Vous êtes sur la page 1sur 17
François Bédarida L'histoire de la résistance. Lectures d'hier, chantiers de demain In: Vingtième Siècle.

L'histoire de la résistance. Lectures d'hier, chantiers de demain

In: Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°11, juillet-septembre1986. pp. 75-90.

Abstract The history of the Resistance, François Bédarida. In spite of ample historiography, the history of European resistance to fascism remains an open field. Historians are still discussing the definition of the phenomenon. Neither the question of the unity or the diversity of the movement throughout Europe, nor the problem of the extent of the population's participation, nor the reality of the link between the clandestine oppositions and the political-strategic context of the global conduct of the war are settled. The study of the various ways of resisting, of the shared characteristics and the national specificities should make it possible to correct many preconceptions.

Citer ce document / Cite this document :

Bédarida François. L'histoire de la résistance. Lectures d'hier, chantiers de demain. In: Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°11, juillet-septembre1986. pp. 75-90.

doi : 10.3406/xxs.1986.1486 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_1986_num_11_1_1486

L'HISTOIRE

DE

LA

RESISTANCE

LECTURES

D'HIER,

CHANTIERS DE

DEMAIN

François Bédarida

Des matériaux surabondants, un bel acharnement - scientifique, bien sûr, mais aussi civique -, des mémorialistes et des historiens, des milliers d'études indivi duelles et collectives, très savantes ou bien pieuses : la masse des travaux sur la Résistance accumulée depuis quarante ans est tout à fait impressionnante. Avons- nous pour autant une très nette vision globale de ce phénomène multiforme, parfois déroutant, toujours aussi disputé qu'exemplaire ? C'est selon, nous dit François Bédarida. Les jeux de mémoire et de pouvoir autour du « legs impéris sable» de la résistance au fascisme en Europe sont devenus eux-mêmes objets d'histoire. Il faut donc apprendre à relire, à classer et à interpréter, en cernant les zones d'ombre et les plages sûres. On doit, on peut renouveler les approches. Un bon « challenge » pour l'histoire d'au jourd'hui.

Voulant commémorer à sa manière le

40e

anniversaire

de

la

fin

de

la

seconde

guerre mondiale

et

de

la

défaite du nazisme,

national

Allemagne, à Stuttgart, du 25 août au 1er

septembre 1985, thèmes majeurs

contre le

trois

des sciences historiques, réuni en

le

16e Congrès inter

parmi ses

a inscrit

« la résistance

75

fascisme, le nazisme et le militarisme japo nais » K Excellente occasion pour dresser un bilan des travaux menés depuis quarante ans et pour procéder à une évaluation des acquis. Mais une telle confrontation inter

nationale

conduit aussi à s'interroger. Sur

ce sujet tout n'a-t-il pas été dit ? Reste-t-

il

du

neuf à

découvrir ? Par

quelles

voies

le savoir

historique peut-il encore

pro

gresser

moisson engrangée résiste-t-elle à l'épreuve

du temps, de l'ouverture de nouvelles sources, des lectures historiques pratiquées par des générations plus jeunes, maintenant que la distance s'accroît par rapport à l'événement ? D'autant que l'événement tout imprégné de drame et de passion, d'héroïsme et de fureur, de sang et de mort, a laissé le souvenir d'une lutte terrible et inégale dans laquelle à travers la myriade des itinéraires individuels les peuples jouaient leur âme en même temps que leur destin collectif. Pourtant, sans méconnaître l'importance

et

les arguments ne

mesure la

?

Et

déjà dans

quelle

la

valeur

des

acquis,

1.

Cet article reprend, sous une forme abrégée et quelque

peu remaniée, le rapport que j'avais présenté sur ce thème au congrès de Stuttgart : cf. Comité international des sciences historiques, 16' Congrès international, Rapports, tome 1, Grands thèmes, méthodologie, sections chronologiques, Stutt gart, 1985, p. 107-127. Je remercie le CISH de m'avoir autorisé à reproduire de larges extraits de ce rapport.

ARTICLES

manquent pas pour soutenir que la Résis tance demeure un chantier ouvert, à l'ac

tivité duquel il faut le concours de beaucoup de vaillants ouvriers. Tout d'abord, dans ce passé de feu, tout est loin d'être clair

et assuré.

subsistent. Sur le plan empirique - celui

de la connaissance des faits — comme sur

le plan de la conceptualisation - à propos

de la définition, des composantes, des modalités d'action de la lutte clandestine. De toute part, le mythe envahit l'histoire. Entre la glorification et l'occultation, se sont glissées maintes déformations plus ou

De multiples zones d'ombre

moins intéressées, maintes interprétations commodes et abusives. D'où la nécessité de restituer et de re-situer la Résistance dans son intégrité aussi bien que dans son intégralité. Reconnaissons, en effet, avec Malraux qu'elle reste insuffisamment connue : « A cause de son caractère secret.

A cause de trop d'efforts pour l'annexer,

depuis

plupart des

par

cadre

études ont été conduites

national et plus encore dans une optique nationale. Aussi, seule une approche rés olument comparative permettrait-elle de remédier à ces limitations en élargissant la problématique 2.

qu'elle a disparu » K De surcroît,

force des

choses,

la

dans un

la

1. A. Malraux, Oraisons funèbres,

2.

Paris, Gallimard,

1971, p. 17-18.

Il convient toutefois de rendre hommage au labeur

accumulé au cours d'une impressionnante série de congrès

ont été consacrés à

étudier les composantes, les formes d'action, les résultats de la Résistance à travers l'Europe. Après le premier congrès

tenu à Liège en 1958, s'est constitué un Comité de liaison pour l'organisation de conférences internationales sur l'histoire

de

Alors que le congrès de Liège avait traité de la Résistance

européenne en général,

organisé autour d'un thème : à Milan, en 1961, « Les Alliés

et

caractère national et international de la Résistance pendant

la seconde guerre mondiale » ; à Oxford,

« La Grande-Bretagne et la Résistance en Europe » ; à

Karlovy- Vary, en

Vienne, en 1965 (à l'occasion du 12e Congrès international

des

Europe : problèmes de documentation et de méthode ». Quant

au colloque tenu en 1983 à la Vrije Universiteit d'Amsterdam, il a réuni historiens et témoins pour traiter de la Résistance européenne comparée. Seuls les congrès de Liège et de Milan

ont

à

« Le

et colloques qui se sont succédé et qui

la Résistance en Europe,

présidé par Ferruccio Parri.

chacun des congrès suivants a été

à Varsovie,

en 1962,

la même année,

l'Europe » ;

la Résistance en Europe » ;

1963,

« L'occupation de

sciences historiques), « L'histoire de Ta Résistance en

abouti à une publication imprimée : European Resistance

movements 1939-1945 : First International Conference on the

76

D'autre part, l'historiographie évolue sans cesse. Non seulement parce que, avec la progression des années, de nouvelles sources apparaissent, des documents sur gissent, des archives - privées ou publiques - s'ouvrent, dont l'exploitation jette des lueurs inattendues et contribue à remodeler nos connaissances ; mais surtout parce que le territoire de l'historien est en perpétuel renouvellement. Qui serait assez candide pour croire au « définitif » en histoire ?, demandait Lucien Febvre, précisément à propos de la Résistance. Et il ajoutait :

« Cette histoire, science des changements, est elle-même en perpétuel changement » 3. Mais l'histoire ne se contente pas de changer motu proprio. Elle reflète aussi le mouvement de son temps. A la lumière des questions que pose la conscience col

lective,

successives. De là des lignes d'interprétation qui, au lieu de rester figées, se modifient en fonction de la relation mouvante entre le passé et le présent. Tout particulièrement pour les événements chargés d'une forte signification. Car plus l'événement est riche de sens et d'humanité, plus les lectures historiques se multiplient, tantôt se complét ant,tantôt s'affrontant. Ce fut au 19e

siècle le cas pour la Révolution française ou pour les mouvements d'unité nationale. C'est aujourd'hui le cas pour la Résistance. Qui nierait en effet le double caractère d'enjeu et d'exemple de la Résistance, de par ses dimensions éthiques autant qu'his toriques ? N'est-ce point dans chaque pays un topique du discours depuis 1945 que de se référer à elle comme à un moment sacré, un symbole de la défense des Droits de l'homme ? En ce sens, les enjeux d'hier

elle

nous

propose

des

lectures

History of the Resistance movements held at Liège, 14-17

September 1958, Oxford,

Resistance movements 1939-1945 : proceedings of the Second International Conference on the History of the Resistance movements held at Milan, 26-29 March 1961, Oxford, Pergamon, 1964. En revanche, les congrès de Varsovie, Oxford, Karlovy- Vary, Vienne et Amsterdam ont donné lieu seulement à des textes multigraphiés. 3. Cahiers d'histoire de la guerre, 3, février 1950, p. 1.

Pergamon,

1960,

et European

se conjuguent avec les enjeux d'aujourd'hui, et c'est pourquoi le sujet demeure brûlant, s'inscrivant parmi les thèmes majeurs de l'histoire et de l'humanité. « Pour nous, écrit un résistant français, le mot Résistance aura signifié à un moment donné de notre destin : volontariat engagé dans l'affirmation de valeurs que nous jugeons essentielles. * » Défense de l'homme, esprit de sacrifice, espérance en un monde meilleur : autant d'éléments enchevêtrés dans les gestes les plus humbles comme dans les actes les plus héroïques qui composent l'histoire de la Résistance2. De là le sentiment d'un héritage exceptionnel que les historiens ont

à défendre contre l'amnésie, à enrichir et

à approfondir.

Enfin — et c'est là un troisième argument — nous nous trouvons à un moment excep

tionnellement

erl'histoire de la Résistance. Car les années que nous vivons, à la différence de celles d'après-guerre et de celles à venir, offrent sur le plan scientifique une occasion privilégiée de rencontre et de dialogue entre deux générations : d'un côté, la génération des acteurs, des témoins et des contem porains de l'événement (y compris nombre d'historiens, surtout si ceux-ci ont eux- mêmes pris part à l'action), de l'autre côté une nouvelle génération plus jeune d'his toriens aujourd'hui en pleine maturité intel lectuelle qui, n'ayant point connu la guerre, se sont lancés avec ardeur dans l'étude de

favorable pour faire progress

1. Alban Vistel, Héritage spirituel de la Résistance,

1955, p. 63.

Lyon, Lug,

2. « Pour qu'un peuple puisse vivre, il faut nécessairement

écrit dans sa dernière lettre

que quelques-uns meurent »,

Christian Hansen, étudiant danois fusillé à 23 ans, cité par

P. Malvezzi et G. Pirelli ed., Lettere di condannati a morte délia Resistenza europea, Turin, Einaudi, 1954. Figure mar

quante

en 1944, proclame dans une lettre-testament : « Je suis tombée

pour que le ciel de Belgique soit plus pur, afin que ceux

qui me suivront puissent vivre libres,

voulu moi-même » ; (cf. L.

de 1940 à 1945 », Cahiers d'histoire de la guerre, 3, février 1950, p. 31). Même souhait et même espoir dans la Résistance allemande, comme en témoigne le message d'adieu du père Delp, jésuite exécuté en février 1945 : « Puisse notre

comme je l'ai tant

de la Résistance belge, Marguerite Bervoets, décapitée

Lejeune, « La Résistance belge

mort faire que d'autres vivent un jour mieux, plus heureux et meilleurs », cité par H. Bernard, Histoire de la Résistance

européenne, Verviers, Gérard et Cie,

1968, p. 80.

77

HISTOIRE DE LA RESISTANCE

la Résistance, mais bien entendu avec un regard différent de leurs aînés, sans être mus par les mêmes émotions ni les mêmes souvenirs. C'est un fait que, jusqu'à une période récente, l'histoire de la Résistance était restée l'apanage presque exclusif d'hommes marqués par les années 1939- 1945 - au demeurant souvent engagés eux- mêmes -, avec tout ce que cette expérience apporte d'irremplaçable pour la compré hension du phénomène. En sens inverse, dans un avenir aisément prévisible, lorsque

les survivants auront disparu,

ne subsis

teront pour étudier la Résistance que les historiens, armés de leurs instruments clas siques. Or la confrontation témoin-histor ien,redécouverte et largement pratiquée de nos jours, s'est affirmée comme un outil essentiel de la démarche historique contem poraine en même temps qu'une des sources du renouveau de la discipline. C'est pour quoi à l'heure actuelle notre chance est grande de nous situer — pour peu de temps — au point de jonction entre deux approches et de pouvoir bénéficier de leur mutuelle fécondation. N'est-ce point le devoir de la profession que de saisir cette chance pour le plus grand profit des études historiques ? D'autant qu'il y a là un terrain privilégié

d'observation pour analyser la relation entre le travail de l'historien et la mémoire

collective.

produit de la recherche historique et le

vécu collectif dans lequel celle-ci s'enracine. Bien sûr, tout praticien averti voit le

danger : pièges

mirages, risques d'une histoire biaisée, déformée, partisane. Or il est souvent fait appel à l'historien comme à un arbitre, un garant, un expert. Tâche d'autant plus ardue et délicate qu'il s'agit d'une histoire comp lexe, multiforme, difficile à saisir et à dominer, en raison de la multiplication des faits isolés et clandestins, du silence des sources, de la précarité des témoignages et de la mémoire des acteurs. Ecoutons par exemple l'avertissement que lançait naguère un agent féminin du SOE à un historien :

Ou, si l'on préfère, entre le

des distorsions et des

ARTICLES

« Personne, affirme-t-elle, ne peut écrire

un livre rigoureux

Résistance ; la

sur

la

réalité fut toujours plus complexe que ce

qu'un

l'on doit refuser de

une telle argumentation (après tout, n'est- ce point la même chose pour tout travail d'historien ?), force est de reconnaître avec H. Rousso l'ambiguïté entretenue tant dans les centres d'études que dans la masse des ouvrages publiés : « Le discours sur la Résistance conserve un double aspect, à la fois " commémoratif " et " scientifique "

Ainsi s'établit une dialectique entre l'en

tretien

démythifiante » 2. Mise en garde lucide qui

doit aider l'historien à garder l'équilibre entre, d'un côté, la volonté d'échapper à l'oubli et de perpétuer le souvenir (avec le risque d'entretenir une légende toujours

auteur peut exprimer. l » Même

si

se laisser arrêter par

d'une mémoire pieuse et la démarche

active),

de l'autre le souci d'analyser

les

faits au

crible de

la critique la plus

impi

toyable et d'élaborer une interprétation susceptible d'intégrer la Résistance dans le mouvement d'ensemble de l'histoire.

O QUESTIONS DE VOCABULAIRE ET DE DÉFINITION

Que la Résistance ait constitué une des

originalités de la seconde guerre mondiale par rapport aux conflits internationaux et

point sur

lequel l'accord des historiens est acquis depuis longtemps. Maints travaux du reste ont souligné cette particularité3. En revanche, sur le concept même de Résis-

aux guerres du passé,

voilà un

1. Témoignage Vera Atkins, Michael R.D. Foot, Resis Londres, Eyre Methuen, 1977, p. XII.

2.

3. Parmi

les ouvrages

de synthèse

sur

tance,

Henry Rousso, « La Résistance entre la légende et l'oubli », L'Histoire, 42, janvier 1982, p. 100.

la Résistance

européenne, quatre se détachent sans conteste : Henri Bernard,

Histoire de la Résistance européenne, op. cit. ; Henri Michel,

guerre de l'ombre, Paris, Grasset, 1970 ; Michael R.D.

La

Foot, Resistance, op. cit. ; Jörgen Haestrup, European Resis tance movements 1939-1945 : a complete history, Westport Meckler, 1981. A quoi l'on ajoutera Werner Rings, Leben

mit

Munich, Kindler Verlag, 1979 (traduction française, Vivre avec l'ennemi, Paris, R. Laffont, 1981).

der Feind : Anpassung und Widerstand in Hitlers Europa,

78

un

point de vue universellement accepté. Aussi,

reste-t-il

objet de débat. Et source d'équivoques et

faute

tance,

on

de

est

loin d'être

parvenu à

terme

clarification, le

de désaccords

quant à

son sens

et

à

son

contenu.

Au demeurant, ce n'est pas

un

hasard

allemande se trouve au centre des controv erses.

Déjà le vocabulaire reflète certaines incer

si

le problème

de

la

Résistance

titudes.

gine française (il a été employé pour la première fois par le général de Gaulle dans

son appel

largement durant la guerre et s'est imposé après la guerre en français, en anglais, en

italien : Résistance, Resistance, Resistenza. On notera cependant qu'en Pologne, pays où le mouvement de la Résistance a été sans doute plus précoce, plus général et plus développé qu'en aucun autre pays, le

1939 et

mot n'a jamais

a prévalu assez

Certes, un terme commun, d'ori

du

18 juin) 4,

été utilisé entre

1945 5.

Par

ailleurs, si en russe Soprotivl-

jenija

a acquis

très vite

droit de

cité,

en

allemand le terme Widerstand, qui est le vocable reconnu, a été parfois contesté bien que son apparition soit ancienne6. Certains préfèrent réserver à la Résistance allemande le terme d'opposition7, et récemment M.

4.

« Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française

ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas ». Le lendemain,

19 juin 1940,

de Gaulle réitère : « Tout Français qui porte

tome 1,

L'appel, Paris,

Pion,

encore des armes a le devoir absolu de continuer la résistance »,

Mémoires de guerre,

1954,

p. 268-269. A noter qu'un des premiers journaux clandestins

à paraître en 1940 en France occupée était intitulé Résistance (il émanait du réseau du Musée de l'homme).

T. Wyrwa, La Résistance polonaise et la politique en Europe, Paris, France-Empire, 1983, p. 11.

C'est en 1926 que Ernst Niekisch, l'un des tenants

du national-bolchevisme, fonde un journal « pour une politique socialiste et nationale-révolutionnaire » avec pour titre Der Widerstand, cité par P. Hoffmann, The history of the German Resistance 1933-1945, Cambridge, MIT Press, 1977, p. 19.

Cf., par exemple, le titre choisi par H. Rotfels, Die

deutsche Opposition gegen Hitler, Francfort, Fischer Bücherei,

van Roon, Widerstand im

1979. On a

utilisé aussi les termes de Volksopposition et lauterloser Aufstand. Récemment, R. Löwenthal a proposé le concept de « refus collectif » (Gesellschaftliche Verweigerung) ; cf. R. Löwenthal, P. von Zur Mühlen, G. Beier (ed.), Widerstand und Verweigerung in Deutschland 1933 bis 1945, Bonn, Dietz, 1984. Mais à diluer ainsi le vocabulaire, le danger est évident d'accroître la confusion (comme le fait remarquer à juste titre C. Kiessmann, Widerstand gegen Nazionalsozialis-

Dritten Reich : ein Überblick, Munich, Beck,

5.

6.

7.

1958 et,

en

sens inverse,

G.

Broszat a proposé

 

celui

de

Resistenz l.

Mais ce

mot,

emprunté au

vocabulaire

médical et

lié

à

la

notion

d'immunité,

implique l'idée d'une résistance collective

d'organismes plutôt qu'un engagement per —

sonnel

point de départ et la caractéristique fon

damentale

Si l'on en vient maintenant à la définition de la nature de la Résistance, l'on constate dans l'historiographie internationale les mêmes flottements et les mêmes divergences d'approche. Car il est bien évident que les interprétations de la Résistance sont liées aux définitions. Dès lors, ne serait-il pas essentiel de pouvoir s'entendre sur un énoncé dont la validité serait reconnue par

tous ? Passons donc brièvement en revue les principales définitions proposées jusqu'ici. C'est à Henri Michel que revient le mérite d'avoir avancé le premier une formulation, reprise à plusieurs occasions par la suite. Pour lui, « la Résistance est d'abord une lutte patriotique pour la libération de la

patrie

liberté et la dignité de l'homme, contre le totalitarisme », bien qu'il note aussitôt que tous les résistants ne se reconnaîtraient pas dans une telle définition, puisque « si tous acceptent la première partie, certains refu sent la seconde » 2. Effectivement, cette

et

actif

ce

qui

est pourtant le

de tout geste de résistance.

Elle est aussi une lutte pour la

définition dualiste, dans laquelle on ne sait pas si les deux éléments sont juxtaposés à égalité ou s'il y a entre eux corrélation et hiérarchie, a suscité, malgré son éclectisme, de sérieuses réserves, notamment en Italie.

mus in Deutschland, Amsterdam, 1983, rapport multigraphié). Sans compter que toute comparaison internationale devient alors impossible. A noter, sur la Résistance allemande, les

récentes" Widerstand-Resistanceet intéressantes : analysesthe placedeofKlemensthe Germanvon Klemperer,Resistance in the European Resistance against National Socialism ", H. Bull (ed.), The challenge of the Third Reich, Oxford, Oxford University Press, 1986, p. 35-56.

6 vol.,

Munich, Oldenbourg, 1977-1983, vol. 1, préface.

Liège et de Milan

in European Resistance Movement 1939-1945, Oxford, Per- gamon, 1960, p. 2 ; Oxford, Pergamon, 1964, p. 476 ; Les mouvements clandestins en Europe, Paris, PUF, 1961, p. 10 ; Rapport général introductif, congrès de Vienne, p. 5-6.

1.

M.

Broszat (ed.),

Bayern in der NS Zeit,

2. Rapport général aux congrès de

79

HISTOIRE DE LA RESISTANCE

On lui a reproché de ne pas bien s'appliquer à ce pays (ni d'ailleurs à l'Allemagne), de ne pas rendre compte de façon satisfaisante de la résistance antifasciste, faute d'une conception unitaire du phénomène, de mini miser dans la Résistance le processus de prise de conscience et d'engagement volont aire3. Mais si certains de ces critiques, en particulier L. Basso et L. Conti, ont raison dans la définition qu'ils élaborent à leur tour de mettre l'accent sur le volont

ariat, ils sont victimes du cliché

« l'élément caractéristique de la Résistance

dans la prise de responsabilité des masses populaires »4. Comment concilier en effet volontariat et participation des masses ? On tombe là dans une vision « optative » de la Résistance, procédant d'une reconstruc tionnostalgique de l'histoire telle qu'elle aurait dû être Pour sa part, Henri Bernard, quand s'attache à caractériser la Résistance euro péenne, « grande caisse de résonance qui retentit du Cap Nord au Cap Matapan », reprend les deux composantes dégagées par H. Michel, mais en inversant l'ordre des facteurs et en subordonnant la dimension patriotique à la dimension politique. Pour lui, ce qui est premier, c'est « la lutte

contre les totalitarismes fasciste ou nazi et pour le respect des dignités humaines ». Et

qui voit

il

il

forces de l'Axe,

deuxième mobile se confond avec le pre

mier : la lutte pour la libération de la

patrie » \

c'est évidemment d'englober les mouve ments italiens et allemands d'opposition au fascisme et au nazisme dans l'ensemble de la Résistance européenne. Mais le concept

ajoute : « Dans les

pays occupés

par les

un

à partir de mars 1939,

L'avantage de cette définition,

3. Cf.

L.

Basso,

L.

Conti, « Du caractère national

et

international de la Résistance en Italie », Conférence inter

nationale

l'intervention de C. Pavone au congrès de Vienne en 1965.

« Le

caractère distinctif de la Résistance est donné par la parti

cipation

H. Bernard, Histoire de la Résistance européenne, op. cit., p. 10.

Voir aussi

de Varsovie,

Basso,

L.

des masses ».

1962,

Conti,

tome 1,

ibid. ;

p. 50-51.

cf.

aussi,

4. L.

5.

p. 76,

ARTICLES

de Résistance ne saurait être explicatif sans prendre en considération le contexte hi

storique

donc avec raison que M.R.D. Foot rappelle le sens étymologique du mot : le verbe

latin resistere et sa forte connotation d'ac tion volontariste l. On songe aussi à l'a

ffirmation de Clausewitz selon qui on

victorieux que lorsqu'on a brisé chez l'ad

et la pratique des résistants. C'est

n'est

versaire

la

volonté de résister et de

comb

attre.

Un éclairage quelque peu différent est proposé par H. Paape dans une contribution

sur

le terme

et

la

notion

de Résistance.

Se référant à

une

définition du grand

spécialiste Louis de Jong (la Résistance, c'est « tout acte s'efforçant d'empêcher la réalisation des objectifs de l'occupant natio nal-socialiste »)2, H. Paape suggère d'élar gir la formulation afin de pouvoir l'appliquer à toute la Résistance, qu'elle soit européenne ou asiatique : « Tout acte s'efforçant d'empêcher ou d'entraver la réalisation des objectifs de la puissance nationale-socialiste (ou fasciste ou milita

riste) ». Définition qui a

de prendre en compte le contenu concret

de

mobiles et les fins. Aussi, après ce rappel critique des défi

nitions existantes, convient-il de présenter

notre propre définition. Pour nous,

Résistance est l'action clandestine menée,

au nom

la dignité de la personne humaine, par des volontaires s'organisant pour lutter contre la domination (et le plus souvent l'occu pation) de leur pays par un régime nazi ou fasciste ou satellite ou allié. Cette définition, applicable à l'Asie aussi bien qu'à l'Europe, a l'avantage d'exprimer :

le grand mérite

la lutte,

mais qui passe sous silence les

la

de

de

la

liberté de

la

nation

et

1. M.R.D. Foot, Resistance, op. cit., p. 5.

2. H. Paape, Widerstand als Problem historischer Fors

chung : das Beispiel Niederlande, 1984, rapport multigraphié. L. de Jone, Het Koninkrijk der Nederlanden in de Tweede Wereldoorlog, VII, 2, La Haye, 1976, p. 1030 ; Verzet en illegaliteit 1940-1945, Referat, vorgetragen in der Sitzung der Königlich Niederländischen Wissenschaften, 13 septembre 1976, p. 4.

80

double motivation des résistants :

réflexe patriotique et défense de l'homme ;

stratégie qui guide leur

action : libération nationale et libération de doutez les formes d'oppression. D'où l'éla rgissement progressif du combat par volonté de renouveau, après la guerre, de la société, de la nation et de l'Etat.

— la

- la

double

En outre,

dans une

telle définition se

trouvent réunies les trois composantes fon

damentales

terraine

caractère d'innovation par rapport aux formes de la guerre classique)3 ; le volont

ariat (base de l'engagement personnel choisi par chaque résistant) ; la lutte multiforme,

armée ou non,

l'ennemi (puissance militaire, politique, éco

nomique,

du fait résistant : l'activité sou

et

illégale

(qui

lui

donne

son

contre la

puissance

de

idéologique, etc.).

Dernière clarification nécessaire à propos

de la Résistance

contenu : une catharsis vigoureuse et rigou reuse s'impose. Tant d'exagérations pieuses, tant de déformations inconscientes (mais parfois aussi conscientes) parsèment la li

du concept

et

de

son

ttérature,

souvent épique et héroïque, pro

duite

depuis

1945, que le premier devoir

des historiens (heureusement beaucoup s'y sont attelés avec détermination) est d'ar racher la Résistance au danger d'idéalisation et de mythification qui la menace tous azimuts. En effet, à force d'être célébrée

et revendiquée sur tous les tons, elle oscille perpétuellement entre la légende et l'his toire. Pour reprendre la formulation imagée

de J.-P. Azéma,

« la mémoire collective

retient généralement du résistant une image confuse où s'entremêlent l'agent secret, le justicier ou le hors-la-loi qui tiennent de l'acteur de western, du chevalier sans peur

3. C'est pourquoi l'on a parfois baptisé la Résistance

à côté de l'armée,

la

marine et l'aviation.

Hugh Dalton, le ministre britannique de la guerre économique, chargé de l'action subversive : F.W. Deakin, « Great Britain and European Resistance, European Resistance movements 1939-1945, Oxford, Pergamon, 1964, p. 100-101. Cf. aussi M.R. Elliott-Bateman (ed.), The fourth dimension of warfare, Manchester, Manchester University Press, 2 vol., 1970-1974.

L'expression qui date de 1940 est de

« la quatrième arme » de la guerre,

HISTOIRE DE LA RESISTANCE

et sans reproche faisant sauter, mitraillette

au poing, un nombre incalculable d'usines et de trains » '. Mais derrière les visions romantiques se profilent d'autres enjeux de mémoire, singulièrement plus redoutables. Des mythologies nationales aux versions officielles accréditées par les régimes au

pouvoir, l'héritage de la Résistance, in Skodvin dans une table ronde préparatoire

strument inégalable de légitimation, a fait l'objet de multiples captations, parfois même de falsifications délibérées. Aux his toriens dès lors de substituer à l'exaltation l'analyse critique, à la volonté d'édification, le dépouillement et l'esprit de rigueur, à l'exploitation partisane, le respect de la vérité quelle qu'elle soit et quel qu'en soit le prix.

au congrès de Stuttgart, si nous voulons comprendre et faire ressortir les vrais points communs, il faut d'abord approfondir les

les croyances et les traditions nationales, selon les phases de la guerre, selon enfin l'attitude d'un côté de l'ennemi, de l'autre des Alliés ? Prenons donc garde aux sché mas simplificateurs qu'a propagés toute une littérature édifiante relayée par les médias. Comme l'a souligné pertinemment M.

différences,

les spécificités,

les

particula

rismes.

Car,

à l'autre

bout de

la chaîne,

les

données

communes,

qui

confèrent à

la

Résistance

son être propre

et

son

unité,

constituent bel et bien une réalité.

Cette

O PROBLÉMATIQUE

La problématique de la Résistance tourne

autour de

trois grands axes :

- L'unité et la diversité du phénomène :

y-a-t-il une ou des Résistances ?

- Le degré de participation de la popul

ation

:

la

Résistance a-t-elle

été

le

fait

d'une

minorité

ou

un

mouvement

de

masse ?

 

- La corrélation entre la Résistance et

son contexte : contexte spatio-temporel et contexte politico-stratégique. Sur la question du caractère générique de la Résistance, le constat qui à première vue s'impose, c'est celui d'une extrême multiplicité des formes prises par la lutte contre le nazisme, le fascisme et le mili tarisme japonais. D'où une impression d'hé térogénéité, voire d'atomisation. Diversité des acteurs, diversité des pratiques, diversité des conjonctures : comment faire entrer dans un même moule une telle variété de phénomènes, différant selon les pays et les régimes, selon les groupes sociaux et les milieux professionnels, selon les idéologies,

1. J.-P.

Azéma, De Munich à la

Seuil, 1979, p. 169.

Libération, Paris,

Le

ontologie de la Résistance tient, selon nous,

en cinq

1. Le résistant est, par nature, un « dis », au sens plein du terme. Un rebelle,

sident

qui se place hors la loi2. La clandestinité, qui en est le symbole même, le rejette dans l'anomie, tandis que lui-même en

appelle à une loi supérieure,

la

conscience, contre la loi en vigueur, impos éepar la force.

points :

celle

de

2. Tous les résistants, où qu'ils soient,

affrontent le même ennemi puisqu'ils subis sent la même domination et généralement la même occupation. Tous savent que leur commun destin dépend de la commune victoire des Alliés sur cet ennemi et c'est pourquoi ils accrochent tous leurs espoirs à la fortune des armes de ces mêmes Alliés.

3. En matière de tactique et de moyens,

tous les résistants, par la force des choses, recourent à des méthodes de guerre hété rodoxes, étrangères aux règles et aux normes de la guerre classique.

4. Les mouvements de résistance, jaillis

de rien, procèdent tous d'une complète improvisation. Personne n'avait prévu une

2. Cf. J.

Kessel, L'armée des ombres,

Alger, Chariot, la rébellion indi

1943,

viduelle

Le héros national, c'est l'illégalité ».

p. 10 : « La désobéissance civique,

le clandestin,

ou organisée sont devenues devoirs envers la patrie.

c'est l'homme dans

81

ARTICLES

telle situation, imposant de telles formes de lutte, et il s'ensuit partout une construc tionoriginale, à la fois patiente (il faut d'abord passer du néant à l'être) et fragile

(l'organisation,

partie de

zéro,

est

sans

cesse remise en cause par la répression). 5. Ces groupes de résistance, caractérisés

par la capillarité et la décentralisation, ont en règle générale surgi de la base. Issus de l'initiative individuelle et non de la volonté de l'Etat, ils se sont constitués par un processus de bas en haut, ou si l'on

préfère, de la périphérie vers le centre.

c'est afin de remédier au danger d'épar- pillement et d'indiscipline qu'ils ont dû de plus en plus faire appel à l'organisation, à l'unification, à la centralisation. Avec pour objectif ultime la reconstitution de l'Etat. Effet induit : un peu partout se sont imposés à leur tête des chefs nouveaux, eux aussi surgis de la base. Leaders improv isés, ces hommes, pour la plupart inconnus ou peu connus, forment le noyau d'une nouvelle élite dirigeante souterraine, et après la guerre l'on retrouvera bon nombre des survivants aux commandes. Sur le problème de la participation numér ique à la Résistance, deux thèses s'affron tent: l'une affirme que la Résistance a été l'œuvre d'une minorité (« le levain dans la pâte »), l'autre soutient qu'elle a mobilisé les masses. Cette seconde thèse comporte du reste une variante plus nuancée et plus sophistiquée. Selon cette variante, il y aurait à distinguer géographiquement entre les pays de l'Ouest, où effectivement la lutte clandestine aurait été conduite par une petite fraction seulement de la population - une sorte d'avant-garde - et l'Est de l'Europe où le même combat clandestin, en particulier l'action des partisans, aurait rallié la majorité du peuple. Disons tout net que, si l'on excepte la Pologne, où effectivement le degré de participation à la Résistance a été plus élevé qu'en aucun autre pays, cette distinction ne nous paraît pas fondée et que dans l'état actuel de nos connaissances rien ne permet de l'étayer.

Et

82

Pour notre part, nous soutenons que partout en Europe la Résistance a constitué un phénomène minoritaire, œuvre de volont aires en petit nombre assumant une action engagée. Même s'il est vrai en même temps que, pour réussir, cette action nécessitait un large concours de sympathies et d'appuis (à coup sûr les organisations clandestines

n'auraient jamais pu survivre sans ce réseau de complicités : comme le dit un proverbe chinois, « les partisans sont dans le pays comme les poissons dans la rivière ; la rivière peut vivre sans les poissons, mais

les poissons ? »).

que plus

rapproche la perspective de la libération,

plus la Résistance se densifie, bénéficie

d'adhésions en nombre, structure son orga nisation jusqu'à déclencher en plusieurs pays l'insurrection nationale en conjonction avec l'avance des armées alliées. On ne saurait pour autant confondre années d'occupation et semaines de la libération. Nulle part on ne peut faire état d'une proportion élevée de la population totale engagée dans une résistance active, même si certaines régions enregistrent des pourcentages très au-dessus de la moyenne1. Dans la plupart des pays, l'ordre de grandeur oscille autour de 1 à 2 % de la population, au maximum 3 % (mis à part bien entendu la phase de la libération). On nous opposera peut-être des exemples comme la révolte du ghetto de Varsovie en 1943, le contrôle de zones entières du territoire yougoslave par les partisans en 1943-1944, l'insurrection de Varsovie en 1944. Mais dans un tableau d'ensemble de la Résistance, ces épisodes représentent-ils la norme ou bien l'excep

Même

s'il

est vrai aussi

et

que

se

la

guerre

avance

tion? Ne sont-ce point

mais extrêmes, résultant de données par

des

cas réels,

ticulières

?

massif

de la Résistance, dans un pays, ne conviendrait-il pas d'avoir

à l'esprit la démographie sous la forme d'une carte de la répartition de la population ? On verrait ainsi apparaître, d'un côté, des zones de forte densité où est concentrée la majorité des habitants, de l'autre, les régions de peuplement faible et dispersé.

1. Au demeurant,

avant de parler du caractère

HISTOIRE DE LA RESISTANCE

II est vrai que la nature du problème posé rend l'approche complexe et malaisée. Pour trancher, on a tenté de recourir à des études statistiques. Mais, outre le fait que les dénombrements varient considéra blementen fonction des fluctuations de la clandestinité et plus encore de la chronol ogie(1944 n'est pas 1942 et encore moins 1940), on doit reconnaître qu'en ce domaine

le quantitatif, si nécessaire qu'il soit, s'avère inévitablement décevant, en raison du flou des critères définissant modes d'apparte nanceet modes d'action : incertitudes découlant de l'essence même du combat clandestin. Mais en même temps il importe de rappeler quel contresens ce serait d'éva luer à partir de ces seules données le phénomène social de la Résistance. Car la Résistance doit être, bien plus que ne le font la plupart des études existantes, replacée dans son contexte glo

bal,

notamment l'évolution générale de la

guerre. Parmi les articulations nécessaires

à l'intelligence du phénomène, citons :

— Le contexte chronologique. Le calen

drier des résistances européennes varie sen siblement de l'une à l'autre, puisque leur entrée en scène est successive (dès 1939 pour la Tchécoslovaquie, l'Albanie, la Pologne ; en 1940 pour la Norvège, le

cupation diffèrent dans l'espace et dans le temps) et de l'attitude des Alliés (que l'on songe à la politique britannique et amér icaine à l'égard de la résistance yougoslave

grecque, italienne, allemande, à la politique soviétique vis-à-vis de la Pologne).

— Le

contexte

social

et

national.

Ici

interviennent la place tenue par la paysann erieet par la classe ouvrière, le rôle des partis communistes, l'attitude des Eglises,

les traditions nationales (quelle différence,

par exemple,

Norvège ou la Hollande dont l'existence paisible avait été épargnée par la guerre

depuis plus d'un siècle et, d'autre part, le cas de la Pologne, à nouveau niée en tant que nation, ou de la Grèce et de la Yougoslavie durement accoutumées aux guerres et aux invasions !).

le

problème du difficile ajustement des opé

rations

ières -

stratégie des grands alliés,

même sur des armées régulières. D'où de

multiples avatars liés à la géopolitique et

à ses évolutions l'espace.

entre

des pays

comme

la

- Le contexte militaire.

C'est

tout

menées par des formations irrégul -

partisans et maquis

avec

la

reposant elle-

dans

le temps

et

dans

O LES TRAITS COMMUNS

Danemark, la Hollande,

la Belgique,

la

France ;

la

lutte

en

1941

s'étend

à

la

Trois interrogations sont communes à

Yougoslavie, à la Grèce, à l'URSS), tandis que la libération intervient dès 1943 pour

l'Italie du Sud, la Corse,

partie de l'Ukraine, mais au contraire très tardivement pour la Hollande, la Norvège la Tchécoslovaquie. Il s'ensuit des tem

poralités différentes et des synchronisations multiples avec le sort des armes.

— Le contexte politique. Non seulement

toutes les résistances contre le fascisme, le nazisme et le militarisme japonais : s'agit-

il d'un phénomène historique inédit ? qui

étaient les résistants ? quelle a été leur efficacité réelle ?

La Résistance phénomène nouveau ? Oui, assurément. Et même non seulement

nouveau, mais innovateur, puisque depuis

la guerre elle a servi à son tour de prototype

et de modèle aux luttes des peuples colo niaux et qu'elle a inauguré l'ère des guerres subversives. La meilleure preuve ne la trouve-t-on pas en comparant la première

la plus grande

la Résistance doit être définie en référence aux régimes de gouvernement et aux mou vements de collaboration à l'intérieur et à l'existence (ou à l'absence) d'un gouver

nement légitime en exil, mais son com et la seconde guerre mondiale ? Car entre

1914 et 1918 on avait connu à la fois une guerre totale et des régimes d'occupation

portement dépend étroitement aussi de l'attitude de l'adversaire (les politiques

83

ARTICLES

militaire s'étendant sur des portions consi dérables du territoire européen, notamment en Belgique, dans le Nord de France et en Pologne. Or rien d'analogue aux mou vements clandestins des années 1939-1945 n'en avait résulté. Comment expliquer la différence ? Celle-ci tient essentiellement à deux fac teurs. D'une part, si la première guerre mondiale a vu s'affronter jusqu'à effo ndrement des nations mobilisant toutes leurs ressources, morales et industrielles autant

que militaires, la seconde a revêtu d'emblée un caractère de guerre idéologique très largement absent de la première. Alors que tout l'entre-deux-guerres avait été dominé

par

démocratie libérale, qu'est-ce que la seconde guerre mondiale, sinon la lutte à mort des deux derniers systèmes coalisés contre le premier et sa Weltancbauung ? Quoi d'étonnant dès lors à ce que dans les pays soumis à l'empire nazi ou fasciste des civils se soient mobilisés pour résister à une idéologie exterminatrice ? D'autre part, à la différence des années 1914-1918 où les Empires centraux étaient en mesure de contrôler et de verrouiller les territoires qu'ils occupaient militairement, entre 1939 et 1945, grâce aux conquêtes de la tech nique, les Alliés n'ont aucun mal à pénétrer l'espace tenu par les armées de l'Axe et à communiquer avec la population : soit par la voix des ondes (la radio) soit par celle des airs (l'aviation). Information, propa

la trinité fascisme — communisme —

gande,

autant de moyens d'encourager et de sou

renseignement, missions de liaison,

tenir

s'organiser. Toutefois, il ne faudrait pas voir dans cette guerre subversive un phénomène tot alement inédit. Même sans s'inscrire dans une tradition, la Résistance a une préhis toire: itinéraire jalonné d'antécédents, des « gueux » aux camisards, des tchetniks aux carbonari. Surtout des théoriciens et des

praticiens de la guerre avaient déjà jeté les

bases

une résistance clandestine en train de

d'une

doctrine

de

la

subversion

84

armée : Clausewitz \ Michael Collins 2, T.E. Lawrence3, en attendant que bientôt Mao-tse-Toung se fasse le cerveau de la guerre révolutionnaire et son démonstrat eur.

A l'interrogation : qui étaient les résis tants ?, il paraît à première vue bien difficile de répondre. Comment tracer un portrait- robot de tous ces visages de la guerre de l'ombre, de l'Ukraine à la Bretagne, du Péloponnèse aux fjords de Norvège, de la plaine polonaise aux montagnes du Mont

enegro

l'espace s'ajoutent les différences dans le temps : la génération des résistants de 1940 n'est pas la même que celle de 1942, tandis que les cohortes de jeunes insurgés de 1944 lui ressemblent encore bien moins. N'oub lions pas non plus le taux élevé des pertes, et par conséquent le rythme de renouvel lement, à la base comme au sommet.

Toute socio-ethnographie des résistants doit donc se situer sur le mode pluriel. A fortiori quand on fait entrer en ligne de compte l'origine sociale et les motivations personnelles. A propos de la base sociale

de la Résistance,

et répété

tout dans les classes populaires.

bien vrai que certaines strates ouvrières,

soit

métier exercé (cheminots, postiers), soit en raison du rôle des partis communistes fortement implantés dans ces catégories, ont constitué un milieu de prédilection de

? D'autant qu'aux différences dans

on a beaucoup

trop dit

que

le

celle-ci avait recruté avant

caractère

S'il

« stratégique »

est

du

par

soit

toujours combinée avec une guerre menée par une armée permanente, toutes deux conçues selon un plan d'ensemble

unique », écrit Clausewitz (De la guerre, traduction P. Naville, Paris, Minuit, 1955, p. 552) en s'inspirant de l'exemple des guérilleros espagnols alliés à Wellington contre Napoléon et des irréguliers russes au cours de la campagne de 1812.

« The

of

SOE », War and Society. Historical essays in honour and

memory « Comment of J.R. Western, allions-nous Londres, avec Elek, notre poignée 1973. d'hommes

attaquer 100 000 Turcs ? Certes pas sous forme d'une armée, toutes bannières au vent. Mais supposez que nous fussions

une influence, une idée, une espèce d'entité insaisissable, invulnérable, sans front ni arrière, et qui se répandît partout

1. «

II

faut imaginer

une guerre populaire qui

2.

3.

Cf. M.R.D. Foot,

IRA and the origins

à la façon d'un gaz ? of wisdom, Londres,

piliers de la sagesse, Paris, Payot,

», T.E. Lawrence, The seven pillars 1935 (traduction française, Les sept

1941).

la clandestinité ], d'autres groupes sociaux ou professionnels, tels que médecins, membres du clergé, instituteurs et profes seurs (à qui au demeurant leurs fonctions facilitaient le travail clandestin et ses ser vitudes) ont tenu une place non moins déterminante, sans compter la foule bigarrée des cadres de la Résistance venus de tous les horizons et de tous les milieux : que l'on songe ici à un Jean Moulin, un Ferruccio Parri, un Tito, un Zervas, un Bor-Komorovski, un Stauffenberg. On a souvent cité la phrase de François Mauriac :

« Seule la classe ouvrière dans sa masse aura été fidèle à la France profanée », mais n'est-ce point ici le témoignage d'un ouvrié rismegénéreux plutôt que l'expression d'une analyse fondée sur la réalité2 ? Pour leur part, les juifs, pour des raisons évidentes, ont rallié en grand nombre la Résistance et y ont joué un rôle eminent, soit groupés en organisations propres, soit dispersés dans les mouvements et les réseaux.

Bref, loin d'être un phénomène de classe, la Résistance dans tous les pays a recruté sur une base inter-classes \ Quant aux

motivations, l'enchevêtrement des facteurs et des composantes interdit de trancher de manière simpliste. En particulier les bou

leversements

ont compté autant que les prises de position et les engagements d'avant-guerre. Bel

exemple,

matière d'explication historique, et du

déterminisme et de la contingence pure.

Un secteur particulier, qui depuis quelques années a suscité une floraison de travaux, concerne la participation des

femmes à la Résistance.

temps, jusqu'ici, il faut bien l'avouer, on

de la défaite et de l'occupation

en

est,

pour

se

méfier, en

s'il

La

plupart du

àrésistanceconsacrer1. Il y(résistanceauraità la aussipaysannerie,« activetoute »uneetensérierésistanceaffinantd'études« lepassivecomparativesconcept»). de

2. Forez (pseudonyme de F. Mauriac), Le cahier noir, Paris, Minuit, 1943, p. 23-24.

de M.R.D.

Foot, Resistance, op. cit., chap. 2, « Who resisted ? ».

3. Sur

ce

sujet, voir l'analyse éclairante

85

HISTOIRE DE LA RESISTANCE

s'était contenté de développements convent ionnels, le plus souvent sur le mode de la célébration, certains mettant en vedette l'héroïsme de figures exceptionnelles (mais au détriment des obscures et des sans grade), d'autres interprétant un peu rap idement la Résistance comme une démonst ration accomplie du progrès vers l'égalité

des sexes. Incontestablement, la part consi

dérable

prise

par

les

femmes

à l'action

clandestine -

il

n'est que

de rappeler le

nombre des femmes déportées pour ce motif et leur proportion dans la population des camps - a été d'une importance majeure et pour la Résistance et pour l'évolution

à long terme des rapports entre les sexes. En effet, sans les femmes jamais la

Résistance n'aurait été ce qu'elle fut. Mais au sujet de leur participation on doit se poser trois questions : à quel niveau ? dans quelles tâches ? avec quel statut ? En fait, leur place dans la Résistance reflète leur place dans la société. Même si, compte tenu des contraintes de l'improvisation et

des femmes se

de l'urgence des besoins,

sont vu confier, ou bien ont assumé d'elles- mêmes, des responsabilités qui ne leur seraient jamais échues autrement, dans la majorité des cas elles ont eu à accomplir des tâches d'exécution, considérées comme subalternes, dans le prolongement de leurs fonctions habituelles : fonctions dite fémi

nines, telles que secrétariat, services sociaux, liaisons, etc. N'est-il point significatif d'ail leurs que la plupart de ces combattantes de l'ombre aient été des femmes jeunes, célibataires, sans enfants ? Bien rares sont

de

commandement. Quelques-unes pourtant ont réussi à briser le moule les enfermant

dans les rôles féminins traditionnels et se sont imposées par leur initiative, leur audace, leur maîtrise, leur efficacité dans des tâches reconnues primordiales, quitte

à obtenir cette reconnaissance en adhérant

à l'éthique virile du jour. Ce qui, il est vrai, a contribué aussi à dévaloriser leur action, c'est la modestie

celles

qui

ont accédé

à

des

postes

ARTICLES

d'un grand nombre après la guerre : modest iequi a fait d'elles des oubliées de l'histoire. Nombreuses, en effet, à consi dérer qu'elles n'avaient fait que leur devoir, quand bien même elles avaient à leur actif des réalisations hors du commun, celles-là sont rentrées dans le rang et du même coup dans l'obscurité. Tout compte fait, néanmoins, la Résistance au fascisme et au nazisme à contribué en ce domaine à la transformation en profondeur de la société, en ouvrant une brèche dans la conception traditionnelle de la condition féminine, dans la mesure où un engagement aussi risqué a entraîné chez beaucoup de femmes une prise de conscience des enjeux collectifs et provoqué de leur part une irruption dans la sphère du public, là où sans cela elles seraient restées cantonnées dans celle du privé.

Quand au problème de l'efficacité de la Résistance, sur le plan militaire notamment, c'est un sujet hautement débattu. Le plus souvent on soutient — c'est la thèse commun ément admise - que les organisations clandestines de guérilla, de renseignements et d'évasion ont apporté un renfort consi dérable au potentiel allié, allant jusqu'à exercer une influence décisive sur certaines opérations1. Dans cette ligne, on a même cherché à évaluer leur contribution à la victoire en calculant à combien de divisions équivalaient les forces des maquis et des partisans. L'on s'est aussi appuyé sur les déclarations de plusieurs chefs militaires alliés 2.

Une vision des choses fortement mise en doute par d'autres auteurs. Liddell Hart, par exemple, contestant que l'action mili taire de la Résistance ait eu la portée qu'on lui a attribuée, prétend que son rôle a été

l'historiographieM.ResistanceBaudot,2.1. Voir,Cf., movements«parparLa soviétique.Résistanceexemple,exemple,1939-1945,enD.W.Pourl'historiographieFrancelaop.Eisenhower,France,etcit.les (1964),Alliésonyougoslavese»,Crusadep.référeraEuropean369-392.etinà

Europe, Londres, Heinemann, 1948, p. 323-324.

86

très surfait3. Sur le plan économique, A. Milward estime que ni la machine de guerre ni la stratégie allemandes n'ont été série

usement affectées par l'opposition, au demeur anttrès coûteuse, des organisations de résistance, sauf dans le cas d'opérations ponctuelles et spécifiques4. En réalité, réduire l'efficacité de la Résistance à la seule dimension militaire, c'est méconnaître du tout au tout la nature de la seconde guerre mondiale. Conflit dans lequel les facteurs psychologiques, idéologiques et politiques sont étroitement entremêlés avec les facteurs militaires et stratégiques, l'a ffrontement entre les Alliés et l'Axe doit

être

compartimenter artificiellement les divers éléments. Si personne ne peut nier que c'est la défaite sur les champs de bataille de l'Est et de l'Ouest qui a causé l'effo ndrement de l'Allemagne nazie et de ses alliés et que par leurs seules forces les mouvements clandestins eussent été bien incapables de détruire le potentiel de guerre ennemi, une telle évidence ne saurait déval oriser ni les résultats réels de l'action de la Résistance ni l'efficacité de sa contri bution à la défaite de l'Axe5.

analysé

dans

sa globalité,

sans

en

O LES SPÉCIFICITÉS :

TROIS FAÇONS DE RÉSISTER

Durant la guerre, trois modes de résis

de la

situation des pays dans lesquels se déroule la lutte :

tance

sont à distinguer,

en fonction

- pays du bloc nazi et fasciste, avec ses

alliés (Allemagne, Autriche, Italie, Slova quie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie) ;

3. B.H. Liddell Hart, The defence of the West, Londres,

New York, Morrow, 1950. Dans son History of the Second

World War, Londres, Cassell, 1970, il consacre trois lignes aux partisans yougoslaves. Argumentation voisine chez W. Rings, Leben mit den Feind, op. cit.

4.

A. S. Milward, « The economic and strategic effect

p. 204-220.

iveness of Resistance », S. Hawes, R. White (ed.), Resistance

1975, p. 186-

203. On trouvera dans le même ouvrage une appréciation

beaucoup plus favorable à la Résistance de M.R.D. Foot,

« What good did Resistance do ? »,

Cf. J. Haestrup, European Resistance movements, op. cit., p. 495-497.

in Europe 1939-1945, Londres, Allen Lane,

5.

— pays européens occupés (ou annexés) :

Bohême-Moravie, Albanie, Pologne, Nor

vège, Danemark, Pays-Bas, Belgique, France, Yougoslavie, Grèce, territoires occupés de l'Union Soviétique ;

— Japon et pays occupés de l'Asie orient ale et du Sud-Est (Corée, Chine, Indo

chine,

Pacifique).

Ce qui complique la situation, c'est que le premier groupe se désagrège à partir de 1943, avec la capitulation de l'Italie et son passage dans le camp allié, puis en 1944- 1945 avec le retournement de la Roumanie, de la Bulgarie et de la Hongrie. Si bien qu'au printemps 1945 seules demeurent en action en Europe les Résistances hollan

daise, danoise,

italienne d'une part,

ichienne et la Résistance allemande d'autre part. Dans le premier cas, la Résistance est dirigée par les opposants contre leur propre gouvernement, contre son caractère de dic tature totalitaire ou militariste. Du même

coup, réflexe national et réflexe idéologique, au lieu de coïncider, se trouvent en conflit, si bien qu'en Allemagne une bonne partie de la population restera soumise, voire

Indonésie, Philippines, Iles du

norvégienne,

tchèque

et

la Résistance autr

fidèle

Comme l'écrit avec lucidité en 1942 l'an imateur du cercle de Kreisau, le comte von

Moltke, comparant la situation des résistants allemands et celle des autres résistants européens : « Chez eux coïncident le devoir moral et le devoir national, même dans les

cœurs

il

existe un conflit évident de

A la différence des autres Résistances internes des pays de l'Axe (en particulier l'antifascisme italien, mais également en Roumanie, en Slovaquie, etc.) qui finissent par triompher entre 1943 et 1945 avec le renversement du régime honni, quatre traits caractérisent la Résistance allemande à partir

au

pouvoir

nazi

jusqu'au

bout.

simples, tandis que

chez nous devoirs » !.

1. H.J. von Moltke, Letze Briefe, Berlin, K.H. Henssel, 1954, p. 21-22.

87

HISTOIRE DE LA RESISTANCE

du déclenchement des hostilités en 1939 :

l'isolement, la radicalisation, la focalisation sur le haut appareil d'Etat, enfin l'échec. L'isolement, il tient bien entendu à la nouvelle situation de guerre qui place les opposants dans un dilemme dramatique — faut-il souhaiter le triomphe du pouvoir

nazi

ou

la défaite de son pays ? —, si bien

que

la majorité de l'opinion a tendance à

assimiler dissidence et trahison2. La radi calisation, quant à elle, découle de l'allure que prend le conflit avec une conduite de la guerre de plus en plus vouée à un échec certain et un recours systématique aux atrocités et aux exterminations massives :

face à l'aventure folle et déshonorante dans laquelle Hitler a engagé l'Allemagne, il apparaît qu'il n'y a plus place que pour l'assassinat du Führer. C'est pourquoi, tandis que se poursuivent sporadiquement les tentatives d'avant-guerre pour alerter l'opinion (action de noyaux survivants du

KPD, de la social-démocratie, des syndi cats; de prêtres et de pasteurs ; de petits groupes de jeunes comme la Rose blanche), dans quelques cercles dirigeants, principa lementdans l'armée, une focalisation s'opère sur un objectif : abattre le régime à la tête et conquérir le pouvoir d'Etat. D'où le recours à la conjuration en vue d'un putsch.

Avec l'échec de

la tentative du

20 juillet

1944,

la

Résistance allemande

se trouve

décimée par la féroce répression qui suit :

au lieu de l'élimination physique du Führer, c'est l'élimination physique de la Résistance. Pas plus que l'action collective d'avant- guerre faisant appel à l'agitation auprès de l'opinion, l'action d'une minorité utilisant la méthode du complot durant la guerre

2. Bien peu ont le courage d'un Bonhoeffer qui n'hésite pas à dire : « Je prie pour la défaite de mon pays car je pense que c'est le seul moyen d'expier toutes les souffrances que mon pays a causées dans le monde », E. Bethge, Dietrich

Bonhoeffer, Munich, C. Kaiser, 1967, p. 834. Pour sa part, le général Stieff (exécuté après le complot du 20 juillet 1944) écrivait dans une lettre à sa femme après une visite à Varsovie en novembre 1939 : « On ne se sent pas ici en vainqueur,

honte d'être

mais

Allemand », Vierteljahrshefte für Zeitsgeschichte, juillet 1954, p. 300.

en

coupable »,

et

il

ajoutait :

« J'ai

ARTICLES

n'a réussi, si haut placés que fussent ses

membres, à atteindre l'objectif premier de la Résistance allemande : la chute du pou

voir

régime démocratique ' . En Europe occupée, la diversité des formes prises par la Résistance en fonction des situations nationales et régionales, ainsi que les différences d'attitude des Alliés à son endroit, a conduit les historiens à des classifications divergentes. Henri Bernard pour sa part distingue cinq formes d'action :

un

nazi

et

son

remplacement par

1) le renseignement ; 2) le sabotage ;

3) l'armée secrète ; 4) la presse clandestine ;

aux

réfractaires. Classification qui met l'accent, comme on peut s'y attendre de la part d'un ancien agent de renseignements de la Résistance et d'un professeur d'histoire militaire, sur la lutte armée (renseignement,

5) l'aide

aux

évadés,

aux

juifs

et

sabotage, armée secrète, aide aux évadés), tandis que la dernière catégorie mêle action humanitaire et action militaire2. De son côté, Henri Michel propose une division

en dix rubriques : 1) la résistance passive ;

la

2)

diffusion clandestine de tracts et de jour

naux

le

sabotage perlé ;

;

5)

les

chaînes

3) la

grève ;

4)

6)

d'évasion ;

les

réseaux de renseignements ; 7) le sabotage ;

8)

illa ; 10) la libération3. Classification re

structurée

six points : 1) la résistance passive et admin

les

attentats ;

par la

9)

les

maquis

et

la guér

suite en la simplifiant en

istrative

;

2)

le

sabotage ; 3) les

attentats

et les

complots ; 4)

la grève ; 5)

le maquis

et la guérilla ; 6) l'insurrection nationale4. Enfin, M.R.D. Foot a imaginé une division

D'où un sentiment généralisé d'échec chez les victimes

la fierté

d'avoir sauvé l'honneur ; ainsi, dans son message d'adieu,

avant

21 juillet 1944, le général von Tresckow pouvait écrire : « Ce

qui importe, c'est que devant le monde et devant l'histoire le mouvement de résistance allemande ait osé le coup décisif

de l'Est le

et les survivants

1.

de cette Résistance,

fin à ses jours

mais aussi

de

mettre

sur le front

au péril de sa vie ».

qui ont défié Hitler, Paris, Pygmalion, 1980, p. 190.

Cité par G. Sandoz,

Ces Allemands

2.

H. Bernard, Histoire de la Résistance européenne, op.

12.

H. Michel, Les mouvements clandestins en Europe,

Paris, Grasset,

cit., p.

3.

Paris, PUF, 1961, p. 11-16.

4. H.

Michel,

1970.

La guerre de l'ombre,

88

ternaire, privilégiant elle aussi la lutte armée : 1) renseignements ; 2) filières d'évasion ; 3) subversion, cette dernière catégorie étant elle-même subdivisée en sabotages, attentats, action politique et insurrection 5. Pour notre part, nous préférons une typologie de la Résistance divisant l'action clandestine en trois grands secteurs entre lesquels se répartissent six rubriques (bien entendu, il faut souligner au même moment les interférences fréquentes dans la pratique des résistants qui souvent participent à deux ou plusieurs activités à la fois) :

1.

La résistance civile (résistance idéo

logique

et politique) utilisant deux moyens

principaux : la presse clandestine (journaux,

tracts,

rattacher la résistance administrative).

livres) ; la grève

(à laquelle on peut

2. La résistance armée, elle-même sub

divisée

formes :

renseignements ; les filières d'évasion ; l'ac

en trois

les réseaux de

tion

sabotages, combats de guérilla (maquis et

partisans), insurrection armée.

3. La résistance humanitaire : aide aux

juifs et aux victimes de la répression.

Résistance revêt

directe de groupes armés : attentats,

Enfin,

en

Asie,

la

d'autres formes encore : au Japon, à partir

de

opposants à la politique d'agression et de

guerre

à constituer des organisations agissantes,

en raison, d'un côté, de la répression, d'un

autre côté,

naliste dans l'opinion. En revanche, c'est en Chine que la Résistance prend tout son essor. Là, la lutte populaire contre l'o

ccupant japonais est menée avec vigueur et

lutte sociale et nationale

dont le Parti communiste chinois a pris la tête et dont il va engranger bien vite les bénéfices politiques. Tandis qu'en Indochine et en Indonésie les mouvements nationalistes prennent une coloration anticolonialiste en

détermination :

1937

et

plus

encore

de

1941,

les

se terrent et se taisent

de

la

sans réussir

force du courant natio

5. M.R.D. Foot,

Resistance, op. cit., p. 10.

même temps qu'antijaponaise, pour une libération nationale qui conduise à l'ind épendance.

O VOIES À EXPLORER

L'historiographie de la Résistance, on le

est à l'heure actuelle

voit,

en plein renouvellement. Bien que l'acquis accumulé depuis quarante ans soit consi dérable tant par son volume que par sa diversité, des voies inexplorées s'ouvrent, qui promettent recherches inédites et lec tures neuves. S'il s'avère primordial de bannir les captations et les complaisances qui jusqu'ici ont trop souvent obstrué les

chemins de la connaissance historique, bien

des jalons ont déjà

analyses plus rigoureuses et plus critiques que naguère, s'inscrivant dans une pers

pective

commemorative.

loin de se tarir,

été posés

vers

des

davantage problématique que

Qu'il nous soit permis, pour finir, d'in

diquer

à explorer si l'on veut que, à côté de l'élargissement du champ de connaissance, l'interprétation historique de la Résistance elle aussi s'enrichisse autant qu'il apparaît souhaitable. A l'avenir, plutôt qu'une socio logie de la Résistance, dont on a souligné les limites en même temps que les mérites, ne conviendrait-il pas de développer une anthropologie de la Résistance : le mode d'être résistant, son habitus multiple, ses solidarités, ses contradictions ; le rôle du mythe ; les analogies (et les différences) dans l'activité du clandestin avec d'autres formes, antérieures ou postérieures, de la guerre subversive et de l'existence hors-la- loi ? Par cette exploration de type

brièvement quelques-unes des pistes

89

HISTOIRE DE LA RESISTANCE

graphique,

de

jusqu'ici, par la force des choses, a prévalu

le temps court.

point opportun de procéder systématique mentà des études de discours, en utilisant l'approche lexicologique ? Ici encore, bien des données, allant de l'idéologie à la

pratique résistante, seraient éclairées d'un jour neuf. On a déjà suggéré d'utiliser davantage

l'on introduirait la dimension

durée dans

une lecture où

Par ailleurs, ne serait-il

la longue

l'image

et

d'étudier

la

construction

du

souvenir

de

la

Résistance

à

travers

le

cinéma.

De manière plus générale,

une

autre direction de recherche s'impose : la

mémoire de la Résistance.

Peu

de

phé

nomènes

historiques

au

20e

siècle

ont

eu

un impact si profond sur la conscience collective. Dans chaque pays les légitimités politiques et morales depuis quarante ans ne trouvent-elles point là leur source prin cipale ? Moyen privilégié de confronter l'événement et ses interprétations, l'analyse du legs historique de la Résistance pourtant reste pour l'essentiel à faire. Assurément, la Résistance est devenue l'un des grands referents de l'histoire : aux historiens d'en prendre la mesure et la signification.

D

Directeur de recherche au CNRS, François

Bédarida y dirige l'Institut d'histoire du temps

présent.

Il vient

de publier La

bataille d'Ang

leterre (Bruxelles, Editions Complexe, 1985) et a dirigé avec Jean-Pierre Rioux l'édition d'un travail collectif sur Pierre Mendès France et le mendésisme. L'expérience gouvernementale (1954-1955) et sa postérité (Paris, Fayard, 1985).