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Jean-Louis Etienne, aventurier jusquʼau bout de ses rêves (1/5)

Transcription, par Taos Aït Si Slimane, de lʼémission de France Culture, À voix nue, du lundi 23 janvier 2017, consacrée à Jean-Louis Étienne. Présentation de lʼémission sur le site de France Culture :

Les racines du Tarn Aventurier de lʼextrême, vainqueur du pôle nord en solitaire en 1986, médecin-explorateur, spécialiste de nutrition et de biologie du sport, alpiniste et navigateur, Jean-Louis Étienne a changé notre regard sur la nature et lʼenvironnement. Par Aurélie Luneau. Réalisation : Véronique Lamendour. Attachée dʼémission : Claire Poinsignon Prise de son : Philippe Étienne Coordination : Béline Dolat La vie que Jean-Louis Étienne sʼest choisie en fait rêver plus dʼun, du Pôle nord à Polar Pod, son dernier projet fou de dérive dans lʼocéan austral qui entoure lʼAntarctique. Comme il aime à le dire, "la liberté ne se gagne pas sur les autres, elle se gagne sur sa vie" ; être explorateur, cʼest en effet pouvoir tout remettre en question, sʼarracher à lʼimmobilité existentielle. Solitaire et aimant le collectif, timide et en même temps combatif dans les projets quʼil mène…, Jean-Louis Étienne est un passeur de rêves et de savoirs, plus éclaireur que tribun. Petit gars du Tarn de famille modeste, devenu médecin après des études techniques, il a dû surmonter des handicaps qui lʼont amené à se construire " avec " et "sans", comme sa dyslexie non décelée dans lʼenfance, par exemple, qui lui fit voir lʼécole comme un lieu de bonheur et de douleur mêlés. Doté dʼune grande ténacité, il a suivi le cap quʼil sʼest très tôt tracé, repoussant sans cesse les limites, géographiques, physiques et mentales. Lʼappel du pôle nord, cette immensité blanche où les températures peuvent descendre jusquʼà 50° en dessous de zéro, fut un défi exceptionnel, jalonné de souffrance pour le corps et lʼesprit… et où les ressources et les ressorts humains sont vitaux. Dans ces moments de lʼextrême, Jean-Louis Étienne ne se sent pas un surhomme, pas même un conquérant, juste un être humain ʼtoléréʼ par la nature. Le parcours dʼun homme à lʼécoute des autres et de son moi intérieur, lʼhumilité face aux éléments sur une planète à préserver, et son besoin de liberté existentielle, dʼindépendance et dʼautonomie qui lui font dire que son prochain combat, cʼest peut-être celui de lʼamour… Site de Jean-Louis Etienne

Les racines du Tarn Aurélie LUNEAU : Bonsoir, Jean-Louis Étienne ! Jean-Louis ÉTIENNE : Bonsoir !

Aurélie LUNEAU : Vous avez parcouru les terres et les mers, aventurier de lʼextrême, repoussant sans cesse les limites, non seulement géographiques mais aussi physiques et mentales. Premier homme à avoir atteint, en solitaire, le pôle Nord, cʼétait en 1986, vous avez marqué notre temps de vos aventures, on peut le dire, en médecin explorateur, ou pour reprendre le titre que vous aimez vous donner vous-même, en entrepreneur dʼexpéditions extrêmes. Votre parcours est un modèle de ténacité et de persévérance, on va le découvrir, et vous avez surtout réussi à traverser les âges en réalisant vos rêves, les rêves dʼun enfant venu au monde sur une terre de caractère, le Tarn. Est-ce que lʼon peut dire que tout part de là, et que tout vous y ramène ? Jean-Louis ÉTIENNE : Tout part de là, tout part du Tarn, cʼest vrai, puisque cʼest là que je suis né. Cette question mʼinvite à regarder dʼoù part cette vie que jʼai. Mon père était tailleur, ma mère vendeuse dans un magasin ; le Tarn est un terre agricole, il nʼy a pas de sommets, ce nʼest pas la montagne, ce nʼest pas la mer. Je suis né un jour de grand vent dʼautan, un vent qui souffle très fort dans le secteur quand il vient de la Méditerranée. Jʼadore ce vent ! Est-ce cela qui mʼa poussé dans mes relations à aller sentir la nature ? Je vivais dehors, beaucoup, né à la campagne… Aurélie LUNEAU : Le 9 décembre 1946, à Vielmur-sur-Agout… Jean-Louis ÉTIENNE : Vielmur-sur-Agout, un tout petit village de 800 habitants. En fait, jʼavais deux pôles personnels, je me rends compte, je peux le regarder avec lʼâge aujourdʼhui : une enfance solitaire, jʼétais bricoleur, je faisais des choses personnellement ; la nature qui était un refuge pour moi, jʼétais un enfant timide, et en même temps un test à mes audaces, quʼest-ce que jʼétais capable de faire, traverser, monter à un peuplier pour aller chercher une pie au mois de mai, dans un nid et sur un arbre qui bouge, etc. Ça, cʼétait mon histoire personnelle. En même temps, le collectif, dans un village de 800 habitants, dans les années 50-55-60, où tout le monde se connaît. Cʼétait un grand village de connaissances : les copains, le football, puis après, le rugby. Il y a donc un ancrage fort. Un ancrage dʼaffection en même temps. Affection de la famille, jʼai deux sœurs, jʼétais le garçon au milieu, assez choyé. On était, on peut le dire, pas pauvres mais à la limite, quand je dis choyé, cʼest choyé dʼattention. Mes parents faisaient ce quʼils pouvaient. Jʼai grandi dans ce confort dʼun village, dʼune famille, de groupes dʼamis, sans trop de préoccupations. Donc, il nʼy a rien qui mʼa poussé à partir loin, à part un désir antérieur profond, que je peux peut-être analyser aujourdʼhui. Il nʼy a rien qui ait décidé de ce parcours quand je suis né dans le Tarn. Aurélie LUNEAU : Vous le dites : « … se contenter de rien, on vivait, on se débrouillait avec cette frugalité de la vie », cʼest aussi cela qui fait que vous êtes débrouillard. Timide, mais débrouillard depuis tout petit. Jean-Louis ÉTIENNE : Oui, débrouillard, dès tout petit. Je me souviens – je vais vous parler de tout – les toilettes étaient au fond du jardin, on faisait un trou à la pelle, puis on binait régulièrement, on faisait comme en Chine, on mettait les matières sur le jardin, cela faisait un humus naturel, et on nʼavait pas la lumière. On y allait avec la lampe de poche. Je me souviens dʼavoir installé la

lumière dans ces toilettes, et je me souviens très bien de ce que mon grand- père mʼavait dit : il aurait mieux valu y aller encore avec la lampe de poche parce que le soir avec la lumière, cʼest pire tout ce que lʼon voit ! Donc, jʼétais bricoleur. Jʼai voulu jouer de la guitare, il nʼy avait pas les moyens pour en faire, jʼai construit ma guitare, je lʼai toujours dʼailleurs, elle a « une bonne tête » pour une guitare faite par quelquʼun de quinze-ans. La mobylette, on habitait en face dʼun garage mécanique, jʼaimais ça, jʼy étais accepté comme un enfant de la famille. Je traversais la rue et jʼallais régulièrement faire de petites choses, des bricolages. Au garage on me donnait un peu de travail à faire. Jʼen retenais, je me souviens, une fierté, jʼavais un bleu de travail ! Quand je mettais ce bleu de travail, jʼavais lʼimpression dʼexister vraiment. Je me suis impliqué de mes dix doigts dans tout ce que jʼai fait. Je repeignais sans cesse le vieux vélo, les trucs comme ça, jʼavais besoin de réaliser. Je créais même de vieux bateaux, qui nʼont jamais flotté, parce quʼils étaient bien trop lourds avec des planches trop épaisses. Je redressais les clous… on nʼavait pas grand-chose, mais il y avait de lʼinventivité que je mettais à lʼépreuve avec les moyens quʼon avait. Aurélie LUNEAU : Est-ce que cette créativité, tout ce qui vous anime enfant, vous lʼavez puisée aussi dans les livres ? Je crois que par rapport à la montagne, à lʼappel des grands espaces, vous avez lu notamment Frison-Roche. Jean-Louis ÉTIENNE : Oui ! Aurélie LUNEAU : Premier de cordée. Jean-Louis ÉTIENNE : Jʼétais, et je suis toujours un lecteur en difficulté. Le fait dʼavoir des enfants mʼa permis de diagnostiquer que jʼétais dyslexique, un bon dyslexique, profond ! Avec des difficultés à lire bien sûr. La lecture est une épreuve, cela ne mʼest pas fluide. Cʼest une épreuve avec des embûches partout. Par contre jʼarrivais à lire, vous avez mentionné Frison-Roche, cela a été une de mes lectures. Il y a eu aussi Naufragé volontaire dʼAlain Bombard, que jʼavais lu après le certificat dʼétudes. Jʼavais un appel très fort pour la montagne, ça, cʼest une certitude. Dʼoù est-ce que cela venait ? Je ne le sais pas. Mais jʼavais envie de cet engagement. Mes idoles, cʼétaient : Walter Bonatti dans la face ouest des Drus en solitaire… Cʼest les ascensions en solitaire qui me fascinaient, dans la face nord du Cervin… Je lisais Frison-Roche et jʼavais dans ma chambre dʼadolescent trois volets du Massif du Mont-Blanc avec les noms des refuges, etc. Je les connaissais, parce que je suivais sur la carte les récits de Frison-Roche, lʼemplacement des refuges le long des glaciers, les noms des sommets. Je me déplaçais dans ce massif, je mʼinventais des rêves dʼalpiniste. On avait trois rochers derrière la maison et sur ces rochers je mʼimaginais faire une ascension himalayenne au pic de Nore, le sommet à la frontière entre lʼAude et le Tarn à 1200 mètres dʼaltitude. En hiver, mon père nous y emmenait de temps en temps avec la 4CV, et je marchais face au vent froid et je mʼimaginais monter lʼEverest où des choses comme ça. La montagne mʼa beaucoup nourri en rêves et je ne lʼai réalisé que bien après, quand jʼai été interne et que jʼai commencé à grimper. La montagne a été une sève qui mʼa vraiment nourri. Aurélie LUNEAU : Revenons sur les bancs de lʼécole justement. Vous

parliez des rêves, rêves que vous aviez y compris sur les bancs de lʼécole. Les instituteurs vous trouvaient certes timide mais également rêveur, avec ce handicap que vous ne connaissiez pas puisquʼil nʼavait pas été décelé, la dyslexie. Vous racontez dans vos livres que vous aimiez le français, par exemple, vous faisiez énormément dʼefforts pour rédiger une merveilleuse dissertation, vous en étiez très content mais systématiquement vous aviez une note négative, la note qui fait mal… Jean-Louis ÉTIENNE : La sanction ! La sanction de lʼorthographe. Aurélie LUNEAU : Lʼécole cʼétait quoi, le bonheur et la douleur associés ? Jean-Louis ÉTIENNE : Une douleur ? Cela nʼa pas été forcément une douleur, lʼécole, parce que jʼacceptais les notes que jʼavais. Je nʼavais pas les notes pour entrer en sixième donc cela a été le certificat dʼétudes, que jʼai passé en fin de primaire, avec une orientation vers le collège technique. Là, on avait des dissertations, jʼaimais le jour où on nous donnait le thème de la dissertation, jʼaimais les réflexions dans lesquelles cela nous engageait mais leur traduction devait être dramatique. Jʼavais des notes en français, jʼaime autant le dire, proches du niveau de la mer, cʼétait dramatique dʼautant que cʼétait un collège technique, vous voyez le niveau… Après analyse, je pense que jʼétais hors contexte, jʼétais en dehors de lʼépure quʼon nous demandait, surtout avec mon orthographe ! Jʼécrivais en phonétique. Jʼai retrouvé des choses que jʼécrivais cʼétait absolument dramatique. Cette dyslexie mʼa confisqué lʼaccès au collège puis au lycée. Je suis rentré très tôt en formation professionnelle. Les douleurs que vous évoquiez sont venues du français, de la note sévère. Quand vous réfléchissez à quelque chose vous avez lʼimpression dʼavoir eu une idée, dʼêtre nourri par cette idée, et puis jʼétais pensionnaire, on parlait avec les amis de la façon dont on allait traiter le sujet, et bam ! Une notre très, très violente, jʼétais dans les derniers. Ça, cela a été très difficile avant que je ne découvre de nombreuses années après le goût pour lʼécriture sans être pénalisé par lʼorthographe. Aurélie LUNEAU : Dans ce rapport que vous avez eu avec la langue française, cette dyslexie qui vous a empêché finalement dʼavoir des notes positives, ces notes qui donnent le plus et qui donnent lʼenvie aussi, vous vous êtes bien rattrapé quand même au moment du bac. Jean-Louis ÉTIENNE : Oui, au moment du bac je me suis rattrapé. Jʼai passé deux bacs, il y avait la première partie intégrale où il nʼy avait pas que le français, on passait toutes les matières, puis la deuxième partie. Il ne fallait pas avoir moins de cinq en français. Moins de cinq en français, même si vous aviez 20 en maths et 20 en physique, cʼétait rédhibitoire, on échouait ! Cʼétait donc ma grande inquiétude. Il y avait plusieurs épreuves en français : la dissertation, quʼon appelait peut-être la rédaction, je ne me souviens plus, une explication de texte, et autre chose. Et je me souviens très bien que le prof disait : « ne prenez surtout pas lʼexplication de texte, cʼest casse-gueule ». Moi, de toute façon je ne pouvais pire me casser la gueule que ce que jʼavais avant, donc je prends lʼexplication de texte, un texte de Pagnol. Jʼai eu 14 ! Jʼai un doute dans ma tête, jʼaimerais voir que cʼest bien moi qui ai écrit cela. Quʼest-ce que jʼai bien pu dire et écrire pour mériter cette note, et cela a été très réconfortant.

Aurélie LUNEAU : Finalement, vous étiez presque voué ou déterminé à vous engager dans un parcours technique, qui nʼétait pas forcément le vôtre dʼemblée, dans votre tête, mais vous saluez dans votre parcours le rôle des instituteurs à vos côtés, ces instituteurs style IIIè République. Jean-Louis ÉTIENNE : Oui, oui ! Jʼavais, vers le certificat dʼétudes, Monsieur Galli (orthographe incertaine), un instituteur à lʼancienne - aujourdʼhui jʼai le sentiment quʼon avait Jules Ferry dans la classe - avec une ambition pour ses élèves, une envie de sortir les élèves en qui il sentait un petit germe, quelque chose… avec son intolérance violente, parce quʼon avait droit à des coups, chose qui bien sûr aujourdʼhui… Aurélie LUNEAU : Ne serait plus autorisée. Jean-Louis ÉTIENNE : Monsieur Galli serait rayé… il imposait un respect au- delà de sa manière un peu violente, il savait aller chercher chez nous quelque chose qui faisait quʼon se dépassait. Je dirais que cet homme-là mʼa marqué parce quʼil était intransigeant sur le travail. Cʼétait un travailleur, on le voyait bien. Ce travail nous a conduits, chacun dʼentre nous, à se dépasser un petit peu à certains moments. Tous, de la même classe, on est partis vers la formation professionnelle. Pour moi cela a été le collège technique. Le collège technique, pour moi cʼétait naturel dʼaller vers la formation professionnelle. Je voulais faire menuisier. Jʼadorais le travail du bois, lʼodeur du bois, cʼest quelque chose que jʼaimais beaucoup. Il nʼy avait pas de place dans la section menuiserie, je suis donc rentré en ajustage et en tourneur-fraiseur. Et cela a été le départ dʼautre chose. Aurélie LUNEAU : Et pensionnaire à Mazamet. Jean-Louis ÉTIENNE : Pensionnaire à Mazamet. Le pensionnat, au début, cʼétait dur. Les pensionnaires du collège technique, cʼétaient des gars un peu durs, jʼétais un ange à côté. Aurélie LUNEAU : Il y a eu de bons bizutages, je crois ? Jean-Louis ÉTIENNE : Des bizutages un peu sévères, oui. Cʼétait très dur jusquʼà ce que je trouve des copains, cʼest devenu une famille, et jʼai aimé la pension. Au début je pleurais quand je partais le dimanche soir, puis au bout dʼun trimestre jʼai commencé à me faire des copains et je retrouvais une famille, on était tous dans la même histoire, des amis proches avec lesquels on partage le soir les discussions, les jeux dans la cour de récréation… Donc, jʼai aimé cela et surtout lʼapprentissage technique, qui a été une révélation. Pas pour moi, qui étais un manuel, mais dans le sens où il y avait une sanction, de la part du professeur de technique, pour la chose que lʼon fait de ses dix doigts. Et quand vous faites un ajustage avec une bonne précision qui est demandée, et que vous avez une bonne note, cʼest vous qui lʼavez fait. Vous êtes sanctionné non pas sur une connaissance générale que vous avez apprise mais sur quelque chose que vous avez fait de vos dix doigts. Il y a un lien direct entre la note et la compréhension. Vous touchez ce que vous avez fait, cʼest vous qui lʼavez fait. Vous êtes valorisé sur ce que vous avez fait. Cʼest une reprise de confiance dans le cursus scolaire qui est à encourager encore aujourdʼhui. Parce que quand vous avez une problématique, on vous met un enseignant, souvent une ancien ouvrier, qui vous aide à la réaliser, et quand vous la réalisez, vous avez

devant vous quelque chose que vous avez fait. Ce parcours est très valorisant, et jʼai commencé à reprendre confiance dans mon parcours scolaire. Les mathématiques sont devenues un jeu, grâce à Suzanne Pujol, une prof de maths qui savait nous donner envie, cʼest cela la pédagogie en fait, cʼest donner envie. Les maths étaient devenues un peu comme un jeu de piste où les théorèmes sont des flèches qui vous amènent vers une solution. Donc, tout dʼun coup, cʼétait pour moi lʼoccasion de me déployer dans le milieu scolaire, alors que jʼétais pénalisé auparavant. Aurélie LUNEAU : Vous parlez de cette importance jouée auprès de vous à la fois par des instituteurs, des enseignants, vous écrivez ceci, qui dit beaucoup justement : « éduquer cʼest transmettre les mots et lʼamour de sa science pour nourrir le goût du savoir ». Jean-Louis ÉTIENNE : Oui, il y a une jouissance dans lʼapprentissage. Ça part dʼabord dʼune bonne pédagogie. La pédagogie, cʼest donner à lʼautre lʼenvie. Cʼest un travail de metteur-en-scène de la connaissance, cʼest ça la pédagogie. Ce que lʼon appelle les bons profs, cʼest ceux qui nous donnaient envie, et surtout qui inspiraient une confiance. Il y a un lien qui se crée avec le prof, vous avez lʼimpression quʼil vous enseigne et vous protège en même temps. Cʼest important ce rôle-là. Il vous accompagne, il vous donne envie, et avec lʼenvie on va loin. Les sciences, ou la littérature, lʼinitiation, mettre en germe en vous, cʼest quelque chose que le prof doit sentir, vous donner envie de quelque chose, mais après cʼest à vous de le déployer. Il y a une jouissance, je me souviens par exemple des maths. Jʼai fait « math éleme », ce qui correspond au S aujourdʼhui. Jʼaimais les maths, on avait quatre bouquins de maths et je faisais les leçons en avance parce que jʼétais impatient de savoir, ce qui mʼa valu une bulle une fois, parce que jʼavais résolu un problème à la compo du premier trimestre avec une solution de quelque chose que lʼon devait apprendre au deuxième trimestre, ce qui simplifiait énormément, mais cʼétait suspect… Donc, je pense quʼà partir du moment où vous avez quelquʼun qui vous donne envie, encore une fois je le répète, cʼest un travail de metteur-en-scène, les enseignants devraient faire au moins un an de théâtre, parce quʼil y a des matières qui sont plus ou moins faciles à enseigner, dʼautres sont assez rébarbatives, de les mettre en scène pour donner à lʼautre lʼenvie de vous écouter et il reçoit… On nʼest pas là pour bourrer le crane, on est là pour stimuler quelque chose, à vous après dʼouvrir les pages dʼautres livres pour enrichir votre connaissance. Aurélie LUNEAU : En dehors des enseignants, quel rôle jouaient vos parents à vos côtés ? Je crois que votre père, lui, avait été plus quʼà lʼécole de lʼeffort, il avait suivi la voie que son père lui avait tracée, qui nʼétait pas forcément la sienne. Est-ce que vous, votre père vous a suivi dans ce parcours qui commençait là, qui était en gestation ? Jean-Louis ÉTIENNE : Mon père mʼa suivi. Il mʼa toujours fait confiance. Jʼai eu des parents qui mʼont fait confiance dans les choix que jʼai faits. Quand je lui ai dit que jʼallais faire médecine, ça lui a posé un problème. Quand la perspective du bac est arrivée, au collège technique compte tenu des bonnes notes que jʼai eues, on a dit que ce gars-là il faut peut-être lʼenvoyer vers le bac, le bac

technique - une parenthèse, le bac technique venait dʼêtre créé, il y avait des manifestations, comme quoi il était absolument inadmissible que lʼon puisse passer le bac sans le grec et le latin. Jʼai eu de la chance de passer entre les mailles, parce que bien sûr pas de latin ni de grec, que du technique. Mon père inquiet se renseignait. Tailleur, il avait des clients qui étaient, on va dire, de la bourgeoisie. Inquiet, mon père avait posé la question à un de ses clients : « Mon fils veut faire médecine. » Cʼétait un avocat, il lui a dit : « Est-ce quʼil a fait du latin et du grec ? » Mon père avait répondu : « Non, il est au collège technique. » Et lʼavocat lui dit : « alors, il nʼy arrivera jamais ! » Mon père venait me rapporter ça, en me disant : « Maître untel - je ne vais pas le citer parce quʼil est encore en vie - mʼa dit que… ». Et moi, jʼavais ça en tête et rien ne pouvait mʼarrêter. Après il en a eu une grande fierté bien sûr. Il avait peur aussi que cela ne lui impose de travailler démesurément, déjà quʼil faisait ses 60 heures par semaine. Je lui ai dit : « Papa, ne tʼinquiète pas, je serai autonome. » Effectivement, jʼai toujours fait en sorte dʼêtre autonome. Jʼavais une bagnole, que je réparais moi-même, jʼavais trois clients par semaine, cʼétaient des potes que jʼemmenais à Toulouse à la fac, on partageait lʼessence… je me suis débrouillé comme ça. Mes parents ne mʼont jamais interdit quoique ce soit, ils mʼont fait confiance et laissé la liberté dʼorganiser ma vie. Aurélie LUNEAU : Finalement, vous êtes lʼexemple même dʼun parcours scolaire devenu une réussite mais qui aujourdʼhui serait peut-être voué à lʼéchec. On peut dire ça ? Jean-Louis ÉTIENNE : Il peut être voué à lʼéchec, alors est-ce que jʼaurais échoué si je mʼétais retrouvé menuisier à Vielmur-sur-Agout ? Non, parce que si je lʼavais choisi et que je mʼy étais épanoui cela aurait bien. Jʼai enrichi mon parcours, il y avait une ambition personnelle de faire quelque chose de plus grand. Est-ce quʼaujourdʼhui ce parcours est reproductible ? Moi, je crois que oui. Je me penche beaucoup sur la formation professionnelle, à partir de la troisième, où il y a des élèves qui sʼennuient, pour peut-être les orienter vers une formation professionnelle, pour reprendre confiance et aller vers quelque chose qui ramène de lʼexistence de la vie réelle. Je fais des conférences - un peu moins aujourdʼhui, jʼai moins de temps - dans les établissements scolaires, dans les lycées, à chaque fois les directeurs des établissements scolaires disent la même chose : les parents veulent pousser leurs enfants vers un bac général, alors quʼon sent déjà quʼen troisième ils ont des difficultés. Il faudrait au contraire les ouvrir vers une formation professionnelle. Là, on est capable de reprendre confiance, de reprendre en main sa vie, parce que tout dʼun coup on touche la réalité, quitte à revenir après. Il y a des passerelles effectivement pour revenir après dans un autre parcours : les IUT pour devenir ingénieur, entrer dans de grandes entreprises qui forment des gens qui ont un bac professionnel, donc qui ont déjà une ouverture vers la vie pratique, pour ensuite les amener à grandir dans lʼentreprise. Je pense que cela existe, oui, cʼest possible aujourdʼhui. Aurélie LUNEAU : Quand on dit voué à lʼéchec, cʼest lʼéchec dʼaccomplir ses rêves… pas forcément lʼéchec de devenir menuisier ou artisan, ce sont

de beaux métiers, mais surtout de se dire est-ce quʼaujourdʼhui on peut suivre des rêves… Jean-Louis ÉTIENNE : Tout à fait ! Quand je parle de ma vie - on va en parler bien sûr - on a le sentiment que je suis animé par une passion inoxydable. Et bien, non, non ! Jʼai des rêves mais jʼai des faiblesses, jʼai des doutes. La passion, je le répète sans arrête, cʼest comme le feu, si vous ne mettez pas des bûches ça sʼarrête, et je conclu en disant que les bûches on ne les trouve pas toujours au fond du jardin. Des fois il faut aller loin dans son engagement personnel, traverser les doutes, des moments où lʼon a envie dʼabandonner, pour accomplir ses rêves. Ce à quoi jʼencourage, cʼest dʼaller vers les voies de vos rêves, parce que la vie est beaucoup plus facile, même si le chemin est difficile. La voie du rêve nʼest pas forcément la plus simple. Aurélie LUNEAU : Vous avez failli être rugbyman. Jean-Louis ÉTIENNE : Jʼai failli être rugbyman, je lʼai été un petit peu. Jʼai commencé au collège technique dans la cours, on faisait une balle avec du papier et des élastiques et on jouait à toucher, parce quʼil y avait du macadam et on nʼavait pas le droit de plaquer. Je me suis découvert une passion pour le rugby. Jʼai été ensuite au Castres Olympique, junior B, junior A, là jʼavais des migraines après les matches et on a dit : il faut quʼil sʼarrête. Ça a été une frustration colossale. Jʼadorais ce sport, jʼavais même été sélectionné des Pyrénées. Je me débrouillais bien ! Demi de mêlée, cʼétait un poste qui mʼallait tellement bien, entre les gros devant et les gazelles derrière, on distribue le jeu, on est une charnière… Jʼai adoré ce sport qui était à ma taille en même temps, jʼétais petit, je suis resté petit, cʼest parfait pour un demi de mêlée, il faut quʼil se faufile partout… jʼai adoré ce sport, vous réveillez une frustration… Aujourdʼhui je regarde toujours le rugby avec plaisir, mais presque pendant quinze ans je nʼai pas pu regarder les matchs, cʼétait une souffrance pour moi. Jʼadore ce sport… Aurélie LUNEAU : Juste parce que vous aviez des migraines ophtalmiques Jean-Louis ÉTIENNE : Juste parce que jʼavais des migraines ophtalmiques effectivement. Je pense quʼon aurait pu me laisser le sport et me les soigner autrement mais à lʼépoque cʼétait beaucoup plus simple de dire : quʼil arrête de faire ce sport. Aurélie LUNEAU : Donc, dès lʼenfance il faut vous construire avec et contre, finalement. Jean-Louis ÉTIENNE : Vous avez raison, avec et contre, mais lʼexistence ce nʼest que ça, et cʼest ce que jʼappelle passer les seuils : avec, si vous avancez, à un moment donné vous avez un contre qui arrive. Vous avez une idée, vous vous dites : tiens, cʼest ça que je veux faire, vous avancez, cʼest tout neuf, vous vous déployez dans quelque chose que vous découvrez vous-même, puis en avançant un peu, il y a de la concurrence, des difficultés, des découragements, mais si vous avez eu une envie forte, il faut tenir. Il faut tenir jusquʼà ce que vous ayez passé ce seuil de découragement, cette tentation de lʼabandon. Cʼest comme ça que lʼon progresse. On nʼarrive jamais au plaisir de sa réalisation dans la douceur. Chaque fois que lʼon change de niveau dans sa réalisation, il y

a un travail, il y a des doutes à passer. « On nʼa rien sans rien », cʼest une expression ordinaire, mais cʼest une réalité. Aurélie LUNEAU : Donc, se construire avec et contre, tout cela pour un jeune homme timide, et en même temps déterminé dans ce quʼil a envie de faire, et très maladroit avec les filles, je crois Jean-Louis ÉTIENNE : Là, vous soulevez une timidité colossale. Au collège technique, il y avait des filles - les métiers masculins, cʼétait lʼajustage, la menuiserie, etc., et les filles faisaient secrétariat, laborantine, etc.- et quand une sʼadressait à moi, je devenais tout rouge. Jʼai eu des difficultés de confiance en moi abominables. Aller dans une boîte de nuit, traverser la piste sous les yeux de tout le monde pour inviter, cela se passait ainsi, se prendre un râteau en face ! Jʼai vécu des tortures, dues à ma timidité, cʼest vrai, mais cʼest comme ça ! Cʼest peut-être ce qui mʼa conduit à faire des choses plus intérieures, plus personnelles, dans une recherche dʼautonomie, même affective, qui fait que lʼon garde en soi, dans un coffre-fort, ses émotions, qui de temps en temps explosent en sortant. Cʼest une gestion des émotions qui nʼest pas toujours simple. Cette timidité mʼa forcé effectivement à essayer de me déployer par moi-même. Aurélie LUNEAU : À quel moment vous êtes-vous senti plus à lʼaise avec la gente féminine ? Jean-Louis ÉTIENNE : Je ne sais pas si lʼon se soigne de cela. Jʼadore la compagnie des femmes, jʼaime bien la délicatesse, mais jʼai toujours une timidité, un manque de confiance en moi dans ma capacité à séduire. Je ne suis jamais à lʼaise avec ça. Aurélie LUNEAU : Et cela ne vous a pas quitté ? Jean-Louis ÉTIENNE : Non ! Aurélie LUNEAU : Alors, si cette timidité avec les femmes ne se soigne jamais, je propose que lʼon vous retrouve demain, dans la peau du médecin, peut-être celui qui trouve des solutions, pas forcément pour vous-même mais pour les autres. À demain !