Le Portique

Revue de philosophie et de sciences humaines
2 | 1998
Freud et la philosophie

Freud, l’Anthropologie et les sociétés
matrilinéaires

Richard Lioger

Éditeur
Association "Les Amis du Portique"

Édition électronique Édition imprimée
URL : http://leportique.revues.org/338 Date de publication : 1 septembre 1998
ISSN : 1777-5280 ISSN : 1283-8594

Référence électronique
Richard Lioger, « Freud, l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires », Le Portique [En ligne], 2 | 1998,
mis en ligne le 15 mars 2005, consulté le 30 septembre 2016. URL : http://leportique.revues.org/338

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et de sa position de « père fondateur ». Le point de vue de Freud n’est pas simplement un point de vue qui vise à résoudre la question des origines (de la Le Portique. 1933). pourtant abondante à son époque 10. Freud. Jusqu’en 1938. Il subit sans doute la double influence de sa culture d’origine. ceci à partir d’arguments tirés de l’expérience matrilinéaire de la société trobriandaise (Malinowski. 4 Quelques années plus tard. 5 Les critiques qui visent Freud ne mettent pas toujours en évidence le cœur de la position freudienne. date de la rédaction de ses « remarques préliminaires II » à Londres. l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires Richard Lioger 1 Si être anthropologue 1. l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires 1 Freud. 2 | 2005 . qui. notamment vis-à-vis de la structuration de la personnalité de l’enfant 9. Freud reste imperméable à l’ensemble de la littérature ethnologique (du moins non-évolutionniste). qu’il rappelle d’ailleurs lui-même au cours de ses remarques préliminaires. on ne peut dénier à Freud sa qualité d’anthropologue . et sont peu utilisées dans l’anthropologie depuis le milieu de ce siècle 6. Deleuze et Guattari critiquèrent aussi les positions freudiennes dans L’Anti-Œdipe 8. à savoir son inconnaissance de l’anthropologie. et du rôle que les sociétés matrilinéaires pouvaient jouer dans le renversement de certaines de ses perspectives concernant l’inceste. Herbert Marcuse qualifiait de « patricentriste » la position freudienne. en ethnologie. dans Éros et civilisation. 1932. fondateur de l’ethnologie de terrain. au moins trois de ses œuvres en attestent 3. 3 On peut remarquer que les objections faites aux théories ethnologiques de Freud 7 se fondent souvent sur des exemples de sociétés matrilinéaires. furent « l’objet type ». à l’intérieur du vaste domaine de la parenté. lieu lancée par Bronislaw Malinowski. c’est prétendre faire une théorie anthropologique. on est obligé de constater que les théories freudiennes n’ont pas franchi le cap de paradigme 5. au sens que Lévi-Strauss donnait à ce terme 2. qui refusa vigoureusement le caractère invariant de l’inceste vu depuis le mythe d’Œdipe. 2 Si être anthropologue c’est se relier et entrer en débat avec la communauté des professionnels désignés par ce terme 4.

c’est surtout l’institution familiale qui semble à Freud (comme à Marx). ayant eu lieu au cours de l’histoire primitive de la famille humaine (!). à savoir que les phénomènes religieux ne sont accessibles à notre compréhension que d’après le modèle des symptômes névrotiques bien connus de l’individu. et si l’œuvre de ce premier ne possède pas le caractère « messianique » de l’auteur du Manifeste du Parti Communiste. Outre que ce rabattement constant chez Freud. qu’on peut se demander. il n’en partage pas moins la même analyse de « l’alliance objective » des positions religieuses et familiales. je n’ai pas douté de ma thèse. restant dans une dualité d’où est exclue toute sorte de « tiercéïté » qui pourrait introduire un dialogue avec la psychanalyse contemporaine 17. n’hésite pas. et n’évoluera guère jusqu’aux années 1970. si l’on excepte les positions lacaniennes dont nous avons par ailleurs souligné l’écart avec l’ethnologie structuraliste 14. p. son successeur à la chaire d’Anthropologie du Collège de France. à pousser assez (plus ?) loin la théorie structuraliste et à proposer ni plus ni moins qu’un examen du « Socle dur de la domination masculine » 16. nous semblent être celles qui sont défendues par Gézà Roheim et Georges Devereux (filière hongroise née du travail commun avec Sandor Ferenczi). et T. à juste titre. la voie la plus radicale qui s’opposa aux théories freudiennes fut certainement celle de Claude Lévi-Strauss 15.). au sein même de la psychanalyse. 1986 : 137). un des lieux d’aliénation . se développer un courant critique des positions freudiennes. pour voir comment celui-ci représente une proposition inacceptable pour les ethnologues. Cette position est en partie déterminée par l’état des forces institutionnelles en présence au XIX e siècle. depuis longtemps oubliés. qu’ils doivent leur caractère contraignant à cette origine même et donc qu’ils agissent sur les êtres humains en vertu de leur contenu de vérité historique » (Freud. sur les comportements collectifs est inadmissible théoriquement. est surtout que Freud défend des positions anti-relativistes. en tant que retour de processus importants. et pour comprendre ce qui oppose Freud et les ethnologues. qui tentèrent une conciliation de l’ethnologie et de la psychanalyse. Freud. sa position se comprend aussi comme une critique plus vaste. et dont le seul tort est d’être resté isolées du reste de la recherche de ces deux pôles (ethnologie et psychanalyse) qui se constituaient. pour contester le patricentrisme et cet évolutionnisme. 49). avec la religion. dans un livre récent intitulé Masculin Féminin. rabattu pour l’occasion sur le fétichisme individuel (Freud. il semble bien qu’il faille remonter au mythe fondateur freudien que constitue Le Meurtre du Père. et scientistes. et T. 7 On a pu voir très rapidement. s’il ne fit pas encore plus de mal à la cause qu’il semblait défendre 13. 9 À l’issue de toute cette histoire. 2 | 2005 . Mais la chose la plus intéressante pour notre débat. en durcissant leurs positions respectives tout au cours du XXe siècle. qui est en fait une position scientiste et antireligieuse 11 : « Depuis cette époque (1912 rédaction de T. Le Portique. que l’on peut d’ailleurs voir reprises par de nombreux critiques de l’ethnologie encore à l’heure actuelle 12. Françoise Héritier. 8 Du côté de l’ethnologie. d’une problématique individuelle – « idiosyncrasique » –. Mais ce courant renversa si souvent les valeurs – utilisant en les sortant de leur contexte des observations ethnologiques –.. Les positions les plus intéressantes dans le courant postfreudien. l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires 2 famille). 6 Le mythe œdipien est mis en place comme mythe religieux relevant de l’établissement du totémisme. T. développée dans Totem et tabou puis reprise dans L’Homme Moïse.

l’interdit incestueux reste un élément essentiel de l’apport incontestable de la clinique freudienne à l’Anthropologie. et ne semble pas reprendre cette thèse (sinon comment comprendre la théorie du Meurtre du Père ?). puisque l’Œdipe enlevé. à savoir : le désir de l’enfant de supprimer son père pour accéder à sa place dans le lit de sa mère. par l’invention de sa théorie. l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires 3 10 Ce qui fut entendu par Freud au moment de son invention 18 de la psychanalyse. fut ramené. C’est pour cela que l’on inventa l’oncle utérin 22 . On trouve dans cette histoire. du P. à une mythologie plus fondatrice : celle dite du Meurtre du Père (de la horde primitive). ne dit rien à ce sujet. état incestueux primitif. par la fondation d’une loi (celle du père « totémisé » par les fils après le repas cannibale). Mythe dont l’Œdipe était déjà une illustration. pourtant bien connus depuis plusieurs décennies. lui. ce mythe n’est pas le plus adéquat pour fournir une trame incontestable (à cette commune humanité). Le meurtre du père est donc une scène imaginée par Freud. Le mythe du Meurtre du Père devenant le pivot de la théorie freudienne. il mérite encore une discussion et le prétexte des sociétés matrilinéaires est une manière d’opposer à Freud la « clinique » ethnologique. pour autant que. que d’un invariant anthropologique. dans un geste sensé fonder « l’humanité ». c’est-à-dire notre travail de terrain concernant cette question de la structuration de l’interdit incestueux. de « l’exercice de la sexualité ». 11 Ce mythe collectif du M. suivant la méthode structuraliste. étaient persuadés que les sociétés matrilinéaires représentaient un stade de l’évolution plus ancien que les sociétés patrilinéaires. ce qui ne manque pas de nous interroger sur l’intention de Freud. correspond en fait à l’expulsion d’un fantasme individuel patricentriste. peut même servir à démontrer toute la sagesse 20 de sociétés qui séparent assez radicalement « l’exercice de la parenté ». lui.. comme Mac Lennan. Il semble négliger ces faits. et sera étonné d’entendre que ce mythe est toujours enseigné aujourd’hui – même s’il fonctionne comme un mythe opératoire dans la clinique actuelle. notamment la clinique lacanienne qui nous en paraissait pourtant la plus éloignée –. mais trop contingentée d’un point de vue culturel pour valoir vraiment comme mythe fondateur de l’humanité. Freud. à l’utérus. qui « tient » bien. oblatif au sens chrétien 19). de rendre compte. 15 Les évolutionnistes. qu’il place au moment du passage de la nature à la culture. 14 Le pouvoir sur le lignage est chose trop sérieuse pour être laissé à un homme qui en même temps est l’amant de la mère. 12 Il nous semble. nous soyons les uns et les autres amenés à rechercher des invariants dans le fonctionnement de l’inconscient humain. uniquement des sociétés patrilinéaires 23. Le Portique. l’ensemble des ingrédients célèbres de l’ethnologie évolutionniste du XIXe siècle : Meurtre-sacrifice rituel (sous le forme exemplaire du parricide). collectivement partagé dans nos sociétés occidentales. comme le disait Françoise Héritier 21. En cela. Le fait de brandir les exemples matrilinéaires. Freud. qui en est le gardien. totémisme (forme primaire de religiosité) et Tabou (forme paroxystique de l’interdit). 13 L’utilisation du mythe du Meurtre du Père relève plus du renforcement d’un patricentrisme violent (sacrificiel au sens de René Girard. mais pas l’utilisateur. 2 | 2005 . Nous dirions même qu’il continue à faire barrage entre nos deux disciplines. mais d’une autre manière que le père. tout ethnologue y voit la trace de l’influence des évolutionnistes. exposée dans Totem et tabou. via la tragédie grecque de l’Œdipe de Sophocle.

comme on peut le faire remarquer dans la phrase de Freud citée plus haut. ont une approche empathique du phénomène religieux. c’est qu’être élevé dans le giron d’une société. chaque grand ancêtre y est allé. Œdipe perd son ontologie. Devereux. 20 De Malinowski à Lévi-Strauss. mais que cette position est en partie exagérée (induite). 22 On peut remarquer au passage que ce qui fait notamment la différence dans entre ces chercheurs et Freud. ce que ne veut (ou ne peut ?) pas entendre Freud. à partir notamment de sa clinique (faisant disparaître jusqu’à l’existence du paradigme de culture). ce qui est loin d’être le cas pour Freud qui restera toujours un athée convaincu. cette position rejoint un point de vue encore plus intolérable. Les positions freudiennes orthodoxes étant évidemment positivistes. en fait. comme K. Freud. l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires 4 16 La théorie du Meurtre du Père tient essentiellement à ce qu’elle identifie « criminellement » (dans un moment fondateur). Mais depuis l’ère soixante-huitarde du freudo-marxisme (et peut-être à cause d’elle). 23 Dès T. à une possible communauté de vues sur les phénomènes religieux entre ethnologues et psychanalystes . Au-delà. et ne peut considérer les phénomènes religieux comme de Le Portique. puisque ce serait alors la psychanalyse qui construirait l’anthropologie. Jung. que du point de vue de la clinique elle-même (là où le mythe individuel re-prend le relais du mythe collectif 24). des sociétés exotiques à des comportements infantiles et névrotiques (Freud. qui est faite d’une proximité très grande vis-à-vis de son objet (sauf. Les raisons en sont multiples et il est vrai que la pensée de Karl Gustav Jung fut plus en vogue en ethnologie. c’est que ceux-ci. ou de ce qu’il fallait en combattre résolument 25. dans la mesure où celui-ci correspond « structurellement » à son Œdipe. à abolir l’ethnologie elle-même. 19 À l’aboutissement de cette discussion. 2 | 2005 . se dresse l’incompréhension de Freud à toute la démarche ethnologique. dans le structuralisme lévistraussien). et donc philosophique. où le détenteur de l’autorité sur le lignage partage avec vous le même interdit incestueux. 1965 : 191). On pourrait sans doute expliquer structurellement le fait que Freud tienne encore tant à la fin de sa vie (après vingt ans et une abondante littérature ethnologique en la matière) à son Meurtre du Père. et t. du relativisme culturel et du positivisme. et dont se réclame aujourd’hui Tobie Nathan –. par une manière de structurer son éducation et par une théorie qui présente celle-ci comme le passage obligé de la structuration moïque (parce que patricentrée). car elle correspondait. « tient » son Œdipe : si l’on enlève le Meurtre du Père. le passage de la nature à la culture et présente une autre théorie que celle de l’Œdipe. en passant par Roger Bastide et même Georges Devereux. on ne trouve plus guère que des utilisations limitées du freudisme en ethnologie 26. communauté de vues qui fut mise en application notamment chez Mircea Eliade et Gilbert Durand. est une situation qui engage une sérieuse remise en cause de la théorie de l’Œdipe. de ce qu’il fallait en retirer. G. de son interprétation de la psychanalyse. plus ou moins. tant d’un point de vue du mythe collectif. 17 Pourtant. avec ses notions d’archétype et d’inconscient collectif. le freudisme n’est plus un sujet de discussion en ethnologie : peut-être devient-il alors intéressant ! 21 Mise à part l’ethnopsychiatrie – appelée ethnopsychanalyse par son fondateur G. il est vrai. 18 Ce qui ne veut pas dire que l’agressivité de l’enfant à l’égard de son père ne soit pas réelle dans nos sociétés patricentrées. l’existence même de l’ethnologie ne supporte pas une telle position qui aboutit. on peut sans doute situer la question au sein du problème plus général. celui qui concerne l’assimilation chez Freud..

est un texte inutile puisqu’il gêne la convergence de la psychanalyse avec l’ethnologie. chez cet auteur. Ce n’est certes pas le cas de toute l’ethnologie. pourrait relever. Freud. forme. Méditations pascaliennes. et qui pourtant ne se réfèrent pas totalement aux théories qui ont cours dans la pratique analytique d’aujourd’hui 28. est celle de savoir comment passer d’une pratique analytique de recueil de « mythes individuels ». dans l’édition récente de la NRF (1986). Ce que ces ethnologues rencontrent sur leurs cliniques (le terrain). 25 Une des questions en filigrane du rapport entre la psychanalyse et les autres sciences sociales que l’on pourrait poser. Lévi-Strauss a bien essayé de proposer une réponse. on peut dire que Freud empêche déjà bon nombre d’ethnologues. et c’est. d’une réponse épistémologique. voire celle élaborée plus tard par Lacan. si notre démonstration est probante. Il convient donc de se poser l’intérêt de sa survie sous sa forme élaborée par Freud. J. on constate une position centrée exclusivement autour de la question du père. plutôt séduits au départ par les théories qu’il développe à partir de sa clinique. en leur donnant une définition toute personnelle. l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires 5 simples manifestations névrotiques (Freud. qui seule intéresse l’anthropologie structurale (Lévi-Strauss. auquel tiennent tant (et on peut comprendre pourquoi 29 de manière endogène) les psychanalystes. faite par Marie Moscovici. 1965 : 65). Cette question. il revient à la théorie de Freud d’engager cette incompatibilité de la théorie psychanalytique avec la pratique et les théories ethnologiques. à commencer par l’introduction à L’Homme Moïse. mais on peut aussi y souligner l’importance de l’ethnologie océanienne. Lévi- Strauss et Pierre Clastres pour ne citer que les plus célèbres. 26 Si l’on prend la suite des ouvrages que Freud consacre à répondre à la question des origines sociales de la culture. mais en négligeant le caractère fonctionnel des mythes individuels qui devaient « s’écraser » sous le poids de la structure du mythe collectif. Il n’est qu’à lire le dernier ouvrage de Pierre Bourdieu. Deux de ces continents sont des lieux de prédilection de sociétés à parenté matrilinéaire et il n’est donc pas étonnant de voir que ce seront les ethnologues de ces sociétés là qui critiqueront le plus les théories freudiennes. du point de vue des ethnologues de terrain 27 ? 24 Malgré ce constat. on peut voir que. entre autres. avec Bastide. largement atténuée 30. en partie. Le Portique. Godelier et Lemmonier aujourd’hui . C. il est vrai. motiva une telle démarche : une absence quasi totale de théorie du sujet. de le suivre. qui sont autant d’ethnologues influencés par la psychanalyse. Celui-ci utilise notamment la notion de retour de refoulé. s’oppose trop résolument à tout ce que dit Freud en la matière. que nous traduisons pour notre part dans la question des sociétés patrilinéaires. Par ailleurs on sait en France l’importance de l’ethnologie africaniste. 1974). et bien sûr de l’ethnologie sud-américaine. avec la figure tutélaire de Marcel Griaule et celle actuelle de Françoise Héritier. aux mythes collectifs – qui intéressent par exemple l’ethnologie –. Favret-Saada. c’est-à-dire Totem et tabou. On sait ce qui. surtout dans leur volonté d’imposer un « modèle œdipien unique ». C’est peu dire que Freud fut préoccupé par cette question du père : tous les commentateurs de son œuvre aujourd’hui abondent dans ce sens. Comment alors envisager des rapports avec cette théorie empreinte de scientisme. pour s’en convaincre. puis L’Homme Moïse et le monothéisme. On pourrait aussi citer Maurice Godelier. des concepts isolés pénètrent les théories ethnologiques et sociologiques. Au-delà de ces aspects. ou d’inconscient. ou plus récemment encore Giordanna Charruty. qui n’est pas mince. avec Leenhardt. Dressant une barrière de ce type. On pourra alors convenir. que le mythe collectif du Meurtre du Père. 2 | 2005 . ce qui va marquer la limite de l’influence du structuralisme dans cette discipline. comme pour d’autres concepts issus d’autres disciplines.

l’altérité en anthropologie n’a de sens que si elle renvoie à ce que la psychanalyse appelle le sujet (un sujet occidental) et à ce que l’anthropologie de l’époque appelle l’homme moderne. celui engagé après la première guerre mondiale et portant sur l’idée de progrès et de modernité 32. il faut qu’il y ait un homme sauvage. Le Portique. en son temps. et ayant un but thérapeutique (et partant d’un expérience de thérapie de l’homme occidental). bien sûr. qui. 30 Comme on peut s’en douter. Quelque chose qui dirait résolument à Freud et de là à notre civilisation. ceci au nom de faits qui fournissent autant de contre-exemples venant des sociétés matrilinéaires trobriandaises. D’un coté. sous sa forme occidentale. et vice- versa. dans les sociétés matrilinéaires. La querelle qui opposa Freud (et Jones) et Malinowski à son sujet. ni histoire. nous serions finalement d’accord avec la critique que Gilles Deleuze et Félix Guattari faisaient à ce livre. où l’on peut dire que l’ethnologie fut fondée en tant que telle. une discipline s’occupant de l’individu. pour s’en convaincre. les protagonistes : celle justement d’avoir à dire une Loi Universelle et en filigrane la croyance en la nécessité de celle-ci. sous une autre forme. nous pourrions nous demander s’il n’y a pas. 28 Il faudrait. pour voir que Deleuze et Guattari. l’ethnologie se présente comme la science même de l’Autre. Positions qui se partagent la même caractéristique : celle d’être toutes deux à la fois improbables et structurellement nécessaires l’une à l’autre. en partie. 1972 : 201). et révèle en filigrane les enjeux de deux sciences en train de se constituer. 2 | 2005 . jusqu’à ce qu’il acquiert une relative proximité. Cet Autre dont personne ne voulait parce qu’il n’avait ni écriture. plus général en Occident. plus les consciences individuelles que la science (ou tout autre chose qu’on pourrait mettre à cette place-là. comme Dieu ou l’essence). que nous ne sommes pas un modèle unique. l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires 6 27 Partant de cette constatation. Ce qui se joue dans ce débat (mais y a-t- il eu débat ?) est une question qui dépasse. sembla asséner le coup le plus redoutable aux théories néo-freudiennes qui maintenaient contre vents et marées la prédominance d’un modèle œdipien universel. Un des ouvrages les plus significatifs à cet égard reste L’Œdipe africain. 31 Mais c’est pourtant de cette improbable position (homme moderne/sujet occidental en face de l’homme de la tradition 33) que partent nos disciplines et que se comprend cette querelle Malinowski-Freud : pour Malinowski l’interdit incestueux n’a pas le caractère universel que lui prête Freud et surtout pas. dans leur critique. croyance qui interroge. la forme œdipienne pour dire vite. quelque chose qui nous empêcherait de « penser en rond ». fondamentalement. ne peut se comprendre que dans un débat. ni psychologie (il était et est resté un grand enfant !). vu à travers son fonctionnement psychique. Freud. Le changement progressif de perspective vis-à-vis de cet Autre. nous y retrouvons la fameuse structure œdipienne (Deleuze-Guattari. Loffler) pour opposer au freudisme des arguments d’autorité ethnologique incontestable. Mais. Depuis le XIXe siècle. Evans-Prichard. c’est-à-dire entre nous (soi ?). à savoir que. une discipline s’occupant de l’homme dans son fonctionnement collectif. 29 Il faudrait partir de la querelle la plus célèbre du début de ce siècle. relire L’Anti-Œdipe. D’un autre coté. Pour qu’il y ait un homme moderne. par exemple. jusque dans ses évolutions lacaniennes. porte sur la permanence de cet interdit. celle qui opposa Freud et Malinowski au sujet de la permanence de l’interdit incestueux. à condition que cet homme ait une caractéristique essentielle : celle d’être autre (c’est-à-dire justement non-occidental). puisent essentiellement chez les ethnologues des sociétés matrilinéaires (Leach. notamment visibles dans la théorie de la femme barrée 31.

Que cette théorie rende bien compte de fantasmes contemporains (et en premier de ceux de Freud) est probable. d’autant que ce travail se révèle être justement ce. Le totémisme pris pour ce qu’il est. dans Taboo and the Perils of the Soul – thèses qui sont reprises en partie dans le Rameau d’or (Frazer. Le chapitre 4. 1965) font référence au travail de Frazer et l’on ne peut guère mentionner que quelques autres auteurs qui sont cités une ou deux fois. qui fut critiquée très tôt par les anthropologues américains. 2 | 2005 . et l’on peut dire que Freud se contente de croire en ce que croient les anthropologues.. en substance. 1962 : 22). » (Tylor. Plus de 50 % des notes de bas de pages dans l’article Le Tabou et l’Ambivalence des sentiments (Freud. mais alors pourquoi évoquer aussi pernicieusement le matériau ethnologique et réduire. l’illusion totémique relève.le totémisme. dont l’œuvre de Frazer fait déjà abondamment usage. on se rend compte qu’elles sont essentiellement puisées dans l’œuvre du père de l’évolutionnisme. alors que Frazer est mentionné plus de vingt fois sur les quarante notes de l’article 35. des femmes et de la terre –. d’une construction totale de la part de Mac Lennan. qui s’intitule : Le Retour infantile du totémisme.. par la démonstration du caractère infantile des religions. Le Portique. l’idée qui permit. Freud aurait traduit en terme œdipien ce meurtre rituel et l’aurait arrangé astucieusement avec l’explication du tabou. ou presque. suivant C. par son successeur. à savoir : l’évolutionnisme 34. peut-être. l’anthropologue Tylor dit. où il développe l’idée du meurtre du père de la horde. étant donné que son état entretient une correspondance sacrée avec l’état général de son royaume 36. à Freud de construire son mythe du Meurtre du Père. contre quoi toute la pensée de l’ethnologie de l’après-guerre se dresse. L’idée de Mac Lennan qui semble avoir séduit Freud. 1899 : 144). mais en le reliant différemment au meurtre 37. à savoir un sous-produit de la religion du droit. est à cet égard édifiant. car il reprend encore la typologie de Frazer et Mac Lennan. Sir James Frazer (Freud 1965 : 64-65) et notamment. De sorte que nous avons une théorie freudienne constituée à partir de matériaux de troisième main (que penserait-on de l’analyse d’un cas clinique fait à partir de ce degré d’éloignement ?). Lévi-Strauss : « . qui rédigeaient eux-mêmes des théories à partir d’observations de deuxième main. c’est le fétichisme plus l’exogamie (interdit de l’inceste) et la filiation matrilinéaire » (Lévi-Strauss. l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires 7 32 Les incursions de Freud dans le monde déjà constitué de l’ethnologie avec Totem et tabou ne font donc que renforcer l’irritation de la jeune profession ethnologique. dont on peut remarquer qu’il est assez proche de l’explication que donne Frazer du mythe du Meurtre Rituel du « Roi du Bois Némi ». 34 Le mythe du Meurtre du Père doit aussi s’interpréter comme le souci de Freud de régler son compte au sentiment religieux qui constitue pour lui l’utilisation adulte d’un sentiment infantile pour le père. en fait. comme Lowie en 1916 et même Kroeber. Si l’on se penche sur les références de Freud en matière d’ethnologie. car il ne doit être ni malade ni vieux. 36 Dès 1899. et sorti de l’immense contexte de la religion primitive. Selon ce dernier mythe. le roi doit être mis à mort dans la pleine force de l’âge. au sujet du totémisme : « Ce contre quoi je n’hésite pas à protester est la manière dont on a mis les totems à la base de la religion. 1984 : 8-10-17) sur le tabou des hommes. est que. Freud. s’est vu attribuer une importance hors de proportion avec son rôle théologique véritable. des individus au rang de « grands enfants » ? 35 Comme l’a montré Lévi-Strauss plus tard (1962). 33 On trouve dans la lecture de ce texte de Frazer.

l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires 8 37 Freud ignorait-il un texte publié plus de dix ans avant Totem et tabou ? Pourquoi a-t-il choisi uniquement ses références chez Mac Lennan et Frazer ? 38 Dans la perspective scientiste de Freud. puisque le conflit avec l’autorité (phallique ?) ne correspond à aucun moment à un conflit avec celui qui posséderait sexuellement (réellement) la mère (si tant est que le terme possession puisse. mais là encore. l’oncle est le double parfait d’ego : son meurtre ne permettrait pas d’accéder à la mère. Héritier ?). 42 Le meurtre de l’oncle ne permettrait pas au fils d’accéder aux femmes. au point. c’est du point de vue éventuellement de l’autorité (phallique). à savoir celui de la mère (alors que le lignage du père géniteur n’a généralement que peu d’importance). 2 | 2005 . qu’on lui accorde une certaine réalité. qui seul importe. qui est considéré. et assurer vis-à-vis de leurs enfants le rôle d’autorité. Au moment où le savoir ethnologique ne semble plus pouvoir naître uniquement Le Portique. beaucoup moins stable dans sa fonction de « signifiant père ». il n’existe aucune réalité qui fonderait à un moment donné la possession sexuelle de la mère (d’ego) par l’oncle utérin. d’autant qu’il trahit une position elle- même insupportable. s’adapter à ce qui n’est qu’une « location » de la mère). dont on s’accorde vite pour dire qu’elle est suggestive et très peu réelle. à savoir celle de l’ethnologie de laboratoire. On peut même dire que ce conflit existe encore moins avec son père géniteur. et ainsi devra marier ses sœurs. que technique. peut être considérée comme le nouage sexuel de la théorie. et qu’il résonne assez bien chez chacun d’entre nous. On peut y voir une certaine « sagesse » de ces sociétés qui ne confondent pas – ou en tout cas qui séparent –. dans ce cas. lui. mais certainement pas au niveau réel de la possession de la mère. partage avec son oncle. 40 Le jeune garçon (ego). comme membre du lignage. un compagnon de jeu. 39 La rencontre chez Freud de l’idée de l’agressivité. qui n’est qu’une « pièce rapportée » – comme on le disait naguère des femmes dans les sociétés paysannes européennes –. Au contraire. il deviendra peut-être le chef du lignage. qu’il ressentit lui-même. point de vue qui devient impossible au moment où l’ethnologie de terrain se constitue au début du XXe siècle 39. comme « le jeune Marx » (dirait Althusser). et qu’il vit chez ses patients à l’égard du Père. 41 Le modèle œdipien est ici en échec. la puissance sexuelle de l’autorité phallique (mais cette autorité est-elle encore phallique ?). L’interdit est même généralement beaucoup plus fort vis-à-vis des propres sœurs d’ego (qu’il ne devra toucher sous aucun prétexte) car à la mort de l’oncle. même et surtout parce qu’esthétiquement le mythe. le même interdit quant aux rapports sexuels avec sa mère. sans doute. il suffirait de parler du mode de structuration des rapports sexuels dans les sociétés matrilinéaires pour se rendre compte de la difficulté d’adapter un tel modèle. que l’enfant. Je ne me prononcerais pas sur son efficacité symbolique (participe-t-il au Socle dur décrit par F. cela est sans doute la partie la moins acceptable de son travail. représentant de l’autorité du lignage (substitut de la fonction du père). les relations entre eux relèvent de la plus stricte observance d’un interdit incestueux. dans les sociétés matrilinéaires. Freud. on doit le dire. tant du point de vue éthique. se révèle être d’un évolutionnisme indécrottable est une évidence . 43 Dire que Freud. Structurellement. « a de l’allure ». S’il se trouve en conflit avec lui. à moins que l’on imagine un oncle « Père (!) de horde 38 » puisque si l’on peut attester que le modèle du Meurtre du Père repose au moins sur la réalité de la possession sexuelle de la mère.

Payot. Sociologie des maladies mentales. produite par des occidentaux sûrs de leur supériorité. Gallimard. PUF. 1997. l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires 9 d’une position ethnocentrique. 474 p. les autres cultures à des états du développement infantile inférieur. Paris. Une société sans père ni mari. BOURDIEU P. CANTO-SPERBER M. 1974. ce qui constitue leur caractère irréductible est donc déjà une position de principe. 239 p. Œdipe et Job dans les religions ouest-africaines (1959). DURKHEIM E. Paris. PUF. La Société contre l’état. ELIADE Mircea. 1982. 2 | 2005 . 1965. Paris. Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale. 314 p. Ethnopsychanalyse complémentariste. Les deux positions se renvoient dos à dos. Flammarion. comme le montre. dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils ont tous les deux à voir avec une question de territoire. Paris. DEVEREUX G. Images et symboles. Laffont. 1980. Totem et tabou. Paris. La querelle prend toute son intensité par la dévalorisation même de cette position. Paris. 1987. Paris. Flammarion. FRAZER J. BASTIDE R. Freud. rééd. par ailleurs. (sous la direction). dévalorise aussi sûrement le travail de Freud que sa réponse à l’objet de la querelle elle-même : celui de la permanence de l’interdit incestueux. qui se fonde dans deux actes fondateurs. et assimilant – comme le fait Freud –. DELEUZE GUATTARI. il devient impensable de théoriser la psychanalyse sans être « soi-même » passé par l’expérience du divan. Les Formes élémentaires de la vie religieuse. 45 La constitution d’une situation institutionnelle tient autant aux perspectives théoriques adoptées. 44 Cette mystique du terrain. Le Portique. Minuit. Gallimard. 1997. tomes 1 à 4. De l’angoisse à la méthode. le travail de Roussillon exposé dans un livre consacré à l’histoire de la psychanalyse Du baquet de Mesmer au baquet de Freud. Minuit. Seuil. 186 p... 1965. CLASTRES Pierre. Le Rameau d’or. FORTES M. 648 p.. Paris. Paris. 1984.. Méditations pascaliennes. BIBLIOGRAPHIE AUGE M. 1974. G. CAI H. qui se constitue à cette époque. Paris. FREUD Sigmund. Flammarion. PUF.. Paris. 1972. Génie du paganisme.. DEVEREUX G. S’il devient à cette époque impossible de produire de l’ethnologie sans être allé « soi-même » sur le terrain recueillir les données que l’on va ensuite théoriser. 1968. qui peut se résumer ainsi : il est impossible de produire un savoir ethnologique si l’on a pas été soi-même sur le terrain. de la même manière. elle-même discutable par ailleurs. 1952.. Mame. 326 p. Paris.. et cela n’invalide pas leur énoncé.. 1972. Paris. Paris. L’Anti-Œdipe. qu’à des situations concrètes d’observation dans lesquelles celles-ci sont produites.

292 p. KUHN T. Strasbourg... Les Deux Sœurs et leur Mère.-P. LAPLANTINE F. Odile Jacob.. Sacrifice de la sexualité. Paris. La Structure des révolutions scientifiques.. et E. GODELIER M. 1994. HÉRITIER F. LÉVI-STRAUSS C. Paris. RESWEBER J. 1986. MALINOWSKI B. L’Harmattan. « Une société matrilinéaire. Strasbourg.. 1972. 1996. 1993. London. 1987. JACQUES-JOUVENOT D. 558 p. Paris.. Anthropos. LÉVI-STRAUSS C. Paris. Structures élémentaires de la parenté. PUL. (1932) 1970. Payot.. Paris. Paris. Les Portes du rêve... Arcanes. Paris.. La Loi de l’échange au principe de la culture. Paris. Paris. 1983. Remarks on Totemism.-C. Revue : Le Portique n° 1. Paris. Arcanes. Grasset. 1992. Les Empêcheurs de Penser en Rond. à paraître en 1998. Petit reflexion sur le culte des dieux faitiches.. Meurtre du Père.. l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires 10 FREUD S.. Payot. les Senufo Fodonon » in Les Cahiers du GRIF. Paris. Ni père ni mère critique de la parenté : le cas makhuwa. L’Harmattan. Anthropologie structurale. 231 p. HÉRITIER F. La Société archaïque (1877). Vol I. Paris. Payot. Journal of the Royal Anthropological Institute. Nathan. 452 p. ORTIGUES M. NATHAN T. (cité par Lévi-Strauss. LIOGER R. Paris. L’Esprit du don. ROUSSILLON R. 1992... 1981. 1982. ROHEIM C. L’Influence qui guérit. Odile Jacob. GEFFRAY C. Seuil. Plon. Du baquet de Mesmer au « baquet » de Freud. Le Transfert. Le Portique. 1997. 1974. ROHEIM C... LATOUR B.. 1985. Les Dynamiques de l’évolution culturelle.. 1973. 2 | 2005 .. La découverte. Gallimard. Paris. Cêtres. 1962). Du paysan à l’industriel. Paris. Freud. SINDZINGRE N. Œdipe africain. B. 1997. (sous la direction). « Symbolisme de l’inceste et de sa prohibition » in La Fonction symbolique. Choix du successeur et transmission patrimoniale. 1996. Le Totémisme aujourd’hui. 1984-1985 (p. BRFL.. PUF.. Strasbourg. Paris. L’Homme Moïse et le monothéisme. PUE.-T. Paris. Lyon. 37 à 51). Paris. GIRARD R. 1994. Anthropologie de la maladie. LIOGER R. à paraître 1998. MORGAN Lewis.. Payot.. 1962. Mouton. TYLOR E. Dilapidation et prodigalité. Paris. GOTMAN A. LÉVI-STRAUSS C. GODBOUT J. LIOGER R. 1995. Paris. Flammarion. Sourciers et radiesthésistes ruraux. 1899.. 1986. Paris. Besançon. Le Bouc émissaire.. La Panique des dieux.

la critique de Deleuze et Guattari à l’Œdipe du point de vue de l’ethnologie. L’Homme Moïse et le Monothéisme. 6... Je tiens à remercier l’anthropologue africaniste Virginie Vinel pour son aide bibliographique. 9. la linguistique.. Au sens que Thomas Kuhn donne à ce terme dans La Structure des révolutions scientifiques. Il est sans doute dommage que l’on ait pas suivi la distinction que Lévi-Strauss propose dès Les Structures élémentaires de la parenté. et autre. On pourrait même aller plus loin et contester suivant l’anthropologue africaniste Christian Geffray le rabattement que les études de la parenté ont fait subir aux termes de père. mais un socius d’inscription où l’essentiel est de marquer et d’être marqué ». Freud. se comportent avec Totem et Tabou comme s’il s’agissait d’un texte sacré. En effet. Malaise dans la civilisation. L’ethnologie n’étant qu’une des disciplines pouvant alimenter une vision anthropologique.. Dans L’Anti-Œdipe. Définition qui est celle de la philosophie des sciences après les travaux de Canguilhem. Si. en se réclamant eux-mêmes de Meyer Fortes : « La société n’est pas d’abord un milieu d’échange où l’essentiel serait de circuler ou de faire circuler. décidément récurrent. 8. il ne lui était pas nécessaire d’étayer son propos d’autant de citations d’ethnologues. Une grande confusion règne sur l’emploi actuel des dénominations d’anthropologie et d’ethnologie. et ce pour la raison essentielle qu’il s’appuie comme nous le disons plus loin sur des travaux d’ethnologues et non des moindres (voir infra). mère. dans la psychanalyse. autre chose qu’une théorie anthropologique. et après réflexion. Malgré les dénégations que ce point de vue sur Freud suscita lors de la discussion de notre communication. en « forçant » la traduction des termes indigènes. je maintiens que Freud a bien tenté une théorie anthropologique. etc. et vise à dégager une théorie de l’homme (homo-sapiens) en utilisant les travaux des sciences humaines en général. entre ethnologue et psychanalyste garde encore aujourd’hui toute sa virulence. et aussi de la tradition anglo-saxonne. la sociologie. et me confirme dans l’idée que certains. Le faible écho des théories ethno-psychiatriques de G. 3. comme certains le prétendent a posteriori. Serres. dès son écriture. 5. Totem et tabou était dans l’esprit de Freud.. les auteurs attaquent les lois de l’échange. au point que peu de personnes font une différence entre l’une et l’autre de ces appellations. 2 | 2005 . l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires 11 NOTES 1.. Derrida. que ne se serait-il affranchi de cette littérature ethnologique qu’il connaissait par ailleurs très mal ! Le débat.. refusant de voir ce que ce texte érige. à savoir que l’anthropologie représente un point de vue comparatif sur l’homme.. au même titre que l’histoire. p. Devereux en est un exemple flagrant. Essentiellement centrées sur la question œdipienne exposée dans Totem et tabou et reprise sous une autre forme dans L’Homme Moïse.. et la circulation des femmes. 2. 4. entre ethnologie et psychanalyse. est aussi une critique qui est adressée à Lévi-Strauss. du moins pour ce qui concerne la tradition française. et Latour. 166 et 168. 7. invalidant ainsi la plupart des termes puisqu’on ne sait généralement rien de ce qu’ils recouvrent vraiment en matière d’exercice de ce que l’on peut peut-être nommer une parenté (à condition de Le Portique. Totem et tabou.

. 17. De ce point de vue. F. l’omission de Freud est encore plus grave puisque l’anthropologie s’est complètement éloignée du primat du totémisme. L’emploi du terme invention à la place de découverte. Que l’on pense par exemple à l’Anthropologie structurale. René GIRARD.. et que le modèle psychanalytique est « trifonctionnel ».-G. Jung. 18. mais plutôt d’un point de vue « fonctionnaliste ». non content d’avoir déjà fait entendre dans Les Structures élémentaires de la parenté que l’interdit incestueux n’avait pas une origine sacrificielle (Meurtre du Père). 2 | 2005 . Guy NICOLAS. cit. et de le débarrasser de toute vison consanguiniste et finalement biologiste).. Benedicte) et qui débouchèrent directement sur les prises de positions anti-psychanalytiques des mouvements féministes des années soixante. 13. l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires 12 laisser à ce terme une acception vague. suppose. Lévi-Strauss ravale la psychanalyse au rang de technique thérapeutique proche des techniques chamaniques. Le Bouc émissaire. 65) dans le Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale. d’abord dans ce pays. 12. suivant le point de vue constructiviste. rappelle la charge d’Alain Finkielkraut contre le romantisme ethnologique et le relativisme. dans le chapitre 1 concernant l’anthropologie (p. fait obstacle à la communication entre ethnologie structuraliste et psychanalyse structuraliste. note 14). mais sur une invention « heuristiquement féconde ». l’anthropologue Tylor est plus que circonspect sur le rôle que Mac Lennan fait jouer au totémisme. que la psychanalyse ne repose pas sur une nature existante que Freud aurait dévoilée (découverte).. à savoir K. 10.. 22. en fait. Freud. Patrick MENGET... HÉRITIER.. 1996.. en effet. publié aux PUF.. On peut signaler que. dès 1899. Nous pensons notamment aux positions d’inspiration culturalistes aux États-Unis qui virent le jour au milieu de ce siècle (Mead. 19. Nous pensons. Ce dernier développe une position qui est. À cette date. où je tente de faire le point sur les paradigmes de cette opposition entre ethnologie structuraliste et psychanalyse structuraliste. 20. dans une perspective tout à fait évolutionniste et scientiste. À paraître sous l’égide de la Bibliothèque de Recherche Freudienne et Lacanienne de Strasbourg in « Le séminaire de Metz 1997-1998 » une communication sur les rapports Lévi-Strauss-Lacan. où.. 21. les synthèses freudo- marxistes des années soixante-dix sont un bon réservoir de la constitution d’une vulgate ethnologique « de combat » assez absurde du point de vue stricte de ce que l’on peut réellement faire dire au matériau ethnologique. date de rédaction des remarques préliminaires à son Homme Moïse. Le Portique. Paris. 14. 1982. est le fait que le modèle anthropologique depuis Lévi- Strauss repose sur un schéma dualiste. Ce qui est aussi ce qui va l’opposer à celui qui était son dauphin désigné à cette époque. Il est curieux de voir que Freud ne mentionne pas ce débat interne à l’Anthropologie et qu’il l’ignorera jusqu’en 1936. Cela dit sans jugement moral. celle de Freud et qui donne le primat à la culture occidentale sur les cultures exotiques. 11. op. Grasset. outre le fondement ontologique ( LIOGER. p. puis en Europe. Titre d’une conférence qu’elle donna le 16 Mars 1998 au Centre Culturel Français du Grand Duché du Luxembourg. qu’un des éléments qui. où il dit ne rien retirer à ce qu’il avait dit dans Totem et tabou. Du don rituel au sacrifice suprême. L’Exercice de la parenté.. 16. comme pensée religieuse « primitive ». 15. 1982. une fois posés les principes du fonctionnement social suivant l’interprétation lévistraussienne de l’interdit incestueux..

qui. disciple de Darwin ( GODELIER ET ALI. l’oncle utérin est le frère de la mère d’ego. Il n’est pas dans notre propos d’évoquer ici le sujet mais Lacan s’en tire d’une pirouette entre la position de Freud et celle de Lévi-Strauss. où il croise les perspectives épistémologiques de la philosophie des sciences contemporaines qu’il représente. en disant qu’à partir de l’interdit de l’inceste. On peut penser que « l’hystérique » recherche des origines de l’interdit de l’inceste chez Freud. Il s’agit en fait d’un mode de fonctionnement qui supporte beaucoup d’aménagements pour justement fonctionner. pour aller au mythe imaginé collectivement (M. En quelque sorte. le père (géniteur) n’étant lui qu’une pièce rapportée. outre que celui-ci reconnaît la psychanalyse comme une de ses « trois maîtresses ». à tenter de repérer ce qui se joue de cette scène tant attendue. nous aurions une préformation culturelle propre aux sociétés patrilinéaires. Le Portique. 36. 27. 26. 2 | 2005 . Voir à ce sujet le N°1 de la revue Le Portique intitulé « La modernité ». 28. 25. attenter au fondement même de cette discipline. ce que les hommes échangent c’est le phallus et non les femmes. avec les perspectives hyper-relativistes de l’ethnopsychiatrie de Tobie Nathan. 34. Il a en charge le lignage. 29. avance une thèse quelque peu différente et fait remonter l’influence de Freud à un texte d’Atkinson. au moins en apparence. 35. On peut recommander à ce sujet la lecture du petit livre de Bruno Latour publié aux éditions les Empêcheurs de Penser en Rond et intitulé Petite réflexion sur le culte moderne des dieux faitiches. pour certains. 1997 : 22)... Nous ne méconnaissons pas le fait que Lacan reprendra cette question. Maurice Godelier. note 14. les choses sont un peu différentes . semble-t-il.. du coup. Meurtre du père. en effet. 30. dans un article récent publié dans un livre collectif aux éditions Arcanes. 23. 31. qui peut par ailleurs être le chef du lignage de sa propre sœur ou de tout autre substitut valable. Et encore moins des théories de Lacan.. Chez Lévi-Strauss. si l’on postule que le mythe du M. Cela vicie définitivement la question elle même. Position qui semble ménager l’un et l’autre point de vue... Nous pensons que ce mythe fondateur joue en quelque sorte le rôle de texte sacré de la psychanalyse et que l’attaquer semble être. Doray.. cit. Freud. nous rend. 33. malgré lui.. à peu près inefficace toute utilisation du mythe (fondateur) comme celui du MDP. 24. Les dernières tentatives dans ce sens sont celles de Maurice Godelier (1997). du P. Op. Dans les sociétés matrilinéaires.. En effet. Ceci dans l’édition française de Payot traduite en 1965 et éditée en 1997 à notre disposition.. ne correspond qu’à un mythe local européen patrilinéaire.. à laquelle le psychanalyste n’échapperait pas et qui le conduirait. l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires 13 22. on doit envisager cela dans une circulation qui part de ce mythe local.).. 1989).. du P. mais nous nous contentons de discuter des positions de Freud lui-même et de certains freudiens « orthodoxes » actuels qui continuent à enseigner cette partie de la théorie freudienne. Ces deux derniers chercheurs s’expliquent d’ailleurs dans un ouvrage Psychanalyse et sciences sociales sur leur rapport à la psychanalyse (Bertrand. il fonde une perspective théorique qui est aussi scientiste que celle de Freud et sans doute aussi distante de toute empathie avec le sujet (qui d’ailleurs n’existe plus). donne la forme obligatoire du mythe individuel lors de la clinique. sacrifice de la sexualité... comme chez la plupart des penseurs évolutionnistes.. en répondant à la théorie lévistraussienne de l’échange des femmes. 32.

. Freud. 38. La question de la fortune théorique du Tabù polynésien est à lier à celle du Totem. que les problèmes de terminologie sont en la matière insolubles. Comme il deviendra impossible après 1945 de faire de l’anthropologie physique. en tout cas toujours très évocatrice. Sans compter. Qui désigne-t-on lorsque que l’on essaie de traduire simplement le terme (concept) de père dans une société qui n’est pas la notre ? 39.. Le terme de Tabù représenta longtemps (jusque dans le langage commun contemporain où il est aujourd’hui courant) le parangon de l’interdit religieux. Le Portique. Un véritable vulgate scientifique se développa à partir du XIXe et dans une partie du XXe siècle sur ces deux piliers. Geffray dans Ni père ni mère critique de la parenté : le cas Malhuwa. 2 | 2005 . l’Anthropologie et les sociétés matrilinéaires 14 37. Lié au Totem dans la théorie freudienne.. il acquiert une véritable puissance magique. comme le fait très judicieusement remarquer l’ethnologue africaniste C.