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Séance 3 La théogonie

Table des matières

3. La figure de Zeus

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3.1.

Les unions de Zeus

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Les amours de Zeus (pré-olympiennes et olympiennes)

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3.2.

Évolution du personnage : vers un dieu omnipotent

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Le texte : La métaphore de la chaîne d’or dans l’Iliade

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Le texte : La justice de Zeus dans l’Hymne homérique

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Le texte : L’hymne à Zeus de Callimaque

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3.3.

Une vision négative

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Le texte : Zeus chez Eschyle

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3.4.

Un épisode romain : le Jupiter d’Ovide

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Le texte : Numa et Jupiter

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Conclusion

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3. La figure de Zeus

À partir de l’emprisonnement de Typhon, la terre est débarrassée des monstres premiers, mais ces forces peuvent toujours se réveiller et menacer encore l’ordre divin. Zeus est donc un dieu civilisateur, c’est-à-dire qui apporte la civilisation : il n’est pas un dieu créateur. On ne trouve dans sa geste aucune création : il n’organise pas l’univers, il ne crée pas les animaux, il ne crée pas l’homme. À partir de la castration d’Ouranos, les forces primordiales et les Titans engendrent toutes les réalités physiques ou se transforment eux-mêmes pour les figurer. Zeus n’est donc pas un artisan, un façonneur, un potier : il n’est jamais décrit comme le démiurge de Platon. Zeus est essentiellement un roi qui règne sur un monde déjà fini, en garant de la stabilité et de l’ordre de l’univers.

Le dieu conserve cependant dans sa geste quelques aspects du dieu créateur. Il va, d’une part, transformer beaucoup de héros, favoris et amantes en plantes, en rivières, en constellations et, d’autre part, assurer la cohésion de l’univers par de nombreuses unions et procréations. Sans être créateur à part entière, Zeus va permettre néanmoins la cohésion cosmique, sociale et familiale ; à ce titre, ou à cause de cette fonction, il devient l’ancêtre de la plupart des familles royales de Grèce.

3.1. LES UNIONS DE ZEUS

Les amours de Zeus peuvent être regroupées sous trois catégories : les unions avec les pré- olympiennes, avec les Olympiennes et avec les mortelles.

Les pré-olympiennes sont soit des Titanides, soit des Océanides, c’est-à-dire des filles d’Okéanos et de Thétys. Observons le tableau suivant en tentant de voir en quoi les enfants de ces unions sont caractéristiques.

Les amours de Zeus (pré-olympiennes et olympiennes)

Les amours de Zeus (pré-olympiennes et olympiennes) On remarquera que les enfants issus de ces unions

On remarquera que les enfants issus de ces unions sont généralement des notions abstraites : les Destinées, aussi nommées les Moires ou les Parques, qui filent le cours de la vie, le cardent et le coupent, ne possèdent pas de geste propre, mais représentent une notion primordiale de la

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conception mythologique du destin. Il en va de même des Saisons, des Grâces et des Muses : ces abstractions ne possèdent pas de récits propres, mais sont fort importantes ; parfois elles forment la cour des dieux Olympiens, comme les Muses et les Grâces, parfois elles jouent un rôle mineur dans les gestes héroïques et divines, comme les Parques, parfois elles ne sont que l’incarnation d’une réalité, comme les Saisons. Le fait que les unions de Zeus avec des pré-olympiennes engendrent des abstractions montre bien qu’il faut interpréter les premières amours du dieu comme la concrétisation de la création de l’univers. En effet, après la naissance des réalités physiques, il est nécessaire, pour parachever le monde fini, qu’apparaissent en second lieu les concepts saisissables par la pensée.

Naissent également quatre dieux olympiens : Zeus engendre Apollon et Artémis avec Lètô, Athéna avec Métis, et, dans certaines traditions, Aphrodite avec Dioné.

Ses relations avec les Olympiennes seront moins spectaculaires. Déméter donnera naissance à Perséphone. Héra, l’épouse légitime, engendrera deux abstractions : Hébé (Jeunesse) et Ilithye, dont le nom veut dire « celle dont on a besoin » et qui préside aux accouchements. La déesse engendrera aussi deux fils monstrueux : Arès et Héphaïstos. Selon les traditions, Héphaïstos est soit le fils d’Héra seule ou de Zeus et de la déesse. Dans les cinq cas cependant, on remarquera que le rôle du père est moins important que celui de la

mère : les enfants d’Héra, comme la fille de Déméter, ne se comprennent qu’en lien avec leurs mères. Perséphone ne vit que dans la geste de Déméter ; Hébé et Ilithye sont à rapprocher des fonctions de protectrice des mariages et de la procréation d’Héra, tandis qu’Arès est donné comme fils d’Héra parce qu’il est détestable et qu’Héphaïstos est en lien avec Héra parce qu’il est laid et que l’auto-engendrement ou l’engendrement de force

primordiale crée des êtres monstrueux.

Les amours de Zeus avec les mortelles, humaines, mais aussi nymphes, sont nombreuses. Voici les principales unions :

Figure 1: Léda, Léonard de Vinci (1504-1509)
Figure 1: Léda, Léonard de Vinci (1504-1509)

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Séance 3 – La théogonie Les fruits de ces unions sont des héros, des demi-dieux, mais

Les fruits de ces unions sont des héros, des demi-dieux, mais aussi deux Olympiens : Hermès, dont la mère est Maia, et Dionysos, fils de Sémélé et de Zeus. La plupart des enfants issus de ces unions sont perçus comme les ancêtres de la race grecque : ainsi, par exemple Argos et Pélasgos, ancêtres du peuple argien et des Pélasges, sont nés de Zeus et de Niobé, femme de Phoronée, premier homme dans la tradition du Péloponnèse.

Par ces unions, le lien avec le divin, presque totalement absent de la cosmogonie et de la théogonie, est rétabli. Il existe une filiation entre les dieux et les hommes : tous les Grecs sont descendants d’un dieu, voire du roi des dieux. Qui plus est, cette généalogie permet de donner une parcelle de divin à l’humain. Ce partage, à l’intérieur de l’humain, entre sa nature mortelle et sa nature immortelle n’est cependant pas réellement mis en valeur dans la mythologie grecque, du moins ne l’est-il pas comme on pourra le voir dans la mythologie chrétienne. Nous verrons au chapitre suivant que la mythologie présente bien plutôt la nature faillible de l’homme au détriment de son étincelle divine.

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3.2. ÉVOLUTION DU PERSONNAGE : VERS UN DIEU OMNIPOTENT

Le texte : La métaphore de la chaîne d’or dans l’Iliade

Zeus a-t-il besoin de l’assentiment des autres dieux ?

Qu’est-ce qui donne à Zeus sa supériorité sur les autres dieux ?

Zeus est-il un dieu omnipotent ?

L’aurore au voile de safran se répandait sur toute la terre. Zeus foudroyant réunit l’assemblée des dieux sur le plus haut

sommet de l’Olympe aux nombreuses nuques. Il parla lui-même, et tous les dieux l’écoutaient :

« Écoutez-moi, vous tous, dieux, vous toutes,

: « Écoutez-moi, vous tous, dieux, vous toutes, Figure 2 : Jupiter et Thétis , J.

Figure 2 : Jupiter et Thétis, J. A. D. Ingres

(1811)

déesses, afin que je dise ce que mon cœur, en ma poitrine, m’inspire. Qu’aucune divinité, féminine ou masculine, n’essaie d’annuler mes paroles; mais, tous ensemble, approuvez-les, pour qu’au plus tôt j’achève cette affaire. Le dieu que je verrai, se séparant des autres, volontairement, aller secourir les Troyens ou les Danaens, frappé sans égards reviendra sur l’Olympe; ou bien je le saisirai, je le jetterai dans le Tartare brumeux, très loin, au plus profond de l’abîme souterrain, là où sont des portes de fer

et un seuil de bronze, aussi bas au-dessous d’Hadès que le ciel est loin de la terre. Vous reconnaîtrez, alors, à quel point je suis le plus fort de tous les dieux. »

« D’ailleurs, essayez donc, ô dieux, afin de le savoir tous. À une chaîne d’or suspendue

au ciel, attachez-vous tous, dieux, vous toutes, déesses : vous ne sauriez tirer du ciel au Zeux, le sage suprême, malgré tous vos efforts. Mais que moi, décidément, je veuille

tirer : avec la terre même je vous tirerais, avec la mer elle-même; et la chaîne, ensuite, autour du somme de l’Olympe, je la fixerais, et tout cela serait suspendu dans les airs. Tellement, moi, je suis au-dessus des dieux, au-dessus des hommes. » Il dit, et tous restèrent muets, en silence, admirant son langage, car il avait parlé avec beaucoup de force. Enfin parla la déesse Athéna aux yeux de chouette :

« Notre père, fils de Cronos, le plus élevé des puissants, nous aussi, nous savons bien que

ta force ne cède pas. Cependant nous plaignons les piquiers danaens, qui, après avoir rempli un destin malheureux, mourront. Toutefois, pour le combat, nous nous en abstiendrons, comme tu nous l’ordonne; mais pour les conseils, nous en soumettrons aux Argiens de salutaires, afin qu’ils ne périssent pas tous du fait de ta colère. » En souriant, Zeus assembleur de nuages lui répondit : « Rassure-toi, Tritogénie, mon enfant : c’est à contrecœur que je parle ainsi, et je veux, pour toi, être bienveillant. »

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Ayant dit, il attela à son char ses deux chevaux aux sabots de bronze, au vol rapide, à la crinière dorée; il se couvrit d’or lui-même, prit un fouet d’or bien fait, monta sur son char, et fouetta les chevaux pour les pousser; et eux, sans renâcler, volèrent entre la terre et le ciel étoilé. Il alla vers l’Ida abondante en sources, mère des fauves, vers le Gargare où il a une enceinte sacrée, un autel parfumé. Là, le père des dieux et des hommes arrêta ses chevaux, les détela, et auteur d’eux versa un brouillard épais. Lui-même s’assit sur la cime de la montagne, fier de sa gloire, regardant la ville des Troyens et les vaisseaux des Achéens. Homère, Iliade, VIII, 1-56, texte traduit par E. Lasserre, Paris, Garnier-Flammarion, 1965.

Comme nous l’avons vu, Zeus n’est pas le père de tous les dieux non plus que le créateur de l’homme. Pourtant, son épiclèse la plus courante est « Zeus, père des dieux et des hommes ». La notion de dieu des origines apparaît très tôt dans la tradition littéraire qui nous a été conservée, mais sans réel récit pour soutenir cette idée. Il est vrai que Zeus est une figure paternelle : les Olympiens se conduisent comme les membres d’un clan, sous l’autorité morale d’un patriarche. Si Zeus n’est pas le père biologique des dieux et de l’humanité, il est à tout le moins la figure d’autorité du monde.

Les récits homériques présentent une image nuancée du roi des dieux : si Zeus est le roi suprême, garant de l’ordre social et moral, ce n’est pas un dieu omniscient — certaines choses lui sont cachées et il est toujours possible de le tromper, comme le fait Héra en le séduisant pour que les Olympiens puissent se joindre à la bataille ; ce n’est pas non plus un dieu omnipotent :

en effet, Zeus ne peut pas tout. À la différence du Dieu chrétien, Zeus est soumis aux décisions des Parques : il ne peut différer l’heure de la mort d’un héros ni ne peut aller contre les décisions des Destins. Quand il veut que les Olympiens lui obéissent, il ne peut les contraindre : il doit argumenter et faire valoir ses positions par la persuasion ou la menace. Son utilisation des forces physiques, en dehors de la foudre, des éclairs et du tonnerre qui lui sont propres, doit passer par le même type de processus : pour utiliser la mer, les vents, le soleil, les enfers, les fleuves ou la terre, il doit demander l’aide des divinités qui en sont tutélaires. Dans les premiers poèmes grecs, il est donc impossible au roi des dieux d’être un tyran : la régence de l’univers demande des compromis et des acceptations. Comme on le voit dans les actions nombreuses des Olympiens qui désobéissent souvent aux lois édictées par lui, Zeus est un souverain contesté et pas nécessairement éclairé : les motivations qui le poussent à l’action relèvent parfois du coup de sang peu réfléchi ou du caprice ; le Zeus homérique est un dieu, mais un dieu très humain en proie à des émotions vives.

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Déjà pourtant dans les Hymnes homériques transparaît un autre visage du dieu.

Le texte : La justice de Zeus dans l’Hymne homérique

Quelles sont les caractéristiques de Zeus dans cet hymne ?

En quoi ce Zeus est-il différent du Zeus homérique ?

C’est Zeus que je chanterai, le plus puissant et le plus grand des Dieux, le maître à la vaste voix, qui fait s’accomplir toute chose, Celui qui s’entretient souvent avec Thémis siégeant à ses côtés. Sois-nous propice, Kronide à la vaste voix, très glorieux et très grand.

Hymne homérique à Zeus, texte établi et traduit par J. Humbert, Paris, Les Belles Lettres, 1951.

Dans l’Hymne homérique, Zeus est étroitement lié au destin et à Thémis, c’est-à-dire la Justice personnifiée. Zeus est donc le maître de toutes choses, y compris des destins. Conseillé par Thémis, il devient un dieu législateur. Chez Hésiode, comme nous l’avons vu, cette idée de la rationalité de Zeus se développe : Zeus est le maître des dieux par sa force physique, mais aussi et surtout par son intelligence et son jugement. En s’unissant avec des abstractions, notamment avec Métis, la Prudence, et Thémis, la Justice, il s’accapare leurs vertus. Cette association permet à Zeus de devenir un dieu juste : il légifère auprès des hommes et récompense leurs actions justes (la notion de châtiment n’apparaît pas chez Hésiode). Ce nouveau rôle implique une autre transformation : puisque Zeus est capable de récompenser les justes, il est capable de voir toute chose et de comprendre toute action ; Zeus est donc chez Hésiode un dieu omniscient. C’est de cette idée d’un roi des dieux législateur et juge que va naître la conception d’une monarchie de droit divin.

Ainsi, Callimaque, lorsqu’il loue Ptolémée Philadelphe, roi d’Alexandrie en 280 avant notre ère, conteste le récit mythologique du tirage au sort des sphères d’influence : Zeus n’a pas obtenu le gouvernement de la terre par hasard ; la vertu et la justice de Zeus expliquent ce règne. Puisque Zeus est un dirigeant éclairé, il choisit sur terre des chefs à son image pour diriger les hommes. La royauté est donc un don de Zeus : l’homme choisi est à l’image de son juge, juste et bon.

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Le texte : L’hymne à Zeus de Callimaque

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Quel est le trait de Zeus mis en valeur

À quoi Callimaque attribue-t-il la supériorité de Zeus ?

Quel est le lien établi entre Zeus et les rois ?

Zeus ! quand c’est l’instant des libations, que chanter d’autre, que chanter plutôt que lui- même, le dieu toujours grand, le dieu toujours Roi, le vainqueur des Fils de la Terre, maître et juge des Ouraniens ? Mais sous quel nom le chanter? Dieu du Dicté, Dieu du Lycée ? Mon âme est en suspens; de sa naissance on fait dispute. Zeus, on le dit, tu naquis sur le mont Ida; on le dit, ô Zeus, tu vis le jour en Arcadie ; qui donc, ô père, en a menti ? Les Crétois, « les Crétois, toujours menteurs ». Ils ont bien été jusqu’à te bâtir une tombe, ô Roi ! Mais non, tu ne mourus jamais, tu Es pour l’éternité. Dans la Parrhasie, au lieu le plus touffu des fourrés de la montagne, Rhéia t’enfanta; lieu maintenant sacré, où ne pénètre nulle créature, nulle femme, à l’heure des affres d’Ilithye; c’est pour les Apidanéens l’antique « Couche de Rhéia ». Et là ta mère, une fois déposé le fardeau de ses entrailles, cherchait quelque eau courante, pour y laver les souillures de ses couches, pour y baigner ton corps. Mais il ne coulait pas encore, le Ladon au large cours, ni l’Érymanthe, le plus limpide de tous les fleuves ; l’Arcadie était toute sèche encore, qu’on devait dire un jour la terre aux belles eaux. Alors, quand Rhéia y dénoua sa ceinture, alors, par-dessus les eaux de l’Iaôn, s’élevaient les grands chênes; sur le Mélas couraient les chars; au dessus du lit même du Cariôn, les bêtes avaient leurs tanières; les gens passaient à pied, et à sec, le Cratis et la pierreuse Métôpé; au-dessous d’eux s’épandaient les grandes eaux. Lors, dans sa détresse, Rhéia s’écria, la Vénérable : « Terre amie, à toi d’enfanter; à toi les douleurs en sont légères. » Elle dit, puis, élevant, tendu, son bras vigoureux, elle frappa le roc de son sceptre; il s’ouvrit largement, un flot puissant jaillit; lors elle y lava ton corps, ô Roi, le mit dans les langes et le confia à Néda pour te porter à l’antre de Crète, lieu de tes secrètes enfances; à Néda, la plus vénérable des Nymphes qui l’accouchèrent en ce jour, de toutes les Nymphes l’aînée, après Styx et Philyra. Et la déesse, ne lui en déniant pas la juste récompense, donna aux eaux jaillies le nom de Néda, à ces eaux abondantes qui près de la ville des Caucônes on l’appelle Lépréion — se mêlent aux flots de Nérée; c’est l’onde la plus antique que boivent les enfants de l’Ourse, fille de Lycaon. Au sortir de Thenai, sur la route de Cnosse Thenai est proche de Cnosse la Nymphe te portait, Zeus, ô père, quand de ton corps le nombril tomba : d’où plus tard les hommes de Kydôn firent le nom de la Plaine Omphalienne. O Zeus, les Nymphes compagnes des Corybantes, les Méliennes du Dicté, te prenaient dans leurs bras, Adrastéia te berçait en une corbeille d’or; tu pressais la grasse mamelle de la chèvre Amalthée, et le doux miel aussi te nourrissait, le miel que fit tout d’un coup l’abeille Panacris, sur le mont Ida, aux lieux qu’on dit Panacra. Autour de toi les Courètes menaient leur danse pressée, frappant

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leurs armes, pour qu’aux oreilles de Cronos vînt le fracas du bouclier, et non pas ton vagissement d’enfant. Bellement tu grandis, ô Zeus Ouranien, et bellement tu pris force, bien vite adolescent, bientôt la joue duvetée. Mais encore enfant, ta pensée était toute efficiente. Aussi tes frères, bien que tes aînés, ne te disputèrent point ta juste part, la Maison Céleste. Histoires mensongères que celles des vieux aèdes! C’est au sort, disent-ils, que les trois Cronides firent partage de leurs domaines. Mais qui donc irait tirer les sorts entre l’Olympe et l’Hadès ? Qui donc, à moins d’être insensé? Pour tirer au sort, il faut des lots égaux; ici, de l’un à l’autre, quelle distance! À mentir, que nos mensonges au moins soient pour trouver créance. Non, ce ne sont pas les sorts qui t’ont fait roi des Dieux, mais les œuvres de tes bras, mais ta Vigueur et ta Force, et tu les assis près de ton trône. Des oiseaux c’est le plus puissant que tu mis à publier tes signes divins : puissent-ils, à mes amis, se montrer toujours propices! Des mortels ce sont les meilleurs que tu pris pour toi : non point le marin, non point l’homme d’armes, et l’aède non plus. Non, aux dieux inférieurs tu les abandonnas, à qui l’un, à qui l’autre; et toi, tu pris les Chefs de cités, les Chefs maîtres eux-mêmes de l’homme des champs, maîtres de qui tient la lance ou la rame, maîtres de tout; qui n’est sous la force du Chef? Oui : les artisans, pour nous, sont les gens d’Héphaïstos, les soldats ceux d’Arès; à Artémis Chitôné sont les chasseurs; à Phoibos ceux qui savent les chants de la lyre. Mais « les Rois viennent de Zeus; oui, car dans les Chefs, rien de plus divin que Zeus; aussi tu fis d’eux ton juste lot. Tu les établis gardiens des villes, et toi-même, tout au haut des cités, tu trônes, attentif à qui mène les peuples par les voies torses ou au contraire les redresse par la justice. Tu leur donnes et richesse et bonheur, leur part à tous, mais non pas égale. On en peut juger, on le voit en notre Prince; il est, bien largement, au-dessus de tous les autres. Au soir il met en acte ses pensées du matin, je dis les plus grands; les moindres, au moment qu’il les pense. À tels autres il faut tout un an, un an ou plus; de tels autres encore tu mutiles toute l’action, tu brises tout le conseil. Salut, salut, fils de Cronos, Zeus très haut, qui donnes tout bien, toute prospérité. Qui pourrait dire ta geste! Nul ne l’a fait, nul ne le fera. Oui, qui jamais dira la geste de Zeus! Salut, ô père, salut encore; donne-nous vertu et richesse. Fortune sans vertu ne saurait mettre l’homme en haut point, ni vertu sans richesse. Donne-nous la vertu et donne-nous la fortune. Callimaque, Hymne à Zeus, texte établi et traduit par E. Cahen, Paris, Les Belles Lettres, 1948.

Le poème de Callimaque nous permet d’observer une autre transformation dans la nature du dieu. Nous nous rappelons que, dans le mythe hésiodique, ce n’est pas la terre qui avait échu à Zeus, mais uniquement le royaume céleste. Cette répartition, où aucun des grands dieux n’avait juridiction sur la terre Hadès contrôlant les Enfers et Poséidon les mers , révélait une distribution du pouvoir équitable qui ne prenait pas en compte les hommes : tous les dieux avaient comme sphère d’influence le monde humain, mais aucun d’eux ne présidait aux destinées humaines ; ce n’est plus la division du pouvoir retenue par Callimaque, qui n’y trouverait pas matière à son argumentation sur le bon prince élu par un dieu, régissant les destins de l’homme.

Cette conception d’un Zeus puissant, maître de l’univers, avait des fondements philosophiques,

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voire physiques. Dès 350 avant notre ère, le stoïcien Cléanthe dans son Hymne à Zeus avait établi une corrélation entre Zeus et le feu. Or, dans la conception stoïcienne de l’univers, le feu crée et détruit tout ; le feu est aussi le matériau dont est faite l’âme humaine, cette étincelle qui est une parcelle du feu divin. L’ordonnancement de l’univers, c’est-à-dire le Logos, « La Parole », pour les stoïciens, est créé par le feu de Zeus.

Les Romains de l’Empire vont développer, sous l’influence de la pensée stoïcienne, l’image d’un Jupiter omniscient et omnipotent. En effet, comme un seul dieu, le Logos issu du feu, gouverne l’univers, un seul homme devrait gouverner le monde : ce sera l’empereur. Ce dieu comme cet empereur deviendra de plus en plus puissant, jusqu’à l’omnipotence. Dans les Panégyriques, entre autres, on peut ainsi découvrir un empereur plus puissant que les Destins ou, du moins, aussi puissant qu’eux, en une hiérarchie laissant entendre que Jupiter est, lui aussi, libre de la contrainte des Destins.

On peut donc observer, à travers le temps, une évolution de la figure de Zeus, qui, d’un dieu très humain, devient un dieu au-dessus de l’humain. Cette transformation est due non seulement à l’influence des conceptions philosophiques, mais aussi à l’évolution des paramètres politiques.

3.3. UNE VISION NÉGATIVE

Le texte : Zeus chez Eschyle

Héphaïstos considère-t-il le châtiment de Prométhée comme juste ?

Où se situe dans la chronologie des premiers âges cet épisode ?

Quels sont les caractéristiques de Zeus selon les personnages de cet extrait ?

Quelle est son attitude envers le bienfaiteur de l’humanité et envers les hommes ?

POUVOIR Nous voici sur le sol d’une terre lointaine, cheminant au pays scythe, dans un désert sans humains. Héphaïstos, à toi de songer aux ordres que t’a dictés ton père et, sur ces rochers aux cimes abruptes, d’enchaîner ce bandit dans l’infrangible entrave de liens de bon acier. Car de ton apanage, du feu brillant d’où naissent tous les arts, il a fait larcin, pour l’offrir aux mortels. Pareille faute doit se payer aux dieux. Qu’il apprenne donc à se résigner au règne de Zeus et à cesser ce rôle de bienfaiteur des hommes. HÉPHAÏSTOS Pouvoir et Force, la mission de Zeus pour vous est achevée : rien ne vous retient plus. Mais moi, le cœur me manque pour enchaîner de force un dieu, mon frère, à ce pic battu des tempêtes. Et, pourtant, il m’en faut trouver le courage : négliger l’ordre d’un père est faute lourdement punie. (A Prométhée) Fils aux pensées hardies de la sage Thémis, c’est malgré moi autant que malgré toi que je te vais clouer à ce roc désolé dans des nœuds inextricables d’acier. Là, tu ne connaîtras plus ni voix ni visage humains, mais, brûlé des deux flamboyants du soleil, tu sentiras la fleur de ton teint se flétrir; avec joie, toujours, tu verras la nuit dérober la lumière sous son manteau d’étoiles, le soleil à son tour fondre le givre de l’aurore, sans que la douleur d’un mal toujours présent jamais cesse de te ronger, car nul libérateur n’est encore né pour toi. Voilà ce que tu as gagné à jouer le

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bienfaiteur des hommes. Dieu que n’effraie pas le courroux des dieux, tu as, en livrant leurs honneurs aux hommes, transgressé le droit : en récompense, tu vas sur ce rocher monter une garde douloureuse, debout toujours, sans prendre de sommeil ni ployer les genoux. Tu pourras alors lancer des plaintes sans fin, des lamentations vaines : le cœur de Zeus est inflexible; un nouveau maître est toujours dur. POUVOIR Allons ! Pourquoi tarder, te lamenter en vain? N’as-tu pas en horreur le dieu maudit des dieux qui a osé livrer ton privilège aux hommes? HÉPHAÏSTOS — Les liens du sang sont terriblement forts, quand s’y ajoute l’amitié. POUVOIR — D’accord ! mais enfreindre l’ordre paternel, est-ce chose possible et moins terrible à tes yeux ? HÉPHAÏSTOS Le cynisme en toi toujours est égal à la dureté ! POUVOIR Se lamenter sur lui ne le guérira pas : ne te fatigue pas à gémir pour rien. HÉPHAÏSTOS Ah ! métier mille fois abhorré! POUVOIR Pourquoi le maudire ? De tous ces maux ton art, franchement, n’est point cause. HÉPHAÏSTOS — Plût au Ciel cependant qu’il fût le lot d’un autre ! POUVOIR. Tout être a vu jadis son sort bien défini hormis le roi des dieux : nul n’est libre que Zeus ! HÉPHAÏSTOS Je le vois ! à cela je n’ai rien à répondre. POUVOIR Hâte-toi donc de lui passer ses liens : que Zeus ici ne te voie pas traîner. HÉPHAÏSTOS Il peut me voir déjà le caveçon en mains. POUVOIR Mets-lui ce lien au bras; puis, de toute ta force, frappe du marteau et cloue-le au rocher. HÉPHAÏSTOS ! l’ouvrage s’achève, et sans mécompte aucun. POUVOIR Frappe plus fort, serre, ne laisse pas de jeu : même à l’inextricable il est capable de trouver une issue. HÉPHAÏSTOS — Voilà un bras fixé, qu’il ne déliera pas. POUVOIR À celui-là ! Agrafe-le de solide façon : qu’il sache bien que sa malice est moins prompte que celle de Zeus. HÉPHAÏSTOS Seul, il serait en droit de blâmer mon ouvrage. POUVOIR Et maintenant, hardi ! enfonce en sa poitrine la dent opiniâtre de ce rivet d’acier. HÉPHAÏSTOS Ah! Prométhée, tout bas je gémis de ta peine. POUVOIR — Encore à hésiter, à gémir sur l’ennemi de Zeus ! Crains donc de gémir un jour sur toi-même. HÉPHAÏSTOS — Tu vois ce que des yeux n’auraient jamais dû voir ! POUVOIR — Je vois qu’il a le sort qu’il avait mérité ! Allons ! jette autour de ses flancs la ceinture d’airain. HÉPHAÏSTOS — J’y suis contraint : tes ordres sont de trop. POUVOIR — Moi, je t’en veux donner, voire te harceler. Descends et enserre ses pieds. HÉPHAÏSTOS Voilà qui est fait et sans longs efforts. POUVOIR — De toute ta force, maintenant, frappe, et que l’entrave enfonce dans la chair. Dur est celui qui doit contrôler la besogne. HÉPHAÏSTOS Ah ! ton langage répond à ta figure

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POUVOIR Sois faible à ton gré, sans pour cela me faire de reproches, si ma nature est opiniâtre et dure. HÉPHAÏSTOS Partons : ses membres ont leur ajustement complet ! POUVOIR — Maintenant, fais ici l’insolent à ta guise, et vole aux dieux leurs privilèges pour les livrer aux éphémères. Quel allégement les humains seront-ils donc capables d’apporter à tes peines ? C’est bien à tort que les dieux t’appellent Prométhée : trouve ailleurs qui te promette de te dégager de ces nœuds savants.

***

PROMÉTHÉE — Un jour viendra, j’en réponds, où Zeus, pour opiniâtre que soit son cœur, sera tout humble, car l’hymen auquel il s’apprête le jettera à bas de son pouvoir et de son trône, anéanti. Elle sera dès lors de tout point accomplie, la malédiction dont l’a maudit Cronos, son père, le jour où il tomba de son trône antique. Et le moyen d’éloigner tels revers, nul dieu, si ce n’est moi, ne le lui saurait révéler clairement. Seul, je sais l’avenir et comment il se peut conjurer. Après cela, qu’il trône donc sans crainte, se fiant au fracas dont il emplit les airs, agitant dans ses mains le trait embrasé : nul secours ne l’empêchera de choir ignominieusement d’une chute intolérable — si fort est l’adversaire qu’à cette heure il se prépare à lui-même, être prodigieux avec qui la lutte est ardue, inventeur d’un feu plus puissant que la foudre, d’un fracas formidable à couvrir le tonnerre; par qui même le fléau marin qui ébranle la terre, le trident, arme de Poséidon, doit voler en éclats. Le jour où il butera contre ce malheur, il apprendra quelle distance sépare « régner » de « servir ». LE CORYPHÉE Ce sont tes désirs dont tu fais des oracles pour Zeus. PROMÉTHÉE Je dis ce qui sera, mais ce qu’aussi je souhaite. LE CORYPHÉE Devons-nous nous attendre à voir Zeus aux ordres d’un maître ? PROMÉTHÉE Et ses épaules porter des peines plus lourdes que celles-ci même. LE CORYPHÉE — Tu n’as donc point peur de lancer de pareils mots ? PROMÉTHÉE Que peut craindre celui qui ne saurait mourir ? LE CORYPHÉE Il te peut procurer une épreuve encore plus cruelle. PROMÉTHÉE — À son gré! je m’attends à tout. LE CORYPHÉE Ceux-là sont sages qui s’inclinent devant Adrastée. PROMÉTHÉE Adore, implore, flagorne le maître du jour. Pour moi, je me soucie de Zeus encore moins que de rien. Qu’il s’agisse et règne à sa guise pendant ce court délai : il ne sera pas longtemps le maître des dieux. — Mais j’ai devant les yeux le courrier de Zeus, le serviteur du jeune tyran. Une chose est sûre : il nous vient annoncer du nouveau. Eschyle, Prométhée enchaîné, 1-85 ; 907-963, texte établi et traduit par P. Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 1953.

Eschyle met en scène dans son Prométhée enchaîné une autre vision de Zeus. La pièce relate comment Zeus punit Prométhée pour avoir donné le feu aux hommes : il est enchaîné au Caucase, où un aigle vient chaque jour dévorer son foie, appendice qui se reconstitue durant la nuit. Le châtiment se poursuit, car le Titanide refuse de révéler un oracle émis par Gaia, selon lequel Zeus

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serait renversé par le fils qu’il aurait de Thétis 1 ; l’action se termine alors que Prométhée est foudroyé par Zeus. Le Prométhée enchaîné est la deuxième pièce d’une trilogie. La première, Prométhée porte flambeau, et la dernière, Prométhée libéré, sont perdues. Dans cette dernière, il semble qu’Eschyle présentait la réconciliation de Prométhée et des hommes avec Zeus.

Le dramaturge présente Zeus au début de son règne. Il n’est pas du tout omniscient, ne connaissant même pas sa propre destinée. Il est certes le roi des dieux, mais se comporte surtout en tyran cruel et injuste, qui médite la fin de l’humanité. Comment expliquer cette vision négative ? D’abord, il est évident que ce conflit premier entre le protecteur de l’humanité qu’est Prométhée et le roi des dieux était nécessaire pour expliquer la différence de statut entre les hommes et le divin : les dieux et les hommes s’opposent car ils sont dotés de façon inéquitable ; les dieux possèdent tout, les hommes sont réduits à la rapine pour obtenir des moyens de survie. Le récit mythologique présent chez Eschyle montre la façon dont les hommes et les dieux, bien que de statuts différents, peuvent cohabiter. L’opposition première des volontés des deux partis exige que les hommes puissent se protéger d’un tyran injuste : ce moyen réside, selon Eschyle, dans la connaissance d’une manière passive de déstabiliser l’ordre divin.

Par ailleurs, Eschyle tentait sans doute d’expliquer la présence dans la tradition d’un dieu très grand et très bon qui pût être à la fois un dieu vengeur. On retrouve cette réflexion, source d’une exégèse particulièrement riche, dans la religion chrétienne : les Pères de l’Église ont longuement disserté sur ce caractère ambivalent du Dieu chrétien, source de bonté, capable de colère cosmique. L’explication d’Eschyle est chronologique : le dieu vengeur se transforme dans la suite des temps en un dieu juste, ce que devait d’ailleurs illustrer plus avant la dernière pièce de la trilogie, où Zeus devenait protecteur des hommes.

3.4. UN ÉPISODE ROMAIN : LE JUPITER D’OVIDE

La figure de Zeus a été incorporée à la mythologie romaine sous le nom de Jupiter. Le Jupiter romain conserve en général la même geste que le Zeus grec. Ovide présente cependant un épisode typiquement romain qui se déroule dans les premiers temps de Rome. Numa, deuxième roi de Rome après Romulus, est conseillé par une nymphe du nom d’Égérie ; il est, dans la légende romaine, le roi le plus pieux qu’ait connu l’Urbs, instigateur de l’ensemble des institutions religieuses romaines. Dans l’épisode ovidien, Numa cherche le moyen de détourner la foudre ; Égérie lui conseille d’attraper deux divinités agrestes, Faunus et Picus, afin qu’elles lui enseignent comment forcer Jupiter à venir sur terre et à lui prescrire un rite expiatoire qui empêcherait la foudre de toucher la nouvelle ville.

1 Au début du règne des Olympiens, Zeus et Poséidon se querellaient pour savoir lequel des deux épouserait la fille de Nérée. L’oracle explique pourquoi les dieux ont renoncé à épouser Thétis et l’ont donnée en mariage à un homme, Pélée. L’homme qui naîtra de cette union sera Achille.

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Le texte : Numa et Jupiter

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Quelles sont les caractéristiques de Jupiter dans ce récit ?

Quelle est la réaction de Numa ?

Que recherche Numa ?

Alors Égérie dit à Numa : « Ne t’alarme pas à l’excès : on peut détourner la foudre par des expiations et la colère furieuse de Jupiter se laisse fléchir. Mais c’est à Picus et à Faunus, deux divinités du terroir romain, qu’il appartiendra de te révéler le rituel d’expiation. Toutefois, ils ne te le révéleront que sous la contrainte : à toi, de les prendre et de les enchaîner ». Et elle lui enseigna une ruse permettant de les faire prisonniers. (…) Ce que Picus et Faunus font, une fois dégagés de leurs liens, quelles incantations ils prononcent et par quel art ils font sortir Jupiter de sa haute demeure, il n’est pas permis à l’homme de le savoir. Nous ne chanterons que ce qui est autorisé, ce que peut dire la bouche pieuse du poète. Ils te font descendre du ciel, ô Jupiter (…) On sait comment trembla le sommet boisé de l’Aventin et comment la terre s’affaissa, écrasée sous le poids de Jupiter. Le cœur du roi palpite, le sang se retire de tout son corps et ses cheveux hérissés se dressent. Quand il se fut ressaisi : « Enseigne-moi, dit-il, un rite expiatoire infaillible pour détourner la foudre, roi et père des dieux d’en haut, si j’ai toujours touché tes autels avec des mains pures, si c’est une bouche pieuse qui formule cette demande ». Le dieu exauça sa prière, mais il dissimula la vérité dans une énigme obscure et terrifia l’homme par des propos ambigus. « Coupe une tête », dit-il, alors le roi : « Nous t’obéirons en coupant la tête d’un oignon arraché dans mon jardin ». « Celle d’un homme », ajouta le dieu « Tu en auras les cheveux », dit l’autre. Jupiter demande une vie ; et Numa lui répond : « La vie d’un poisson ». Jupiter se mit à rire et dit : « Sers-toi de ce moyen pour conjurer mes traits, mortel qui n’est pas indigne de dialoguer avec les dieux ».

Ovide, Fastes, III, 259-380, texte traduit par H. Le Bonniec, Paris, Les Belles Lettres, 1990.

On remarque dans ce texte une appréhension différente de la divinité. Alors que dans le monde grec les épiphanies divines, c’est-à-dire l’apparition des dieux sur terre, sont uniquement dues à la volonté divine, Numa peut contraindre Jupiter à apparaître. Les moyens dont il use pour ce faire ne sont pas mentionnés par le poète, mais la formulation, « quelles incantations ils prononcent et par quel art ils font sortir Jupiter de sa haute demeure », laisse entendre que le roi apprend de Picus et Faunus des prières et des rites. Il est dès lors évident que, dans l’esprit romain, la pratique de la religion, c’est-à-dire l’accomplissement exact de rites et la prononciation de prières, permet une emprise de l’homme sur les dieux. C’est d’ailleurs ce que sous-entend toute la démarche de Numa, qui ne va pas implorer le dieu pour qu’il ne se fâche pas, mais qui veut obtenir un rite pour écarter la colère divine.

De plus, dans cet épisode, la divinité est terrible et cruelle : elle apparaît immense et exige des sacrifices humains. Or, la suite de l’histoire laisse penser que l’humain peut, grâce à une parole détournée, diminuer la cruauté divine. Dans l’altercation présentée par Ovide, Numa tient le rôle du sage, alors que Jupiter, bonhomme, reconnaît la supériorité de la parole humaine sur ses

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exigences tyranniques. L’épisode montre donc un roi et un dieu qui discutent sur un pied d’égalité, mais le roi est supérieur au dieu en humanité, en bienveillance, en rhétorique et en sagesse. Numa ne voit pas seulement sa requête satisfaite : le rite qu’il a obtenu, c’est en réalité lui-même qui l’a édicté en détournant les paroles du dieu.

Cette attitude en regard du divin n’est pas une innovation d’Ovide : nous retrouverons ces divers traits de l’attitude des Romains envers les dieux dans les modules suivants. On peut pour l’instant souligner le fait que, même si Jupiter reprend certains traits du Zeus grec, la divinité romaine possède des caractéristiques qui lui sont propres.

Conclusion

La théogonie grecque présente la naissance des grands dieux, mais, comme nous l’avons dit, elle n’est pas réduite à un temps précis. Les Olympiens, dieux régnant sur le monde fini, appartiennent en fait à deux ou trois générations de dieux, selon les traditions : Aphrodite, née d’Ouranos, les Kronides, Hestia, Poséidon, Déméter, Héra, Hadès, Zeus, et les enfants de Zeus, Apollon et Artémis, Arès, Héphaïstos, Hermès, Dionysos. Il faut d’ailleurs souligner que la mythologie ne présente pas de chronologie fixe, comme nous avons pu nous en rendre compte lorsque nous avons tenté d’expliquer la présence d’Héraklès dans les luttes théogoniques. Nous pouvons cependant supposer que la multiplication de ces mêmes luttes découle d’un dédoublement imputable au mode de transmission oral de la mythologie. En effet, les mêmes symboliques se répètent dans les unes et dans les autres. Cette répétition nous renseigne cependant sur la façon dont les Grecs concevaient l’avènement de l’ordre et du monde fini. Les dieux régnants doivent maîtriser les forces physiques de l’univers, mais ils n’ont pas besoin d’en être les créateurs : le lien entre l’univers et le divin n’est pas un rapport d’engendrement, mais bien une relation de domination.

Par ailleurs, on peut souligner deux autres éléments : l’importance de la possession de la terre et la volonté constante de replacer l’homme dans les premiers temps de l’univers. Ces deux caractéristiques des théogonies grecques semblent révéler des préoccupations d’ordre à la fois cosmique et matériel. En effet, on sait qu’à période historique la citoyenneté dépendait de la possession de la terre. Cette importance accordée à Héra comme véhicule par lequel passe le pouvoir semble donc calquer une réalité de la vie grecque. Mais le symbolisme de cette possession physique d’Héra dépasse la simple analogie. L’ordre cosmique est garanti par une stabilité des éléments procréateurs et régnants, Zeus et Héra, car l’ordre instauré par Zeus, s’il n’est pas tributaire de la création, nécessite la procréation. C’est ce que nous apprend le caractère extrêmement prolifique des amours divines.

L’absence supposée de l’homme dans les premières luttes théogoniques semble avoir troublé les anciens. Nous verrons dans le prochain module que cette question découle sans doute des rapports parfois conflictuels que les Grecs entretenaient avec le divin.

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