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BIBLIOTHÈQUE DE L'ÉCOLE

DES HAUTES ÉTUDES

SCIENCES RELIGIEUSES

TRENTE-DEUXIEME VOLUME

ÉTUDES D'HAGIOGRAPHIE MUSULMANE

LES SAIMS DES DERVICHES TOURNEURS

RÉCITS TRADUITS DU PERSAN

TOME I

ÉTUDES D HAGIOGRAPHIE MUSULMANE

LES

T

RÉCITS TRADUITS DU PERSAN ET ANNOTÉS

^

V

CJL.

PAR

y^

HUART

DIRECTEUR d'Études a l'école pratique des hautes études

TOME PREMIER

4921B3

?S.5- 43

PARIS ÉDITIONS ERNEST LEROUX

28, RUE BONAPARTE (vi*)

1918

PRÉFACE

Chems-ed-dîn Ahmed, surnommé Aflâkî, a écrit en

persan la biographie des fondateurs de l'ordre religieux des

derviches Maulawî, plus connus en Europe sous le nom de « derviches tourneurs » que lui ont donné les voyageurs qui

ont décrit leurs danses rituelles. Son ouvrage porte le titre

de Mêmiqib-el- Arifin « biographies des mystiques » '. Celui

de Kàihef el-asrnr iva-matla el-amcàr « le découvreur des

mystères, point se lèvent les lumières », lui est attribué

par le manuscrit qui a servi de base à la présente traduc-

tion. Il a été commencé en 718

de l'hégire ^ (1318),

à

la

demande du Grand Maître de Tordre, le Tchélébi Djélâl-

ed-dîn Amîr 'Ârif, petit-fils de Djélàl-ed-dîn Roiimî, fonda- teur de cette confrérie de derviches, et terminé en 754

(1353) ^ Il a été rédigé d'après des renseignements oraux

provenant des personnages notables composant cette con- frérie. Il est divisé en dix chapitres consacrés aux biographies

1. C'est sous ce titre, avec l'adjonction du sous-titre Mêrâlib el-kdchifin,

qu'il est cité par Madji-Khalfa, Lexicon bibliographicum, t.

13037.

VI,

p.

154,

2. 11 n'a pu i*>tre terminé en 170, comme

le porte Hadji-Khalfa, ibid.

La

date en toutes lettres dans la préface du manuscrit. Le chapitre x donnant

des fils de

Béhà-ed-din Wéled, l'ouvrage n'a pu être terminé que postérieurement à

cete dernière date.

3. Cf. Rieu, Catalogue of the Persian Mss. (British Muséum), p. 344. Cette

dernière date pourrait être celle de la mort de l'auteur, et dans ce cas l'achè-

vement de l'ouvrage pourrait remonter à quelques années plus haut.

la

date de

734 comme celle de la mort d'Amîr Zàhid, lun

II

PREFACE

de Béhâ-ed-dîn Wéled, père de Djélâl-ed-dîn Roûmî, de Borhân-ed-dîn et-Tirmidhî, de Djélàl-ed-dîn Roûmî, de

Chems-ed-dîn Tébrîzî, de Çalâh-ed-dîn Féiîdoûn surnommé Zer-Koûb « le batteur d'or », de Hosâm-ed-dîn ben Akhî

Turk, de Béhà-ed-dîn Wéled, fils de Djélâl-ed-dîn Roûmî,

de Djélàl-ed-dîn

'Arif, fils du précédent,

et de

son frère

Chems-ed-dîn Amîr 'Âbid ; le dixième chapitre donne les

noms des descendants et des successeurs de ces derniers.

Le texte dont je me suis servi pour ces études est tiré d'un manuscrit de ma collection, de 301 feuillets, copié dans le

dernier tiers du mois de rébî' PM017 (début de juillet 1608),

parle derviche tourneur 'Othmân; il mesure O^IOS de

haut sur ©""llS

de large; il compte 21 lignes d'écriture

tout autour. La

par page; un encadrement doré court

Bibliothèque Nationale possède sept manuscrits du même ouvrage * ; le plus ancien (ancien fonds persan 84) a été

copié en 964 (1556). Deux exemplaires se trouvent au British

Muséum, un à la bibliothèque de Vienne.

Le contenu en a été analysé par J. de Hammer, Jahrbûcher,

vol.

74,

Anzeigeblatt, p. 5; Stewart, Catalogue,

p.

28;

G. Fliigel, Catalogue de Vienne, t. Il, p. 371 (n" 1206, copié

en 1041-1632); Mélanges asiatiques, t. V, p. 250 (B. Dorn,

collection Khanikof, aujourd'hui à la Bibliothèque impé-

riale de Petrograd) ^

Dans les pages qui suivent, les paragraphes sont numé-

rotés, tandis qu'ils ne le sont point dans l'original. On n'a

eu en vue que la commodité des recherches et des références.

1. E. Blochet, Catalogue des Manuscrits persans, t. l*"", p. 264 et suivantes,

a"* 409 à 415. Le texte de mon manuscrit a été

surtout comparé avec le

n" 411 (ancien fonds j)ersan 114, copié en 1013 [1604]).

2. Consulter encore J.-W. Redliouse, The Mesnevi, book I, Londres, 1881 ; E. H Whinfield, The Mesnevi, translated and abridged, Londres, 1887; Geor-

ges Rosen, Mesnewi, Leipzig,

Londres, 1910.

1849; C. E. Wilson, The Masnavi, book H,

PREFACE

III

Cette liaduction n'est point destinée à éclairer des points historiques obscurs; le côté historique est môme laissé

complètement de côté; ils'agitbien plutôtde faire connaître le milieu intellectuel et moral dans lequel a pris naissance et

s'est développé un des grands ordres religieux musulmans.

J'espère que ces études intéresseront surtout les chercheurs

qui s'occupent de psychose et d'hypnose. Les phénomènes

dont l'ouvrage d'el-Atlâkî nous présente le récit peuvent se

ranger sous les rubriques suivantes :

Somjes : .{. ', . 1 i, 38, oO. ol, 158, 187, 250, 268, 269, 298,

335.

Prévision de l'avenir: H, 33, 36,

connus à distance, 61.

62, 159; événements

Double vue: 151 ; divination de choses cachées, 128. Communication dépensée: 120, 128, 153, 164.

Lumières entourant le corps humain, ou un monument,

53, 55, 56, 99, 203.

Ouverture automatique rie portes fermées : 23. 83.

Ubiquité : 130, 131, 162, 163,220, 262,293,332, 334, 363.

Anest/iésie : insensibilité au froid, 140, 171 ; à la chaleur,

74, 167, 317, 329; immunité contre l'empoisonnement,

110.

Action à

distance : démolition de constructions, 73;

animaux immobilisés, 194, 219; individus suspendus en

l'air, 87, 267; allongement de poutres trop courtes, 2i0;

extinction et rallumage de lumières, 136.

Production d'argent et d'or : 144, t65, 221, 299, 330.

Capacité âe digestion : 143, 277; dans les rapports sexuels,

323; force corporelle, 52; gonflement du corps, 174, 202,

203.

Instabilité des traits du visage : 296.

Récits d'apparitions : 186, 189, 236,

311, 343; fantôme

ÎV

PRÉFACE

après la mort, 156; mort se dressant, 42, 43, 205 ; saisissant

le vif, 48; vue de constructions fantastiques, 83, 240, 264.

Guérison de maladies: 155, 207, 300.

Communications de l'au-delà : 25,

169, 170, 175, 198 ; théophanies, 66,

65, 96, 97, 157, 168,

82.

Réponses à des questions difficiles : 129, 283, 294, 302, 303.

295,

Conversions h l'islamisme : 116, 117, 182, 335.

Sermons aux animaux : 126, 134, 135.

Vengeances des saints : 45, 59, 63, 66, 195,

Aliénation mentale : 47. Longues retraites : 89.

230, 297.

Talisman, 106.

Disparition subite : 80. La Terre-mère : 135.

ÉTUDES D'HAGIOGRAPHIE MUSULMANE

m mm^ deh dervicbës toiriim

CHAPITRE PRExMIER

Biographie de notre grand maître Béha-ed-din Mohammed,

FILS d'el-Hoséin, fils d'Ahmed, el-Khatibi, el-Balkei, el-Berri.

(Que Dieu soit satisfait de lui et de ses prédécesseurs; quelle belle lignée !)

1. A l'égard des motifs qui ronl obligé à quitter son pays,

à abandonner le territoire de Balkh et du Khorasan, ainsi

que des désastres qui ont atteint ces contrées et des pertes qu'ont subies les audacieux de ces régions, les historiens et

les annalistes ont rapporté que le souverain du Khorasan,

'Alà-ed-dîn Mohammed Khàrezm-châh, oncle paternel de

Djélàl-ed-dîn Khàrezm-chàh Mango-birti] ', était un roi très

1. 'Alà-ed-dîn Mohammed ben Takacti, sixième sultan de la dynastie des

Khârezm-chàh, était le père, non l'oncle, du valeureux et infortuné Djélâl-ed-

dîn Mango-birti; il avait singulièrement agrandi ses Etats héréditaires. Voir En-Nesawi, Histoire du sultan Djéldl-ed-din Mnnkobirti, trad. Houdas,

pp. 5-7, 35-81; Ibn-el-Athîr, t.

XII,

p. 242 ;

Ibn-Khaldoùn, Tartkh, t. V,

p. 116: Mirkhond, Rauzat eç-Çafd, t. IV, p. 113 et suivantes; Khondémir,

Habib es-Siyar, t.

Târikh-i Gozidè, éd. et

t. I, p. 500.

Il, 4™« partie,

p. 111

trad. J. Gantin, t.

et

suiv. ; Hamdollah .Mostaoufî,

I, p. 395 : éd. Edw. G.

Browne,

2

LES SAINTS DES DERVICHES TOURNEURS

grand et que l'on considérait avec respect et crainte. Les grands princes de ces régions étaient ses esclaves et ses subordonnés. Il avait une fille qui ne connaissait pas de pareille à elle dans les divers climats du monde habitable

par sa beauté, l'harmonie de ses formes, la perfection de son

corps. On n'avait pas trouvé de prince qui égalât la hauteur

de ses pensées, pour la lui donner en mariage et se délivrer

des préoccupations qu'elle pouvait causer. Cependant cette

jeune fille, née sous une bonne étoile, avait atteint l'âge de

raison '. Un soir, le roi consulta son ministre en ces termes :

n'a pas d'équivalent dans tout le

« Puisque notre reine

monde existant, que faut-il faire, et comment résoudre

cette difficulté ? »

2. Le ministre, qui était un homme savant et raisonnable,

répondit : « Comme équivalant aux souverains de l'isla-

misme, il y

aurait les grands et illustres savants,

car le

proverbe dit : Les rois sont les gouverneurs des hommes, et

les savants sont les gouverneurs des rois. » « y a-t-il un

pareil savant qui soit en même temps pratiquant?» reprit le

roi. « Dans votre capitale de Balkh, dit le ministre, il y a Djélâl-ed-dîn Hoséïn Khatîbî ^, qui est un descendant

d'[Abou-Bekr] le Véridique ; la conquête du Khorasan [par les

Musulmans], dès le début, est due à la bénédiction de la guerre sainte et des victoires de ses ancêtres ; il est l'objet

de l'admiration, dans toutes les sciences, des savants du

monde entier et des grands hommes qui honorent le genre

humain. C'est encore un tout jeune homme d'une trentaine d'années ; par ses mortifications et ses efforts, il enlève la

balle de la piété [au jeu du mail] aux anges de l'assemblée suprême. On dit que Djélâl-ed-din Iloséin est perpétuel-

lement dans l'hésitation au sujet de son célibat, et qu'il est

préoccupé par le proverbe qui affirme que « les pires des

1. Morâhiq, terme de droit, désigne Tenfant qui a atteint l'âge de la puberté.

Cf. Djordjânî, De/t«i/io?îe«, éd. Flugel, p. 211 ; éd. du Caire 12)J3, p. 140.

2. Djàml, Nafa/iâl el-Oiis, Calcutta 1859, p. 528, qui reproduit en les résu- mant les indications d'Aflâkî.

BEHA-ED-DIN WELED

à

hommes sont les célibataires. » 11 dit lui-même que dans

tous les dogmes religieux et dans l'étude de la coutume du

ne lui a échappé, et qu'il n'a

prophète, aucune minutie

jamais montré dans cet ordre d'idées de paresse et de négli- gence. Parla puissance de la grandeur divine, il est affranchi

de tout péché mortel, et n'a jamais posé le pied hors de la

route de l'imitation du prophète (sur lui soient la meilleure

bénédiction et la salutation la plus parfaite !), à l'exception

de ce qui concerne le mariage, qu'il n'a pas eu

rechercher. »

le désir de

3. Cette même nuit, ce saint vit en songe le roi des pro-

phètes, l'ami du Seigneur des mondes (que Dieu le bénisse

et le salue !) qui lui dit : « Epouse la fille du roi du Khora-

san ». Celte même nuit également, par l'cU'et de la prédesti-

nation divine, le roi, le ministre, et la princesse virent égale- ment en rêve le prophète qui leur dit : « Donnez en mariage la princesse à Hoscin Khatibî, car nous la lui avons réservée ;

dorénavant, elle lui appartient ». (Quel beau gendre, et quelle belle mariée!)

« Que soient bénies dans le monde nos belles noces! Celle

direction vers le mariage, c'est Dieu qui l'a décidée par dessus

nous î »

Au matin, le ministre se leva très joyeux et

vint pré-

senter ses hommages au roi; il lui raconta son rêve. Le roi

et lu princesse avaient vu la môme chose que le ministre à

l'œil ouvert. Tous restèrent confondus de la grandeur et de

la volonté divines. Le

ministre, autorisé par le roi, vint

rendi*e visite à Djélâl[ed-din] Khatibî pour le mettre au cou-

rant de cette aventure ; mais le saint homme [sans attendre son récit], la lui narra toute entière ; de sorte que sa sincé-

rité éclata au centuple aux yeux du ministre '. Ces jours-là,

on fit une assemblée pompeuse et de grandes fêtes; on donna,

à ceux qui le méritaient, ce qui leur revenait \

1. Littéralement : Sa sincérité fut une pour mille.

2. C'est-à-dire qu'on fit de nombreuses largesses aux pauvres.

4

LES SAINTS DES DERVICHES TOURNEURS

On rapporte également que IToséïn Khatîbî, encore tout jeune, était si profondément versé dans les sciences que des savants célèbres tels que Razi-ed-dîn Nîchâpouri, Bedr

Ro'oûs et Chéref 'Aqilî se comptaient parmi ses disciples; il

eut deux à trois mille élèves, parmi les docteurs de la loi

ascètes qui firent des miracles [çnhib-ké-

râmèt).

[mufti)

et

les

4. On dit qu'au

bout du neuvième

mois Béhâ-ed-dîn

Wéled vint au monde. Après qu'il eut atteint l'âge de deux

ans, le grand ascète, [son père], mourut. Lorsqu'il fut devenu

grand et atteignit l'âge de la puberté, il devint exceptionnel

et éminent dans toutes les sciences. Cependant ses parents

du côté maternel tombèrent d'accord et voulurent le faire

monter sur le trône royal, afin que tous fussent sous sa

domination ; mais il ne l'accepta pas et n'y donna point son consentement. Un jour, il entra dans la bibliothèque de son

père et se mit à lire les livres qu'elle contenait ; sa mère, la

princesse, lui dit : « C'est pour le motif de ces sciences et

de cette sagesse qu'on m'a donnée à ton père ». Béhâ-ed- dîn Wéled s'occupa, avec un zèle parfait, à acquérir les sciences religieuses, et cessa totalement de songer aux

royaumes de ce monde. On dit que dans la région de Baikh

trois cents muftis craignant Dieu et capables virent tous en

songe, dans la nuit qui précéda le vendredi, le prophète

élu qui s'était installé dans une fort grande tente, au milieu

du désert; il avait dressé un siège et étendu un matelas

mince par terre; le prophète était accoudé sur ce siège;

à

la religion

étaient accroupis sur

leurs genoux, loin de lui, avec respect.

sa

droite était

et

muftis

assis

de

liéhà-ed-dîn Wéled; les autres

«

A partir de ce

savants

jour, dit le prophète, donnez à Béhà-ed-dîn le titre de sultan des savants et adressez lui la parole en employant ces termes ». Au matin, d'un commun accord, tous les savants

et les muftis de BaIkh devinrent ses disciples et ses servi-

teurs. Ce noble personnage,

avant qu'ils

le

fissent eux-

mêmes, leur expliqua le rêve qu'ils avaient fait. Kn effet,

BEHA-ED-DIN WELED

O

dans le Khorasan. on appelle Bélià-ed-dîn le Sultan des

Savants ; il y est célèbre sous ce titre.

o. Lorsque le caractère de sa sainteté et ses miracles infinis firent leur apparition, la renommée du Sultan des Savants

se répandit dans la région du Khorasan et dans la capitale

elle-même; ses efforts personnels, ses mortifications, sa

r crainte de Dieu, sa religiosité, sa piété, sa chasteté, ses pro-

grès dans la [connaissance de la] voie mystique et de la loi

du prophète, sa droiture, sa proclamation de la vérité, sa

direction des fidèles, son prosélytisme, les conseils [qu'il

donnait aux musulmans], dépassèrent tout etTort pénétrant et toute limite de modération; il fut agréé d'une manière

incomparable par les petits et les grands; il soumit à son

pouvoir l'esprit des tyrans et des grands de l'époque. Les

savants et les sages, chefs de leur époque et hommes illus-

tres du siècle, tels que l'imam Fakhr-Led-dîn] Ràzî ', le qàzi Zém[ed-dîn?j Fézàrî, Djémàl-ed-dîn Haçîrî, Tàdj(ed-dîn)

Zéïd, Amid-ed-dîn] Marwazî, Ibn-Qàzî-i Çiddîq, Ghems-ed-

dîn Khânî, Réchîd Qobà'î, le Qàzî de Wakhch * (que Dieu

ait pifié d'eux!), l'esprit voilé par leur profonde science et désireux d'atteindre à l'honneur périssable, commencèrent à

l'attaquer et agirent bassement, à la façon des jurisconsul-

tes; ils prononcèrent des paroles envieuses et s'efforcèrent

d'altérer sa pensée chère,

comme c'est la coutume des

savants de l'époque (que Dieu leur pardonne I). Cela eut

lieu en l'année 605 (1208-09).

6. Héhà-ed-dîn Wéled, quand il montait en chaire, com-

mençait toujours son sermon par parler de Fakhr-ed-din

Ràzî et de Mohammed Khàrezm-chàh; il montrait, comme

en un miroir, tel qu'il était, l'état de chacun d'eux. Ceux-ci

se fâchaient extrêmement de ses attaques et de ses vérités; ils n'avaient absolument pas la possibilité de prononcer un

1. Né à Réïen 314 ,11.jO , mort à Hérat en 696

trad. M.-G. de Slane, t. Il, p. 652.

(1210). Cf. Iba-K.hallikàn,

2. District du pays de Balkh. Cf. Barbier de .Meynoud, Dictionnaire de la

Perse, p. 386 ; Içtakhri, p. 2';6 . Aboul-Féda, Géographie, p. 461.

6

LES SAINTS DES DERVICHES TOURNEURS

discours et de répondre à ses questions, jusqu'à ce qu'un

jour, au milieu d'un sermon, il s'échauffa au dernier point

et s'écria :

« Fakhr[ed-dîn] Râzi, ô Mohammed Khârezm-châh, ô

vous les autres innovateurs, sachez et soyez informés que

vous avez délivré cent mille cœurs tranquilles, fait des décou-

vertes et procuré des bonheurs ; vous vous êtes enfuis dans

ces deux ou trois obscurités; vous vous êtes abstenus devant

tant de miracles et de preuves convaincaintes; vous avez eu recours à deux ou trois imaginations ; ces deux ou trois obs-

curités du monde vous obscurcissent tant de ces clartés. Cette prédominance provient de ce que la passion l'emporte chez

vous ; elle vous empêche de faire des œuvres ; vous faites

des efforts vers le mal, et comme vous ne pratiquez pas les

œuvres, tous les maux se commettent ; l'obscurité, la sugges-

tion diabolique, les fantômes, les ambitions perverses, les égarements, apparaissent, parce que la raison vous est étran-

gère ; la passion est [chez vous] dans son propre royaume,

et ce royaume est la propriété des démons » ; etc.

7. Feu le Khârezm-châh devint son disciple ; la plupart du temps il assistait aux séances tenues par le Sultan des

Savants en compagnie de son maître l'imam Fakhr-ed-dîn

Râzi qui avait des secrets^ avec lui. Il n'y avait pas de séance

sans que des danses^ fussent exécutées par ceux qui avaient

l'âme embrasée [par l'amour

s'élevassent de la nature des hommes, ni qu'un cortège

funèbre n'en sortît''. Il réprouvait constamment la méthode des sages, des philosophes et autres ; il excitait ses audi-

teurs à suivre la voie du maître de la loi musulmane el de

la religion de Mohammed, Lorsque ses paroles, sur ce sujet,

dépassaient la mesure, les auditeurs en étaient naturelle-

ment attristés et pleins de dépit. Cependant, s'étant mis

hypocritement d'accoid, ils insistèrent avec excès auprès du

divin] et que

des

cris

ne

1. Jeu de mots sur râzi « un secret ».

2. Bdzî.

BEKA-ED-DIN WELED

7

Khàrezm-châh en lui rompant la tète de leurs plaintes, et

soceupèrent à lui faire connaître des méchancetés telles que

celle-ci : « Béhâ-ed-din Wéled a attiré vers lui la totalité

des habitants de Balkh qui n'accordent plus ni considé- ration ni autorité, pas plus à vous quà nous; il n'accepte

pas les ouvrages que nous avons composés; il considère les

sciences exotériques comme une branche des sciences ésoté- riques ; il s'est rendu fameux par sa bienfaisance, et il paraît

que dans quelques jours il veut s'attaquer au trône du Sul-

tan. L'ensemble de la populace et des débauchés est d'accord

avec lui. Il est indispensable actuellement de réfléchir à

ces circonstances et de prendre les mesures nécessaires pour

supprimer cet état de choses ».

8. Le Khàrezm-chàh, perdu dans ses réflexions, ne réus-

sissait pas à trouver la manière de faire connaître cette idée

au saint et de

nombre de ses amis portèrent la situation à la connaissance

la lui

faire parvenir à l'.oreille. Un certain

du chéïkh. Le lendemain, le roi envoya au

sultan des

savants un messager choisi parmi ses courtisans intimes

pour lui tenir ce langage :

« Si notre chéïkh consent à

accepter le gouvernement des provinces de Balkh, pour en

être dorénavant le souverain, la royauté, le pays et l'armée

deviendront sa propriété; il me donnera la permission de

me retirer dans une autre contrée et d'y fixer mon séjour,

car il ne convient pas qu'il y ait deux monarques dans un

seul Etat. Louange à Dieu ! Le chéïkh possède deux royau-

tés, celle de ce monde et celle de la vie future. Si donc de

même qu'on nous attribue la souveraineté de ce monde d'ici-

bas, il renonce à l'ambition de cette autre vie, ce sera une

faveur ample et une grâce considérable ».

9. Lorsque le messager du Sultan lui eut communiqué le message sous cette forme, Bèhà-ed-dîn Wéled (que Dieu

sanctifie son illustre mystère!) répliqua en ces termes :

« Faites parvenir mes salutations au sultan de l'islamisme

et dites-lui que les royaumes de ce monde périssable, les

armées, les trésors patents et latents, le trône et la fortune

8

LES SAINTS DES DERVICHES TOURNEURS

d'ici-bas conviennent aux monarques ; quant à nous, nous

sommes de pauvres derviches : en quoi l'empire et la royauté

pouvaient-ils convenir à notre état? »

« Une personne donl l'âme fait battre à sa musique l'aubade

de cette parole du prophète : La pauvreté est ma gloire,

« Comment pourrait-elle faire attention à la couronne, au

trône, au drapeau? »

« C'est nous qui, en tout contentement de cœur, nous

mettrons en voyage, afin que le sultan puisse être indépen-

dant avec ses amis et ses serviteurs. »

Quand le messager eut rapporté cette réponse juste, Béhâ-

ed-dîn Wéled dit à ses compagnons : «

mes amis, voya-

gez, vous serez bien portants et vous profiterez. Il faut vous

préparer et décider le départ ». On dit qu'ils disposèrent de

près de trois cents chameaux de charge pour porter la pré- cieuse bibliothèque, les meubles et les provisions, et pour leur

servir à tous de monture. Quarante muftis parfaits et ascètes

agissants marchaient à côté de son étrier ; c'est ainsi que le

prophète, pour fuir les hypocrites et le mal causé par les envieux, émigra de la Mecque bénie à Médine. 10. Des cris, un tumulte s'élevèrent des habitants de

Balkh ; des gémissements furent poussés par ceux qui

étaient ses disciples et ses amis ; on dépassa les bornes et une

sédition s'en suivît. Le Khârezm-châh, préoccupé, envoya

de nouveau des messagers respectables auprès du Sultan des Savants pour lui présenter ses excuses et adopta des procé-

dés suppliants pour qu'il apaisât le peuple. Après la dernière prière du soir, le souverain, accompagné de son ministre, se

rendit lui-même auprès de Béhâ-ed-dîn Wéled, s'inclina devant lui et le supplia de renoncer à son départ et d'aban-

donner ses idées de voyage ; mais celui-ci n'y consentit pas.

Après une longue discussion, le monarque lui demanda

qu'au moins il disparût de manière que le peuple n'en eût pas connaissance, sinon des séditions allaient se produire

et des désastres considérables seraient à prévoir, Bèhà-ed-

BEHA-ED-DIN WELED

d

dîn Wéled accepta ces conditions; il ordonna, pour le ven-

dredi, une grande séance

de dhikr ' ; la séance fut très

animée, et les gémissements et les plaintes des créatures

dépassèrent toute mesure ; en place de larmes, il coula plein

des outres de sang des yeux de ses amis. {{. Au milieu du discours qu'il prononça, le saint inter-

pella le monarque en ces termes : «

roi du monde péris-

sable, sache et sois bien informé (bien que tu ne le saches

pas et que tu l'ignores), que

nous sommes tous

les deux

sultans; on t'appelle sultan du commandement, et moi on me nomme sultan des savants. Cependant, tu es mon dis-

ciple ; ton pouvoir, ton autorité ne dureront qu'un souille,

comme les miens. Lorsque ta respiration cessera par rap-

port à ton souffle vital, il ne restera rien de toi, ni de ton

bonheur, ni de ton trône, ni de

ton empire ; il restera tes

successeurs et ta lignée ; eux aussi iront totalement dans le

mais

néant « comme s'il n'y avait rien eu la veille - » ;

lorsque moi j'aurai rendu le dernier soupir, ma lignée et

mes enfants, qui sont les piliers de la terre, existeront jus-

qu'au jour du jugement dernier; car il a été dit : « Tout lien

de parenté, toute généalogie seront interrompus, sauf les miens. » « Maintenant je pars; mais sache qu'après moi, l'armée bien équipée des Mongols, troupes de Dieu pareilles à des sau-

terelles répandues sur la terre, dont il a été dit :

« Je les ai

créées de ma puissance et de ma colère », arriveront ; elles

dévasteront la contrée du Khorasan ; elles feront goûter la potion amèrede la mort aux habitants de Balkh. Elles feront du monde un abîme de poussière et de dévastation ; elles

arracheront l'empire à son roi au milieu de cent mille dou- leurs et lamentations : finalement tu périras par la main du

Sultan