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VERS UNE ESTHETIQUE DE LA COMMUNICATION

VERS UNE ESTHETIQUE


DE LA COMMUNICATION

I QU'EST-CE QUE L'ESTHETIQUE DE LA COMMUNICATION ?

L'esthétique de la communication est l'étude des processus communicationnels dans l'expérience


esthétique, et par extension, l'étude des formes esthétiques de communication, autrement dit, celle
des fondements esthétiques de la communication.

Elle consiste en une synthèse de l'esthétique philosophique et des sciences de la communication.


L'intuition fondatrice de cette recherche est la suivante. Il est possible de soutenir fondamentalement
que l'expérience de l'art est bien loin de n'être qu'une expérience marginale, pure, autosuffisante,
autoréférente, dont il faudrait à tout prix garantir l'intégrité en l'isolant d'autres activités humaines, en
la plaçant par exemple comme alternative radicale au principe de rendement (Marcuse) ou à la
rationalité instrumentale (Adorno). Au contraire, elle est fondamentale pour le fait humain. Il est, en
effet, remarquable bien qu'elle soit tout à fait universelle, qu'elle apparaisse comme nécessaire, mais
qu'en même temps, elle ne semble pas participer à la survie de l'espèce humaine. Il s'agit donc, à la
base, de montrer en quoi cette expérience particulière peut être révélatrice du fait humain.

L'expérience esthétique est donc, fondamentalement, une expérience à visée universelle. Elle ne peut
se réduire à la subjectivité du jugement, comme le prétendent de nombreux philosophes. Elle est
constitutivement intersubjective. Le jugement de goût est donc le révélateur privilégié du sens
commun, cette intersubjectivité primordiale, sans laquelle ne peut se former la subjectivité, et sans
laquelle celle-ci ne pourrait communiquer avec autrui.

Elle ne peut non plus se confondre avec d'autres expériences, comme ont tenté de le montrer certains
philosophes analytiques (Goodman, surtout). L'expérience esthétique est bien une expérience
particulière, et sans elle, aucune communication ne pourrait jamais être conçue. Mais cette spécificité
de l'expérience esthétique ne peut être saisie que si cette dernière est étudiée en considérant le sujet
comme organisme vivant, incarné et situé dans un environnement réel.

C'est sur ce plan pratique, concret, voire biologique, que l'art peut devenir, pour le sujet, une
expérience. John Dewey avait insisté sur ce point (dès 1934) en écrivant, dans Art as Experience, que
l'existence de l'art "est la preuve que l'homme utilise les matériaux et énergies de la nature avec
l'intention de développer sa propre vie, et qu'il fait ceci en accord avec la structure de son organisme -
cerveau, organes des sens, et système musculaire.

L'art est la preuve vivante et concrète que l'homme est capable de restituer consciemment, et donc
sur le plan du sens, l'union de la sensation, du besoin, de la pulsion et de l'action caractéristique de la
créature vivante."

Mais au-delà de l'expérience mondaine du sujet, l'expérience esthétique ouvre à la découverte de


l'autre, et ainsi fonde la possibilité de la communication. L'objet esthétique, et l'oeuvre d'art en
particulier, est la clé de l'universalité.

Ainsi que l'écrit Mikel Dufrenne (dans Phénoménologie de l'expérience esthétique), "l'homme devant
l'objet esthétique transcende sa singularité et devient disponible pour l'universel humain."

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VERS UNE ESTHETIQUE DE LA COMMUNICATION

II POURQUOI UNE ESTHETIQUE DE LA COMMUNICATION ?

L'expérience esthétique semble avoir largement échappé aux sciences humaines, et particulièrement,
aux sciences de la communication. Souvent décrite comme une expérience radicalement subjective,
irréductiblement personnelle, idiosyncrasique, les sciences, y compris humaines, se sont peu
encombrées de ce qu'elles semblent avoir souvent considéré comme un phénomène anecdotique
n'étant pas de leur ressort. L'esthétique et la philosophie de l'art, d'autre part, se sont souvent
montrées réticentes à laisser leur objet à la démarche scientifique, comme si la tentation
réductionniste allait le désincarner.

Pourtant, si les risques, de part et d'autre, sont présents (considérer l'expérience esthétique, même la
plus remarquable, comme trop particulière pour la rendre propre à l'analyse scientifique ; réduire cette
expérience à des motifs empiriques récurrents, sans faire droit à sa subjectivité), il y a là, surtout, une
mauvaise compréhension des enjeux.

Il n'est pas nécessaire, en effet, d'opposer philosophie et science pour inscrire l'expérience esthétique
dans le fait humain. Pour surmonter l'impasse, puisons dans les sciences cognitives des réponses
neuves, inconnues de la tradition esthétique, pour expliquer cette forme particulière, et pourtant
universelle, de cognition. Plongeant au coeur de l'esprit humain, elles nous montrent une image
nouvelle de l'expérience, de la rationalité, de la subjectivité, de ce qu'est une personne incarnée au
sein d'un monde physique et humain.

L'expérience esthétique, justement parce qu'elle est particulière et irréductible, révèle donc l'être
humain comme à la fois rationnel, social, mais aussi comme doué d'émotion, d'une conscience
subjective qu'il vit par son corps. Ainsi étudiée, à travers une approche clairement naturaliste,
l'expérience esthétique reprend sa place dans le fait humain en général.

III COMMENT ESTHETISER LA COMMUNICATION ?

Reconnaître à la communication un fondement esthétique, c'est faire face à ce problème


fondamental : comment passe-t-on d'une expérience subjective, profondément ancrée dans le vécu
émotionnel et imaginaire de la personne, à une communication intersubjective, à un partage, à la
rationalité ? Quel est le pont entre ma sensibilité, mon expérience sensible, et le partage avec autrui
du sens de cette expérience, entre ce que j'ai de plus privé en moi (ma sensibilité, mon imagination,
que l'expérience esthétique exalte) et l'autre que je découvre en y étant sans cesse confronté ?

La complète négligence de cette question par les sciences de la communication a conduit à évacuer
le jugement esthétique de leur champ d'étude, expérience pourtant fondamentale de la
communication. De ce fait, les sciences de la communication ont oublié les bases même de leur objet.
Au bout d'un demi-siècle d'études, on est en droit de se demander si l'on sait vraiment ce qu'est
communiquer, alors qu'on ignore encore une chose aussi simple que le sentiment du beau !

Pour répondre à cette question, il faut remonter du jugement à ses racines dans l'expérience. Pour
tracer un trait d'un point à un autre, il faut savoir exactement d’où l'on part, et où l'on arrive. Il est
nécessaire de remonter jusqu'à la subjectivité de l'expérience esthétique - et donc de savoir très
précisément ce qu'est cette subjectivité - et comprendre alors comment on est mené de là à
l'intersubjectivité.

Ceci suppose une analyse précise pour éviter de recourir à un coup de baguette magique qui nous
fasse subitement passer du « moi » au « nous », que nous cessions de voir la subjectivité comme un
objet presque sacré, parce qu'intime, et donc incommensurable, à jamais hors de portée de la
connaissance (sinon celle que l'on a de soi-même), que nous acceptions d'ouvrir la boîte dorée pour y
plonger un main inquisitrice…

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VERS UNE ESTHETIQUE DE LA COMMUNICATION

A quoi bon ? Sans cela, nous ne pourrons surmonter l'opposition qui maintient l'esthétique dans une
situation de statu quo : le jugement esthétique est-il subjectif ou normatif ? Idiosyncrasique ou
partageable ? Privé ou public ? Personnel ou communicable ? Si nous ne dépassons pas cet
antagonisme, l'esthétique de la communication restera une contradiction dans les termes.

Or, si chacun de nous est bien doué d'une conscience subjective, mais est, en même temps, un être
social qui se dépasse sans cesse pour atteindre autrui, al ors il nous faut comprendre comment et d'où
naît la subjectivité, et comment nous la dépassons et rejoignons l'autre sur un terrain commun. Pour
atteindre cet objectif, se contenter de l'esthétique ou de la philosophie de la communication est
insuffisant. Il faut aller chercher certaines réponses là où elles émergent : dans les sciences.

Cette recherche se veut donc une démarche philosophique ouverte, informée, voire syncrétique, et
qu'un retour bien guidé à la matérialité ne fera pas rougir.

On voit ainsi comment, de quelques milliards de cellules perce un esprit, comment celui-ci peut en
arriver à ressentir une émotion face à un objet esthétique admiré, et comment cet esprit rencontre
l'autre pour communiquer cette émotion.

Pour comprendre comment un jugement peut être, en même temps, profondément subjectif et,
pourtant, prétendre à l'universalité, il faut descendre aux racines, comprendre ce qu'est la perception,
quelle est son rôle dans la vie de l'organisme humain, comprendre comment celui-ci peut
communiquer avec autrui, ce qui, précisément, lui permet de partager son expérience.

Alors, pourrons-nous parler d'une esthétique de la communication…

Selon Raphaël Goubet

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