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L’inversion de la question homosexuelle

LA QUESTION HOMOPHOBE

Éric F ASSIN *

Dans une page célèbre de La volonté de savoir, Michel Foucault lançait l’hypothèse, maintes fois reprise, discutée et critiquée depuis lors, d’une nais- sance récente de l’homosexualité : « Il ne faut pas oublier que la catégorie psy- chologique, psychiatrique, médicale de l’homosexualité s’est constituée du jour où on l’a caractérisée – le fameux article de Westphal en 1870, sur les “sensa- tions sexuelles contraires” peut valoir comme date de naissance – moins par un type de relations sexuelles que par une certaine qualité de la sensibilité sexuelle, une certaine manière d’intervertir en soi-même le masculin et le fémi- nin. » 1 L’homosexualité serait un pli du savoir, une invention des discours savants qui constituent la sexualité en la prenant pour objet. On pourrait tout aussi bien inverser la formule : c’est l’homosexualité qui donne naissance aux savoirs sur la sexualité. L’obsession homosexuelle est tout autant cause qu’effet de la prolifération des discours savants. Aussi pourra-t-on dire, indifféremment, que l’homosexualité constitue un problème pour la psychanalyse, et que le problème homosexuel constitue la psychana - lyse – depuis l’origine. On le voit bien par exemple dans le fait qu’il ne s’agit pas seulement d’une question théorique, mais aussi d’un enjeu dans la pra - tique thérapeutique : si, depuis toujours, l’homosexualité pose problème à la psychanalyse, c’est qu’elle n’est pas le fait des seuls patients, mais peut tout aussi bien concerner les thérapeutes. Bref, pour la psychanalyse, la question homosexuelle n’est pas nouvelle.

* Département de sciences sociales, École normale supérieure. 1. M. Foucault, Histoire de la sexualité, 1 : La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 59.

Rev. franç. Psychanal., 1/2003

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On tentera pourtant de montrer ici qu’elle se pose aujourd’hui de manière radicalement renouvelée. Le juriste Daniel Borrillo, dans une étude récente, L’homophobie, suggère que nous assistons à un renversement : « Au lieu de se consacrer à l’étude du comportement homosexuel, traité dans le passé comme déviant, l’attention est désormais portée sur les raisons qui ont mené à consi - dérer cette forme de sexualité comme déviante ; de sorte que le déplacement de l’objet d’analyse vers l’homophobie produit un changement aussi bien épis - témologique que politique. Épistémologique, car il ne s’agit pas tant de connaître ou de comprendre l’origine et le fonctionnement de l’homosexualité que d’analyser l’hostilité déclenchée par cette forme spécifique d’orientation

sexuelle. Politique, car ce n’est plus la question homosexuelle [ mais bien la

question homophobe qui mérite dorénavant une problématisation particu - lière. » 1 Bref, on ne se demande plus tant aujourd’hui : Comment peut-on être homosexuel ? mais : Comment peut-on être homophobe ? En France, il est ainsi devenu plus infamant peut-être de s’entendre taxer d’homophobie que d’homosexualité 2 On prolongera cette analyse en montrant que l’actualité du P a CS , avec la théorie de débats sur le mariage et la famille qui l’a accompagnée, marque bien une rupture historique – une inversion de la question homosexuelle, pour la psychanalyse française, et plus généralement pour notre société, ceci expli- quant cela. Si, depuis un siècle, la psychanalyse, avec l’ensemble des savoirs sur la sexualité, s’interroge sur l’homosexualité, c’est aujourd’hui l’homo- sexualité qui interroge ces disciplines. Dès lors que l’homosexualité pose moins problème, c’est l’ordre symbolique qui ne va plus de soi : avec l’explicitation du débat public, l’évidence des normes a cédé la place à une interrogation sur le processus normatif. Plus largement, on pourrait donc dire que c’est moins la société qui soumet l’homosexualité à la question : en retour, l’homosexualité pose davantage de questions à l’ordre social, en même temps qu’à l’ordre savant.

]

NON AU PACS

Pour la psychanalyse, l’inversion de la question homosexuelle s’effectue en deux temps distincts. Dans un premier temps (c’est-à-dire avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1997, lorsque l’actualité de l’homosexualité se préci -

1. D. Borrillo, L’homophobie, Paris, PUF , « Que sais-je ? », 2001 (1

re

éd., 2000), p. 4.

2. É. Fassin, Le outing de l’homophobie est-il de bonne politique ? Définition et dénonciation,

L’homophobie : comment la définir, comment la combattre, dir. D. Borrillo et P. Lascoumes, ProChoix

Éditions, 2002 (1 re éd., 1999), p. 23-32.

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pite), la revendication qui devait aboutir au P a CS , mais aussi et surtout à l’émergence publique de la notion d’homoparentalité, rencontre un mur d’hostilité chez les psychanalystes : dans leur immense majorité, les voix qui se font entendre font barrage à toute légitimation symbolique. C’est que la reconnaissance de l’homosexualité dans le couple, et a fortiori dans la famille, toucherait à la différence des sexes dont chacun s’accorde alors à rappeler qu’elle définit l’ordre symbolique. Les exemples sont nombreux et familiers, puisqu’ils se font abondamment entendre dans les médias, de Simone Korf-Sausse, pour laquelle une même « logique du même » autorise le rapprochement entre P a CS et clonage, à Jean- Pierre Winter qui, renouvelant la rhétorique de l’homosexualité contre-nature, met en garde contre les « organismes symboliquement modifiés » ( OSM ) : l’un et l’autre font écho, comme tant d’autres alors, aux angoisses que suscite la modernité. La question, chacun en convient, n’est certes pas d’élever les enfants : c’est la filiation. Car, comme l’explique Jean-Pierre Winter, « un enfant n’a pas seulement besoin de “bons” parents, il a besoin d’avoir une mère et un père. Autrement dit, quelqu’un qui est là pour représenter la loi – et non pas pour la fabriquer ». Les homosexuels croient peut-être n’ex- primer qu’un « désir d’être comme tout le monde ; j’y perçois pour ma part, ajoute-t-il, une tendance fâcheuse à se prendre pour l’auteur de la loi » 1 . Les psychanalystes semblent ainsi n’intervenir que pour rappeler la loi ; mais, du même coup, ils rappellent aussi qui fait la loi : c’est l’analyste, malgré qu’en aient les homosexuels – et avec eux tous ceux qui prétendent bouleverser l’ordre symbolique. On comprend donc que la figure de Pierre Legendre, tout à la fois juriste et psychanalyste, occupe une place centrale dans ce premier moment. Son « anthropologie dogmatique » lui permet de dénoncer une politique de l’homosexualité vouée à « casser les montages anthropologiques au nom de la démocratie et des droits de l’homme » : « Je dirai qu’en termes authenti - quement symboliques le droit met en œuvre la “ternarité” (liens mère, père, enfant), c’est-à-dire l’Œdipe. Voilà du compliqué, qui signifie simplement :

on ne peut pas fabriquer du mariage homosexuel et de la filiation unisexuée ou asexuée, pas même du succédané “contrat de vie de couple”, à l’usage des homosexuels, sans mettre à bas toute la construction de l’échelle de la cul - ture. » Le ton ne manque pas de violence, puisqu’il compare ce qu’il appelle l’ « homosexualisme » au nazisme : « On peut subvertir l’interdit, en mettant

1. J.-P. Winter, Gare aux enfants symboliquement modifiés, Le Monde des débats, mars 2000, p. 18 ; S. Korff-Sausse, Pa CS et clones : la logique du même, Libération, page « Rebonds », 7 juil- let 1999 (voir aussi les réactions que publie le journal les 10-11 juillet).

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à sac la Cité, comme firent les hitlériens, ou en dévastant le système des filiations. » 1 Le plus remarquable n’est pas que des psychanalystes revendiquent une posture normative, fût-ce sur un mode apocalyptique ; c’est que leur autorité semble alors s’imposer efficacement à la société – des médias aux revues, et des politiques aux ecclésiastiques. Les positions de l’auteur de La différence interdite ne sont pas surprenantes, si l’on songe que Tony Anatrella parle en tant que psychanalyste : « Une certaine perversion dans le discours militant manipule la société par toutes sortes d’intimidations et d’impostures intellec - tuelles, en lui faisant prendre l’homosexualité et l’hétérosexualité pour “du pareil au même”. » Or, « dire que la société s’organise à partir de la relation homme/femme n’a rien de discriminatoire, et encore moins d’ “homo - phobe”. » Simplement, « la revendication d’adoption, en filigrane derrière les projets de loi, risque d’instrumentaliser l’enfant, conçu pour soutenir le narcis - sisme défaillant de deux personnes du même sexe. » En effet, « l’homosexua - lité relève de l’expérience subjective et, de ce fait, appartient au domaine du privé. Socialement, elle ne symbolise rien, si ce n’est un escamotage du réel sexuel » 2 . La pathologisation de l’homosexualité par un psychanalyste n’a rien d’inhabituel – même s’il est déjà moins banal que le psychanalyste se pré- sente aussi comme prêtre. Mais la nouveauté radicale, c’est plutôt que ce double statut fonde la position des évêques de France. Tony Anatrella ins- pire en effet leur déclaration : « Une chose est de respecter les droits dont bénéficient toutes les personnes, une autre est de vouloir instituer une orien- tation particulière, voire d’en faire un modèle. A-t-on suffisamment mesuré que la recherche à tout prix du semblable ou de l’identique est en soi une source d’exclusions ? La société ne peut pas se construire sur la recherche de la similitude mais sur la différence de l’homme et de la femme. » Pour justi - fier son opposition au P a CS , la Conférence des évêques ne cite ni le Lévitique ni saint Paul ; elle n’invoque ni le nom de Dieu ni celui de Jésus ; la Loi n’est plus religieuse. Les évêques s’autorisent plutôt de la psychanalyse.

1. Voir « L’essuie-misères », son entretien avec Marc Dupuis que publie Le Monde de l’éducation , décembre 1997, p. 35-37 ; ainsi que son entretien avec Catherine Portevin, « La loi, le tabou et la raison », dans Télérama, n o 2555, 30 décembre 1998, p. 8-13. La référence au nazisme est répétée dans son entretien avec Antoine Spire, « Nous assistons à une escalade de l’obscurantisme », dans Le Monde , 23 octobre 2001, puisqu’il parle d’une « logique hédoniste héritière du nazisme ». Cette étonnante assimilation des victimes avec leurs bourreaux est reprise par le sociologue Alain Supiot méditant sur la « fonction anthropologique du droit » : les revendications actuelles seraient, par leur caractère (selon lui) identitaire, à rapprocher du « port de l’étoile rose » : Esprit, février 2001, entretien avec Olivier Mongin, Joël Roman et Michel Théry. 2. T. Anatrella, Ne pas brouiller les repères symboliques, Le Figaro, 16 juin 1998 ; voir aussi À pro- pos d’une folie, Le Monde, 26 juin 1999 ; et son essai La différence interdite , Paris, Flammarion, 1998.

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Même pour l’Église, les fondements anthropologiques des sciences humaines tiennent ainsi lieu de transcendance 1 . Si l’autorité de la psychanalyse semble ainsi, dans un premier temps, s’imposer sans conteste, ou presque, dans l’espace public, c’est que, d’une part, l’homosexualité est encore posée comme un problème, et que, d’autre part, l’analyste semble toujours le mieux placé pour y faire face. Songeons à l’optimisme qu’affiche alors César Botella dans la Revue française de Psycha - nalyse : « À l’heure actuelle, avec l’accroissement des connaissances tant au niveau de la théorie que de la pratique, il doit être possible d’affirmer que la psychanalyse est appelée à résoudre le problème de l’homosexualité. » 2 La foi disciplinaire ne garantit pas la lucidité politique : nous sommes en effet en 1999, l’année où le P a CS sera voté et entrera dans les mœurs. Le « problème de l’homosexualité » est en passe de se résoudre, c’est-à-dire de se dissoudre – non pas dans l’intimité du cabinet, mais dans l’espace public.

L’EXCEPTION ET LA RÈGLE

Dans ce premier moment, la remise en cause de la psychanalyse est ainsi masquée par son triomphe, apparent et provisoire : elle semble faire la loi, alors même que la loi va se faire sans elle – voire contre elle. Il est bien sûr des exceptions, au sein de la psychanalyse, même pendant cette première phase. Avant octobre 1999, c’est-à-dire avant le vote de la loi, elles sont rares. On voudrait montrer ici comment elles confirment la règle. Pour la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval, anthropologue de formation, si l’homoparentalité ne semble pas poser problème, c’est qu’au fond elle n’est pas si nouvelle. Elle étend ainsi à l’homoparentalité l’argument qu’avait jadis proposé Françoise Héritier à propos de l’assistance médicale à la procréation (bien avant le P a CS , qui ne lui inspirera pas la même démarche) : l’anthropologue y voyait « des innovations qui n’en sont pas ». Pour sa part, Geneviève Delaisi de Parseval faisait en effet déjà une place à l’homoparentalité, non seulement dans sa pratique, mais aussi dans l’ordre de la théorie : loin de constituer une rupture, l’homoparentalité participe selon elle d’un ensemble de formes de parenté complexes, récentes ou pas, qui vont de l’adoption aux filiations fondées sur l’assistance médicale à la procréation,

1. J’ai analysé les logiques de cette « transcendance » dans La voix de l’expertise et les silences

de la science dans le débat démocratique, Au-delà du P aCS , dir. D. Borrillo et É. Fassin, Paris, PUF ,

2001 (1 re éd., 1999), p. 89-110, en particulier p. 99-100.

2. César Botella, L’homosexualité(s) : vicissitude du narcissisme, Revue française de Psychana-

lyse, 1999, 4, LXIII, p. 1317.

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en passant par les familles recomposées. L’enjeu ne serait donc pas la diffé - rence des sexes, mais la pluralité du lien parental : « La notion de parenté additionnelle ne ferait ainsi qu’acquérir une dimension nouvelle dans le cas des familles homoparentales. » 1 Si, dès cette époque, l’homoparentalité ne pose pas non plus problème à Sabine Prokhoris, c’est pour des raisons tout à fait différentes, et presque opposées. La défense du P a CS s’inscrit pour elle dans une critique des nor - mes : l’invention de « figures relationnelles » nouvelles dépasse à l’évidence le cadre étroit de ce simple contrat, mais il aide à les penser et, en premier lieu, à les porter au jour : « Foucault proposait d’aller vers des relations qui soient innommées, c’est-à-dire non formatées par le symbolique. » Or, « l’ “innommé”, ce n’est pas l’innommable, c’est ce qui pourrait être nommé. Inventer de nouvelles formes de vie, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’ordre, de symbolisation. » Bref, cette psychanalyste se pose « entre Freud et Foucault ». Elle reprend ainsi la posture critique de ce dernier, y compris face à la psychanalyse : « Et si la gouvernementalisation, c’est bien ce mou- vement par lequel il s’agissait dans la réalité même d’une pratique sociale d’assujettir les individus par des mécanismes de pouvoir qui se réclament d’une vérité, eh bien ! je dirai que la critique, c’est le mouvement par lequel le sujet se donne le droit d’interroger la vérité sur ses effets de pouvoir et le pouvoir sur ces discours de vérité. » 2 D’une certaine manière, les logiques des deux analystes se rejoignent. Pour Sabine Prokhoris, il s’agit de « relations », plus que de filiation : on songe aux esquisses de Foucault sur « l’amitié comme mode de vie », plutôt qu’au lien parental. Pour Geneviève Delaisi de Parseval, s’il s’agit bien d’enfants, il conviendrait de « penser ce type de parenté davantage en termes d’alliance qu’en termes de filiation » : c’est le couple qui fonde selon elle l’homoparentalité, comme toutes les parentalités. D’une autre manière pour - tant, plus fondamentale, leurs logiques s’opposent. Tandis que Sabine Pro - khoris tente de définir une « neutralité de l’analyste », pour défaire l’emprise sur le patient de sa discipline, Geneviève Delaisi de Parseval ne renonce aucu - nement à la fonction normative de la psychanalyse : celle-ci n’hésite pas en effet à élaborer « une charte des besoins de l’enfant conçu hors des normes

1. G. Delaisi de Parseval, préface à Éric Dubreuil, Des parents de même sexe, Paris, Odile Jacob,

1998, p. 7-27, citation p. 21, n. 23 ; Françoise Héritier, La cuisse de Jupiter. Réflexions sur les nou - veaux modes de procréation, paru dans L’homme en 1985, et repris dans Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996, p. 253-275.

2. S. Prokhoris, « Inventer de nouvelles formes de vie, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas

d’ordre », entretien avec Dominique Le Guilledoux, Le Monde, 3 novembre 1998, p. 15. Voir aussi L’adoration des majuscules, Au-delà du Pa CS , op. cit., p. 145-159 (la citation de Foucault y figure en exergue).

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habituelles, et en particulier dans un contexte homosexuel » : l’exigence du couple exclut ainsi, de fait, la monoparentalité 1 . Si l’une et l’autre font alors exception à la règle du « non » analytique, c’est que, à la différence de leurs confrères ou, du moins, de ceux qui se sont fait entendre dans l’espace public au même moment, l’actualité du P a CS et de l’homoparentalité ne leur pose pas problème – soit, pour Geneviève Delaisi de Parseval, qu’il n’y ait au fond rien là de vraiment nouveau, soit, pour Sabine Prokhoris, que la nouveauté soit valorisée comme invention ; parce que la norme est ailleurs, dans le premier cas, ou bien parce que la norme est à déconstruire, dans le second. Ni l’une ni l’autre ne s’interrogent sur l’homo - sexualité ; et l’une et l’autre pensent avec, mais non sur l’homosexualité.

MALAISE DANS LA PSYCHANALYSE

Tout autre est la situation des analystes pour qui, dans leur immense majorité, l’actualité homosexuelle pose effectivement problème – en ce sens qu’elle bouscule et bouleverse leur conception de la discipline, ses fondements théoriques en même temps que son autorité sociale. Non pas qu’ils soient condamnés à répéter à l’infini l’interdit initial. Bien au contraire : l’histoire récente montre que, dans un deuxième temps, émerge un ensemble de discours considérablement renouvelés prenant en compte la remise en cause des psy- chanalystes et, au-delà, de la psychanalyse, qui accompagne la victoire du P a CS . En effet, si le vote de la loi marque bien en France la défaite historique de la Loi, c’est aussi l’occasion de repenser la discipline : qu’en advient-il si elle n’est plus en mesure de dire et , a fortiori, de faire la loi ? C’est bien l’actualité politique et sociale qui l’oblige à s’interroger 2 . La chronologie des interventions est à cet égard révélatrice. C’est dans les semai - nes où est voté le P a CS qu’on peut lire, dans Libération, une tribune de Daniel

1. S. Prokhoris, Le sexe prescrit. La différence sexuelle en question, Paris, Aubier, 2000, citation

p. 334 ; G. Delaisi de Parseval, ibid., p. 21, et La construction de la parentalité dans les couples de

même sexe, sa contribution à Au-delà du P a CS, op. cit., p. 229-248, citation p. 241.

2. J’ai proposé une lecture parallèle de l’historicité des sciences sociales, en particulier de la

sociologie de la famille et de l’anthropologie de la parenté soumises à l’épreuve du Pa CS et de l’homoparentalité : « Il ne faudrait donc pas imaginer la science sur le modèle d’une forteresse érigée contre le tumulte du temps, préservant ses vérités éternelles à l’abri des turbulences du siècle. À la dif- férence d’un camp retranché, ses constructions provisoires lui permettent de toujours se déplacer, dans l’espoir d’avancer encore. Loin d’être immuables, les sciences de la société bougent – elles peuvent, et partant, doivent bouger. Et si l’anthropologie ou la sociologie, tout autant que l’histoire, ont pour vocation le mouvement, plutôt que l’immobilité, comment croire que les évolutions de la société ne les affecteraient en aucune façon ? » (É. Fassin, Usages de la science et science des usages. À propos des familles homoparentales, L’Homme, 154-155, 2000, p. 391-408, citation p. 392).

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Sibony qui semble d’abord prolonger les discours familiers : « En cette fin de siècle, les repères ordinaires, qu’on dit “symboliques”, en ont pris un coup, au point le plus sensible, là où l’humain se reproduit. » Mais c’est aussitôt pour répudier les injonctions apocalyptiques : « Les repères “ultimes” grincent ! la famille vacille. Et puis, est-ce vraiment le cas ? Est-ce le chaos ? Allons » Ce n’est pas seulement le ton qui change : avec « cette reculade du sym - bolique qui a le mérite de nous questionner sur ce qu’est le symbolique », on assiste à un renversement de perspective. C’est la psychanalyse qui est désor - mais soumise à la question, et non plus l’homosexualité : « Mais alors, que deviennent dans tout cela nos petites têtes malmenées qui, à chaque étape, crient “non” avant de s’incliner ? » Et de redéfinir le symbolique : « Non pas le “vrai” symbolique mais le sens plus aigu, plus radical comme support des transmissions de l’humain en tant qu’elles supposent des cadres (rituels, juridi - ques, signifiants) mais qu’elles supposent presque en même temps leur dépas - sement ; vu que ces cadres sont appelés à devenir morts ou dépassés. » 1 Avec l’actualité, l’historicité traverse les fondements de la psychanalyse. C’est encore en même temps que le vote de la loi qu’on peut lire, dans Le Monde, une tribune de Michel Tort dénonçant les « homophobies psychanaly- tiques ». L’histoire joue ici comme retour polémique sur le passé de la disci- pline, qui éclaire l’actualité récente du débat : « L’analyse des interventions des psychanalystes dans le débat sur le P a CS confirme (à de rares exceptions près) que l’horizon “symbolique” demeure, à leur insu, les positions de l’Église catholique adaptées par l’ordre symbolique lacanien. » Il ne s’agit pas seulement de Tony Anatrella, même s’il « formule la version la plus obscène de l’homophobie catholique » : chez les autres aussi l’on retrouve « la dénon- ciation du narcissisme pathologique de l’homosexuel ; du déni de la différence des sexes ; du caractère archaïque et déviant de la sexualité homosexuelle ; du danger que feraient courir aux enfants les parents de même sexe pour leur équilibre psychique et la constitution de leur identité ». Cette critique permet à Michel Tort un renversement. Il peut en effet retourner la psychanalyse contre les psychanalystes qui ont fait entendre ce discours homophobe : « Que l’on imagine l’analysant homosexuel évoquant son désir d’être parent accueilli par un : “Et la différence des sexes ?” Ce qui est évident dans la pratique cesse donc brusquement de l’être dans l’inter - vention extérieure à la séance. Mais, du même coup, la psychanalyse a dis - paru, envolée. Le discours commun a repris la parole avec ses angoisses, ses phobies, sa haine. Le contre-transfert des psychanalystes est venu à bout des

1. D. Sibony, Quoi de neuf à l’origine du monde ?, Libération, page « Rebonds », 25 octobre 1999.

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homosexuels. » 1 Autrement dit, on le voit, la question homosexuelle s’est inversée : la psychanalyse est interrogée, avec ses figures présentes et ses ancê - tres glorieux, par l’homosexualité qui lui sert de révélateur. Il est vrai que les homosexuels ne sont pas restés les objets passifs du dis - cours analytique. En retour, ils ont commencé à prendre la psychanalyse pour objet ; autrement dit, à inverser le regard – et la spéculation : c’est ainsi que Didier Éribon examine au même moment « l’inconscient des psychanalystes au miroir de l’homosexualité ». En démontant « l’ordre psychanalytique », c’est-à-dire le basculement qui a fait passer la discipline d’un discours de libé - ration à une doxa conservatrice, d’une logique critique à une logique norma - tive, ce philosophe est amené à soumettre la psychanalyse à la question – du point de vue minoritaire : « Le psychanalyste ne peut plus s’arroger le droit de parler sur l’homosexualité et prendre les homosexuels comme des objets de son regard et de son discours sans s’exposer, désormais, à ce que des sujets ne viennent l’interroger sur cette objectivation. » S’il demande d’abord : « La psychanalyse peut-elle encore servir ? », c’est donc pour ajouter aussitôt (et c’est ici que la critique est radicalement nou- velle) : « A-t-elle encore quelque chose à nous dire ? » Le « nous » ne renvoie pas à quelque généralité désincarnée : « À nous dont les existences, les maniè- res d’être, les sexualités ont été si longtemps vouées à la honte et à la stigmati- sation, et qui essayons aujourd’hui d’inventer des modes de vies échappant aux carcans de la norme et de la normalité ? » Et c’est bien un moment histo- rique, celui du P a CS , qui porte cette critique « dans ce moment de bouleverse- ment historique où les “minoritaires” ont pris la parole pour contester les ins- titutions et les exclusions qu’elles produisent ». On comprend l’enjeu de la critique : Didier Éribon se demande et demande à la psychanalyse si l’actualité ne l’a pas rendue obsolète. En effet, la volonté d’expliquer l’homosexualité a perdu tout son sens avec l’avènement d’une parole minoritaire : « Ce qu’il nous faut récuser, c’est précisément l’idée même d’une interrogation sur l’étiologie individuelle de l’homosexualité », « extorsion de “vérité” » qui participe inévitablement d’une politique « d’ar - raisonnement ». Il ne s’agit pas seulement du passé de la psychanalyse, même s’il argumente longuement « pour en finir avec Jacques Lacan », en montrant

1. M. Tort, Homophobies psychanalytiques, Le Monde, page « Débats », 15 octobre 1999. C’est simultanément que Jeanne Favret-Saada, forte de sa double inscription dans l’anthropologie et la psy - chanalyse, entreprend à l’occasion d’un colloque autour du livre Au-delà du P a CS, paru le même mois, une réflexion qui donnera lieu à une série d’articles dans la revue Prochoix, en écho à l’allusion de Michel Tort sur l’ « ordre symbolique » comme « estuaire théorique où confluent Lévi-Strauss, Lacan et le droit positif de la famille » : Enfin au-delà du Pa CS , Prochoix, 12, novembre-décembre 1999, p. 15-17 ; La-pensée-Lévi-Strauss, Prochoix, 13, janvier-février 2000, p. 13-17 ; et On n’est jamais si bien trahi que par les siens, Prochoix , 16, novembre-décembre 2000, p. 31-33.

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du doigt ses propos et ses constructions les plus homophobes. Le problème, c’est tout aussi bien le présent – c’est-à-dire les outils théoriques de la psycha - nalyse : « Comment, en effet, ne pas considérer désormais une notion aussi centrale que le complexe d’Œdipe comme un instrument disciplinaire et muti - lant d’interprétation » ? Et « cela ne signifie-t-il pas que les psychanalystes seront, de fait, amenés à renoncer à tout ce qui fait l’architecture de leur savoir, car il en est de même avec presque tous les autres concepts, qui ne sont souvent que des impositions de problématique idéologique ? » Il ne s’agit donc pas seulement de dénoncer le conservatisme de certains analystes, mais l’entreprise analytique dans son principe, comme « volonté de savoir » : « Peut-on réformer la psychanalyse ? Et pourquoi ? Plus radicale, et moins confortable serait sans doute l’attitude qui consisterait à se demander si, au fond, la conceptualité même des textes fondateurs de la psychanalyse n’impliquait pas la nécessité de cette fermeture qui s’est si vite mise en place. Et si ce n’est toute cette conceptualité, par conséquent, qu’il faudrait rejeter. Je veux dire : toute la psychanalyse ; la psychanalyse en tant que telle. » Autrement dit, interroge le philosophe, la « décolonisation de l’esprit », n’invite-t-elle pas les minoritaires à jeter le bébé de la psychanalyse avec l’eau du bain homophobe 1 ?

LA CRITIQUE HISTORIQUE

La psychanalyse est-elle vouée aux poubelles de l’Histoire ? On comprend le malaise suscité par une telle remise en cause. Sans doute Didier Éribon n’est-il pas le premier à récuser l’autorité analytique ; mais le poids de sa charge repose sur la force de l’actualité. Si la critique porte, en dépit de sa radicalité, mais aussi à cause d’elle, ce n’est évidemment pas pour de simples raisons théoriques, mais du fait d’un contexte historique, qui semble avoir dépassé la psychanalyse, et la renvoyer au passé. Le vote du Pa CS contre lequel nombre d’analystes avaient engagé leur discipline semble en effet signer, en même temps qu’une victoire minoritaire, une défaite historique de la psychanalyse. Pour ne pas s’enfermer dans une logique d’arrière-garde, en rappelant la Loi à une société qui ne veut plus l’écouter et fait sa loi sans elle,

1. D. Éribon, L’inconscient des psychanalystes au miroir de l’homosexualité. Quelques notes en prévision d’une critique des fondements normatifs de la psychanalyse, numéro spécial de la Revue de l’Université de Bruxelles : « Psychanalyse : que reste-t-il de nos amours ? », dir. Francis Martens, 2, 1999, Bruxelles, Complexe, 2000, p. 167-176. Dans son livre Une morale du minoritaire. Variations sur un thème de Jean Genet, Paris, Fayard, 2001, toute la troisième partie est consacrée à la critique de la psychanalyse (p. 213-295, citations passim).

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la psychanalyse française est donc sommée par l’actualité, que théorise ici Didier Éribon, de se remettre en cause. De nouvelles voix se font entendre, tandis que désormais on entend moins les analystes que nous venons d’évoquer. Le renouvellement peut bien venir de l’extérieur – à la fois de l’extérieur de la psychanalyse, et de l’étranger : c’est ainsi qu’on se met à parler, en même temps que de Foucault, d’auteurs américains jusqu’alors négligés, de Judith Butler à Leo Bersani, en passant par David Halperin. C’est en particulier l’entreprise d’un Jean Allouch, dans une riche collection de traductions (aux - quelles participe justement Didier Éribon) : « Les grands classiques de l’érotologie moderne », inaugurée en janvier 2000, soit trois mois après le vote du P a CS , « vise à ce que s’ouvre un débat critique entre champ gay et lesbien et champ freudien ». Et d’interroger, dans un texte programmatique : « Est-ce un hasard, cette émergence, cette réinterrogation d’Éros, ce nouveau rapport à l’érotisme est tout d’abord advenu précisément là où la psychanalyse avait cessé d’être questionnante et inventive ? Délaissée par les psychanalystes, la problématisation de l’érotisme contemporain a eu lieu ailleurs qu’au champ freudien. » 1 L’ aggiornamento nécessaire (s’il est permis de reprendre ce vocabulaire ecclésiastique) ne se réduit pourtant pas à une logique d’importation, interna- tionale et interdisciplinaire. On voudrait montrer ici comment, du sein de la discipline, et dans le prolongement d’une histoire française, émergent trois postures différentes qui se comprennent ensemble, en ce qu’elles dessinent peut-être aujourd’hui le champ des possibles pour la psychanalyse en France. On a déjà vu s’esquisser la première, avec l’intervention de Michel Tort dans l’espace public. Il prolonge la tribune du Monde par un article dans Les Temps modernes – où il cite d’ailleurs les premières formulations des critiques de Didier Éribon. L’historicisation de la discipline est clairement explicitée d’emblée : « Il ne s’agit pas d’isoler un noyau de vérité psychanalytique pro - tégé des effets “culturels” historiques, mais de repérer comment certains élé - ments de théorisation psychanalytique se sont constitués dans un dispositif historique qui les conditionne et sur lequel ils interviennent. » Autrement dit, non seulement la notion d’Ordre symbolique (avec majus - cule) demande que soit retracée l’histoire du lacanisme, mais surtout, l’ordre symbolique lui-même (avec minuscule) est historique : « L’Ordre symbolique, avec les représentations mystérieuses de la différence des sexes qui lui corres - pondent dans le Dernier Testament, c’est cette fiction de “Référence” anhisto -

1. La collection « Les grands classiques de l’érotologie moderne », est publiée par les Éditions EPEL sous la direction de Jean Allouch et Danielle Arnoux.

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rique qu’a inventée l’ordre positif du jour qui règle les rapports de sexes, les parentés. Cette fiction a l’avantage de présenter le symbolique comme “natu - rel” en faisant des arrangements plutôt instables des humains la nature même du symbolique. Or, il suffit de rêver un instant aux ingrédients baroques, fabuleux dont le fameux “ordre symbolique” a été composé, il y a cent ans, deux cents ans, mille ans, pour sourire gaiement des prétentions des amateurs d’universalité éternelle. On retrouve dans le symbolique ce qu’on y a mis. Reste donc la vraie question : qu’y mettrons-nous ? » 1 Si Michel Tort s’arrête au seuil de cette « vraie question », c’est sans doute que le « nous » invoqué ne renvoie pas à la communauté des psychana - lystes, mais à la délibération démocratique. Ce n’est pas la psychanalyse qui définit l’ordre symbolique et ses avatars historiques, mais la société. Reste donc pour l’analyste une pratique et une théorie, non seulement sur des sujets traversés par l’histoire, mais aussi avec des outils que travaille l’historicité. Car c’est là l’essentiel : après le vote du Pa CS , et après pareille critique, il ne sera plus possible pour un psychanalyste d’invoquer un ordre symbolique anhistorique ; c’en est fini de ce que Sabine Prokhoris appelait « l’adoration des majuscules ». Cela ne veut pas dire que la psychanalyse se soit ralliée, comme un seul homme, à quelque logique de « Progrès », dont la loi nouvelle serait le vecteur privilégié. En réalité, l’enjeu sera désormais, pour ceux qui s’opposent à l’esprit du temps, de renoncer aux vérités anthropologiques intemporelles de l’ordre symbolique pour développer une résistance théorique formulée en termes historiques.

BIG FATHER

C’est le projet de Michel Schneider, qui propose aux analystes le modèle d’une deuxième posture. Sans doute l’auteur renoue-t-il avec Jean-Pierre Win - ter quand il parle dans la revue Esprit de « sujets symboliquement modifiés », et avec Tony Anatrella, lorsque, dans Big Mother, il lui emprunte l’expression « différence interdite » 2 . Il y a même quelque chose d’étrangement familier dans son discours, lorsqu’il récuse par avance toute imputation d’homo -

1. M. Tort, Quelques conséquences de la différence « psychanalytique » des sexes, dans le dos -

sier « “Différence des sexes” et “ordre symbolique” », Les Temps modernes, juillet-août 2000, n o 609,

p. 176-215, citations p. 184 et 214-215.

2. M. Schneider, dossier « Désir, sexe et pouvoir », présenté par Olivier Mongin, avec un article,

« Malaise dans la sexualité ? Du nouvel ordre sexuel au nouvel ordre matriarcal », p. 7-22, et un entre -

tien, « Le pouvoir comme amour », p. 23-34 (citation p. 34), Esprit, 5, mai 2002 ; Michel Schneider, Big Mother. Psychopathologie de la vie politique, Paris, Odile Jacob, 2002, passim.

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phobie : « refuser les droits de la famille » aux homosexuels n’impliquerait aucun « rejet de l’autre ». Tout au contraire : « Le sens du mot “homophobie” étant exactement de rejeter l’autre parce qu’il aime son même, mieux vaudrait parler de phobie de l’hétérophobie, l’homosexualité (qu’elle aille de l’indiffé - rence à la haine, en passant par l’incapacité ou le dégoût) s’accompagnant toujours d’un rejet de l’autre sexe. » En outre, il est vrai que, si Michel Schneider prend conscience de l’his - toire, ce n’est pas nécessairement pour la prendre en compte. Ainsi, il n’ignore pas que « les partisans d’une modification volontaire et étatique des normes de parenté avancent qu’une remise en cause de l’ordre symbolique est néces - saire, car cet ordre n’est pas naturel mais historique ». Cependant, il leur répond aussitôt : « Les règles ordonnées par l’histoire seraient-elles moins for - tes que celles définies au présent par un mouvement catégoriel ? C’est précisé - ment leur caractère immuable à travers les siècles, et en l’occurrence les millé - naires, qui devrait inspirer le désir de conserver ces règles inchangées. » Si l’ordre symbolique s’éloigne des structures intemporelles du structuralisme lacanien, c’est pour être pensé à la manière du temps long de Braudel. À pre- mière vue, les lendemains du P a CS ne montrent donc guère de changement. Toutefois, le P a CS est bien passé par là. Après octobre 1999, les psychana- lystes semblaient renvoyés à la modestie du cabinet : leur politique de l’intimité n’avait plus cours dans l’espace public. Mais si Michel Schneider reste assuré que « les psychanalystes, en grande majorité hostiles au P a CS et à

ce qui en découle, ne sont pas les plus mal placés pour penser [ l’intérêt psy-

chique de l’enfant », il n’ignore pas que « cet argument demeure [lisez : “est devenu”] faible ». Aussi, lorsqu’il dénonce « l’homoparentalité » comme une « homomaternité », il opère plutôt un renversement, qui lui permet de retrou - ver l’histoire – sous un autre visage. L’opinion publique a finalement conduit les politiques à négliger les discours des analystes sur le psychisme ? Qu’à cela ne tienne : la psychanalyse retourne son regard sur le politique. Si le P a CS a bien marqué la défaite d’une politique de la psychanalyse, Michel Schneider lui substitue ainsi, en miroir, une « psychopathologie de la vie politique ». Il récuse en effet la séparation entre les deux gouvernements : s’il faut, selon lui, revenir au Père, c’est tout autant dans la sphère privée que dans la sphère publique, qu’il s’agisse de la transmission du nom de famille ou de l’autorité de l’État. Bref, il restaure le rôle politique de la psychanalyse. Avec Michel Tort, Michel Schneider s’accorde au moins sur un point :

« Il faut une certaine mauvaise foi pour prétendre que Lacan (mort en 1981)

serait aujourd’hui un partisan du P a CS , de la parité et de la “libération des femmes”, voire qu’il approuverait “l’indifférence des sexes” et les homoparen - talités. » Le lacanisme est bien fondé sur l’affirmation du « Nom du Père ».

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Mais, loin de critiquer cette logique « catholique », Michel Schneider la reprend à son compte en dénonçant la dérive « maternelle et maternante » de la société, de l’État (et, en l’occurrence, du socialisme féminin, sinon fémi - niste) : en cet âge « winnicottien », la protection se serait substituée à l’autorité. Aujourd’hui, pour lui, « la domination a changé de sexe », avec le contrôle de la reproduction ; aussi la parité (qu’il dénonce, bien sûr) joue- t .elle comme symptôme, plus encore que comme cause. D’ailleurs, en réalité, « exercé par des hommes ou des femmes, le pouvoir est devenu maternel ». Or, c’est oublier sa nature, nous dit-il, car « le pouvoir n’est pas là pour être aimé, mais pour être obéi ». On ne s’en étonnera pas : le problème n’épargne nullement la psychana - lyse. « Nombreuses sont les remises en cause de la fonction paternelle », et « il n’y a aucune raison pour que, comme l’État et la société, la psychanalyse ne se maternalise pas à son tour ». Dans leur Dictionnaire de la psychanalyse, Éli- sabeth Roudinesco et Michel Plon n’ont-ils pas omis (l’auteur s’en inquiète) d’inclure une entrée pour le mot « père » ? Olivier Mongin l’a parfaitement compris, qui consacre cet intellectuel dans la revue Esprit au moment de l’élection présidentielle. Le directeur de la rédaction invite à lire le psychana- lyste dans le prolongement des réflexions de la sociologue Irène Théry, dont on connaît l’opposition au P a CS , sur « l’un et l’autre sexe » (sic) 1 . Michel Schneider, explique-t-il, « s’interroge sur le contexte de cette privatisation de la vie publique où la psychanalyse a peut-être encore quelque chose à dire. En effet, si l’analyste ne veut pas se contenter d’en appeler à la loi, à l’interdit, si l’affaiblissement de l’autorité politique (qui s’accompagne d’une restructura- tion du pouvoir où la demande de sécurité a sa place) est aussi celle du père (au sein du cercle familial), il faut bien imaginer une réflexion d’un autre ordre ». La « psychopathologie de la vie politique » a bien pour vocation de restaurer l’autorité de la psychanalyse, et au-delà, l’autorité dans la société.

« PERVERS SUBLIME »

Après le vote de la loi, continuer de refuser le P a CS a changé de sens : il ne s’agit plus de conserver l’ordre symbolique, mais de le restaurer. La réac - tion succède donc au conservatisme. Nombre de psychanalystes refusent alors

1. O. Mongin, loc. cit., p. 6. L’important dossier coordonné par Irène Théry a été publié dans Esprit, 3-4, mars-avril 2001, p. 7-290. Il est singulier que cette défense et illustration de la « différence des sexes » refuse le pluriel pour parler de « l’un et l’autre sexe », comme si, avec l’actualité homo - sexuelle, et au moment même où l’on s’attache à la dépasser, le même faisait retour.

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de se reconnaître dans cette posture : c’est une chose d’adhérer à l’ordre, c’en est une autre de souscrire au retour à l’ordre. Pour autant, tous ne sont pas prêts à répondre à l’injonction de Didier Éribon – loin s’en faut. S’il convient de se résigner au P a CS , en attendant l’homoparentalité, la psychanalyse ne saurait être condamnée à fermer boutique, politiquement, en se réduisant à une simple « écoute flottante ». Autrement dit, pour beaucoup, il va s’agir de réduire la remise en cause – comme on parle de réduire cette fracture que constitue, pour la psy - chanalyse, mais aussi pour la société dans son entier, la rupture symbolique du P a CS . C’est ainsi qu’on peut comprendre les interventions récentes d’Élisabeth Roudinesco comme une manière de refuser l’alternative que pro - posent Michel Tort et Michel Schneider : la déconstruction de la psychana - lyse, ou son dépassement dans une psychopathologie de la vie politique, selon qu’on s’appuie sur l’histoire récente, ou qu’on lui oppose une résistance. C’est une troisième posture, intermédiaire, que construit l’analyste et historienne de la psychanalyse : une sorte de « juste milieu » pour la discipline 1 . En premier lieu, il importe pour elle de se démarquer de l’homophobie analytique – qu’il s’agisse du P a CS et de l’homoparentalité, ou bien de l’ex- clusion des analystes pour homosexualité : « Aujourd’hui, plus personne dans l’IPA [International Psychoanalytical Association] n’ose s’avouer publiquement homophobe. Certes, la haine contre l’homosexualité persiste avec la même violence. Elle prend cependant un visage différent de celle d’autrefois. Elle s’énonce sous la forme d’une dénégation, un peu comme l’antisémitisme des sociétés démocratiques aujourd’hui. » Élisabeth Roudinesco n’hésite d’ailleurs pas à donner des noms. Mais i l y a bien un progrès, qui démontre, nous dit- elle, « l’utilité des combats du mouvement gay : celui-ci a rendu “honteuse” l’expression publique de l’homophobie ». Dans un deuxième temps, toutefois, il s’agit de montrer que la psychana - lyse elle-même n’est pas en cause – ni même le lacanisme : « Tort tente de “sauver” Freud de toute imputation d’homophobie pour mieux accabler Lacan, alors qu’Éribon fustige l’ensemble de la théorie psychanalytique ». Éli - sabeth Roudinesco, pour sa part, veut sauver aussi Lacan. Celui-ci n’a pas réservé ses injures aux « tantes », nous explique-t-elle : en réalité, « Lacan manie l’injure contre tout le monde ». Injurieux, mais pas discriminatoire – un

1. É. Roudinesco, « Psychanalyse et homosexualité : réflexions sur le désir pervers, l’injure et la fonction paternelle », entretien avec François Pommier, Cliniques méditerranéennes, numéro sur « Les homosexualités aujourd’hui : un défi pour la psychanalyse », 65, 2002, p. 7-34, citations passim (dans ce même numéro, on trouve d’ailleurs un texte de Didier Éribon : « Comment on s’arrange. Les homo - sexuels, le couple, la psychanalyse », p. 203-219). Voir aussi ses échanges avec Jacques Derrida, De quoi demain Dialogue, Paris, Fayard, 2001.

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peu comme en droit, aux États-Unis, on a pu parler (non sans dérision), lorsque le harceleur s’en prenait indifféremment aux femmes et aux hommes, d’equal opportunity harassment . Il ne s’agit pourtant pas seulement d’un trait de caractère, mais d’un enjeu théorique : si Lacan « fait de l’homosexualité, en tant que telle, une per- version et non pas une orientation sexuelle », ce n’est pas pour la dénoncer – bien au contraire. Non seulement « il a tendance à voir de la perversion dans toutes les manifestations de l’amour », mais « ce personnage hautement transgressif », lecteur de Sade et proche de Bataille, valorise la perversion : s’il « fait de la perversion une structure universelle de la personnalité », il accorde à l’homosexualité une place privilégiée : de la perversion, « l’homosexuel serait la plus pure incarnation ». Bref, « pour Lacan, l’homosexuel est un pervers sublime de la civilisation ». On voit la logique de cette lecture : nous sommes tous égaux devant la perversion, mais certains le sont plus que d’autres – les homosexuels. Pour Élisabeth Roudinesco, la psychanalyse (lacanienne) fait donc preuve, en réalité, d’une « formidable tolérance ». Mais i l y a plus : « C’est pourquoi, dans son discours, la reconnaissance de l’homosexualité en tant que perversion ne conduit ni à une intolérance ni à l’instauration de règles ségré- gatives. J’ajouterais d’ailleurs que Lacan, pour les mêmes raisons, ne condamne pas les homophobes. D’une manière générale, sa tolérance envers les comportements considérés comme les plus “déviants”, les plus injurieux, les plus virulents, est parfois difficile à comprendre. Sans doute est-elle la conséquence de la violence qu’il portait en lui. On ne dira jamais assez com- bien il fut un maître transgressif » Autrement dit, le goût (à la fois personnel et théorique) de la transgression permettrait à Lacan de tolérer également les déviances symétriques que sont l’homosexualité et l’homophobie. Il est permis d’imaginer que cette réponse ne rassurera pas entièrement le « mouvement gay », nonobstant la sympathie que lui manifeste l’auteur – de la même manière, on peut douter que le féminisme s’accommoderait avec bonheur d’une psychanalyse qui tolérerait pareillement les femmes et le sexisme (sans aller jusqu’à la comparaison avec l’antisémitisme qu’elle pro - pose). En tout cas, il ne manquera pas d’éclairer la posture politique qui accompagne la posture théorique développée dans son essai, La famille en désordre 1 .

1. É. Roudinesco, La famille en désordre, Paris, Fayard, 2002, en particulier l’avant-propos, p. 7-13, et le dernier chapitre, « La famille à venir », p. 221-244 ; les citations en sont extraites.

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« DÉSIR DE NORMATIVITÉ »

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Élisabeth Roudinesco n’y renie rien de sa critique de l’ IPA – « déshonneur de la psychanalyse ». Et sa critique de l’expertise prend des accents foucal - diens, quand elle revient sur le débat autour de la « désymbolisation », au moment du P a CS , où « certains psychanalystes lacaniens adoptèrent, comme leurs collègues de l’ IPA, une position d’experts ». L’enjeu historique ne lui a pas échappé : « Comment ne pas voir dans cette furia psychanalytique de la fin du II e millénaire, sinon l’annonce de son agonie conceptuelle, du moins le signe de l’incapacité de ses représentants à penser le mouvement de l’his -

toire ? » Il n’est donc pas question de s’opposer au cours des choses : au fond, après le sida, il n’y avait plus le choix. Les psychanalystes doivent s’adapter et donc se résigner s’ils ne parviennent à se réjouir de l’évolution des mœurs. Mais, pour Élisabeth Roudinesco, il reste essentiel de maintenir l’homo- sexualité dans la perversion. C’est vrai dans l’ordre théorique : aussi déplore- t-elle la décision de l’Association psychiatrique américaine, en 1974, de reti- rer l’homosexualité des « désordres mentaux » ( « l’un des grands scandales de l’histoire de la psychiatrie » ), puis, en 1987, de faire « disparaître le mot “perversion” de la terminologie psychiatrique mondiale ». Sur ce point, elle rejoint d’ailleurs Michel Schneider, qui, comme elle, refuse de confondre

« perversion » et « perversité », et ironise de même : « La perversion n’exis-

terait plus. » 1 Mais c’est vrai aussi dans l’ordre politique. Si, pour Lacan,

« l’homosexuel est une sorte de pervers sublime de la civilisation », cela veut

dire que l’homosexualité, comme toute perversion, « est analysable mais jamais guérissable ». Autrement dit, d’abord, le psychanalyste doit renoncer à soigner l’homosexualité, mais, ensuite, l’homosexuel « ne peut en aucun cas accéder à un statut de névrosé ordinaire sans déroger à son être ». Sublime,

forcément sublime, l’homosexualité n’en est pas moins un destin qu’il faut assumer. Cette assignation à la transgression a aussi valeur de mise en garde :

« Faudrait-il donc qu’en devenant parents les homosexuels d’aujourd’hui se

mettent à effacer de leur mémoire les traces de ces souffrances afin que leurs enfants n’en héritent pas ? Faudrait-il qu’ils rejettent leur inclination sexuelle et les révoltes de leur jeunesse pour ne pas les donner en exemple à des

1. M. Schneider, Malaise dans la sexualité, loc. cit., p. 17-18, et la n. 27, qui propose exactement la même critique qu’Élisabeth Roudinesco des révisions du DSM-IV (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders).

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enfants sommés de ne jamais leur ressembler ? » Certes, « les enfants de parents homosexuels portent, comme d’autres, mais beaucoup plus que d’autres, la trace singulière d’un destin difficile ». Il ne faudrait pas pour autant que les homosexuels renoncent (mais comment le pourraient-ils ?) à la perversion qui les définit, comme tout le monde, mais aussi plus que les autres, pour prétendre accéder à la famille : « Ce n’est pas en se contraignant à être “normaux” que les homosexuels parviendront à prouver leur aptitude à élever leurs enfants. » Le problème, c’est que leur « désir de famille » serait justement un désir de conformisme : le mouvement actuel marquerait en effet « une forte volonté d’intégration à une norme autrefois honnie et source de persécution ». Bref, pour justifier leur désir d’enfants, les homosexuels ne doi - vent pas chercher la normalité ; mais ce désir lui-même est normatif. Le « désir homosexuel », selon Élisabeth Roudinesco, serait « devenu désir de normativité » 1 . Il est intéressant qu’elle n’envisage pas l’hypothèse parodique retenue par Michel Schneider. Pour lui, « ce ne sont certes pas tous les homosexuels qui ajoutent au déni de la différence des sexes le défi lancé à l’instance paternelle qui la représente, mais ceux d’entre eux qui ont voulu une loi tenaient à cette prise à témoins publique d’une transgression. Instaurer une provocation mimétique du mariage n’allait pas sans arrière-pensées ou pensées inconscien- tes de tourner en dérision ce que l’on faisait semblant de consacrer. S’il est conclu entre homosexuels, le P a CS est l’imitation caricaturée de quelque chose que détestent secrètement ceux qui le concluent publiquement : un couple fondé sur la différence des sexes. De même que la féminité outrancière d’une catégorie d’homosexuels – ceux qui se désignent eux-mêmes comme folle – met en scène la figure enviée mais détestée de la mère, le P a CS est pour d’autres une revanche sur la famille, un mariage masqué et démasqué » 2 . En même temps, quitte à lui donner des réponses opposées, Michel Schneider et Élisabeth Roudinesco s’accordent bien sur la question : Qu’en est-il du rap - port des homosexuels à la norme ? L’un comme l’autre ont bien compris que l’homosexualité pose aujour - d’hui des questions à la société, et plus particulièrement à la psychanalyse. Sans doute Michel Schneider déplore-t-il l’indifférence du temps face à l’indifférenciation sexuelle, tandis qu’Élisabeth Roudinesco relève sans désap - probation que « le grand désir de normativité des anciennes minorités persé -

1. L’assignation à la transgression n’est pas sans rappeler Sylviane Agacinski, qui, dans Politique

des sexes (Paris, Le Seuil, 1998), faisait l’apologie esthétique de l’homosexualité subversive selon Mis - hima ou Genet pour mieux dire non, politiquement, à l’homoparentalité : le romantisme du « désordre des familles » n’annule pas la normativité.

2. M. Schneider, Big Mother, op. cit., p. 218.

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cutées sème le trouble dans la société » : « Ce n’est plus la contestation du modèle familial qui dérange les conservateurs de tous bords, c’est au contraire la volonté de s’y soumettre. » L’essentiel reste que l’un et l’autre ont bien compris l’enjeu symbolique de l’actualité du P a CS : l’homosexualité est un « révélateur » de notre temps. L’un et l’autre auteurs font place à la nouvelle question homosexuelle – à savoir, l’interrogation par l’homosexualité. Pour autant, ni l’un ni l’autre n’abandonnent la question homosexuelle ancienne, à savoir l’interrogation de l’homosexualité. C’est ainsi qu’on trouve, dès la première page de l’essai d’Élisabeth Roudinesco, non pas une, mais deux questions qui s’enchaînent : « Les récents débats sur le P a CS ont mis au jour une situation inédite à laquelle ni les anthropologues, ni les psychanalys -

tes, ni les philosophes, ni les sociologues, ni les historiens n’avaient réellement songé : pourquoi donc des homosexuels, hommes et femmes, manifestent-ils un tel désir de se normaliser, et pourquoi revendiquent-ils le droit au mariage,

à l’adoption et à la procréation médicalement assistée ? Que s’est-il donc passé

depuis trente ans dans la société occidentale pour que des sujets qualifiés tour à tour de sodomites, d’invertis, de pervers ou de malades mentaux aient désiré, non pas seulement être reconnus comme des citoyens à part entière, mais adopter l’ordre familial qui avait tant contribué à leur malheur ? » Double question, puisqu’il s’agit d’interroger tout à la fois la société et les homosexuels. Bien sûr, il ne s’agit pas de renvoyer dos à dos Michel Schneider, qui prend le parti de la norme, et Élisabeth Roudinesco, qui fait l’apologie de la transgression. De fait, celle-ci tente plutôt de définir un « juste milieu » analy- tique – à savoir, une posture intermédiaire entre la déconstruction de Michel Tort et la restauration de Michel Schneider. Politiquement, c’est un effort pour renouer avec une vision progressiste de la psychanalyse, en réponse à la radicalité des questions soulevées, politiquement, par l’actualité homosexuelle, et théoriquement, par Didier Éribon : non seulement « il faudra bien un jour accepter la nouvelle réalité, puisqu’elle existe », mais aussi « il faut même prendre parti en faveur des homosexuels contre toutes les discriminations qui les accablent ». Mais, du point de vue qui nous occupe ici, l’essentiel n’est pas là. C’est plu -

tôt le fait que, pas plus que Michel Schneider, Élisabeth Roudinesco ne renonce

à soumettre l’homosexualité à la question. Même dans un livre qui se veut aussi

favorable aux droits des gays et des lesbiennes, la nouvelle question (que s’est-il passé dans la société ?) n’a donc pas chassé l’ancienne (pourquoi des homo -

sexuels ?). On continue de demander des comptes au désir homosexuel du point de vue de la norme analytique – et de dire ainsi à l’homosexuel ce qu’il peut ou doit être, et donc ce qu’il ne saurait être « sans déroger à son être ». C’est dire

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que la psychanalyse, du moins dans son centre de gravité que constitue le « juste milieu », n’aurait toujours pas accompli cette révolution du regard que requiert l’inversion de la question homosexuelle.

POUR CONCLURE

C’est à juste titre qu’on pourra lire ce qui précède comme un plaidoyer pour l’historicité de la psychanalyse. Encore convient-il de souligner qu’une telle critique, venue des sciences sociales, s’applique aussi bien aux disciplines qui les constituent. Selon une démarche comparable, pour comprendre l’impact du P a CS sur la sociologie de la famille ou l’anthropologie de la parenté, on peut plaider que les savoirs sur la société s’enrichissent des questions que leur posent nos sociétés. Il ne s’agit donc pas seulement de progressisme ou de radicalité, de conservatisme ou de réaction : par-delà les options politiques, l’historicité s’inscrit dans la démarche scientifique. Les lois du savoir ne sont pas gravées dans le marbre : nos sociétés ne cessent de les écrire. Sans doute peut-on nier un temps les bouleversements en cours ; mais un temps seulement. Ainsi, les sciences humaines ne peuvent faire éternellement abstraction des évolutions sociales : l’impensable d’aujourd’hui pourrait bien en effet devenir demain l’impensé. Et nos disciplines sont condamnées à s’effacer du paysage si elles renoncent à penser le monde dans lequel nous vivons. C’est toutefois à la psychanalyse de déterminer non seulement si elle doit bouger, mais aussi comment elle doit bouger – c’est-à-dire qu’il appartient aux psychanalystes, s’ils le jugent bon, de déterminer les voies nouvelles qu’em - pruntera leur discipline. S’il est permis de faire l’hypothèse historique d’une inversion de la question homosexuelle, selon laquelle ce n’est plus la psycha - nalyse qui soumet l’homosexualité à la question, mais l’homosexualité qui interroge la psychanalyse, il n’est donc pas possible d’anticiper de l’extérieur les réponses qu’apporteront les analystes à cette actualité. Pour l’essentiel, le travail reste à faire. En revanche, on se propose en conclusion de risquer deux hypothèses pour préciser la nature de la nouvelle question homosexuelle. On le fera à la lumière des sciences sociales, parce que le comparatisme permet ici de distin - guer, dans l’actualité de l’homosexualité, ce qui appartient en propre à la France et ce qui s’inscrit dans un mouvement international. En premier lieu, on remarquera que la double question des couples de même sexe et de l’homoparentalité ne relève pas seulement d’une histoire spécifiquement fran - çaise. Non seulement le législateur français avait été précédé (en particulier

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dans les pays scandinaves, pour le statut des couples), mais il a depuis été dépassé (en matière d’alliance, mais aussi de filiation), en Grande-Bretagne, en Suède, et surtout aux Pays-Bas où le mariage et l’adoption sont désormais ouverts aux couples homosexuels (l’assistance médicale à la procréation aussi, mais sans le recours à la loi). On ne fera pas l’inventaire mondial de ces évolu - tions, pour se contenter d’une réflexion : à l’évidence, cette histoire dépasse le cadre national. Un juriste ne manquera pas de souligner que c’est une évolution inscrite dans le droit, dont les frontières ne s’arrêtent pas aux États : la logique de l’égalité ne saurait s’accommoder de la discrimination, y compris en matière de mariage ou d’adoption. De fait, tôt ou tard, l’Union européenne ne manquera pas de poursuivre sa démarche antidiscriminatoire, même si, pour l’instant, elle respecte les prérogatives nationales. Mais, pour les sciences sociales, c’est une perspective complémentaire qui s’impose en vue d’appréhender une évolution aussi générale, qui dépasse non seulement le cadre français mais aussi l’échelle européenne : il ne s’agit pas seulement, en effet, d’homosexualité, mais plus lar- gement de sexualité, de famille, de reproduction On fera donc l’hypothèse que l’abandon en cours de la différence des sexes au principe du couple et de la filiation s’inscrit dans une remise en cause beaucoup plus large : il s’agit de la dénaturalisation de la sexualité qui accom- pagne, avec la contraception, mais aussi l’assistance médicale à la procréation, la distinction, voire la rupture qu’accomplit notre modernité entre sexualité et reproduction. C’est là l’envers, anthropologique, sociologique ou historique, comme l’on voudra, de la révolution démocratique en cours dont le droit nous donne les clés dans le registre de l’égalité. Nos sociétés ne considèrent plus, ou bientôt cesseront de considérer, que la sexualité ressortit à la nature :

même l’ordre sexuel, qui naguère encore semblait une donnée d’évidence, apparaît ouvert à la délibération démocratique. Autrement dit, c’est la défini - tion de la nature qui se trouve remise en cause par la démocratisation en cours 1 : la psychanalyse pourra difficilement faire l’économie d’une réflexion sur cette question pour aborder « la différence des sexes », et les différends qui traversent la sexualité. En second lieu, on voudrait, à l’inverse, souligner combien cette évolution générale prend des formes particulières, en fonction des contextes nationaux. Si l’on prend la comparaison entre la France et les États-Unis, on voit ainsi comment la double histoire du P a CS et du « mariage gay », pour reprendre

1. Sur ce point, voir quelques éléments de réflexion dans É. Fassin, La nature de la maternité :

pour une anthropologie de la reproduction, Journal des anthropologues, numéro spécial sur « Médecine et biologie : chimères et production du social », 88-89, 2002, p. 103-122.

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l’expression américaine, s’est déroulée en parallèle ou en léger décalage durant les années 1990. Pourtant, ce n’est pas la même histoire qui s’est jouée des deux côtés de l’Atlantique 1 . Dans la comparaison des deux controverses, un point retiendra ici notre attention, que l’on mentionnera pour finir sans le développer : aux États-Unis, c’est le mariage qui a fait l’objet d’une véritable sacralisation, alors qu’en France la filiation était au centre des débats. Tandis qu’en France le P a CS nous entraînait toujours au-delà du P a CS , vers l’adoption et l’assistance médicale à la procréation, outre-Atlantique la réaction est passée par le Defense of Marriage Act de 1996. Autrement dit, le nœud du dif - férend était ailleurs. Le comparatisme permet de faire ressortir ce trait singulier, d’un côté comme de l’autre. Il soulève ainsi une question, qui intéresse au premier chef les psychanalystes : Pourquoi, dans notre pays, la filiation a-t-elle joué ce rôle décisif ? Il ne suffira pas d’invoquer quelque logique psychique universelle, puisque, à l’évidence, les effets ont divergé des deux côtés de l’Atlantique. Il convient dès lors de réfléchir aux conditions historiques de ces débats – autre- ment dit, à l’histoire récente du « démariage », qui nous éloigne beaucoup des États-Unis – mais aussi à l’histoire politique, puisque les débats sur la filiation s’inscrivent dans le prolongement des débats sur le droit du sang et la natio- nalité. C’est dire que les psychanalystes seront amenés à réfléchir davantage encore aux contextes qui donnent sens à leur discipline. L’historicité ne signifie donc pas seulement qu’il faut courir après le mouvement de l’histoire, mais aussi qu’il faut porter à la conscience la manière dont les disciplines, la psychanalyse au même titre que les autres, sont constituées historiquement, dans leurs problématiques et leurs outils. La question homosexuelle ancienne a aussi une histoire, et c’est l’émergence de la question homosexuelle nouvelle qui nous invite à la découvrir : en ce sens aussi, l’inversion est historique.

Éric Fassin

ENS

48, boulevard Jourdan 75014 Paris

1. Sur le débat américain, É. Fassin, Homosexualité et mariage aux États-Unis : histoire d’une polémique, Actes de la recherche en sciences sociales, décembre 1998, 125, « Homosexualités », p. 63- 73 ; sur la comparaison franco-américaine, É. Fassin, Same Sex, Different Politics : Comparing and Contrasting « Gay Marriage » Debates in France and the United States, Public Culture, printemps 2001, vol. 13, 2, p. 215-232.