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IV. L’approche holistico-inductive

Une nouvelle voie

Plusieurs des paradigmes qui ont depuis longtemps supporté les appro- ches bien acceptées en recherche ne satisfont plus nombre de chercheurs. Leurs limites sont de plus en plus mises en évidence. L’approche holistico- inductive est une illustration de cette remise en cause. Ses promoteurs en jus- tifient l’utilisation en s’appuyant sur une conception renouvelée de notre compréhension du monde. Cette dernière favorise certainement des attitudes et des façons de faire moins rigides sans être pour autant moins rigoureuses.

Une remise en cause

Il y a un fait que le chercheur en sciences du social, et plus particulière- ment en sciences de l’administration, ne peut ignorer : les fondements mê- mes du développement des connaissances sont aujourd’hui remis en cause. Scientificité, rationalité et expérimentation qui étaient naguère les maîtres mots de tout savoir ont perdu quelque peu de leur panache. Par exemple, la position d’extériorité totale que posait la démarche scientiste et positiviste pour atteindre l’objectivité, reine du savoir scientifique, devient problémati- que. La communauté scientifique prend de plus en plus conscience que le chercheur transforme une réalité inconnue en un objet d’observation. La connaissance scientifique n’est ainsi pas séparable de sa procédure pratique. C’est bien la fin des certitudes comme a su l’exposer Goulet (1988) dans un texte qui inspire les présents commentaires d’introduction. La notion de sub- jectivité est donc réintroduite dans les débats épistémologiques et la neutra- lité de la connaissance scientifique est en voie de devenir un mythe.

En sciences du social, il n’existe pas de paradigme dominant capable d’or- ganiser théoriquement le travail de l’ensemble des chercheurs. On constate l’impossibilité de cumuler les méthodes d’analyse, une diversité théorique,

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une concurrence des savoirs et des interprétations. L’unicité scientiste est re- mise en cause, ce qui laisse entrevoir la fin des monopoles théoriques impo- sant les seules voies possibles à la réflexion et à la recherche. La théorie s’est condamnée en se rendant incapable d’approcher le social quotidien, les ac- teurs et leurs stratégies. Les sociétés et les organisations ne sont plus perçues comme de simples structures mais plutôt comme des entités dynamiques. Tout cela a amené graduellement le chercheur à privilégier d’autres démar- ches de recherche plus souples et davantage adaptées aux nouveaux objets de recherche. En effet, seules des perspectives ouvertes, tant sur le plan théorique que méthodologique, peuvent prendre en compte ce qui caractérise le vécu de tout contexte social.

En sciences de l’administration, plusieurs chercheurs tentent de décou- vrir le monde des interactions quotidiennes, à appréhender le sens qu’accor- dent les acteurs aux événements et phénomènes qu’ils vivent ou dont ils sont témoins. L’individu, qu’il soit simple travailleur ou dirigeant d’entreprise, n’est jamais un atome social passif. Il est un personnage actif contribuant à maintenir et à structurer la vie sociale organisationnelle.

L’approche hypothético-déductive a certes contribué, et contribue enco- re, à saisir certains phénomènes étudiés en sciences de l’administration. Cette approche a cependant ses limites qui sont de plus en plus reconnues. D’une part, le chercheur qui s’y restreint risque fort de passer à côté des aspects les plus significatifs de la réalité qu’il tente de mettre au jour. D’autre part, l’approche holistico-inductive reçoit davantage d’attention qu’auparavant, surtout dans le cadre de travaux portant sur le comportement des individus, soit seuls ou au sein de groupes. Cela est vrai dans la plupart des disciplines du champ des sciences du social, particulièrement lorsqu’il s’agit d’études sur le terrain visant à comprendre les tâches réalisées par les acteurs au sein d’or- ganisations de toutes sortes.

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Les paradigmes privilégiés

L’idée de base du positivisme est que la réalité sociale est extérieure à l’homme. Ses propriétés ne peuvent être mesurées que par des méthodes ob- jectives plutôt que d’être déduites subjectivement par la sensation, la ré- flexion ou l’intuition. De là, les positivistes soutiennent que la science devrait être basée uniquement sur les données qui peuvent être directement mesura- bles et, donc, quantifiables.

Pour les phénoménologistes, le monde est socialement construit et subjectif. Dès lors, la science est indissociable des intérêts humains. C’est pourquoi le chercheur doit s’intéresser à la signification des phénomènes et déduire ses idées à partir des données elles-mêmes. C’est donc l’aspect quali- tatif des données qui importe et non leur aspect quantitatif. Pour saisir cet aspect, il faut procéder par induction, c’est-à-dire laisser parler le terrain.

L’approche holistico-inductive s’inspire évidemment grandement des idées avancées par les phénoménologistes. Les pionniers de la recherche in- ductive menée au sein d’organisations sont sans contredit Glaser et Strauss. Depuis leurs premiers écrits sur le « grounded theory », soit la théorie de ter- rain ou fondée sur les données, Glaser et Strauss ont toujours considéré ce type de travail comme étant à l’opposé de la démarche hypothético-déducti- ve. Ainsi écrivaient-ils (1967, p. 3) que «Our basic position is that generating grounded theory is a way of arriving at theory suited to its supposed uses. We shall contrast this position with theory generated by logical deduction from a priori assumption». Plus loin dans ce même ouvrage, ces auteurs ajoutaient que gé- nérer une théorie à partir de données signifie que la plupart des hypothèses et des concepts sont non seulement issus des données, mais qu’ils sont aussi sys- tématiquement élaborés en relation avec les données recueillies tout au long du processus de recherche.

La différence majeure entre la démarche hypothético-déductive et celle ici qualifiée de holistico-inductive est liée au moment de la formulation du

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cadre conceptuel et à l’existence préalable d’hypothèses de recherche. Plus précisément, de par son appellation, l’approche holistico-inductive réfère à deux concepts différents, mais complémentaires dans un cadre de recherche. Le terme « holistico » fait allusion au fait que le chercheur porte son attention sur l’ensemble du phénomène d’intérêt, c’est-à-dire qu’il cherche à compren- dre ou à décrire en profondeur le phénomène dans son contexte et son envi- ronnement général. Qui plus est, il laisse venir à lui toutes les informations susceptibles de jeter un éclairage sur le phénomène d’intérêt, quitte à les éli- miner plus tard si elles ne s’avèrent pas utiles. Cela contraste avec l’approche hypothético-déductive où dès la première étape de la recherche, le chercheur sélectionne un petit nombre de variables caractérisant le phénomène étudié, concentrant dès lors toute son énergie sur ces seules variables. Quant au ter- me « inductif », il réfère à un raisonnement qui va du particulier au général, plus précisément qui débute par l’observation de phénomènes particuliers pour ensuite essayer de dégager une théorie plus générale de ces observations. Encore une fois, cela diffère sensiblement de l’approche hypothético-déduc- tive qui, elle, débute avec une théorie qui est ensuite vérifiée dans des situa- tions particulières.

Les premiers dilemmes du chercheur

Tout chercheur désire faire avancer les connaissances dans son domaine. S’il envisage de très bien approfondir quelques variables, il doit en exclure d’autres de son modèle. Il risque alors de tronquer la réalité. Par ailleurs, s’il veut à tout prix coller à la réalité et laisser parler le terrain, il peut craindre de se perdre. Les adeptes de l’approche holistico-inductive courent souvent le risque, s’ils ne sont pas prudents, d’être déboussolés par les circonstances et noyés par la quantité des informations. Le chercheur novice doit être averti de tels périls possibles; il peut toutefois s’en prémunir. Même si elle se veut très ouverte, l’approche holistico-inductive exige rigueur et structure.

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Une approche ouverte mais rigoureuse

L’approche holistico-inductive se caractérise par sa souplesse et son adap- tabilité. Le souci du chercheur n’est pas tant de mesurer que de comprendre le phénomène qu’il observe. Bien qu’une certaine structure soit établie au préalable par le chercheur, cette structure lui laisse assez de flexibilité pour qu’il puisse corriger son tir en cours de route en fonction des observations et des analyses effectuées. Tel que le soulignent Erlandson, Harris, Skipper et Allen (1993) le chercheur doit prendre grand soin de ne pas arbitrairement imposer une structure au contexte de la recherche inductive, toute structure devant prendre en considération la pleine richesse que lui offre le contexte. De cette façon, il évite que des aspects importants de la réalité ne lui échap- pent, comme cela est susceptible de se produire lorsque la structure est à ce point rigide qu’elle sert de carcan au chercheur. Dans le même ordre d’idées, le chercheur doit faire preuve d’une très grande ouverture d’esprit : il tentera d’aborder le phénomène d’intérêt avec un minimum d’idées préconçues et de se rendre réceptif à la réalité qui émergera de ses observations. Mentionnons que cette approche laisse davantage place à l’interprétation du chercheur que la première approche étudiée. La majorité des données recueillies par le cher- cheur seront de nature qualitative, c’est-à-dire qu’elles consisteront en des données d’observation, des mots généralement organisés en textes (ex. : re- transcription d’entrevues) dont le chercheur devra extraire une signification en les interprétant.

Le principal reproche fait aux premiers tenants de la démarche inductive avait trait au manque de rigueur des méthodes privilégiées. Leurs détracteurs soutenaient qu’il était possible d’arriver à de multiples interprétations des mêmes observations, mettant ainsi en doute la valeur des associations mises au jour entre les différents événements étudiés. On jugeait que le risque était grand pour le chercheur de ne capter, observer ou noter que ce qui corres- pond à ses biais personnels, de telle sorte que soient supportés les résultats qu’il anticipe ou qu’il favorise. Dans la même veine, certains attachaient peu de crédibilité aux mesures généralement utilisées, soit l’assignation à des

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catégories, ces dernières n’offrant pas de scores précis. On déplorait égale- ment le fait que les chercheurs inductifs ne puissent établir la signification statistique de leurs résultats et que ces derniers soient difficilement générali- sables. Somme toute, la validité des résultats dépendait davantage de la com- pétence du chercheur que de l’instrument utilisé.

Encore aujourd’hui les sceptiques sont nombreux. Le défi demeure : le fardeau de la preuve de rigueur est la responsabilité de celui qui entend mener une étude inductive. L’auteur doit réussir à convaincre ses lecteurs, bien sou- vent des pairs, du sérieux de ses méthodes de travail. Dans la majorité des cas, ces derniers s’avéreront être des évaluateurs impitoyables. Cette démonstra- tion de rigueur exige du chercheur qu’il présente une description étayée des différentes étapes de son projet, qu’il justifie le choix de ses variables d’intérêt et qu’il explique la structure de son travail et ce, afin que le lecteur soit en me- sure de faire son propre jugement quant à la pertinence et à la rigueur de la démarche effectuée.

L’approche holistico-inductive est loin d’être plus facile et moins exi- geante que la plus classique hypothético-déductive. Ses canons sont moins précis, moins définitifs et moins bien acceptés dans le monde en général des chercheurs et surtout dans le milieu universitaire. Cette démarche impose des choix constants au chercheur tout en lui laissant énormément de latitude. C’est ainsi à lui de décider dans quelle mesure il s’imposera une structure préalable et jusqu’à quel point il laissera parler le terrain lors de sa cueillette de données. Par la force des choses, le chercheur se voit donc contraint de tra- vailler sans relâche avec rigueur dès la conception du projet et durant sa con- duite sur le terrain tout autant qu’à ses divers autres moments.

Une structure minimale

Certains tenants de l’approche holistico-inductive favorisent les recher- ches menées avec un minimum de structure préalable, maximisant ainsi l’ouverture du chercheur à ce que le terrain lui révélera. Cette vue se situe à

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l’extrémité inductive du continuum des paradigmes discutés précédemment, cette position extrême privilégiant une vue plus subjective ou constructiviste de la réalité. Une telle position comporte de grands risques, surtout pour le jeune chercheur inexpérimenté. Dans le cadre du présent recueil, nous privi- légierons une vue plus modérée, se rapprochant davantage du centre du con- tinuum en question.

Dès le début, le chercheur fait face à un dilemme : plus son plan initial

sera structuré, plus il pourra être sélectif dans sa cueillette de données, cet avantage étant toutefois neutralisé par le risque de se fermer prématurément

à ce que l’étude sur le terrain pourrait révéler. Dans cette optique, il commen-

cera par formuler des questions de recherche générales, susceptibles d’être raf- finées au fur et à mesure que la recherche avance et que son idée se précise. Ces questions de recherche générales auront les mêmes caractéristiques que celles élaborées sous l’approche hypothético-déductive. Le chercheur aura ainsi identifié un phénomène particulier qui suscite sa curiosité et l’incite à la recherche. Les questions de recherche lui permettront de délimiter le territoi- re qu’il entend explorer et l’aideront à juger de la pertinence des données qu’il recueillera. Sans un tel focus, il pourrait rapidement se sentir oppressé par le volume astronomique d’informations qui s’offre à lui sur le terrain.

Contrairement à l’approche hypothético-déductive, l’élaboration des questions de recherche n’est habituellement pas suivie d’une revue de litté- rature extensive. De plus, comme on favorise le raisonnement inductif, il

n’est pas opportun à ce stade-ci du projet de recherche de s’attarder outre me- sure à la théorie existante. Un tel exercice pourrait indûment influencer le chercheur dans sa manière d’aborder le terrain ou d’interpréter les événe- ments dont il sera témoin. Néanmoins, le recours aux travaux déjà réalisés par d’autres permet d’identifier plusieurs des variables pertinentes aux questions

à l’étude. Ces variables sont celles sur lesquelles le chercheur croit que dans

un premier temps il serait opportun de porter son attention, tout en étant conscient que dans la réalité ces variables puissent s’avérer moins intéressantes qu’escompté et que d’autres variables se révèlent capitales. Comme toute

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recherche a un début, aussi bien commencer par les variables que le chercheur soupçonne importantes. Il raffermira ses convictions en recourant à la litté- rature, s’inspirant de ceux qui ont déjà étudié le même phénomène, tout en se gardant bien de restreindre trop rapidement l’éventail de possibilités qui s’offrent à lui.

Le chercheur novice trouvera plus sécurisant d’établir sommairement les assises théoriques de ses questions de recherche. Il est fortement recommandé au chercheur novice de préciser ses pensées à l’aide d’un schéma représentant les variables déjà choisies, cela étant en quelque sorte un cadre conceptuel provisoire représentant schématiquement les variables d’intérêt. Le souci d’ouverture caractéristique de l’approche permettra de modifier ce cadre de travail tout au cours de l’étude mais plus particulièrement à la fin de la recher- che, un nouveau cadre théorique étant d’une certaine façon la résultante de la recherche. Le chercheur novice aura avantage à identifier préalablement des indicateurs pour chacune des variables pressenties, de manière à pouvoir éventuellement les mesurer sur le terrain. Cela n’exclut pas la possibilité, une fois rendu sur le terrain, de remplacer certains indicateurs par d’autres collant mieux à la réalité, et même d’ajouter d’autres variables.

Qu’il soit novice ou expérimenté, le chercheur aura une opinion quant à la réponse la plus probable aux questions de recherche. Il exprimera ces opi- nions sous forme de propositions de recherche, de telles propositions tenant place d’hypothèses de recherche. Comme dans certaines études à caractère plus inductif elles ne sont pas à proprement parler vérifiées au cours du pro- cessus de recherche, nous préférons le terme «proposition» à celui d’« hypothèse », évitant ainsi toute confusion. Ces propositions expriment les relations les plus probables entre les variables d’intérêt. S’inspirant de ses con- naissances limitées du phénomène à observer, le chercheur élabore des pro- positions plausibles, susceptibles d’être modifiées ultérieurement à la lumière de faits nouveaux. Tout comme les questions de recherche, les propositions n’ont pas besoin à cette étape préliminaire de la recherche d’être très spécifi- ques.

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L’utilité d’élaborer une structure minimale est mise en relief par Huber- man et Miles dès le chapitre introductif de leur recueil sur les nouvelles mé- thodes d’analyse de données qualitatives (1991, p. 33) :

«

formalisation du processus analytique. De nombreux chercheurs qualitatifs préfèrent naviguer à travers leurs données de façon intuitive, sereine, non obsessionnelle; nous leur souhaitons bonne chance. De notre côté, comme le lecteur le verra, nous privilégions avant tout l’explicite et le rigoureux. Pour nous, la clarté dans les procédures d’analyse qualitative est impérative, ce qui exige une structure explicite solide dans notre démarche. Ceci n’est pas du "positivisme" ou du "déductivisme". On peut à la fois être un phénoménologue inductif et adopter dans le travail empirique une approche plutôt structurée. »

Notre position implique nécessairement de l’ordre, un certain degré de

La structure initiale du projet de recherche devrait donc tout au moins contenir les éléments suivants :

• une ou des questions de recherche générales;

• certaines variables d’intérêt;

• des indicateurs pour ces variables;

• un cadre provisoire; et

• des propositions de recherche.

Ce qu’il faut retenir avant toute chose est que cette structure initiale doit servir de guide sans pour autant restreindre indûment le chercheur dans sa démarche. Le chercheur ne peut arriver sur le terrain sans idée quant à ce qu’il vient y observer ni quant à comment il procédera pour ce faire : on ne part pas à la pêche sans filet. Le cadre préliminaire sert de plan focal provisoire au projet de recherche; il dirige tout en ne portant pas atteinte à la flexibilité et à l’ouverture de la démarche. Pour reprendre les termes de Erlandson et ses collaborateurs (1993), la capacité de maîtriser la complexité en faisant preuve de flexibilité est un élément clé du succès du chercheur inductif.

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La méthodologie de recherche

Le type d’investigation

Certains types d’investigation ne se prêtent pas véritablement à l’appro- che holistico-inductive. Ainsi, les expériences en laboratoire ou sur le terrain ne sont pas appropriées pour une recherche holistico-inductive. En revanche, l’étude sur le terrain convient parfaitement à ce genre de recherche, une telle étude pouvant porter sur une ou plusieurs entités ou cas. Soulignons que les chercheurs holistico-inductifs ont souvent recours à l’étude de cas qui est ni plus ni moins une forme particulière d’étude sur le terrain. Dans l’étude de cas, chaque unité faisant partie de l’échantillon est étudiée en très grande pro- fondeur par le chercheur. Cette technique sera vue plus en détail dans la sec- tion suivante.

L’étude sur le terrain offre au chercheur l’opportunité de se rapprocher de son objet d’étude et de l’observer dans son milieu naturel, ce qui permet une lecture et une compréhension du phénomène qui collent au maximum à la réalité. Le chercheur est en mesure d’appréhender cette réalité sous diffé- rents angles, par l’entremise d’acteurs variés qui ont chacun leur propre compréhension du monde qui les entoure. Du choc de ces différentes visions émergera la réalité du chercheur.

En sciences de l’administration, le chercheur conduira son étude dans les entreprises, sur les lieux de travail, où il assistera à des réunions, observera les gestionnaires et les travailleurs dans leur quotidien, discutera avec eux, les in- terrogera, etc. À titre d’illustration, Sidibé (1987) a étudié dans le cadre d’une thèse de doctorat le processus de décision qui a amené certaines entreprises canadiennes à investir de façon directe à l’étranger. L’auteur est parti d’une question ouverte sur la façon dont les entreprises canadiennes prennent leurs décisions de faire ce type d’investissement. Son échantillon comprenait treize entreprises de Québec et Montréal au sein desquelles des décisions d’investis- sement dans six pays d’Afrique et d’Amérique latine ont été prises. Pour les

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fins de son projet de recherche, l’auteur a mené des entrevues directes auprès de 34 personnes occupant des postes de responsabilité dans ces entreprises.

L’échantillonnage

Tout comme dans l’approche hypothético-déductive, le chercheur doit au départ déterminer quelle est la population d’entreprises, d’événements ou d’individus qui feront l’objet de son étude. De cette population, il sélection- nera un échantillon. Cette sélection ne vise toutefois pas le même objectif que celle d’un chercheur ayant opté pour l’approche hypothético-déductive. Alors que ce dernier cherche à rassembler par des techniques reconnues un nombre assez élevé d’unités pour que son échantillon soit statistiquement re- présentatif et que ses résultats puissent être généralisés à la population, le chercheur holistico-inductif, lui, sélectionne les unités prioritairement en

fonction de la richesse de l’information qu’il s’attend d’y recueillir. Il se sou- ciera également que les unités choisies génèrent un maximum d’informations et, surtout, qu’elles lui permettent de mettre au jour des faits nouveaux. Gla- ser et Strauss (1967) qualifient cette technique d’échantillonnage théorique, Deslauriers d’échantillonnage intentionnel (1991), alors que Patton (1990) ré- fère à un échantillonnage réfléchi (purposeful sampling). Les unités de la po- pulation sont ainsi choisies pour leur contribution à l’avancement de la théorie qui émerge graduellement de l’étude des données recueillies. D’ailleurs, tel que le fait remarquer Deslauriers (1991, p.58), la taille et la

composition de l’échantillon sont rarement déterminées à l’avance, «

tout

dépend de l’évolution de la recherche et des informations nécessaires; il s’ensuit que l’échantillon relève des besoins de la recherche, du jugement du chercheur, et de la saturation des catégories » .

Erlandson et al. (1993, p.83) résument la sélection de l’échantillon approprié à deux décisions fondamentales. Tout d’abord, le chercheur doit déterminer de manière spécifique quel est son sujet ou son objet d’étude, c’est-à-dire quelles seront les sources les plus susceptibles de l’aider à répondre aux questions de recherche, dans les limites du cadre de son projet.

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Deuxièmement, le chercheur doit faire un choix quant à ce qu’il n’investigue- ra pas; il doit en effet y avoir un processus d’élimination destiné à réduire le nombre de pistes de recherche possibles. Comme l’idée de base de la recher- che holistico-inductive est de créer une description la plus complète possible d’un phénomène spécifique, une telle recherche sera typiquement conduite avec un échantillon de petite taille. Schmitt et Klimoski (1991, p. 117) sou- lignent que cela peut constituer un désavantage en ce que le chercheur aura une capacité réduite à détecter des phénomènes subtils mais valides. De plus, les résultats obtenus seront difficilement généralisables à une population, une telle recherche ayant une faible validité externe.

En guise de conclusion à cette section sur l’échantillonnage, les propos fort pertinents de Patton à ce sujet sont reproduits ici (1990, p. 186), ces pro- pos rejoignant les commentaires précédents relativement au besoin de rigueur en recherche inductive :

In the end, sampling size adequacy, like all aspects of research, is subject to peer review, consensual validation, and judgment. What is crucial is that the sampling procedures and decisions be fully described, explained, and justified so that information users and peer reviewers have the appropriate context for judging the sample. The researcher or evaluator is absolutely obligated to discuss how the sample affected the findings, the strengths and weaknesses of the sampling procedures, and any other design decisions that are relevant for interpreting and understanding the reported results.

Les instruments de collecte de données

Le chercheur holistico-inductif aura recours aux mêmes instruments de collecte de données que celui favorisant l’approche hypothético-déductive. Nous référons donc le lecteur à la description de ces instruments présentée à la section précédente. Par ailleurs, certains de ces instruments seront plus uti- les au chercheur inductif parce qu’ils permettent la cueillette d’informations plus étoffées; c’est le cas de l’entrevue et de l’observation.

Le chercheur holistico-inductif privilégiera les entrevues semi-dirigées au cours desquelles il adressera à son interlocuteur un certain nombre de

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questions ouvertes lui permettant d’explorer en profondeur le sujet d’intérêt. Cela n’exclut pas nécessairement l’usage de questions fermées, ce type de questions étant fort utile pour amasser rapidement des données factuelles. Le chercheur verra à se présenter aux entrevues muni d’une grille d’entrevue comportant une douzaine ou moins de points servant de jalons de repère. Il formulera ses questions en essayant d’adopter le langage et le point de vue des répondants et il les ajustera en fonction des réponses obtenues. Il est en effet assez fréquent que les questions initialement formulées ne soient pas assez pertinentes ou assez claires. Un minimum d’encadrement est souhaitable afin que la conversation ne dévie pas indûment vers des sujets totalement hors contexte. Évidemment, le chercheur doit faire preuve de jugement pour dé- terminer à partir de quel moment il devient nécessaire de ramener son inter- locuteur dans le vif du sujet, les informations périphériques pouvant parfois ouvrir des pistes de recherche nouvelles et insoupçonnées. À ce sujet Erland- son et al. (1993, p. 68) mentionnent que le chercheur doit certes poser des questions prédéterminées mais il doit de plus encourager ses interlocuteurs à avoir des conversations moins structurées avec lui. L’objectif d’un tel exercice est de permettre aux suppositions ou constructions de la réalité des sujets de remonter vers la surface et ainsi devenir accessibles au chercheur.

La grille d’entrevue est susceptible d’évoluer au fur et à mesure du dérou- lement des entrevues: certaines informations jusque-là ignorées peuvent s’avérer importantes en cours de route nécessitant l’ajout de nouvelles ques- tions à la grille d’entrevue et, comme déjà dit, les questions de recherche peu- vent devoir être reformulées. Encore une fois, il importe de conserver un maximum de flexibilité dans la démarche du chercheur. Ce dernier tentera d’amener son interlocuteur à s’exprimer le plus ouvertement possible sur son vécu, à décrire dans ses propres termes de quelle manière il vit le phénomène d’intérêt, comment il se sent face à la situation et quelle est sa compréhension du phénomène. Le chercheur veut en effet saisir ce qu’on ne peut observer directement tels les sentiments, les idées ou les intentions. Il doit donc être en mesure de se mettre dans la peau de son interlocuteur, de vivre avec lui l’expérience qu’il relate.

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Deslauriers (1991) souligne l’importance de non seulement obtenir de l’information dans le cadre de l’entrevue mais aussi d’établir une relation af- fective avec les répondants. Ses commentaires relativement au déroulement de l’entrevue et à la relation qui s’établit entre le chercheur et son interlocu- teur sont d’ailleurs fort pertinents (p. 35) :

« Cependant, plus que les questions elles-mêmes, c’est le climat de l’entrevue qui décidera de la qualité des réponses. La règle d’or de tout intervieweur est l’acceptation inconditionnelle de ce que dit la personne; si le chercheur considère qu’il est important de rencontrer telle ou telle personne et que celle-ci prend le temps de répondre à ses questions, il vaut la peine d’écouter ce qu’elle a à dire. Il n’y a pas de vrai ni de faux au point de départ mais seulement un chercheur qui cherche à comprendre (Schatzman et Strauss, 1973:74-75). La courtoisie et l’intérêt sincère du chercheur pour ce que la personne interrogée a à dire donnera à celle-ci un sentiment de satisfaction et augmentera son plaisir à parler, spécialement si elle a l’impression de donner des renseignements importants et si elle n’est pas trop occupée. »

Souvent, le chercheur devra interpréter les propos des répondants pour pouvoir identifier ou mesurer les variables d’intérêt. À titre d’exemple, dans leur étude sur les stratégies de compétition adoptées par certaines PME, d’Amboise et Fortin (1990) ont élaboré une grille de classification des straté- gies basée sur les tactiques de compétition identifiables dans les propos des répondants. Les tactiques suivantes étaient associées à la stratégie de différen- ciation par l’innovation :

• en production :

• en marketing :

développement constant de nouveaux produits et amélioration des produits existants

publicisation des aspects innovateurs du pro- duit

planification des investissements en R&D

• en finance :

• en ressources humaines : recours à la créativité du personnel

Les dirigeants d’entreprise ont en effet beaucoup plus de facilité à décrire leurs activités concrètes que de qualifier leur stratégie implicite de compéti- tion. Dans cet exemple, les dirigeants ont exposé et décrit aux chercheurs leurs activités, ce qu’ils font régulièrement en rapport avec les fonctions

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principales de gestion. Par la suite, les chercheurs ont dû interpréter les pro- pos des dirigeants et en induire des catégories théoriques de stratégie de com- pétition.

L’approche holistico-inductive laisse une grande place à l’observation sur le terrain. Lors de ses visites sur les lieux du phénomène d’intérêt, vraisem- blablement une entreprise, le chercheur se promènera dans chacun des servi- ces, observant au passage le comportement de tous et de chacun, essayant de comprendre de quelle manière se déroulent les activités et de sentir dans quel climat les gens évoluent. Il prendra soin de mettre sur papier à tous les jours ses observations, impressions et réflexions, cela constituant ses notes de ter- rain. Ce genre d’information plutôt informelle est fort utile au stade de l’ana- lyse et de l’interprétation des données. De façon similaire, à la fin de chaque entrevue, le chercheur prendra en note ses impressions quant au déroulement de l’entrevue, c’est-à-dire ce qui l’a frappé, ce qu’il a appris de nouveau, ce qui semble se confirmer, etc. Ces notes l’aideront à préparer les entrevues subséquentes et serviront à lui rafraîchir la mémoire lorsqu’il analysera la transcription de l’entrevue.

Finalement, le chercheur holistico-inductif favorisera dans la mesure du possible l’usage de plusieurs instruments de collecte de données pour documenter un même phénomène, la logique étant que, si les données re- cueillies au moyen de plusieurs instruments différents convergent vers la même réalité, la confiance du chercheur en la validité de ces données s’en trouvera augmentée. Cette technique très caractéristique de l’approche holis- tico-inductive s’appelle la triangulation.

Les mesures

Les informations recueillies par le chercheur holistico-inductif consiste- ront le plus souvent en des mots, que ce soit ses propres notes de terrain, des observations notées à gauche et à droite lors de visites des lieux, la description d’un événement, des retranscriptions d’entrevues, etc. Ces données que l’on

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qualifie de qualitatives ne se soumettent pas à la mesure de la même manière et aussi aisément que les données quantitatives. En dépit de la difficulté, le chercheur doit arriver à organiser les données recueillies selon une certaine lo- gique qui sera dictée par le sens que le chercheur leur attribue. Ainsi, Dey (1993, p. 10) dit qu’à l’opposé des données quantitatives qui sont fondées sur les chiffres, les données qualitatives ont leur base dans la signification qu’on leur donne.

Pour mesurer les données, le chercheur holistico-inductif les classera se- lon leur signification dans différentes catégories qu’il aura construites en fonction de ces données. C’est en comparant et en contrastant les données re- cueillies les unes aux autres que le chercheur arrivera à identifier ce qu’elles ont en commun et au contraire ce qui les démarque. Cela lui permettra de regrouper les observations dans des catégories selon ce qu’il juge qu’elles ont en commun par rapport aux autres. Les catégories ainsi créées sont de type nominal. Cela suppose qu’une observation ne peut être dans plus d’une caté- gorie à la fois et que toutes les observations sont au moins dans une catégorie.

Tel que le souligne Dey (1993, p. 26), pour interpréter des données en sciences du social, il est sans doute plus important d’utiliser des catégories « remplies de sens » que d’obtenir des mesures précises. Le choix des catégo- ries ou des attributs et caractéristiques qui serviront à différencier et à regrou- per les données est donc une étape déterminante pour le chercheur holistico- inductif.

Il ne faut pas nécessairement voir dans l’approche holistico-inductive un rejet du quantitatif au profit du qualitatif. Ces deux concepts sont plutôt complémentaires : d’une part les chiffres n’ont d’utilité que si on peut leur donner un sens et, d’autre part, une certaine catégorisation, voire énuméra- tion, est nécessaire pour donner un sens aux données qualitatives. Besson (1992) souligne à cet effet que les chiffres ne sont rien, ne valent rien sans un discours qui leur prête sens. Par ailleurs, il faut reconnaître que certains

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phénomènes se prêtent plus facilement à la quantification que d’autres. Dey (1993, p. 28) écrit à ce sujet :

The more stable and fixed the meanings we can assign to data, the more we can use with confidence the elegance and power of mathematics. The more ambiguous and elastic our concepts, the less possible it is to quantify our data in a meaningful way.

Plus souvent qu’autrement, c’est avec ce dernier type de concept plus am- bigu que le chercheur holistico-inductif doit composer.

L’analyse et l’interprétation des données

Une des caractéristiques particulières de l’approche holistico-inductive est le chevauchement qui existe entre l’étape de la cueillette de données et cel- le de l’analyse. Au fur et à mesure qu’il amasse des données et les compile, le chercheur ne peut s’empêcher de débuter l’analyse de l’information qu’il a sous les yeux. À titre d’exemple, les notes de terrain constituent des ébauches d’analyse : le chercheur tente déjà à ce stade de trouver un sens à ce qu’il voit ou à ce qu’il entend. Ce chevauchement n’est pas à proscrire. Au contraire, il sert à préciser graduellement les questions de recherche et aide à diriger la cueillette de données de manière à ce que tous les faits qui se révèlent impor- tants au cours de cette cueillette soient adéquatement documentés.

Le volume d’informations auquel est confronté le chercheur est énorme, pour ne pas dire colossal. Tel qu’il a déjà été dit, la très grande majorité des données recueillies consistent en des données qualitatives. La première tâche qui incombe au chercheur est de mettre de l’ordre dans cette masse de don- nées en essayant d’en extraire le sens profond. Par l’analyse de contenu, le chercheur tentera de réduire le volume d’informations disponibles afin de pouvoir plus aisément travailler avec ces données. Il verra à présenter d’une manière synthétique et systématique l’essentiel des informations recueillies. Ainsi, le chercheur décortiquera l’information et la codera afin de la classer dans différentes catégories qu’il aura créées a priori ou qu’il créera au fur et à

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IV. L’approche holistico-inductive

mesure de son exercice, selon les concepts qui se révéleront importants. Il agencera les données de diverses manières pour essayer de mettre au jour des récurrences ou régularités (patterns), des rapports et/ou des relations entre va- riables. Certains favorisent l’usage de matrices pour représenter les données selon différents axes. Le lecteur pourra consulter entre autres l’ouvrage de Huberman et Miles (1991) qui est particulièrement instructif quant aux différentes méthodes pour classifier les données qualitatives et les représenter sur des matrices.

Le chercheur verra sa tâche grandement facilitée par l’utilisation de logi- ciels de traitement de textes ou de base de données. Ces outils informatiques sont d’une aide précieuse pour l’aspect plus technique de l’analyse de conte- nu, soit pour mettre de l’ordre dans les données, les regrouper, ou les classi- fier. Ils permettent également au chercheur d’avoir un accès rapide aux données qu’il a déjà codées. Par contre, les logiciels ne peuvent se substituer au jugement du chercheur lorsqu’il s’agit d’identifier les thèmes les plus signi- ficatifs, d’apercevoir les configurations qui émergent, de créer des catégories et de manière générale d’interpréter les données.

Bien que la plupart des données recueillies soient habituellement de na- ture qualitative, à l’occasion le chercheur aura aussi en main des données quantitatives avec lesquelles il pourra effectuer des analyses statistiques. Il n’est pas exclu non plus que le chercheur choisisse de codifier certaines don- nées qualitatives de manière à les soumettre à des analyses statistiques.

Tout au long de ce processus analytique, le chercheur compare constam- ment les faits recueillis à la théorie qui se développe graduellement, ce proces- sus étant donc itératif et progressif. Peu à peu, la théorie émergente se nuance, s’améliore, se confirme. Le chercheur confrontera la théorie émergente non seulement à la réalité observée, mais aussi à la littérature existante. C’est en effet à ce stade de la recherche qu’il devient très opportun de référer à la lit- térature. Cette confrontation est une opportunité pour le chercheur de véri- fier si la théorie qui se dégage de son analyse concorde avec la théorie

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généralement acceptée ou si, au contraire, certains aspects sont discordants. En cas de désaccord, il prendra soin de chercher une explication à ces diver- gences, une telle explication pouvant ouvrir la porte à une théorie encore plus étoffée ou simplement signaler un cas particulier.

Cette façon de procéder par la confrontation continue est une forme de validation de la théorie qui se dégage graduellement. Le chercheur tentera par tous les moyens de s’assurer que cette théorie est ancrée dans la réalité, que ce soit en ayant recours à la triangulation, en comparant minutieusement cha- cun des cas ou en confrontant les propositions émergentes à des hypothèses rivales. La rigueur de la méthode de recherche suivie par le chercheur se trou- ve à être un gage de la validité interne de son projet.

Ce va-et-vient continuel entre les faits observés, la théorie existante et la théorie émergente pourra être interrompu lorsque le chercheur aura atteint la saturation théorique, c’est-à-dire lorsque l’amélioration marginale de la théo- rie émergente deviendra négligeable. À ce point, le chercheur sera en mesure de vérifier si ses propositions provisoires ont su résister à leur confrontation avec la réalité observée. Dans le cas contraire, de nouvelles propositions de- vront être formulées en accord avec la théorie émergente. Ces nouvelles pro- positions pourront être vérifiées lors de recherches ultérieures, que ce soit selon l’approche hypothético-déductive ou holistico-inductive. À titre d’exemple, dans le cadre de leur projet de recherche relatif à l’innovation technologique dans les PME manufacturières, Malouin et Gasse (1992, p. 159) ont jugé opportun de réviser leur modèle d’analyse. Ils commentent ce choix ainsi :

«Par son envergure et par la complexité de la problématique à laquelle elle s’est attaquée, notre démarche de recherche devait nécessairement conduire au rajustement du modèle. Effectivement, les informations recueillies par le sondage et par l’étude de cas nous ont fait réaliser que certains éléments avaient été amplifiés et que certains aspects étaient incomplets. »

L’étape de l’analyse et de l’interprétation des données exige beaucoup de rigueur et de discipline du chercheur holistico-inductif. En guise

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IV. L’approche holistico-inductive

d’illustration de cette étape, le travail de Bertrand (1989) est décrit ci-des- sous. Réalisé dans le cadre d’une thèse de doctorat, il porte sur les effets de l’utilisation de la bureautique par le biais des représentations discursives de 13 usagers.

Après avoir posé une question de recherche largement ouverte, l’auteure a d’abord présenté une revue de la littérature. Elle a par la suite précisé son cadre conceptuel et son cadre opératoire. Elle soutient que le cadre concep- tuel lui a permis de situer son étude par rapport à une conception générale du développement des connaissances. Pour recueillir les données, Bertrand a uti- lisé, pendant cinq mois et demi, trois techniques : l’entrevue semi-directive, les journaux des sujets et l’étude du contexte de production des matériaux. Pour analyser ces matériaux, l’auteure a d’abord retranscrit intégralement le discours des sujets. Puis, elle en a repéré ce qu’elle appelle «les points d’attention », c’est-à-dire les concepts ou rubriques qui lui ont permis d’iden- tifier les objets explicites traités par les sujets. Les rubriques utilisées provien- nent soit des expressions utilisées par les sujets dans leurs discours, soit de l’auteure elle-même, dans la mesure où elle les jugeait appropriées pour résu- mer les divers énoncés des sujets. À l’issue de l’analyse, il s’est dégagé 74 points d’attention qui ont été regroupés en quatre catégories reflétant leurs affinités de contenu.

Dans ce travail, Bertrand a certes utilisé tout au début ce qu’elle a appelé un « cadre conceptuel ». Cependant, on constate dans la suite du travail que ce cadre, plutôt que d’être rigide et indicatif, a joué un rôle proche de celui d’une revue de littérature. En effet, il a permis à l’auteure de faire un état des connaissances sur le sujet de l’étude et de faciliter au lecteur la compréhension de sa démarche d’analyse. Ainsi, par exemple, elle n’a pas hésité à remettre en question ce cadre lorsqu’il s’est avéré limité face aux données en présence.

Par ailleurs, cette étude de Bertrand fait ressortir l’importance de mener simultanément l’opération de collecte de données et celle de leur analyse. En effet, l’auteure signale que la non-simultanéité de ces deux opérations l’a

IV. L’approche holistico-inductive

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empêchée de se rendre compte de certaines données qui se sont pourtant avé- rées indispensables pour la compréhension de la réalité étudiée. Aussi suggè-

re-t-elle que « le protocole de rapports avec les sujets devrait tenir compte

) (

aux matériaux recueillis avant de rencontrer à nouveau les sujets pour la col- lecte de nouveaux matériaux » (1989, p. 314).

du temps nécessaire à la chercheure pour prendre un certain recul face

On comprendra que les résultats obtenus au terme d’une recherche me- née selon l’approche holistico-inductive peuvent, la plupart du temps, diffi- cilement être généralisés à une population comme c’est le cas pour l’approche hypothético-déductive. Ce serait possible si toutefois un nombre assez élevé de cas avaient été étudiés, ce qui arrive rarement vu les ressources considéra- bles que demande l’étude en profondeur d’un petit échantillon ou d’un seul cas. De toute façon, l’objectif du chercheur holistico-inductif n’est pas de produire des résultats généralisables mais bien de mieux comprendre un phé- nomène d’intérêt, en espérant que la connaissance intime du phénomène qu’il acquerra au cours de sa recherche lui permettra de raffiner et d’améliorer la théorie existante. Par ailleurs, on ne peut faire abstraction du risque que la recherche débouche sur des résultats caractérisant un phénomène marginal, auquel cas la contribution théorique de la démarche du chercheur s’en trou- verait amoindrie.

Quant au rapport d’un travail holistico-inductif, il doit couvrir essentiel- lement les mêmes aspects que ceux indiqués à la fin de la section précédente. La structure variera quelque peu pour donner davantage de poids à certains points plus importants en recherche inductive. Ainsi, il sera fait une plus grande place à la démonstration de la rigueur de la méthodologie. Le rapport doit aussi refléter la flexibilité de la méthode de recherche. On peut donc s’at- tendre à ce que la question de recherche ait évolué depuis le début du proces- sus de recherche, que le cadre conceptuel ait été modifié au fil de la recherche et que de nouvelles propositions soient formulées. Ce qui importe est la logi- que de présentation des idées : le chercheur doit présenter son rapport de

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IV. L’approche holistico-inductive

manière à ce que le lecteur saisisse bien l’essentiel de la méthodologie et la dis- cussion des résultats.

Une utilisation particulière

Dans le champ des sciences de l’administration et plus particulièrement en management, il nous semble que le contexte d’étude des PME soit tout à fait propice à la recherche holistico-inductive. Pour être en mesure de formu- ler des théories adaptées à la réalité des PME et exemptes de l’influence des théories issues des grandes entreprises, il apparaît utile de mettre «en veilleuse » la théorie organisationnelle traditionnelle et de procéder à des étu- des empiriques sur les PME. De toute façon, la théorie « idéale » ne semble pas avoir porté fruit dans le domaine de la PME puisque beaucoup de résul- tats de recherche indiquent que les PME ne font que 15 à 20 % des activités habituellement prévues aux questionnaires les plus souvent utilisés, ce qui laisse supposer que le cadre de recherche n’est pas adéquat.

Il serait avantageux que des études empiriques sur les PME soient menées selon le modèle holistico-inductif. Compte tenu d’une part de ses principes et, d’autre part, des objectifs de la recherche sur les PME, cette approche sem- ble mieux indiquée pour arriver à des résultats plus fiables. On pourrait ainsi en arriver à ce que la PME ne soit plus considérée comme une miniature ou un simple spécimen de la grande entreprise.

Le chercheur devra alors adopter « une attitude un peu plus investigatrice et laisser la réalité se révéler d’elle-même» (d’Amboise et Plante, 1987, p. 50). Aussi, peut-on retenir pour l’ensemble de la recherche faite sur les PME la remarque ci-dessous faite par Katz (1989, p. 364-365) relativement à l’entrepreneuriat :

the formative nature of entrepreneurship theory, as opposed to

management theory, developing grounded theory is going to be a lengthy,

iterative

spent in thought, idea testing, and extra data gathering. Its payoff can be

cost of "get real, get ground" is a cost largely of time

given

The

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superior theory development and greater acceptance among social scientists and policy makers.

À la lumière de ce qui précède, on peut dire que la plupart des principes organisationnels actuellement préconisés pour les PME ont été élaborés dans le contexte de grandes entreprises. Ces principes s’avèrent dans la plupart des cas incompréhensibles et infructueux pour les dirigeants de PME. Cette si- tuation nécessite la formulation de suggestions mieux adaptées à la réalité des petites et moyennes entreprises. L’approche holistico-inductive est certes la plus appropriée pour y arriver. Elle permet au chercheur de développer des théories à la fois fondées sur le réel et répondant aux critères d’une bonne science, mais aussi compréhensibles et utilisables par les praticiens non cher- cheurs comme les dirigeants de PME.

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