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deux

catherine brachet
“Existe-t-il une archéologie du souvenir ? C’est la question que Catherine Brachet explore à travers une
installation comprenant photographies et vidéos.

Contre la fatalité de la dispersion de la mémoire, dont la photographie - prélèvement indiciaire dans


le temps et l’espace - est sans doute le meilleur révélateur, elle tente de rassembler “ces résidus
retrouvés [qui] se déploieront tel un réseau de points de suspension et de fixation, autour desquels s’at-
tacheront les fils de la mémoire”.

Inspirée des techniques documentaires d’indexation et de classement, l’installation se présente


comme une mise en scène de points de suspension.

Partant de photos et de vidéos de famille, Catherine Brachet renforce le processus de “désincar-


nation” déclenché à la prise de vue, par de multiples opérations de copie, de transfert ou de super-
position, fouillant à la manière d’un archéologue les différentes strates de la mémoire.”

Athanasios Evanghelou

Projet soutenu par la Direction Régionale et Départementale de la


Jeunesse et des Sports, le Centre Régional des Oeuvres Universitaires et
Scolaires et l’Ecole de l’Image de Poitiers.
ARCHEOLOGIE DU SOUVENIR

L’origine de mes recherches est une rencontre avec des photographies et des vidéos appartenant
à ma famille. Face à ces images, des souvenirs font surface. Ces impressions tirées de la mémoire, sélective et subjective, vont et
viennent entre l’oubli et l’évocation d’un passé.

Mais comment faire émerger ces souvenirs, comment retrouver un fil chronologique, un ordre, afin
d’abolir les intervalles d’un temps en pointillés ? Comment recomposer le passé au travers de la succession de ces moments suspen-
dus, fixés, figés, que sont les instantanés?

Mes recherches graphiques sont influencées par le travail d’un écrivain, Georges Perec et par l’une
de ses phrases : “...les souvenirs sont des morceaux de vie arrachés au vide. Nulle amarre. Rien ne les ancre, rien ne les fixe. Presque
rien ne les entérine. Nulle chronologie sinon celle que j’ai au fil du temps, arbitrairement reconstituée : du temps passait.” (W ou le
souvenir d’enfance, page 93 et 94, édition Denoël, 1975).

Entre l’exploration du rêve et de la réalité, j’essaie de retracer une archéologie du souvenir, de


remonter le fil du temps, d’explorer les archives de ma mémoire.

LA PHOTOGRAPHIE COMME PRODUCTION DU SOUVENIR

Au cœur de mes recherches se trouvent des photographies et des vidéos qui ont été réalisées
avant ma naissance et durant mon enfance. Les thèmes que j’ai trouvés parmi ces photographies sont assez restreints : l’enfant, les
fêtes rituelles (le mariage, l’anniversaire, etc.), les lieux familiers (les abords immédiats de la maison, à l’extérieur), quelques objets
quotidiens (le landau, l’automobile, les jouets). Ces archives m’intéressent car contrairement aux portraits réalisés dans le studio du
photographe, ces photos de famille ne séparent pas les individus de leur cadre, ni de leurs activités. Elles tissent une mémoire de la
famille, même si elles sont aussi marquées par la sélection ou l’oubli, qui peut provenir d’un manque d’information (absence
d’identification des personnages, des lieux, des dates). Certaines de ces photographies me plongent dans un passé que je ne
connais pas, comment évoquer alors un souvenir qu’on ne se rappelle plus ?
Ces photographies raniment des souvenirs et des images mentales, fantômes divaguant entre
l’oubli et l’imaginaire. Elles renversent l’ordre du temps. Mémoire involontaire, souvenir inconscient sont au cœur de mes recherches.
Atelier du passé, la mémoire paraît être tantôt une immense bibliothèque, tantôt un trésor caché bien à nous, et à peu près inac-
cessible. La mémoire, “au lieu d’un exemplaire en double, toujours présent à nos yeux, des divers faits de notre vie, est plutôt un
néant d’où par instants une similitude actuelle nous permet de tirer, ressuscités, des souvenirs morts” Marcel Proust, La Prisonnière.

PROCESSUS D’EMERGENCE DU SOUVENIR

- Copie / report d’image

A partir de ces “photographies-souvenirs”, j’ai trouvé une technique simple me permettant de


retenir une trace : le report d’image. En utilisant de l’essence de térébenthine, ce report me permit de transposer la photocopie
d’une photographie sur un autre support. J’eus ainsi la sensation d’enlever un voile à mes photographies, de les dépouiller afin de
retenir une impression située entre sentiment, et marque d’un corps sur un autre.

Mais qu’est-ce qu’une copie, qu’est-ce qu’un report d’image ? Copier c’est s’interdire toute
marque personnelle, tout ajout, à ce qui a déjà été fait. Ici, copier c’est reproduire (photographier, photocopier, scanner), afin de
retenir l’image, dans la possibilité de retranscrire à l’infini ce qui n’a eu lieu qu’une fois et qui ne pourra jamais plus se répéter. A la
différence de la photocopie, le transfert n’est pas une réédition automatique car cette reproduction à partir de l’identique produit
du neuf et fait trace. Le report d’image est une opération qui permet de différer et de réactualiser à l’infini une même
image, l’altérité est au coeur de chacune de ces expériences.
- Superposition / Projection

De cette expérience découla un autre travail : là il ne s’agissait plus d’effeuiller, mais d’empiler des
couches qui se sont succédées dans le temps. Aussi, à partir d’anciens négatifs de photographies de famille, j’ai superposé les
poses qui s’enchaînaient chronologiquement, et projeté, à l’aide d’un projecteur de diapositives, ces clichés, afin de
retenir, grâce à la photographie l’image obtenue. Ainsi, en superposant deux instants successifs, j’ai essayé de supprimer l’inter-
valle de temps qui sépare deux actions à la recherche d’un entre-deux de l’image.

- Image / Ecran

D’après des vidéos de famille, j’ai développé une recherche proche de la stratification, en filmant
plusieurs fois l’écran. Ce qui m’intéresse particulièrement dans ces vidéos, c’est l’écoulement, l’évanouissement et le retour inces-
sant de l’image. Strates après strates, imitant le travail d’un archéologue, je détruis peu à peu les couches tout en les enregistrant.

- Constat / Retour

Je suis retournée dans la maison de mon enfance, pour prendre des notes, enregistrer et cela
dans le but de me rappeler. J’ai ainsi profité de la mobilité d’une caméra, de la variété des angles de vues et des
cadrages pour filmer la maison où j’ai passé mon enfance. Puis j’ai repris ces enregistrements, ces relevés, afin
d’étudier le contenu de ces images. Ensuite, j’ai augmenté la durée, fait des retours, des arrêts, et des ralentis tout en
essayant de saisir des images, des instants qui échappent à la conscience. Ces constats m’ont permis de rendre visible
l’altération des lieux et le vieillissement des êtres.

- Inventaire / Classement

A partir de ces traces du passé, j’ai établi un classement, il peut rester à l’état de liste, ou prendre
la forme d’une série limitée, ou encore faire l’objet d’une amorce de récit, qui restera fragmentaire. Cet inventaire m’aide à établir
des relations, des liens et des cadres entre les séries et les suites que j’ai créées.
- L’INSTALLATION

Le déploiement dans l’espace de ces données mémorielles est subordonné à un ordre


chronologique et subjectif, incertain, étant donné le poids de l’oubli. Dans tous les cas, l’ajout de ces deux ordres inflige
des fissurations et des séparations entre les éléments. Même si rien ne les rassemble vraiment, ces données archéolo-
giques, telles des points de repères, viennent baliser un “espace-temps”. Ainsi se déploie un réseau de points de suspension et de
fixation, autour desquels vont s’attacher les fils de la mémoire.

mère, vidéo en boucle, 1999


père, vidéo en boucle, 1999

flashes, vidéo en boucle, 1999


lieu-dit, vidéo en boucle, 1999

Entre-deux, exposition, Médiathèque de Poitiers, mars 2000


Entre-deux, installation de photographies et de vidéos, Médiathèque de Poitiers, mars 2000
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