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« Economics are the method. The object is to change the soul ».

Jean-Baptiste Fressoz, Compte rendu de Laval et Dardot, La Nouvelle raison du


monde, essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009.
Revue TINA, Ere, 2009.

Margaret Thatcher a résumé en une formule lapidaire la rationalité néolibérale


dont traite ce livre : « Economics are the method. The object is to change the soul ».
Pierre Dardot et Christian Laval analysent le néolibéralisme dans la lignée de Michel
Foucault (Naissance de la biopolitique), c'est-à-dire en tant que discipline des
subjectivités, en tant que gouvernement des âmes fondé sur le gouvernement de soi.
Le néolibéralisme qui devient la gouvernementalité dominante à partir des
années 1980, n’est pas une simple dérégulation, un simple retour au laisser-faire, un
simple retrait de l’Etat, mais re-régulation, une re-programmation qui concerne tous
les domaines de la vie sociale et individuelle et qui consiste à y faire régner la
concurrence. Concurrence entre Etats, concurrence entre droits sociaux et fiscalités
(Marché commun européen, mondialisation des flux de capitaux), concurrence entre
entreprises, concurrence entre employés au sein de l’entreprise, concurrence entre
écoles, hôpitaux et universités : l’impératif de concurrence et de comparaison
interindividuelle s’impose à tous, tout le temps, dans toutes les sphères.
Par une multitude de dispositifs psychologiques, sociaux, managériaux,
éducatifs, l’individu est conduit à se penser comme une « entreprise de soi » qui
accumule du capital humain, des expériences, des relations ; qui préserve sa santé,
sa motivation, son employabilité ; qui calcule des risques et oriente ses conduites en
fonction. En investissant tous les domaines, en poussant le « néosujet » à se
transcender sans cesse sous l’impératif de la concurrence, la rationalité néolibérale
vise avant tout à produire des « ressources humaines » adéquates, c'est-à-dire sans
cesse adaptables aux mutations d’un capitalisme dynamique fondé sur la
connaissance, les réseaux et l’innovation.

La faiblesse de la gauche depuis les années 1980 est avant tout théorique :
en considérant le néolibéralisme comme un simple désengagement de l’Etat, comme
un simple retour au « laisser-faire », les partis de gauche n’ont pas compris ce que le
néolibéralisme faisait au social, ils n’ont pas su voir la rationalité nouvelle à l’œuvre,
et, par conséquent, n’ont pas été capables de proposer une rationalité alternative. Ils
se sont transformés en « partis de doléances », proposant des correctifs à une
rationalité néolibérale naturalisée. La crise financière actuelle met en exergue cette
faiblesse théorique puisque tous les gouvernements néolibéraux, la Grande-
Bretagne et les Etats-Unis au premier chef, ont témoigné de leur volonté et de leur
capacité à utiliser massivement les ressources et le crédit de l’Etat pour garantir la
pérennité des institutions financières. Si la gauche a ignoré ce que néolibéralisme
voulait dire c’est qu’elle a cru pouvoir le résumer aux thuriféraires du marché, à
Milton Friedmann, Thatcher ou Reagan.

Or, et c’est l’intérêt tout particulier de cet ouvrage que de le démontrer, le


néolibéralisme possède une longue généalogie théorique. Dardot et Laval montrent
que son élaboration remonte à la fin du XIXe siècle, dans la réaction conservatrice
aux premières politiques sociales et au libéralisme démocratique inspiré de Bentham
(assurer la plus grande utilité au plus grand nombre). Herbert Spencer joua un rôle
crucial en naturalisant le principe de concurrence dans un idiome darwinien. Les
auteurs soulignent le rôle de Walter Lippmann et du « colloque Lippmann » tenu en
1938. Dans The Good Society (1937), l’éditorialiste américain explique que le
libéralisme n’est pas une philosophie de la révolution industrielle, mais la seule
philosophie adaptée à la « Grande société » produite par le capitalisme. Cette
société dynamique, progressive et en perpétuelle transformation nécessite un
homme adaptable et un gouvernement qui se contente de définir le cadre des
relations interindividuelles ; un Etat non pas policier mais « code de la route » qui
laisse les « les hommes mener eux-mêmes leurs propres affaires ». Lippmann eut un
rôle fondamental en réhabilitant l’Etat dans la philosophie libérale : l’Etat devait être
l’instaurateur d’une saine concurrence dans tous les domaines de la vie sociale.
Dans la lignée de Spencer, il imposait également une limite aux formes
démocratiques : le public devait être remis à sa place afin d’éviter que ses caprices
n’interfèrent avec le gouvernement.
L’ordolibéralisme et le néolibéralisme puiseront à la source du pragmatisme
américain. Selon Hayek, c’est Lippmann qui a joué un rôle fondamental dans la
« transmission de l’idéal de la liberté économique ». Nombre de thèmes hayekiens
sont en fait issus de Lippmann : la fragmentation des connaissances (le principe
d’inconnaissabilité de la Grande société) qui empêche à quiconque de prétendre
détenir une connaissance englobante et qui permet d’ériger le marché comme
meilleur dispositif cognitif sur le social ; la primauté des relations interindividuelles
comme fondement du social et l’impossibilité consécutive de fonder un ordre social
sur une délibération consciente ; ou encore le thème de « l’ordre spontané ».
La dernière partie du livre traite d’aspects mieux connus de l’histoire du
néolibéralisme. Les auteurs analysent les ressorts du retournement idéologique des
années 1980 qui permit de transférer la responsabilité du chômage, des inégalités ou
de l’inflation, des dysfonctionnements du système capitaliste à l’Etat qui interfèrerait
avec ce système. Contre Chiapello et Boltanski (Le nouvel esprit du capitalisme), ils
montrent que le néolibéralisme s’est constitué davantage en réaction à la « pensée
68 » qu’à partir d’elle. Le néolibéralisme théorique est en effet fortement
antidémocratique : une certaine dose d’apathie est nécessaire au capitalisme et les
théoriciens des années 60 sont marqués par les exigences excessives de
participation, de démocratie et d’égalité au sein de la société et des entreprises.
Une critique pour finir. Selon leur belle formule, le néolibéralisme est
« l’ensemble des discours, des pratiques, des dispositifs qui déterminent un nouveau
mode de gouvernement des hommes selon le principe universel de la concurrence ».
Dans ce livre ambitieux et important, on trouve sans aucun doute une généalogie à
la fois brillante et fouillée des discours, mais les pratiques et les dispositifs du
néolibéralisme n’ont pas reçu la même attention. Pour être foucaldien jusqu’au bout il
aurait fallu matérialiser la rationalité néolibérale. Il aurait fallu inclure des études
concrètes de certains dispositifs spécifiques qui sont souvent cités sans être
analysés dans leurs mises en œuvre et effets : benchmarks, palmarès, évaluations
individualisées, management par projet, storytelling, gestion du risque,
responsabilisation etc. On espère que le succès mérité du livre invitera les auteurs à
le prolonger par une synthèse des travaux récents et en cours sur les dispositifs qui
nous ont transformé en sujets néolibéraux.