments dans le domaine de la danse,

du ballet, d u chant, de

n' a pas encore rompu avec la vie de sa classe dans u n milieu différent du cadre familial et de

les parcelles

Semaine d e la jeunesse, les divers aspects des cultures furent découverts et mis en valeur. L a création artis-

la musique et d u théâtre.

Les conclusions qui s'imposent sont les suivantes :

Discipline et civisme ont été a u centre des préoccupations, parce qu'il fallait s'organiser politiquement pour mener la lutte. Ces

80

Diouldé Laya

mots d'ordre sont devenus plus nécessaires encore après la proclamation de l'indépendance, du fait que le premier objectif du plan d e développement était l'unité nationale. Les fonc-

tions ludique et

militaire de la samaría passèrent a u premier

plan, e n raison d e la situation politique. E n eifet, seule la recherche de la discipline peut expliquer le comportement de l'époque : port de tenue et de béret, défilés et parades, obten- tion d'un galon pour chaque grade, etc. L'intégration, dans les centres urbains, des fonctionnaires, surtout

des cadres, instruits, n' a guère été facile. D e même , les tenta- tives faites pour embrigader les enfants scolarisés on t été vaines. La question de fond qui se posa fut : la samaría doit-elle, peut-elle s'adapter a u milieu urbain? Est-il possible, voire souhaitable, d'imposer à l'élève le même moule que l'apprenti, l'ouvrier o u le fonctionnaire? Autre question : comment ces jeunes ont-ils été associés à l'élaboration et à l'adoption des décisions politiques? Il n e s'agissait pas d'une opposition entre jeunes et adultes, ni non plus d'un conflit de générations, mais du problème de la démocratie au sein d'un parti politique. Une fois dépassés le stade de l'organisation et le niveau ludique des activités, il devint nécessaire d e proposer u n programme susceptible de maintenir le dynamisme de la samaría. La mise en valeur d e quelques parcelles aménagées a été entreprise, mais les résultats n'ont pas été analysés.

La structuration d u

diverses fonctions d e la samaría. So n orientation resta liée a u régime de parti unique et ses activités demeurèrent fondamenta- lement culturelles et politiques.

parti favorisa

donc, d e manière inégale, les

Vers un regain de vitalité

Le

de toutes les organisations politiques et parapolitiques » e . Dans

le Président annonça

décida « la suppression

régime qui s'installa le 15 avril 1974

son message d u 3 août 1974 à la nation,

qu'il entendait favoriser l'avènement d'une société de développe-

6. Seyni Kountché, Discours et messages : 15 avril 1974-15 avril 1979,

81

La samaría et la tradition des animaux d'alliance au Niger

ment, notamment « en encadrant notre jeunesse dont nous encou- rageons le retour aux formes traditionnelles d'organisation et d'entraide »'. Il fut donc décidé qu e la samaría serait revitalisée. De s enquêtes ont été effectuées et les connaissances relatives à la samaría approfondies. Le nombre de dignitaires s'accrut, parmi lesquels il convient de mentionner : le responsable du travail {sarkin ayki), le maître de réjouissances (sarkin waasà), le respon- sable des jeunesfilles(dombo). L a samaría se réorganisa en dehors de tout parti politique. Parmi les nouveaux maîtres des jeunes, on pouvait compter certains anciens dignitaires, le régime n'ayant pas voulu traquer aveuglément ceux qui, hier, étaient influents et dont le prestige était toujours intact. E n outre, l'institution se voulait indépendante du régime politique. Sur le plan culturel, ce regain de vitalité fut favorisé par l'orga- nisation, chaque année, d'un festival sportif, artistique et culturel

dans u n chef-lieu de département,

économiques et la mobilisation sociale que cela suppose. Par ailleurs, deux sports traditionnels furent remis à l'honneur et

actualisés : le jeu de

et surtout la lutte. L a création artistique marqua de nets progrès :

les artistes avaient accumulé un e longue expérience et réfléchi sur

leur création et, pour la première

milieu traditionnel furent recrutés par la Fonction publique, et l'utilisation des langues nationales a u théâtre libéra les talents. A u cours de cette période, l'intérêt pour le patrimoine culturel s'est nettement affirmé : c'est ainsi que dans le domaine de la danse par exemple, on passa, en quelques années, de la repro- duction pure et simple de rites et rituels (anté-islamiques) au véritable ballet tiré de l'histoire o u de la vie quotidienne. Un e culture riche de la diversité des différentes cultures nationales se constitua petit à petit grâce à des conditions politiques, écono- miques et sociales plus favorables et bien sûr grâce au talent des artistes.

Les fonctions sociale et économique de la samaría doivent également être soulignées. L'opération « Sahel Vert » a connu u n succès tel qu'elle a donn é lieu à u n projet régional. D e plus,

avec toutes les contraintes

cloche-pied, o u langa (en hawsa et songhay),

fois,

des animateurs issus d u

82

Diouldé Laya

et

toutes les paillotes qui servaient d e classes, la samaría permit de construire, en une année,

de classes, d'o ù un e économie en argent. Enfin, les samaría d e Niamey et des environs continuèrent de mettre en valeur plusieurs parcelles produisant d u riz. C'est à cause de cette disponibilité qu'il a été envisagé u n momen t d e faire de la samaría, a u momen t opportun , le « fer d e lance » d'u n mouvemen t politique don t la forme et le contenu seraient à définir.

alors qu'il était décidé d e remplacer tous les vieux bâtiments

mobilisation de la u n grand nombre

Approche sociologique

Le Centre nigérien de recherche en sciences humaines (aujour- d'hui Institut de recherche en sciences humaines) avait inclus, dans son programme, « l'étude des grands problèmes liés au développement ». Dans ce cadre, plusieurs chercheurs s'étaient penchés sur la samaría. C'est ainsi qu'au cours de recherches effec- tuées en 1965-1966 j'ai moi-même tenté de savoir dans quelle mesure la samaría pourrait être mobilisée pour la mise en valeur de cuvettes du fleuve Niger 8 . Claude Raynaut, quant à lui, la replaça dans le contexte de la communauté villageoise 9 . La définition des tâches devant incomber à l'institution fut

confiée à Alain Monnier au moment où le PPN-RDA , après l'avoir modifié, ordonn a a u Service d'animation d e lui faire jouer un rôle économique 10 . Enquêtant en zone de peuplement hawsa Alain Monnie r observa qu e le « maître des jeunes » est le troisième

personnage d u

village après le « chef d u village » et le « chef des

cultures ». E n principe, le « maître des jeunes » est choisi par un e assemblée d u village, il est assisté pa r un e cohorte d'adjoints et d e dignitaires nommé s par lui o u pa r les jeunes, puis viennent

les simples

féminine.

membres . Il existe un e section masculine et un e section

8. Diouldé Laya, « Recherche et développement

», Études nigé-

riennes, Niamey, Institut de recherche en sciences humaines(IRSH), n°24,1973, p. 119-130.

9. Claude Raynaut, Structures normatives et relations électives, Paris, Mouton, 1970, p. 14-35.

10. Alain Monnier, Les organisations villageoises desjeunes, Niamey,

IRSH, s.d., multigraphié.

83

La samaría et la tradition des animaux d'alliance au Niger

Les activités de la samaría sont constituées par le travail collectif (gayya) et les fêtes. Si la fonction économiqu e d e cette institution semble limitée, en revanche, sa fonction sociale (éducation morale, civique et technique) a une certaine importance, d'autant qu'elle exerce également une fonction intégratrice tant au niveau du village

que de la région . L a conclusio n d'Alai n Monnie r se lit comm e suit :

« E n définitive, nous pensons que la samaría peut jouer u n rôle

dans le développement à condition de susciter la constitution de groupes différenciés, restreints et cohérents, dotés chacun d'une base économique (champ, o u toute activité collective rémunérée); ces groupes pourraient être rattachés a u cadre général de la samaría traditionnelle. Il semble en eifet difficile que la samaría, dans sa forme actuelle, puisse prendre part d'une façon efficace au développement, puisque seule un e minorité est organisée et que cette minorité n'a mêm e pas de fonction économique précise. »

(P. 15-16.) Henri Raulin et Nicole Échard sont allés plus loin dans la

réflexion sur l'organisation, le fonctionnement et les possibilités d'intégration de la samaría au processus de développement 11 :

écrivent-ils, la samaría est la seule

organisation structurée, dynamique et mobilisable de la commu- nauté rurale. Habituée au travail en commun, au bénéfice d'un particulier o u d'un groupe, elle l'effectue à titre gratuit comme service social, o u moyennant une contre-partie monétaire destinée à financer ses activités de consommation et de prestige. Cet ensemble de facteurs est éminemment favorable a u développement des forces qui constitueraient le moteur d e la nouvelle économi e de la communauté. » (P. 27.)

«

D'un e

manière

générale,

Ces deux auteurs proposent qu e les samaría effectuent un e

chaîne d'opérations intégrées; le tableau p. 84, extrait de leur

ouvrage (p. 30) , résume les actions à poursuivis. Selon les même s auteurs, « dans

dances des sociétés africaines, il serait vain de vouloir proposer la

mise en

l'état actuel (1965) des ten-

entreprendre et les objectifs

commu n des terres » (p. 32).

L e butfinalde la chaîne d'opé-

11. Henri Raulin et Nicole Échard, Mission Ader Doutchi Majya

Niamey, IRSH, s.d., multigraphié.

1965,

84

Diouldé Laya

Chaîne d'opérations intégrées effectuées par l'organisation de la jeunesse villageoise (samaría). Leur fonction principale au x différents plans d'action

Fait

Aspect

Aspect

Aspect

matériel

social

économique

didactique

Objectifs

Ramassage

Propreté du

Gratuit

Initiation à la

Participation

des ordures

village

vie communal e ! à l'organi-

villageoises

sation communale

Ramassage

Propreté des

Éventuel-

des ordures

concessions

lement achat

ménagères

ou échange

Creusement

Constitution

Vulgarisation

d'une fosse

d'un dépôt

de

furniere

engrais

l'utilisation

 

des engrais

Acquisition

Transports

Achat

Initiation à la

Vulgarisation

de charrettes

communaux.

charrettes à

gestion d'une

de la traction

Récoltes,

bœufs et à

entreprise

animale

briques,

ânes (crédits

collective d e

fumier, eau

UNCC),

transport.

 

vente fumier,

Apprentissage

transport et

conduite et

épandage

dressage des bœufs ou des ânes

Acquisition

Investissement

Achat

Initiation au

Passage à la

de charrues

au profit de

instruments

fonctionne-

culture

la production

de culture

ment d'une

intensive

communale.

attelée.

entreprise d e

généralisée

Contre-partie

Travaux

transports et

différenciée

labours et

de culture.

suivant le

façons

Modèle

niveau écono-

culturales à

servant

mique des

la demande

d'exemple à

utilisateurs

des culti-

certains

 

vateurs

cultivateurs

 

Intensification

Reprise

Ralentis-

de la vie

d'activité

sement des

sociale

rurale des

mouvements

 

jeunes gens

d'émigration

à titre

personnel

85

La samaría et la tradition des animaux d'alliance au Niger

rations intégrées est d e passer d'une agriculture semi-intensive à u n système plus intensif. Il n'est pas possible de rendre compte des résultats obtenus grâce à ce schéma, qui n'aurait été expérimenté qu'en u n seul endroit. Tel est hélas le sort réservé au x études d e sciences sociales pa r trop négligées pa r les décideurs et les techniciens. L a conclusion est qu'un e étude approfondie, globale et critique, de cette institution manque pour l'une des sociétés nigériennes. Il n'est donc pas opportun, dans ces conditions, de parler d'étude comparative (entre sociétés agraires, d'une part, et entre sociétés pastorales, d e l'autre). Trois questions se posent cependant : quels rapports la samaría doit-elle entretenir avec l'autorité politique? Comment et par quels moyens l'associer à la prise de décisions et maintenir son enthousiasme et sa vitalité ? Peut-elle servir de base pour une véri- table modification des structures de production 12 ?

CONTRAT PORTANT SUR LE CHEPTEL

La somaria a le mérite, entre autres, d e maintenir l'esprit d u travail d'équipe. Il va d e soi qu'une demande formulée par u n chef ou u n grand marabout mobilise plus de travailleurs que celle présentée par u n cultivateur modeste. Qu e signifie alors le carac- tère communautaire des sociétés africaines alors que clivages, hié- rarchies et oppositions existent? Il convient cependant de noter que la société africaine sécrète u n système qui les atténue, voire les estompe : je veux parler de la tradition des animaux d'alliance dans la civilisation peul.

Les

données

De s

pasteurs peul ont été

interrogés

sur le

laawol fulfude

o u

fulfulde — la « voie

peu l »

— et

sur la

manièr e

don t ils per-

12. Sur cette question, voir l'analyse de Emile Leynaud et Youssouf

Cissé, Paysans malinké du Haut-Niger. Tradition et développement en Afrique soudanaise, Bamako, Imprimerie populaire d u Mali, et en particulier les cha- pitres intitulés « La communauté villageoise » (p. 30) et « Gérontocratie et socialisme africain » (p. 415 et suiv.).

86

Diouldé Laya

çoivent leur civilisation, la vivent et l'enseignent 13 . D u point de vue linguistique, fulfulde (à distinguer de la langue du même nom) implique la vie, l'action alors que pulaaku indique u n état. L a

vision qu e les pasteurs ont d e la sociabilité

des mouton s »

alors que dans l'élevage des bovins elle se manifeste dans la tradi- tion des « vaches d'attache ». Cette sociabilité définit à la fois le statut des bêtes de reproduction et des systèmes de relations. L e troupea u de la région sur laquelle porte notre étude est composé d'animaux provenant de trois sources principales :

s'apparente à la « voie l'élevage des moutons ,

quand il est fait référence à