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traite

JOSEPH CRASSOUS DE MÉDEUIL


Franc-maçon,
républicain et négrier
es journaux de bord et de traite de embarquée au départ (cauris, fer, pipes, que est comme la découverte d’un autre
L Joseph Claude Augustin Crassous
de Médeuil ont été exhumés des Archives
couteaux, eau-de-vie, armes à feu, paru-
res, chapeaux, étoffes et habits), en dis-
monde. Il note sans cesse en “sociolo-
gue” et en “anthropologue”. Risquons
municipales de La Rochelle par Alain tinguant bien la cargaison officielle de une hypothèse : Crassous rédige ses
Yacou en 1996. Ce professeur de civili- troc et la pacotille. Puis il raconte en détail journaux comme l’a fait Christophe Co-
sation hispano-américaine à l’Université le repérage des lieux de traite, les négocia- lomb, sous l’angle de l’observation des
des Antilles et de la Guyane travaillait tions avec les chefs de guerre et potentats gens et des lieux.»
alors au projet de maison-musée de locaux, les opérations de traite, les trans- Il est également frappant de constater que
l’enfermement de l’esclave pour la ville bordements des «captifs», les escales de tout le monde cherche à tirer profit de la
du Moule en Guadeloupe. En pistant ce ravitaillement, les maladies… jusqu’au traite, et pas seulement les puissants : à La
marin rochelais né en 1741, il a trouvé régime alimentaire lors de la traversée de Rochelle, des petits épargnants prennent
d’autres documents aux Archives dépar- l’Atlantique (poisson et bananes au dé- part au capital des expéditions. De même
tementales de la Charente-Maritime, à la but, puis ignames, puis fèves, farine de en Afrique, chacun prend sa commis-
médiathèque Michel-Crépeau et au ser- manioc, maïs, riz, noix de coco). sion. Sous la pression de la demande
vice historique de la marine à Rochefort. La deuxième expédition est un échec : sur européenne, des Etats négriers ont vu le
Ces journaux, qui ont fait l’objet d’une les 566 esclaves acquis seulement 393 jour. «Ce n’est pas faire injure à l’Afrique
analyse publiée en 2001, constituent un seront vendus à Saint-Domingue, les de rappeler qu’elle a abrité en son sein des
témoignage exceptionnel sur le commerce autres ayant succombé à la variole, au esclaves, souligne Alain Yacou. L’escla-
négrier pratiqué du port de La Rochelle à scorbut, aux diarrhées et à de mystérieu- vage, sous quelque forme que ce soit, n’a-
la côte de Guinée et aux Antilles. ses maladies face auxquelles les chirur- t-il pas été la chose la mieux partagée dans
Crassous participe à deux expéditions, giens de bord sont impuissants. Plus les deux Mondes ? En ce qui concerne les
celle du Roy Dahomet (1772-1774), en quelques cas de folie et de suicide. Etats négriers, largo et stricto sensu, les
qualité de lieutenant, et celle de la Su- «Ces documents sont exceptionnels à un écrits de Crassous sont édifiants dès la
zanne Marguerite (1774-1776) en qua- autre titre, indique Alain Yacou. En première escale à Chama où des piroguiers
lité de second capitaine. Il note avec effet, pour cet homme cultivé, qui a vécu africains participent au transbordement
précision l’inventaire de la cargaison au siècle des Lumières finissant, l’Afri- des esclaves et des marchandises. Et
Crassous aura beau jeu de vilipender
l’inconséquence des Africains, depuis
lesdits piroguiers jusqu’au Yovogan ou
ministre du commerce du royaume de
Juda. Si l’on doute encore de l’existence
d’Etats négriers en Afrique et des multi-
ples façons de devenir esclave, je renvoie
au livre d’Elikia M’Bokolo, Afrique noire,
histoire et civilisation jusqu’au XVIIIe siè-
cle (Hatier, 1991).»
Franc-maçon, homme éclairé, bientôt au
service de la Révolution française – il sera
J + M photographes

malgré tout guillotiné à Rochefort en


1793 par pure méprise –, Crassous blâme
le comportement des Africains mais il ne
renonce pas pour autant à son statut de
négrier. C’est, comme le relève Alain
RHUM HORS D’ÂGE La ville du Cap Français à Saint-Domingue Yacou, «l’un des paradoxes du siècle des
vue de la mer, de Louis Nicolas van
La famille Crassous était originaire Lumières».
Blarenberghe, gouache sur carton
de Montpellier mais le père du (43 x 70 cm), 1778. Collection du musée Jean-Luc Terradillos
marin est né à la Martinique en 1707 du Nouveau Monde à La Rochelle.
et mort à La Rochelle en 1791, ville Alain Yacou, Journaux de traite
où il fut notaire royal et procureur et de bord de Joseph Crassous
au siège présidial. Peu de Page de droite : de Médeuil, Karthala-CERC, 2001.
Rochelais ont entendu parler de Le rébellion d’un esclave sur un navire Rodolphe Damon, Joseph Crassous
négrier, d’Edouard Antoine Renard, huile
cette famille. Pas à la Martinique : il de Médeuil : marchand, officier
sur toile (99 x 83 cm), 1833.
existe un Rhum JM hors d’âge «Les Collection du musée du Nouveau Monde de la marine royale et négrier,
héritiers de Crassous de Médeuil». à La Rochelle. J + M photographes. Karthala, 2004.

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