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Le professeur Abderezak Dourari, pédagogue, au Temps d'Algérie

«Notre système éducatif s'est effondré»

La baisse du niveau scolaire traduit en fait l'échec de la politique linguistique initiée par les pouvoirs publics.
Le professeur Abderrezak Dourari, qui affirme que le système éducatif présente les signes apparents d'un
effondrement total, en est convaincu. Le pédagogue propose de casser le cercle vicieux dans lequel a été
enfermé le système éducatif, à commencer par l'installation d'universités étrangères dans notre pays ainsi que
l'appel aux compétences étrangères dans le cadre de la coopération internationale. Écoutons-le :

Le Temps d'Algérie : Pensez-vous vraiment que le niveau de l'école algérienne a baissé dangereusement ?
Abderezak Dourari : Plus que cela, je peux dire que c'est tout le système éducatif algérien qui s'est effondré.
Il ne s'agit pas d'une baisse de niveau seulement mais d'une espèce de décrédibilisation de tout le système et
de ses résultats.
On peut le remarquer sous plusieurs aspects. Je suis professeur à l'université depuis 32 ans et chaque année
qui passe, je remarque que le niveau des étudiants baisse de promotion en promotion. Ces étudiants sont le
produit des niveaux inférieurs du système éducatif. J'ai constaté durant les dernières années que j'ai passées
à l'université, où j'ai exercé à l'institut de traduction et d'interprétation, où les étudiants sont supposés avoir la
maîtrise d'au moins trois langues, que ces derniers n'en maîtrisent aucune en réalité. Et je n'exagère
absolument rien : sur un groupe de 65 étudiants, on remarque qu'il y a à peine 3 à 4 qui sont à peu près
acceptables, sinon le reste ne devait même pas entrer à l'université. Pourtant, beaucoup sont admis à la
licence de traduction et peuvent donc pratiquer le métier.
Maintenant, ce sont eux qui traduisent les documents officiels sur lesquels travaillent les différents
départements de la justice. Techniquement, on peut comparer le système éducatif à un gros tube dans lequel
il y a une entrée et plusieurs sorties ou à une fusée à plusieurs étages, où l'on peut débarquer à chaque
étage.
On peut sortir après la fin du primaire, mais on n'a aucun diplôme. La question qu'il faut se poser est de savoir
si on a acquis un savoir - et quel type de savoir- une fois sorti du primaire ? Et quel type de savoir peut avoir
un élève sorti du moyen et un autre qui a fait sa terminale ?
Que son cursus ait été sanctionné ou non par le bac importe peu puisqu'il y a beaucoup de pays où il n'y a
pas de bac. L'important, c'est le type de savoir et le niveau de ce savoir, le niveau de sa pertinence par
rapport aux demandes de la société qui est posé. Car quel est le type de savoir que nous avons inculqué à
l'étudiant qui achève sa graduation ?
Un licencié est censé connaître quoi ? Ce sont toutes ces questions qui forment un système, c'est donc un
mécanisme d'ensemble qui a une entrée et plusieurs niveaux de sortie et, malheureusement, quel que soit le
niveau où l'on prend notre produit, il est mauvais.
Le Temps d'Algérie : Vous parlez d'écroulement du système, n'est-ce pas exagéré ?
Abderezak Dourari : À partir des exemples que j'ai cités, je peux affirmer que notre système éducatif s'est
écroulé véritablement et qu'aujourd'hui, il est extrêmement difficile d'y remédier. Dans toutes les sociétés
humaines, c'est l'enseignement supérieur qui est censé donner les moyens à tous les étages inférieurs du
système éducatif pour assurer sa régénération et sa réhabilitation. Mais, force est de constater que nos
universités ne peuvent même pas se prendre en charge. Dans l'institut où j'ai enseigné, il y avait à peine 6
enseignants, sur les 200, qui avaient le droit d'enseigner. Donc on mesure un peu la gravité du problème.
L'enseignement supérieur a besoin aujourd'hui de l'apport des coopérants étrangers. Il est nécessaire de
ramener des coopérants d'un peu partout, notamment des pays avec lesquels nous avons des relations
traditionnelles pour remédier un peu à cette catastrophe qui risque d'emporter tout le pays.
La seconde chose à faire est d'ouvrir des universités privées internationales, donc des universités françaises,
américaines comme le font l'Arabie Saoudite, l'Égypte, la Jordanie, le Liban...
Tous ces pays ont compris qu'ils ne peuvent pas se prendre en charge tous seuls ; ils ont ramené des
universités étrangères qui fonctionnent comme modèles pour eux, pour hisser leurs propres universités vers le
haut. On peut donner comme exemple l'équipe nationale de football ; si on a ramené une vingtaine de joueurs
de l'étranger, c'est pour hisser le niveau du football national. Pourquoi ne ferait-on pas pareil dans le domaine
de l'enseignement supérieur et l'éducation ?
Le Temps d'Algérie : Quels types de réformes peut-on suggérer pour hisser le niveau de l'enseignement ?
Abderezak Dourari : Aujourd'hui, si l'État n'investit pas beaucoup dans l'éducation, dans la formation des
enseignants, dans l'amélioration des conditions salariales et de travail des enseignants, on ne peut pas
changer la donne. Il faut aussi penser à améliorer les conditions des études de l'élève, le motiver et repenser
le manuel scolaire pour que ce manuel soit tourné vers la science, et non pas tourné vers l'idéologie. Pour
prétendre à une économie performante, il faut avoir de bons cadres, lesquels sont produits par le système
éducatif.
Et si le système éducatif est laissé à l'abandon, comme c'est le cas aujourd'hui, cela n'est pas possible. Il faut
briser ce cercle vicieux quelque part en agissant sur le corps enseignant. En premier, l'enseignant doit
recevoir une bonne formation et bénéficier d'un recyclage constant. En second, il est nécessaire qu'il y ait de
très bons salaires.
Il faut que la nation dans sa totalité décide que le développement du système éducatif et du système de santé
publique soit une priorité nationale. Un peuple mal soigné et mal éduqué ne peut construire une bonne
économie. Nous sommes obligés de donner l'argent suffisant à ces deux secteurs, faire jouir ses
professionnels d'un bon statut social, de bonnes conditions de travail et exceller dans la formation en faisant
appel à la coopération internationale.
Le Temps d'Algérie : Et pour ce qui est des programmes ?
Abderezak Dourari : La surcharge des programmes -et on en parle depuis des années- est un problème à
prendre en considération. Il y a surcharge des programmes parce qu'il y a une confusion entre les nécessités
idéologiques et les nécessités du savoir.
Quand on regarde la loi d'orientation scolaire de 2008, on est ahuri de voir que, finalement, les missions de
l'école algérienne sont essentiellement idéologiques et très peu scientifiques. Il est nécessaire de restructurer
les missions de l'école autour de la science et du savoir scientifique parce que c'est ça qui fait la concurrence
entre les nations, ce ne sont pas les idéologies, ni l'affirmation des identités.
Dans les manuels et les programmes de formation, il faut réserver plus de 90% de l'espace aux matières de la
science et de la technologie ainsi qu'aux humanismes. Si le manuel scolaire est maintenu dans sa forme
actuelle, c'est-à-dire centré sur les questions idéologiques, et non pas sur les questions scientifiques, il est
inintéressant.
Si on prend l'exemple du cours de langue arabe, on voit qu'elle est enseignée de la même manière qu’au 8 e
et 9 e siècle de l'ère chrétienne, et l'on s'étonne qu'elle ne soit pas mieux maîtrisée que la langue anglaise ou
la langue française, alors qu'on lui consacre un volume extrêmement important.
Cela, parce que la méthode n'est pas bonne, les moyens ne sont pas bons, les contenus ne sont pas bons.
Mais on continue quand même à enseigner la langue arabe comme il y a douze siècles, avec des références
au religieux qui sont très importantes. Au contraire, l'enseignement du français et de l'anglais ne fait pas
référence au religieux. Il y a des références à la technologie, à l'informatique, aux sciences, et c'est qui rend
leur enseignement plus attrayant dans leur contenu que le contenu des programmes d'enseignement de
l'arabe.
Le Temps d'Algérie : Vous parliez aussi de motivations et d'intéressement par de meilleurs salaires ?
Abderezak Dourari : La motivation est primordiale. Si l'enseignant n'est pas motivé, il n'y a pas de raison
pour qu'il travaille. D'où la nécessité d'un statut social et d'un salaire dignes. On ne peut pas tolérer que des
PES soient payés en fin de carrière à 35 000 DA, tout comme on ne peut admettre que des professeurs
d'université soient payés à moins de 700 euros.
L'élève aussi doit être motivé. Il faut qu'il intègre le fait que l'école est un ascenseur social. Notre génération
savait que si on faisait de bonnes études, on pouvait changer de statut social. Chez nous, depuis la fin des
années 1980, l'école n'est plus cet ascenseur social. C'est plutôt le lieu où l'on perd ses illusions. En
sociologie de l'éducation, le principe est admis que l'effort doit être récompensé et que les sacrifices doivent
être au moins équivalents aux gains futurs.
Mais là, quand le système forme des chômeurs, à quoi bon faire des études ? Cette réalité fait que l'élève ne
soit nullement motivé ; l'ascenseur social qu'est l'école ne fonctionne plus, donc les gens ont un désintérêt
total à l'apprentissage. Finalement, qui réussit dans notre société ? Je vous laisse le soin de répondre.

Par : A. L.
Source 1 : Temps d’Algérie, édition du 21-06-2010
Source 2 : http://www.facebook.com/Lynn-Bouchachi#!/nbouchachi?ref=ts

Caricatures liées au sujet : http://picasaweb.google.com/115249504733834370526/CaricaturesEnseignement#