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Introduction aux Notions de Base en Géopolitique et Géostratégie Pr. Joseph Vincent NtudaEbodé

Pendant longtemps, la géopolitique, en tant que pensée des relations internationales et des rapports de domination planétaires est restée marquée par la vision verticale introduite par le géopoliticien allemand Karl Haushofer au lendemain de la Première Guerre mondiale.

La verticalité du système international, entérinait une sorte de droit naturel ou encore, prescrivait le devoir moral qui incombait aux grandes puissances traditionnelles (États-Unis, Grande Bretagne, France, Allemagne, Russie principalement), de conduire les destinées du monde et de diriger les autres peuples de la terre.

Dans

son

essence,

cette

vision

conservatrice

réalitédeux ordres de suprématie :

postulait

en

- d'une part celle de l'hémisphère nord sur l'hémisphère sud et ;

- d'autre part, celle de la zone tempérée sur la zone tropicale.

Ces deux ordres de suprématie se fondaient eux-mêmes sur un substrat théorique de type déterministe et raciste, dont les inspirateurs furent, au XIXe et XXesiècle, des auteurs tels que Hegel, Gobineau ou Leroy-Beaulieu.

Pour ces auteurs en effet, les races autres que blanches ainsi que la zone climatique tropicale étaient vouées à la pauvreté du fait de l'environnement naturel qui y engendrait une morbidité insurmontable.

Comme on le sait aujourd’hui, la diffusion de la modernité a rendu ces conceptionsobsolètes, ainsi quel'émergence, hors de l'hémisphère nord, plus exactement, hors de la zone tempérée et, de surcroît, dans la zone tropicale, de puissances qui ont eu elles aussi une idée précise de leur champ d'expansion tels le Brésil, l'Inde voire l’Afrique du Sud et le Nigeria ; situées toutes dans la zone intertropicale et dans l'hémisphère austral.

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Depuis lors, une unanimité semble se dégager pour souligner l'avènement d'une horizontalité du système international, et entrevoir le rôle que les puissances émergentes entendent faire jouer à l'Afrique ; pendant que l’Afrique elle-même se mondialise chaque jour davantage. C’est dans ce contexte qu’elle entre dans une nouvelle géopolitique ; celle qui l’amène à se penser autant comme objet des Relations Internationales que comme acteur. Deux moments forts vont donc marqué cette introduction : après avoir dans un premier temps exposé sur la démarche géopolitique et sa déclinaison sur la géostratégie (I), nous présenterons dans un second point les notions de base nécessaires pour une appropriation des enjeux géopolitiques et géostratégiques (II).

I. La démarche géopolitique

Toute démarche géopolitique se doit d'intégrer au moins deux ingrédients essentiels qui touchent à la méthode d'une part, et à la conception philosophique d'autre part. La dimension prospective est considéréecomme la plus caractéristique de sa méthode; elle repose sur la confection de scénarios d'avenir dans le but d’isoler les tendances lourdes des conjonctures fluides.

D'un autre côté, la pluralité des réponses géopolitiques que peuvent apporter, à des échelles variables, les différents acteurs engagés dans l'analyse de la dialectique du politique et du territoire, définit chez les fondateurs de la revue Hérodote une géopolitique qui vise à s'affranchir de toute suprématie de l’acteurprivilégié qu'est l'État.

Ainsi, selon eux, il n'y a pas qu'une seule géopolitique, celle de la raison d'État. Il y a d'autres géopolitiques, par exemple celles qui permettraient une régionalisation plus efficace, qui favoriseraient le développement de certains peuples au sein d'États fédératifs multinationaux ouqui donneraient, au niveau local, plus de pouvoirs aux paysans pour gérer leurs propres affaires.

la

prospective, la pluralité des finalités et celle des acteurs que la

des

En

somme,

c'est

à

l'aide

trois

ingrédients

que

sont

perspective géopolitique se mue en dessein géostratégique.

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Ce dernier correspond le plus souvent à l'élaboration de scénarios de type normatif qui émanent de jugements de valeur explicites à partir desquels on envisage des futurs souhaitables.

C'est dans ce sens qu'on peut interpréter les doctrines géostratégiques de Mahan, Mackinder ou Spykman. Il s'agit de doctrines de politique étrangère, de défense nationale, de domination planétaire ou de contrôle idéologique au centre des quelles se trouve toujours la question fondamentale de l’appropriation ou de la maîtresse par l’Homme du temps et de l’espace.

Pour ce qui est de l’espace, la question fondamentale reste la même : quel théâtre est déterminant pour la domination planétaire ?

Suivant les auteurs ; c’est le continent, l’océan, l’espace atmosphérique ou extrathmosphérique, les rivages, l’hinterland, le centre ou la périphérie…

Pour ce qui est du temps, la question qui en dérive est la suivante :

si l’on admet par hypothèse que qui domine l’Europe domine l’Afrique (déterminisme),quel est le temps minimal à mettre, pour celui qui commande l’Europe, pour prendre possession de l’Afrique ? C’est toute la question de l’innovation technologique, qui a transformé le duel physique à celui des chars, et la marche à pied par le vol des bombardiers.

Vous l’aurez donc compris : la géostratégie est à la géopolitique, ce que la bouteille est pour l’eau. C’est elle qui lui donne forme et sens. C’est elle qui traduit les ambitions en action.

En réalité, toute puissance, entendue ici comme Etat, a un dispositif géopolitique qui s’opérationnalise, en fonction des ambitions de chacune, en plusieurs sous-secteurs. A côté des dispositifs économique, culturel, politique et diplomatique, il y a un dispositif sécuritaire qui se résume en la géostratégie.

En d’autres termes, tout comme la géoéconomie renvoie à la géopolitique appliquée dans le domaine économique, la géostratégie est la géopolitique des questions de défense et de la sécurité. Elle investit le concept et la doctrine militaire, elle réfléchit sur l’organisation territoriale

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des forces de défense et de sécurité, sur les effectifs nécessaires et suffisantes en fonction des territoires à couvrir, sur la nature des armes à acquérir (offensives, défensives)…

Mais, si l’on devait résumer cet ensemble de réflexion en quelques mots, on considérera que le géopolitologue, tout comme le géostratège se pose quelques questions majeures qui découlent des notions de base. Ces questions figurent dans le tableau ci-après.

Questions

Interprétation

 

1

Qui fait et veut quoi ?

L’acteur,

l’action

et

l’intention (ambition)

2

Comment ?

Le mode opératoire

 

3

Quand ?

Le temps

4

Où ?

L’environnement

 

5

Avec qui ?

L’allié

6

Contre qui ?

L’ennemi

7

Avec quel moyen ?

Le dispositif

8

Pour quelle finalité ?

L’ambition

9

Avec quelle récurrence ?

Le type de tendance

 

Ces questions visent à se représenter et à interpréter ce que l’autre fait ; afin de répondre à la plus importante des questions :

10

Est-ce une menace ou non pour mes intérêts ou pour ceux de mes alliés ?

Intention sur la riposte

 

11

Si oui quelle conséquence, si non quelle conséquence ?

Nature de la riposte

 

Illustration : Application des questions de la géopolitique et la géostratégie à la secte Boko Haram

Questions

Interprétation

1

Qui fait et veut quoi ?

L’acteur :

BokoHaram

(qui est derrière ?)

4
4
   

l’objectif/intention :

 

Rejet de la culture occidentale ? Instauration

de

la

charia ?Renversement du

régime ?

 

2

Comment ?

Attentats suicides, prises d’otages, cambriolages des banques

3

Quand ?

A

tout

moment

et

principalement la nuit

4

Où ?

Dans

les

parties

septentrionales

du

Nigéria et dans les pays

voisins

 

5

Avec qui ?

AQMI, Shebabs, Ansaru ; MUJAO, Ansar Dine ? Elites du nord ? Etats du Moyen-Orient ?

6

Contre qui ?

L’Etat nigérian et ses Etats alliés, les Etats occidentaux et les élèves

7

Avec quels moyens ?

Hommes, roquettes, explosifs, etc.)

armes

(lance-

AK-47,

8

Pour quelle finalité ?

L’islamisation du Nigéria ? L’accession au pouvoir ? Le retour du pouvoir aux élites du nord ? L’enrichissement illicite et la propagation de l’économie criminelle ?

9

Avec quelle récurrence ?

De

manière

régulière

depuis 2011

 
5
5
 

La représentation, l’interprétation de ce que l’autre fait

 

10

Est-ce une menace ou non pour mes intérêts ? Ou ceux de mes alliés ?

Oui,

menaces

sur

la

stabilité

des

Etats ;

 

Menaces

sur

la

sécurité

des

biens

et

des

personnes ; Menaces sur

les

investissements

des

puissances occidentales

11

Riposte

Globale,

continentale

et

mondiale

 

CONCLUSION

De ce qui précède, on peut retenir que la géopolitique et la géostratégie sont, au-delà de leur aspect disciplinaire, des outils d’aide à la décision particulièrement adaptés dans l’analyse de la conflictualité et dans la régulation des grands équilibres. En somme, elle concourt à la prévention des crises tout en permettant d’en sortir comme nous le verrons tout au long du séminaire.

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