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Ménard, Alphonse (avocat près le tribunal mixte de Tanger). Analyse et critique des principes de

Ménard, Alphonse (avocat près le tribunal mixte de Tanger). Analyse et critique des principes de la psychologie de W. James, par A. Ménard,

1910.

de la psychologie de W. James, par A. Ménard, 1910. Thèse pour le doctorat ès lettres.

Thèse pour le doctorat ès lettres.

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A. MENARD AVOCAT Dll'I.ÔMKPKSHAUTESKTCDEsl'HII.OsOI'llln'JK

THÈSE POUR LE DOCTORAT ES LETTRES

LYON

IMPRIMERIES

RÉUNIES

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ET CRITIQUE

 

DES

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ANALYSE

W.

DE

ET CRITIQUE

DES

LA

DE

JAMES

PAR

PSYCHOLOGIE

A. MÉNARD AVOCAT DIPLÔMÉDESHAUTESÉTUDESPHILOSOPHIQUES

THÈSE POUR LE DOCTORAT ES LETTRES

LYON

IMPRIMERIES

RÉUNIES

8, ItUE RACIIAIS, 8

I9IO

On s'est proposé

de mettre

en lumière

et de critiquer

les principes fondamentaux

mes. La philosophie

cadre,

Aussi hien les allusions qu'on y fait sont-elles uniquement

destinées a montrer Comme d'ailleurs

de la psychologie

point

de \V. Ja-

un tel

morale n'entre

dans

non plus que les conséquences

du pragmatisme.

radical

la portée de « l'empirisme

».

il s'agit

on n'a pas pu y présenter

d'une étude de psychologie

l'analyse

et la dis-

générale,

cussion toute particulière religieuse. Voici la liste des principaux

des

Varié lés de l'expérience

de W. James

:

ouvrages 2 vol., N. Y. London,

The principles

0/ Psychology,

Macmillan

Psychology and C°, 1892.

and C°, 1890.

; Briefer Course,

N. Y. London,

Macmillan

The Will lo Believe,

and olher Essays

in populur

phi-

Cireen and

losopha. C°, 1897.

London, N. Y. Bombay, Longmans,

Human immortality;

Iwo supposed objections

doctrine. Boston; Houghton,

.Miffllin and C°, 1898.

lo Ihe

Talks lo teachers on psychology

: and lo sludcnls

on Green and

idéal. N. Y. London, Longmans;

some oflife's C°, 1899.

The Varieties

of religions Green and C°, 1902.

expérience.

Longmans,

Pragmatism

hing. Longmans,

a new naine for some

Green

and C°, 1907.

old ways

o] thin-

-.

£ -

À pluralislic Universe, Longmans, don, 1909.

Green and C°, Lon-

M. G. Dumas

pes de psychologie,

M. F. Abauzit,

(Alcan, 1908);

a traduit

le chapitre

sur les émotions

XXIV des Princi-

(Alcan, 1903);

les. Variétés de l'expérience

religieuse

M. Pidoux, les Causeries pédagogiques

(Alcan, 1907);

SIM. E. le Brun et Paris,

YUnivers pluraliste,

titre, assez malheureux

pèrience (Flainmarion,

d'ailleurs, de Philosophie 1910) (1).

sous le de Vex-

Le style de W. James est extrêmement personnel, aussi

bien nous excusons-nous

sieurs occasions,

traduire

à l'avance

d'avoir

d'une façon quelque

dû, en plu- peu large

« C'est un regret M. G. Dumas,'que

pour beaucoup l'oeuvre entière

de philosophes,

dit ne soit

de W. James

point traduite en français.

ont leur place marquée côté de ceux de Spencer,

lecture en devienne un jour accessible

triotes.

Ses Principes

de psychologie

dans toutes les bibliothèques,

à

et je fais des voeux pour que la

à tous nos compa-

»

Le projet

de celte étude

est né à la lecture

de cette

c'est dire que Ton y a moins cherché

phrase;

que Vexactilude. On a cru cependant nécessaire d'insister

d'une part sur les revendications

l'originalité

de la psychologie

de W. James

alle-

à laquelle, est tout

mande, et notamment

dans son ensemble, la psychologie

à fait contraire,

de la psychophysique,

part,

et d'autre

sur la philosophie

de

la

(1) Voir en outre la bibliographie pour les articles parus dans Critique philosophique.

M. Bergson,

— 3 —

avec laquelle, malgré certaines différences

essentielles, elle offre des analogies frappantes.

Une élude de ce genre, destinée tout particulièrement

à exposer l'essentiel.d'un

ouvrage important

connu comportait

des citations

où le lecteur

peu ou mal pût retrou-

ver l'auteur, malgré le commentateur.

cela môme, notre loyalisme d'en avoir abusé.

On excusera, pour

CHAPITRE PREMIER

L'empirisme

radical

radical est une méthode —

— le méde-

L'empirisme

le

personnelle

cin,

lution d'un

tisme et

radical et éclectisme ;

W. James est de l'école

physiologiste, le psychologue

esprit l'esprit libre,

— l'irréductible

idéologie

empirisme

et le moraliste — l'évo-

l'éducation. — Pragma-

pluralisme empirisme

scepticisme.

radical et

anglaise; l'origine du pragmatisme.

Un auteur qui se respecte ne manque pas aujourd'hui

de faire précéder ses Vorlesùngen

d'un Grùndriss

les limites de la « science » psychologique.

serait monstrueusement

l'utilité d'iin procédé auquel Wundt et Ebbinghaùs

cru indispensable de recourir. Cependant, en lisant cer- taines de ces longues préfaces qui, selon la vieille expres- sion latine, sentent l'huile, on ne peut trop souvent s'em-

pôcher de songer à la fameuse

ou ses Grùndziïge,

où il expose ses vues sur la méthode et

téméraire

Certes,

il

et « caïnique » de nier

ont

accouchant

montagne

d'une souris. W. James n'a pas fait de Grùndriss,

insisté, un p,eu partout,

il a simplement

sur l'attitude que doit adopter le

penseur en face de la réalité donnée ou cherchée. Quoi-

que passionnément modeste, ce qui, on l'avouera, n'est

parmi de cette

de nos jours

les

point

une qualité

commune

auteurs, il revendique hautement l'originalité

5

attitude à laquelle il donne le nom d'empirisme radical. On ne saurait d'abord se garder trop sérieusement

de

voir dans l'empirisme radical un système. C'est bien plu-

tôt une méthode, qui vaut pour tous les domaines de la

connaissance, et dont, quelle que soit la recherche entre-

prise, il convient de ne point se départir. Mais, surtout,

c'est une manière caractéristique ; elle porte l'empreinte d'une personnalité vigoureuse et sympathique, qui, sans

à s'étaler, ne réussit pas cependant à se

jamais chercher dissimuler.

Médecin et physiologiste,

« la fatalité a voulu que W.

James glissât jusque dans la psychologie et la philoso-

phie (1) », et, chose plus remarquable

losophie traduit un irréductible pluralisme. Nourri aux sciences exactes, il a, par une évolution personnelle, re-

monté le cours du dogmatisme scientifique pour atteindre les eaux libres où l'esprit échappe à l'encombrement des barrières posées par la volonté des hommes. Il est entré dans la psychologie, par la bonne porte, celle de la phy-

siologie; la psychologie l'a conduit, parmi ses détours, jusqu'au pragmatisme et de là, sans doute, jusqu'à cette conception féconde que l'univers ne s'explique point par

un principe absolu, mais par des principes relatifs à notre

encore, cette phi-

activité naturelle,

plus'que la spéculation, qu'il n'y a pas une philosophie, mais des philosophies, pas de système, mais des systè-

(pic la vérité est solidaire de l'action

I

studied médecine in order to be a

psychology

and

t ever heard

philosophy

(1) originaly

physio'.ogist, from a sort of

but I drifted into

fatality. 1 never hnd ony philosophie instruction, the first lec-

ture on psychology

(lettre inédito) (Aug. - 16 - 1902).

being the flrst I ever gave

6

mes, dont aucun n'est exclusivement

bon, et qui tous,

cependant, apparaissent comme la traduction de quelque

volonté, de quelque besoin ou de quelque aspiration hu- maine. La conséquence d'une "telle philosophie est évi-

celte com-

plication humaine afin de ne point risquer de mutilations

demment qu'il faut tâcher de comprendre

inutiles ou môme nuisibles au développement de l'indi-

vidu. Qu'on me permette une comparaison. Les maîtres

dans l'art d'orner les jardins se divisent en deux

les uns, suivant la doctrine logique de nos vieux orne-

manistes français, tracent des allées géométriques qu'ils

bordent, d'arbres et d'arbustes

écoles :

artificiellement du désordre

taillés; de la na-

tandis que les autres, s'inspiraiit

ture, s'efforcent à faire un paysage aux perspectives tor-

tueuses, où les arbres secouent dans le vent leur cheve- lure mal peignée, et étalent sans gône ni embarras la

magnificence de leur robustesse native. Eh bien, si l'ex-

pression ne paraissait

n'est point, au regard de la culture humaine, partisan des coupes artificielles ni des lignes droites. Il y a, Boileau

trop osée, je dirais que W. James

l'a dit, à une époque où l'ordre était cependant

l'idéal

français, un désordre

trement des formes vitales elles-mêmes, enchevêtre-

ment qui n'est pas une confusion, mais dont on ne com- prend la très réelle ordonnance qu'après en avoir adopté tous les points de vue. L'Ame humaine ressemble à une cavale sauvage dont.l'esclavage aurait appesanti les for- ces et détruit la vigueur. L'esprit étouffe sous les conven-

tions sociales, morales et scientifiques,

caha sous le faix d'idées et de théories qui lui sont étran-

gères, jusqu'au moment où oii l'attelle, résigné, dolent,

celui de l'enchevê-

artistique,

il s'en va cahin

usé, à la besogne monotone dont sera lissé le cours de sa

vie quotidienne.

Or, il doit recouvrer

sa liberté, il doit

apprendre que l'on n'impose pas les théories, que rien

mal assimilée et

acceptée d'autorité; il doit surtout se convaincre que l'ex-

clusivisme est une sottise, et que la conclusion la moins logique n'esl pas nécessairement la moins sûre.

Liberté, tolérance, voilà ce que nous crie toute la phi- losophie de W. James, mais tolérance vraie, qui ne mé-

n'est plus dangereux

qu'une doctrine

prise pas trop facilement cela même qu'elle tolère, per- suadée que l'on n'embrasse pas et que 1 on n'embrassera jamais toutes les raisons des choses. Une telle tolérance

est le fait d'un psychologue

n'y a pas, je pense, de connaissance

chologie, attache à l'humanité

plutôt que d'un logicien. II

qui, plus que la psy-

pour elle-même, sous la

condition toutefois, qu'elle soit une histoire naturelle de

l'esprit, impartiale, sans arrière-pensée morale ou méta-

physique. On est moins tenté alors d'ordonner

tions humaines suivant une échelle de valeurs arbitraires; car toutes sont à litre égal les manifestations d'une vie, dont chaque battement peut attirer l'attention de l'obser-

vateur, qui penché sur la complexité de ce microcosme, y trouve les raisons d'un macrocosme infiniment vaste, multiple et divers, dont la déduction logique découvre seulement la moindre partie.

les ac-

Mais il nous semble que la philosophie

de W. James

n'est pas seulement la manifestation d'un caractère par-

ticulier. Son originalité pousse des racines profondes dans le tempérament du peuple dont est sorti l'individu

qui l'a portée. Si, comme le disait Proudhon,

« le talent

^ est une création de la société bien plus qu'un don de la

. — 8 ,

nature », si « c'est un capital accumulé dont celui qui le

reçoit n'est que le dépositaire », il faut dire que la doc- trine de W. James est la fleur de la pensée moderne amé- ricaine. Prendre la vie au sérieux, c'est-à-dire agir, agir

avec intensité, mais non pas tant pour agir que pour atteindre un but utile,-c'est là, croyons-nous, l'idéal de celte race au point où elle est actuellement parvenue de

son développement : on est, dans la mesure où l'on peut;

ri l'homme, s'il le veut,

chose.

peut toujours quelque

4 Ce quelque chose vaut d'ailleurs dans la mesure où il

est pratique, car, la science même la plus théorique, Edi- son le disait dernièrement, est une affaire. Ce pragma- tisme réel est le contraire du rêve, et il autorise cependant

le mysticisme le plus effréné, dès l'instant que ce mysti- cisme apparaît comme un motif d'action utile et humaine.

C'est, en effet, que la mise en pratique du pragmatisme

ne va pas sans effort, or, s'il

tendre la volonté, de la tremper et de lui donner la résis-

y a plusieurs moyens do

tance nécessaire,

leurs ne soit l'usage d'une morale personnelle, non point

apprise dans un catéchisme,

corporée à l'individu, entrée dans sa chair, dans ses os, devenue quelque chose de lui-même, grâce à une assimi- lation et à une réflexion actives. Cette conception de la

morale est propre aux peuples saxons, de sorte que cha- que individu y est poussé vers l'idéal de la race par son

on ne saurait nier que l'un des meil-

mais pour ainsi dire, in-

idéal propre de la vie.

En termes psychologiques, cela signifie, sans doute,

que le sentiment, pris dans une acception large, est le

meilleur « propulseur

» de l'action. Or, le sentiment ne

sr discute pas, et l'on ne juge pas des actions humaines

— 9 —

par leur origine, mais par leur résultat.

tifique suffit à l'ordonnance complète de votre vie, tant

mieux; mais si vous devez chercher

Si l'idéal scien-

ailleurs un appui,

une raison du coeur que la raison ne connaît point, qui

songerait à vous en blâmer, puisque, ici, liltéralement,

la fin justifie les moyens. Si vous n'ôtcs pas un empiriste radical, ces conclusions vous échapperont, elles vous paraîtront même dangereu- ses et vous vous insurgerez au nom de la science contre de telles fantaisies. Voyons donc, en détail, ce qu'il faut entendre exactement par l'empirisme radical, et montrons

qu'il constitue une attitude d'esprit plus scientifique que celle-là môme à laquelle on a coutume de donner le nrjm

d'empirisme tout court. . « Je dis empirisme,

(cette manière) se contente de regarder ses conclusions

déclare W. James,

parce que

les plus assurées, concernant les faits comme des hypo-

thèses susceptibles de modification aji cours de l'expé- rience future; et je dis « radical » parce qu'elle traite la doctrine du monisme elle-même comme une hypothèse.

Contrairement

à ce demi-empirisme

courant

sous

le

nom de positivisme, d'agnosticisme ou de naturalisme scientifique, elle n'affirme pas dogmatiquement que le monisme cadre avec toute l'expérience. La distinction entre le monisme el le pluralisme est, sans doute, la plus féconde (the most pregnant) de toutes les distinctions phi-

losophiques. Prima facic, le monde est un pluralisme. Tel que nous le rencontrons, son unité semble être celle d'une collection quelconque, et l'élévation de notre pen- sée, consiste principalement dans un effort pour adoucir la crudité des premières données. Dès lors que nous

- 10 -

postulons plus d'unité, nous en découvrons aussi davan*

tage. Mais l'unité absolue, en dépit des éclairs (dashes) qui illuminent sa direction, n'est pas encore atteinte, elle

demeure toujours un Grenzbegriff. « Jamais tout à fait », doit être à son égard la dernière confession du philosophe

rationaliste. Lorsque la raison est au bout de son effort, les faits, tels qu'ils sont donnés, demeurent encore inex- pliqués avec leur opacité, leur particularité et leur dis-

continuité. À l'extrême opposé, il y a les divers « points de

en discutant le

vue » que le philosophe doit distinguer

monde; et ce qui, d'un point de vue est intrinsèquement clair, reste, à l'autre point de vue, une pure extranéité

(extcrnality), un pur dalum. Le négatif, l'alogique n'est jamais complètement banni. Quelque chose « appelez- le destin, hasard, liberté, spontanéité,le diable ou comme* vous voudrez » ne cadre pas encore (is still vvrong).

Ce quelque chose apparaît autre, en dehors, non inclus

par rapport à voire point de vue, et cela quand même vous seriez le plus grand des philosophes. Quelque chose

est toujours pur fait, simple donnée (merc givenness), et il se peut qu'il n'existe pas dans l'univers entier, un seul

point de vue dont on découvrirait

que ce n'est point le

cas (1). » Oui, il y a des réalités données,

nous ne saurions aller, et ces réalités, toutes ces réalités

nous forcent, si nous voulons en tenir compte, à conclure dans le sens d'un pluralisme irréductible.

au delà desquelles

A vrai dire, la critique philosophique n'arrive point à

(1) W. James. The will to believe and other

in

popular

essays

philosophy. Préface Longmann, Green and C°, N. Y. L. 1902.

—11 —

fonder le fait moral, les explications qu'elle en donne ne tendent trop souvent qu'à en diminuer la signification;

pourtant, le fait existe, palpable, irréductible, retentis-

fondant les coutumes, civi-

sant au travers de l'histoire,

lisant les peuples.

dérer

notre être évolue; chacune de ses variations conditionne

un nouvel aspect de l'univers.

Eh bien, ce fait, il faut oser le consi-

termes,

où

si

en face. Il a sa place dans le monde bigarré,

En d'autres

l'unité scientifique

est un point de vue, le déisme et le

« moralisme » sont d'autres points de vue également inté-

ressants, cl le diable, après tout, ne devrait pas manquer de défenseurs. Evidemment, la pensée de W. James revêt

intentionnellement ici un ton paradoxal : « L'humanité,

dira-t-on,

n'est que trop portée à croire malgré la raison

et n'a pas besoin qu'on la prêche ou qu'on lui prodigue des encouragements dans ce sens. J'accorde en effet com-

plètement, que l'humanité,

manque surtout de prudence et de critique

ditoires universitaires (Académie audiences), nourris aux

sciences, ont des besoins très différents. La paralysie de leur capacité native pour la foi et une aboulie timorée en ce qui concerne les matières religieuses constituent les formes d'une faiblesse mentale qui leur est particu- lière. Ils gardent profondément dans leur cerveau celte notion patiemment instillée qu'il y a une évidence scien-

tifique, grâce ù laquelle, si l'on y prend garde, il est pos-

au re-

prise dans

son ensemble, Mais les au-

sible d'échapper

gard de la vérité. Mais il n'y a réellement pas de méthode

scientifique ou autre, grâce à laquelle les hommes puis- sent louvoyer en sécurité entre les dangers de croire Irop

peu et ceux de croire trop. Notre devoir est apparui-

à tous les dangers

de naufrage

-•12-

mciit d'envisager ces dangers. Découvrir le moyen terme (to hitthe right channel between them), c'est aussi donner la mesure de notre sagesse en tant qu'hommes (1)- »

Ainsi, l'empirisme

radical,

en ce qui concerne le fait

moral et religieux,

détriment

doctrine de vulgarisation, lancé à l'élite pensante.

entraînée

nement môme doit permettre de pousser les conclusions

entraî-

n'est pas une apologie

de la foi au

de la raison. //

ne s'agit absolument pas d'une

mais bien plutôt

d'un appel

Cette élite, on le suppose,

est

scientifiques

; son

aux méthodes

bout. Puisque

le vrai savant s'appuie

sur les

tous les faits, de n'en né-

jusqu'au

faits, on lui propose d'étudier

gliger, de n'en voiler aucun. Il s'apercevra,

si les hypothèses

hypothèses morales en forment d'autres, et que ces divers

systèmes sont actuellement irréductibles. Le fait moral

est un fait, l'instinct religieux de l'humanité

la croyance est un fait, tout comme la gravitation

dès lors, que

scientifiques forment un système, les

est un fait,

et la

circulation du sang sont des faits. Le savant complet, non

pas l'empiriste, mais « l'empiriste radical » doit accepter

les premiers comme il accepte les derniers.

données irréductibles, des réalités dernières, au delà des 1 quelles des doctrines diverses sont possibles, dont le con- flit ne paraît pas nécessaire. C'est en effet, que chaque

opinion a sa valeur, tout au moins par rapport, à l'indi-

vidu, sans que, pour cela, aucune constitue l'explication dernière et suffisante.

Ce sont des

et qui pense, se plaît à ériger

"des systèmes clos, dont les réseaux lui paraissent enscr-

Par instinct, l'homme

(1) Op. cit., loc. cit.

— 13 —

rer une vérité immobile et, pour ainsi dire, cristallisée.

Cette forme de l'absolutisme semble, tout particulière-

ment, être l'un des parasites les plus dangereux de la pen-

sée philosophique

Or, l'empirisme radical

de la raison même; il nie que l'évidence

être objective; il affirme que la vérité se fait, que nous la

faisons et qu'elle

môme du processus de son évolution.

qu'il étiole, paralyse

et rend stérile.

au nom

combat cet instinct,

puisse jamais

revêt des aspects

divers, au hasard

u Je vis assurément,

déclare W. James,

avec la foi

pratique, que nous devons aller de l'avant (go on), expé-

rimentant

et réfléchissant

sur notre expérience,

car,

ainsi seulement nos opinions ont une chance de devenir

plus vraies. Quant à tenir l'une quelconque

-- quelle qu'elle soit comme incapable d'être interpré- tée ou corrigée à nouveau, je crois que ce serait adopter

d'entre elles

une position terriblement fausse, condamnée par l'his-

toire de la philosophie

certaine et indéfectible, celle que le scepticisme pyrrho- nien lui-même laisse debout à savoir que le phéno-

mène de conscience présent existe (1). » Mais il ne faut

tout entière. Il n'y a qu'une vérité

,voir que matière à philosopher,

car les diverses doc-

trines n'ont en somme pour objet que d'interpréter la réa- lité de ce fait primaire. Or, voyez jusqu'à quel point les

solutions proposées sont contradictoires.

En dehors

de

abstraites, comme deux et deux

certaines propositions

font quatre, propositions qui ne nous enseignent rien, sur la réalité concrète, vous n'en découvrez aucune qui n'ait

— 14 —

ou

contradictoire* On ne s'est jamais accordé sûr ce que devait être la preuve de la réalité vraie. Les uns estiment que le cri-

élô regardée

tour à tour comme évidente, douteuse

térium est externe au moment de la perception; ils le pla-

cent dans la révélation,

instincts du coeur, ou l'expérience systématisée de la race. D'autres font du moment perceptif son propre témoin par exemple Descartes, avec ses idées claires et distinc- tes garanties par la véracité de Dieu ; Reid, avec son « sens commun » et Kant avec ses formes de jugement synthétique a priori. L'inconcevabilitô du contraire; la capacité d'ôlre vérifié par les sens; la possession de l'unité

organique complète tels sont les étalons qui ont été tour à tour proposés. Et cependant, la fameuse évidence objective ne répond jamais à l'appel. Prétendre que cer- taines choses possèdent actuellement celte certitude ob-

jective, c'est tout simplement affirmer que lorsque nous les pensons vraies et qu'elles sont vraies, alors leur évi- dence est objective, qu'autrement elle ne l'est pas. « Mais pratiquement, la conviction que l'évidence obtenue est de l'espèce réelle objective, constitue seulement une opinion

dans le consensus gcntium,

les

subjective de plus ajoutée à la masse des autres opinions du môme genre (1). » Pour combien d'opinions absolu-

ment contraires

ne s'est-on pas réclamé de la certitude

objective ! Le monde est parfaitement

rationnel son

existence est un fait brut ultime. Il y a un Dieu personnel

un Dieu personnel est inconcevable. Il y a un monde physique extra-mental immédiatement connu — l'esprit

- 15 -

ne peut connaître moral existe—

que ses propres idées. Un impératif

n'est que le résultat des dé-

l'obligation

sirs. Il y a dans chacun de nous un principe spirituel per-

manent. Il n'y a que des états mentaux qui changent; y a une chaîne infinie de causes — il y a une première cause absolue; une nécessité éternelle — une liberté, un

but pas de but, un Un primaire un multiple pri- maire, une continuité universelle — une discontinuité essentielle dans les choses; un infini — pas d'infini. « Il y a ceci, — il y a cela; en vérité, on ne découvre rien que l'un n'ait pensé absolument vrai, tandis.que son voisin le jugeait absolument faux, et aucun de ces absolutistes

il

n'a été frappé de la considération

curité peuvent être essentiels,

qus le trouble et l'obs-

et que l'intellect, même

lorsqu'il tient la vérité sous son étreinte, peut manquer

d'un signe infaillible auquel il reconnaisse l'erreur ou la vérité (1). » Voilà, certes, un procès bien conduit contre la valeur

de la pensée humaine. La philosophie tout entière est pas- sée au crible, il n'en reste rien. Chacun de nous a le droit

de croire à l'harmonie

Chacun a aussi le droit d'en douter.

de ses facultés,

avec la vérité. La connaissance

commence par un acte de foi.

- tDu musst

du inusst

glauben,

wagen

Denn die Gôtter îcihn

Nur ein Wùndér kan dich In <das schOnc Wunderlaïul

kein pfand

tragen

» (2).

Car, il ne s'agit point seulement ici de ce qu'on est con-

cit., toc. cit.

(1) Op.

(2) Tu

nent aucun

pays dos merveilles. Cité par W.

dois croire, lu dois t'avonturcr, car les dieux ne don-

gage

; seul un

prodige peut te porter

James, op. cil,,

dans le beau p. 117.

— 10 —

venu d'appeler la philosophie; toutes nos hypothèses ont

la môme origine : « Je crois, pour ma part, que les magni- fiques achèvements de la science mathématique et phy-

sique nos doctrines de l'évolution, de l'uniformité

la loi," et le reste, procèdent de notre désir indomptable de donner à l'univers une forme plus rationnelle que celle

nous le présente la succession naturelle de notre expé-

rience (1). » Tout notre idéal scientifique et philosophique est « un autel à dieux inconnus (2) ».

de

Qu'est-ce à dire, sinon que les conclusions

générales

tirées des faits sont toujours guidées par « la volonté de

croire », sous la forme d'un désir ou d'un instinct spéci-

fique. Rien, donc, de plus subjectif et, par conséquent, rien, à un certain point de vue, de plus fuyant, de plus di- vers, de plus multiple. Eh bien, c'est dans celte multiplicité, dans cette diver-

c'est sur elle

sité que se complaît qu'il insiste.

l'empiriste

radical,

Le poète n'a peut-être pas raison de dire :

a Grau, theurcr Freund isL aile Théorie

Und grûn des Lebens goldner Baum (3) ;

Pour le psychologue,

les théories

ne sont pas grises.

Elles constituent, en effet, des manifestations

vie dorée, de cette vie luxuriante

de celte

qui se déroule dans la

conscience humaine.

ôtre plus curieux et plus instructif que la bigarrure

De ce point de vue, rien ne peut

et la

(1) Op. cit., p. (2) Op. cit., p.

(3)

147.

149.

Toute théorie est grise, mon ami, et l'arbre brillant de la

vie est yert.

— 17 -

diversité des opinions philosophiques. Vous avez vu, sans

doute, tailler des diamants,

et chacun d'eux

Ire les mains de cinq, de dix ouvriers,

la pierre précieuse passe en-

est chargé

d'y faire un clivage ou une taille spéciale.

L'univers est ce diamant,

auquel tous les bons ouvriers

de râtelier chacun

humain ont travaillé et travaillent

son empreinte,

encore

y a marqué

et malgré

qu'il

reste impénétrable, sent aujourd'hui,

des jeux et des clartés y resplendis-

dont manquait

la pierre brute.

Il faut

:

maintenant, pour comprendre la taille, pour l'apprécier,

dans tous les sens, en examiner toutes les fa-

cettes, dont chacune offre un point de vue différent de sa voisine.

le retourner

« L'esprit

philosophique,

d'après

M. Ribot, est celui

il se plaît visiblement

à suivre les gran-

qui généralise,

des lignes, à embrasser les vastes horizons, à rechercher

les formules

simples d'où l'on domine la masse innom-

brable des faits (1). » Mais, ce pourrait

l'esprit de généralisation. On conçoit, en effet, une philo-

sophie minutieuse,

pensée moderne. « A côté de cette passion pour la simpli-

fications, écrit W. James,

dans quelques esprits quoique peut-être ils forment une minorité apparaît comme sa rivale. C'est la passion de

bien n'être là que

aux besoins de la

qui,

mieux appropriée

il en exislc une contraire

distinguer,- "c'est le désir de connaître (to be acquainled

with) les parties plutôt (pic de comprendre

loyauté à la clarté et à l'intégrité

reur des limites mal définies, des identifications vagues,

le tout. La

l'hor-

de la perception,

- 18 -

les par-

sont ses caractéristiques.

ticularités dans leur plénitude, leur abondance môme

On aime a reconnaître

réjouit. On préfère n'importe

rence, de décousu, de fragmentaire détails littéraux dès faits distingués

quelle quantité d'incohé-

(du moment que les

sont conservés),

a

une manière abstraite

simplifiant,

de concevoir les choses, qui, en les

concrète

(1). »

vide leur plénitude

« Le réaliste,

a dit Schcrer,

est celui qui cherche

à

s'effacer devant la nature. » Dans ce sens (tout artistique),

W. James est, un réaliste. Il met

et à bien voir, pratiquant,

vrai » de Sainte-Beuve. Ce loyalisme aux faits, empêche

qu'il s'inféode a aucun système,

ner d'accepter

point à ces mêmes faits, ou les expliquent

intéressante.

nant,

à la lettre, le fameux « soyons

de la coquetterie

à voir

sans toutefois le détour-

largement tous ceux qui ne contredisent

d'une manière

de W. James est accueillant,

son-

L'esprit

bon enfant,

comme son style.

.Mais, ne nous y trompons

pas, ce n'est point du tout

de Yéclectisme. Le propre de l'éclectisme

trompe, de choisir entre des théories,

fermés pour composer fermé. Au contraire,

a priori

toutes les théories,

faits et si, plus tard, elle regarde

plus de bienveillance

parce qu'elles lui semblent

nature, et les éclairer de manière plus féconde.

est. si je ne me

entre des systèmes

à son tour un système complet et

de W. James

rejette que des

certaines doctrines avec

la méthode

pour ne s'occuper

que d'autres,

c'est uniquement"

traduire certains

côtés de la

On ne saurait nier cependant,

qu'en insistant à ce point

sur la relativité de la connaissance

théorique, W. James

- 19 -

ne prête le flanc à la critique.

pelle terriblement celui d'un sceptique. Il ne suffit d'ail-

leurs pas, pour faire tomber l'objection d'affirmer, comme

il le fait quelque part, «pie le scepticisme représente core un système, tandis que le principe de sa philosophie

Son langage, parfois, rap-

en-

est précisément de repousser l'idée de système. C'est en effet jouer sur les.mots, car, à ce compte, toute proposi-

tion affirmative ou négative et, par conséquent, la propo- sition de W. James elle-même, serait systématique. Evi- demment, la philosophie de Hume a produit une impres- sion profonde sur son esprit. Celle doctrine de « non-en- chaînement et de discontinuité » (looseness and separate- ness), cémme il l'appelle, était faite pour lui plaire, et

pourtant ce serait commettre, me semble-t-il, une erreur

profonde que de voir dans W. James un sceptique. L' « empirisme radical », il ne faut