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INTRODUCTION

(Beate Hildegardis Cause et cure, ed. L. Moulinier, Berlin, Akademie Verlag, 2003,
CXVII + 384 p.)

INTRODUCTION

I. Les manuscrits

L'œuvre scientifique attribuée à Hildegarde de Bingen (1098-1179) revêt aujourd'hui


la forme d'un diptyque constitué de deux traités, le Liber subtilitatum diversarum
naturarum creaturarum alias Physica (titre de l'édition princeps parue chez Jean Schott à
Strasbourg en 1533) et le Cause et cure, connus aussi respectivement sous les appellations
de Liber simplicis medicine et de Liber composite medicine. Mais il faut souligner d'emblée
qu'aucun de ces titres n'apparaît du vivant de l'abbesse: les témoignages contemporains de
Hildegarde à ce sujet (principalement le sien dans le prologue du Liber vite meritorum1 et
une lettre de son secrétaire Volmar datée de 1170 environ2) ne mentionnent qu'une seule
œuvre, qui se serait appelée Liber subtilitatum diversarum naturarum creaturarum.
L'origine même du couple Cause et cure et Physica pose donc problème, bien que des liens
étroits d'imbrication existent entre les deux œuvres et plaident pour une origine commune
aux deux traités.
La Physica, pour sa part, fit l'objet en 1533 d'une édition princeps en quatre sections
qui ne reflète aucun manuscrit connu à ce jour3 : elle est conservée dans cinq manuscrits
complets et plusieurs fragments4, dont aucun ne date du XIIe siècle. De Cause et cure, en
revanche, on ne connaît aujourd’hui qu’un manuscrit (København, Kongelige Bibliotek,
Ny. kgl. saml. 90 b Fol.) et un court extrait (Berlin, Staatsbibliothek Preussischer
Kulturbesitz, Lat. Qu. 674, fol. 103r-103v), tous deux du XIIIe siècle ; les témoignages dont

1
Et factum est in nono anno, postquam vera visio veras visiones, in quibus per decennium insudaveram, mihi
simplici homini manifestaverat ; qui primus annus fuit, postquam eadem visio subtilitates diversarum
naturarum creaturarum, ac responsa et admonitiones tam minorum quam maiorum plurimarum personarum,
et symphoniam armoniae caelestium revelationum, ignotamque linguam et litteras, cum quibusdam aliis
expositionibus, in quibus post praedictas visiones, multa infirmitate multoque labore corporis gravata, per
octo annos duraveram, quas mihi ad explanandum ostenderat (Liber vite meritorum, ed. A. CARLEVARIS,
Turnhout 1996, I, prol., p. 8, lin. 4, CCCM 90).
2
Ep. CXCV, in : Hildegardis Bingensis Epistolarium, II, ed. L. VAN ACKER, Turnhout 1993, p. 443 (CCCM
91A) : Ubi tunc expositio naturarum diversarum creaturarum ?
3
Physica s. Hildegardis. Elementorum, Fluminum aliquot Germaniae, Metallorum, Leguminum, Fructuum et
Herbarum : Arborum et Arbustorum : Piscium denique, Volatilium et Animantium terrae naturas et
operationes IV libris mirabili experientia posteritati tradens, Strasbourg 1533. Elle fut rééditée sans
changement par Georg Kraut, toujours à Strasbourg, en 1544 dans un recueil qui contenait aussi un traité de
l'énigmatique Trotula : cf. Experimentarius medicinae continens Trotulae curandarum aegritudinum
muliebrum ante, in et post partum librum unicum.... Libros item quatuor Hildegardis de elementorum,
fluminum aliquot Germaniae, metallorum, leguminum, fructuum, herbarum, arborum, arbustorum, piscium,
volatilium et animantium terrae naturis et operationibus, Strasbourg 1544.
4
Manuscrits complets : Bruxelles, Bibliothèque royale, 2551 ; Firenze, Biblioteca Medicea Laurenziana,
Ashburnham 1323 ; Paris, Bibliothèque nationale de France, lat. 6952 ; Città del Vaticano, Biblioteca
Apostolica Vaticana, Ferraioli 921 ; Wolfenbüttel, Herzog August Bibliothek, 56, 2. Aug. 4°. Pour un état
actuel du corpus, voir L. MOULINIER, Le manuscrit perdu à Strasbourg. Enquête sur l'œuvre scientifique de
Hildegarde, Paris 1995, pp. 45-62, et M. WEISS-ADAMSON, A Reevaluation of saint Hildegard's Physica in
Light of the Latest Manuscript finds, in : Manuscript sources of medieval medicine. A book of Essays, ed. M.
R. SCHLEISSNER, New York/London 1995, pp. 55-80.
INTRODUCTION

nous disposons permettent toutefois de supposer qu'il exista plus d’un manuscrit de cette
œuvre au Moyen Age.

a) Un corpus amputé
Avec combien d'exemplaires médiévaux du Cause et cure faut-il en effet compter, et
d'après quels témoignages ?
Vers 1220, le prieur cistercien Gebeno d'Eberbach compose une compilation des
prophéties de Hildegarde connue sous le titre de Speculum futurorum temporum, et dans la
seconde version de l'épître dédicatoire dont il munit son ouvrage, que l'on peut dater de
1222 environ5, il récapitule les écrits de l'abbesse et lui prête la paternité de deux traités de
médecine6.
En 1233, les enquêteurs commissionnés en vue de la canonisation de Hildegarde
affirment avoir fait parvenir à Rome, par l'intermédiaire d'un certain Bruno, prêtre de
Strasbourg, l'ensemble des œuvres de Hildegarde, et notamment le Liber simplicis medicine
et le Liber composite medicine qui lui sont attribués.7
Vingt ans plus tard, le moine Richer (†1267)8, de l'abbaye de Senones dans les
Vosges, raconte dans sa chronique qu'il fréquenta les écoles de Strasbourg, où il consulta
différents ouvrages ; il déclare ainsi avoir vu un "livre de médecine" de Hildegarde à
Strasbourg en 1254: Scripsit etiam librum medicinalem ad diversas infirmitates quem ego
Argentine vidi.9
A la fin du XIVe siècle, une copie se trouvait à Saint-Maximin de Trèves : l'inventaire
de la bibliothèque de cette abbaye établi en 1393 du temps de l'abbé Rorich mentionne
effectivement, en seizième position : Item de medicina sancte Hildegardis in uno volumine,
sans indication de titre10.
Au XVe siècle, l'abbé de Spanheim Trithemius (1462-1516) décrit l'œuvre
scientifique de Hildegarde dans son Chronicon Hirsaugiensis11 et l'incipit qu'il cite pour la
medicina composita est le même que celui de l'unique manuscrit subsistant de nos jours ;
enfin, on sait par ailleurs qu'à Heidelberg, au début du XVe siècle, se trouvait une Summa
5
Je dois cette indication à José Carlos Santos Paz que je tiens à remercier vivement ici.
6
Libros quoque eius, scilicet librum scivias, librumque vite meritorum ac librum divinorum operum, omelias
etiam eius ac ignotam linguam cum suis litteris celestemque armoniam cum aliis scriptis eius non paucis,
atque librum simplicis medicine, secundum rerum creationem octo libros continentem, librumque eius
medicine composite, de egritudinum causis, signis atque curis (München, BSB, Clm 2619, fol. 1r).
7
Cf. Acta Inquisitionis de virtutibus et miraculis S. Hildegardis, ed. P. BRUDER, Analecta Bollandiana, 2,
1883, pp. 116-129, p. 127 : Scripta ejus, quae conventus juratus confessus est sua esse, scilicet librum
Scivias, librum vitae meritorum, librum divinorum operum, Parisius per theologiae magistros examinatos ;
librum Expositionis quorundam Evangeliorum, librum Epistolarum, librum simplicis medicinae, librum
compositae medicinae, ac Cantum ejus cum lingua ignota, cum libello qui de ejus vita conservatus est, per
eundem Brunonem sacerdotem... sub sigillis nostris clausos transmittimus.
8
Sur ce personnage, voir entre autres M. MANITIUS, Geschichte der lateinischen Literatur des Mittelalters, t.
3, München 1931, p. 233, et M.J. GASSE-GRANDJEAN, Les livres dans les abbayes vosgiennes du Moyen Age,
Nancy 1992, notamment pp. 152-155.
9
Richeri gesta Senoniensis ecclesiae, IV, cap.15, De beata Hiltigarde sanctimoniali et prophetiis eius, ed. G.
WAITZ, Monumenta Germaniae Historica (dorénavant cité MGH), Scriptores (désormais SS), 25, Hannover
1880, pp. 249-345, p. 306.
10
Cf. M. KEUFFER, Bücherei und Bücherwesen von S. Maximin im Mittelalter, in : Jahresbericht der
Gesellschaft für nützliche Forschungen zu Trier von 1894 bis 1899, Trier 1899, pp. 49-94, p. 54.
11
Chronicon insigne monasterii Hirsaugiensis ordinis sancti Benedicti, per Ioannem Tritehemium (sic), Basel
1559, p. 175 : De causis et remediis morborum humani corporis, opus insigne, quod medicinam praenotavit
compositam, et incipit : Deus ante creationem mundi absque initio fuit et est. Item alium librum de naturis
herbarum, quantum ad curam humani corporis pertinent, satis pulchrum edidit, quam simplicem medicinam
praenotavit.
INTRODUCTION

Hildegardis de medicina dont l'incipit était lui aussi identique à celui de notre manuscrit de
base — et ce sont les deux pans de l'œuvre scientifique de Hildegarde, Cause et cure et
Physica, qui se trouvaient alors à Heidelberg, comme le prouve un des fragments de la
Physica que j'ai découverts dans un manuscrit du fonds palatin de la Bibliothèque
vaticane12.
A la même époque, tout près de Heidelberg, à Spire, les écrits scientifiques prêtés à
l'abbesse étaient également connus, comme l'attestent deux témoins. Le manuscrit Berlin,
Staatsbibliothek Preussicher Kulturbesitz, Germ. fol. 817, contient un herbier qui mêle à
d'autres textes de longs extraits du liber de plantis de la Physica : un premier rédacteur
avait d'abord suivi la traduction allemande de l'herbier composé vers 1070 par Odon de
Meung (Macer Floridus, De viribus herbarum), le Deutscher Macer (une traduction
réalisée dans la première moitié du XIIIe siècle13), un second y ajouta des chapitres de la
Physica, et un troisième compléta le tout par des extraits du Circa instans de Platearius et
du Macer Floridus. L'herbier fut copié en 1456 par un certain Wilhelm Gralap Spirensis
mais le liber de plantis avait vraisemblablement été traduit plus tôt, vers 120014.
Parallèlement, un des manuscrits complets de la Physica, le codex Paris, BnF, lat.
6952, copié dans la première moitié du XVe siècle, renferme un appendice en allemand (fol.
232v-238V) de la même main que le reste du codex, comportant quatre recettes qui ne
peuvent provenir que de l'actuel Cause et cure et suggèrent que le copiste avait à sa
disposition les deux œuvres, comme l'a montré Melitta Weiss-Adamson15. Ce manuscrit a
eu pour possesseur au XVIe siècle Nicolaus Gugler, médecin et bibliophile de Spire, et en
outre il contient une liste de synonymes pharmaceutiques "de Spire" (taxa
pharmacopolarum Spirae)16; l'hypothèse émise par Melitta Weiss-Adamson, selon laquelle
il fut copié à Spire et aurait été la source de Wilhelm Gralap, est donc tout à fait recevable17
et ne s'oppose pas, en tout cas, à l'idée que l'actuel Cause et cure aurait été connu à la même
époque à Heidelberg et à Spire.
Pour tenter de savoir auquel de ces manuscrits correspond l'actuel manuscrit de
Copenhague, il nous faut retracer brièvement son histoire.
On peut tenir pour certain que ce manuscrit se trouvait au monastère Saint-Maximin
de Trèves au XIVe et au XVe siècle, d'après deux inscriptions figurant sur son premier
folio : en haut, la mention R. 5. Codex monasterii sancti Maximini prope Treverim siti
d'une main du XIVe siècle invite à voir dans ce codex celui qui figurait en seizième position
dans l'inventaire de la bibliothèque de Saint-Maximin établi en 1393 ; dans la marge
inférieure, Ex libris imperialis monasterii sancti Maximini, d'une main du XVIe siècle,

12
Cf. L. MOULINIER, Fragments inédits de la Physica : contribution à l'étude de la transmission des
manuscrits scientifiques de Hildegarde de Bingen, in : Mélanges de l'Ecole Française de Rome. Moyen Age,
105, 1993, pp. 629-650.
13
Cf. B. SCHNELL, Übersetzungen in der Fachliteratur. Zum 'Ällteren Deutschen Macer', in : Übersetzen im
Mittelalter. Cambridger Kolloquium 1994, éd. J. HEINZLE, L. PETER JOHNSON, G. VOLLMANN-PROFE, Erich
Schmidt Verlag, p. 185-207, p. 187 (Wolfram-Studien XIV).
14
Cf. B. FEHRINGER, Das "Speyerer Kräuterbuch" mit den Heilpflanzen Hildegards von Bingen. Eine Studie
zur mittelhochdeutschen "Physica"- Rezeption mit kritischer Ausgabe des Textes, Würzburg 1994.
15
Cf. M. WEISS-ADAMSON, Der deutsche Anhang zu Hildegards von Bingen Liber simplicis medicinae in
Codex 6952 der Bibliothèque Nationale in Paris (fol. 232v-238v), in : Sudhoffs Archiv, 79, 1995, pp. 174-191,
p. 177 : les recettes de podagra, de vermibus in dentibus, Item de febre acuta et de ebrietate sont issues
respectivement des fols. 70va, 67ra, 82ra et 76va.
16
Pour une description plus complète du manuscrit, voir L. MOULINIER, Le manuscrit perdu à Strasbourg, pp.
51-53.
17
Cf. M. WEISS-ADAMSON, A Reevaluation of saint Hildegard's Physica in Light of the Latest Manuscript
finds, in : Manuscript sources of medieval medicine. A book of Essays, ed. M. R. SCHLEISSNER, New
York/London 1995, pp. 55-80, p. 63.
INTRODUCTION

probablement celle du moine Nicolaus Petreius qui, en 1583, réorganisa la bibliothèque et


dota les manuscrits de numéros et de marques de propriété18.
On sait qu'à partir du XVe siècle, cette bibliothèque fut exploitée par des savants
désireux de promouvoir la publication de sources et les recherches érudites tels Nicolas de
Cuse (1401-1464) ou Trithemius19, mais nous n'avons aucun catalogue de cette bibliothèque
pour le XVe siècle, ni d'ailleurs pour le XVIe siècle ; l'inscription au bas du premier folio
nous assure toutefois de la présence de ce codex au XVIe siècle parmi les livres de Saint-
Maximin, mais la trace du manuscrit de Copenhague se perd ensuite à première vue
jusqu'au XIXe siècle, époque à laquelle il devint la propriété du docteur Georg Kloss
(1787-1854), médecin de Francfort, dont l'ex-libris orne l'intérieur de la couverture
(Georgius Kloss M.D. Francofurti ad Moenum).
On sait en revanche qu'un manuscrit de la "médecine" de Hildegarde se trouvait à
Heidelberg au XVe siècle : le 18 décembre 1438 en effet, le recteur de l'Université de
Heidelberg, Johannes Rybeisen von Bruchsal, accuse réception des livres légués par le
comte palatin Ludwig III (Louis III le Barbu, 1378-1436) à la bibliothèque de l'église du
Saint-Esprit, parmi lesquels figure un traité de médecine attribué à Hildegarde.
Cette bibliothèque, reliée à l'université et conservée dans l'église du Saint-Esprit,
avait été fondée par Louis III en 142120 : suite à un voyage à Paris en 1420 au cours duquel
il avait acheté de nombreux ouvrages, Louis III léguait ainsi aux trois facultés supérieures
de Heidelberg des manuscrits latins qui devaient être conservés dans l'église du Saint-Esprit
après sa mort21. Il mourut en 1436 et, le 18 décembre 1438, son exécuteur testamentaire,
Otto von Mosbach, remit à Johannes Rybeisen 155 manuscrits (162 volumes)22. La liste en
fut établie par deux collaborateurs qui rangèrent les ouvrages par discipline, théologie, droit
civil et droit canon, médecine et astronomie. 55 livres de médecine sont énumérés, et pour
chacun d'entre eux, le rédacteur indique les premiers mots du premier feuillet et ceux par
lesquels commence l'avant-dernier feuillet. Parmi ces items figure Item summa Hildegardis
de infirmitatum causis et curis in uno volumine cuius primum folium incipit >Deus ante
creationem mundi< penultimum vero incipit>qui et quarta<.23. Seul le début du pénultième
feuillet et non l'explicit au sens strict du terme est donné, comme pour les autres livres,
pratique classique dans les inventaires, en prévision de possibles vols du premier et du
dernier feuillet ; mais peut-être aussi le manuscrit inventorié se terminait-il par un feuillet
de garde vierge.
Le document porte les sceaux du recteur de l'université et des quatre doyens : apparaît
ainsi le nom de Gerhard von Hohenkirchen, doyen de la faculté de médecine, personnage à
qui l'on doit de précieux extraits de la Physica dans le ms. Biblioteca Apostolica Vaticana,
Pal. lat. 120724, un manuscrit originaire de Heidelberg, copié entre 142525 et 144726.

18
K. LÖFFLER, Deutsche Klosterbibliotheken, Bonn/Leipzig 1922, p. 193.
19
Cf. K. LÖFFLER, Deutsche Klosterbibliotheken, p. 194.
20
Charte de fondation de la bibliothèque de l'église du Saint-Esprit par Louis III le 10 août 1421 aujourd'hui
conservée à Karlsruhe, Badisches Generallandesarchiv, 43/79 ; reproduction dans Bibliotheca Palatina,
Katalog zur Ausstellung vom 8. Juli bis 2. November 1986, ed. E. MITTLER, V. TROST, M. WEIS, 2 vols.,
Heidelberg s. d., I, Bildband, p. 7.
21
Cf. C. JEUDY, Manuscrits achetés à Paris en 1420 par Louis III, comte palatin du Rhin, in : Bibliothek und
Wissenschaft, 16, 1982, pp. 31-40.
22
C. JEUDY, Le fonds palatin, in : Les manuscrits classiques latins de la Bibliothèque Vaticane, E. PELLEGRIN
dir., Paris 1982, II, 2e partie, pp. 9-17, p. 11.
23
L. SCHUBA, Die medizinischen Handschriften der Codices Palatini in der Vatikanischen Bibliothek,
Wiesbaden 1981, p. XXVI (Kataloge der Universität Heidelberg, I). Cette liste est aujourd'hui conservée à
Karlsruhe, Badisches Generallandesarchiv, 43/79 ; reproduction dans Bibliotheca Palatina, Katalog zur
Ausstellung vom 8. Juli bis 2. November 1986, I, Bildband, p. 8.
24
Edition de ces fragments dans L. MOULINIER, Le manuscrit perdu à Strasbourg, annexe.
25
Fol. 2v : 1425 16 Julii Nos Gherardus de Honkirchen, Andreas de Constancia et Hinricus de Munsinghen,
doctores [...] ista sequencia statuta facultatis medicine [...] assumpsimus. Henricus Krauel alias Münsinger
INTRODUCTION

Né vers 1382, Gerhard von Hohenkirchen étudia à Prague où il est cité en 1404
comme magister artium. Il apparaît ensuite comme doctor medicine : doyen de la faculté de
médecine en 1408, il passa professor pathologiae, puis premier doyen en 1415 de la toute
nouvelle facultas medicine de Leipzig. Puis il part pour Cologne, et devient recteur de
l'Université en 1418 ; en 1420 puis en 1428 il est mentionné comme recteur de l'Université
de Heidelberg et il est sans doute mort en 1448. On a conservé entre autres de lui des traités
pour temps de peste dans un manuscrit copié vers 1470 dans la région de Spire27 et un De
Febribus, recueil d'extraits d'œuvres médicales conservé dans le manuscrit Pal. lat. 1207
aux fol. 60r-93v28.
Au milieu de nombreux auteurs (Galien, Hippocrate, Avicenne, Albert le Grand,
Pierre d'Espagne, Platearius, Rhazès, Gariopont, Gilbert l'Anglais29, etc.), Gerhard cite
Hildegarde fol. 65v, et c'est elle aussi qui se cache derrière la rubrique Empirica du fol.
64r : de courts extraits de treize chapitres du liber de plantis, trois du liber de arboribus,
cinq du liber de lapidibus et deux du liber de animalibus du Liber subtilitatum, en tout
vingt-trois recettes nommément attribuées à Hildegarde s'y succèdent. Aucune d'elles ne
figure dans le Cause et cure tel que nous le connaissons ; le texte a donc probablement été
puisé dans une version de la Physica proche de celle que publia Migne, puisque les extraits
de la médecine de Hildegarde dans le ms. Pal. lat. 1207 reproduisent (à deux exceptions
près) l'ordre des livres et, à l'intérieur de chaque livre, la succession des chapitres que nous
connaissons d'après les manuscrits complets de la Physica, à commencer par le codex Paris,
BnF, lat. 6952, reproduit par Migne dans sa Patrologie latine.
La charte du 18 décembre 1438 se terminait en affirmant que les livres reçus par
l'église du Saint-Esprit avaient été rangés et enchaînés (concathenavimus) et qu'ils devaient
ainsi y rester et y être conservés à perpétuité comme l'avait recommandé Louis III dans son
testament. Or la trace de la Summa Hildegardis lui ayant appartenu se perd très vite : en
1466, lorsque l'Université de Heidelberg établit un registre de ses livres, l'œuvre médicale
de Hildegarde ne fait plus partie de la bibliothèque de l'église du Saint-Esprit, et au total, 23
des manuscrits médicaux de la liste de 1438, parmi lesquels la Summa Hildegardis, ont
aujourd'hui disparu, sans qu'on puisse s'expliquer pourquoi30. Le manuscrit se trouvait-il
alors à Spire, comme quatre recettes du Cause et cure contenues dans le fragment allemand
du ms. Paris, BnF, lat. 6952 pourraient inviter à le penser ?
L'hypothèse d'une identité entre Summa Hildegardis et manuscrit de Copenhague ne
résiste pas, en tout cas, à l'examen de leurs avant-derniers folios respectifs. Le recueil ayant
appartenu à Ludwig III ne se terminait apparemment pas de la même manière que le codex
de Copenhague, mais il est vrai que cette différence ne suffirait pas à prouver à elle seule

(1397-1476), docteur en médecine de Heidelberg, est cité dans d'autres manuscrits du fonds palatin latin
(1105, fol. 124v ; 1202, fol. 172r ; 1297, 274r). Sur ce personnage, voir G. KEIL, Münsinger, Heinrich, in :
Die deutsche Literatur des Mittelalters. Verfasser-Lexikon, Bd. 4, Lieferung 1, neu bearbeitete Auflage,
Berlin/New York 1982, col. 783-790.
26
Fol. 59r : Explicit ... metrum factum anno christi 1447 die 28 Aprilis per G de H.
27
Cf. G. KEIL, Gerhard von Hohenkirchen, in : Die deutsche Literatur des Mittelalters. Verfasser-Lexikon,
Bd. 4, Lieferung 1, col. 99-100. Il serait mort en léguant au Collegium Dionysianum de l'Université de
Heidelberg son importante bibliothèque personnelle, d'après B. LORENZ, Notizen zu Privatbibliotheken
deutscher Ärzte des 15.-17. Jahrhunderts, in : Sudhoffs Archiv, 67 (1983), Heft 2, pp. 190-198.
28
Pour plus de détails sur le contenu du manuscrit, voir L. SCHUBA, Die medizinischen Handschriften der
Codices Palatini latini in der Vatikanischen Bibliothek, Wiesbaden 1981 (Kataloge der Universität
Heidelberg, I), pp. 192-196.
29
Gilbertus Anglicus est l'auteur d'un Compendium medicinae et d'un commentaire au De Urinis de Gilles de
Corbeil. Cf. WICKERSHEIMER, Dictionnaire, p. 191-192.
30
L. SCHUBA, Die medizinischen Handschriften der Codices Palatini in der Vatikanischen Bibliothek,
p. XXVII.
INTRODUCTION

qu'il s'agit de deux manuscrits différents puisque la Summa Hildegardis aurait pu


représenter une version antérieure à celle dont nous disposons. Je n'ai toutefois trouvé la
formule qui et quarta au début d'aucun folio du codex de Copenhague et tout au plus ai-je
pu noter que le folio 89v commençait par Qui in quarta luna concipitur... ; or cette formule
se donne à lire au début de la colonne de droite, et ne marque donc pas à proprement parler
le début d'un folio. Il faut donc tenir le manuscrit de Copenhague et celui qui se trouvait à
Heidelberg en 1438 pour deux volumes distincts dont seul le premier a survécu.
Deux exemplaires du Cause et cure ont assurément existé, mais combien y en eut-il
d'autres, en définitive ? On a cité plus haut les témoignages de Bruno de Strasbourg, de
Richer de Senones et de Trithemius, mais de là à affirmer qu'il y eut cinq copies de cette
œuvre au Moyen Age, il y a un pas, que la prudence invite à ne pas franchir : il est d'abord
tentant de penser que le prêtre de Strasbourg et Richer parlent d'un même codex, si tant est
que l'on puisse vraiment reconnaître le Cause et cure derrière la formule de Richer31 ; les
propos de Trithemius pourraient bien finalement s'appliquer à l'unique codex subsistant : il
se trouvait à Saint-Maximin à la toute fin du XIVe siècle, il est très probable qu'il y était
aussi au XVe siècle, et l'on sait par ailleurs que Trithemius eut recours aux ressources de
cette bibliothèque32 ; enfin, le témoignage de Bruno, pour sa part, n'est pas exempt de
contradiction et n'est donc pas entièrement fiable.
Le rapport d'enquête établi en 1233 par Gerbodo, prévôt de la cathédrale, Waltherus,
doyen, et Arnoldus, écolâtre, de Saint-Pierre de Mayence, fut de fait envoyé au pape, mais
peut-on en dire autant des livres de Hildegarde ? Dans sa lettre du 6 mai 1237, par laquelle
il ordonne "au doyen, à l'écolâtre et à Waltherus, chanoine de Mayence"33 de recommencer
l'enquête, dans laquelle il a trouvé plusieurs défauts, Grégoire IX ne souffle mot des
ouvrages : Quorum ad nos inquisitione remissa quosdam invenimus in illa defectus. Bien
qu'amendé et augmenté, le rapport de 1233 ne parvint pas à Rome dans sa nouvelle version,
et lorsqu'Innocent IV, le 24 novembre 1243, ordonna à son tour de reprendre l'enquête34, sa
requête ne fut apparemment pas plus suivie d'effets, pour des raisons qui nous échappent.
Mes propres recherches ne m'ont pas permis pour l'instant de trouver la trace d'un
manuscrit des œuvres de Hildegarde dans les Archives du Vatican. On pourrait bien sûr
penser aussi à Avignon : c'est de là notamment que le 5 décembre 1324, 12 évêques
accordèrent des lettres d'indulgence à tous les fidèles qui se rendraient à l'église de saint
Rupert à des dates déterminées35 ; mais en fait d'œuvres de Hildegarde, tout ce que l'on peut
affirmer aujourd'hui c'est que le Speculum futurorum temporum de Gebeno s'y trouva, et
qu'il servit entre autres à Jean de Roquetaillade (†1365), ce franciscain en révolte qui
"passa près de la moitié de sa vie dans les prisons des couvents franciscains, puis au palais
des papes d'Avignon"36. On sait que le ms. Paris, BnF, lat. 3322 du Speculum futurorum

31
F. A. Reuss pensait que le chanoine Bruno avait vu un codex subtilitatum au Rupertsberg, que Richer l'avait
vu à Strasbourg et que Trithemius s'en était fait faire une copie (F. A. REUSS, Der heiligen Hildegard
subtilitatum diversarum naturarum creaturarum libri novem, in : Annalen des Vereins für Nassauische
Altertumskunde und Geschichtsforschung, 6, 1859, pp. 50-106, p. 52). Max Manitius considérait pour sa part
que l'ouvrage vu à Strasbourg par Richer de Senones au XIIIe siècle était bien un "livre de médecine
composée", différent de celui qui se trouvait à Saint-Maximin en 1393 ; cf. M. MANITIUS, Geschichte der
lateinischen Literatur des Mittelalters, t. 3, p. 234.
32
Cf. K. LÖFFLER, Deutsche Klosterbibliotheken, p. 194.
33
Archivio Segreto Vaticano, Registri Vaticani, 18, fol. CCLXXXVv, ep. LXIII, Decano, scolastico et
Walthero canonico Moguntinis.
34
Quocirca mandamus, quatenus, si processistis in inquisitione hujusmodi... processum ipsum sub sigillis
vestris nobis transmittere studeatis. Alioquin, de praedictis omnibus et novis miraculis [...] faciatis cum
attentione conscribi, nobis illa sub sigillis eisdem fideliter remittentes, cité par P. BRUDER, Acta inquisitionis,
p. 117.
35
Cf. Acta Inquisitionis, p. 129.
36
S. GOUGUENHEIM, La sibylle du Rhin. Hildegarde de Bingen, abbesse et prophétesse rhénane, Paris 1996,
p. 176.
INTRODUCTION

operum, originaire d'Allemagne et datant de la première moitié du XIIIe siècle, porte une
mention indiquant qu'il appartenait au couvent des Célestins d'Avignon à la fin du Moyen
Age, ce qui laisse supposer qu'on pouvait en disposer à Avignon même dans la deuxième
moitié du XIVe siècle37.
Si l'ensemble des œuvres énumérées par Bruno a été effectivement acheminé par ses
soins vers le pape, il devait s'agir d'une masse d'écrits considérable, et l'on ne peut que
s'étonner qu'elle ait échappé jusqu'à ce jour à l'attention des chercheurs, en particulier des
nombreux spécialistes des écrits hildegardiens. Bruno aurait-il été empêché de s'acquitter
de sa mission ? Nous ignorons hélas tout de sa vie et la prudence invite donc à supposer
qu'au mieux seules les œuvres visionnaires, les seules apparemment examinées et
approuvées par des hommes d'Eglise selon Bruno, mais aussi selon les écolâtres Arnoldus
et Johannes, ont été transmises au pape38.
En tout état de cause, nous ne connaissons plus aujourd'hui qu'un seul exemplaire du
Cause et cure.
b) Un manuscrit aujourd'hui unique
København, Kongelige Bibliotek, Ny. kgl. saml. 90 b Fol.
Le manuscrit est en parchemin, avec une couverture du XVIe siècle, et il comprend
I+93+I folios de 28,8 x 20,5 cm. Le texte est écrit sur deux colonnes de 34 lignes, et la
surface d'écriture est de 22 x 15 cm. Le manuscrit a été coupé, en ses bords supérieurs
comme inférieurs comme le montre clairement entre autres le fol. 2va : dans la rubrique De
firmamento et ventis située en marge gauche, le D et le signe tachygraphique pour et ont
ainsi été mangés ; le phénomène est également très net au fol. 59va avec De apostematibus,
dont le D a été coupé ou fol. 60rb où l'on lit De insania e/... lensia au lieu de et epilensia.
L'écriture est soignée (textura gothica) et date du milieu, voire du troisième quart du XIIIe
siècle. Deux mains différentes ont copié le texte, la seconde succédant à la première au
folio 36r. D'un point de vue graphique, c'est par exemple avec cette main, à partir du fol.
41ra qu'apparaît Set en alternance avec Sed.
A l'intérieur du plat de couverture, en haut à gauche, au crayon, figure la mention Ny
kgl Saml. N° 90b, fol., et en dessous, à l'encre : Liber Bibliothecae Regiae Hafniensis.
Au milieu de la page est collé un ex-libris : Georgius Kloss M. D. Francofurti ad
Moenum M. 78.
Encore en dessous, au crayon à papier, ces mots : Bibl. Kloss (London 1835) p. 327-
4597. Empt. Londinii anno 1835 pro pretio £ 3 sh. 3.
Au bas de la page, à droite, à l'encre : Hildegardis.
Le manuscrit comprend une page de garde en papier au tout début du codex et une
autre à la fin ; la dernière est vide, mais la première comporte en son milieu, collée,
l'étiquette portant les mots suivants, écrits à l'encre : C. Jessen. Über Ausgaben und
Handschriften der medicinisch-naturhistorischen Werke der heiligen Hildegard.
Sitzungsberichte der Kaiserl. Akad. d. Wissensch. XLV Bd (Wien. Sonderabdruck 106,
168d). Au dessous de ce bout de papier collé, on peut lire : Heri om Haankriftet af Gl. Kgl.
Bibl. Folio Nr 90b. s : Ny Kgl. Saml.

37
Ibidem, p. 177.
38
Mes recherches dans l'Archivio Segreto Vaticano en ce sens n'ont rien donné et, dans une lettre du 15
décembre 1997, le secrétaire de la Congregazione delle Cause dei santi, Edward Nowak, m'a informée qu'il
n'y avait nulle trace d'une copie des œuvres envoyées à Rome en 1233 ni aucun document ancien relatif à
Hildegarde dans les archives de cette congrégation.
INTRODUCTION

Sur le premier folio du codex figurent deux annotations de bibliothécaires : en haut,


d'une main du XIVe siècle, la première comporte une cote (R 5 Codex monasterii sancti
Maximini prope treverim siti), et l'on se souviendra ici qu'un catalogue de la bibliothèque
de Saint-Maximin a été dressé en 1393 ; en bas, Ex libris imperialis monasterii Sancti
Maximini, d'une main du XVIe siècle, sans doute celle du moine Nicolaus Petreius : la
même annotation de sa main figure par exemple sur le premier folio de deux autres
manuscrits originaires de Saint-Maximin de Trèves et datant sans doute du second quart du
XIIIe siècle, les mss Paris, BnF, lat. 9741 (Legendarium, mois de janvier) et lat. 9742
(Legendarium, mois d'août).
Sur l'avant-dernier folio, après l'explicit, on peut lire deux vers tirés du Regimen
Salernitanum (febris acuta tisi pedicon scabies sacer ignis / cancer lippa lepra frenesis
contagia praestant39), dus à une main qui apparaît fol. 48rb, au gré d'une annotation
marginale, vers suivis d'un index des chapitres établi par une main plus récente (XVe
siècle ?). Le verso du dernier folio ne comporte pour sa part aucun texte, mais des traces de
colle.
Le codex n'a pas de foliotation mais une main contemporaine (début XXe ?) a porté
au crayon à papier une numérotation des pages de 1 à 185. Nous réintroduisons quant à
nous une foliotation.
Fol. 1ra-92va (= pp. 1-184) : Beate Hildegardis cause et cure. Inc. : <Beate
Hildegardis cause et cure. De mundi creatione. Deus ante creationem mundi40>. Des. :
<cum homo non operatur. Expliciunt prophetie sancte Hildegardis. Explicit iste liber
scriptor sit crimine liber. Amen dicant omnia41>.
Fol. 92va-93r (= pp. 184-185): index des chapitres (Incipiunt capitula libri primi,
capitula libri secundi, etc., le tout traversé de rouge, de même que le C de Capitula).
Le colophon est dû au deuxième copiste, et l'on soulignera d'emblée le décalage entre
la rubrique sur laquelle s'ouvre le codex et son explicit : Hildegarde passe du statut de beata
(comme dans le codex de Berlin qui contient le court extrait de Cause et cure) à celui de
sancta, et ses cause et cure deviennent prophetie.
L'encre est brun foncé jusqu'au fol. 32v puis noire ; les rubriques sont à l'encre rouge.
Le manuscrit comporte en général des lettres d'attente, et des initiales à l'encre rouge ;
quelques-unes d'entre elles n'ont pas été réalisées (fol. 46ra, Nunc autem..., 46vb Unde et
ipsa.., 54rb Sed et tunc etiam..., 55rb Item et dyabolus...) ou ont été exécutées d'une manière
erronée : ainsi fol. 76va on lit Et ebrius là où le sens impose Ut ebrius mais nulle lettre
d'attente, ni e ni u, n'est visible.
Le manuscrit présente en outre six grandes initiales ornées de couleur (rouge ou rouge
et bleu), à filigranes : D, fol. 1r ; D, fol. 12rb ; C, fol. 64ra ; M, fol. 71va ; C, fol. 83vb ; H,
fol. 89rb. Ces initiales baguées ont des jambages et des hastes ornés d'une touffe aux
extrémités, motif comparable à celui des initiales des mss Paris, BnF, lat. 9741 et 974242.
Il comporte onze cahiers et des marques de production, un chiffre romain dans la
marge inférieure marquant la fin de chaque cahier : fin du cahier I : 12v ; fin du cahier II :
20v ; fin du cahier III : 27v ; fin du cahier IV : 35v ; fin du cahier V : 43v ; fin du cahier
VI : 51v ; fin du cahier VII : 59v ; fin du cahier VIII : 67v ; fin du cahier IX : 75v ; fin du
39
Cf. Regimen sanitatis salernitanum, Flos medicinae scholae Salerni, ed. S. DE RENZI, Napoli 1859, v. 1553,
p. 42.
40
L. Thorndike et P. Kibre ne tiennent pas compte de la première rubrique lorsqu'ils recensent ce manuscrit
dans leur catalogue d'incipits d'écrits scientifiques du Moyen Age latin (cf. L. THORNDIKE, P. KIBRE, A
Catalogue of Incipits of Mediaeval Scientific Writings in Latin, London 1963, col. 406).
41
Jeu de mots final assez courant : cf. W. WATTENBACH, Das Schriftwesen des Mittelalters, Leipzig 18752,
p. 428.
42
Voir par exemple F. AVRIL, C. RABEL, coll. I. DELAUNAY, Manuscrits enluminés d'origine germanique, t. I,
Xe-XIVe s., Paris 1995, pl. CXXI et CXXII.
INTRODUCTION

cahier X : 83v. Le premier cahier est donc un senion et tous les autres des quaternions, à
l'exception du cahier III, compris entre les fol. 21r et 27v, et du dernier cahier, fol. 84r à
93r, qui constitue un quinion.
Les grandes initiales décorées coïncident en général avec le début d'un liber : des
titres courants (liber 1, liber 2, etc.) ont été ajoutés sans doute au XVe siècle43, et le rang du
livre est rappelé par un chiffre arabe dans le bord supérieur de chaque page impaire. À vrai
dire ces titres courants sont même probablement de deux mains, comme on peut en juger au
fol. 12v-13r : une première main a écrit Secundus en abrégé (Scds) au milieu du fol. 12r, et
une autre main, postérieure, a rajouté liber dans l'angle droit de la marge supérieure ; le
volume ayant été rogné, tout donne à penser que ce terme de liber était suivi d'un rang. De
même, au fol. 64r, ce n'est apparemment pas la même main qui a porté le chiffre 3 dans la
marge supérieure, et qui l'a fait précéder de liber, et doté du signe , transformant le 3 en
adjectif ordinal. Le même phénomène se vérifie au fol. 71v.
Des différentes sections du manuscrit, seul le liber 4 se termine à la fin d'un cahier, au
bas de la colonne de gauche du folio 83v ; de fait le liber 5 commence sur la colonne de
droite de ce folio, qui marque la fin du cahier X. Les libri se succèdent presque tous
immédiatement mais on note toutefois qu'au fol. 64r le rubricateur a voulu créer
l'enchaînement par la phrase De predictis autem infirmitatibus... non vult encadrée d'une
frise rouge, phrase que l'on retrouve telle quelle au fol. 71ra, au bas de la colonne. La
colonne b de ce même folio 71r est consacrée à un long développement explicatif (Nam
diverse et nobiles herbe... ieiunus accepturus sit), au terme duquel un espace avait été
ménagé, correspondant à peu près à l'espace occupé par la phrase De predictis autem... au
fol. 64r. Le liber 4 commence pour sa part au verso de ce folio, au haut de la colonne a du
fol. 71v, bien repérable grâce à la grande initiale bleu et rouge de Mulier. Pourtant, la
dernière ligne du fol. 71r a été remplie par une sorte d'annonce, la rubrique Item de
menstrui retentione, destinée à faire le lien entre les deux sections et probablement due à
celui qui a doté les libri de titres courants : tout se passe donc comme si quelqu'un était
"repassé" derrière l'ensemble, le dotant d'une cohérence qui lui manquait.
La cinquième section du codex n'a pas été perçue de la même manière par ceux qui
ont copié et rubriqué le codex au XIIIe siècle et celui qui y a introduit des titres courants au
XVe. Aux yeux de ce dernier annotateur, c'est une seule et même section qui s'étend du fol.
83v au fol. 92v : elle n'a pas droit au qualificatif de liber, mais ces folios sont considérés
comme un même ensemble et surmontés par un même numéro 5 qui suggère que l'on a là
affaire à un unique cinquième livre, en dépit de la grande initiale qui figure fol. 89rb. On
trouve de fait à l'évidence deux sections différentes du manuscrit entre les fol. 83vb et 92v
puisqu'une première initiale décorée est surmontée de la rubrique De vite signis, fol. 83vb,
et une autre de la rubrique De conceptu, fol. 89rb. Il y a donc discordance entre le recours
aux initiales, qui marquent le début d'un liber dans le reste du manuscrit, et le rang 5 inscrit
dans la marge supérieure.
Dans les marges latérales ou à côté des rubriques apparaît une numérotation des
paragraphes en chiffres arabes, due non au rubricateur mais à la main qui a attribué des
titres courants aux livres : les numéros des chapitres sont d'une encre plus claire que le
texte, et la numérotation est postérieure à la rubrication, comme le montre bien par exemple
la différence d'écriture au début du liber III, fol. 64r, entre liber et liberabunt.
Les paragraphes sont numérotés de 1 à 49 pour le livre premier, de 1 à 284 pour le
second, de 1 à 39 pour le livre III, de 1 à 65 pour le livre IV, et de 1 à 27 pour le livre V.
Seuls quelques numéros apparaissent dans la deuxième partie de la dernière section du
manuscrit, qui est traitée, on l'a dit, comme faisant partie de la cinquième. Si on inclut le

43
Cf. J. B. PITRA ed., Analecta sacra Spicilegio Solesmensi parata, t. VIII, Nova sanctae Hildegardis opera,
Monte Cassino 1882, p. XXI.
INTRODUCTION

prétendu livre VI dans la dernière section, on y trouve 35 chapitres numérotés — ce que


confirme, à la fin du manuscrit, un index récapitulant tous les chapitres du livre, d'une main
encore postérieure (voir par exemple au folio 84r la manière dont sont formés les 3 et les 4,
différente de celle que l'on trouve aux fol. 92v-93r).
Le manuscrit porte donc la trace de plusieurs interventions : un scribe a écrit le texte,
puis l'a lui-même corrigé selon les indications d'un réviseur ; un rubricateur s'est chargé des
majuscules selon les indications des lettres d'attente et a doté les paragraphes du texte
d'intitulés ; plus tard, le manuscrit a été relu et annoté par endroits ; les paragraphes ont été
munis de numéros, et l'ensemble doté d'un découpage en cinq libri apparaissant dans les
marges supérieures ; enfin, un récapitulateur a établi aux fol. 92v-93r une liste des chapitres
distribués en cinq sections matérialisées dans son index par des majuscules.
Les rubriques ont été ajoutées dans un second temps ; l'espace qui leur avait été laissé
s'est avéré parfois très insuffisant voire inexistant, ainsi fol. 2r ou fol. 46vb : sur ce dernier
folio, en haut dans la marge droite apparaît la rubrique De mulieris minutione et dans le
texte, le U de Unde a été marqué d'une barre rouge, signe que le rubricateur a vu un
nouveau paragraphe là où le copiste avait oublié de ménager un alinéa. De même fol. 67rb,
avec Quod si idem fumus : Q porte du rouge, et une rubrique De uvula apparaît en marge à
droite. Ces rubriques figurent parfois dans les marges latérales, comme fol. 37rb avec De
cordis dolore et De splenis dolore ou De mulieris minutione, fol. 46vb, etc. — et ce dès le
premier folio, avec de yle, fol. 1ra — , parfois encore dans la marge supérieure, comme De
oculorum lacrimis, fol. 35va. Il y a manifestement eu deux campagnes de rubrication, la
seconde se plaçant de préférence en marge, dès le fol. 1ra, avec De yle apparaissant en
marge dans le chapitre De mundi creatione, De fulgore en marge gauche du paragraphe De
tonitruo fol. 2ra, ou De aure intervenant dans De grandine, fol. 2rb : le rubricateur qui a
écrit De aure n'est pas la même main que celle qui a écrit par exemple De auribus, fol. 16ra
(les A et les D sont différents).
Le découpage même de certains paragraphes n'est pas cohérent, ainsi fol. 62vb, dans
un paragraphe baptisé De nervorum contractione par le rubricateur, on ne voit pas le
rapport entre les deux phrases sur lesquelles s'achève le texte (Et sic homo ille claudicare
incipit. Et quia homo ab elementis factus est, ab elementis etiam sustentatur et in eis ac
cum eis conversatur), alors que la dernière phrase entre manifestement en relation avec la
première phrase du paragraphe suivant.
Certains titres sont en outre particulièrement peu adaptés aux paragraphes qu'ils
chapeautent, comme De anima et spiritibus44, De sensualitate45, De melancolia et psalmo46,
De Ade prudentia47, De insania et epilensia48, Pro sterilitate femine49, etc. ; l'une d'elles, De
stranguiria (sic), est même un contresens sur la maladie décrite dans le paragraphe
commençant par Si quis urinam pre frigiditate stomachi retinere non potest, fol. 70ra50.
Ces rubriques introduisent en tout cas souvent une graphie différente (par exemple De
alitu surmontant Quod si homo halitum, fol. 31va, De calvitie au-dessus de Homo cuius
calvitium, fol. 33rb, De diaboli odio au-dessus de Quoniam dyabolus, fol. 55vb, paralisi là
où le texte donne paralysi, fol. 44ra, cottidiana là où on a cotidinana, etc.) et surtout un
vocabulaire parfois étranger à celui du texte : yle (fol. 1ra et 8va), sperma (fol. 12va),
secundina (fol. 24va), hosceum (De hoscei inflatione, au-dessus de Virilis enim fortitudo,
fol. 38rb) ou ossceum (De osscei tumore, surmontant Si interdum a malis humoribus, fol.

44
CC, fol. 15vb : Spiritus enim ignei et aerei sunt, homo autem aquosus et limosus est.
45
Cf. fol. 24vb : Postquam autem infans ingressus...
46
Cf. fol. 56ra : Multotiens etiam melancolia surgit...
47
Cf. fol. 57va : Adam quoque ante prevaricationem...
48
Cf. fol. 60rb : Et ira, que in ipsis est...
49
Fol. 70rb : Mulier autem cuius matrix...
50
Comparer par exemple avec la définition qu'en donne Isidore de Séville (ISIDORUS, Etymologiae, IV, 7,
33) : dicta est, eo quod stringat urinarum difficultatem.
INTRODUCTION

69vb), sifac (37vb, 69rb), coriza (51vb, 73rb), litargia (56ra), emoptoica (59ra, 77va),
apostemata (59va), lumbrici (61ra, 80rb, 80vb)51, cretici dies (63rb), fumositas (64va),
yliaca (69va), spasmus (75vb), emorroidi (77va), erisipila (78ra), epylempsia (60rb et
79ra), colica (80ra), dissuria (85va), corua (92va, sans doute une déformation de corisa),
etc., autant de mots qu'on ne trouve que dans les rubriques.
Quelques-unes d'entre elles reviennent très souvent, comme De amentia, De conceptu
ou Quare menstruum ; un même intitulé, De instabilitate, chapeaute deux paragraphes
différents, fol. 20v ( Si autem siccum et Cum vero in aliquo spuma...) ; d'autres sont biffés,
comme De melancolia, remplacé par De complexione, fol. 55rb, De insompnietate, fol.
70vb ou De aromatibus au même folio. On note aussi que le livre qui s'ouvre fol. 72va est
annoncé par une rubrique tout au bas du folio 71rb, Item de menstrui retentione, et qu'en un
cas au moins, le copiste reconnaît ne pouvoir proposer aucune rubrique : nichil inveni,
nichil scripsi, lit-on fol. 73vb au-dessus de Accipe jecur piscis illius qui welra dicitur.
Quant à la recette figurant au folio 83va (Accipe storkesnabeles radicem... ), elle n'est
surmontée d'aucune rubrique et l'espace qui y était réservé est simplement rempli d'un trait
rouge ; celle commençant par Accipe salvia<m> minus... fol. 76ra n'a purement et
simplement pas de rubrique ; enfin, avec la dernière rubrique du "livre" 4, on note
l'irruption de la langue vernaculaire dans une rubrique, Unde agezzele, fol. 83va.

Quelques annotations marginales introduisent çà et là des corrections ou des


compléments : fol. 1vb, Colles au-dessus de valles est en rouge ; fol. 2va, à côté de si ossa
^
non, aiam a été porté dans la marge à gauche ; fol. 5ra, sol a été ajouté en marge de la
^
même main ; fol. 48rb, non comedat est ajouté en marge de la main qui a recopié deux vers
du Regimen salernitanum au fol. 92v, etc. Plusieurs mains ont participé à ces corrections,
celle du scribe et au moins deux mains postérieures, d'une écriture plus petite : la plus
récente est celle qui, au fol. 75ra, a porté olei olivarum au-dessus de boumolei et heyter
nascelen au fol. 83va en marge à côté de heitheirhezzelun.
On relève aussi des nota en marge, dus au moins à deux annotateurs : le premier,
peut-être contemporain de la copie de l'ouvrage, a tracé un N majuscule pour Nota, fol.
25ra, devant et capit quod discere vult ; le second, probablement au XVe siècle, a écrit nota,
fol. 4ra, devant Similiter cum estas et hyemps... ; fol. 4rb, devant Sed et firmamentum...
circumvolvitur ; fol. 18ra, devant Lapides autem nec antea... ; fol. 24va, devant Nunc etiam
postquam..., et sed cum iam partus... fol. 24vb, et fol. 33vb devant Homo cuius calvicium.
Le manuscrit, enfin, a été annoté au crayon à papier par une main de la fin du XIXe ou
du début du XXe siècle : ainsi, fol. 6va, le manuscrit dit velud duo cavi et en marge figure
clavi (le mot cavi avait été souligné sur le manuscrit !) ; fol. 12rb, on lit versa est (au lieu de
sunt) et est a été souligné au crayon à papier ; au fol. 17va,cette même main a mis un ?
devant absque operibus (ligne 4), puis, à propos de sed cum stis opibus (l. 8), en marge,
sanctis ?; au fol. 23vb, face à la ligne 13 (Circa vesperum autem...) et à la ligne 24 (Homo
namque ex quatuor) des pieds de mouche ont été suggérés au crayon à papier en marge, etc.
Ce manuscrit date du milieu ou du troisième quart du XIIIe siècle et est originaire de
Saint-Maximin de Trèves, comme on peut en juger par sa très grande ressemblance avec les
mss Paris, BnF, lat. 9741-9742 ; il ne constitue pas l'œuvre originale mais au moins un
deuxième état du texte, comme le donne à penser la rubrique nichil inveni, nichil scripsi, au
fol. 73vb par laquelle le rubricateur reconnaît que le modèle qu'il suit n'avait pas doté d'un
titre le paragraphe concerné, ainsi que les distorsions ou incohérences apparentes citées
plus haut : on peut de fait se demander si elles traduisent une distance du concepteur par

51
Terme désignant les vers intestinaux : cf. COLUMELLA, De agri cultura,VI, 25 ; PLINIUS, Historia naturalis,
XI, 140, ou XXVII, 145 ; ISIDORUS, Etymologiae, XII, 5, 13 : Lumbricus vermis intestinarum.
INTRODUCTION

rapport à sa source ou du copiste par rapport à son modèle — et dans cette perspective on
relèvera par exemple aussi la formule viridia arefacit appliquée au ventus occidentalis au
fol. 3ra : la logique des lignes précédentes imposerait viridare facit.
Le codex se trouvait à Saint-Maximin aux XIVe et XVIe siècles, et manifestement
aussi au XVe, époque à laquelle y auraient été ajoutés une numérotation des chapitres et des
livres en chiffres arabes, puis un index. Aux deux siècles suivants, la bibliothèque du
monastère aurait subi de nombreuses pertes dues à des prêts aux Jésuites du Collegium
Claromontanum52, à Clermont. On ignore de fait tout du manuscrit du Cause et cure au
XVIIe et au XVIIIe siècle et il est probable qu'il ne quitta son monastère d'origine qu'après
la sécularisation de 1802 — à moins que ce ne fût entre 1794 et 1802, selon Ludwig
Traube53. Il vint en effet ensuite grossir, avec d'autres manuscrits du même monastère, la
collection du publiciste Johann Joseph von Görres (1776-1848)54, qui consacra quelques
pages de sa Christliche Mystik à Hildegarde55. Görres possédait 192 manuscrits, dont une
collection de choix d'ouvrages originaires de Trèves, principalement de Saint-Maximin ;
beaucoup, d'une valeur moindre, provenaient du monastère cistercien de Himmerod.
Puis le manuscrit fut la propriété de Georg Kloss (1787-1854), un médecin de
Francfort : il portait, dans le catalogue de sa bibliothèque, le n° 4597 et le titre erroné de
Hildegardis (Beate) Cause et Curiae. Le docteur Kloss possédait également, sous le nom
de Hildegardis Pentachronon seu Speculum quinque futurorum temporum collectore ex
scriptis Hildegardis Gebeno priore in Suerbach (sic) un exemplaire de la compilation de
Gebeno d'Eberbach, doté du n° 4598 dans le catalogue de ses livres (in fine, fol. 61 :
Explicit prophetia sancte Hildegardis). Il s'agissait d'un manuscrit sur papier du XVe siècle,
comprenant 191 folios, dans lequel le texte de Gebeno était suivi entre autres de la
Johannes Presbyteri Historia Indicae regionis. Ces deux ouvrages furent vendus à Londres
chez Sotheby en 1835, le premier au prix de 3 livres et 3 shillings56, comme on peut le lire à
l'intérieur du plat de couverture.

Bibliographie
E. JØRGENSEN, Catalogus codicum latinorum medii aevi bibliothecae regiae
Hafniensis, KØbenhavn 1926, p. 444.
P. KAISER, Praefatio, Beatae Hildegardis Causae et curae, Leipzig 1903, p. iii-v.
J.-B. PITRA ed., Analecta sacra Spicilegio Solesmensi parata, t. VIII, Nova sanctae
Hildegardis opera, Monte Cassino 1882, pp. 468-482.
E. STRÜBING, Nahrung und Ernährung bei Hildegard von Bingen, Äbtissin, Ärztin
und Naturforscherin (1098-1179), in : Centaurus, 9, 1963-64, pp. 73-124.

De Cause et cure nous est également parvenu un court extrait contenu dans un texte
appelé Fragment de Berlin.
c) Le Fragment de Berlin
Berlin
Staatsbibliothek Preussischer Kulturbesitz, Lat. Qu. 674.

52
Cf. L. TRAUBE, Bibliotheca Goerresiana, in : Neues Archiv der Gesellschaft für ältere deutsche
Geschichtskunde, 27, 1901, pp. 737-739.
53
Ibidem.
54
E. Jørgensen renvoie à la liste des manuscrits de Görres établie par Fr. Schillmann in : Verzeichnis der
lateinischen Handschriften zu Berlin, III, Die Görreshandschriften (E. JØRGENSEN, Catalogus codicum
latinorum medii aevi Bibliothecae regiae Hafniensis, p. 444).
55
J. VON GÖRRES, Die christliche Mystik, Regensburg/Landshut 1836-1842, 4 vols., t. 2, 1837, pp. 151-159.
56
Cf. Ph. MELANCHTON, Catalogue of the Library of Dr Kloss of Franckfort am Main, London 1835, p. 327.
INTRODUCTION

Ce manuscrit de parchemin, à la reliure en cuir brun, d'origine française, du XVIIIe


siècle, comprend 116 folios de 28,6 x 20,8 cm. Il est doté d'un titre, fol. 1r : S. Hyldegar...
vita et oper... . Il contient de nombreux écrits de et sur Hildegarde :
fol. 1ra-24vb : Vita sancte Hildegardis virginis auctoribus Godefrido et Theoderico
monachis ;
fol. 25ra-56rb : Epistole beate virginis Hildegardis ;
Les folios 56v et 57r sont vides, et le fol. 57v comporte une croix formée des lettres
K. A. P. H. D. et de 18 mots qui, combinés entre eux, donnent les phrases suivantes : kirio
prespiteri deest. kristum primum derisit. kristo plangitur decrimine. altare poculum habet.
ascende pupille hauriendo. alas prespiter habet57.
Fol. 58r-62r : Lingua ignota et Litterae ignotae 58;
fol. 63r-99vb : Gebenonis prioris speculum futurorum temporum ;
fol. 99vb-102va : Quindecim signa quae evenient ante diem judicii et autres
révélations attribuées à Hildegarde ;
fol. 103r-116r : Fragment de Berlin.
Le manuscrit comporte trois parties. D'après H. Degering, la première, du fol. 1 au
fol. 62, est constituée de 7 cahiers de huit feuillets, et d'un huitième quaternion qui a été
amputé de ses deux derniers feuillets ; la seconde partie s'étend jusqu'au folio 102, et est
composée de 5 cahiers de huit feuillets ; la troisième partie est faite de deux cahiers,
respectivement fol. 103-107 et fol. 108-116. Trois feuillets ont été retranchés avant le folio
103.
Une première main, du début du XIIIe siècle, a copié les folios 1-62 et 103-116 : c'est
probablement la même que celle qui a copié, vers 1210, le codex de Lucca qui contient le
Liber divinorum operum. Une seconde main, un peu plus récente (fin XIIIe), s'est chargée
des folios 63-102. On lit l'explicit suivant au fol. 102va : <Explicit prophetia sancte
hyldegardis hiis omnibus completis petit actor [sic] grates de benedictis et veniam de
obmissis. Et quia difficile est invenire supra illud quod inventum est et difficilis invenire
quod non est. Guillelmus de valle scripsit>.
Le texte est doté de rubriques et d'initiales de plusieurs couleurs entre les fol. 63 et
102, mais il n'y a aucune rubrication entre les fol. 103r et 116r. Les deux copistes écrivent
sur deux colonnes, excepté aux fol. 57-62, où le texte est disposé sur une seule colonne. Le
premier copiste utilise des colonnes de 35/36 lignes et le second, de 34/35 lignes. Le texte
compris entre les folios 103 et 116, écrit sur deux colonnes de 34 et 35 lignes, correspond
au XIVe cahier du manuscrit et constitue le Fragment de Berlin ; il s'agit d'une série de
fragments d'écrits scientifiques attribués à Hildegarde, série fort hétérogène : certaines
"absurdités" qu'on peut y lire (Adam et Eve auraient parlé allemand59, les anges n'auraient
pas été créés, etc.) ont conduit Peter Dronke à douter de l'authenticité de ce texte et à y voir
un recueil de sententiae ou d'extraits des prophéties de Hildegarde contaminés par des écrits
apocalyptiques60, voire par la compilation de Gebeno (on relèvera entre autres la phrase
nunc ad scandalum virorum mulieres prophetant, fol. 115ra). Le Fragment de Berlin
s'achève sans explicit.

57
Allusion à un miracle rapporté dans la Vita sanctae Hildegardis (ed. Klaes), III, XVI, p. 53-54.
58
Cf. Glossae Hildegardis, ed. E. STEINMEYER, E. SIEVERS, Die althochdeutschen Glossen, t. 3, Berlin 1895,
pp. 390-404.
59
Cf. HILDEGARDIS, Fragment, ed. H. SCHIPPERGES, Ein unveröffentlichtes Hildegard-Fragment, in :
Sudhoffs Archiv für Geschichte der Medizin, 40, 1956, pp. 41-77, p. 71, l. 769 : Adam et eva teutonica lingua
loquebantur ; l. 786-787 : Angelus est non factum opus.
60
P. DRONKE, Problemata Hildegardiana, in : Mittellateinisches Jahrbuch, 16, 1981, pp. 97-131, p. 109.
INTRODUCTION

On reconnaît en tout cas, fol. 103ra-103va, un court passage du traité Cause et cure :
Inc. : tum infrigidari permittantur... des. : iuxta quas fluunt, constringunt61. Cet extrait
correspond aux fol. 9va-10ra du codex de Copenhague, mais le reste du Fragment n'a pu
être identifié avec autant de certitude, bien que de nombreuses ressemblances avec le Cause
et cure ou le Liber divinorum operum aient été relevées62.
L'extrait du Cause et cure commence au milieu d'un mot et il paraît certain que trois
feuillets manquent entre les folios 102 et 103, c'est-à-dire après les textes copiés par un
certain "Guillelmus de Valle" à la fin du XIIIe siècle (fol. 63-102) ; des traces de colle font
d'autre part supposer à H. Degering que les feuillets 103 à 116, copiés comme les folios 1 à
62 au début du XIIIe siècle, formaient auparavant un tout relié à part, ou qu'ils constituaient
le début d'un autre volume.
Ce manuscrit appartint à un monastère du diocèse de Trèves, d'après une inscription
fol. 1r : Liber monasterii Sancte Marie de palatolis63. Il s'agit du monastère de Pfalzel,
ayant abrité des Bénédictines du début du VIIIe siècle à l'an 1037, puis des chanoines
réguliers jusqu'à sa destruction en 1676 par les Français. Le manuscrit se retrouva ensuite
au Collège de Jésuites d'Agen, comme on le lit sur le même folio : Collegii Aginn [ensis]
Societ [atis] Jesu Catalogo Inscript [us]. Il figura plus tard, sous le numéro 528 (revers de
la couverture), dans le catalogue du libraire londonien Thomas Thorpe (1791-1851)64, puis
passa à Sir Thomas Phillipps (1792-1872), le grand collectionneur qui l'acheta à Thorpe, au
milieu d'un lot de 1600 manuscrits65, en 1836. Devenu le manuscrit "Cheltenham 9303", il
fut acheté par Sir Max Wächter en 1895, puis offert à l'empereur Guillaume II qui en fit
don à son tour à la Bibliothèque Royale de Berlin en 1912. A. Führkötter et M. Schrader
avaient émis l'hypothèse que ce manuscrit pouvait provenir du scriptorium du
Rupertsberg66.
Bibliographie :
H. DEGERING, Mitteilungen aus der königlichen Bibliothek Berlin, Heft 3, Berlin
1917, pp. 12-18.
H. SCHIPPERGES, Ein unveröffentlichtes Hildegard-Fragment, in : Sudhoffs Archiv für
Geschichte der Medizin, 40, 1956, pp. 41-77.
E. STEINMEYER, E. SIEVERS, Die althochdeutschen Glossen, t. 4, Alphabetisch
geordnete Glossare, Berlin 1898, p. 413.
L. VAN ACKER, Hildegardis Bingensis Epistolarium, Turnhout 1991, I, pp. XXIX-
XXX (CCCM 91).
II. Histoire du texte

a) Structure de l'œuvre et liens avec la Physica

61
Cf. HILDEGARDIS, Fragment, ed. H. SCHIPPERGES, Ein unveröffentlichtes Hildegard-Fragment, pp. 47-48,
l. 1-39.
62
Voir l'apparatus fontium de la présente édition ainsi que ceux de H. SCHIPPERGES, Ein unveröffentlichtes
Hildegard-Fragment, et de P. DRONKE et A. DEROLEZ, Liber divinorum operum, Turnhout 1996, CCCM 92
(dorénavant cité LDO).
63
Voir S. KRÄMER, Mittelalterliche Bibliothekskataloge Deutschlands und der Schweiz, München 1989, vol.
2, p. 659.
64
Cf. A. N. L. MUNBY, Phillipps Studies number 3, The formation of the Phillipps Library up to the Year
1840, Cambridge 1954.
65
Cf. S. DE RICCI, English Collectors of Books and Manuscripts (1530-1930) and Their Marks of Ownership,
Cambridge 1930, p. 123.
66
Cf. Die Echtheit des Schrifttums der heiligen Hildegard von Bingen. Quellenkritische Untersuchungen,
Köln/Graz 1956 (dorénavant cité Echtheit), p. 80.
INTRODUCTION

Les sous-titres de Liber simplicis medicine et de Liber composite medicine apparus au


XIIIe siècle ne peuvent donner qu'une idée fausse, ou faussée, du réel contenu de Physica et
Cause et cure67 ; la Physica telle qu'on la connaît participe clairement d'un projet
encyclopédique s'inscrivant dans la ligne des commentaires sur l'Hexaemeron, tandis que le
programme de Cause et cure transparaît avec beaucoup moins de netteté.
De fait, la structure du Cause et cure est d'autant plus insaisissable que certains
thèmes traités dans une de ses sections le sont à nouveau dans une autre et que le titre
général du recueil (de toute façon étranger à Hildegarde) rend très mal compte de la variété
de son contenu. On peut néanmoins tâcher de présenter l'ouvrage dans ses grandes lignes :
la première section se présente avant tout comme un récit sur la Création, analysant les
relations de l'homme avec le cosmos et les différentes créatures, et elle contient donc à la
fois une cosmologie et une cosmographie. La seconde, le liber II, de loin le plus important
de l'ouvrage, aborde à son tour la question des origines du monde, de l'homme et des
animaux au sein d'une cosmologie inspirée de la Genèse68; mais il comporte également,
entre autres, une caractérologie des enfants à naître ou une galerie de portraits des différents
types humains et, selon un ordre qui nous échappe, des passages sur le rire, les larmes ou
les soupirs, sur le moment propice à la cueillette, à la moisson et à la plantation de la vigne,
ou encore sur le plaisir sexuel et l'ivresse, et surtout un exposé théorique sur l'origine et les
mécanismes des maladies des différentes parties du corps, dont il dresse un catalogue sur
fond de théorie des humeurs et des tempéraments héritée d'Hippocrate et de Galien, sur
laquelle nous reviendrons69. Cette seconde section, de loin la plus volumineuse (elle occupe
les trois quarts de l'ouvrage) défie au vrai toute tentative de synthèse ; tout au plus peut-on
dire que, centrée sur l'homme, elle expose et explique les différentes maladies auxquelles il
peut être sujet en suivant grosso modo l'ordre de capite ad calcem, et évoque différents
types d'interventions médicales en vigueur au Moyen Age telles la cautérisation (appelée
coctura ou ustio), appliquée en des points spécifiques70, et la saignée (phlébotomie,
scarification ou ventouses) par laquelle on tentait de soulager le corps de ses humeurs en
excès.
La troisième et la quatrième sections énumèrent pour leur part différentes cures. La
cinquième section est également très disparate mais elle se signale par l'intérêt porté à la
sémiologie du corps malade ou bien-portant : on y trouve pêle-mêle des chapitres sur des
questions générales de médecine comme les signes de la vie et de la mort, l'uroscopie ou
l'usage des bains, autant de domaines qui faisaient l'objet de traités spécifiques au XIIe
comme au XIIIe siècle. Avec les "livres" III et IV, la cinquième section constitue donc la
partie strictement médicale du traité. Un exposé d'astrologie conclut le tout, ou, pour être
plus précis, un horoscope comparable aux nombreux lunaria qui étaient alors très diffusés
(Christopher Weisser en recense plus de 70 étalés entre IXe et XVe siècle71). Ce lunarium se
fonde sur un mois de 30 jours, et il n'y a là rien que d'assez commun, comme le montrent

67
Pour une analyse du contenu de l'œuvre médicale de Hildegarde, voir entre autres W. PAGEL, Dictionary of
Scientific Biography, vol. 6, New York 1972, pp. 396-398.
68
La Genèse ne commande en rien l'ordre des livres et des paragraphes, mais son influence n'en est pas moins
très forte ; la terre, par exemple, n'a-t-elle pas ici "sept forces" en souvenir de la première semaine ? Cf. fol.
11rb-11va : Terra autem naturaliter frigida est et septem vires habet ... sicut et deus in sex diebus operatus est
et in septima requievit, cum etiam omnia, quae creaverat, utilitati hominis subiecit.
69
La consultation de la liste des capitula dans la présente édition permettra au lecteur de se rendre compte de
la succession des différents paragraphes.
70
Pour des exemples de traités sur la cautérisation des XIe et XIIe siècles, voir entre autres L. THORNDIKE, P.
KIBRE, A catalogue of incipits, col. 501.
71
Cf. Chr. WEISSER, Studien zum mittelalterlichen Krankheitslunar. Ein Beitrag zur Geschichte
laienastrologischer Fachprosa, Hannover 1982 (Würzburger medizinhistorische Forschungen, 21). Sur
l'astrologie au Moyen Age, voir par exemple Ch. BURNETT, Advertising the New Science of the Stars circa
1120-50, in : Le XIIe siècle. Mutations et renouveau en France dans la première moitié du XIIe siècle, dir. F.
GASPARRI, Paris 1994 (Cahiers du Léopard d'Or, 3), pp. 147-157.
INTRODUCTION

les lunaria étudiés par Christopher Weisser, entre autres celui conservé aux folios 8v-12r
du ms. Londres, British Library, Egerton 821, datant du XIIe siècle72, mais le lunarium du
Cause et cure n'en présente pas moins une singularité de taille : il trace le portrait de
l'enfant à naître, y compris sa résistance à la maladie, en prenant en compte l'état de la lune
non au moment de sa naissance mais à celui de sa conception. D'un point de vue matériel,
cette fois, le lunarium se signale par une de ces initiales ornées qui, dans le reste de
l'ouvrage, marquent le début de chaque section et il est donc à considérer comme la sixième
et dernière section du Cause et cure, même si, aux yeux de l'annotateur qui dota chaque
liber d'un rang, l'horoscope faisait partie du liber V.
L'actuel Cause et cure et les différentes versions de la Physica disponibles à ce jour,
successeurs du Liber composite medicine et du Liber simplicis medicine documentés au
Moyen Age, sont liés par une relation de complémentarité dont leurs incipit respectifs sont
peut-être un premier indice (Deus ante creationem mundi... pour l'un, In creatione
hominis... pour les autres). Cette complémentarité est corroborée par les très nombreux
passages communs qui existent entre les deux œuvres, phénomène dont j'ai donné ailleurs
une explication détaillée que je ne ferai que résumer ici73.
Le Cause et cure présente d'emblée un caractère fortement compilatoire et
désordonné, et j'ai tâché de montrer quels étaient ses liens d'imbrication avec la Physica en
le soumettant à une comparaison détaillée avec un manuscrit récemment découvert de cette
dernière (Florence, Biblioteca Medicea Laurenziana, Ashburnham 1323). Paul Kaiser avait
déjà repéré de nombreux parallélismes unissant les deux traités mais ils sont en fait bien
plus nombreux qu'il ne le pensait : Irmgard Müller est arrivée de son côté aux mêmes
résultats74, et l'on peut désormais tenir pour certain que les libri III et IV du Cause et cure
proviennent en droite ligne de nombreux chapitres du Liber subtilitatum tel qu'il est
transmis par le ms. Ashburnham 1323, un manuscrit lui-même originaire de Trèves, en
l'occurrence de l'abbaye Saint-Matthias.
Le liber III et le liber IV du Cause et cure se présentent comme deux sections très
décousues, énumérant des remèdes qui se succèdent apparemment au hasard et parfois se
répètent — répétition dont ils n'ont certes pas l'apanage, puisqu'on trouve d'autres doublons
au sein du traité. Une phrase entière, notamment (De predictis infirmitatibus subscripte
medicine a deo demonstrate aut hominem liberabunt aut ipse morietur aut deus eum
liberari non vult), se retrouve en deux endroits, à l'ouverture et à la fin du livre III : à y
mieux regarder, elle fournit un lien entre la théorie médicale exposée pêle-mêle au livre II
et les remèdes énumérés aux livres III et IV, entre theorica et practica, en d'autres termes
entre les cause et les cure. Les sections III et IV tranchent de fait avec ce qui les précède
par de nombreux aspects, notamment le taux élevé de mots germaniques qui s'y trouvent,
mais surtout ils marquent l'irruption de la pratique dans un ouvrage où il est principalement
question de théorie et de problèmes généraux, tant dans les livres I et II que dans la Ve
section de l'ouvrage.
Cette orientation pratique ne signifie pas pour autant renoncement à la théorie et aux
explications, et les livres III et IV se caractérisent aussi par l'abondance de phrases
introduites par nam ou enim et concluant l'exposé des différents remèdes : aux conseils
pour la mise en œuvres de différentes substances ou médications succède l'explication de
leur efficacité, sur fond de théorie des humeurs et des qualités élémentaires. La pratique y
reste indissociable du souci d'explication médicale.

72
Cf. Chr. WEISSER, Studien zum mittelalterlichen Krankheitslunar, pp. 244-252.
73
Cf. L. MOULINIER, Le manuscrit perdu à Strasbourg, notamment pp. 81-109.
74
I. MÜLLER, Zur Verfasserfrage der medizinisch-naturkundlichen Schriften Hildegards von Bingen, in :
Tiefe des Gotteswissens — Schönheit der Sprachgestalt bei Hildegard von Bingen, ed. M. SCHMIDT,
Stuttgart/Bad Cannstatt 1995, pp. 1-17.
INTRODUCTION

Au total, ce sont ainsi plus de 100 fragments de la Physica telle qu'on la connaît dans
l'édition de Schott et 21 extraits d'un Liber subtilitatum tel que le manuscrit de Florence
nous le livre qui sont venus nourrir les livres III et IV du Cause et cure : comme on s'en
rendra compte à la lecture du relevé des loci paralleli, ce qui était auparavant un chapitre de
la Physica n'a pas été introduit intégralement dans le Cause et cure mais fragmenté et pour
ainsi dire saupoudré, inséré dans différents chapitres réorganisés pour leur part par
maladies. Les chapitres des livres III et IV sont en effet le produit d'une réorganisation, et
Cause et cure introduit de nouvelles entrées, une nouvelle grille de lecture, en un mot un
reclassement ; alors que la Physica passe en revue les créatures des différents règnes en
autant de chapitres énumérant systématiquement leurs vertus médicinales (De salvia, De
Tritico, etc.), notre traité lui substitue une médecine composée opérant un certain nombre
de regroupements par maladies (De podagra, De emigranea, etc.) : l'emprunt se double
donc d'un réagencement.
La comparaison détaillée du Cause et cure avec le ms. Ashburnham 1323 a fourni de
nouveaux éléments pour une histoire du texte, et il est clair désormais qu'un même texte, un
Liber subtilitatum semblable à celui du manuscrit de Florence, est probablement l'ancêtre
commun à trois textes aujourd'hui distincts, la Physica telle qu'en la Patrologie latine, celle
éditée par Schott à Strasbourg en 1533 et une grande partie du Cause et cure.
Les livres III et IV de ce dernier en sont la preuve la plus éclatante, mais on trouve
d'autres parallélismes textuels entre les deux écrits scientifiques prêtés à Hildegarde: les
trois premiers chapitres du livre second de la Physica se retrouvent ainsi en ordre dispersé
dans le Cause et cure (fol. 8ra-8va). En outre, l'analyse d'une recette contre le dessèchement
de l'œil figurant fol. 65va et chapeautée par la rubrique de oculorum attenuatione m'a
permis de montrer que le chapitre de la Physica était antérieur à celui du Cause et cure, ce
qui devait nous inciter à considérer le paragraphe de oculorum attenuatione comme le fruit
d'un assemblage d'extraits des chapitres De Thymo et De Aqua de la Physica75. La question
de savoir qui, entre Physica et Cause et cure, était l'emprunteur, vexata quaestio qui
ressemblait fort à celle de la poule et de l'œuf, paraît donc actuellement tranchée, ce qui
amène Irmgard Müller à affimer que Cause et cure n'est pas un écrit authentiquement
hildegardien mais une compilation plus tardive76.
La matière du Cause et cure ne provient pas pour autant entièrement d'un Liber
subtilitatum originel, loin de là : d'un côté, Cause et cure est lié aux autres œuvres de
Hildegarde, et non pas seulement à la Physica, par de nombreux rapports77 ; d'autre part,
différents textes, en particulier médicaux, comme on va le voir, ont certainement présidé à
la composition des autres sections de l'ouvrage ; enfin, même dans les livres III et IV
formés de passages de la Physica mis bout à bout, on peut sans doute distinguer différentes
strates, et le livre IV a tout l'air d'un livre né dans un second temps par rapport au livre III,
dont il imite le principe, mais avec beaucoup moins de cohérence.
Le livre III du Cause et cure, on l'a dit, est doté de quelques lignes d'introduction
tendant à faire le lien avec ce qui précède, et le dernier de ses paragraphes peut être lu
comme une sorte de conclusion renouant avec la théorie et les principes généraux (Nunc

75
Cf. L. MOULINIER, Le manuscrit perdu à Strasbourg, pp. 147-148. Les choses n'ont toutefois rien de simple
avec le livre II de la Physica, de elementis, et on ignore à quelle date il a réellement pris la configuration
qu'on lui connaît actuellement : existait-il tel quel en 1222, lorsque Gebeno évoque un livre en 8 sections
selon la création ? Eut-il d'emblée le second rang dans le Liber subtilitatum (on sait que le liber de elementis
clôt la série des livres dans le manuscrit Bruxelles, Bibliothèque royale, 2551) ? Son nom même n'est-il pas
une déformation de de erementis qui conviendrait mieux à son contenu et à sa position finale dans le
manuscrit de Bruxelles?
76
Cf. I. MÜLLER, Zur Verfasserfrage der medizinisch-naturkundlichen Schriften Hildegards von Bingen, p. 3.
77
Notons que les principales maladies évoquées dans le Cause et cure ("pleurésie", "frénésie", "épilepsie",
"lèpre", "mélancolie", etc.) sont également citées et expliquées dans le Liber divinorum operum (notamment I,
3, 1, p. 117, lin. 118 s, I, 3, c. 1, p. 118, lin. 155, et I, 3, 15, p. 131, lin. 1 s).
INTRODUCTION

autem de predictis infirmitatibus subscripte medicine a deo demonstrate aut hominem


liberabunt aut ipse morietur aut deus eum liberari non vult. fol. 71r) ; à l'intérieur de cette
section, on s'est d'autre part efforcé de suivre l'ordre de capite ad calcem.
Toutefois, même dans ce livre III, des recettes médicales ont été clairement
composées (mais non copiées) en deux temps au moins, et à une première recette tirée de la
Physica contre un mal particulier en a été ajoutée une autre, issue d'un autre chapitre : au
fol. 64vb, la recette contre le mal de tête commençant par les mots Accipe oleum olive...
abstergatur serait venue grossir un chapitre puisé originellement dans une notice consacrée
à la sauge dans le Liber subtilitatum ; même phénomène fol. 65va avec Accipe nucem... ad
sorbendum, fol. 67ra avec Qui in dentibus... melius habebit, fol. 67va avec Accipe ergo
album... modice manduca, fol. 69rb (Accipe zinziber... ) et fol. 70va (Accipe bertram...
postea bibe).
Au fol. 70ra (si qui ergo... desuper ponat) on a un cas de répétition intéressant d'une
même recette puisque la fin du paragraphe, tout en résumant la recette, introduit dans son
résumé des termes vernaculaires qui ne figuraient pas dans la recette du début du
paragraphe, kusmalz et malzkuchin.
Le cas du paragraphe précédé de la rubrique De pulmonis dolore, fol. 67va-68ra, est
plus riche encore : il est en effet constitué d'extraits de deux chapitres différents de la
Physica et d'un passage du Cause et cure lui-même tel qu'on peut le lire fol. 36va-36vb, Alii
homines sunt, qui in nibulosa et humida temperie... Notons en outre que ce passage du
Cause et cure, fol. 67va, est en contradiction apparente avec le chapitre de la Physica qu'il
démarque manifestement : ainsi, lunchwurt accipiat et eam in aqua coquat, et non in vino,
quia herba haec cum vino nimium fortis esset contredit et cum pulmo inflatus est, si
lunckwurtz in vino coctam saepe bibit, ut praediximus, pulmo eius ad sanitatem
recuperatur78.
Le liber IV se caractérise quant à lui par un grand désordre : l'exemple le plus
frappant en est son chapitre d'ouverture, intitulé Item de menstrui retentione, et dans lequel
on note une modification par rapport à la recette d'origine (anesum remplace tanacetum).
C'est le livre le plus décousu, ce qui se traduit par une répétition des mêmes rubriques
souvent à peu de distance (de sanguine, de oculorum caligine...) ou un ordre parfois
aberrant des remèdes (contra venenum entre de spasmo et de singultu, par exemple), et c'est
dans ce livre que le scribe a écrit nichil inveni, nichil scripsi, en lieu et place d'une rubrique.
On y trouve également des paragraphes écrits (et non copiés) en deux temps au moins
comme ceux que nous avons mis en évidence pour le liber III : ainsi fol. 76ra, Accipe
salviam... merlinsen sit, et fol. 76vb, Accipe ergo kumel... manduca.
Les folios 79-80 sont manifestement eux aussi le lieu d'accumulations du même
ordre : à une recette déjà fort longue et non exempte de digressions contre l'épilepsie
s'enchaîne une série de recommandations cette fois non plus d'ordre thérapeutique mais
diététique, dans laquelle on reconnaît entre autres un écho des prescriptions du Pantegni de
Constantin l'Africain ainsi qu'un rappel de conseils diététiques prodigués plus haut dans le
recueil, à propos de la saignée79.
Enfin, non seulement ces deux livres sont des transplants, mais une distance avec leur
source d'inspiration originelle se laisse repérer de ci de là. Un bon exemple en est le
mystérieux mot orfune (fol. 81va), qui apparaît sous la forme orfime à plusieurs endroits
dans le Liber subtilitatum. Reiner Hildebrandt a montré que son étymon probable est

78
Liber subtilitatum diversarum naturam creaturarum, PL 197, (dorénavant LSN), I, 29, col. 1142A.
79
Comparer CC, fol. 48rb Minutus autem sanguine in vena diversos cibos et assos... Caseum autem minutus
devitet, et fol. 79va Caseos quoque et ova et cruda olera... cervisiam bibat : cf. CONSTANTINUS, Pantegni,
Practica, V, 17, Lyon 1515, fol. 99ra. Sur la valeur du Cause et cure pour l'histoire de la diététique, voir E.
STRÜBING, Nahrung und Ernährung bei Hildegard von Bingen, Äbtissin, Ärztin und Naturforscherin (1098-
1179), in : Centaurus, 9, 1963-64, pp. 73-124. Sur la saignée dans le CC, voir par exemple LAHARIE, M., La
folie au Moyen Age, p. 219.
INTRODUCTION

rosime80, devenu orsime par une métathèse qui caractérise le parler rhéno-franconien,
comme avec ors et roß81 : or, si le orfime du Liber subtilitatum est déjà sans doute une
déformation du orsime qu'aurait pu utiliser Hildegarde, orfune représente une deuxième
étape de cette altération82.
Aux emprunts au Liber subtilitatum s'ajoutent en effet des discordances (et ce même
hors des livres III et IV) comme le révèle une analyse de détail. Prenons par exemple au fol.
3va la phrase ut achates ferrum ad se trahit : dans le Liber subtilitatum il est bien question
d'une pierre qui attire le fer, mais elle est nommée magnes, l'aimant, comme par exemple
chez Isidore83 ; si achates figure dans le Liber subtilitatum, il désigne une pierre précieuse,
l'agate. Or il s'avère que age-stein, aget-stein pouvait désigner, en moyen haut allemand,
indifféremment l'aimant ou l'ambre84. Le scribe a pu lire magnes, le traduire dans sa langue
maternelle par agetstein et le restituer en latin sous sa forme la plus proche de son nom
allemand, achates. Quoi qu'il en soit, il n'est pas possible que le même auteur ait écrit le
passage sur le magnes dans le Liber subtilitatum et celui sur l'achates dans le Cause et cure.
On comparera aussi dans la même optique la recette du fol. 76ra (Accipe salvia<m>
minus quam cituwar et feniculum plus quam salvie et cituwar. Postea sume merlinsen et
vicwur bis tantum ut merlinsen et synape, que in campo crescit, eodem pondere ut vicwur
atque herbam, i i m cleddun crescunt, minus, quam merlinsen sit) et celle du fol. 80ra (qui
reproduit un extrait du chapitre 15 du liber de plantis de la Physica) dont elle est un résumé
infidèle85 : que la recette du fol. 76r s'inspire elle aussi du Liber subtilitatum, est indéniable,
mais la distance est manifeste entre ce chapitre du Cause et cure et sa source d'inspiration86.
Au milieu de tant de discontinuité, une rupture encore plus nette que les autres est
repérable au paragraphe surmonté de la rubrique Contra vermem : les paragraphes que l'on
peut y lire ensuite non seulement ne sont plus organisés par maladies (on trouve De calybe,
De ovibus, etc., qui renoue avec l'économie de la Physica) mais en outre ils répètent
certains autres passages du Cause et cure. Ainsi, de si equo aut bovi jusqu'à modicum
sanguinis, fol. 83rb, on a une redite d'un passage qui, dans le livre II, était surmonté de la
rubrique De minutione bruti, fol. 49ra, succédant lui-même à un De scarificatione et

80
Cf. Summarium Heinrici, ed. R. HILDEBRANDT, Berlin/New York 1982, 2 vols., I, p. 379 ros(i)me ; cf. M.
LEXER, Mittelhochdeutsches Handwörterbuch, Leipzig 1872-78, rééd. Stuttgart 1992, 3 vols., II, col. 493
roseme.
81
Cf. R. HILDEBRANDT, Die deutschsprachige Originalität der Hildegard von Bingen in ihrem Mondphasen-
Horoskop, in : Orbis linguarum, 7, 1997, pp. 121-138, p. 129 : orfime/orfune/orphune "scrofula, lentigo" <
mha. rosime/roseme.
82
Orphune, tel qu'on le trouve par exemple au fol. 58r du ms. de la Physica de Wolfenbüttel (Herzog August
Bibliothek, 56, 2 Aug. 4°), datant probablement de la toute fin du XIIIe siècle, est sans doute une troisième
étape de la dégradation de ce vocable.
83
LSN, IV, 18, col. 1262C : et ferrum naturaliter post se trahit ; cf. ISIDORUS, Etymologiae, XVI, 4, 1.
84
Cf. M. LEXER, Mittelhochdeutsches Handwörterbuch, Bd. I, A-M, Stuttgart 1992 (rééd. ), col. 28 : "age-
stein, aget-stein : Bernstein und Magnetstein".
85
Homo, quem vich fatigat, modicum zinziberi et plurimum cinamoni accipiat et hec pulverizet. Deinde tollat
salvie minus quam zinziberi et feniculi plus quam salvie et tanaceti minus quam salvie atque hec in mortario
ad succum terat ac per pannum colat. Deinde mel in vino modice coquat et ei parum albi piperis addat, vel si
illud non habuerit, parum de nimmolo et predictum pulverem ac predictum inmittat succum. Postea merlinsen
sumat et tormentille bis tantum ut merlinsen et sinape, quod in campo crescit, eodem pondere ut tormentilla
ponderata est, atque herbam illam, in qua minutissime filiantropos crescunt, minus quam merlinsen sit, et hec
in mortario ad succum terat et trita in saccellum ponat atque prefatum mellitum et pulverizatum vinum
superfundatur et ex hoc velut lutridranc faciens. Qui autem predictum dolorem patitur, potum istum, quantum
uno halitu bibere potest, ieiunus bibat et simili modo ad noctem, cum se in lectum reponit, et hoc faciat, usque
dum sanetur = LSN, I, 15, col. 1136D-1137A.
86
Voir aussi la recette fol. 69va-vb (Si malus fumus de stomacho ad ylia hominis ... ): par rapport à la recette
du LSN (I, 63, col. 1154C) il y a eu substitution de stichwurtz à seuwurtz.
INTRODUCTION

précédant un De cocturis, donc intégré dans une succession de paragraphes beaucoup plus
cohérente ayant pour fil directeur le thème de la saignée.
La cohérence initiale de la cinquième section, pour sa part, tenait sans doute dans son
thème, la sémiotique médicale : des yeux à l'urine et aux excréments en passant par la voix,
il s'agissait en effet de réunir tout ce qui dans le langage du corps, permet de déduire le
degré de gravité d'un mal et les chances de survie du patient. Les traités sur le pouls et sur
l'urine étaient alors un genre ancien en Occident, et on se souviendra par exemple ici qu'un
manuscrit comme le Vatican, Pal. lat. 1088, copié en Allemagne du Sud aux IXe-Xe siècles,
contient, outre l'œuvre de Quintus Serenus Sammonicus et l'Epitome altera de Vindicianus,
deux textes de Galien : ad Glauconem de medendi methodo et De pulsus et urinis omnium
causarum secundum liber ad Glauconem. Outre Galien, Isidore de Séville lui-même avait
contribué à répandre un certain nombre de connaissances en ce domaine, et on n'oubliera
pas non plus que la doctrine des urines, qui devait donner lieu à de nombreux Harntraktate,
était une des composantes fondamentales, aux yeux de Charles Singer, de ce qu'il appelait
"Native Teutonic Magic and Medicine"87. De fait, les folios 85va-88ra du Cause et cure
constituent un petit traité d'uroscopie mais, dès le début de l'exposé, un paragraphe s'impose
à nous comme la reprise textuelle d'un passage du livre II, fol. 38rb : Homo autem qui
urinam retinere...
A la fin du folio 88rb, avec l'apparition d'un premier paragraphe sur les bains, on a
manifestement affaire à un ajout qui revient sur des sujets traités plus haut, comme les
différents types d'eaux, fol. 11r ; le passage sur les inextinguibiles ignes, fol. 88va, renoue
apparemment avec la teneur du folio 9vb, qui apparaît lui-même assez corrompu88; en outre,
avec le paragraphe commençant par Homini, qui macer et aridus est, fol. 88vb, le texte est
parsemé de termes vernaculaires et il est suivi d'une série de courts paragraphes sur les
yeux qui reprennent largement ce qui a été vu aux fol. 35 et 65 ; enfin le dernier
paragraphe, si quis cerasa comedit, fol. 89rb, non seulement est contradictoire avec la leçon
du Liber subtilitatum en la matière89, mais surtout n'a aucun rapport avec ce qui précède.
On a de toutes façons le sentiment que les fol. 85-88, avec leur forte orientation
sémiologique, ne font que reprendre, après une longue interruption, un discours et un
vocabulaire à l'œuvre aux folios 48-49 avec les développements sur la saignée : c'est là
qu'apparaissaient pour la première fois les différents signes de vie ou de mort du patient, le
langage des couleurs du corps, le thème de la séparation des humeurs et enfin toute la
thématique des sécrétions et excrétions et de leur degré de puanteur, autant de motif avec
lesquels le recueil ne renoue clairement qu'avec l'exposé sur l'urine et l'egestio à partir du
fol. 85. Les folios 48-49 et 85-88 ont également en commun le recours à un vocabulaire
technique lié à des opérations spécifiques (coctura et ventosa dans le premier cas, urinale
dans le second) qui achèvent de les caractériser comme des exposés de sémiologie médicale
à proprement parler.
La bigarrure linguistique du texte elle-même plaide en faveur de textes de différentes
provenances, et donc d'étapes successives dans la composition du traité : les mots
germaniques sont très rares dans les deux premières sections, puis extrêmement fréquents
dans les sections III et IV, ce qui s'explique entre autres par l'abondance de végétaux
entrant dans la composition de médications et cités sous leurs noms vernaculaires ; ils
disparaissent presqu'entièrement du livre V, si l'on excepte weitden, ou plutôt ils ne
resurgissent qu'à la fin de ce livre90.

87
Ch. SINGER, Early English Magic and Medicine, in : Proceedings of the British Academy, 9, 1920, p. 15.
88
Comparer CC, fol. 9vb : Sed aque fluminum... et fol. 88va : Quidam inextinguibiles ignes...
89
Cf. LSN, III, 6, col. 1223A : Et fructus ejus ... non laedit.
90
Pour une étude de ce traité du point de vue linguistique, voir R. HILDEBRANDT, Die deutschsprachige
Originalität der Hildegard von Bingen in ihrem Mondphasen-Horoskop, in : Orbis linguarum, 7, 1997, p.
INTRODUCTION

Les termes vernaculaires sont présents en masse dans certaines parties du manuscrit
seulement, notamment dans le fameux horoscope final, mais même dans cette section, ils
sont inégalement répartis : 7 des 30 pronostics ne contiennent pas un seul mot allemand, les
autres en contiennent de 1 à 4 ; 12 adjectifs concernent les hommes, 23 les femmes, certains
sont employés à plusieurs reprises et trois s'appliquent aux deux sexes. Comme le notait
Berthe Widmer, les mots allemands qui parsèment le traité prennent manifestement en
considération un lecteur peu féru de latin et on ne voit pas, du coup, pourquoi ce sont
certains mots et non pas d'autres qui figurent en allemand : la logique du choix n'apparaît
pas91.
Le lunarium pose de fait une série de problèmes, et tout d'abord celui de la langue :
apparemment, par le recours important aux termes germaniques, les derniers folios du
manuscrit s'opposent à ses premières sections. Or à y regarder de plus près, ce vocabulaire a
des parallèles dans le Liber subtilitatum et n'est donc pas étranger à Hildegarde ; en outre, il
entre en résonance avec celui du Summarium Heinrici, œuvre dont la Lingua ignota comme
le Liber subtilitatum ont manifestement subi l'influence. Le Summarium Heinrici, version
remaniée des Etymologies d'Isidore réalisée au siècle précédent (vers 1020 ou 1100 ?) par
un certain Heinricus, était devenu "un ouvrage de référence" dans l'Allemagne du XIIe
siècle et il fut abondamment utilisé, par exemple, par l'abbesse Herrade de Hohenbourg92 :
son Hortus deliciarum contient ainsi environ 1250 gloses, dont plus de la moitié renvoie au
Summarium93.
Heinrich Schipperges rappelait que la présence de ce vocabulaire germanique pouvait
fournir un argument en faveur de l'authenticité du lunarium comme pour la thèse inverse94,
et à mon sens, in medio veritas : il faut sans doute interpréter les liens entre ces termes
germaniques et ceux du Summarium Heinrici comme un indice de plus en faveur de l'idée
d'un lunarium composé dans l'entourage de l'abbesse ou en tout cas dans son aire dialectale,
et on rappellera en outre que parmi les manuscrits ayant conservé le Summarium Heinrici,
un manuscrit du XIIe siècle (Trèves, Stadtbibliotek, 1124/2058), est originaire de l'abbaye
Saint-Euchaire de Trèves95.
Le lunarium soulève d'autres questions : selon par exemple Heinrich Schipperges,
tenant de l'idée que Hildegarde ne doit rien à la médecine arabe, un déterminisme astral
d'origine orientale y serait à l'œuvre et plaiderait contre l'authenticité de cette section96. Or
en fait, d'une part le lunarium ne contredit pas les vues exprimées dans le reste du codex en
matière d'astrologie97, et il ne faut peut-être pas, d'autre part, s'étonner outre mesure du fait

121-138, et Hun(n)ischer (heunischer) Wein, in : Stuttgarter Arbeiten zur Germanistik, nr 231 (Festschrift für
Rudolf Große), Stuttgart 1989, pp. 237-243.
91
B. WIDMER, Heilsordnung und Zeitgeschehen in der Mystik Hildegards von Bingen, Basel/Stuttgart 1955,
pp. 21-22.
92
Cf. M. CURSCHMANN, The German Gloses, in : HERRAD OF HOHENBOURG, Hortus deliciarum, dir. R.
GREEN, 2 vols., London/Leyden 1979, vol. 1, Commentary, pp. 63-82, pp. 65-66.
93
Cf. M. CURSCHMANN, ibidem, p. 72 ss.
94
Cf. HILDEGARD VON BINGEN, Heilkunde, H. SCHIPPERGES trad., Salzburg 1957, p. 42 : "fremde
mundartliche Lehnwörter (die allerdings sowohl für als gegen die Echtheit mit Erfolg ausgewertet sind)".
95
Cf. S. KRÄMER, Mittelalterliche Bibliothekskataloge Deutschlands und der Schweiz, München 1989, vol. 2,
p. 768.
96
Cf. HILDEGARD VON BINGEN, Heilkunde, p. 41-42.
97
Voir fol. 6vb : Nam omnia secundum lunam temperantur ; fol. 36va : Alii homines sunt, qui in nebulosa et
humida temperie aeris concipiuntur, unde etiam fetentem et male odorantem halitum et male odorantem
sudorem semper habent ; ou fol. 37rb Sed alii homines sunt, qui concipiuntur, cum sol in cancro est... À la fin
du XIIe siècle toutefois, un auteur comme Alexandre Neckam émet des réserves quant au déterminisme astral
qui pourraient directement s'appliquer à certains passages du Cause et cure ; comparer De naturis rerum, ed.
Th. WRIGHT, London 1863, I, 7, p. 40 : Sciendum est haereticum esse quod quidam tradunt, eum furem fore
oportere, qui in constellatione Mercurii natus est, aut etiam trapezitam futurum esse, qui Mercurio existente
in libra conceptus est, et Cause et cure (dorénavant CC), fol. 90va-vb : Qui in octava decima luna concipitur,
si masculus est, fur erit et cupiditatem furandi habet et ita reperietur fur.
INTRODUCTION

que soit pris ici en compte non le jour de la naissance mais celui de la conception :
personne ne sait jamais le jour où il a été conçu, et l'auteur du lunarium illustrerait une fois
de plus l'importance de la recherche des causes cachées, tel caractère ou telle constitution
pouvant s'expliquer par l'état de la lune au moment de la conception — et le rubricateur ne
s'y est pas trompé, qui a doté le lunarium d'un titre, De conceptu, et d'une numérotation qui
en fait un seul et unique chapitre 29. Somme toute, les principes et l'intention à l'œuvre
dans le lunarium ne différent pas grandement de la caractérologie prédisant le sexe et les
qualités de l'enfant à naître selon l'amour que se portent ou non ses parents98 ou encore de la
typologie des caractères exposée longuement au liber II99 : dans tous les cas, il s'agit de
préfigurer la vie, et notamment la résistance aux maladies, d'un individu, selon des causes
inconnues du plus grand nombre et qui sont ici révélées.
En outre, toujours selon Heinrich Schipperges, un certain vocabulaire aristotélicien à
l'œuvre dans le lunarium, et notamment le terme de substantia, jetterait une lueur suspecte
sur son authenticité : il me paraît toutefois que substantia n'est pas à prendre au sens
scolastique de "sujet des accidents", voire d'"essence", mais, selon les passages, soit comme
synonyme de "moyens de subsistance", "fortune", soit au sens de "capacité de supporter" ;
enfin, quand bien même en certains endroits il devrait signifier "être" ou "essence", point
n'est besoin d'invoquer Aristote puisque Quintilien ou Sénèque utilisaient déjà le terme
dans cette acception100.
Enfin, un dernier soupçon entache ce lunarium : Heinrich Schipperges le considère
comme un livre ajouté et en veut pour preuve l'initiale décorée sur laquelle il s'ouvre et qui
signale le début d'une nouvelle section dans le reste du codex101. Il me paraît pourtant faux
d'imaginer que seul ce prétendu livre aurait été ajouté, et qu'il serait venu se greffer sur une
œuvre d'origine, représentée par le reste du codex jusqu'au fol. 89. En revanche, je pense
qu'il est venu lui aussi grossir une œuvre hétérogène dont il nous est assez difficile
d'imaginer la configuration initiale, et qu'il n'est pas le seul : il est un alien, comme les
sections III et IV et même comme la première partie du livre V, consacré aux signes de la
vie et de la mort, et donc d'une tonalité résolument médicale.
Cette sixième section enfin, qui rompt avec ce qui précède à la fois par la thématique
de l'horoscope et par sa langue, n'est pas elle-même d'un seul tenant : au fol. 91vb, le
paragraphe Elementa autem unamquamque... est une redite par rapport au folio 7rb, bien
que doté d'une rubrique différente, et l'on trouve à sa suite, pêle-mêle, des considérations
sur les herbes, sur le développement et le caractère de l'enfant selon la qualité du sang dont
il est né ; les deux derniers paragraphes, sur lesquels se conclut le codex, sont tirés pour l'un
du chapitre De abiete de la Physica telle qu'on la connaît dans le manuscrit de Florence,
l'autre du présent codex, fol. 63va. Enfin, le colophon ne correspond pas au contenu du
livre, mais bel et bien à l'image de prophétesse étroitement associée à Hildegarde :
Expliciunt prophecie sancte Hildegardis102 — à moins que le second scribe, qui en est
l'auteur, ait exprimé par là son sentiment de la proximité de la médecine et de la prophétie,
deux mondes où il s'agit de prévoir, et qu'il ait sanctifié la masse de pronostics renfermés

98
Voir ainsi CC, fol. 13rb : Nec aliter fieri potest, quin masculus concipiatur... Et hic masculus prudens et
virtuosus erit, quia sic in forti semine ac in recto amore caritatis utrorumque, quem ad invicem habent,
conceptus est.
99
Voir par exemple CC, fol. 19ra-rb : Unde si in quolibet homine siccum flecma superexcellit humidum et
humidum spumam et tepidum... Et sanus est et diu vivit, sed ad plenam senectutem non pervenit, quia,
postquam caro eius ab igne exsiccata fuerit, plenum adiutorium de humido non habet.
100
Cf. QUINTILIANUS, De institutione oratoria, VII, 2, 5, et SENECA, Epistolae, 113, 4, cité par F. GAFFIOT,
Dictionnaire illustré français-latin, Paris 1934, p. 1500.
101
H. SCHIPPERGES, Heilkunde, Salzburg 1957, p. 41-42.
102
Même L. Thorndike et P. Kibre reproduisent cette confusion entre prophétesse et femme de science en
faisant figurer un manuscrit du Speculum de Gebeno (Bourges, BM, 367, XIIIe s., ff. 24-28r) dans leur
catalogue de manuscrits scientifiques ; cf. L. THORNDIKE, P. KIBRE, A Catalogue of Incipits of Mediaeval
Scientific Writings in Latin, London 1963, col. 1371 et 1595.
INTRODUCTION

par l'œuvre dans son ensemble en les qualifiant in fine de prophetie. "Il faut que le médecin
soit tel un prophète, afin qu'il puisse juger non seulement du présent mais aussi du passé et
du futur", disait entre autres Hugues de Fouilloy, chanoine de Saint-Laurent-au-Bois près
de Corbie, au début du XIIe siècle103.
Tentons de conclure, au moins provisoirement : le Cause et cure entretient des
rapports manifestes avec le reste de l'œuvre de Hildegarde, rapports qui se font emprunts
purs et simples à certains chapitres du Liber subtilitatum originel ; ce traité a aussi puisé sa
substance à d'autres sources. Cause et cure se présente donc comme une compilation,
composée après les principales œuvres de Hildegarde que nous connaissons.
b) Une œuvre ou deux ?
Les traités scientifiques de Hildegarde n'ont pas été conservés avec ses autres écrits,
mais toujours à part. Ils ne figurent pas notamment dans le principal recueil de ses œuvres
réalisé au Rupertsberg, le manuscrit de Wiesbaden (Hessische Landesbibliothek, 2), connu
sous le nom de Riesenkodex104 : on suppose aujourd'hui, notamment depuis les travaux de
Lieven Van Acker105, que Guibert de Gembloux, dernier secrétaire de Hildegarde, fut le
principal organisateur de ce Riesenkodex, conçu comme un monument au prestige et à la
sainteté de l'abbesse, et composé peut-être dès 1177, c'est-à-dire du vivant de Hildegarde.
Or comment comprendre que ce recueil, dans lequel des œuvres de moindre ampleur
comme les Litterae ignotae et la Lingua ignota côtoient la trilogie visionnaire, la majeure
partie de sa correspondance et ses chants, n'ait pas retenu les écrits scientifiques ? Faut-il
voir dans cette mise à l'écart codicologique, comme le suggérait déjà Hermann Fischer106,
simplement le signe que, même pour les contemporains de Hildegarde les plus attachés à sa
personne et à ses écrits, sa médecine était une œuvre à part ?
Les copistes auraient pu vouloir transmettre à la postérité, avant tout, l'image et
l'œuvre de la visionnaire, au détriment de la naturaliste dont les traités ne pouvaient passer
pour des livres inspirés. La figure de la prophétesse connut en effet un rayonnement sans
précédent à partir des années 1220, grâce au cistercien Gebeno d'Eberbach : apparemment
né du désir d'opposer aux prophéties de Joachim de Flore (†1202) celles de Hildegarde, le
Pentachronon ou Speculum futurorum temporum de Gebeno107, compilation de différentes
révélations de l'abbesse, remporta, jusqu'au XVIIIe siècle, un succès attesté par le grand
nombre de manuscrits qui nous en est parvenu. Encore le prieur d'Eberbach dut-il pour cela
rendre accessibles les écrits de la sainte en les réorganisant, conscient que le style
prophétique de Hildegarde pouvait rebuter108. La femme de science fut-elle ainsi éclipsée

103
HUGO DE FOLIETO, De medicina animae, PL 176, col. 1195-1196.
104
Ce manuscrit copié entre 1180 et 1190 tire son surnom allemand ("géant") de ses dimensions : 481 folios
de 46 x 30 cm.
105
L. VAN ACKER, Der Briefwechsel der heiligen Hildegard von Bingen, Vorbemerkungen zu einer kritischen
Edition, in : Revue bénédictine, 99, 1989, pp. 129-134.
106
H. FISCHER, Mittelalterliche Pflanzenkunde, München 1929, p. 28.
107
Contrairement à ce que pensait B. HAUREAU, le titre de Speculum... n'a pas été donné à cette œuvre par des
copistes postérieurs (cf. Manuscrits de la Bibliothèque Mazarine, in : Journal des savants, mars 1887, p.
181) ; voir l'épître dédicatoire de Gebeno dans le ms. lat. 3322 du Speculum à la Bibliothèque nationale de
France : Vnde si placet uobis uocetur ipse liber Speculum futurorum temporum siue Pentacronon sancte
Hildegardis, hoc est de quinque temporibus quia in eo de quinque prophetat temporibus penta enim quinque
sonat, cronos vero tempus, fol. 2r. Une édition du Speculum de Gebeno a été donnée par José Carlos Santos
Paz dans sa thèse soutenue en mars 1998.
108
Voir à ce sujet le ms. Paris, BnF, lat. 3322 : In hoc autem libello non omnia posui que in libris eius de
futuris scripta sunt sed ea que huic operi et isti tempori congruere putaui [...] Libros sancte Hildegardis
plerique legere fastidiunt et horrent pro eo quod obscure et inusitato stilo loquitur, non intelligentes quod hoc
est argumentum vere prophecie, fol. 4.
INTRODUCTION

par la prophétesse et ses écrits médicaux, oblitérés par ses révélations ? Ou ces derniers
n'avaient-ils pas trouvé leur forme définitive ?
Je vois pour ma part dans l'absence des écrits scientifiques au sein du Riesenkodex et
dans l'absence de tout témoignage du vivant de Hildegarde sur l'existence de l'actuel Cause
et cure un lourd argument ex silentio contre l'authenticité de ce texte. On note qu'il n'est pas
fait allusion au Cause et cure avant 1220, et qu'entre 1220 et 1230, les témoignages dont
nous disposons à son sujet sont liés à l'entourage immédiat de Hildegarde : outre le texte
connu sous le nom de Fragment de Berlin et contenant un court extrait du Cause et cure, ce
traité apparaît sous la plume de Gebeno d'Eberbach et dans le procès de canonisation de
Hildegarde, comme si la redécouverte (ou la découverte) du Cause et cure avait eu lieu au
Rupertsberg ces années-là, et s'était propagée ensuite en relation avec le procès de
canonisation. De fait, il est cité dans la seconde version de l'épître dédicatoire du Speculum
de Gebeno, vers 1222109, et ce serait là le plus ancien témoignage permettant d'identifier le
Cause et cure au liber composite medicine. Mais cette mention est postérieure, de toute
façon, à la réalisation du Riesenkodex, qui dut être achevé en 1190 ; de là à supposer que
non seulement la mention, mais l'œuvre elle-même, est postérieure à l'achèvement du
Riesenkodex, et donc à la mort de Hildegarde, il n'y a qu'un pas... Avant de le franchir,
reprenons le dossier en détail.
Très vite après la mort de la sainte, une division de son œuvre scientifique en deux
écrits distincts se fit jour. Elle semble esquissée pour la première fois dans un passage de la
Vita sanctae Hildegardis, ouvrage sans doute achevé en 1187 par le moine Theodericus
d'Echternach, mais commencé du vivant de Hildegarde par Godefridus, moine du
Disibodenberg devenu praepositus du Rupertsberg et secrétaire occasionnel de la sainte
depuis la mort de son cher Volmar en 1173. Dans le premier chapitre du liber secundus de
la Vita Hildegardis, Theodericus passe en revue les différents écrits de la sainte ; et,
lorsqu'il écrit qu'elle révéla, "entre autres nombreux secrets", "la nature de l'homme, des
éléments et des diverses créatures, ainsi que le moyen d'en tirer profit pour secourir
l'homme"110, il est clair qu'il évoque l'œuvre scientifique de Hildegarde.
Lynn Thorndike reprochait sans doute à bon droit à Charles Singer de prendre
l'expression quaedam de natura hominis et elementorum, diversarumque creaturarum pour
le titre exact d'une œuvre111 (Berthe Widmer considérait pour sa part que la formule pouvait
aussi s'appliquer au Liber divinorum operum112); mais les propos de Theodericus
contiennent plus que l'"idée générale des sujets traités par Hildegarde" que voulait y voir
Thorndike113. Sans nous renseigner réellement sur la forme de l'œuvre scientifique de
Hildegarde dans les années 1180, sa formulation tend à dissocier, dans la science naturelle
de la sainte, une partie théorique et une partie pratique ; elle peut fournir en cela le germe
d'une dichotomie qui traversera les siècles, distinguant deux livres à la fois opposés et
complémentaires, un Liber simplicis medicine ayant la nature pour objet, et un Liber
composite medicine centré sur l'homme. Mais on peut aussi tout simplement voir dans la
formule et quo modo ex hoc homini succurrendum sit un reflet de la bipolarité des chapitres

109
Voir supra, note 6.
110
Vita sanctae Hildegardis, II, 1, ed. M. KLAES, Turnhout 1993 (CCCM 126): quaedam de natura hominis et
elementorum, diversarumque creaturarum, et quomodo homini ex his succurrendum sit, aliaque multa secreta
prophetico spiritu manifestavit.
111
Constatant que n'y figurait pas le terme de subtilitates employé par Hildegarde, Singer en tirait ensuite un
argument contre l'authenticité de l'œuvre scientifique attribuée à la sainte, cf. Ch. SINGER, The Scientific
Views and Visions of Saint Hildegard (1098-1180), in : Studies in the History and the Method of Science,
Oxford 1917, pp. 1-55.
112
B. WIDMER, Heilsordnung und Zeitgeschehen in der Mystik Hildegards von Bingen, Basel/Stuttgart 1955,
p. 17.
113
L. THORNDIKE, A History of Magic and Experimental Science During the First Thirteen Centuries of our
Era, New York 1923, vol. II, p. 128, n. 2.
INTRODUCTION

de la Physica, où est d'abord énoncée une nature, avant l'énumération de ses emplois
possibles, notamment médicaux.
Dans les premières décennies du XIIIe siècle, au Rupertsberg et dans son entourage,
l'idée prit corps de demander la canonisation de Hildegarde ; les nonnes du Rupertsberg en
formulèrent la demande et Grégoire IX ordonna l'ouverture d'une enquête le 27 janvier
1227 par sa bulle Mirabilis Deus adressée à ... praeposito majoris ecclesiae,... decano et...
scholastico sancti Petri Maguntiae114. Une enquête sur sa vie, sa réputation, ses mérites et
ses miracles fut alors menée et le protocole en fut établi, le 16 décembre 1233, par trois
chanoines de Mayence, Gerbodo, prévôt de la cathédrale115, Waltherus, doyen116, et
Arnoldus, écolâtre de Saint-Pierre.
Ces Acta Inquisitionis reproduisent entre autres le témoignage d'un certain Bruno,
originaire de Lorch : prêtre et custos, c'est-à-dire gardien du trésor, de Saint-Pierre de
Strasbourg117 , il était aussi procurator du monastère du Rupertsberg, et énumère par deux
fois les écrits laissés par Hildegarde. Certes, lorsqu'il atteste qu'"elle écrivit son livre
Scivias en dix ans, ainsi qu'un ”livre de simple médecine”, un exposé sur les Evangiles, le
chant de l'harmonie céleste, une langue inconnue avec son propre alphabet, le tout en huit
ans"118, son témoignage est de seconde main : il ne fait que répéter le prologue des
différents livres visionnaires de Hildegarde. À propos de ses œuvres scientifiques, en
particulier, il s'appuie sur le prologue, écrit en 1163, du Liber vite meritorum, et sa
déclaration ne reflète donc pas un état réel des œuvres de Hildegarde en 1233 ; il introduit
toutefois par rapport au prologue une différence notable, en remplaçant par l'expression de
liber simplicis medicine le syntagme de subtilitates diversarum naturarum creaturarum
qu'on trouvait sous la plume de Hildegarde et de Volmar. En revanche, lorsqu'un peu plus
loin, les Acta Inquisitionis recensent les écrits de Hildegarde soumis aux enquêteurs par
l'intermédiaire de Bruno, la liste de ces ouvrages entérine une division de fait des écrits
scientifiques119.
S'agissait-il de copies réalisées au scriptorium même du Rupertsberg120? Dans un
monastère voisin et ami, comme Saint-Matthias ou Saint-Maximin de Trèves, d'où provient
l'unique manuscrit du Cause et cure conservé121? On n'oubliera pas que l'abbaye Saint-

114
Cf. Acta Inquisitionis de S. Hildegarde, ed. P. BRUDER, p. 118.
115
Gerbodo apparaît dans une charte dès 1209 (cf. G. C. JOANNIS, Rerum Moguntiacarum, II, Frankfurt 1722,
p. 697) et meurt en 1235 (G. C. JOANNIS, Rerum Moguntiacarum, II, p. 273). Il succéda à un certain Poppo, et
est mentionné comme praepositus majoris ecclesie dans une lettre de Sifrid II de 1224.
116
Waltherus apparaît comme témoin dans une lettre de Sifrid II, archevêque de Mayence, datée de 1234 (cf.
V. F. DE GUDENUS ed., Codex diplomaticus exhibens anecdota ab anno DCCCLXXXI ad MCCC, Moguntiaca,
Göttingen 1743, p. 533), dans une charte de 1238 (cf. G. C. JOANNIS, Rerum Moguntiacarum, II, p. 689), et il
est encore vivant en 1245 (G. C. JOANNIS, Rerum Moguntiacarum, II, p. 495).
117
L'église Saint-Pierre-le-Jeune était desservie par une communauté de chanoines vivant selon la règle de
saint Chrodegang ; cf. E. L. STEIN, Geschichte des Kollegiatstifts Jung Sankt-Peter zu Strassburg, Freiburg
1920.
118
Librum Scivias, quem XI annis complevit ; librum simplicis medicinae ; librum Expositionis
Evangeliorum ; Coelestis harmoniae cantum ; linguam ignotam cum suis litteris, quae VIII annis perfecit :
quod plenius in accessu libri Vitae meritorum colligitur. Postea quinque annis subsequentibus librum Vitae
meritorum scripsit : postremo vero librum Divinorum operum VII annis scripsit : quod per accessum ipsius
libri plenius patet (Acta Inquisitionis, p. 126).
119
Acta Inquisitionis, p. 127 (cf. supra, n. 7).
120
D'après M. SCHRADER et A. FÜHRKÖTTER, il y aurait eu deux scriptoria au Rupertsberg, l'un à l'intérieur
de la clôture où travaillaient des moniales, l'autre réservé aux moines attachés au cloître ou à des hôtes de
passage ; cf. Echtheit, pp. 26-41 et p. 54.
121
Sur les rapports entre Hildegarde et Trèves, ininterrompus de 1147 à sa mort, voir A. FÜHRKÖTTER,
Hildegard von Bingen und ihre Beziehungen zu Trier, in : Kurtrierisches Jahrbuch, 5, 1985, pp. 61-72.
Rappelons qu'un neveu de Hildegarde, Arnold, fut archevêque de Trèves de 1169 à 1183 ; il introduisit son
INTRODUCTION

Matthias-Saint-Euchaire de Trèves prit parfois part à la copie de certains manuscrits des


œuvres de Hildegarde et en posséda un bon nombre au Moyen Age122.
Ou s'agissait-il de copies réalisées par les soins de Bruno lui-même, à Strasbourg,
voire au Rupertsberg dont il était procurator ? Il dit en effet avoir copié de sa main le
Scivias, le Liber vite meritorum et le Liber divinorum operum "d'après les exemplaria de
son monastère"123. Aussi Marianna Schrader et Adelgundis Führkötter124 et à leur suite,
Peter Riethe125, n'excluent-ils pas que Bruno ait copié d'autres écrits de la sainte, notamment
son œuvre scientifique que Richer de Senones (†1267) déclarera avoir vue à Strasbourg en
1254 : Ante hos annos ferme triginta fuit in inferioribus partibus Alemanniae [...] quaedam
inclusa sanctissime conversationis et vite Hiltigardis nomine, cui Deus inter cetera etiam
gratiam prophetiae contulerat [...]. Prophetavit [...] et inde libros propria manu
conscripsit. Scripsit etiam librum medicinalem ad diversas infirmitates quem ego Argentine
vidi. 126
Nous ne sommes pas en mesure d'établir où furent exécutées ces copies : tout ce que
l'on peut dire c'est que l'ensemble du monastère reconnaît ces exemplaires pour siens,
comme s'il y avait des doutes à ce sujet (scripta enim ejus, quae conventus juratus
confessus est sua esse127), mais aucune preuve ne vient étayer l'hypothèse d'un Liber
subtilitatum creaturarum recopié par Bruno. Il est certain en revanche que ce même Bruno,
sans doute de par ses liens privilégiés avec le Rupertsberg, fait figure de témoin de choix,
capable de fournir aux enquêteurs une copie des écrits de la visionnaire. Il est ainsi bel et
bien à la charnière de deux époques dans l'histoire de la tradition manuscrite de l'œuvre
scientifique de Hildegarde : les deux livres qu'il verse au dossier constitué en vue de sa
canonisation consacrent en effet une division matérielle des écrits naturalistes dont Gebeno
avait fourni la première attestation une dizaine d'années auparavant.
Relevons toutefois que la déposition de Bruno comporte des éléments sur lesquels
tous les témoins interrogés en 1233 ne se trouvent pas d'accord : il affirme entre autres
avoir personnellement apporté à Paris les trois livres visionnaires, et les y avoir soumis à
l'examen de maîtres en théologie128. Si cet examen des livres de Hildegarde a bien eu lieu, il
est probable que les livres ont été soumis à Guillaume d'Auxerre et Prévostin de Crémone

culte dans le monastère des Cisterciennes de S. Thomas im Kylltal, d'où provient un manuscrit aujourd'hui
conservé à Trèves (Stadtbibliothek, 1149/451, fol. 212r-212v) et contenant une "prière à sainte Hildegarde"
copiée vers 1300 ; cf. A. HEINZ, <Sub Custodia S. Hildegardis>, Ein frühes, bisher unbekanntes Zeugnis für
den Kult der hl. Hildegard von Bingen OSB (um 1300), in : Erbe und Auftrag, 54, 1978, pp. 112-118.
122
Le ms. Gent, Bibliothèque de l'Université, 241 (De operatione Dei, 1163/1174) ; Trier, Priesterseminar 68
(Liber vite meritorum, XIIe s.) ; Firenze, Biblioteca Medicea Laurenziana, Ashburnham 1323 (Liber
subtilitatum, XIVe s.). C'est un moine de Saint-Euchaire, Otto, qui acheva en 1210 la copie d'un manuscrit du
Scivias (aujourd'hui Bernkastel-Kues, Cusanusstift, ms. 63).
123
Acta Inquisitionis, ed. P. BRUDER, p. 126 : libros ejus, scilicet librum Scivias, librum Vitae meritorum,
librum divinorum operum, secundum monasterii sui exemplaria conscripsisset.
124
Echtheit, p. 55.
125
Cf. P. RIETHE, Hildegard von Bingen, Naturkunde (Das Buch von dem inneren Wesen der verschiedenen
Naturen in der Schöpfung), Salzburg 1959, p. 172.
126
Richeri gesta Senoniensis ecclesiae, 4, cap.15, De beata Hiltigarde sanctimoniali et prophetiis eius, ed. G.
WAITZ, MGH, SS, 25, Hannover 1880, p. 306.
127
Acta Inquisitionis, p. 127.
128
Acta Inquisitionis, p. 126 : cum in peregrinatione ad beatum Martinum ire disposuisset, libros jam dictos
secum Parisius detulit ; et, ut securius in eis studere posset, ab episcopo loci tunc praesidente per multos
labores et magnas tribulationes obtinuit quod omnes in theologia tunc magistros convocavit legentes [...]
Quibus examinatis, episcopo restituerunt : qui magistro Wilhelmo Antissiodorensi, pro tempore suo magistro,
eos assignavit et sibi eos restituit, affirmans quod magistrorum esset sententia non in eis esse verba humana,
sed divina.
INTRODUCTION

(†1210)129. Guillaume d'Auxerre, un des premiers scolastiques à utiliser la logique


d'Aristote, enseigna à Paris de 1210 à 1231 ; il se rendit à Rome en 1227 et fit partie d'une
commission de trois membres nommés par la commission papale en 1231, et chargés
d'examiner les livres d'Aristote. Prévostin fut pour sa part professeur à Paris et chancelier
de l'université en 1206 ; auteur entre autres d'une Summa theologica et d'une Summa contra
haereticos vers 1200, il fut écolâtre à Mayence entre 1194 et 1203 environ130.
Bruno se montre donc soucieux de produire des garanties de l'orthodoxie des écrits de
Hildegarde, et en cela il est assez comparable à Gebeno affirmant que le pape Eugène III
avait "canonisé" l'ensemble des écrits de Hildegarde lors du synode de Trèves de 1148 :
Praeterea sciendum est quod libri sanctae Hildegardis recepti et canonizati sunt a papa
Eugenio in concilio Trevirensi, praesentibus multis episcopis tam Francorum quam
Teutonicorum, et sancto Bernardo abbate Clarevallensis131. Mais en réalité Eugène III
(1145-1153), un Cistercien ami de saint Bernard, s'était transporté à Trèves avec dix-huit
cardinaux, réunis en synode du 30 novembre 1147 au 13 février 1148. Lors de ce synode, le
Scivias encore inachevé fut soumis au pape par l'archevêque Henri de Mayence et, en fait
de reconnaissance officielle des livres de Hildegarde, le pape ne fit en réalité qu'encourager
l'abbesse à écrire dorénavant ce que lui dicterait l'Esprit saint. L'approbation de son don
prophétique ne fut donc sans doute qu'un épiphénomène de ce synode, dont même la
Gestorum Treverorum continuatio garde un souvenir très approximatif132.
Bruno déformerait-il la vérité pour la bonne cause, autant que Gebeno, tout en
convoquant lui aussi des autorités de poids pour affirmer l'orthodoxie des écrits de
l'abbesse ? Un certain Wilhelmus, chanoine de Mayence, nie que Bruno ait eu un contact
avec Hildegarde comme il le prétend (Bruno affirmait que sa propre mère, ayant eu vent de
la fama sanctitatis de Hildegarde, aurait emmené Bruno de Lorch à Bingen afin d'obtenir
une bénédiction des mains de l'abbesse133) ; le même Wilhelmus s'écarte également de sa
déclaration à propos de l'examen des livres de la sainte134 ; en revanche deux témoins
confirment les dires de Bruno au sujet de cet examen, Johannes, chanoine de Mayence et
prévôt de Bingen135 et un des trois commissaires de l'enquête, Arnoldus, l'écolâtre de Saint-
Pierre de Mayence qui aurait étudié la théologie à Paris au moment des faits évoqués par
Bruno136.
Les résultats de l'enquête menée en 1233 furent jugés insuffisants par Grégoire IX
qui, en 1237, ordonna de recommencer. Le rapport de 1233 fut donc amendé en 53
endroits, et un long appendice y fut ajouté, à une date indéterminée, entre 1237 et 1251
129
Voir L. BERG, Die Mainzer Kirche und die heilige Hildegard, in : Archiv für mittelrheinische
Kirchengeschichte, 27, 1975, pp. 49-70.
130
Cf. S. GOUGUENHEIM, La sibylle du Rhin. Hildegarde de Bingen, abbesse et prophétesse rhénane, Paris
1996, p. 192.
131
Analecta sacra Spicilegio Solesmensi parata, ed. J. B. PITRA, t. VIII, Nova sanctae Hildegardis opera, pp.
483-488, p. 484.
132
Cf. MGH, SS, XXIV, p. 38 : 1148 Eugenius papa hyemavit Treveris et in media quadragesima synodum
celebravit Remis.
133
Acta Inquisitionis, ed. P. BRUDER, p. 126 : Dicit etiam de fama, quod mater sua... cum aliis quampluribus
matronis, cognita beatae Hildegardis sanctitatis fama, eum secum transvexit, suppliciter rogans ut sibi
benedictionis manum imponere dignaretur ; quod et fecit.
134
Acta Inquisitionis, ed. P. BRUDER, p. 126 : Wilhelmus, canonicus Sancti Johannis in Maguntia, juratus
concordat cum Brunone praeter librorum examinationem et ejus accessum ad beatam Hildegardem.
135
Joannes succéda à Heinricus de Ravensburg dans la charge de prévôt de Bingen : cf. V. F. DE GUDENUS,
Codex diplomaticus, p. 533 (a. 1234). C'est à ce titre qu'il apparaît (Magister Johannes, canonicus
Maguntinensis et nunc praepositus Pinguensis) comme témoin dans le protocole de 1233 (Acta inquisitionis,
p. 126), dans une lettre de l'archevêque Sifrid datée de 1234, dans une lettre de 1238 et dans une charte de
donation de 1240 (cf. G. C. JOANNIS, Rerum Moguntiacarum, II, p. 224).
136
Acta inquisitionis, p. 126 : de examinatione librorum concordat etiam cum praedictis, quia eodem tempore
Parisius studuit in theologia.
INTRODUCTION

d'après P. Bruder137. On y retrouve Arnoldus et Johannes, cette fois tous deux


inquisitores138, et c'est sur la question de l'examen des livres de Hildegarde par les maîtres
de théologie parisiens que cet appendice prend fin : hoc probatur per Brunonem, custodem
S. Petri Argentinae (qui libros Parisius... jurat139), Arnoldum, scholasticum S. Petri
Maguntiae et (nunc) inquisitorem, magistrum Johannem, scholasticum Maguntinum et
praepositum Pinguensem et nunc inquisitorem, qui tunc temporis in theologia Parisius
studuerunt, qui eosdem libros Parisius examinari viderunt140.
Soulignons pour finir que les deux témoignages donnés successivement par Bruno en
1233 ne sont pas concordants, le premier, inspiré du prologue du Liber vite meritorum,
n'évoquant qu'un Librum simplicis medicine, alors que le second cite un couple de livres
complémentaires par leurs titres, Librum simplicis medicine et Librum composite medicine.
La fiabilité de Bruno n'est donc pas totale, et la question de sa connaissance de l'œuvre de
Gebeno mérite d'être soulevée : selon Friedhelm Jürgensmeier, la Vita Hildegardis servie
par Bruno aux enquêteurs en 1233 a déjà des accents du Speculum futurorum temporum141,
et la discordance entre les deux listes de livres de Hildegarde fournies par Bruno est
probablement due à l'interférence de Gebeno d'Eberbach.
c) Les titres médiévaux
A suivre Bruno, la scission de l'œuvre scientifique de l'abbesse était effective en
1233, et ce sont deux traités médicaux mis sous le nom de Hildegarde qui auraient été
envoyés à Rome (sub sigillis nostris clausos transmittimus)142. Mais à partir de quand
trouve-t-on trace de cette division loin de Mayence et du Rupertsberg ?
Un catalogue des livres de l'église cathédrale de Durham comprend un liber simplicis
medicine anonyme143 : la mention qui y est faite de Gilles de Corbeil, médecin parisien à la
charnière entre XIIe et XIIIe siècles144, invite à dater cette liste au plus tôt du début du XIIIe
siècle mais, si le liber simplicis medicine anonyme de cette liste était bien celui de
Hildegarde comme le suggère Becker145, nous aurions là un indice, non plus seulement de la
division des écrits naturalistes de Hildegarde après sa mort, mais aussi de leur diffusion
précoce hors de leur pays d'origine, notamment en Angleterre. Le catalogue de la
bibliothèque des Augustins de York, daté de 1372, confirme en effet la présence dans ce
pays, au XIVe siècle, de l'œuvre scientifique de l'abbesse : outre une prophecia Hildegardis

137
Cf. BRUDER, Acta inquisitionis, p. 129, n. 1.
138
Johannes est désormais écolâtre : il aurait succédé à Conrad dans cette charge en 1236 et en 1245, lors d'un
conflit qu'il arbitre, il est appelé Magister Iohannes, scolasticus maioris ecclesiae (voir G. C. JOANNIs, Rerum
Moguntiacarum, II, p. 317).
139
Un mot est illisible et P. Bruder se demande s'il ne faut pas lire se vidisse jurat.
140
Acta Inquisitionis, ed. P. BRUDER, p. 128-129.
141
F. JÜRGENSMEIER, St Hildegard “Prophetissa teutonica”, in : Hildegard von Bingen 1179-1979.
Festschrift zum 800. Todestag der Heiligen, ed. A. Ph. BRÜCK, Mainz 1979, pp. 273-293, p. 286.
142
Acta Inquisitionis, ed. P. BRUDER, p. 127.
143
A vrai dire, ce sont même deux ouvrages ainsi appelés qui y figurent, à quelques rangs de distance, parmi
les livres de médecine donnés par un certain magister Herebertus medicus : 459. liber simplicis medicinae in
uno volumine [...] 476 item liber simplicis medicinae s' Tullium de animalibus (cf. G. BECKER, Catalogi
bibliothecarum antiqui, Bonn 1885, pp. 243-244, "Ecclesia Dunelmensis"). Sur ce personnage, voir C. H.
TALBOT, E. A. HAMMOND, The Medical Practitioners in Medieval England. A biographical Register, London
1965, p. 88 et E. J. KEALEY, Medieval Medicus : A Social History of Anglo-Norman Medicine,
Baltimore/London 1981, pp. 44-47.
144
G. BECKER, Catalogi bibliothecarum antiqui, p. 244 : "482. versus magistri Egidii de urina". Gilles de
Corbeil serait mort avant le milieu de l'année 1224, cf. E. WICKERSHEIMER, Dictionnaire biographique des
médecins en France au Moyen Age, 2 vols., t. I, Genève 1936, rééd. 1979, p. 196.
145
Voir son index, p. 318 : "”medicinales libri” : simplicis medicinae liber (Hildegardis ?)".
INTRODUCTION

figure, parmi les ouvrages des Auctores et philosophi extranei appartenant à un certain John
Erghome, un recueil contenant un Tractatus simplicis medicine secundum Hildeg'146.
Ordonné acolyte en 1353 à Durham, ce personnage étudia ensuite au couvent
d'Oxford, et il comptait parmi les frères du couvent de York en 1372. On ignore d'où il
tenait ses livres : peut-être les acquit-il auprès de libraires à Oxford ou au cours de ses
séjours en Italie, peut-être disposait-il d'un copiste en tant que maître de théologie. Il
possédait en tout cas un "traité de simple médecine d'après Hildegarde", sans que nous
puissions dire s'il s'agissait de l'actuelle Physica, d'une partie de cet ouvrage ou même d'un
traité simplement inspiré de la médecine de Hildegarde : le nombre d'œuvres contenues
dans le même recueil, au demeurant très hétérogène147, invite à penser qu'il ne s'agissait que
d'un extrait de la médecine de l'abbesse.
Il est malgré tout tentant de suivre Becker et de voir dans le liber simplicis medicine
présent à Durham au début du XIIIe siècle un écrit hildegardien : bien que fragile, cette
hypothèse ne peut en effet que conforter le "scénario" généralement admis à propos de
l'histoire des textes scientifiques de Hildegarde148, selon lequel le contenu du Liber
subtilitatum initial aurait amené les biographes de la sainte et le protocole de canonisation à
le diviser en un liber simplicis medicine et un liber composite medicine qui devinrent plus
tard plus compréhensibles sous le titre de Physica et Cause et cure.
Le chroniqueur anglais Matthieu de Westminster a longtemps passé pour être le
premier, en 1292, à nous donner les moyens d'identifier l'actuel Cause et cure comme le
liber composite medicine dont les Acta Inquisitionis passaient le contenu sous silence.
Evoquant Hildegarde dans ses Flores historiarum — continuation des Flores historiarum
ab origine mundi usque ad a. 1250 de Matthieu Paris — il écrit en effet qu'elle composa de
nombreux livres, à savoir, entre autres, "un livre de simple médecine suivant la création,
contenant huit livres, et un livre de médecine composée sur les causes, les signes et les
traitements des maladies"149. Sa liste des œuvres de Hildegarde est aussi détaillée que celle
de Bruno mais somme toute, il ne fait que suivre Gebeno d'Eberbach, auteur qu'il reproduit
par ailleurs servilement en affirmant que "tous les livres de Hildegarde" furent "approuvés
par le pape Eugène, au concile de Trèves, en présence de nombreux évêques allemands et
francs, et de saint Bernard, abbé de Clairvaux". Le témoignage de Matthieu de Westminster
impose donc de revenir aux dires de Gebeno, qui appellent quelques commentaires.
Une première remarque concerne le nombre de sections composant le liber simplicis
medicine, dans lequel on reconnaît aujourd'hui la Physica : Gebeno (et Matthieu à sa suite)
146
Cf. K. W. HUMPHREYS, The Friar's Libraries, London 1990, p. 110.
147
Le recueil contient onze œuvres différentes : a Philosophia Petri Abelardi b philosophia ejusdem
secundum ordinem quaestionum c tractatus simplicis medicine secundum Hildeg' d Genecie Muscionis e
epistola de oblivione f Tractatus de coitu g epistola Ypocratis de flegbotomia h epistola Ypocratis de
prognosticis egritudinis i tractatus de modo medendi k tractatus cirurgie l comedie Terencie numero 6.
148
B. Widmer semble la seule à émettre l'hypothèse inverse : d'après elle, il aurait pu y avoir deux œuvres
distinctes à l'origine et le passage du Liber vite meritorum attestant l'existence d'un seul écrit scientifique, que
nous avons cité plus haut, pourrait soit comporter une énumération incomplète, soit avoir été ajouté
ultérieurement au Liber vite meritorum (B. WIDMER, Heilsordnung und Zeitgeschehen in der Mystik
Hildegards von Bingen, Basel/Stuttgart 1955, p. 16). Pourtant, on possède de ce livre des manuscrits datés des
années 1170, c'est-à-dire écrits du vivant de Hildegarde, et l'on sait quel vigilant contrôle elle exerçait sur la
mise par écrit de ses révélations.
149
Exposuit et condidit multos libros, scilicet librum Scivias librumque vite meritorum ac Librum divinorum
operum, omelias etiam et Ignotam linguam cum suis literis celestemque armoniam cum aliis scriptis non
paucis atque librum simplicis medicinae secundum creationem, octo libros continentem, librumque
compositae medicinae de aegritudinum causis, signis atque curis, qui omnes recepti sunt et canonizati a papa
Eugenio, in concilio Trevirensi, praesentibus multis episcopis tam Francorum quam Teutonicorum, et sancto
Bernardo clarevallensi abbate. (Ex floribus Historiarum qui Mathei Westmonasteriensis dicuntur, ed. F.
LIEBERMANN, p. 487).
INTRODUCTION

en évoque huit alors que les manuscrits complets subsistants en comptent neuf. D'après
l'étude que nous avons pu faire150, la différence tient sans doute au liber de elementis, qui
vient en deuxième position, après le liber de plantis, dans tous les manuscrits, sauf celui de
Bruxelles : le caractère disparate de ce liber a manifestement gêné les scribes qui, tout en le
copiant à la suite du liber primus de plantis, ne lui ont pas reconnu le rang de livre second,
ce qui a entraîné un décalage dans la numérotation des livres suivants ; le liber octavus de
metallis sur lequel s'achève le Liber subtilitatum de Hildegarde dans la plupart des
manuscrits est en fait un liber nonus, et il est donc possible qu'un manuscrit comprenant
neuf livres mais n'en dénombrant que huit ait amené Gebeno à attribuer à Hildegarde un
"livre de simple médecine suivant la création, contenant huit livres".
Un commentaire s'impose sur les titres que le prieur d'Eberbach est apparemment le
premier à donner aux livres médicaux de Hildegarde, lui attribuant notamment un liber
medicine composite de egritudinum causis, signis atque curis, alors que les témoignages
postérieurs, à commencer par celui de Bruno, s'en tiennent au syntagme liber composite
medicine (ou ne citent aucun titre, tel l'inventaire des livres de Saint-Maximin dressé en
1393 ou celui établi à Heidelberg en 1438).
Or il circula au Moyen Age, à partir de la fin du XIIe siècle, un autre ouvrage appelé
de causis, signis et curis frequentium et curabilium morborum, que l'on trouve par exemple
dans la liste des livres de l'abbaye Saint-Matthias de Trèves au XIVe siècle telle que l'a
reconstituée Josef Montebaur151. C'est l'œuvre d'un certain "Richardus Anglicus", sur lequel
on sait peu de choses mais que l'on tient aujourd'hui pour un auteur du XIIe siècle ayant
vécu en France152. Il a apparemment commenté des œuvres du médecin Gilles de Corbeil153,
et composé entre autres un Micrologus, rédigé à la requête de Lancelinus de l'Isle-Adam,
doyen de l'église de Beauvais entre 1178 et 1190. Cette œuvre comprenait cinq traités
présentant de nettes analogies avec certains écrits salernitains, mais aucun manuscrit n'a
conservé la réunion de ces cinq traités : De causis et signis et curis passionum, Regule de
urinis, Anatomia, De repressivis et Signa pronostica infirmitatum, ou plus simplement De
signis. Le premier traité, de causis et signis et curis passionum, dit aussi Practica, est
conservé aujourd'hui dans six manuscrits au moins154, dont le ms. Paris, BnF, lat. 6957
(fol. 37v-51) qui est doté de l'introduction suivante : Continet igitur presens iste
Micrologus de causis et signis et curis earum de quibus hic agitur passionum quicquid est
utilius...., de urinis etiam regulas..., continet etiam anathomiam.... continet igitur signa
prognostica infirmitatum ad salutem seu mortem tendencium155.
Y aurait-il un lien à faire entre l'appellation donnée au premier livre du Micrologus et
le titre du traité de Hildegarde ? En tout état de cause, Cause et cure est un intitulé qui ne
correspond que partiellement et donc imparfaitement au contenu du codex de Copenhague :
sa cinquième section, qui s'ouvre sur la rubrique De vite signis, est en effet entièrement
consacrée aux signa laissés de côté dans le titre général du recueil. On peut donc
comprendre le titre de Cause et cure de deux manières différentes : soit il a préexisté à la

150
Cf. L. MOULINIER, Le manuscrit perdu à Strasbourg, pp. 145-168.
151
Cf. J. MONTEBAUR, Studien zur Geschichte der Bibliothek der Abtei St. Eucharius-Matthias zu Trier, in :
Römische Quartalschrift für christliche Altertumskunde und für Kirchengeschichte, Freiburg-im-Breisgau
1931, p. 19, à compléter par P. LEHMANN, Bemerkungen zu einer bibliotheksgeschichtlichen Arbeit, in :
Historische Vierteljahresschrift, 26, 1931, pp. 605-610.
152
Cf. E. WICKERSHEIMER, Dictionnaire biographique des médecins en France au Moyen Age, t. II, pp. 694-
698, et D. JACQUART, Supplément au dictionnaire... de Wickersheimer, Genève 1979, p. 256.
153
K. SUDHOFF, Salerno, Montpellier und Paris um 1200, in : Archiv für Geschichte der Medizin, 20, 1928,
pp. 51-62, p. 61.
154
Cf. E. WICKERSHEIMER, Dictionnaire biographique..., II, p. 694. Texte édité par H. HELLRIEGEL, Die
"Practica" aus dem Micrologus Richards des Engländers, Leipzig 1934.
155
L'introduction du Micrologus a été éditée par K. SUDHOFF, Richard der Engländer, in : Janus, 28 (1924),
pp. 401-403.
INTRODUCTION

compilation dont nous disposons actuellement, et correspond à un état du texte antérieur ; il


trahirait de ce fait le caractère de "pièces rapportées" de certaines sections, notamment celle
consacrée aux signa. Soit Cause et cure est à tenir pour une abréviation de la formule par
laquelle Gebeno d'Eberbach fut le premier à le désigner, liber de egritudinum causis, signis
atque curis, qui peut s'appliquer en revanche à tout le recueil. Un tel titre tirait résolument
l'œuvre du côté de la littérature médicale, de même que les sous-titres de Liber simplicis
medicine et de Liber composite medicine : la "médecine simple" avait pour illustre modèle
et précédent le Circa instans composé par Platearius et commençant par les mots Circa
instans negotium de simplicibus medicinis nostrum.
Ces sous-titres suggèrent en outre que le premier devrait décrire les ingrédients
simples servant à élaborer les prescriptions complexes du second, ce qui n'est en réalité pas
le cas156. Et de fait, parmi les manuscrits scientifiques de Hildegarde qui nous sont
parvenus, seul un codex du XVe siècle, qui ne contient qu'un court extrait de l'actuelle
Physica, annonce Hyldegardis de simplicibus medicinis157 (et encore s'agit-il d'un texte où
l'on trouve aussi des extraits de Platearius ou de Macer Floridus) ; complets ou non, les
manuscrits connus à ce jour n'ont retenu ni la formule liber simplicis medicine ni son
pendant liber composite medicine, contrairement aux témoignages médiévaux dont nous
disposons sur leur existence et leur circulation, notamment les catalogues de bibliothèques.
On a vu plus haut l'exemple de la bibliothèque de Durham aux XIIIe et XIVe siècles. Si l'on
revient à présent en Allemagne, un manuscrit copié à Würzburg au milieu du XIVe siècle
mérite d'être cité : il reproduit en effet plusieurs extraits des "prophéties" et visions de
Hildegarde avant de lui consacrer une notice biographique et d'établir une liste de ses
œuvres, parmi lesquelles on reconnaît, au folio 37r : Item VII. Composite medicine158.
C'est à Würzburg aussi que nous retrouvons, à la fin de sa vie, l'abbé de Spanheim
Johann Heidenberg ou de Trittenheim (1462-1516), alias Trithemius. Grand admirateur de
Hildegarde, il fit réaliser par ses moines des copies de manuscrits originaux de l'abbesse,
pourtant jalousement conservés par les nonnes du Rupertsberg159, composa une séquence en
son honneur160 et se fit offrir un de ses bras pour son monastère, lors d'une ouverture
solennelle, en 1498, de la châsse contenant ses reliques161. Trithemius, qui avait déjà
consacré une notice à Hildegarde dans son De scriptoribus ecclesiasticis, l'inscrivit
également dans son Catalogus virorum illustrium Germanorum, affirmant que "dans ses
156
Cf. S. FLANAGAN, Hildegard of Bingen. A Visionary Life, London/New York 1989, p. 93.
157
Bern, Burger Bibliothek, ms. 525, fol. 18r-23r. Sur ce manuscrit, voir H. HAGEN, Catalogus codicum
Bernensium, Bern 1875 ; L. THORNDIKE, Some later medieval latin medical mss at Bern and Prag, in : Annals
of medical history, new series, 8, 1936, pp. 427-432, p. 428 ; I. MÜLLER, Wie authentisch ist
Hildegardmedizin ? Zur Rezeption des >Liber simplicis medicinae< Hildegards von Bingen im Codex
Bernensis 525, in : Hildegard Prophetin durch die Zeiten. Zum 900. Geburtstag, ed. E. FORSTER, Freiburg-
im-Brisgau 1997, pp. 420-430.
158
Würzburg, Universitätsbibliothek, Mp misc. f. 6, fol. 37r (vers 1350). Un autre manuscrit de Würzburg, le
codex Mp th. q 10, contemporain du précédent (1352), comporte pour sa part un fragment du Liber divinorum
operum, fol. 42v-43v.
159
Voir par exemple le témoignage de Dietrich von Nieheim, qui se rendit au Rupertsberg en 1408/1409 : et
libri ejus ibidem sub magna custodia sunt, et moniales loci illius sepius libros negant timentes, ut ab una
earum intellexi, quod spolientur eis violenter (THEODERICUS DE NIEHEIM, Cronica, ed. K. COLBERG, J.
LEUSCHNER, A. HIERSEMANN, Stuttgart 1980, p. 251).
160
Cf. Epistola Ioannis Duraclusii discipuli ejus, ad Nicolaum Hamerium Emelanum, in : Polygraphiae libri
sex Ioannis Trithemii Abbatis Peapolitani quondam Spanheimensis, Frankfurt am Main 1550 : sequentiam de
Anna... quartam de sancta Hildegarde quae sic incipit, Laus sit tibi domine rex eterne glorie. Le ms. Uppsala,
Universitätsbibliothek, CIV contient cette séquence aux fol. 92v-93r, copiée de la main de Trithemius ; cf. M.
ANDERSSON-SCHMITT, M. HEDLUND, Mittelalterliche Handschriften der Universitätsbibliothek Uppsala,
Katalog über die C-Sammlung, I, Stockholm 1988, pp. 13-17.
161
Episode rapporté par M. SCHRADER, Trithemius und die heilige Hildegard ”von Bermersheim”, in : Archiv
für mittelrheinische Kirchengeschichte, 4, 1952, pp. 171-184, p. 173.
INTRODUCTION

livres de médecine, elle rapportait de manière mystique et en un exposé subtil, de nombreux


secrets et merveilles de la nature, qu'une femme ne pouvait tenir que de l'Esprit saint"162.
L'abbé manifestait par là à la fois sa connaissance des écrits scientifiques de la sainte et leur
caractère pluriel, sans indiquer pour autant leur nombre, précisé ailleurs.
Une des copies qu'il fit faire en 1487, actuellement conservée à Londres, comporte
pour sa part une préface énumèrant toutes les grandes œuvres de Hildegarde, parmi
lesquelles un "livre de simple médecine" et un de "médecine composée"163, et, dans la liste
de ses livres reproduite dans De scriptoribus ecclesiasticis, ces deux ouvrages figurent aux
neuvième et dixième rangs, entre le livre "des mérites de la vie" et celui "des œuvres
divines":
Simplicis medicine li. I
Composite medicine li. I.164
Ce témoignage ne suffit pas pour autant à prouver que Trithemius ait connu
personnellement l'œuvre médicale de Hildegarde, et encore moins qu'il en ait possédé un
exemplaire, comme le supposait Reuss165. En effet, curieusement, alors que Trithemius
mentionne l'incipit des autres œuvres énumérées, qu'il s'agisse d'une simple lettre ou d'un
traité, il n'indique rien de tel pour le Liber vite meritorum, le Liber simplicis medicine et le
Liber composite medicine. Toutefois la description qu'il donne des textes médicaux de
Hildegarde dans sa Chronique de Hirsau atteste qu'il les eut sous les yeux:
De causis et remediis morborum humani corporis, opus insigne, quod medicinam
praenotavit compositam, et incipit: Deus ante creationem mundi absque initio fuit et est.
Item alium librum de naturis herbarum, quantum ad curam humani corporis pertinent,
satis pulchrum edidit, quam simplicem medicinam praenotavit.166
Par l'incipit qu'il cite, ce témoignage confirme l'identification du Liber medicine
composite avec le Cause et cure que nous connaissons. Mais il ne va pas sans soulever
certaines questions car le "livre sur les natures des herbes" qu'il évoque ne correspond pas à
l'actuelle Physica, mais seulement à son premier livre, de plantis. Est-ce l'importance du
liber de plantis qui amène Trithemius à passer sous silence les autres sections, ce qui
expliquerait a posteriori l'appellation de liber simplicis medicine ? Ou est-ce à dire que le
liber simplicis medicine qu'il a vu était essentiellement un herbier ? Sabina Flanagan a émis
l'hypothèse que Hildegarde aurait composé dans un premier temps un livre sur les plantes,
domaine qu'elle connaissait particulièrement bien, et que les sections suivantes seraient
"nées pour répondre à un désir d'exhaustivité caractéristique du Moyen Age et former, avec
le livre des plantes, une véritable encyclopédie d'histoire naturelle"167. On peut donc
supposer également, d'après ces quelques lignes de la Chronique de Hirsau, que
l'exemplaire vu par Trithemius consistait en un livre sur la nature des herbes, contrairement
à d'autres versions existant à la même époque ; mais à l'inverse, on sait aussi qu'au XVe
siècle, le liber de plantis issu du liber simplicis medicine circulait de manière autonome,

162
J. TRITHEMIUS, Catalogus virorum illustrium, p. 138, cité par F. A. REUSS, Prolegomena et adnotationes,
in : S. Hildegardis abbatissae opera omnia, PL 197, col. 1123-1124.
163
London, British Library, Add. 15102, fol. 1v. Ce codex, intitulé S. Hildegardis, liber epistolarum et
orationum, comporte un autographe et les initiales de Trithemius, attestant que cette copie réalisée à sa
demande se fondait sur un volume écrit par Hildegarde elle-même ; cf. Catalogue of Additions to the
Manuscripts in the British Museum, List of Additions to the Department of Manuscripts, London 1844, p. 86.
164
Iohannis Tritthemii (sic) abbatis Spanheimensis de scriptoribus ecclesiasticis sive per scripta illustribus in
Ecclesia viris, Köln 1546, p. 171.
165
F. A. REUSS, Prolegomena et adnotationes, PL 197, col. 1123-1124 : J. Trithemius, S. Jacobi Scotor.
Herbipolensis abbas, qui archetypum in S. Ruperti monte asservatum sibi transcribi curavit.
166
Chronicon insigne monasterii Hirsaugiensis ordinis sancti Benedicti, per Ioannem Tritehemium (sic),
Basel 1559, p. 175 .
167
S. FLANAGAN, Hildegard of Bingen. A Visionary Life, p. 82.
INTRODUCTION

comme en témoignent les fragments contenus dans les mss Vatican, B. A. V., Pal. lat. 1144
et 1216168, ou encore dans l'Herbier de Spire (ms. Berlin, Staatsbibliothek Preussischer
Kulturbesitz, Germ. Fol. 817, XVe s.), édité par Barbara Fehringer169. Trithemius eut-il donc
sous les yeux un état primitif du texte ou au contraire une version postérieure et abrégée ?
La question est impossible à résoudre, mais le témoignage de l'abbé de Spanheim confirme,
si besoin en était, que comme le liber composite medicine, le liber simplicis medicine ne se
laisse aisément saisir ni dans sa forme originelle ni dans son évolution.
d) Auteur et datation de l'œuvre
Après ce bref survol des différentes appellations de l'œuvre médicale de Hildegarde et
de leurs fluctuations entre le XIIe et le XVe siècle, comment peut-on reconstituer l'histoire
de ces écrits scientifiques ?
Entre 1150 et 1158, Hildegarde s'attelle, au su de ses proches, à un traité de science
naturelle qu'elle aurait baptisé Liber subtilitatum diversarum naturarum creaturarum —
écrit unique mais voué peut-être, de par sa matière, à rester une œuvre ouverte. De fait,
dans les années qui suivent sa mort, cette œuvre subit une scission, à laquelle son biographe
Theodericus fait peut-être déjà allusion170 mais que Gebeno d'Eberbach est le premier à
formuler clairement vers 1220/1222 ; cette division de l'œuvre est entérinée lors de
l'enquête réalisée en vue de la canonisation de la religieuse en 1233.
A cette époque, Hildegarde est déjà entrée dans l'histoire locale. Certes elle-même
avait collaboré à la fin de sa vie à la construction de sa propre légende hagiographique mais
à partir des années 1220, son personnage ne lui appartient plus tout à fait et la volonté
d'obtenir sa canonisation emprunte différentes voies.
Sa vie et sa figure subissent un infléchissement, et Gebeno d'Eberbach joua sans
doute un rôle important dans ce phénomène : on se souviendra que la vie de Hildegarde
exposée par Bruno aux enquêteurs en 1233 se ressent déjà fortement de l'influence du
Speculum futurorum temporum 171. Un antependium richement brodé, aujourd'hui conservé
à Bruxelles, voit le jour vers 1230 au Rupertsberg, alors placé sous la direction d'Elysa :
parmi différents saints qui se pressent autour du Christ Pantocrator, Hildegarde y est
représentée pour la première fois avec une auréole172. Ses livres aussi se trouvent, dès le
début du XIIIe siècle, infléchis dans la perspective de sa canonisation, et l'enquête réalisée
dans ce but est ainsi à l'origine des miniatures du Liber divinorum operum conservées dans
le codex de Lucca : Grégoire IX (qui avait entendu parler de Hildegarde lorsqu'il était légat
en Allemagne) ayant exigé une copie des livres de l'abbesse pour le premier procès de
canonisation ouvert en 1227, ce manuscrit fut enluminé pour l'occasion dans la deuxième
ou la troisième décennie du XIIIe siècle, en Rhénanie173, sans que l'on sache dans quel
monastère, alors que Hildegarde elle-même n'avait pas jugé bon de faire illustrer cette
œuvre de son vivant. Compilation de Gebeno, antependium réalisé sous la direction d'Elysa
et enluminures du codex de Lucca, procèdent donc d'une même volonté, commune au
Rupertsberg et à son proche entourage dans les années 1220 : non seulement promouvoir

168
Cf. L. MOULINIER, Fragments inédits de la Physica : contribution à l'étude de la transmission des
manuscrits scientifiques de Hildegarde de Bingen, in : Mélanges de l'Ecole Française de Rome.Moyen Age,
105, 1993, pp. 629-650.
169
B. FEHRINGER, Das "Speyerer Kräuterbuch" mit den Heilpflanzen Hildegards von Bingen. Eine Studie zur
mittelhochdeutschen "Physica"- Rezeption mit kritischer Ausgabe des Textes, Würzburg 1994.
170
Vita Hildegardis, II, 1, cité supra, n. 108.
171
Cf. F. JÜRGENSMEIER, St Hildegard “Prophetissa teutonica”, p. 286.
172
Cf. A. MENNE, Vom geistlichen Leben im Kloster der heiligen Hildegard zu St-Rupertsberg-Eibingen (I),
in : Erbe und Auftrag, 41, 1965, pp. 305-316, p. 307. Reproduction de l'antependium et commentaire par E.
JANSSEN, in : Hildegard von Bingen 1098-1179, ed. H.-J. KOTZUR, Mainz 1998, pp. 104-106.
173
Lucca, Biblioteca governativa, cod. 1942.
INTRODUCTION

une œuvre, mais surtout obtenir la reconnaissance officielle de son auteur par le pape et son
inscription au catalogue des saints.
Cette volonté s'étendit manifestement aux écrits médicaux de Hildegarde et l'on
rappellera que Marianna Schrader et Adelgundis Führkötter avaient relevé des affinités
entre le codex de Lucca et le second scribe du ms. Berlin, Staatsbibliothek Preussischer
Kulturbesitz, Lat. 4° 674174, à savoir le manuscrit renfermant l'unique fragment du Cause et
cure connu à ce jour. C'est en effet à partir des années 1220 que deux livres de médecine se
détachent, dont le titre et le contenu ne correspondent qu'en partie à l'œuvre scientifique
que Hildegarde reconnaissait pour sienne, ce qui laisse présumer, outre une division du
texte, des interpolations et des ajouts opérés après la mort de l'auteur.
La division d'un Liber subtilitatum originel en deux rejetons traduit-elle le désir de
gonfler le dossier de la candidate à la sainteté ? Dans la bulle Mirabilis Deus du 27 janvier
1227, par laquelle il ordonnait l'ouverture d'une enquête sur la sainteté de Hildegarde, le
pape insistait en effet sur la production livresque de la candidate : multos libros
composuerit, quos dignum est in notitiam Ecclesiae Romane deduci [...] ac libros ejusdem
ad nos mandaremus afferri, auctoritatem eis, ut recipiantur ab omnibus, impensuri175. On
note en outre que dans la liste des écrits apparemment envoyés au pape, tous les aspects de
la créativité de Hildegarde ne sont pas retenus : l'accent est doublement mis sur ses
compétences scientifiques, mais son talent de poétesse et de musicienne est presque passé
sous silence. Alors que Bruno avait mentionné dans sa première déposition les
compositions lyriques et la "Langue inconnue" — Coelestis harmoniae cantum (où l'on
peut prendre le singulier pour un collectif) et linguam ignotam cum suis litteris — il ne cite
ensuite parmi les œuvres transmises à la curie que cantum ejus cum lingua ignota et il faut
peut-être comprendre cette expression comme renvoyant à un seul chant utilisant la
"Langue inconnue" de Hildegarde.176
On ne peut pour autant affirmer que le Cause et cure ait vu le jour à l'appui de la
demande de canonisation, mais c'est assurément dans ce contexte qu'il est né et Hildegarde
en est à mes yeux non pas tant l'auteur que l'inspiratrice — avec toutes les réserves de
prudence qu'il convient de garder dans le maniement du concept d'auteur, qui n'est pas une
idée médiévale ; il nous est bien clair aussi que les notions d'originalité, de plagiat,
d'imitation, ont alors un tout autre sens que dans la culture de l'imprimé177. De fait, s'il n'est
pas question de reprendre par le menu la question de l'authenticité du Cause et cure, elle ne
saurait être considérée comme acquise malgré les convictions exposées par Marianna
Schrader et Adelgundis Führkötter dans leur ouvrage pionnier sur l'authenticité des écrits
de Hildegarde178.
Hermann Fischer, qui doutait de l'authenticité du Cause et cure, émettait l'hypothèse
d'un admirateur de Hildegarde assez familier de son système de pensée pour composer,
entre la mort de l'abbesse et l'ouverture de son procès de canonisation, un second ouvrage

174
Cf. A. R. CALDERONI MASETTI, G. DALLI REGOLI, Sanctae Hildegardis revelationes, manoscritto 1942,
Lucca 1973, p. 19.
175
Acta Inquisitionis, ed. P. BRUDER, p. 119.
176
Cf. HILDEGARD VON BINGEN, Symphonia, ed. W. BERSCHIN, H. SCHIPPERGES, Heidelberg 1995, p. 126 : O
orzchis (immensa) ecclesia,/ armis divinis precincta,/ et iacincto ornata, / tu es caldemia stigmatum loifolum /
et urbs scientiarum. / O, o, tu es etiam crizanta /in alto sono / et es chorzta gemma. De fait, ce n'est sans doute
pas un hasard si le seul chant portant des traces de la Lingua ignota connu à ce jour s'intitule Cantus ad
Romam, et ce du vivant même de l'abbesse : il figure au fol. 28r du codex dit de Zwiefalten (actuellement
Stuttgart, Württembergische Landesbibliothek, ms. Theol. Phil. 4° 253), copié au Rupertsberg avec la
participation de mains du Disibodenberg, du Rupertsberg et de Zwiefalten entre 1154 et 1170 (cf. Echtheit, p.
78).
177
Voir à ce sujet entre autres B. CERQUIGLINI, Eloge de la variante, Paris 1989 ; A. GRESILLON, Eléments de
critique génétique, Paris 1994 ; R. CHARTIER, Culture écrite et société, Paris 1996.
178
Voir Echtheit, pp. 4-6, 19-20, et 23.
INTRODUCTION

fidèle à son enseignement179, et à première vue, le Cause et cure se présente comme un écrit
hildegardien : les nombreux loci paralleli que l'on peut montrer entre cet écrit et le reste de
la production de Hildegarde plaident en ce sens, et ce dès le premier folio, à propos de la
création des anges180 ou de la chute de Lucifer181 : du point de vue des idées et du style, on
retrouve apparemment largement l'univers et les leitmotive (entre autres, le récit de la chute
d'Adam) de l'abbesse. Un tel constat doit toutefois être nuancé dès la fin du liber II si l'on
se souvient que les sections III et IV du traité se présentent comme entièrement constituées
d'extraits du Liber subtilitatum tel qu'on le connaît d'après le manuscrit de Florence : dans
ces deux sections, "hildegardiennes" par leur matière mais non dans leur organisation, il ne
faut plus parler de loci paralleli mais d'excerpta et il est clair que nous n'avons plus affaire
à un texte conçu par Hildegarde.
La thèse d'un écrit originel grossi par des sections ajoutées par la suite n'est donc pas
à exclure a priori, mais le problème est d'autant plus difficile à trancher que n'ayant qu'un
manuscrit, nous n'avons aucun point de comparaison. Le grand suspect, de ce point de vue,
a longtemps été la sixième section de l'œuvre : Hans Liebeschütz, bien qu'il ait
magistralement mis en évidence l'unité entre les écrits scientifiques et les autres textes de
Hildegarde, refusait l'authenticité du "livre VI" du Cause et cure, en alléguant que
l'astrologie qui y était exposée se différenciait nettement des vues en la matière exposées
ailleurs par Hildegarde182, et Heinrich Schipperges s'est rallié à cette opinion183. Or il est
également question d'astrologie dans d'autres sections du traité : si le "livre VI" est un ajout,
pourquoi donc serait-il le seul, comme le faisait déjà remarquer Berthe Widmer, qui plaidait
pour une authenticité partielle du Cause et cure184 ? Le livre V lui-même, qui entre en
résonance avec des traités médicaux spécifiques circulant à l'époque sous les noms de De
pulsu ou De urinis, tranche avec ce qui le précède, et on a dit ce qu'il fallait penser des libri
III et IV...
L'analyse de cetraité révèle de fait une composition stratifiée. Ses deux premières
sections, dans lesquelles on trouve de très nombreux loci paralleli avec le reste de l'œuvre
de l'abbesse, sont incontestablement "hildegardiennes" par leur matière et par leur style et
pourraient constituer un noyau primitif authentique contaminé par la suite, un écrit laissé
par Hildegarde et retrouvé après sa mort, bien que l'idée d'un écrit inachevé mais déjà
couché sur le parchemin soit difficilement imaginable : si l'on se souvient que Hildegarde
elle-même et Volmar évoquaient un Liber subtilitatum qu'il faut identifier avec l'actuelle
Physica, pourquoi ni l'abbesse ni aucun de ses contemporains, en particulier ses secrétaires,
n'aurait-il soufflé mot d'un deuxième traité, et pourquoi n'aurait-on conservé comme témoin
matériel d'un tel écrit qu'un manuscrit copié plusieurs décennies après la mort de
Hildegarde ? Barbara Newman propose pour sa part de voir dans Cause et cure une œuvre
écrite sur une longue période, et sans doute jamais assemblée sous une forme définitive185,
et il est de fait plus prudent d'imaginer non pas tant un écrit laissé par l'abbesse, que des
notes retrouvées après sa disparition, à l'instar des prétendues "notes autobiographiques"

179
H. FISCHER, Mittelalterliche Pflanzenkunde, p. 27. Charles Singer estimait pour sa part que l'œuvre datait
du XIIIe siècle, comme le manuscrit ; cf. Ch. SINGER, Scientific Views and Visions of St. Hildegard (1098-
1180), p. 12.
180
Comparer par exemple Et verbum patris sonuit... quod angeli sunt et LDO, I, 1, 9 Nam quando Deus dixit :
"Fiat lux", racionalis lux exorta est, scilicet angeli (p. 54, lin. 1).
181
Comparer Et cum Lucifer... in illud cecidit et, entre autres, LDO, I, 1, 7, Cum enim Deus primum angelum,
qui Lucifer dictus est....(p. 53, lin. 13) ou LDO, I, 4, 12 Omnem quippe pulcritudinem operum.... et eum
Lucifer nominavit (p. 143, lin. 1).
182
H. LIEBESCHÜTZ, Das allegorische Weltbild der heiligen Hildegard von Bingen, p. 85, n. 2.
183
Cf. H. SCHIPPERGES, Heilkunde, pp. 41-42.
184
B. WIDMER, Heilsordnung und Zeitgeschehen in der Mystik Hildegards von Bingen, p. 18.
185
B. NEWMAN, Sister of Wisdom. Saint Hildegard's Theology of the Feminine, Berkeley/Los Angeles 1987,
p. 126.
INTRODUCTION

que Theoderich inséra dans la Vita S. Hildegardis186. À suivre cette hypothèse, il pourrait
s'agir de notes accumulées par Hildegarde en vue de la préparation de son Liber divinorum
operum, par exemple, avec lequel Cause et cure présente de très nombreux parallèles, bien
qu'il soit assez difficile de concevoir sous quelle forme de telles notes auraient pu se
présenter : on sait que Hildegarde utilisait des tablettes de cire pour une sorte de "premier
jet"187 et il n'est guère pensable qu'on en ait retrouvé (et donc conservé) une quantité
correspondant au nombre de folios concernés ici.
J'invoquais il y a un instant les "notes autobiographiques" supposées de Hildegarde,
dont il s'avère qu'elles ont pu être extraites de ses lettres ou de ses livres visionnaires, et à la
réflexion, on peut se demander si la principale source d'inspiration des deux premières
sections du Cause et cure n'est pas le Liber divinorum operum lui-même, pour l'achèvement
duquel Hildegarde se fit aider par l'abbé Louis de Saint-Euchaire de Trèves188 : comme dans
ce livre, le rôle des éléments et des humeurs est fondamental dans le Cause et cure (même
si, dans le Liber divinorum operum, le système des humeurs ou des éléments, très
longuement exposé dans la troisième vision de la première partie, est avant tout un point de
comparaison pour un message spirituel) et on ne peut manquer d'être frappé aussi par
l'égale importance que revêtent les exposés sur les régions du monde, les vents ou les
planètes, dans la deuxième et dans la quatrième vision de la première partie du Liber
divinorum operum comme dans la première section du Cause et cure. De très nombreux
thèmes et termes, voire une figure de style comme l'annominatio189 sont communs aux deux
œuvres190 mais il est clair que le dernier livre visionnaire de Hildegarde se distingue
radicalement de Cause et cure par sa perspective essentiellement exégétique.
Pour résumer, quand bien même les deux premières sections de l'ouvrage auraient été
réellement composées par les soins de Hildegarde (encore le liber secundus est-il trop
désordonné pour pouvoir être retenu dans son entier comme conçu par elle), elles ont de
toute façon été complétées par la suite, et les quatre dernières sections du traité sont à
considérer comme dubia et à tenir pour des compléments, des prolongations apportées à un
hypothétique noyau d'origine. Nous n'avons donc pas affaire à un écrit composé par
l'abbesse sous cette forme mais bel et bien à une compilation réalisée par d'autres après sa
mort, probablement dans les années où se fit jour la volonté d'obtenir sa canonisation mais
pas forcément à l'appui de cette demande, et l'on peut estimer que le Cause et cure a été
conçu entre 1180 et 1220, par un ou des continuateurs fidèles à la pensée de Hildegarde,
fins connaisseurs de son œuvre et désireux de l'amplifier : comme le Fragment de Berlin
avec lequel de nombreux points de convergences existent, ce traité a assurément été

186
Cf. P. DRONKE, Women Writers of the Middle Ages : A Critical Study of Texts from Perpetua (†203) to
Marguerite Porete (†1310), Cambridge 1984, pp. 231-241. Voir aussi Berschin, W., Die Vita sanctae
Hildegardis des Theoderich von Echternach, p. 121.
187
Cf. notamment A. DEROLEZ, Deux notes concernant Hildegarde de Bingen. 1. La forme matérielle des
autographes hildegardiens. 2. La nature du manuscrit du Liber vitae meritorum conservé à Trèves, in :
Scriptorium, 27, 1973, pp. 291-295.
188
Cf. Ep. CCXVr, ed. L. VAN ACKER, p. 474 : Librum quoque... qui nondum finitus est, mox tibi ad
corrigendum dabo, cum perfectus et scriptus fuerit.
189
La formule circuiens circulus est récurrente en plusieurs endroits du Liber divinorum operum ou de la
Symphonia, par exemple, et on peut en rapprocher le viventem vitam (fol. 43vb) ou fumum fumigantem du
Cause et cure (fol. 58vb) .
190
Un exemple parmi beaucoup d'autres est le motif de la lune, à laquelle sont consacrés de nombreux
passages dans les deux traités ; dans Cause et cure, fol. 6vb, elle est appelée mater omnium temporum, et dans
le Liber divinorum operum on lit à son sujet : omnia tempora velut mater infantem nutriret (LDO, I, 4, 99, p.
242, l. 3). Mais ce thème est également abondamment représenté dans le Scivias ; comparer par exemple
Scivias, II, 5, prol., p. 176 (Et ut luna semper incrementum et defectum in constitutione habet, sed a se ipsa
non ardet nisi quod a lumine solis incenditur) et Cause et cure, fol. 3va lumen suum in lunam mittit, cum ad
eum accedit, ut vir semen suum in feminam mittit... nec unquam ab hoc cessat.
INTRODUCTION

composé en s'appuyant sur l'ensemble de son œuvre, puisqu'on peut trouver jusque dans ses
lettres ou dans ses poésies des points de comparaison. Enfin, si la période 1180-1220 est
bien celle de sa genèse ou de son amplification, la forme que prit l'œuvre pendant ce temps
n'est pas forcément pour autant celle sous laquelle elle nous est connue : nous avons vu
qu'un témoignage, certes du XVe siècle, nous renvoyait à une autre configuration possible
du traité, et l'extrait qui en est contenu dans le Fragment de Berlin ne manque pas non plus
de soulever la question de la forme originelle de l'œuvre. Pas plus que le Liber subtilitatum,
le Cause et cure n'apparaît comme une œuvre stable au cours du Moyen Age, et différents
temps dans la composition du texte sont donc à subodorer.
Il est évidemment impossible d'identifier ce ou ces continuateurs, mais quelques
noms se présentent à notre esprit, ceux d'acteurs centraux dans l'histoire de la transmission
des œuvres de Hildegarde et de leurs transformations : celui de Theoderich d'Echternach,
tout d'abord, principal rédacteur de la Vita sanctae Hildegardis et auteur probable des Octo
lectiones en son honneur191 ; celui de Gebeno d'Eberbach, auteur du Speculum futurorum
temporum et artisan de la postérité déformée de la visionnaire ; celui de Guibert de
Gembloux, enfin, dernier secrétaire de l'abbesse, principal organisateur du Riesenkodex et
auteur "raté" d'une Vie de Hildegarde192. C'est par son entremise que les Cisterciens de
Villers-en-Brabant avaient soumis à l'abbesse un corpus de 38 questions dont certaines ont
ici un prolongement incontestable193, et Guibert, en outre, n'est pas sans rapport avec Saint-
Maximin puisqu'un manuscrit de ses lettres est originaire de ce monastère : le codex
Berlin,Dt. Staatsbibliothek, Phillipps 1840, un recueil de textes concernant saint Martin de
Tours, date en effet partiellement du XIIe siècle, partiellement de la première moitié du
XIIIe s. (fol. 89-169) et les lettres de Guibert s'y trouvent copiées vers la fin, notamment
aux folios 146r-163r194. Dans une lettre adressée à Philippe de Heinsberg, archevêque de
Cologne, en 1180, Guibert dit ainsi clairement qu'il lui envoie deux textes composés par
Hildegarde mais rédigés par lui, suo quidem prolatas sensu, sed meo exaratas stilo.195
Entendons-nous : il ne s'agit pas de désigner à tout prix un ou des compilateurs inavoués
comme on tente de faire parler un suspect ! Mais ce que je veux souligner ici c'est que
chacun à sa manière, Theoderich, Gebeno et Guibert avaient ouvert une voie, en élaborant
ou en remaniant, après la mort de Hildegarde, des écrits la concernant ou lui revenant, et
que son œuvre scientifique n'a pas échappé à cette tendance.
Cause et cure garde donc une partie de son mystère mais c'est un travail en plusieurs
temps et à plusieurs mains qui s'y devine. Et si tout texte est digne d'être qualifié de tissu
selon l'étymologie probable du terme, la trame du Cause et cure est si habilement serrée
que nous ne voyons plus aujourd'hui que les grosses coutures de ce patchwork.
191
Cf. Cf. Octo lectiones in festo sancte Hildegardis legende, dans Vita sanctae Hildegardis, ed. M. KLAES,
p. 75-80.
192
Voir sa Vita in : Analecta sacra, ed. J. B. PITRA, pp. 407-414 ; elle est aussi éditée comme la deuxième
partie de la lettre XXXVIII in : Guiberti Epistolae, ed. A. DEROLEZ, Turnhout 1988-1989, 2 vols. (CCCM 66
et 66A).
193
Cause et cure, fol. 1ra Et verbum patris sonuit... quod angeli sunt : cf. Solutiones quaestionum XXXVIII,
PL 197, col. 1040 materiam omnium caelestium et terrestrium... et istae duae materiae simul creatae sunt et
unus circulus apparuerunt ; fol. 2rb Unde aque... in superioribus sunt : cf. Solutiones quaestionum XXXVIII,
PL 197, col. 1041A illae superiores aquae in primo statu suo, sicut Deus eas constituit, persistunt... ; fol. 2vb
superiora firmamenti : cf. Solutiones quaestionum XXXVIII, PL 197, col. 1041A ; fol. 4ra Ceteri quoque
planete... : cf. Quaestio XXXIIII, Cum secundum subtiliores philosophos, planetae contra firmamentum
volvantur, nullatenus tamen, ut caeterae stellae, eidem firmamento infixi, sicut ex eorum vago et velut erroneo
discursu probari potest, quae, vel unde est vis illa maxima, quae eorum tantae molis globos, et tam longe a
firmamento distantes, contra ipsorum impetum urgendo retorquet, ut quasi sequentes firmamentum, cum ipso
occidere et emergere videantur ? (Guiberti Epistolae, ed. A. DEROLEZ, Ep. XXV, pp. 269, lin. 203).
194
Cf. A. DEROLEZ ed., GUIBERTUS GEMBLACENSIS, Epistolae, p. XXXIII. Sur ce manuscrit, voir aussi V.
ROSE, Verzeichnis der lateinischen Handschriften der Königlichen Bibliothek zu Berlin, I, Berlin 1893, pp.
242-246.
195
Cf. Guiberti Epistolae, ed. A. DEROLEZ, I, Epistola XV, p. 215, lin. 178.
INTRODUCTION

III. Les sources du Cause et cure


a) Classiques latins, Pères de l'Eglise et auteurs du Haut Moyen Age
Une unique référence à Platon196 constitue une fausse piste puisque Platon est
mentionné en tant qu'exemple d'homme mélancolique et non en tant qu'auteur. De fait, en
matière de recherche des sources, les écrits de Hildegarde constituent un cas
particulièrement épineux dans la mesure où elle ne veut devoir son savoir qu'à Dieu et ne
cite personne197. En tout état de cause, il reste difficile de faire le départ entre sources
certaines et sources problématiques, entre sources primaires et intermédiaires : beaucoup de
sources demeurent encore non identifiées mais, on l'a dit, faute de pouvoir produire de
véritables parallèles textuels entre Cause et cure et d'autres œuvres, on peut en un sens
considérer que toutes ces sources sont problématiques et on parlerait volontiers de similia.
De fait, s'il y a incontestablement communauté de vues entre le Cause et cure et différentes
œuvres, la formulation ne garantit jamais une dépendance immédiate puisque la stricte
similitude lexicale ne se trouve pour ainsi dire nulle part. Dans la plupart des cas, et même
quand l'histoire des bibliothèques atteste d'un accès possible à telle ou telle œuvre, il est
donc plus juste de parler d'influences que de sources. Néanmoins, les avancées de la
recherche, notamment ces dernières années, ont permis de mettre au jour de nombreuses
lectures possibles de l'abbesse et Cause et cure ne fait pas exception à ces progrès. En
s'appuyant sur ce que nous apprend l'histoire des manuscrits quant aux textes alors
disponibles sinon au Rupertsberg même, du moins dans son entourage, on peut avancer
plusieurs hypothèses à propos des sources d'inspiration probables de ce traité. On se
concentrera ici sur la question des connaissances de l'abbesse en différents domaines, dans
la mesure où, bien que l'intervention de continuateurs soit patente, la manière et la matière
du traité sont hildegardiennes dans leur grande majorité.
La liste des livres qui se trouvaient à l'abbaye Saint-Euchaire de Trèves au Moyen
Age, une abbaye avec laquelle Hildegarde fut en relation pendant plus de trente ans198, nous
permet de nous représenter une bibliothèque à laquelle Hildegarde aurait éventuellement
recouru, et donc des lectures possibles : on sait par exemple que s'y trouvait une copie de
l'Astronomie de Nemrod, assez répandue à partir du XIIe siècle199, et à laquelle le Cause et
cure pourrait devoir le motif des eaux souterraines200 ; l'abbaye possédait également, dans
un manuscrit des Xe-XIe siècles (aujourd'hui Londres, British Library, Add. 11035), le livre

196
Cf. CC, fol. 19ra in quibusdam paganis, ut Plato fuit et sibi similes.
197
On trouvera certains éléments du problème dans mon article Ein Präzedenzfall der Kompendien-Literatur :
die Quellen der natur- und heilkundlichen Schriften Hildegards von Bingen, in : Hildegard Prophetin durch
die Zeiten. Zum 900. Geburtstag, ed. E. FORSTER, Freiburg-im-Brisgau 1997, pp. 431-447.
198
Cf. A. FÜHRKÖTTER, Hildegard von Bingen und ihre Beziehungen zu Trier, in : Kurtrierisches Jahrbuch,
5, 1985, pp. 61-72.
199
IOHANNES SCOTUS ERIUGENA, Periphyseon, libri I-III (Scriptores latini Hiberniae (=SLH) VII, IX, XI), ed.
I. P. SHELDON-WILLIAMS, Dublin 1978 ss, libri IV-V , PL 122, col. 741-1022. Cf. J. MONTEBAUR, Studien zur
Geschichte der Bibliothek der Abtei St. Eucharius-Matthias zu Trier, in : Römische Quartalschrift für
christliche Altertumskunde und für Kirchengeschichte, Freiburg-im-Breisgau 1931, p. 111 : Beda de nat. rer.
et rat. temp., Higinus de astron. ; item tractatus de astrologia in quo Nemroth rex caldeorum et Joatas
disputant ; item aliud tractatus de astrologia sed incompletus ; item Thymeus Platonis alias Calcidius : cf.
aussi A. VAN DE VYVER, Les plus anciennes traductions latines médiévales (Xe-XIe s.) de traités d'astronomie
et d'astrologie, in : Osiris, 1, 1936, pp. 658-691, p. 687, n. 141. De fait, P. Dronke fait une place, dans le
Liber divinorum operum, aux motifs iraniens comme ceux véhiculés par le livre de Nemroth, et il rapproche le
Liber Nemroth et le Cause et cure à propos des eaux souterraines : cf. LDO, p. XXII.
200
Cf. CC, fol. 9rb et Nimrod, cité par P. DRONKE, LDO, p. XXII.
INTRODUCTION

I du Periphyseon de Jean Scot Erigène201, dont l'influence se fait sentir en différents


endroits du traité ; des points de rencontre avec le De natura rerum de Bède202, attesté
parmi les livres de Saint-Euchaire, sont également à relever dans le Cause et cure, etc.
Nombreux sont de fait les auteurs de l'époque carolingienne ayant manifestement
imprimé leur marque au Cause et cure, tel Aethicus Ister, qui peut être à l'origine de l'idée
selon laquelle "la mer donne naissance aux eaux203", idée que l'on trouve également
exprimée dans le Liber divinorum operum, qui dit que les fleuves se détachent de la mer,
"pour irriguer la terre et la fortifier", de même que "les vaisseaux annexes confortent
l'homme tout entier grâce au sang"204. Cette thèse avait trouvé une de ses premières
expressions dans un écrit arabe, le Secret des Secrets du Pseudo-Aristote205, qui fut d'abord
traduit en latin, puis en langue vulgaire au XIIIe siècle. Mais ce n'est pas forcément à la
diffusion de la version latine en Occident que différents écrits, y compris ceux de
Hildegarde, doivent de porter la trace de la théorie des fleuves émanant de la mer206 : avant
le Secret des secrets, Aethicus Ister avait formulé la même idée au VIIIe siècle dans sa
Cosmographia207, et Peter Dronke a montré, par une comparaison entre le vocabulaire de
Hildegarde et celui d'Aethicus, que cet auteur devait être connu de l'abbesse208. À propos
des rapports entre vents et colonnes209, ou au sujet de Lucifer et la chute des anges210,
l'influence d'Aethicus sur le Cause et cure est très plausible, et c'est peut-être aussi à cet
auteur qu'est dû l'emploi du terme de compago au pluriel211. Aethicus Ister paraît donc
constituer une source ayant pu fournir à la fois des thèmes et des expressions.
Des parallèles avec Bède ou le Pseudo-Bède (peut-être en fait un auteur de la
deuxième moitié du XIe siècle212), Hraban Maur (†856)213, Arbeo évêque de Freising
(†783)214, Walahfrid (†849)215, Jean Scot Erigène (†ca. 870)216 ou Helpericus (VIIIe s.) ont

201
J. Montebaur donne à cette œuvre le titre de Physiologia et la range dans les medicinalia mais c'est bien du
De divisione naturae qu'il s'agit, cf. P. LEHMANN, Bemerkungen zu einer bibliotheksgeschichtlichen Arbeit,
in : Historische Vierteljahresschrift, 26, 1931, pp. 605-610, p. 607.
202
BEDA VENERABILIS, De natura rerum, CCSL 123A.
203
CC, fol. 8vb : Et rivuli, qui de hiis magnis aquis, scilicet de mari, fluunt ; cf. LSN, II, 3, col. 1212A : Mare
flumina emittit.
204
LDO, I, 4, 59 (p. 191, lin. 1) : mare movet, a quo flumina divisa fluunt..
205
PSEUDO-ARISTOTELES, Secretum secretorum, ed. R. STEELE, Oxford 1920.
206
Pour Honorius Augustodunensis par exemple, citation de L'Ecclésiaste (I, 7) à l'appui, la mer est l'origine
et la destination de toutes les eaux, qui connaissent une circulation souterraine : Mare dicitur quod sit
amarum. Hoc per venas terrae occulto meatu discurrit, amaritudinem in terra deponit dulce in fontibus
erumpit : Ad locum unde exeunt flumina revertuntur, ut iterum fluant (Imago mundi, I, 51, ed. V.I.J. Flint, p.
70).
207
Cf. AETHICUS ISTER, Cosmographia, ed. O. PRINZ, Hannover 1993, p. 243. J'ai tâché de montrer ailleurs
que même les litterae ignotae de l'abbesse avaient peut-être quelque rapport avec l'alphabet secret qui figure à
la fin de la Cosmographia d'Aethicus, cf. L. MOULINIER, Un lexique "trilingue" du XIIe siècle : la Lingua
ignota de Hildegarde de Bingen, in : Lexiques bilingues dans les domaines scientifique et philosophique,
Actes du colloque de Paris, Ecole Pratique des Hautes Etudes, 14 juin 1997, sous presse.
208
Cf. P. DRONKE, Platonic-Christian Allegories in the Homilies of Hildegard of Bingen, in : From Athenes
to Chartres, Neoplatonism and Medieval Thought, Studies in honour of Edouard Jeauneau, ed. H. J. WESTRA,
Leyden/New York/Köln 1992, pp. 381-396, p. 383, n. 11.
209
Voir AETHICUS, Cosmographia, p. 110.
210
Voir AETHICUS ISTER, Cosmographia, p. 89.
211
Cf. CC, fol. 23ra ac se infundit et infligit in omnes compages membrorum ; 36vb compagines menbrorum ;
40ra compagines membrorum : Aethicus parlait de mundi conpagines (Cosmographia, p. 226) mais selon P.
Dronke, c'est plus probablement à l'influence de la Vie de saint Emmeran d'Arbeo, attestée à Trèves à cette
époque, qu'est due l'expression de compagines membrorum, très rare au pluriel (cf. LDO, p. XXIV).
212
Cf. PSEUDO-BEDA, De mundi celestis terrestrisque constitutione liber, ed. Ch. BURNETT, London 1985, p.
3.
213
Notamment HRABANUS MAURUS, De universo sive de rerum naturis, PL 111, col. 9-614.
214
Cf. Vitae sanctorum Haimhrammi et Corbiani, ed. B. KURSCH, MGH, 1920, p. 188-232.
INTRODUCTION

également pu être mis au jour217 ; outre les livres des deux principales abbayes de Trèves,
Saint-Maximin et Saint-Matthias, on peut compter avec ceux d'autres monastères avec
lesquels Hildegarde était également en contact tel le Michelsberg de Bamberg, comme
l'atteste sa correspondance218 : deux copies complètes de l'œuvre de Jean Scot Erigène s'y
trouvaient au XIIe siècle219, de même que l'œuvre d'Helpericus220. Hildegarde avait
également des correspondants à Echternach, où furent copiés au XIe siècle le De institutione
musica de Boèce (†524)221, le Decretum de Burchard de Worms (†1025)222, ou le
Commentarium in Platonis Timeum de Chalcidius (IVe s.)223 — aujourd'hui respectivement
Paris, BnF, lat. 10275, lat. 8922, et lat. 10195 —, autant d'œuvres dont on trouve l'écho
dans le Cause et cure.
Toutefois la correspondance de Hildegarde n'atteste nulle demande de prêt d'ouvrage
et nous en sommes réduits à extrapoler : de ce qu'on sait de la présence de telle ou telle
œuvre dans d'autres monastères voisins, on peut déduire que ces textes étaient accessibles à
Hildegarde et à son entourage, sans pour autant affirmer qu'elle y a effectivement eu
recours.
Des manuscrits de l'époque carolingienne circulant en Allemagne à l'époque de
Hildegarde ont également pu transmettre certains classiques latins ou des œuvres d'auteurs
de l'Antiquité tardive, y compris médicaux : on citera d'abord Pline224 et Ovide225, dont le
souvenir est manifeste en plusieurs endroits (on se souviendra que des traductions d'Ovide
réservées aux nonnes faisaient partie de recueils édifiants au XIIe siècle, et qu'un choix

215
Cf. WALAHFRIDUS STRABO, Hortulus, ed. H. LECLERC, Paris 1933.
216
Sur les rapports entre Jean Scot Erigène et Hildegarde, voir par exemple Chr. MEIER, Eriugena im
Nonnenkloster? Überlegungen zum Verhältnis von Prophetentum und Werkgestalt in den figmenta prophetica
Hildegards von Bingen, in : Frühmittelalterliche Studien, 19, 1985, pp. 466-497. Mais il n'est à vrai dire pas
possible de savoir si Hildegarde a eu un accès direct au Periphyseon ou s'il a été connu par une source
intermédiaire comme la Clavis d'Honorius.
217
HELPERICUS, Liber de compoto, PL 137, col. 17-48. Cette œuvre, dont un extrait est conservé dans un
manuscrit du XIIe siècle de l'abbaye de Tegernsee (München, Bayerische Staatsbibliothek, Clm. 18918), a pu
inspirer le long passage sur les signes du zodiaque dans le Cause et cure, fol. 5ra : Nam cum ad signum
capricorni... fol. 5vb ut predictum est. Voir à ce sujet Ch. BURNETT, Hildegard of Bingen and the Science of
the Stars, in : Hildegard of Bingen : the context of her thought and art, p. 112-114. Je remercie chaudement
Charles Burnett de m'avoir permis de lire les épreuves de son article.
218
Les échanges épistolaires de Hildegarde avec le prieur, l'abbé ou les moines du Michelsberg correspondent
aux Epistolae LVI à LX dans HILDEGARDIS BINGENSIS, Epistolarium, ed. L. VAN ACKER, pp. 135-142. Voir
aussi A. FÜHRKÖTTER, Hildegard von Bingen. Briefwechsel, Salzburg 1965, pp. 136-139. Pour un tableau
synoptique des très nombreux correspondants de l'abbesse, voir le Conspectus materiae en fin de chaque
volume de l'Epistolarium édité par L. van Acker.
219
Cf. LDO, p. XIX.
220
Cf. L. TRAUBE, Computus Helperici, in : Neues Archiv der Gesellschaft für ältere deutsche
Geschichtskunde, 18, 1893, pp. 73-99, p. 79 ; nombreux exemples de manuscrits contenant l'œuvre
d'Helpericus copiés en Allemagne entre Xe et XIIe siècle aux pages 77-84.
221
BOETHIUS, De musica, PL 63, col. 1167-1300.
222
BURCHARDUS WORMATIENSIS, Decretum, PL 140, col. 537-1058
223
CHALCIDIUS, Commentarium in Platonis Timeum, ed. J. H. WASZINK, Plato Latinus, IV, London/Leyden
19752.
224
PLINIUS, Historia Naturalis, 35 vols., Paris 1947-1985.
225
OVIDIUS, Metamorphoses, ed. W. S. ANDERSON, Leipzig 1988. Le ms. Trier, Stadtbibliothek, 1092 (1335)-
II, du XIIe siècle, par exemple, est originaire de Saint-Euchaire de Trèves : il contient des extraits d'Horace,
Juvénal, Virgile, Lucain, Ovide, etc. (B. MUNK OLSEN, Les classiques latins dans les florilèges médiévaux
antérieurs au XIIIe siècle, in : Revue d'histoire des textes, 9, 1979, pp. 41-121, p. 70-71).
INTRODUCTION

d'extraits des Métamorphoses était commenté à leur intention226) ; mais on mentionnera


aussi, pêle-mêle, Vitruve (Ier s.)227, Celse (Ier s.)228, Quintus Serenus Sammonicus (IIIe s.)229,
Solin (IIIe s.)230, Firmicus Maternus (IVe s.)231, Caelius Aurelianus (Ve siècle) ou un auteur
comme Vindicianus Afer (IVe s.), ami de saint Augustin, qui a pu fournir pour sa part l'idée
que les dents n'ont pas de moelle232, ainsi que la matière d'un curieux exposé sur le crâne
féminin233: en imaginant que la suture sagittale du crâne de la femme s'ouvrait au moment
des règles pour aider à la purification, le Cause et cure met de fait en avant la fonction
d'expurgation, comme plus tard Pietro d'Abano (†1316), pour qui le crâne féminin
comportait plus de sutures que celui de l'homme pour assurer l'évacuation des humeurs
superflues234.

226
Cf. W. WATTENBACH, Mitteilungen aus zwei Handschriften, in : Sitzungsberichte der Königlichen
Bayerischen Akademie Wissenschaftler zu München, III, 1873, pp. 685-747, cité par M.-M. DAVY, Initiation à
la symbolique romane, Paris 1997, p. 21.
227
Un manuscrit comme le Vatican, Bibl. Apostol., Urb. lat. 293, d'origine rhénane, contient le De
architectura aux fol. 2-94, copiés aux XIe-XIIe s. : il appartint au monastère Saint-Martin de Cologne. En
outre, comme le font remarquer R. H. et M. A. Rouse, Vitruve se trouve fréquemment associé à Palladius et
Végèce dans les manuscrits occidentaux (R. H. et M. A. ROUSE, Registrum Anglie de libris doctorum et
auctorum veterum, London 1991, p. 225).
228
CELSUS, De medicina, ed. C. DAREMBERG, Leipzig 1859.
229
CC, fol. 47ra Et qui in dentibus dolet, cum modico flebotomo aut cum brema carnem, que circa eundem
dentem est, id est zanefleich, uno vulnere modicum inscidat, ut tabes ibidem egrediatur, et melius habebit: cf.
QUINTUS SERENUS SAMMONICUS, Liber medicinalis (Préceptes médicaux de Serenus Sammonicus), ed. et
trad. L. Baudet, Paris 1845, p. 24 : Manditur apta rubus gingivis et bona labris. Des extraits de Quintus
Serenus Sammonicus figurent dans différents florilèges du IXe au XIIe siècle (voir B. MUNK OLSEN, Les
classiques latins dans les florilèges médiévaux antérieurs au XIIIe siècle, in : Revue d'histoire des textes, 9,
1979, pp. 41-121, p. 63 et 73, et The cistercians and classical culture, réimpr. in : La réception de la
littérature classique au Moyen Age. Choix d'articles publiés par des collègues à l'occasion de son 60e
anniversaire, København 1995, pp. 95-131, p. 123). Walahfrid a pu aussi être un relais entre Serenus
Sammonicus et Hildegarde : pour les concordances entre Walafrid et Serenus Sammonicus, voir F. A. REUSS,
Walafridi Strabi Hortulus, Carmen ad cod. ms. veterumque editionum finem recensitum... accedunt Analecta
ad Antiquitates florae germanicae et capita aliquot Macri nondum edita, Würzburg 1834, par exemple pp.
24-26.
230
Un exemplaire de l'œuvre de Solin est attesté à Bamberg, au Michelsberg, en 1120 ; cf. M. MANITIUS,
Handschriften antiker Autoren in mittelalterlichen Bibliothekskatalogen, Leipzig 1935, p. 158 (Zentralblatt
für Bibliothekswesen, Beiheft 67).
231
Voir par exemple CC, fol. 49ra Nam cum luna... , et FIRMICUS MATERNUS, Mathesis, IV, 1, ed. W. KROLL
ET F. SKUTSCH, Leipzig 1897, p. 7 Nam et crescentis lunae augmenta in corporibus nostris et deficientis
luminis damna sentimus. Medullae enim humani corporis, cum luna creverit, crescunt ; cum vero inanescere
coeperit destituta hominibus, tenuati corporis fatigatione languescunt. L'influence de Firmicus Maternus n'est
peut-être pas non plus tout à fait étrangère au lunarium du Cause et cure, cf. FIRMICUS MATERNUS, Mathesis,
IV, 6, p. 205 Si vero in mulieris genitura sic Luna feratur ad Venerem, erit invido stridore semper impatiens,
etc. On ne trouve pas de manuscrit de Firmicus antérieur au XIe siècle, mais dès cette époque il est cité par
Marbode, et, au XIIe siècle, Guillaume de Conches et Honorius font son éloge (cf. P. M ONAT ed. et trad.,
FIRMICUS MATERNUS, Mathesis, livres I et II, Paris 1992, p. 25).
232
CC, fol. 23va qui sine medulla... : cf. LDO, I, 4, 41, p. 176, lin. 10 Dentes etenim hominis... nec molliciem
medulle habent..
233
Cf. CC, fol. 22ra Mulier autem… divisum caput habet : cf. VINDICIANUS AFER, in Theodori Prisciani
Euporiston libri III…, ed. V. ROSE, Leipzig 1894, p. 430 et p. 467 Caput nostrum commissas habet V, in
masculis scilicet arteriis continentes X, feminis vero in circuitum, unde agnoscitur calvariae feminum quod
greci dicunt novadina, quod coherit membrano, cui superposita est cutis. Un manuscrit comme le Pal. lat.
1088, copié en Allemagne du Sud aux IXe-Xe siècles, contient, outre ad Glauconem de medendi methodo de
Galien et un De pulsus et urinis omnium causarum secundum liber ad Glauconem (fol. 1-31), le liber medicus
de Quintus Serenus (fol. 66r-89r) et l'Epitome altera de Vindicianus (fol. 115r-121v).
234
Cf. P. DIEPGEN, Frau und Frauenheilkunde in der Kultur des Mittelalters, Stuttgart 1963, p. 138.
INTRODUCTION

Les agronomes latins eux-mêmes, au premier rang desquels Palladius (IVe s.)235, ou
un auteur comme Végèce, ont pu eux aussi inspirer certains endroits du Cause et cure : à
propos des maladies des animaux domestiques236, notamment, on pense à une influence
possible des livres VI à IX du De re rustica de Columelle ou du livre XIV (De medicina
veterinaria liber) de l'Opus agriculturae de Palladius, voire de la Mulomedicina de Vegèce
(IVe-Ve s.)237.
Pour rester dans le domaine de la connaissance du monde animal, on trouve aussi ça
et là des points de rencontre avec le Physiologus, la fameuse compilation alexandrine du IIe
siècle qui devait nourrir durablement la vision chrétienne de l'animal au gré de ses
différentes traductions et versions238 : on sait par exemple que l'évêque Siward d'Uppsala
(†1158) qui séjourna au Disibodenberg en 1138 avait une riche bibliothèque comprenant
entre autres un volume d'Isidore, le Timée et le Physiologus239. Mais le monde animal est
beaucoup moins largement représenté dans le Cause et cure que dans le Liber subtilitatum,
par exemple, dont une grande partie du livre VII s'inspirait clairement du Physiologus240; les
mentions de remèdes à base d'animaux sont concentrées ici entre les folios 74 et 82, et le
monde animal revient à la fin du recueil (fol. 83) avec quelques recettes de médecine
vétérinaire issues du Liber subtilitatum, voire répétant certains passages du Cause et cure
lui-même.
En outre, c'est plutôt chez d'autres auteurs, en particulier Isidore (qui certes contribua
lui-même à répandre certaines leçons du Physiologus), qu'un savoir animalier a été puisé.
La même remarque peut s'appliquer à un certain nombre de récits mettant en scène des
animaux ou des pierres et qui forment comme un fonds commun, transmis par
d'innombrables relais, à commencer par les bestiaires et les lapidaires : ainsi à propos du
diamant et du sang de bouc, histoire encore reprise au XIIIe siècle par Albert le Grand (De
mineralibus, II, 2, 1), quelle source attribuer au juste à ce qu'en dit le Cause et cure fol.
82vb (Ut calibs fortis sit... adamantem incidit) ? L'Historia Naturalis de Pline (XX, 2 et
XXXVI, 55) ? Le De civitate Dei d'Augustin (XXI, 4) ? Les Etymologies d'Isidore (XII, 1,
14 et XVI, 13, 2) ? Même chose à propos par exemple de la vipère dont le traité évoque la
235
PALLADIUS, Opus agriculturae, De veterinaria medicina, De insitione, ed. R. H. RODGERS, Leipzig 1975.
Voir à ce sujet L. MOULINIER, Abbesse et agronome : Hildegarde et la botanique de son temps, in : Hildegard
of Bingen : the context of her thought and art, p. 148-152.
236
Cf. L. BODSON, Le vocabulaire latin des maladies pestilentielles et épizootiques, in : Le latin médical. La
constitution d'un langage scientifique, ed. G. SABBAH, Saint-Etienne 1991, pp. 215-241. Sur l'art vétérinaire
dans l'Antiquité voir J. BEAUJEU, La médecine, in : Histoire générale des sciences, TATON, R., dir., tome I, La
science antique et médiévale (des origines à 1450), Paris 19662, p. 393-423, p. 415-416 ; sur la médecine
vétérinaire au Moyen Age, voir notamment BEAUJOUAN, G., POULLE-DRIEUX, Y., DUREAU-LAPEYSSONIE, J.-
M., Médecine humaine et vétérinaire à la fin du Moyen Age, Genève 1966.
237
Voir par exemple CC, fol. 49ra Si autem equo aut bovi aut asino vena incidenda est in minutione
sanguinis... et VEGETIUS, Digestorum artis mulomedicinae libri, I, 21, ed. E. LOMMATZSCH, Leipzig 1905, p.
43 pluribus membris ac morbis generale remedium oportet exponi, quod precipue in sanguinis detractione
consistit, si rationabiliter pro tempore et viribus animalium et pro aetate perfectu mulomedicini adhibeatur
industria ; CC, fol. 49ra Si vero equs aut bos sive asinus... ei ad comedendum dabitur, et VEGETIUS,
Mulomedicina, II, 40, p. 133.
238
Physiologus latinus, versio Y, ed. F. J. CARMODY, Berkeley/Los Angeles 1941. Une traduction allemande
en prose de ce Physiologus existait et circulait depuis l'an mil environ, à laquelle s'ajouta plus tard une version
rimée dans la même langue (cf. L. THORNDIKE, A History of Magic and Experimental Science, vol. 1, p. 498).
Voir aussi H. MENHARDT, Wanderungen des ältesten deutschen Physiologus, in : Zeitschrift für deutsches
Altertum und deutsche Literatur, 74, 1937, pp. 37-38.
239
Pour la liste de ses livres, établie vers 1150, voir G. BECKER, Catalogi bibliothecarum antiqui, Bonn 1885,
p. 202.
240
Voir à ce sujet N. HENKEL, Studien zum Physiologus im Mittelalter, Tübingen 1976 ; L. MOULINIER, Une
encyclopédiste sans précédent ? Le cas de Hildegarde de Bingen, in : L'enciclopedismo medievale, ed. M.
PICONE, Ravenna 1994, pp. 119-134 ; P. RIETHE, Hildegard von Bingen. Das Buch von den Tieren, Salzburg
1996, pp. 20-21.
INTRODUCTION

cruauté jusque dans la reproduction241: Pline l'évoque242, Isidore aussi243, et à leur suite de
très nombreux auteurs : Albert le Grand, reprenant le même récit, le prêtera à l'hypothétique
Jorach244.
Un texte aussi canonique que les Etymologies d'Isidore de Séville, et en particulier le
livre XI, a certes abondamment nourri le Cause et cure, que ce soit directement245, ou par
l'intermédiaire du Summarium Heinrici. Mais dans de tels cas, les relais possibles sont si
nombreux qu'il est impossible d'assigner une source à ce savoir, et l'on ne saurait bien sûr
exclure la part de l'empirisme, voire du bon sens dans ce qui est dit de la nature de certains
animaux, ainsi à propos de la taupe246, du vautour247 ou encore de l'oie248, au sujet desquels
une influence d'Isidore est plausible, mais nullement certaine.
Les Pères de l'Eglise aussi, Basile, Ambroise, Jérôme, Augustin, ont inspiré plus d'un
passage, et jusqu'à la comparaison entre firmament et tête de l'homme249, si présente chez
différents auteurs du XIIe siècle250 ; les Dialogi de Grégoire le Grand ont pu influencer un
paragraphe sur les penales ignes251 ; le De opificio Dei de Lactance († ca. 325) — un auteur
que Hildegarde aurait étudié à la fin de sa vie, d'après Peter Dronke252 — a lui aussi, à
l'évidence, beaucoup marqué le Cause et cure, etc.
Enfin, certains textes du VIIe siècle ont pu fournir des idées ou des thèmes, tels le De
mirabilibus sacrae scripturae composé vers 655 par Augustinus Hibernicus, ou l'anonyme
Liber de ordine creaturarum, longtemps attribué à tort à Isidore, un ouvrage dans lequel
Peter Dronke a relevé de son côté des points communs avec le Liber divinorum operum de
Hildegarde. Comme les deux premières sections du Cause et cure, cet ouvrage analyse le
créé en envisageant successivement les créatures spirituelles puis les créatures corporelles
(les eaux supracélestes, le firmament céleste et les luminaires, l'espace situé sous le
firmament, les eaux terrestres, la terre, et enfin l'homme, à propos duquel sont évoqués
l'enfer et le purgatoire). La perspective de l'auteur du Liber de ordine creaturarum est

241
CC, fol. 27vb in acerbitatem vipereorum ... in progenie sua malitiam habet.
242
Cf. Historia naturalis, X, 62.
243
Cf. Etymologiae, XII, 4, 10.
244
Cf. ALBERTUS MAGNUS, De animalibus, lib. XXV, § 45, ed. H. STADLER, München 1916, p. 1576 : Quod
autem dicit Jorach de hoc serpente quod femina insaniens libidine caput spuens maris capit in os apprehendit
et amputat et ex sputo illo concipit partum qui se de corpore matris emordet et sic visceribus matris laceratis
mater moritur in partu.
245
Un catalogue des livres de Saint-Maximin établi au début du XIIe siècle (aujourd'hui Trier,
Stadtbibliothek, ms. 2209/2328) énumérait 150 volumes, parmi lesquels Isidorus in quinque libros Moysi (sic)
et Isidorus aethimologiarum, cf. F. X. KRAUS, Die Bibliothek von St. Maximin bei Trier, im XI/XII
Jahrhundert, in : Intelligenz-Blatt zum Serapeum, 15, 1869, pp. 113-116, p. 115, et Th. KÖLZER, Studien zu
den Urkundenfälschungen des Klosters St.Maximin vor Trier (10.-12. Jh.), Sigmaringen 1989, planche 1b
pour une reproduction du 1er folio. 68 de ces livres se retrouveront dans la liste dressée en 1393, qui comporte
160 titres mais 158 volumes ; cf. K. LÖFFLER, Deutsche Klosterbibliotheken, Bonn/Leipzig 1922, p. 192.
246
Comparer fol. 79ra Nam quia talpa aliquando se ostendit, aliquando etiam se abscondit, et quia terram
fodere solet, sanguis eius huic morbo, qui interdum sentitur, interdum celatur, resistit, et Etymologiae, XII, 3,
5 Talpa... semper terram fodit.
247
Comparer 80va rostrum vulturis... cadaverum inficitur et Etymologiae, XII, 7, 12 : Vultures autem, sicut et
aquilae, etiam ultra maria cadavera sentiunt.
248
Comparer fol. 79rb Rostrum autem hoc... silet usque ad horam illam, qua hominem deiecit et Etymologiae,
XII, 7, 52 Iste vigilias noctis assiduitate clangoris testatur.
249
Cf. B. MAURMANN, Die Himmelsrichtungen im Weltbild des Mittelalters, Hildegard von Bingen, Honorius
Augustodunensis und andere Autoren, München 1976, p. 36. Voir PLATON, Timée, 44d ; CHALCIDIUS,
Commentarius in Platonis Timeum, par. 1, cap. 231, p. 245, lin. 5.
250
Voir entre autres BERNARDUS SILVESTRIS, Cosmographia, ed. P. DRONKE, XIII, par. 11, p. 149 : Loco
namque principe, de firmamenti spereque superioris exemplo, caput edificat in rotundo.
251
Voir ainsi Cause et cure fol. 88va-vb (Quidam etiam inextinguibiles ignes in aere sunt....) et Gregorius
Magnus, Dialogi, IV, 42 et IV, 57 ; voir aussi LDO, II, 1, 6, p. 272, lin. 18, et Liber vite meritorum, passim.
252
Cf. LDO, p. XXXIV.
INTRODUCTION

certes dogmatique et non scientifique, mais les thèmes abordés et leur ordre de succession
ne sont pas sans rapport avec le Cause et cure ; le Liber de ordine creaturarum fut copié
entre autres au VIIIe siècle à Freising, peut-être même dans le scriptorium de l'évêque
Arbeo, à Bamberg au IXe siècle et, au XIIe siècle, à Clairvaux253.
Il serait toutefois fastidieux d'allonger l'énumération des auteurs probablement utilisés
ici, liste dont la consultation de l'apparatus fontium de la présente édition permettra de
prendre une connaissance synoptique. On n'oubliera pas en tout cas que Hildegarde elle-
même réélaborait volontairement la matière de ses devanciers, et que cette matière a pu
aussi être déformée pour d'autres raisons, tenant par exemple à la nature et au nombre des
canaux de transmission : ils nous échappent pour la plupart, mais on ne saurait négliger le
poids certain, bien que non mesurable, de l'oralité, et l'importance des florilèges. De fait, ce
traité porte la trace de différents niveaux de culture, et une certaine "culture populaire" y a
sans doute aussi sa place, bien qu'elle se laisse difficilement saisir : des passages sur la
cueillette des herbes en fonction de la lune relèvent probablement d'une culture de ce
type254 ; de même, le fameux lunarium qui constitue le problématique liber VI, se rattache à
un genre très en vogue à l'époque255.
La magie et son pouvoir de nuisance furent une des préoccupations de Hildegarde,
qui évoque ce sujet dans ses œuvres visionnaires256, et l'œuvre scientifique qui lui est
attribuée y fait également place : le liber de plantis de la Physica mentionne, outre les
emplois médicinaux des plantes ou leur valeur pour l'alimentation, leurs éventuels emplois
magiques, et le liber de lapidibus est particulièrement riche en formules de conjuration ou
de bénédiction257. Le motif de la magie est présent aussi dans le Cause et cure258, bien que
dans une moindre mesure259 : à propos des plantes, notamment, le départ est fait entre les

253
Cf. Liber de ordine creaturarum. Un anonimo irlandés del siglo VII, ed. M. DIAZ Y DIAZ, Santiago de
Compostela 1972, pp. 49-53 et 66ss pour l'histoire du texte.
254
Cf. Ch. BURNETT, Hildegard of Bingen and the Science of the Stars, in : Hildegard of Bingen : the context
of her thought and art, p. 116.
255
Cf. Chr. WEISSER, Studien zum mittelalterlichen Krankheitslunar.
256
Cf. Scivias, I, 3, c. 22, p. 52 : Cum homines per diabolum magica arte insanire coeperint... ou Liber vite
meritorum, V, c. XLIX, p. 249, lin. 1040: Nam homines qui in creaturas velut in scripturas aspiciunt, et qui
in creaturis velut in scripturis multa dicere contendunt, Diabolum pro Deo colunt, et ei serviunt. Sed qui Deo
pure et digne servire vult, huiusmodi figmenta et illusiones fugiat, nec semetipsum, nec alias creaturas in
contrariam diversitatem evertat ; quoniam si creaturas malis sciscitationibus inspexerit, aspectum animae
suae excoecat.
257
A part les formules de bénédiction liées au lion (VII, 3) et à l'âne (VII, 9) d'une part, au cyprès (III, 20) et
au hêtre (III, 26) d'autre part, c'est le monde minéral qui se prête au plus grand nombre d'incantations : contre
la torpeur avec la "terre verdâtre" (II, 14) ; contre l'épilepsie avec l'émeraude (IV, 1) ; contre les sortilèges
avec l'hyacinthe (IV, 2) ; contre la possession et contre l'envoûtement amoureux avec le saphir (IV, 6) ; contre
l'amentia et contre l'accouchement difficile avec la sardoine (IV, 7) ; contre les fièvres avec la topaze (IV, 8) ;
contre la possession à nouveau avec la chrysoprase (IV, 13) et contre la furor avec l'aimant (IV, 18). Sur la
magie et les pratiques au Moyen Age, voir entre autres Ch. BURNETT, Magic and divination in the Middle
Ages : texts and techniques in the Islamic and Christian Worlds, London 1996.
258
Voir par exemple dans le lunarium fol. 91ra : Qui in vicesima luna concipitur... si vero femina est,
verretheren et cedenseren erit et venefica et hominibus libenter vergibet, et facile lunatica erit et diu vivet.
259
CC, fol. 74vb magica verba ; 75rb Pulvis contra venenum et magica verba ; 75vb magica arte : cf. LSN, I,
47, col. 1147CD ; I, 56, col. 1151B ; I, 101, col. 1169C Et si etiam vir et femina zauber amoris comedit aut
bibit ; I, 128, col. 1182C Sed si aliquis vir a muliere, seu aliqua mulier a viro, ulla magica arte illusa fuerit ;
I, 131, col. 1184A a magicisverbis, nec a zauber ; I, 176, col. 1197A et magicae artes, atque invocationes
daemoniorum ; I, 188, col. 1201C nisi si alicui virgibnisse aut zauber parantur ; III, 7, col. 1224AB ; IV, 2,
col. 1251A Et si quis per fantasmata aut per magica verba bezaubert est . Sur ce sujet, on pourra consulter G.
W. RADIMERSKY, Magic in the Works of Hildegard von Bingen (1098-1179), in : Monatshefte, A Journal
Devoted to the Study of German Language and Literature, 49, 1957, pp. 353-360, et surtout L. THORNDIKE, A
INTRODUCTION

herbes qui poussent dans la partie orientale du monde, pleines de vertus, et celles qui se
développent dans sa partie occidentale, puissantes pour la magie260. Ce thème renvoie
probablement à des sources sinon non écrites, du moins non conservées, et s'y mêle aussi
certainement une influence de la liturgie, comme dans la bénédiction du folio 74v261 : le
terme de tutamentum qui y figure à plusieurs reprises, par exemple, est assez employé dans
la liturgie262. Mais, s'il est clair que nous nous trouvons ici à la frontière entre magie et
liturgie263, les influences à l'œuvre dans le Cause et cure en ce domaine ne se laissent pas
pour autant aisément repérer : la forme In fortissima ui s'impose même comme une forme
typiquement et exclusivement hildegardienne, d'après l'interrogation menée sur la
Patrologia latina Database. On notera toutefois que certaines pratiques ou croyances
évoquées dans le Cause et cure l'avaient été également dans différents textes dénonçant les
superstitions comme l'Indiculus superstitionum et paganiarum (VIIIe s.), ou par des auteurs
tels Hraban Maur (†856) ou Burchard de Worms (début XIe s.)264 : Hildegarde évoque par
exemple sous le nom d'aerei spiritus les démons que ces deux derniers auteurs qualifiaient
d'aerei demones265.
Enfin, dans les dénominations des signes du zodiaque, si l'influence possible
d'Helpericus — un auteur qui, au début du XIIe siècle, a influencé par exemple Honorius266
ou Guillaume de Conches267 — est tout à fait plausible, il n'en demeure pas moins d'une
part que le Cause et cure a pu puiser sa matière directement chez Honorius268, et d'autre part

History of Magic and Experimental Science during the first XIII centuries of our era, vol. II, New York 1923,
cap. 40, "Saint Hildegard of Bingen", pp. 124-154.
260
Par exemple fol. 12ra Et succus earundem herbarum et ipse herbe... ad magicam artem et cetera
fantasmata valent ; voir à ce sujet F. CARDINI, Le piante magiche, in : L'ambiente vegetale nell'alto Medioevo
(Settimane di studio del Centro italiano di studi sull'alto medioevo), 37, Spoleto 1990, 2, pp. 623-658, p. 644-
648 et p. 655.
261
Voir fol. 74vb-75ra : "In fortissima vi omnipotentis dei ad tutamentum meum te adiuro". Et cum illum, qui
ad dorsum erit, imponit, dicat : "In fortissima vi omnipotentis dei ad tutamentum meum te benedico". Et cum
illum, qui ad dextrum latus erit, imponit, dicat : "In fortissima vi omnipotentis dei ad tutamentum meum te
constituo". Et cum illum, qui ad sinistrum latus erit, infigit, dicat : "In fortissima vi omnipotentis dei ad
tutamentum meum te confirmo". Et hoc cingulo accinctus sit homo omni tempore tam in die quam in nocte, et
diabolica fantasmata eum abhorrebunt ac magica verba eum minus ledent, cum predicta benedictione ex
omni parte corporis sui per ista munitur et circumcingitur.
262
Cf. A. BLAISE, Le vocabulaire latin des principaux thèmes liturgiques, Turnhout 1966, p. 186.
263
Voir à ce sujet A. FRANZ, Die kirchlichen Benediktionen im Mittelalter, Freiburg-im-Breisgau 1909, 2
vols. ; E. WICKERSHEIMER, Bénédiction des remèdes au Moyen Age, in : Annuaire de la société suédoise
d'histoire des sciences, Uppsala 1952, pp. 96-101 ; M.-T. D'ALVERNY, Survivance de la magie antique, in :
Antike und Orient im Mittelalter, ed. P. WILPERT, Berlin 1962, pp. 154-178 (Miscellanea Mediaevalia 1).
264
Comparer par exemple CC, fol. 4ra Quod autem eclipsis lune... tempestatum illarum, et Indiculus
superstitionum et paganiarum, M. G. H., Capitularia regum Francorum, p. 223 De lunae defectione, quod
dicunt Vinceluna ; voir aussi BURCHARDUS WORMACIENSIS, Decretorum libri XX, PL 140, X, 33, col. 837 De
illis qui, quando luna obscuratur, clamores suos et maleficia sua exercuerint.
265
Cf. BURCHARDUS WORMATIENSIS, Decretum, PL 140, X, 45, col. 844 : aerei demones ; HRABANUS
MAURUS, De magicis artibus, PL 110, col. 1095-1110, col. 1101D : per has efficacias quas aerii corpores
natura sortita est, non solum multa futura praedicunt daemones, verum etiam mira multa faciunt.
266
Cf. V. I. J. FLINT ed., Honorius Augustodunensis, Imago mundi, in : Archives d'histoire doctrinale et
littéraire du Moyen Age, 49, 1982, pp. 7-153, p. 13.
267
Cf. GUILLELMUS DE CONCHIS, Dragmaticon philosophiae, III, 7, ed. I. RONCA, Turnhout 1997 (CCCM
152), p. 75 Zodiacus dicitur... si causas nominum illorum signorum quaeris, Helpericus lege.
268
Le terme de zodiacus n'apparaît pas, mais les explications sur les noms des signes sont très proches de
celles qu'on trouve chez Honorius ; comparer par exemple CC, fol. 5ra Et hoc signum capricorni dicitur, qui
etiam sursum ascendere nititur, et HONORIUS AUGUSTODUNENSIS, Imago mundi (ed. Flint), I, 107, p. 85 Est
autem significatio quod sicut capra alta petit ; CC, fol. 5rb Et hii solem ante impellunt multa potestate, ut
taurus, qui fortiter trudit cornibus, et solem ad altitudinem transferunt, et HONORIUS, Imago mundi (ed.
INTRODUCTION

qu'une partie de ce savoir est sans doute d'origine populaire et donc pour nous relativement
insaisissable : certains noms donnés aux planètes tels pupilla, dives, etc.269 sont ainsi restés
inexpliqués jusqu'à présent et on ne peut que les rapporter à un mouvement, croissant
depuis le IXe siècle, consistant à trouver des équivalents chrétiens pour les signes du
zodiaque270.
Des textes et des savoirs nombreux et divers irriguent donc le Cause et cure, un traité
en prise avec différentes œuvres du XIIe siècle, du Commentarium in Genesim de Rupert de
Deutz à l'Elucidarium d'Honorius en passant par la Philosophia mundi et le Dragmaticon
philosophiae de Guillaume de Conches. Mais il y a trace aussi de lectures plus
spécialisées : ainsi en ce qui concerne la pharmacopée, majoritairement végétale, le Cause
et cure peut être mis en relation avec certaines œuvres comme le Macer Floridus, le
Summarium Heinrici271 ou l'Älterer deutscher Macer, herbier composé au début du XIIe
siècle dans la partie moyen-orientale de l'Allemagne272 ; mais on subodore aussi l'influence
de textes plus techniques ou plus neufs, comme certains traités ayant vu le jour dans les
milieux salernitains273 ou les traductions de Constantin l'Africain. C'est donc la question de
l'influence d'une littérature scientifique contemporaine sur le Cause et cure, de ses rapports
avec la littérature salernitaine et avec la "nouvelle science" introduite en Occident par
l'intermédiaire des traductions de l'arabe que je voudrais reprendre — question lancinante et
d'autant plus labile que, faute de citations textuelles, le traité est virtuellement indatable.

b) Rapports avec la littérature salernitaine


Déjà célèbre au Xe pour la compétence de ses praticiens, Salerne a vu naître aux XIe-
e
XII siècles des ouvrages aussi nombreux que variés dans leur vocation : des traités

Flint), I, 99, p. 83 radios suos ut cornua fortius exerit ; CC, fol. 5rb velud cancri incedunt, et HONORIUS,
Imago mundi (ed. Flint), I, 101, p. 83 Significat autem quod sicut cancer retrocedit.
269
CC, fol. 6va.
270
Cf. V. I. J. FLINT, The Rise of Magic in Early Medieval Europe, London 1991, p. 141.
271
Sur les rapports entre l'œuvre de Hildegarde et le Summarium Heinrici, voir R. HILDEBRANDT, Summarium
Heinrici : Das Lehrbuch der Hildegard von Bingen, in : Stand und Aufgaben der deutschen
Dialektlexikographie, ed. E. BREMER, R. HILDEBRANDT, Berlin/New York 1996, pp. 89-110 (Historische
Wortforschung, 4) et L. MOULINIER, Un lexique "trilingue" du XIIe siècle : la Lingua ignota de Hildegarde de
Bingen, in : Lexiques bilingues dans les domaines scientifique et philosophique, Actes du colloque de Paris,
Ecole Pratique des Hautes Etudes, 14 juin 1997, sous presse, et La faune germanique médiévale : une brève
histoire de noms, in : Mornet, E., Morenzoni, F., ed., Milieux naturels, espaces sociaux. Etudes offertes au
Professeur R. Delort, Paris 1997, pp. 193-208. Sur la pharmacopée végétale dans le monde germanique au
Moye Age, voir Keil, G., Phytotherapie im Mittelalter, in : Scientiarum Historia, 20, 1994, p. 7-38.
272
Ce texte a eu une grande diffusion : plus de 100 manuscrits médiévaux nous en sont parvenus et à l'époque
moderne il fut imprimé sans discontinuer jusqu'au XVIIIe siècle ; cf. B. SCHNELL, Übersetzungen in der
Fachliteratur. Zum 'Ällteren Deutschen Macer', in : Übersetzen im Mittelalter. Cambridger Kolloquium 1994,
éd. J. HEINZLE, L. PETER JOHNSON, G. VOLLMANN-PROFE, Erich Schmidt Verlag, p. 185-207, p. 189
(Wolfram-Studien XIV). Pour l'étudier je me suis fondée sur l'unique édition disponible à ce jour du Älterer
Deustcher Macer, celle du codex Breslau, Stadtbibliotek, R 291, compilé vers 1280, où il est conservé aux
fol. 122r-146v avec de nombreux autres textes (le Deutsche salernitanische Arzneibuch traduit peu avant
1250, le "Bartholomeus" composé vers 1190, des extraits de Roger Frugardi, un glossaire, des recettes, etc.) ;
cf. Älterer Deutscher Macer, ed. C. KÜLZ et E. KÜLZ-TROSSE, in : Das Breslauer Arzneibuch, R. 291 der
Stadtbibliothek, Dresden 1908. Mais il s'agit d'un état du texte très abrégé et assez fautif ; voir entre autres à
ce sujet CROSSGROVE, W., Macer, in : Die deutsche Literatur des Mittelalter. Verfasserlexikon, V, 1985, col.
1109-1116, et B. SCHNELL, Übersetzungen in der Fachliteratur. Zum 'Ällteren Deutschen Macer', p. 187
(Wolfram-Studien XIV).
273
Sur l'Ecole de Salerne, voir P. O. KRISTELLER, Studi sulla Scuola Medica Salernitana, Napoli 1986 et
CUNA, A., Per una bibliografia della scuola medica salernitana, Milano 1993.
INTRODUCTION

anatomiques fondés sur la dissection du porc, des antidotaires et recueils de pharmacopée,


des Régimes et Practicae décrivant diverses maladies et leur traitement, toute une série de
commentaires, datant pour la plupart de la deuxième moitié du XIIe siècle, et reflétant sans
doute des cours, etc. L'obstétrique aussi y fut illustrée avec le De mulierum passionibus
ante, in et post partum attribué à une femme, Trotula, dont l'existence fut souvent mise en
doute, traité grâce auquel plusieurs procédés de Soranos d'Ephèse et d'autres auteurs
classiques furent tirés de l'oubli.
Le Cause et cure portant une attention indéniable aux maux du corps féminin274, des
points de rencontre avec l'œuvre mise sous le nom de Trotula au XIes siècle sont pour ainsi
dire attendus (rappelons que la deuxième édition de la Physica, parue à Strasbourg en 1544,
toujours chez Jean Schott mais cette fois due à Georg Kraut, associait Trotula et
Hildegarde275). De fait, comme le De passionibus mulierum, le Cause et cure évoque les
règles des femmes en termes de fleurs276 et différents endroits des deux œuvres peuvent être
rapprochés277 — mais inversement, on peut aussi se demander si le Cause et cure ne prend

274
On pense aussi à une influence possible de Moscion, dont le prieur du Michelsberg de Bamberg possédait
le traité gynécologique fin XIe-début XIIe : cf. A. BECCARIA, I codici di medicina del periodo presalernitano,
Roma 1956, p. 71. Sur la question du corps féminin dans l'œuvre de Hildegarde, voir J. CADDEN, It takes all
kinds : Sexuality and gender differences in Hildegard of Bingen's 'Book of compound medicine', in : Traditio,
40, 1984, pp. 149-174 ; M. PEREIRA, Maternità e sessualità femminile in Ildegarda di Bingen : proposte di
lettura, in : Quaderni storici, 44,1980, pp. 564-579 ; B. W. SCHOLZ, Hildegard von Bingen on the Nature of
Woman, in : The American Benedictine Review, 31, 1980, pp. 361-383 ; W. WILHELMY, Sexualität,
Schwangerschaft und Geburt in den Schriften Hildegards von Bingen, in : Hildegard von Bingen 1098-1179,
ed. H.-J. KOTZUR, Mainz 1998, pp. 333-341.
275
Experimentarius medicinae continens Trotulae curandarum aegritudinum muliebrum ante, in et post
partum librum unicum.... Libros item quatuor Hildegardis de elementorum, fluminum aliquot Germaniae,
metallorum, leguminum, fructuum, herbarum, arborum, arbustorum, piscium, volatilium et animantium terrae
naturis et operationibus, Strasbourg 1544.
276
Comparer CC, fol. 40ra (Rivulus autem menstrui... sic etiam in femina erit) et TROTULA, De passionibus
mulierum, ed. P. BOGGI CAVALLO, Sulle malattie delle donne, Prologus, Palermo 1994, p. 48 : scilicet
menstrua, quae vulgus flores appellat. Nam sicut arbores non producunt sine floribus fructus, sic mulieres
sine propriis floribus, conceptionis officio defraudantur.
277
Voir par exemple CC, fol. 22v : « De calore enim matris in
pinguedinem coagulationis... » : cf. TROTULA, De passionibus
mulierum, cap. XII, p. 78 ; CC, fol. 28va : « Et due domus eius...
» ; cf. TROTULA, De passionibus mulierum, cap. XI, p. 76 : « Quod si
vitio viri impediatur conceptio, fit hoc aut defectu spiritus
sperma impellentis, aut defectu spermaticae humiditatis, aut
defectu caloris » ; CC, fol. 28va : « Sed perfectionem aratri... »
et fol. 38rb « ad exarationem femine velut terre » ; cf. TROTULA, De
passionibus mulierum, prol., p. 46 : « in mulierem tamquam in
agrum semen effunderet » ; CC, fol. 29ra : « Sed et fertilis
natura... » ; cf. TROTULA, De passionibus mulierum, prologus, p.
46 : « naturam masculi calidam et siccam, foemellae vero frigidam
et humidam constituit » ; CC, fol. 29va : « …in eis menstrua
usque ad septuagesimum annum protrahuntur… » ; cf. TROTULA, De
passionibus mulierum, p. 48 : quandoque usque ad sexagesimum, aut
sexagesimumquintum, si est humida. CC, fol. 39rb : « Ut autem
succus... » ; cf. TROTULA, De passionibus mulierum, prol., p.
48 : « Nam sicut arbores non producunt sine floribus fructus, sic
mulieres sine propriis floribus... » ; CC, fol. 39vb : « Nam
femina est nunc velud terra aratro arata » ; cf. TROTULA, De
passionibus mulierum, prol., p. 46 : « in mulierem tamquam in
agrum semen effunderet » ; CC, fol. 40rb : « A quinto decimo
INTRODUCTION

pas parfois le contrepied de sa source supposée, ou si l'auteur ou le scribe n'a pas déformé
ou mal compris. Trotula recommandait ainsi aux femmes ne désirant pas avoir d'enfant de
recourir à la matrice d'une chèvre qui n'avait jamais chevreté278 — recette reprise par la
suite, notamment par Petrus Hispanus279 ; or d'après le Cause et cure, c'est une femme
apparemment stérile, et désirant concevoir, qui devrait recourir à une matrice de vache ou
d'agnelle "non alourdie par quelque fetus"280. Où l'on retrouve les distorsions entre leçon du
Cause et cure et source supposée déjà rencontrées plus haut à propos des rapports entre
notre traité et le Liber subtilitatum.
Mais peut-être la gynécologie de Trotula n'a-t-elle pas fait l'objet d'une connaissance
directe : un compendium comme le Tractatus de egritudinum curatione, réalisé dans la
deuxième moitié du XIIe siècle, en transmettait une bonne partie281, et ce traité a
manifestement irrigué les livres naturalistes qu'on attribue à Hildegarde : Irmgard Müller l'a
comparé avec la Physica282, et de mon côté, j'ai pu établir plusieurs parallèles entre ces deux
traités283. Il en est ressorti que la médecine hildegardienne, et notamment sa pharmacopée
végétale, n'était pas sans parenté avec ce traité284, et on peut sans doute extrapoler ce constat
à la gynécologie présente dans le Cause et cure.
Des parallèles avec d'autres écrits salernitains se laissent repérer — les anonymes
Catholica magistri Salerni, l'œuvre de Gariopontus, ou celle d'Alphanus, archevêque de
Salerne de 1058 à sa mort en 1085 : outre une traduction du Premnon physicon de
Nemesius d'Emèse (De natura hominis) accessible en Europe du Nord dès le début du XIIe

vero... sua implicatur et arescit » ; cf. TROTULA, De passionibus


mulierum, prologus, p. 48 : « Solet praeterea huiusmodi purgatio
mulieribus contingere circa decimumtertium vel quartumdecimum
annum... in mediocriter pinguibus usque ad
quadragesimumquintum » ; CC, fol. 62ra : « Quod autem pueri ...
calculum durescit » ; cf. TROTULA, De passionibus mulierum, cap.
XIX, p. 90.
278
Cf. TROTULA, De passionibus mulierum, cap. XI, p. 76 : Ideo si illarum quaedam ob periculum mortis non
auderet concipere, illa secum carne nuda ferat matricem caprae quae numquam habuit foetum.
279
Cf. PETRUS HISPANUS, Thesaurus pauperum, XLIV, 2, p. 259, lin. 4 : « Item portet secum ad carnem
matricem capre que nondum fetaverit et non concipiet ; vel lapidem qui in ea invenitur. Trotula ». Voir à ce
sujet BOLOGNE, J.-C., La naissance interdite, p. 297.
280
Cf. CC, fol. 70rb : Mulier autem, cuius matrix... postmodum cito iungetur.
281
Cf. M. GREEN, Estraendo Trota dal Trotula : ricerche su testi medievali di medicina salernitana, in :
Rassegna storica salernitana, 24, dicembre 1995, pp. 31-53. Voir aussi L. CHUDET-CHIODONI, Trotula,
médecin énigmatique, in : Milieux naturels, espaces sociaux. Etudes offertes au Professeur R. Delort, Paris
1997, pp. 729-739.
282
I. MÜLLER, Krankheit und Heilmittel im Werk Hildegards von Bingen, in : Hildegard von Bingen 1179-
1979. Festschrift zum 800. Todestag der Heiligen, ed. A. Ph. BRÜCK, Mainz 1979, pp. 311-349, n. 82.
283
Cf. L. MOULINIER, Le manuscrit perdu à Strasbourg, pp. 240-243. On rapprochera aussi le leitmotiv du
Cause et cure sur les rapports entre humeurs et éléments du Tractatus de egritudinum curatione (Quatuor
sunt elementa ex quibus quatuor creantur humores..., Collectio Salernitana, ed. S. DE RENZI, II, pp. 81-335) ;
voir aussi ALPHANUs, Quoniam humanum corpus ex quatuor humoribus constituitur (ed. CAPPARONI, Roma
1928).
284
Notons qu'un certain nombre de plantes n'appartiennent qu'au Cause et cure, et non à la Physica, et vice
versa : seule la Physica mentionne par exemple des plantes et des substances telles ancusa, lanaria,
metridatum ou paulinum, mais amaracus, cephania, nimmolus, filiantropos, rubiam et herbam veprium ou
encore caniculata ne figurent que dans le Cause et cure ; cette dernière espèce a pu être empruntée au
Deutscher Macer (cf. Älterer Deutscher Macer, ed. C. KÜLZ ET E. KÜLZ-TROSSE, Das Breslauer Arzneibuch,
R. 291 der Stadtbibliothek, Dresden 1908, caniculata pilse, p. 172). Pour une étude plus détaillée de la
pharmacopée végétale de Hildegarde, je me permets de renvoyer à L. MOULINIER, Abbesse et agronome :
Hildegarde et la botanique de son temps, in : Hildegard of Bingen : the context of her thought and art, p. 135-
156.
INTRODUCTION

siècle si l'on en juge par l'œuvre de Guillaume de Conches285, Alphanus composa un De


quattuor humoribus corporis humani et un Tractatus de pulsibus encore inédit, largement
inspiré du De pulsibus de Philarète286, et par les thèmes qu'il privilégie, en particulier par
ses développements sur les éléments et les humeurs, le Cause et cure est souvent fort
proche de ces écrits.
Quant à l'exposé systématique, sous forme d'horoscope, du caractère des enfants selon
le jour du moins lunaire où ils ont été conçus, il n'est pas sans évoquer, outre le De opificio
Dei de Lactance287, le traité pseudo-galénique De spermate288 ; ce traité traduit par
Constantin l'Africain au XIe siècle, dont la diffusion dans l'aire germanique au XIIe siècle
est attestée289, était utilisé dans les Questions discutées à l'époque dans les milieux
salernitains, dont Brian Lawn a montré qu'elles étaient probablement à la source de
l'enseignement scientifique et médical à Salerne, et tout se passe de fait comme si le Cause
et cure renvoyait un écho de certaines de ces Questions salernitaines dont l'impact fut grand
en Europe du Nord — en Angleterre, elles influencèrent particulièrement Adélard de Bath
(†1150) et Alexandre Neckam (1157-1217)290.
Que l'on songe par exemple au lien établi ici entre la chute et l'apparition parallèle des
humeurs (et partant des maladies) dans le corps de l'homme et du venin dans celui des
animaux : suite à certaines Questions salernitaines291, Alexandre Neckam en parle en des
termes très semblables292, et, dans l'Allemagne du XIIe siècle, une miniature de l'Hortus
deliciarum de l'abbesse Herrade représentant la création des animaux, fait écho à la leçon
hildegardienne de l'apparition des venins sur terre après la chute : Venenosa et perniciosa
animantia creata sunt innoxia, et per peccatum facta sunt noxia. Nichil enim homini
nocuissent si non peccasset293. Mais il est vrai qu'une telle idée avait déjà trouvé sa
formulation dans la littérature pseudo-clémentine294 ou dans l'Hexaemeron de Basile295.

285
Cf. P. DRONKE, New approaches to the School of Chartres, in : Anuario de estudios medievales, 6, 1969,
pp. 117-140.
286
Cf. E. WICKERSHEIMER, Notes sur les œuvres médicales d'Alphane, archevêque de Salerne, in : Janus, 34,
1930, pp. 273-278.
287
Cf. par exemple LACTANTIUS, De opificio Dei, XII, 10.
288
De spermate, in : Opera Galieni, Venise, 1528, vol. I : voir ainsi les portraits De natura pueri concepti in
horis sanguinis, De natura pueri concepti in horis cole rubee, De natura pueri concepti in horis flegmatis et
De natura pueri concepti in horis colere nigre, fol. XXXIXv.
289
Rappelons ici que le ms. München, Bayerische Staatsbibliothek, Clm 18918, originaire de l'abbaye de
Tegernsee au XIIe siècle, contient, outre un extrait du De compoto de Helpéric et le De mundi celestis
terrestrisque constitutione du Pseudo-Bède, des fragments du De spermate, fol. 68r-71r.
290
Cf. B. LAWN, The Salernitan Questions, London 1963, p. 47.
291
B. LAWN, The Prose Salernitan Questions, London 1979 (Auctores Britannici Aevi 5), par exemple P 35,
p. 220 (Quare secundum phisicam quare Adam positus fuit in paradiso et intus peccavit ? Novisti Deum
creasse Adam temperatum in omnibus qualitatibus...) et C 28, p. 337 (Cur homo modo non generatur ex
elementis ut ante fuit creatus ?...). Comparer aussi CC, fol. 38vb (Cum autem fluxus humiditatis cupiditatis ..)
et The Prose Salernitan Questions, Ba 97, p. 187 : Post Ade peccatum concupiscentie pena defluxit in
rationalia animalia, et ita in mulieres.
292
CC, fol. 12rb Si enim homo in paradyso mansisset... ; cf. A. NECKAM, De naturis rerum, II, 156, p. 250 : si
non peccasset homo, nullum venenum nocivum esset... Ante peccatum enim primae praevaricationis
temperatae complexionis erat Eva, sed Adam temperatissime [...] nulla itaque aegritudo, nulla sanitatis
perturbatio fuisset, si in statu gloriae suae stetisset. Pour d'autres parallèles entre Hildegarde et Neckam,
comparer par exemple LSN,III, 2, col. 1218 BC et De naturis rerum, ed. Th. WRIGHT, I, 78, p. 175 ; LSN, VI,
64, col. 1309C et De naturis rerum, I, 113, p. 193 ; CC, fol. 4rb Ante casum Ade..., et De naturis rerum, I, 15,
p. 54 ; CC, fol. 4rb Sed et firmamentum in velocitate... et De naturis rerum, I, 6, p. 37 Stellae fixae dicuntur,
non quod fixae sunt in firmamento, ut minus instructi opinantur, sed ideo fixae dicuntur, quia earum motus
vix comprehenditur, etc..
293
HERRADIS HOHENBURGENSIS, Hortus deliciarum, ed. R. Green, p. 17. Voir par exemple LSN, VIII,
praefatio, col. 1337A.
294
Cf. par exemple RUFINUS, Clementinae Recognitiones, IV, 9, ed. E. G. GERSDORF, Leipzig 1838.
INTRODUCTION

Certes les plus anciens manuscrits connus à ce jour des Questions salernitaines en
prose datent du début du XIIIe siècle296 mais des manuscrits antérieurs et aujourd'hui
disparus circulaient au XIIe siècle. Brian Lawn rappelle que ces Questions furent
complétées vers 1200, par Urso ou un de ses élèves, mais que les premiers constituants de
ces textes, qui avaient bien évidemment existé avant Urso, ont influencé Adélard de Bath et
les Chartrains, notamment Guillaume de Conches ; c'est ce noyau "primitif" que, vers 1200,
Alexandre Neckam aurait utilisé tant dans son De naturis rerum que plus tard dans son De
laudibus divinae sapientiae.
Certaines Questions salernitaines en vers ont été réunies sous le nom de Questiones
phisicales297, dont on ne connaît plus aujourd'hui que deux textes et dont la matière aurait
inspiré, outre Adélard de Bath, Jean de Salisbury, et plus tard Pietro d'Abano298, et
probablement aussi le Cause et cure : une de ces Questions était de savoir pourquoi le crâne
des femmes était épargné par l'alopécie et pourquoi les hommes en étaient au contraire
souvent affectés299, et, sans prendre la forme d'un questionnaire, le Cause et cure apporte au
problème une réponse mettant en évidence un rapport entre la quantité des cheveux sur un
crâne masculin et celle des poils de sa barbe300. Une des Questiones salernitaines en prose
portait sur le problème inverse, la pilosité faciale féminine, et ce sujet est évoqué également
dans le Cause et cure301.
De fait, c'est des Questions salernitaines en général que Cause et cure renvoie un
reflet. L'une d'elles était relative à la natation : pourquoi les animaux nageaient-ils
naturellement alors que l'homme devait apprendre à le faire ? Les Salernitains attribuaient
la plus grande aisance des animaux à la disposition et à la forme différente de leurs
membres : leurs membres inférieurs creux et courbés, ainsi que leur poitrine placée plus
haut, rendaient plus facile la flottaison302. Le Cause et cure explique pour sa part que les
animaux nagent plus facilement car ils gardent la même position dans l'eau que sur terre :
ils marchent penchés en avant, leurs membres comme poussés par le vent. La nage leur
vient donc naturellement alors que pour l'homme, créé debout, elle doit faire l'objet d'un
apprentissage303. Dans le même ordre d'idées, une question portait sur l'opposition entre
l'animal et le jeune enfant, ce dernier n'ayant pas immédiatement la faculté de se tenir, de
marcher et de s'exprimer, et notre traité aborde également le sujet304.
De même, à propos de la formation de l'embryon dans la matrice, on peut rapprocher
le Cause et cure, au fol. 22rb-va, d'un passage du texte B des Questions salernitaines en
prose : Semine vero in una predictarum partium locato, incipiet virtus digestiva in eo

295
Cf. L. THORNDIKE, A History of Magic and Experimental Science during the first XIII centuries of our era,
vol. II, New York 1923, p. 201.
296
Mss Paris, BnF, lat. 1801 et Vatican, Burghesiani 86 ; cf. B. LAWN, The Prose Salernitan Questions, pp.
ix-xiii.
297
Questiones phisicales, ed. B. LAWN, The Salernitan Questions, An Introduction to the History of Medieval
and Renaissance Problem Literature, Oxford 1963, pp. 156-204.
298
B. LAWN, The Salernitan Questions, p. 47.
299
Cf. B. LAWN, The Salernitan Questions, An Introduction to the History of Medieval and Renaissance
Problem Literature, Oxford 1963, S, 154, p. 166 : Cur muliebre caput incommoda turpia nescit / Calvicie :
cum crebra viros ea damna molestent ?
300
CC, fol. 33vb-34rb ; la question de l'origine de la barbe est abordée fol. 12vb.
301
Cf. B. LAWN ed., The Prose Salernitan Questions, P, 73, p. 233 ; cf. CC, fol. 33rb : Et quia etiam
aliquantum viriles sunt propter viriditatem...
302
Cf. B. LAWN, The Salernitan Questions, Q, 97, p. 174 : Cur doceat brutis natura natare, virisque /
Deneget indoctis ?
303
CC, fol. 42rb.
304
Cf. The Prose Salernitan Questions, B 228, p. 115 ; cf. CC, fol. 42ra: Quod autem infantes mox non
ambulant...
INTRODUCTION

cooperari atque per ebullitionem inspissare. Sed prius ex quadam natura sicca folliculum
inter se continentem conceptum creat ne alique superfluitates illi se commiscentes illum
corrumpant. Hic folliculus cum puero crescit et oritur305, etc. Une des sources possibles
pour cette question est un Commentarium in Aphorismos Hippocratis anonyme du XIIe
siècle, aujourd'hui conservé dans le ms. Oxford, Bodleian Library, Digby 108 (c. 1100), et
on note qu'y est expressément formulée, entre autres, l'analogie avec l'œuf que l'on trouve
dans le Cause et cure : Spermate ergo virili cadente in monetam conceptionis, sperma
muliebre necessario sibi adjungitur... in hac ebullitione statim quidam folliculus subtilis et
tenuis ad modum folliculi ovi procreatur, qui totam massam circumdat306. Enfin, à propos
des stades de la formation de l'embryon pendant le premier mois on peut également
rapprocher le Cause et cure de cette question 24 du texte B : quarta [septimana] in quadam
liquida soliditate velut inter carnem coagulatur307.
Plus haut dans notre traité, lorsqu'il est question du sexe de l'enfant à naître en
fonction de l'amour que se portent ses parents308 on peut aussi voir un lien avec la question
suivante, largement débattue au Moyen Age et notamment à Salerne sous cette forme :
Queritur in qua parte matricis vir procreari debeat, in qua mulier ?309 Mais la réponse du
Cause et cure est résolument originale dans la mesure où elle substitue l'amour mutuel des
géniteurs à la latéralisation de la matrice comme critère déterminant le sexe de l'enfant :
pour ses différents prédécesseurs, c'était un enfant mâle qui verrait le jour si le sperme était
tombé à droite, et une fille s'il était tombé à gauche ; s'il était tombé à droite mais tout de
même un peu sur la gauche, c'est un garçon efféminé qui naîtrait, s'il était tombé à gauche
mais un peu vers la droite, une fille masculine viendrait au monde310.
A la force de la semence comme critère déterminant le sexe de l'enfant, s'ajoute ici, de
manière inédite, la force de l'amour, et l'on a là un bon exemple du syncrétisme qui
caractérise la pensée de Hildegarde. Le Cause et cure combine en effet sur ce sujet la
médecine galénique avec l'enseignement chrétien des Pères de l'Eglise tel Lactance, qui
avait fourni au livre XII de son De opificio Dei une explication du développement de
l'embryon à partir du mélange de la semence masculine et de la substance féminine311. Mais
notre traité s'inspire surtout très fortement du livre XI des Etymologies d'Isidore312 ; et, en
faisant jouer entre eux deux paramètres (semence forte ou faible, et amour réciproque, non
partagé ou inexistant), il aboutit non pas à quatre mais à six cas de figure possibles : une
semence forte détermine certes le sexe mâle de l'enfant, mais selon la qualité de l'amour
305
The Prose Salernitan Questions, B, 24, p. 14.
306
Commentarium in Aphorismos Hippocratis, IV, 1, fol. 46r, cité par B. LAWN, ibidem, p. 14. Comparer
avec CC, fol. 22vb : sed et velut membrana ovi medullam eius circumdant, que postea in ossa erit.
307
The Prose Salernitan Questions, B, 24, p. 14 ; cf. CC, fol. 22vb (atque recta caro recto sanguine
perfunditur [...] et hoc opus in uno mense est, scilicet quo luna crescit et deficit).
308
CC, fol. 13rb : Nunc autem cum vir in effusione fortis seminis sui et in recto amore caritatis,... femina
nascitur amare complexionis. Voir supra, n. 282.
309
B. LAWN, ed., The Prose Salernitan Questions, B, 24, p. 14.
310
Ibidem. Cette théorie a été exposée par de nombreux auteurs : VINDICIANUS, Gynaecia, 25 ; CAELIUS
AURELIANUS, Gynaecia, I, 57 ; PSEUDO-GALENUS, De spermate, fol. 36r-v ; CONSTANTINUS, Pantegni,
Theorica, III, 34 et De coitu, VII. Dans l'Antiquité, la caractérologie la plus remarquable de ce type est due à
Hippocrate (Du Régime, XXVII, 2, 3 ; XXIX, 1). Sur l'originalité du système élaboré dans le Cause et cure,
voir THOMASSET, Cl., De la nature féminine, in : DUBY, G., PERROT, M., dir., Histoire des femmes, t. 2, Le
Moyen Age, dir. KLAPISCH-ZUBER, Chr., Paris 1991, pp. 55-81, p. 71.
311
Cf. LACTANTIUS, De opificio Dei, XII, cap. 2-6 et surtout cap. 8-10, 12, et 13. Voir à ce sujet BÄUMER, Ä.,
Geschichte der Biologie, 2 vols., Frankfurt am Main-Bern-New York-Paris 1991, I, p. 128.
312
Cf. ISIDORUS, Etymologiae, XI, 1, 145-146 : Nasci autem patribus similes aiunt, si paternum semen
validius sit ; matribus, si matris ; hac ratione similes exprimi vultus ; qui autem utriusque parentis figuram
reddunt, aequaliter mixto paterno maternoque semine concipiuntur. [...] Ex paterno autem semine puellas
nasci et ex materno pueros, qui omnis partus constat duplici semine, cuius pars maior cum invaluit ocupat
similitudinem sexus.
INTRODUCTION

que se portent les géniteurs il pourra être virtuosus, non virtuosus et même amarus s'il a été
conçu sans amour ; si la semence est faible, tenue, c'est forcément une fille qui naîtra, mais
là encore, selon la caritas que se portent ou non ses parents, elle pourra être femina
virtuosa, femina ou femina amare complexionis. Cette caractérologie est donc
profondément originale313 et, par l'accent qui y est mis sur l'amour des parents et la virtus
des enfants, on peut aussi y voir un reflet de la personnalité de Hildegarde, abbesse et
noble, et donc soucieuse de la qualité de la descendance chez ses semblables — le thème de
la variété des enfants à naître selon la qualité de la semence de leurs géniteurs occupait déjà
une large place dans le Scivias314. Il n'en demeure pas moins que, dans les passages du
Cause et cure que nous avons cités, de multiples influences se font jour, et que, si des
croyances populaires et un savoir oral y ont sans doute leur place, certaines connaissances
livresques s'y devinent également.
Un paragraphe doté de la rubrique De secundina315(fol. 24va) entre ainsi en résonance
avec la question Queritur quomodo in utero pascitur ? telle qu'elle est résolue dans le texte
B des Questions salernitaines316, de même que le paragraphe sur l'ombilic, les veines et le
trajet du sang dans le corps de la femme, au fol. 42rb-va (Circa umbilicum vero mulieris,
scilicet superius et inferius umbilicum... quibus corpus mulieris nutritur, lac ad ubera
ferunt). Ce dernier passage, avec sa mention du spiritus vitalis, rappelle même plus
fortement encore le Commentarium in Aphorismos Hippocratis anonyme déjà cité : Vene
autem et arterie et nervi ipsius fetus egrediuntur per foramen folliculi supradicti quod
secundinum panniculum vocamus, et arteriis et nervis matricis coniunguntur. Et per venas
ad fetum sanguis descendit et per arterias spiritus vitalis, per nervos motus et sensus. Et
per hoc ligamentum in matrice fetus pendet, et hoc est umbilicus317. Mais c'est sans doute au
De coitu de Constantin que ce vocabulaire a été emprunté par nos deux textes318.
Il y a des rapports évidents entre d'autres endroits encore du Cause et cure et les
Questions salernitaines, et l'influence de cette littérature n'est peut-être pas non plus
étrangère à la description du plaisir sexuel319, ou à l'exposé sur les possibilités sexuelles des
quatre tempéraments (colérique, sanguin, flegmatique et mélancolique) qui occupe une si
grande part dans le Cause et cure320 ; mais on ne sait si l'auteur du Cause et cure a utilisé un
recueil de ces questions ou s'ils avaient des sources communes — et cette hésitation
pourrait presque être érigée au rang de motto dès que l'on est confronté à un texte exposant
des idées analogues à celles de Hildegarde . Si le Cause et cure rappelle le De divisione
naturae de Jean Scot Erigène, est-ce le fruit d'une connaissance directe ou de l'entremise de
la Clavis Physicae d'Honorius, qui se trouvait au Michelsberg de Bamberg, ou encore d'une
313
Voir à ce sujet Cl. THOMASSET, "De la nature féminine", dans DUBY, G., PERROT, M., dir., Histoire des
femmes, t. 2 : Le Moyen Age, dir. Chr. KLAPISCH-ZUBER, Paris, Plon, 1991, p. 55-81, p. 71.
314
Cf. Scivias, I, 4, c. 13, p. 76 : quoniam hoc semen in teneritudine sua inutiliter semicoctum et
semitemperatum teneros homines educit ita quod isti multoties stulti, tepidi et inutiles sunt...
315
Sur ce terme voir aussi Trotula, De passionibus mulierum, cap. XXXVII, « De retentione secundinae », p.
110, ou BARKAI, R., Les infortunes de Dinah, p. 140-141 : "elle [...] se nomme placenta, dans leur langue,
secondina, car elle sort en second, après le foetus".
316
The Prose Salernitan Questions, B, 25, p. 15.
317
Commentarium in Aphorismos Hippocratis, IV, 1, fol. 46v, cité par B. LAWN, The Prose Salernitan
Questions, p. 15.
318
Cf. CONSTANTINUS, De coitu (Constantini Liber de coitu. El tratado de andrologia de Constantino el
Africano, ed. E. MONTERO-CARTELLE, Santiago de Compostela 1983), III, p. 88 : quod cum ceciderit in
locum proprium, plenum vitali spiritu, formatur in hominem.
319
Cf. par exempleThe Prose Salernitan Questions, ed. B. LAWN, B, 16, p. 10-11 : Queritur quare tanta
delectatio in coitu ?
320
Comparer par exemple 32vb Quedam autem femine... et The Prose Salernitan Questions, B 12, p. 7 :
Tamen quaedam mulieres quibusdam viris sunt calidiores. Sicut enim virorum complexio variatur, ita et
mulierum quarum veneree actionis appetitus secundum diversam complexionem et dispositionem variatur.
Voir aussi The Prose Salernitan Questions, B 8, quod tempus huic actioni conveniat, pp. 4-5.
INTRODUCTION

autre source intermédiaire ? Si tel passage renvoie un écho du Viaticum de Constantin321,


peut-on affirmer qu'il y a un lien entre la leçon du Cause et cure à propos des pediculi et ce
qu'en dit Constantin ? On l'a dit, des parallèles textuels avec d'autres œuvres sont pour ainsi
dire introuvables, et on pourrait tout aussi bien, à propos de ces pediculi, se contenter d'y
voir une réminiscence d'Isidore, tel qu'il sera repris à l'époque de Hildegarde dans le De
bestiis et de aliis rebus d'Hugues de Fouilloy...322.
Ces réserves rappelées, prenons pour exemple le traité De elementis composé par
Marius, un auteur du XIIe siècle appelé Salernitanus alors qu'il ne professa manifestement
pas à Salerne (Richard C. Dales le situe vers 1160323 mais Brian Lawn penche plutôt pour le
début du XIIe siècle, et le situe à Montpellier324). Certaines idées sont communes au De
elementis et au Cause et cure, alors que ce qu'on sait de la tradition manuscrite du premier
ne permet pas d'imaginer qu'il ait pu directement influencer le second ; en revanche, les
compilateurs des Questions salernitaines en prose connaissaient le traité de Marius — la
question 24 du texte Ba (Oxford, Bodleian Library, Auct. F. 3. 10 [S. C. 2582], fol. 154r-
161v) par exemple, en est une transcription littérale — et ces textes ont constitué un relais
important pour la diffusion du vocabulaire et des motifs du De elementis.
Ainsi le concept de viriditas, on le sait, est central chez Hildegarde et il apparaît chez
de nombreux autres auteurs théologiques avant elle325; mais ce mot revêt aussi dans le
Cause et cure, relayé par le terme de viredo, une acception plus strictement naturaliste,
physique, comme dans plusieurs Questions salernitaines et en divers endroits du traité de
Marius326 ; à propos de la croissance du monde végétal, on note en outre qu'un passage du
Cause et cure sur la cueillette des herbes selon l'état de la lune327 fait écho à une
préoccupation exprimée par Marius : Asserunt quippe antiqui philosophi virentia cum luna
convenire que habet principium, id est augmentum, et medium328. Mais c'est bien sûr à
propos des éléments, objet du livre de Marius et leitmotiv du Cause et cure329 (Brian Lawn
rapprochait d'ailleurs la leçon du Cause et cure sur le rôle des quatre éléments dans le cœur
de l'homme et une Question salernitaine visiblement inspirée de Chalcidius330), que des
321
Cf. CC, fol. 61rb Et quia plenam medullam... inmoderate ebulliunt et CONSTANTINUS, Viaticum, I, 9 in :
Divisiones Rasis filii Zacharie, Lyon 1510, fol. 5r : Sepe pediculi et lendines nascuntur in capite vel in toto
corpore ex purgationibus quas natura ejiciens cum sudore facit inter cutem et carnes.
322
Cf. ISIDORUS, Etymologiae, XII, 5, 14 Pediculi vermes cuti a pedibus dicti, et HUGO DE FOLIETO, De
bestiis et aliis rebus, III, 54, PL 177, col. 104D Pediculi vermes cutis, a pedibus dicti, unde et pediculosi
dicuntur, quibus pediculi in corpore effervescunt.
323
R. C. DALES ed., Marius : on the Elements, Berkeley-Los Angeles-London 1976, p. 5-7.
324
B. LAWN, The Prose Salernitan Questions, p. xxiii.
325
Voir par exemple l'apparatus fontium dans LDO, I, 1, 2, p. 48 : de très nombreux auteurs sont cités, qui
utilisent le terme de viriditas ; en premier lieu Filastrius et son De diversis haeresibus, qui se trouvait à Saint-
Maximin de Trèves au XIIe siècle, puis Ambroise, Grégoire, Jean Scot Erigène, Pierre Damien, Hugues de
Saint-Victor. On notera que le Cause et cure emploie également viredo (arborum, fol. 13ra) et viror (arboris,
39rb ; sanguinis, 46va ; livoris, 51ra). Sur ce concept dans l'œuvre de Hildegarde, voir G. LAUTENSCHLÄGER,
Viriditas. Ein Begriff und seine Bedeutung, in : Hildegard Prophetin durch die Zeiten. Zum 900. Geburtstag,
ed. E. FORSTER, Freiburg-im-Breisgau 1997, pp. 224-237.
326
MARIUS, De elementis, ed. R. C. DALES, II, p. 157 : Scio quia virentia corpora sunt crescentia ; II, p. 165 :
Nam deus precepit atque virtutem anime viridali contulit speciem sua semper in forma et semine suo posse
reservare ; II, p. 171 : Cur sunt virentia viridi colore plusquam alio colorata et eorum folia multo magis ?
Voir aussi The Prose Salernitan Questions, B 178, p. 97-98, B 278, p. 134, N 39, p. 302-303.
327
CC, fol. 30ra : Nobiles autem et bone herbe si in augmento lune abscinduntur... quam si in detrimento lune
colligantur.
328
MARIUS, De elementis, II, p. 173.
329
La seule phrase elementa, videlicet ignis, aer, terra, aqua in homine sunt se trouve ainsi fol. 1va, 16ra,
18va .
330
Cf. CC, fol. 16rb (anima ignis est, qui totum corpus penetrat et hominem vivificat) et The Prose Salernitan
Questions, V 7, p. 354. Rappelons ici que d'après Peter Dronke, Hildegarde avait déjà profondément absorbé
INTRODUCTION

parallèles sont le plus frappants. On lit ainsi dans le Cause et cure : Ignis enim, qui summus
in firmamento et in elementis est, quinque vires habet, videlicet ardorem, geliditatem,
humorem, aerem, motionem ; quemadmodum homo quinque sensibus consistit. Nam ignis
ardet, sed geliditas ei obstat, ne ardor eius supra modum discurrat. Et aqua humorem ei
subministrat, ut sufflatus ipsius ascendat. De aere autem accenditur, et de motione
impellitur, ut flamma eius luceat331. Et Marius, pour évoquer le mélange et l'opposition des
éléments entre eux, a des termes très proches : Nam si ignis in aqua operatur, et eius
geliditatem ac humiditatem minuit. Si vero in igne aqua operatur, caliditatem que prius
infuerat siccitatemque aminuit. Sicque unum alii repugnant donec illa conveniant332.
Au sujet de la chaleur de la terre en hiver aussi, les deux textes ont apparemment
puisé à des sources comparables333, ou encore à propos du mouvement du firmament334 :
dans ce dernier cas, Marius citait pour sa part Aristote, mais on sait aujourd'hui que le texte
qu'il utilisait n'était pas un écrit authentique (preuve en est sa leçon sur la création ex nihilo,
et la mention de 4 plutôt que 5 éléments335) mais plutôt en fait une version latine de l'œuvre
aujourd'hui perdue d'Ibn Hasday qu'il connaissait comme le De elementis d'Aristote, ou
peut-être aussi une traduction latine, par Gérard de Crémone, du commentaire d'Isaac
Israeli336, à qui Marius est redevable de bon nombre de connaissances aristotéliciennes337.
Avec Isaac se pose toute la question de la médecine arabe nouvellement introduite en
Occident à partir du XIIe siècle et de la connaissance qui en transparaît éventuellement dans
le Cause et cure.
c) Le problème de l'apport de la science arabe
Une des questions sans cesse remises sur le métier à propos de Hildegarde est en
effet : a-t-elle eu accès à la nouvelle science qui arriva en Europe par l'intermédiaire des
Arabes ? Le débat est ancien, mais toujours ouvert : Heinrich Schipperges a affirmé que les
écrits scientifiques ne devaient rien à l'Ecole de Salerne ou à Constantin l'Africain338, tandis
que Peter Dronke a démontré par la confrontation de parallèles textuels frappants que
Hildegarde et le Pantegni partageaient à l'occasion un même vocabulaire339 : la récente

le Commentaire au Timée de Chalcidius lorsqu'elle entreprit de composer le Liber divinorum operum ; cf.
LDO, p. XVII.
331
CC, fol. 8ra. Sur les cinq sens chez Hildegarde, voir par exemple Ch. BURNETT, The superiority of taste,
in : Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, 54, 1991, p. 230-238.
332
MARIUS, De Elementis, II, p. 149.
333
Cf. CC, fol. 3va : Calor etiam solis in hyeme maior est sub terra quam super terram... ; MARIUS, De
elementis, II, p. 139 : Est enim calor ille in terra tantum in hieme ; quod si terra calida esset, et in estate et in
hieme equaliter in ea esset calor ille. [...] Diebus vero hiemis, secedit calor ad interiora telluris utpote suum
contrarium fugiens, frigus videlicet quo terre superficies circumvenitur tunc temporis, et ideo tellus
superficietenus quidem frigida, interius vero semper calida est diebus illis.
334
Comparer CC, fol. 4rb : Sed et firmamentum in velocitate... per totam hyemem sub terra sine die, et
MARIUS, De elementis, I, p. 83 : Hoc quidem ex firmamenti motu procedit, sicut dicit Aristotiles in eo quem de
elementis libro agit. Ait enim his verbis : "Completa creatione firmamenti omniumque que ipsum in se
comprehendit, movit illud creator suus et mobile fuit".
335
R. C. DALES, Marius : on the Elements, p. 21 ; cf. CC, fol. 15va : Plura igitur vel pauciora quam quatuor
esse non possunt.
336
R. C. DALES, Marius : on the Elements, p. 25.
337
Ibidem, p. 5.
338
H. SCHIPPERGES, Einflüsse arabischer Medizin auf die Mikrokosmosliteratur des XII. Jahrhunderts, in :
Antike und Orient im Mittelalter, ed. P. WILPERT, Berlin 1962 (Miscellanea Mediaevalia 1), pp. 129-153. p.
133-134.
339
Seuls ces deux auteurs emploient par exemple le terme de conglobositas, et Hildegarde pourrait avoir
emprunté au Pantegni traduit par Constantin le terme de suffraganeus qu'elle utilise à propos du soleil, dans le
Liber divinorum operum : cf. P. DRONKE, Platonic-Christian Allegories in the Homilies of Hildegard of
Bingen, pp. 383-384, n. 11. J'ajouterai que ce qui est dit de l'utilité de la graisse d'ours contre l'alopécie (CC,
INTRODUCTION

édition du Liber divinorum operum montre d'ailleurs très clairement les passages qui ont pu
s'inspirer du Pantegni, notamment au sujet du cerveau.
Si la question est toujours ouverte, c'est qu'il est vrai que par certains aspects, la
médecine de Hildegarde est en deçà de certaines notions ou nouveautés introduites en
Occident par la science arabe : ainsi sa pharmacopée fait place à des substances
nouvellement connues comme le sucre ou la galanga340, ou dont l'appellation avait subi des
changements depuis l'Antiquité gréco-latine telles le gingembre ou le camphre, mais ne
porte en revanche pas trace de certaines plantes pourtant attestées dans différents traités
d'hygiène ou de philosophie naturelle du XIIe siècle341 ; de même, si le système des qualités
élémentaires (chaud, froid, sec et humide) est à l'œuvre dans le Cause et cure, rien n'est dit
du degré de ces qualités contrairement par exemple au Macer, pourtant connu de notre
auteur, on l'a vu, soit dans sa version latine soit par le biais du Deutscher Macer ; enfin, il
est vrai aussi que par plus d'un aspect, la médecine du Cause et cure s'apparente à la
médecine "présalernitaine" telle qu'elle est transmise par les manuscrits étudiés par
Beccaria ou Wickersheimer, en particulier les calendriers diététiques, ainsi qu'à ce qu'on
appelle "la médecine monastique"342.
La saignée par exemple, qui fait ici l'objet de nombreux développements, était alors
une pratique évacuative anciennement répandue dans les cloîtres : déjà le plan du
monastère de Saint-Gall, vers 820, prévoyait un local spécial à cet effet. Un traité De
minutione sanguinis était attribué à Bède le Vénérable343, et saint Bernard lui-même
évoquera allégoriquement la "saignée spirituelle"344. En Alsace, les Consuetudines
Marbacenses, en leur chapitre XXXV (De minutione sanguinis), transcrivaient
littéralement le chapitre XXI du livre II des Constitutiones de Cluny, transcrites vers 1070
par le moine Uldric, à ce sujet, et d'après Louis Gougaud, l'usage des monastères
d'Allemagne était qu'une minution générale devait avoir lieu aux calendes de chaque
mois345. Enfin le Codex Guta Sintram, somme destinée à répondre aux besoins les plus
divers d'une communauté de chanoinesses, composée vers 1150 et portant manifestement la
trace d'influences clunisiennes, peut-être par le biais de Hirsau346, recommandait pour sa

fol. 64ra, Cum adolescenti homini iam primum crines cadere incipiunt...) pourrait bien avoir une traduction
constantinienne pour source ; cf. Constantini Africani medici De Animalibus, in : De Humana natura, Basel
1541, pp. 329-334, p. 331, De urso.
340
Inconnue de Pline ou d'Isidore, cette espèce apparaît dans l'Occident du XIe siècle avec Macer : cf. De
viribus herbarum, LXX, ed. L. Baudet, Paris 1845, p. 248.
341
C'est ce qui ressort entre autres de la comparaison de la pharmacopée du Cause et cure avec l'œuvre de
Bernard Silvestre ou avec le Codex Guta Sintram élaboré à Marbach vers 1150 ; voir N. PALMER, Plant
Names in the Cosmographia of Bernardus Silvestris, in : Scientiarum Historia, 20, 1994, 1-2, pp. 39-56,
notamment pp. 51-52.
342
Expression utilisée entre autres par G. P. DELLA CAPANNA, La medicina monastica benedittina, Pisa 1969
(Scientia veterum 131, anno XIX), pp. 5-108 ou A. FERRARI-SACCO, G. RABINO, Hildegarda di Bingen,
Sibilla del Reno : Rievocazione di un singolare episodio della medicina conventuale medioevale e suo
confronto con la vicenda di Teresa Neumann, in : Minerva medica, 61, 1970, p. 633-652. Voir aussi D.
JACQUART, Supplément au dictionnaire... de Wickersheimer, Genève 1979, p. 121 : "son œuvre... constitue
une source essentielle pour l'étude de la médecine monastique et populaire". Sur la médecine conservée et
pratiquée dans les monastères, voir par exemple E. PATZELT, Moines-médecins, in : ETudes de civilisation
médiévale IXe-XIIe siècle. Mélanges E.-R. Labande, Poitiers 1974, pp. 577-588, et H. SCHIPPERGES, Die
Benediktiner in der Medizin des frühen Mittelalters, Leipzig 1964.
343
PSEUDO-BEDA, De minutione sanguinis sive de phlebotomia, PL 90, col. 959-962.
344
BERNARDUS CLAREVALLENSIS, Sermo de div., 108, "De spirituali minutione sanguinis", PL 183, col. 734-
735.
345
L. GOUGAUD, La pratique de la phlébotomie dans les cloîtres, in : Revue Mabillon, 2e série, n° 13, janvier
1924, pp. 1-13, p. 4.
346
Le codex Guta-Sintram, Ms. 37 de la Bibliothèque du Grand Séminaire de Strasbourg, ed. Weis, B.,
Lucerne, 1982-83, 2 vols. On rappellera que Hildegarde fut en relations avec Hirsau, surtout avec l'abbé
Manegold : voir sa correspondance (Ep. CXIX-CXXXVI, ed. L. VAN ACKER, pp. 292-309) et H. J. PRETSCH,
INTRODUCTION

part cette pratique dans les mois lunaires favorables (avril, mai et septembre) —
contrairement par exemple aux dispositions d'un synode de 816 conservées dans les Statuts
dits de Murbach et qui défendaient de déterminer à l'avance les temps de l'année où les
moines pourraient recourir à la phlébotomie347.
On saignait la veine médiane du pli du coude348 ou la veine hépatique (médiane du
bras gauche, opposé au foie localisé à droite)349, pratiques décrites également dans le Cause
et cure. Trois techniques pouvaient être utilisées (phlébotomie à partir des veines ou des
artères, pose de ventouses — ou de sangsues comme dans le Codex Guta Sintram — ou
scarification) et toutes les trois sont représentées dans le traité entre les folios 48r et 50v
(minutio, ventosa, scarificatio). La cautérisation, dont il est question ici sous le nom
d'ustio350, relevait en revanche des compétences du chirurgien, mais médecine, chirurgie et
pharmacie ne se séparèrent qu'à partir du XIIIe siècle, et l'on peut admettre, avec Pierre
Bachoffner, qu'il était possible d'acquérir des notions de médecine, de pharmacie, de
chirurgie et même d'art vétérinaire dans des écoles au sein de monastères351.
De même, la balnéothérapie recommandée dans le Cause et cure, par laquelle on
tâchait d'épancher le surplus humoral et de régénérer les humeurs, paraît avoir été assez
courante à l'époque, si l'on en croit les prescriptions du Codex Guta Sintram en la matière,
qui conseillait les bains de vapeur en mars et les proscrivait en juillet : la Règle de saint
Augustin les autorisait aux malades une fois qu'ils avaient vu le médecin, Césaire d'Arles
les considérait comme une hygiène nécessaire, et la Règle de saint Benoît leur faisait une
place, tout en conseillant la modération en ce domaine352. Au sujet de l'équilibre entre
sommeil et veille, aussi, de nombreuses recommandations du Cause et cure sont dictées par
le sens de la discretio bénédictine, et certains passages à ce sujet reprennent presque
textuellement le propre commentaire de Hildegarde à la Règle de saint Benoît353. Enfin, il
n'est pas jusqu'à une médecine "populaire" ou magique, y compris un certain savoir
gynécologique, dont les monastères n'aient pas été les conservatoires, et l'on se souviendra
ici du codex Berne, 803, analysé par Lucille B. Pinto, probablement originaire de Murbach
à la fin du XIe ou au début du XIIe siècle : la matière gynécologique qui y est conservée

L. VAN ACKER, Der Briefwechsel des Benediktiner Klosters St. Peter und Paul in Hirsau mit Hildegard von
Bingen. Ein Interpretationsversuch zu seiner kritischen Edition, in : Hirsau St. Peter und Paul 1091-1991, ed.
K. SCHREINER, Stuttgart 1991, II, pp. 157-172.
347
L. GOUGAUD, La pratique de la phlébotomie dans les cloîtres, p. 3.
348
Cf. CC, fol. 47rb : mediana in dextro....
349
Voir Le Codex Guta Sintram, t. 1, p. 235 : De minutione sanguinis ; cf. P. BACHOFFNER, Les préceptes
d'hygiène enluminés, in : Le Codex Guta Sintram, t. 2, p. 157-164, p. 160.
350
Cf. CC, fol. 49rb Ustio autem, scilicet coctura, omni tempore bona et utilis est, quia si discrete fit,
intercutaneos humores et livores minuit et sanitatem corporibus affert. On rapprochera l'emploi de l'adjectif
intercutaneus du Codex Guta Sintram : Mense aprili sanguinem intercutaneum cum sanguisugis minue (Le
Codex Guta Sintram, t. 2, p. 157). Les deux traités évoquent de la même manière le medo parmi les boissons :
comparer Le Codex Guta Sintram, t. 2, p. 157 et CC, fol. 65rb, 85va.
351
P. BACHOFFNER, Les préceptes d'hygiène enluminés, p. 163. Sur Hildegarde et la chirurgie, voir K.
HEIDECKER, Chirurgisches Instrumentarium, in : Hildegard von Bingen 1098-1179, ed. H.-J. KOTZUR, Mainz
1998, pp. 304-308.
352
Cf. Règle de saint Benoît, cap. 36, in : Règles des moines, ed. J.-P. Lapierre, Paris 1982, p. 101: "On offrira
l'usage des bains aux malades toutes les fois qu'il sera expédient ; mais à ceux qui sont en santé, surtout aux
jeunes gens, on les permettra plus rarement".
353
Comparer par exemple 32rb Si quis autem multum et supra modum dormit, diversas et malas febres inde
facile habebit et Regula s. Benedicti juxta s. Hildegardem explicata, PL 197, col. 1056C : si homo supra
modum dormierit, febres facile incurreret, ou 32rb Qui vero multum et supra modum vigilat, debilitatem
corporis incurrit et Regula s. Benedicti juxta s. Hildegardem explicata, PL 197, col. 1056B : quoniam homo
qui aut supra modum vigilat aut supra modum dormit, debilitatem sensus et corporis incurrit.
INTRODUCTION

pouvait selon elle aider les moines à instruire la population, et en particulier les sages-
femmes des environs354.
Pourtant, le Cause et cure renvoie aussi l'écho de plusieurs écrits constantiniens, dont
la présence dans l'aire germanique est bien attestée au XIIe siècle : sur les 26 livres de
médecine que possédait l'évêque Bruno de Hildesheim en 1161, 12 titres correspondaient à
des traductions constantiniennes355. Le Pantegni, en particulier, œuvre d'Ali ibn al-Abbas
al-Magusi (connu dans l'Occident latin sous le nom d'Haly Abbas) dont la première partie,
Theorica, fut entièrement traduite par Constantin et la seconde, Practica, sans doute
achevée par son élève Johannes Afflacius356, connut une large diffusion : plus de cent
manuscrits en sont recensés à ce jour et certaines parties de ce texte circulèrent de manière
indépendante dès le XIIe siècle, telle celle décrivant les organes génitaux (Theorica, III, 33-
36), le chapitre sur la chirurgie (Practica, IX) et surtout le dernier livre, Practica, X, qui
circula sous le nom d'Antidotaire357. Récemment, un nouvel éclairage a été projeté sur
l'histoire de sa transmission en Allemagne au XIIe siècle grâce à l'étude du manuscrit de
Bamberg, Staatsbibliothek, med. 6 (L. III. 9), et l'on sait en outre à présent que vers 1140, à
Hildesheim, le moine Northungus en connaissait une nouvelle version358, due à Etienne
d'Antioche ; de fait, Peter Dronke estime que Hildegarde elle-même a pu étudier la partie
théorique du Pantegni dans les années 1150359.
Rien de très étonnant donc, que le Cause et cure aussi renvoie l'écho du Pantegni en
plusieurs endroits, à propos du cerveau, du crâne, notamment féminin, de la bile, de
l'influence des vents sur les complexions ou, plus ponctuellement, du traitement de
l'épilepsie : bien que le nom savant de la maladie n'apparaisse pas360, on peut rapprocher la
recommandation de s'abstenir de fromages et de laitages361 des conseils donnés par
Constantin dans le Pantegni362, qui seront repris par exemple par Taddeo Alderotti († 1303)
363
: le vieux fromage, par opposition au fromage frais, froid et humide comme le flegme,

354
Cf. L. B. PINTO, The folk practice of gynecology and obstetrics in the Middle Ages, in : Bulletin of the
history of medicine, 47, 1973, pp. 513-522.
355
K. SUDHOFF, Die medizinischen Schriften, welche Bischof Bruno von Hildesheim 1161 in seiner
Bibliothek besaß, und die Bedeutung des Konstantin von Afrika im 12. Jahrhundert, in : Archiv für Geschichte
der Medizin, 9, 1916, pp. 348-356. À l'appui de ce constat, différents manuscrits aujourd'hui subsistants,
comme le ms. Pal. lat. 1158, conservé à la Bibliothèque Vaticane où j'ai pu l'étudier : copié en Allemagne au
XIIe siècle, il contient le Viaticum d'Ibn Al Gazzar traduit par Constantin aux fol. 2ra-68vb.
356
D'après M. Green, au XIIe siècle, au Mont Cassin, c'est une Practica incomplète c'est-à-dire comprenant
les livres I et II (De probanda medicina), et la première partie de la Cyrurgia, seuls ou accompagnés de
Theorica : cf. M. GREEN, The recreation of Pantegni, Practica, Book VIII, in : Constantine the African and 'Alî
Ibn al-'Abbâs al-Magûsî. The Pantegni and Related Texts, Ch. BURNETT, D. JACQUART, dir., Leyden/New
York/Köln 1994, pp. 121-160, p. 144.
357
D. JACQUART, F. MICHEAU, La médecine arabe et l'Occident médiéval, Paris 19972, pp. 106-107.
358
Cf. M. GREEN, The recreation of Pantegni, Practica, Book VIII, et M. WACK, 'Alî Ibn al-'Abbâs al-Magûsî
and Constantine on Love, and the evolution of the Practica Pantegni, in: Constantine the African and 'Alî Ibn
al-'Abbâs al-Magûsî. The Pantegni and Related Texts, Ch. BURNETT, D. JACQUART, dir., pp. 121-160 et 161-
202.
359
LDO, p. XXXIV.
360
Seuls quelques noms techniques de maladies sont employés dans le Cause et cure : spleneticus 33rb ;
paraliticus 19va, 33va ; hydropicus 33rb ; hydropicam pestem, 10ra, ydropum morbum 79va, vb ; caducum
morbum 79ra, 79va. On pourra y ajouter les noms des fièvres : acuta 32ra, 34ra, 52rb, 53rb, 62vb, 63ra, 63rb,
81vb, 86ra ; cotidiana, cottidiana 34ra, 44ra, 63rb, 63va, 82rb, 86vb ; tertiana 32ra, 34ra, 44rb, 52rb, 53rb,
62vb, 63va, 92rb ; quartana 34ra, 44rb, 62vb, 63va, 82va, 86rb, 92rb.
361
Cf. CC, fol. 79ra Qui a caduco morbo fatigatur..., et fol. 79va: Caseos quoque et ova et cruda olera et
cruda poma et quicquid assum est, interim devitet.
362
Cf. Pantegni, Practica, V, 17, Lyon 1515, fol. 99ra.
363
Cf. TADDEO ALDEROTTI, Consilia, ed. G. M. NARDI, Torino 1937, p. 28.
INTRODUCTION

entrait en effet dans la liste des aliments mélancoliques, secs et froids, depuis l'Antiquité364.
En ce qui concerne les aliments et leurs vertus, plus d'un passage, à vrai dire, évoque la
leçon du Pantegni, comme ce qui est dit du vin au fol. 58ra : Vinum enim sanat et letificat
hominem bono calore et magna virtute sua365.
Le Pantegni n'est pas la seule traduction constantinienne dont on peut relever des
traces : de nombreux passages sur la génération pourraient être redevables au De coitu, à
commencer par ce qui est dit du sperme, appelé semen ou spuma366, et sans parler de
l'accent porté sur la sexualité et ses effets sur les différents types humains ou encore de
l'exposé sur les rapports entre force du sperme et amour des parents qui rappelle à la fois,
comme on l'a vu, le De spermate pseudo-galénique (inséré d'ailleurs dans l'édition du
Pantegni de 1515) et le De coitu.
Le De Melancholia, dont le Liber divinorum operum lui-même porte sans doute
l'empreinte367, par exemple dans l'expression de fumus melancolie368, constitue de toute
évidence un arrière-plan important de ce qui est dit sur le rire ou sur la mélancolie, et on
relèvera le rôle joué par la mélancolie dans le Viaticum (traité d'Ibn al Gazzar traduit par
Constantin et très largement diffusé) comme dans le Cause et cure ; l'importance de la
mélancolie au sein du traité, à la fois comme humeur et comme maladie, fait en effet penser
qu'outre Isidore de Séville369, se fait sentir l'influence du traité d'Ishaq ibn Imran traduit par
Constantin.
En ce qui concerne le Viaticum, on peut aussi montrer des parallèles plus ponctuels,
comme au sujet des règles, dont Constantin dit entre autres : mulieres se exercentes et
nimium moventes non multum habent menstrua ; sed que quiescunt et multum comedunt et
suaviter vivunt multa indigent purgatione menstruorum ex qualitate materie vel ex
grossitudine et viscositate vel de frigiditate et siccitate : sanguis enim ingrossatus claudit
vias necque faciliter exit370. Les principes régissant l'efficacité de certaines recettes,
également, ont parfois un écho dans le Liber de gradibus371, bien que le Cause et cure ne
364
Cf. GALIEN, De locis affectis, ed. KÜHN, Leipzig 1827, t. VIII, pp. 183-184.
365
Cf. CONSTANTINUS, Pantegni, Practica, V, 21, Lyon 1515, fol. 99va : Similiter cibaria et medicamina sunt
animam letificantia, ut borago, et basilicon, crocus, vinum odoriferum, aurum...
366
Cf. par exemple CC, fol. 22rb (Et hec omnia de nimietate superfluitatis quasi tempestatem faciunt...) et
CONSTANTINUS, De coitu, E. MONTERO-CARTELLE ed., III, p. 86 : quid sit semen. Spumosus autem fit humor
permotum, sicut est videre in tempestate maris.
367
Un manuscrit comportant le De melancolia et amore qui eros dicitur, copié avant 1161 se trouvait à
Hildesheim (aujourd'hui Dombibliothek, 748) ; cf. M. WACK,'Alî Ibn al-'Abbâs al-Magûsî and Constantine on
Love, and the evolution of the Practica Pantegni, in : Constantine the African and 'Alî Ibn al-'Abbâs al-
Magûsî. The Pantegni and Related Texts, Ch. BURNETT, D. JACQUART, dir., pp. 161-202, p. 167.
368
Comparer par exemple CC, fol. 13vb (sed et amaritudo eiusdem flecmatis facit fumum quasi fumum
melancolie) et Ishaq ibn Imran Maqala fi l-malihulya (Abhandlung über die Melancholie) und Constantini
Africani libri duo De Melancholia, ed. K. GARBERS, Hamburg 1977, p. 88 : fumus enim cholerae nigrae cum
ad cerebrum saliatf. Plus amples citations dans JACQUART, D., Hildegarde et la physiologie de son temps, p.
131.
369
Cf. ISIDORUS HISPALENSIS, Etymologiae, IV, 5, 5 (Melancholia dicta eo quod sit ex nigri sanguinis faece
admixta abundantia fellis) et plus largement Etymologiae, IV, 5 sur les rapports entre éléments et humeurs et
la naissance des maladies à partir des quatre humeurs du corps ; voir aussi J. PIGEAUD, De la mélancolie et de
quelques autres maladies dans les Etymologies IV d'Isidore de Séville, in : Textes médicaux latins antiques,
G. SABBAH ed., Saint-Etienne 1984, pp. 87-107, et ID., La maladie de l'âme. Etude sur la relation de l'âme et
du corps dans la tradition médico-philosophique antique, Paris 1981.
370
Viaticum Constantini monachi, VI, 9, Lyon 1510, fol. LXXVIIIv ; comparer avec CC, fol. 41ra : Unde
etiam diverso modo in eis hac et illac discurrit... profluere non potest. L'expression purgatio menstruorum
figure au moins à deux reprises, fol. 38vb et 41ra.
371
Voir CC, fol. 64va Calor enim aloe et siccitas mirre cum suavitate farine simile et frigiditate olei
papaveris temperatus hunc dolorem capitis sedat, et fermentum hoc modo factum cerebro pinguedinem
reddit : cf. CONSTANTINUS, De gradibus, Basel 1536, p. 355 Lignum tamen aloes universaliter est calidum et
siccum in secundo gradu, cerebrum confortat et omnia interiora membra.
INTRODUCTION

distingue pas de degré dans les qualités élémentaires (chaud, froid, sec et humide) associées
à chaque aliment ou plante, et qu'il soit même parfois en contradiction avec le De gradibus
à propos de la qualité de telle ou telle substance, en présentant l'aneth comme froid ou la
fève comme chaude, par exemple372 — sans parler de la surprenante formule à propos de la
rue, calor et frigus ruthe (74rb). Enfin, Constantin avait traduit de l'arabe le traité sur la
diététique d'Isaac Israeli, traité particulièrement répandu dont, en plusieurs endroits, le
Cause et cure renvoie apparemment un écho373. Constantin avait également traduit un Liber
urinae et un Liber febrium du même Isaac (première monographie arabe sur le sujet), et ces
traités, avec le De Dietis, furent souvent cités par des auteurs salernitains du XIIe siècle374 ;
mais ce n'est pas tant chez Isaac que dans d'autres sources qu'il faut chercher l'origine des
connaissances sur le pouls et sur l'urine exposées aux fol. 85-88 du Cause et cure.
C'est à vrai dire surtout avec le De urinis du Byzantin Theophile Protospatharios (VIe
ou VIIe s.) que l'on trouve certaines similitudes : avec le traité Du pouls attribué à un certain
Philaret et issu en fait d'un opuscule pseudo-galénique, traduit au même moment et dans le
même milieu375, il faisait partie de l'Articella, anthologie de textes de médecine
hippocratico-galénique vouée à devenir un canon, en vigueur jusqu'à la Renaissance376. Les
textes de l'Articella parvinrent très tôt en Europe du Nord, notamment à Chartres377. Un
auteur du début du XIIe siècle comme Guillaume de Conches, qui y étudia, cite les
médecins grecs et arabes traduits au XIe siècle et il pouvait lire ces traductions à Chartres
même : pour composer son De philosophia mundi (vers 1125), il eut à sa disposition, outre
le Pantegni et l'Isagoge Johannitii, le De urinis de Théophile378 et le De pulsibus de
Philaret (deux textes au demeurant très fréquemment copiés l'un à la suite de l'autre)379,
dont la bibliothèque du chapitre possédait des manuscrits380. De fait, les folios du Cause et
372
La même remarque s'impose si l'on compare certains passages du Cause et cure avec le Macer Floridus,
par exemple à propos du cumin : CC, fol. 76vb frigiditas cimini ; ODO MAGDUNENSIS, Macer Floridus, De
viribus herbarum, ed. L. Baudet, Paris 1845, LXIX, p. 248 : Esse putant medici calidum siccumque cyminum.
373
Voir CC, fol. 8rb, volucres continet... reptilia in spuma sua retinet : cf. ISAAC JUDAEUS, De diaetis
universalibus et particularibus, Basel 1570, p. 155 Animalia tribus modis dividuntur : sunt enim alia
terrestria, alia aerea et alia aquatica ; CC, fol. 22ra Atque divisum caput... aerem habere possit : cf. De
diaetis universalibus et particularibus, p. 210 Ex verbis ergo Aristot. bene potest intelligi, quod cerebrum
calidum sit, et humidum temperate... Denudavit autem superiorem ejus calvariam pinguedine et carne, ut
exterior aer subtilis ad cerebrum posset penetrare ; CC, fol. 65vb Si homo, qui igneos... collirium hoc circa
oculos suos ungat : cf. De diaetis universalibus et particularibus, p. 460 Desiccatus autem, et cum collyrio
mixtus, fit utilis oculorum lumini ; CC, fol. 74vb capreola... mundum animal est : cf. De diaetis universalibus
et particularibus, p. 162 Gal. quoque ait, nulla animalia sylvestria ita sunt sapida et nutribilia, sicut
domestica praeter capreolos, qui licet sunt sylvestres, sunt tamen sapidiores et laudabiliores et nutribiliores ;
CC, fol. 79va Anguillam quoque... squamis carent : cf. De diaetis universalibus et particularibus, p. 152
Unde etiam nutrimenta piscium squamas habentium meliora sunt et laudibiliora squamas non habentibus :
superflua enim ad squamas expellit natura, et ita cibos de ipsis mundificat ; CC, fol. 79va porcinas vero
carnes interim... : cf. De diaetis universalibus et particularibus, p. 173 Porcus caeteris animalibus minus est
calidus et magis humidus... Ideoque ejus caro est grossa, ad digerendum dura, et ad penetrandum venas tarda
.
374
D. JACQUART, F. MICHEAU, La médecine arabe et l'Occident médiéval, Paris 19972, p. 114.
375
D. JACQUART, F. MICHEAU, La médecine arabe et l'Occident médiéval, p. 101.
376
Voir par exemple les éditions de Venise (1483) et Lyon (1525).
377
D. JACQUART, F. MICHEAU, La médecine arabe et l'Occident médiéval, p. 128.
378
Voir aussi son Dragmaticon philosophiae, VI, 12, ed. I. RONCA, Turnhout 1997 (CCCM 152), p. 225 : Si
autem hoc scire desideras, librum Theophili vel Ysaac de urinis lege.
379
Voir par exemple le ms. Vaticano, Vat. lat. 10281 (XIIe s.) : Theophilus y figure aux fols. 20-30,
Philaretus aux fols. 31-32.
380
Cf. Ch. BURNETT, The contents and affiliation of the scientific manuscripts written at or brought to,
Chartres in the time of John of Salisbury, in : The World of John of Salisbury, ed. M. WILKS, Oxford 1984,
pp. 127-160, pp. 128-130 et 139-140 ; voir aussi P. MORPURGO, Filosofia della natura nella scuola
salernitana del secolo XII, Bologna 1990, p. 49 et 161.
INTRODUCTION

cure consacrés à l'urine et au pouls, renvoient eux aussi des réminiscences de l'œuvre de
Théophile et de celle de Philaret381. Le traité attribué à Hildegarde a donc pu se nourrir tant
d'œuvres en deçà de toute influence arabe que des traductions de Constantin l'Africain —
mais là se limite assurément l'apport de la science arabe dans le Cause et cure. Des
ressemblances avec certains passages du De anima d'Avicenne, traduit à Tolède entre 1152
et 1166, ou de son Canon traduit par Gérard de Crémone dans la deuxième moitié du XIIe
siècle, pourraient relever de la coïncidence, et il est certain que le Cause et cure est à peu
près vierge de traductions postconstantiniennes.
d) Le masque des rubriques
La présence d'un terme d'origine arabe comme sifac dans une rubrique ne doit donc
pas nous leurrer, mais ce terme mérite qu'on s'y arrête afin de donner un exemple des
distorsions introduites pas le rubricateur. Les rubriques, on l'a dit, ont été copiées après le
texte, ce qui n'a rien de rare ; mais elles ne sont pas l'œuvre de l'auteur du texte, et elles ont
manifestement été conçues en se référant à d'autres écrits. Il apparaît en fait qu'un grand
nombre d'entre elles s'inspirent, par leur vocabulaire mais même par leur ordre de
succession, des titres des différents chapitres d'autres œuvres médicales, comme ceux du
Viaticum de Constantin382 et même de certains traités chirurgicaux. Heinrich Schipperges
rejetait les rubriques du Cause et cure comme inauthentiques en arguant du fait qu'elles
véhiculaient une terminologie du XIIIe siècle383 ; en réalité certains termes présents dans les
rubriques, comme hyle384, étaient déjà utilisés au XIIe siècle, et le problème qu'elles posent
est avant tout lié à leur caractère d'emprunt. Bon nombre d'entre elles n'appartiennent au
texte d'origine, ni par leur lettre ni par leur esprit, et proviennent d'autres ouvrages. Tout se
passe donc comme si les rubriques voulaient ramener un traité inclassable à une littérature
plus usuelle, d'où l'introduction de tout un vocabulaire qui fausse grandement la lecture et
le sens de l'œuvre, en tentant de faire d'un texte hétérogène et dont la matière a été puisée à
des sources très différentes, y compris les écrits authentiques de Hildegarde, un traité
médical de plus.
Le terme de sifac apparaît en deux endroits du texte, d'abord avec une description du
péritoine385, accompagnée de la rubrique de sifac extensione aut ruptura, puis avec une
recette munie de la rubrique De ruptura sifac386. Cette partie du corps et ses maux ne sont
évidemment pas inconnus au XIIe siècle, mais c'est avec Constantin que le terme arabe de

381
Voir par exemple CC, fol. 85rb, unum ictum aut duos ictus ordinate dederit : cf. PHILARETUS, De pulsibus,
Basel 1533, p. 26 : Percussus qui a bis feriendo, id est bis pulsans, dicrotus vocatur, et caprizanze, hoc inter
se differunt... Dicrotus vero bis quidem una percussione pulsat, sed impari celeritate ; CC, fol. 85vb, ut iam
cadens nix : cf. THEOPHILUS, De urinis, Basel 1533, p. 46 Sunt candidorum enim lotiorum alia crystallea,
alia nivea ; CC, fol. 86rb, cum nubes in celo... : cf. THEOPHILUS, De urinis, p. 72 (Quaecumque autem
contenta ad summam usque urinae superficiem pervernerunt... nubes vocavere, quia circa hasce res
prudentes fuerunt), ou p. 81 : Nunc vero et tertiae quoque contentorum speciei, quae ad supremam lotii
regionem pervenerit, et nubecula vocatur, seu nebula.
382
Ainsi de la succession de coriza, de fluxu sanguinis a naribus (Viaticum, II, cap. XIV et XV, fol. 21v-
22r) ; de singultu, de dissinteria, de colica passione (Viaticum, IV, fol. 44v), ou de effusione spermatis in
somno, de vulneribus testiculorum, de ruptura siphac, de retentione menstruorum au livre VI.
383
Hildegard von Bingen. Heilkunde, ed. H. SCHIPPERGES, Salzburg 1957, p. 41.
384
P. Dronke a critiqué les arguments de H. Schipperges en faisant remarquer notamment que le concept
aristotélicien de hyle (le mot figure dans les rubriques mais c'est materia qu'on trouve dans le texte) était aussi
courant au XIIe siècle qu'au XIIIe siècle : Honorius ou Bernardus Silvestris l'utilisent. Cf. P. DRONKE,
Problemata hildegardiana, in : Mittellateinisches Jahrbuch, 16, 1981, pp. 97-131, p. 113.
385
Cf. CC, fol. 37vb: Quidam autem homines sunt... in viris quam in mulieribus scinditur.
386
CC, fol. 69rb interior cuticula que intestina... : cf. CONSTANTINUS, Viaticum, VI, 8, fol. LXXVIIIr, de
ruptura siphac.
INTRODUCTION

sifac était arrivé en Occident387 ; ce mot figure au XIe siècle dans l'Anatomie de Cophon388,
mais c'est par la Cyrurgia de Ruggero Frugardi, dit Roger de Parme, qu'il fut immortalisé
— un traité chirugical dont le texte fut revu et corrigé vers 1180 par Guy d'Arezzo389, et
dont un chapitre s'intitule De ruptura sifac390. Que les deux rubriques examinées ici aient
été empruntées à la Chirurgia Rogerii, au Viaticum ou à un autre intermédiaire, c'est en tout
cas très artificiellement que le rubricateur rapproche le Cause et cure d'un texte
chirurgical : la recette proposée au fol. 69r a pour principe de fonctionnement un usage
pratique de l'étymologie (la consoude, consolida, répare et consolide les organes blessés) et
ne fait nullement appel à la chirurgie. L'auteur des rubriques a donc apparemment voulu
ramener le texte à des normes correspondant davantage aux attentes des lecteurs d'ouvrages
médicaux, en le dotant de rubriques techniques, quitte à en fausser le sens, et en baptisant le
tout au moyen d'un binome lui-même issu de la triade à l'œuvre dans tout discours
nosographique (cause, signa, cure,étiologie, symptômes, thérapie) ne laissant aucun doute
sur le contenu médical du traité391. Entre les rubriques et le titre qui lui furent donnés,
véritable habillage du texte, c'est à une tentative d'homogénéisation que l'on a affaire —
impression par ailleurs confirmée par la grande fréquence de la formule ut prefatum est tout
au long du traité, qui vise à résoudre le disparate des six sections du volume en l'unité d'un
livre. Le texte est sinon banalisé, du moins ramené au connu par le rubricateur.
L'examen de la théorie humorale dans le Cause et cure révèle un même écart entre
texte et rubriques. Danielle Jacquart a ainsi montré qu'en la matière, le traité pouvait être
redevable tant à Vindicianus et son Epistola ad Pentadium qu'à Isidore (la IIème section du
Cause et cure suit assez fidèlement Isidore, De differentiis et le De rerum natura d'Isidore a
pu fournir aussi le motif des relations entre les 4 vents, les 4 éléments et les 4 humeurs) ou
encore aux écrits de certains Pères de l'Eglise, notamment Lactance392. Mais les différences
par rapport aux sources possibles sont notables : c'est tout d'abord une seule qualité et non
deux qui sont attribuées aux différentes humeurs ; flegma ensuite, désigne non pas une
humeur précise mais un couple d'humeurs, les flegmata, opposées aux deux autres
regroupées sous le terme de livores393 (terme dont un tel usage ne se trouve chez nul autre
auteur : faut-il y voir une déformation de liquor ?) : une phrase comme de superfluitate
aque, scilicet flecmatis, quod est spume394, ou la formule Tunc etiam flecmata et humores in
eo crescunt395, montrent bien en tout cas le flou régnant dans cette terminologie. En outre,
s'il est dit à plusieurs reprises que les humeurs sont dans l'homme comme les éléments dans
387
Voir par exemple la Demonstratio anatomica ex codice salernitano descripta, in : Collectio salernitana, II,
ed. S. DE RENZI, pp. 391-401, p. 396 quendam panniculum in modum telae araneae subtilis, arabice siphac
vocatur secundum Constantinum.
388
Cf. COPHO, Anatomia porci, in : Collectio salernitana, II, ed. S. DE RENZI, pp. 388-390, p. 389 quod autem
subtile est, siphac .
389
Cf. M. MAC VAUGH, Stratégies thérapeutiques : la chirurgie, in : Histoire de la pensée médicale en
Occident, I, Antiquité et Moyen Age, dir. M. D. GRMEK, Paris 1995, pp. 239-255, p. 244-245.
390
Cf. Chirurgia Rogerii, Collectio Salernitana, in : Collectio salernitana, II, ed. S. DE RENZI, Napoli 1853,
p. 482 : siphac est panniculus ille, qui retinet intestina ne cadeant in oscheum, qui saepe relaxatur, vel etiam
rumpitur . Sur ce terme, voir par exemple Flos medicinae scholae Salerni, ed. S. DE RENZI, Napoli 1859, p.
98, vv. 3342-3343, Syphac membrana est qua viscera cuncta teguntur, qua rumpente cadunt et ad inferiora
trahuntur.
391
Voir par exemple l'incipit d'un De febribus sans doute dû à Ferrarius (Faradj ben Salem, fl. 1280) dans le
ms. Florence, Biblioteca Medicea Laurenziana, Plut. 73, ms. 33 (XIIIe s.) : De signis causis et curis
particulariter tractaturi (cité par L. THORNDIKE, P. KIBRE, A Catalogue of Incipits of Mediaeval Scientific
Writings in Latin, col. 390).
392
Cf. D. JACQUART, Hildegarde et la physiologie de son temps, in : Hildegard of Bingen : the context of her
thought and art, p. 124-125.
393
Cf. CC, fol. 18vb-19ra : Qui enim primus humor est... homo ille in periculo est.
394
CC, fol. 63vb.
395
CC, fol. 24va.
INTRODUCTION

le monde, les quatre humeurs du corps humain ne sont jamais nommément présentées
comme étant le sang, le fiel, le flegme et la mélancolie : le fiel n'est pour sa part que
rarement mentionné396, contrairement par exemple à la mélancolie397.
Il n'y aurait ainsi aucune source précise pour expliquer littéralement la théorie relative
aux humeurs dans le Cause et cure, et les rubriques introduites dans le traité sont de ce
point de vue particulièrement trompeuses : avec De flegmatis diversitate (fol. 18va)
notamment, qui prend place entre les rubriques Quod homo constat de elementis et De
humoribus, le lecteur pourrait croire qu'il s'agit d'une seule humeur, le flegme ; en outre,
certains chapeaux orientent le lecteur vers des caractères, et tirent le texte vers une
typologie des tempéraments humoraux telle qu'on la trouve ébauchée au XIIe siècle dans le
Dragmaticon philosophiae de Guillaume de Conches398 et développée plus tard par
exemple dans le Regimen sanitatis salernitanum.
Quatre types masculins (fol. 26rb-28ra) et quatre types féminins (fol. 32vb-33va) sont
présentés à quelques folios de distance, mais séparément, et la critique a salué une
caractérologie unique en son genre dans l'Occident du XIIe siècle399. Or si l'on examine de
près les folios concernés on se rend compte que c'est a posteriori, par l'adjonction de
rubriques, qu'ils ont revêtu l'apparence d'une caractérologie systématique : ces rubriques
mettent en vedette des termes ne figurant pas dans le corps du texte qu'elles surmontent.
Ainsi, colericus ne figure nulle part dans le texte; flegmaticus n'apparaît qu'une seule fois,
mais c'est pour caractériser... le petit pois (pisa, fol. 64vb) ; sanguineus est assez fréquent,
mais il qualifie essentiellement l'urine, la chair, l'embryon, la spuma séminale, la digestion,
ou même la nature de la femme par rapport à celle de l'homme (fol. 29ra). Cet adjectif n'a
au vrai que deux emplois relevant de la théorie des tempéraments : fol. 33vb, sanguineis
maritis et fol. 55rb homines qui sanguinei dicuntur ; quant à l'adjectif melancolicus, contre
toute attente, on n'en relève que deux occurrences400 et en ce qui concerne les tempéraments
féminins, comme le faisait remarquer Heinrich Schipperges401, seul l'adjectif sanguinea
apparaît dans le corps du texte pour désigner le caractère ainsi qualifié dans la rubrique.
L'examen du rapport entre rubriques et texte à propos des différents tempéraments
humoraux est donc lui aussi révélateur des distorsions introduites par le rubricateur et du
nouvel ordre qui s'ensuit quant au sens du texte.
IV. L'originalité du Cause et cure
Ni la notion ni le terme de "complexion" ne sont pourtant inconnus du Cause et
cure, qui en fait plusieurs utilisations apparemment dans le sens technique que lui
conférait Constantin, notamment dans le Pantegni : Omne corpus... ex quatuor

396
fel 35rb, 48ra, 56rb, va, vb ; 59vb ; 78vb.
397
Cf. fol. 13vb, 14rb, 14va, 27ra, 27va, 33va, 33vb, 34rb, 35rb, 35vb, 36ra, 44vb, 46ra, 47rb, 48ra, 55rb,
55va, 55vb, 56ra, 56rb, 56va, 56vb, 60vb, 63va, 64rb, 67rb, 75vb, 76ra, 87rb, 87va, 88ra, rb, 89va, 91va, 92ra.
398
Cf. GUILLELMUS DE CONCHIS, Dragmaticon philosophiae, VI, 13, p. 229 : Colerici namque lungi sunt et
graciles....
399
Cf. entre autres R. KLIBANSKY, E. PANOFSKY, F. SAXL, Saturne et la mélancolie, Paris 1989 pour la
traduction française, p. 180. On notera que dans une lettre à l'abbé Louis de St-Euchaire de Trèves,
Hildegarde, après avoir rappelé que l'homme est constitué de quatre éléments, esquissait une quadripartition
du genre humain (cf. Ep. CCXVI, ed. L. VAN ACKER, II, p. 475 : Mores hominum quattuor modis existunt :
quidam duri, quidam aerii, quidam quasi turbo, quidam ardentes...) ; est-ce là le noyau de la caractérologie
du Cause et cure ?
400
Quod si gutte sanguinis in menstruo tempore ante naturale tempus in istis clauduntur, ita quod non
effluunt, tunc interdum aut melancolice erunt aut dolorem lateris patientur (fol. 33ra), et Sanis et repente
infirmantibus herbis in oriente nascentibus succurrendum est, melancolicis et latere dolentibus herbis in
occidente nascentibus subveniendum est, fol. 92ra.
401
H. SCHIPPERGES, Heilkunde, p. 41.
INTRODUCTION

elementorum ad se invicem conficitur commixtione... Eorum commixtio in unoquoque


corpore vocatur complexio402. On notera toutefois que complexio s'impose plutôt au
XIIIe siècle pour désigner le tempérament ou la complexion en général et que les
premiers traducteurs de l'arabe, tel Constantin lui-même dans le De coitu (III),
utilisaient plutôt commixtio, terme dont on ne trouve qu'une occurrence dans le Cause
et cure, dans l'expression commixtio maris et femine où ce terme désigne l'union
charnelle403, comme chez Hugues de Saint-Victor404. Bien qu'aussi vague que la notion
d'humeur, celle de complexio est donc sous-jacente à certaines pages405.
L'originalité de l'exposé du Cause et cure sur les différents types humains n'en
est pas moins totale : c'est le constat qui s'impose à qui examine de près la typologie
des tempéraments masculins et féminins exposée aux folios 26-28 et 32-33 car, par
l'accent qui y est mis sur l'aspect psycho-sexuel, et par la présentation des types
masculins et féminins dans des cadres séparés406, cette galerie de portraits reste sans
équivalent dans la réflexion du Moyen Age sur le comportement amoureux407.
D'autres endroits du traité traduisent la même tendance à la typologie (on se
reportera pour s'en convaincre aux folios 19-21) mais c'est a posteriori, par
l'adjonction de rubriques408, que les folios 26-28 et 32-33 ont revêtu l'apparence d'une
caractérologie systématique illustrant la doctrine des tempéraments. Le Cause et cure
n'offre donc pas à proprement parler un exposé rigoureux sur les tempéraments
humoraux tel qu'on le trouve par exemple dans le Regimen sanitatis salernitanum409, et
il a pu d'autre part s'inspirer d'autres textes antérieurs ou contemporains comme le De
coitu de Constantin ou certaines des Questions salernitaines. On comparera par
exemple dans cette optique le fol. 32vb (Quedam autem femine... ) et le passage
suivant des Questions salernitaines en prose : Tamen quaedam mulieres quibusdam
viris sunt calidiores. Sicut enim virorum complexio variatur, ita et mulierum quarum
veneree actionis appetitus secundum diversam complexionem et dispositionem
variatur410.
On se souviendra aussi du traitement ironique qu'un clerc de Hereford donnait de
la question sur le coït, dans une interpolation satirique probablement inspirée de
Constantin411 et citant nommément cinq magistri : Est autem notandum quod quidam
402
CONSTANTINUS AFRICANUS, Pantegni, Theorica, IV, 1, fol. 18rb.
403
CC, fol. 42va ; cf. Symphonia, ed. Berschin-Schipperges, p. 192 commixtio viri.
404
Cf. HUGO DE SANCTO VICTORE, De sacramentis christianae fidei, PL 176, VI, 22, col. 277B commistionem
carnis in generatione prolis.
405
Complexio 13va, 13vb, 14ra, 14rb, 14va, 25ra, 60rb, 86ra, 86v. Voir D. JACQUART, De crasis à
complexio : note sur le vocabulaire du tempérament en latin médiéval, in : Textes médicaux latins antiques,
G. SABBAH ed., Saint-Etienne 1984, pp. 71-76.
406
Les femmes sont également traitées à part à propos des âges de la vie et de l'exercice physique.
407
B. W. SCHOLZ, Hildegard von Bingen on the Nature of Woman, in : The American Benedictine Review, 31,
1980, n° 4, pp. 361-383, p. 377.
408
Fol. 26rb De virilibus et colericis ; fol. 27ra De sanguineis ; fol. 27va De melancolicis ; fol. 28ra De
flecmaticis ; fol. 32vb De sanguinea ; fol. 33ra De flegmaticis ; 33rb De colerica ; fol. 33va De melancolia
(sic).
409
Voir Regimen sanitatis salernitanum, ed. S. DE RENZI, Napoli 1859, vv. 1690-1697, p. 48, De sanguineis :
Natura pingues isti sunt atque jocantes,/ Semper rumores cupiunt audire frequentes,/ Hos Venus et Bacchus
delectant, fercula, risus,/ Et facit hos hilares, et dulcia verba loquentes./ Omnibus hi studiis habiles sunt et
magis apti :/ Qualibet ex causa nec hos leviter movet ira./ Largus, amans, hilaris, ridens, rubeique coloris,/
Cantans, carnosus, satis audax atque benignus ; vv. 1710-1715, p. 48-49 De melancholicis : Restat adhuc
tristis cholerae substantiae nigrae,/ Quae reddit pravos, pertristes, pauca loquentes. / Hi vigilant studiis, nec
mens est dedita somno :/ Servant propositum : sibi nil reputant fore tutum./ Invidus et tristis, cupidus,
dextraeque tenacis/ Non expers fraudis, timidus, lutei coloris, etc.
410
The Prose Salernitan Questions, ed. B. LAWN, London 1979, B 12, p. 7.
411
Cf. CONSTANTINUS, De coitu, ed. E. MONTERO-CARTELLE, II, p. 82 : Sed quoniam alii virgam tendunt et
nimis coeuntes semen emittere non valent, et alii sunt qui semen emittunt etiam non volentes.
INTRODUCTION

sunt qui multum appetunt et parum possunt ut colerici. Quidam parum appetunt et
multum possunt, ut magister hugo de mapenofre, quidam qui parum possunt et parum
appetunt ut magister reginaldus de omine, multum appetunt et parum possunt ut
magister philippus rufus cornubiensis, multum appetunt et multum possunt ut magister
iohannes burgensis, et precipue magister villelmus chers, cum cassia fistula.412.
Pour l'expliquer la singularité de la description des différents types humains dans le
Cause et cure, on peut invoquer l'ambivalence de son auteur supposé. Versée dans la
théologie comme dans la médecine, Hildegarde était là encore comparable au fameux
théologien Albert le Grand, chez qui "l'expérience du confesseur vint étayer le savoir
médical"413. Mais il ne connut en revanche ni l'inspiration visionnaire ni surtout la condition
de femme, et l'alliance de ces qualités explique peut-être la sensibilité de Hildegarde, qui
lui valut de traiter en profondeur les questions attenant à la sexualité, "plus sérieusement et
plus largement que ses contemporains"414. D'après Joan Cadden en effet, des auteurs tels
Adélard de Bath ou Guillaume de Conches n'avaient abordé qu'en passant "la signification
physique de certains passages de la Genèse" et les théologiens ne considèraient la sexualité
que "dans ses manifestations peccamineuses", s'intéressant fort peu à l'anatomie ou à la
physiologie ; à l'inverse, un auteur strictement médical comme Trotula ne s'attachait qu'aux
maladies spécifiquement liées à la reproduction, sans s'intéresser à la vie sexuelle et à ses
rapports avec la vie psychique. Sans qu'on puisse s'y arrêter longuement, il faut rappeler
que l'image que donne le Cause et cure de la femme est nettement plus positive que celle
des théologiens ou médecins contemporains : contre ceux qui présentent à l'envi la femme
comme insatiable, le plaisir féminin, comparé à l'action du soleil, est décrit comme moins
ravageur que celui de l'homme, comparé à l'effet du feu ; le cycle menstruel est ramené au
mouvement plus général des fluides sous l'action de la lune, et n'est pas donc pas la honte
exclusive du sexe féminin ; le sang menstruel est longuement évoqué, sans l'aversion ou les
craintes manifestées par les auteurs masculins à son endroit, et une recette à base de ce sang
est même indiquée ; dans la galerie de portraits des différents caractères, seule la stérilité
d'une certaine catégorie d'hommes, les flegmatiques, apparaît sans appel : la femme
mélancolique peut toujours concevoir, à l'âge de cinquante ans, un enfant apparemment
inespéré, si elle choisit le juste conjoint, et on peut lire ici une apologie de la femme
considérée sous l'angle de la fertilité ; la mère de tout le genre humain elle-même, Eve, n'est
pas tant la première pécheresse par qui tout le mal est arrivé que celle dont la faiblesse
constitutive a rendu possible par la suite le rachat du genre humain : si Adam avait péché le
premier, il se serait endurci dans son incorrigibilitas415.
De même, tout ce qui est dit de la vie spirituelle ou psychique de l'homme dans
le Cause et cure est à la fois comparable à la littérature médicale de l'époque et
radicalement original. Ce que les médecins appelaient "accidents" ou "passions" de
l'âme n'est pas ainsi nommé, mais cet aspect de la vie humaine est bien représenté
dans le traité, comme l'indique d'emblée un relevé du vocabulaire416. Cause et cure, on

412
The Prose Salernitan Questions, ed. B. LAWN, B 12, p. 6.
413
D. JACQUART, C. THOMASSET, Sexualité et savoir médical au Moyen Age, Paris 1985, p. 95.
414
J. CADDEN, It takes all kinds : sexuality and gender differences in Hildegard of Bingen's 'Book of
Compound Medicine', in : Traditio, 40, 1984, pp. 149-174, p. 152.
415
Sur la conception de la nature féminine dans le Cause et cure et son originalité, thème qu'il est impossible
de développer ici, je me permets de renvoyer à L. MOULINIER, Le manuscrit perdu à Strasbourg, pp. 197-205.
416
Amentia fol. 19vb, 34rb, 44rb, 48rb, 51va, 56va, 65rb, 65va, 91va ; angustiae 21vb, 31rb, 60rb, 63ra, 63rb,
84va, 85rb ; frenesis : 19rb, 21ra, 27vb, 33rb, 90rb, 91ra, 92 ; freneticus 19rb, 21ra, 27vb, 90rb, 91ra, 92rb ;
furi- 86ra, 22ra, 27vb, 34rb, 56va ; furor 65va, 82ra ; insania 9rb, 27vb, 28ra, 33rb, 33vb, 34va, 56va, 76va,
90vb (insania capitis, quod est frenesis 33rb) ; insanire 19ra, 38vb, 51ra, 56va, 60rb ; insanus 19vb, 21 ra,
24va, 53va, 58rb ; insipientia : 27va, 53va, 84vb, 85ra ; oblivio 56ra ; oppressa mens 47ra, 56rb ; oppressa
anima 60rb, 63rb ; passio (cordis) 36ra, 67rb ; possessio (multi putant a demonum possessum esse 34rb, p.
INTRODUCTION

l'a dit, est un ouvrage composite, une compilation manifestement née en plusieurs
étapes, mais l'arrière-plan médical de ce traité est indiscutable, et on y lit de loin en
loin l'écho de la théorie des six choses non naturelles, expression par laquelle on
désignait les six modalités à partir desquelles le médecin pouvait agir sur le "régime
de santé" : Aer, Cibus et potus, Motus et quies, Somnus et vigilia, Inanitio et repletio,
Accidentia animae417, ou encore, selon les auteurs, le sommeil et la veille, l'exercice et
le repos, la faim et la soif, les aliments et les boissons, la réplétion, les bains et les
émotions. Inspirées des règles d'hygiène édictées par Galien, ces notions devinrent
"canoniques dans le galénisme postérieur sous le nom de sex res non naturales"418, et
furent érigées en système, utilisé notamment par Ali ibn al-Abbas al-Magusi (fin du
Xe siècle)419, auteur du Pantegni traduit par Constantin l'Africain au XIe siècle : le
cinquième livre de la partie théorique du Pantegni, une œuvre avec laquelle le Cause
et cure présente différents parallèles, est bâti autour des "six choses non naturelles".
Or, sans être nullement érigées en schéma, ces catégories ont imprimé leur marque au
traité et le couple somnus et vigilia par exemple, paraît pour sa part avoir trouvé une
traduction dans les lignes ci-dessous : Homo quoque in duas partes divisus est, scilicet
vigiliarum et dormitionis. Sed et corpus hominis duobus modis alitur, ita quod cibo
repletur et quod per sompnum reficitur420. Un autre passage421 a été perçu comme
illustrant le couple motus et quies, et le rubricateur l'a doté du chapeau De exercitio422.
Quant aux deux premières de ces catégories, aer et cibus et potus, elles ne font
pas non plus l'objet d'un exposé théorique systématique, mais elles se lisent en
filigrane dans l'application de la théorie des quatre qualités à l'air et aux aliments, en
différents endroits de notre traité. L'importance de la qualité de l'air est mise en avant à
différentes occasions, au sujet de la conception423 comme à propos des affections des
yeux424, mais c'est surtout à propos du régime alimentaire à suivre selon la nature des

87) ; stultitia : 19va, 44rb, 56ra, 90v, 91ra, 91va, 92rb ; tedium mentis 55vb, 56ra ; tristitia, tristis 7va, 11vb,
14rb, 14va, 19ra, 20ra, 20va, 20vb, 27ra, 31rb, 34vb, 35vb, 36ra, 37ra, 40vb, 44rb, 47ra, 51rb, 55va, 55vb,
56rb, 56va, 57ra, 57rb, 57va, 57vb, 58rb, 60va, 63rb, 76ra, 77vb, 79vb, 89ra, 91ra, 92ra.
417
Voir par exemple Flos medicinae scholae Salerni, ed. S. DE RENZI, Napoli 1859, p. 71, vv. 2439-2470 :
Aer, esca, quies, affectio, gaudia, somnus : hec moderata juvant, inmoderata nocent. Sur le Regimen sanitatis
primitif, composé au XIIe siècle, voir par exemple E. WICKERSHEIMER, Autour du Régime de Salerne, in :
Scalpel, 50, 13 décembre 1952, pp. 3-12.
418
P. GIL SOTRES, Les régimes de santé, in : Histoire de la pensée médicale en Occident, I, Antiquité et
Moyen Age, dir. M. D. GRMEK, Paris 1995, pp. 259-260.
419
Un traité comme le Tacuinum sanitatis d'Ibn Butlân, suit aussi le modèle des sex res non naturales, mais il
est consacré exclusivement à l'hygiène ; composé au XIe siècle, il fut traduit dans la deuxième moitié du
XIIIe siècle à la cour du roi Manfred de Sicile. On trouve dans le Cause et cure et dans le Tacuinum sanitatis
des idées communes sur le nocumentum ou le iuvamentum de différents aliments ou matières, sans qu'il y ait
pour autant un lien direct entre les deux œuvres. Voir Le Taqwim al-Sihha (Tacuini Sanitatis) d'Ibn Butlan :
un traité médical du XIe siècle, ed. H. ELKHADEM, Louvain 1990 et L'art de vivre en santé. Images et recettes
du Moyen Age. Le Tacuinum sanitatis (manuscrit 1041) de la Bibliothèque de l'Université de Liège, ed. C.
OPSOMER, Editions du Perron 1991.
420
CC, fol. 17rb. Voir aussi fol. 32rb : Si quis autem multum et supra modum dormit... Si quis autem
moderate dormit, sanitatem habebit.
421
CC, fol. 32vb : Masculus autem, qui in corpore... in motione et extensione interdum exerceat.
422
De exercitio constitue aussi le chapitre XIX de la Dieta Theodori, imprimé à la suite de la Physica dans
l'édition princeps de 1533, et copié dans différents manuscrits aux Xe-XIe siècles, comme le ms. Montpellier,
Faculté de médecine, 185 : fol. 159v Exercicium omne vel labor... fol. 160 corpus crescere et pinguescere
facit (cité par E. WICKERSHEIMER, Manuscrits latins de médecine du haut Moyen Age dans les bibliothèques
de France, Paris 1966, p. 47).
423
Voir par exemple CC, fol. 36vb : Quidam autem homines, qui in plena luna et temperata aura
concipiuntur, que nec nimis calida nec nimis frigida est.
424
Cf. CC, fol. 34vb : Homo autem, qui griseos oculos... de aere contractos ledunt.
INTRODUCTION

affections que la mention de l'air apparaît425, où l'on retrouve donc l'association d'aer
et de cibus et potus ; cette qualité de l'air conditionne donc les recommandations quant
aux mois pendant lesquels préparer telle ou telle potion, In predictis autem mensibus
hec potio parabitur, quia et sol et aura boni temperamenti tunc sunt426.
Enfin, à propos du rapport entre qualité de l'air et maladies, on verra le long
développement fol. 62vb (Unde etiam... in corpore fuerunt) et quelques passages dans
lesquels l'influence du Pantegni n'est pas à exclure427 ; cette théorie sous-tend
d'ailleurs manifestement aussi les prescriptions de médecine vétérinaire que renferme
le traité, comme au fol. 49rb Nam in humida et in bene temperata aura ovibus vena
inscidenda est, quoniam mali humores in eis tunc crescunt ; in sicca autem aura
inscisio ista vitanda est, quoniam humores in eis tunc minuuntur.
Le couple inanitio et repletio est également à l'œuvre, si l'on considère
qu'egestio428 et digestio surtout429 (qui apparaît bien comme une cuisson430), font l'objet
de nombreux préceptes, par exemple fol. 45vb : Nec cibi, quos comedit, bonam
digestionem nec sanitatem corporis ei interim inferre possunt, velud etiam terra gravis
et dura et arida fit nec bonos fructus affert, si humectatio pluvie ei subtrahitur. Cum
autem venter hominis cibis et potibus repletur, necesse est, ut purgationem digestionis
habeat.431
On peut à cet égard considérer les développements détaillés consacrés à l'activité
sexuelle et à ses effets sur tel ou tel type humain comme partie prenante du souci du
bon équilibre entre repletio et inanitio — l'analogie entre semence et nourriture étant
d'ailleurs posée dès l'ouverture du recueil, à la faveur d'une condamnation de
l'onanisme432. Dans le système des six choses non naturelles, seuls les bains et l'acte
sexuel gardèrent une place variable selon les auteurs433, certains rattachant ces
éléments à l'exercice physique, d'autres au processus d'élimination, et donc au couple
évacuation/réplétion. De fait, les bains comme la sexualité font l'objet de nombreux
développements dans le Cause et cure, et sont clairement reliés à l'idée d'équilibre et
de santé, comme dans le De coitu ou Pantegni Theorica434.
Dernière des six choses non naturelles que nous évoquions plus haut, les
accidentia animae, même s'ils ne figurent pas sous cette appellation, constituent un
pan très important de l'ouvrage, comme quelques exemples devraient nous permettre
de le montrer.
Constantin l'Africain, dans le Pantegni, recommandait de tondre les frénétiques,
les maniaques et les mélancoliques, et on ne peut manquer de penser à ces
425
CC, fol. 65ra : Qui vero quolibet modo in pulmone... et nebulosa aura se observet.
426
CC, fol. 73va.
427
Comparer par exemple CC, fol. 36va (Alii autem... semper habent) et 63ra (Qui vero mobiles humores...
corporibus hominum proiciuntur), avec CONSTANTINUS, Pantegni, Theorica, I, 25, Lyon 1515, fol. 4va : Ergo
necesse est ut complexiones corporis complexionem sequantur aeris. [...] Si turbidus et nebulosus, humores et
spiritus turbantur et ingrossantur.
428
Egestio : fol. 59ra, 77va, 77vb, 86vb, 88ra, 88rb.
429
Digestio : fol. 37va, 43va, 44va, 45vb, 51vb, 52ra, 57vb, 58ra, 58rb, 58vb, 59ra, 60va, 70ra, 70rb, 71vb,
72rb, 74rb, 86vb, 87ra, 87rb, 88ra).
430
Voir par exemple fol. 37rb : Cumque homo cruda poma vel cruda pira seu cruda olera seu alios crudos
cibos sumpserit, qui nec per ignem nec per aliud quodcumque condimentum temperati sunt, in stomacho eius
excoqui facile non possunt, quia prius temperati non sunt.
431
CC, fol. 45vb.
432
CC, fol. 7rb Homo namque, qui in voracitate et in crapula... sepe in semine suo perit.
433
Cf. J. CADDEN, Medieval scientific and medical views of sexuality. Questions of propriety, in : Medievalia
et Humanistica, 14, 1986, pp. 157-171.
434
Cf. CONSTANTINUS, De coitu, VIII, ed. E. MONTERO-CARTELLE, p. 112 : Antiqui dixerunt in libris suis :
res que conservant sanitatem sunt exercicium, balneum, cibus, potus ; sompnus et coitus. Voir aussi Pantegni,
Theorica, in Opera Isaac, Lyon 1515, V, 1 (fol. 18rb) et V, 107 (fol. 25r).
INTRODUCTION

prescriptions face à ces lignes concernant un malade frappé d'amentia fol. 64rb : Si
alicui cerebrum infrigidatum est, ita quod inde amens efficitur, accipe bachas lauri et
eas in pulverem redige et tunc accipe farinam simile et pulverem istum bacharum ei
commisce et sic cum aqua cnith et crinibus capitis illius abrasis deich istum super
totum caput illius pone et desuper cum pilleo de viltro facto constringe, quatinus caput
eius interius incalescat, et ut ita obdormiat ; et calorem cerebro confert. Sed cum
deich iste exsiccatur, iterum alium eodem modo para et capiti illius superpone, et sic
sepe fac, et ille sensus suos recipiet435. Ne peut-on pas par ailleurs rapprocher ce qui
est dit ici des bienfaits de l'activité sexuelle sur le mélancolique (Jean-Marie Fritz
parle à cette occasion d'érothérapie436) des conceptions médicales alors en vigueur à ce
sujet, notamment dans le De Melancholia de Constantin437, traduction du traité d'Ishaq
ibn 'Imran ?
Les auteurs arabes jouèrent là aussi un rôle déterminant, par leurs longs
développements à la fois sur la mélancolie-humeur et la mélancolie-maladie. De fait,
un autre indice d'un rapport possible entre Cause et cure et De Melancholia est fourni
par le développement consacré aux hommes illustres sujets à la mélancolie mais que
Dieu a remplis de sa grâce438. C'est Guillaume d'Auvergne, au XIIIe siècle, qui
développera avec le plus de force le paradoxe de la folie comme état de parfaite
innocence, mais déjà le De Melancholia affirmait, en s'appuyant sur l'autorité de
Galien, que certaines personnes, du désir excessif de voir Dieu, sombrent dans la
mélancolie : celle-ci ne peut donc être qu'une grâce inestimable accordée par Dieu à
ceux qui le révèrent, et nullement un mal439. La grâce apparaît plus forte que les
irrégularités du tempérament et les notions centrales de liberté et de péché ne seraient
donc pas incompatibles avec la théorie des tempéraments humoraux.
Tristitia (et ses dérivés) et melancolia sont en tout cas les deux termes les plus
fréquemment utilisés dans tout le Cause et cure, l'acedia (ou tristitia) étant à l'âme ce
que la mélancolie est au corps : comme l'écrivait Rufus d'Ephèse, un des auteurs ayant
inspiré le De melancholia traduit par Constantin, "c'est une maladie qui atteint le corps
et dont les symptômes et les méfaits apparaissent dans l'âme"440.
La chute a touché autant le corps que l'esprit, et le Cause et cure énumère à loisir
les répercussions de cet événement : l'homme a sombré dans le péché, la lumière a été
chassée par les ténèbres, l'unité humorale a été remplacée par une pluralité d'humeurs
(et la faute d'Adam coïncide avec l'apparition de la mélancolie dans le corps)441, la

435
Cf. Pantegni, Practica, Lyon 1515, V, 7,fol. 98ra ; V, 20, fol. 99va ; et V, 22, fol. 99vb. Ce procédé sera
également exposé dans le Regimen sanitatis, v. 3134 (ed. S. DE RENZI, p. 92) et dans le Thesaurus pauperum
de PETRUS HISPANUS, V, 23, in : Obras medicas de Pedro Hispano, ed. M. H. DA ROCHA PEREIRA, Coimbra
1973. Sur l'amentia dans le CC, voir par exemple LAHARIE, M., La folie au Moyen Age, p. 33.
436
J.-M. FRITZ, Le discours du fou au Moyen Age, Paris 1992, p. 142.
437
CC, fol. 27va : Et cum hanc libidinem in coniunctione mulierum exercent, insaniam capitis non patiuntur ;
cf. Ishaq ibn Imran Maqala fi l-malihulya (Abhandlung über die Melancholie) und Constantini Africani libri
duo De Melancholia, ed. K. GARBERS, Hamburg 1977, p. 185 et De coitu, ed. E. MONTERO CARTELLE, X, pp.
126-128 : prodest melancolicis et amentes revocat ad noticiam.
438
CC, fol. 19ra : nisi tantum in illis hominibus sit, quos gratia dei... interdum in tristitia, interdum in letitia.
On songe pour ce passage à l'influence des Problemata d'Aristote, et notamment du Problème XXX, traduit
une première fois en latin avant 1210 par David de Dinant (sur les rapports entre mélancolie et génie, voir
notamment R. KLIBANSKY, E. PANOFSKY, F. SAXL, Saturne et la mélancolie, Paris 1989 pour la traduction
française, p. 52-75). Au Moyen Age, tout en ignorant le Phèdre, on connaissait la théorie platonicienne de
l'inspiration poétique comme mania ou folie : Isidore faisait ainsi dériver carmen de carere mente
(Etymologiae, I, 39, 4) ; cf. J.-M. FRITZ, Le discours du fou au Moyen Age, p. 367.
439
Cf. CONSTANTINUS, De Melancholia, ed. GARBERS, p. 103.
440
Cité par D. JACQUART, F. MICHEAU, La médecine arabe et l'Occident médiéval, Paris 19972, p. 110.
441
Voir W. VON SIEBENTHAL, Krankheit als Folge der Sünde, Hannover 1930.
INTRODUCTION

nature du plaisir sexuel a changé442, la voix humaine elle-même, qui était la "voix des
joies supérieures", s'est transformée en rires et en ricanements, etc. ; jusqu'aux
animaux ont été affectés dans leur organisation interne, comme il est dit dans la
Physica — suite à Basile, et comme dans les Questions salernitaines ou chez
Alexandre Neckam — à propos de l'ours443 et des reptiles444, qui avaient en eux avant
la chute non pas du venin mais un suc délicieux.
La chute a précipité en l'homme la mélancolie, qui est en définitive l'humeur de
la tristesse et du rire445, et d'après le Cause et cure, la rate est l'organe qui gouverne
l'un et l'autre, comme l'exposait Constantin dans De melancholia446, et comme le
rappelle au XIIe siècle Hugues de Fouilloy dans son De medicina animae (1125-
1132) : Ut enim legisse me recolo, testantur physici in splene generari risum. Ex hac
igitur vicinitate satis congruum esse reor ut melancholici quandoque rideant,
quandoque fleant447.
Ainsi, tout en montrant dans la bile noire, suite à une longue tradition médicale,
la cause de la mélancolie, différents passages448 renvoient aussi, en définitive, à une
autre tradition, celle, déjà ancienne en Occident et représentée entre autres par
Origène, du "diable mélancolique"449. Et sur ce sujet, le traité se situe à égale distance
entre discours théologique et discours médical : les concepts utilisés ne sont pas que
médicaux, et, outre les notions de furor, frenesis, mania, melancholia, lethargia, que
le discours médical sur la folie privilégiait à l'époque, le Cause et cure fait également
une place à l'insania et à ses dérivés, ainsi qu'à la notion biblique de stultitia450 (un

442
Cf. CC, fol. 57va : Nam sicut in praevaricatione Ade sancta et casta natura prolem gignendi in alium
modum delectationis carnis mutata est, ita etiam et uox superiorum gaudiorum, quam idem Adam habebat, in
contrarium modum risus et cachinnorum versa est.
443
LSN, VII, 4, col. 1316C : Et postquam homo pomum comedit... sanguis ejus in naturam hominis ut nunc
est versus est atque omnia cetera animalia in natura sua versa sunt.
444
Cf. LSN, VIII, praefatio, col. 1337C : Deus ab initio omnem creaturam bonam creavit. Sed postquam
diabolus hominem per serpentem decepit, ...creaturae... ad ultionem cum homine in deterius mutatae sunt.
445
CC, fol. 57va-vb : Cum enim scientia animae hominis nihil tristitiae et nihil adversi et nihil mali in homine
sentit, tunc cor ejusdem hominis ad laetitiam se aperit, ut flores ad calorem solis se aperiunt, et mox iecur
eamdem laetitiam recipit ac eam in se retinet, ut stomachus cibum in se continet. Et cum sic homo aut de
bonis aut de malis, quae sibi placent, laetatur, tunc praedictus ventus interdum ex medulla exiens femur illius
primum tangit et ita splen occupat atque venas ejusdem splenis implet et se ad cor extendit et iecur replet ita
quod hominem ridere facit atque vocem ejus similem voci pecorum in cachinnis educit. Homo autem ille, qui
cogitationibus suis velut ventus hac et illac facile laetatur et facile ridet. Sed et quemadmodum tristitia et ira
hominem debilitat et aridum facit, sic etiam immensus risus splen vulnerat et stomachum fatigat et in motione
sua humores injuste discurrere facit.
446
CONSTANTIN, De melancholia, ed. GARBERS, p. 128. Sur le rire dans le Cause et cure, voir L. MOULINIER,
Quand le malin fait de l'esprit : le rire au Moyen Age vu depuis l'hagiographie, in : Annales. Histoire,
sciences sociales, 52, 1997, pp. 457-475.
447
HUGO DE FOLIETO, De medicina animae, PL 176, col. 1190C.
448
Par exemple fol. 14va (Hec autem melancolia naturalis et omni homini de prima suggestione dyaboli...) et
55rb : Ita et dyabolus facit, cum quasi in nebuloso turbine se ostendit... Voir à ce sujet AVICENNA, Liber
canonis in medicina, lib. III, fen 1, tract. 4, cap. 18, Venezia 1562, t. I, fol. 204v : et quibusdam medicorum
visum est quod melancholia contingat a daemonio.
449
Cf. J.-M. FRITZ, Le discours du fou au Moyen Age, p. 207.
450
Voir par exemple sur le même sujet, mais dans une perspective non strictement médicale, GUILLELMUS DE
SANCTO THEODORICO, De natura corporis et anime, II, 93, ed. M. LEMOINE, Paris 1988, p. 79 : misera est
contubernio stultitiae, beata complexu sapientiae.
INTRODUCTION

paragraphe intitulé De stultis par le rubricateur figure entre De frenesi et De


amentia451).
Dans le leitmotiv de la chute d'Adam qui a entraîné le déséquilibre des humeurs
et les maladies, la théorie humorale est donc encadrée par un discours théologique qui
inscrit la mélancolie dans l'histoire biblique. Ainsi s'expliquent peut-être, en définitive,
les flottements apparents du vocabulaire : ils pourraient être dus somme toute à la
contrainte du souci théologique, et la manière dont Hildegarde parvient à tout
spiritualiser apparaît une des clés de sa profonde originalité.
Par la stylisation et la reformulation systématique d'idées éventuellement puisées
chez d'autres auteurs, Hildegarde conquiert son indépendance par rapport au savoir
humain tout en l'intégrant dans sa vision du monde, du corps et de l'âme ; par la
spiritualisation elle arrive à concilier discours théologique et savoir médical, et à lier
ainsi accidents de l'âme et vie du corps. Le Cause et cure est donc résolument original
pour son temps, et il se distingue à la fois du De natura corporis et animae de
Guillaume de Saint-Thierry (vers 1130), ou du De medicina animae de Hugues de
Fouilloy (vers 1125/1132), deux œuvres elles aussi à la pliure de l'âme et du corps,
avec lesquelles Cause et cure offre un certain nombre de parallèles sans pour autant
recourir à la compilation avouée comme la première ou à l'allégorie comme la
seconde452.
L'usage atypique fait par endroits d'une certaine terminologie médicale pourrait donc
être dû au souci théologique, comme on peut l'illustrer aussi par un rapide examen des
explications apportées par le Cause et cure sur la sexualité. De fait, quoi de plus
représentatif de la pensée de Hildegarde, de plus hildegardien que mêler le discours sur Dieu
et celui sur le corps, le registre de la Création et celui de la procréation ? Ce qui prime est le
souci de montrer comment la chute a perverti jusqu'au mode de reproduction de l'homme et
de la femme453, et dans l'optique de l'histoire du salut, le rôle respectif de la semence
féminine ou masculine s'efface devant le critère de la force de l'amour, seul agréable à Dieu.
Voilà probablement pourquoi, à propos par exemple de la semence féminine, la leçon du
Cause et cure n'a rien d'arrêté454.
L'appréciation du rôle de la femme au cours de la conception fit l'objet au Moyen Age
d'un débat durable455. Dans le Scivias, un passage fondé sur une analogie entre sperme et
fromage456 affirme que "les êtres humains, hommes et femmes, ont dans leur corps une
451
Cf. CC, fol. 19va : In quo autem siccum transcendit spumam et spuma humidum et tepidum, hic in stultitia
interdum est iracundus ac interdum in stultitia letus. Et debilis non est et aliquantum robustus et diu vivere
potest, si voluntas dei est.
452
Sur le recours à la médecine comme allégorie chez Hugues de Fouilloy, voir H. SCHIPPERGES,
"Seelenheilkunde" bei Hugo de Folieto, in : Sudhoffs Archiv für Geschichte der Medizin und der
Naturwissenschaften, 44, 1960, pp. 82-84.
453
Cf. par exemple fol. 12rb : Nam puritas sanguinis eius in alium modum versa est, ita quod pro puritate
spumam seminis eicit.
454
H. Schipperges nous semble simplifier ce problème lorsqu'il écrit que "Hildegarde ne connaît aucune
semence féminine" ; cf. II giardino della salute. La medicina nel medioevo (Der Garten der
Gesundheit : Medizin im Mittelalter, München/Zurich 1985), Milano 1988 pour la traduction italienne,
p. 43.
455
Voir à ce sujet C. THOMASSET, Médecine et sexualité : force et faiblesse de l'explication scientifique
médiévale, in : Le Moyen Age et la science. Approche de quelques disciplines et personnalités
scientifiques médiévales, dir. B. RIBEMONT, Paris 1991, pp. 173-187, p. 178.
456
On trouve chez Aristote (De generatione animalium, II, 4) l'idée que le sperme agit comme la présure
sur le lait et fait cailler la matière femelle, mais ce traité n'avait pas encore été traduit en latin à l'époque
où Hildegarde écrivait. P. DRONKE (Problemata Hildegardiana, p. 116) signale qu'on trouve aussi cette
analogie chez les Basques et dans les superstitions du Nord de l'Europe. Ph. CASPAR (Penser l'embryon
INTRODUCTION

semence humaine d'où est issue toute l'espèce humaine"457, et Hildegarde paraît donc se
rallier à la théorie de la double semence, selon laquelle la conception ne peut avoir lieu que
par la mixtion des deux semences, féminine et masculine. Or au chapitre De conceptu du
Cause et cure, la formation de l'embryon est expliquée "par le mélange in utero de la
semence (semen) masculine et de l'écume (spuma) féminine, substances issues du
bouillonnement des humeurs que provoque, chez l'homme et chez la femme, le désir
charnel"458. La femme n'aurait donc pas de semen mais seulement une spuma ténue459,
qu'elle libère dans le plaisir : l'emploi du terme de semen, défini comme "une écume émise
par le sang de l'homme lorsqu'il bouillonne de désir"460 semble réservé à l'homme, qui
"produit de la semence comme le soleil produit de la lumière"461, et on retrouve
apparemment les idées d'Aristote, qui refusait l'idée d'une semence féminine.
La semence masculine est elle-même une écume, spuma462; or à la femme également
est prêtée une spuma seminis — "plus rarement émise et en moindre quantité que celle de
l'homme" (spuma viri)463— et la femme est même associée à l'emploi du mot semen,
lorsqu'il est dit que "les hommes fertiles, s'ils s'abstiennent du commerce des femmes, en
sont un peu affaiblis, mais moins que les femmes, car ils émettent plus de semence que les
femmes (plus seminis quam mulieres effundunt)"464. On rejoint donc ici au contraire Galien
qui, tout en reconnaissant un rôle à la semence féminine dans la génération, considérait que
le sperme féminin n'approchait pas en qualité celui du mâle465. Mais l'explication de ce
phénomène est somme toute d'inspiration plus théologique que médicale : si l'émission
séminale de la femme est moins blanche et plus ténue que celle de l'homme, elle aussi
produite par l'agitation du sang, c'est que la femme a été tirée de la chair de l'homme, alors
que ce dernier cumule les forces de la chair et de la terre, sa lointaine origine466, comme il
est dit également abondamment dans le Liber divinorum operum. En d'autres termes, la
tenuis et parva spuma attribuée à la femme ne signifie ni son infériorité ni sa passivité dans
la procréation, mais rappelle qu'elle fut comme un deuxième acte dans la création de l'être
humain, et que les forces originelles d'Adam subirent une altération, une déperdition en
celle qui en fut tirée.

d'Hippocrate à nos jours, Editions Universitaires 1991, p. 23) la repère pour sa part chez Thomas
d'Aquin et chez Dante Alighieri. Hildegarde a pu tirer cette image de Job, X, 10 ( Nonne sicut lac
mulsisti me, et sicut caseum me coagulasti ?) ; elle y fait une place dans son Explanatio evangeliorum
(Analecta sacra, p. 251).
457
Scivias, I, 4, c. 13, p. 75 : qui sunt in mundo homines, tam viri quam mulieres, in corporibus suis
humanum semen habentes, de quo genus diversorum populorum procreatur.
458
D. LE BLEVEC, Le corps et ses fonctions, vus par les moines (XIIe siècle), in : Razo , 4, Le corps
souffrant : maladies et médications, 1984, pp. 9-24, p. 17.
459
CC, fol. 22va.
460
CC, fol. 12va : Nam sanguis hominis in ardore et calore libidinis fervens spumam de se eicit, quod
nos semen dicimus.
461
CC, fol. 22ra.
462
La semence d'Adam, puis de ses descendants, est devenue venenosa spuma depuis la chute (CC, fol.
22rb) ; la spuma seminis de l'homme qui éjacule est mentionnée à plusieurs reprises, et la semence de
l'homme flegmatique est qualifiée de tenue et incoctum velut spuma, fol. 28va.
463
CC, fol. 28vb : spuma seminis ab ea rarius quam a viro ejicitur et modica et tantae exiguitatis ad
spumam viri ut frustum panis ad integritatem ejus.
464
CC, fol. 29ra.
465
Cf. D. JACQUART, C. THOMASSET, Sexualité et savoir médical au Moyen Age, Paris 1985, p. 86.
466
CC, fol. 22va : de duobus modis terrae et carnis non est, ut vir, sed tantum de carne viri sumpta est.
INTRODUCTION

Si la question de l'existence d'une semence féminine n'a ici rien de tranché467, c'est
donc peut-être que l'important est ailleurs et que dans ce domaine comme à propos des
humeurs, à partir de notions communes à tous les auteurs médicaux de l'époque468, le Cause
et cure procède à une spiritualisation totalisante qui le distingue radicalement d'autres
œuvres antérieures ou contemporaines.

V. Principes de la présente édition


L'editio princeps du Cause et cure fut procurée par Paul Kaiser en 1903469, d'après le
ms. Ny kgl. saml. 90b Fol. de la Bibliothèque Royale de Copenhague, entièrement affecté à
ce traité. Cette œuvre avait été tirée de l'oubli par Karl Jessen470 et par la suite, le cardinal
Pitra en avait édité des extraits471. En 1902, Paul Kaiser en publia des morceaux choisis
traduits472 et l'année suivante il édita le manuscrit in extenso. Mais son édition était fautive
en plusieurs endroits, ce qu'Elias Steinmeyer473, Paul von Winterfeld474 ou Max Manitius475
avaient relevé dès sa parution. Récemment enfin, Peter Dronke a publié à son tour quelques
extraits du Cause et cure476, et ce traité a fait l'objet de différentes traductions toutes basées
sur l'édition de Paul Kaiser477.
La présente édition introduit des modifications de divers ordres par rapport à celle de
Kaiser. J'ai d'abord considéré les rubriques précédant chaque paragraphe comme des ajouts
faussant parfois le sens du texte et y introduisant un vocabulaire qui n'est pas le sien, et je
les ai séparées du texte. La lecture en continu du texte rendue ainsi possible aboutit à un
tout autre sens général, et l'enchaînement entre les différents paragraphes, qui était masqué
par la présence de ces rubriques parfois sans rapport avec le contenu du paragraphe apparaît
désormais. Ces rubriques figurent néanmoins dans la présente édition, mais à part,
rassemblées en une liste de capitula comme dans le manuscrit lui-même, où une main du
XVe siècle a récapitulé toutes ces rubriques fol. 92v-93r : dans la marge gauche de la
présente édition, des numéros signalent la présence d'une de ces rubriques dans le
manuscrit.
Paul Kaiser avait fait imprimer en italiques les termes germaniques qui constellent le
texte : ils sont ici reproduits dans le même style que les mots latins, puisque le manuscrit ne
fait aucune différence entre le latin et l'allemand, et regroupés à la fin de cette édition en un
467
Voir aussi Cl. THOMASSET, "De la nature féminine", dans DUBY, G., PERROT, M., dir., Histoire des
femmes, t. 2 : Le Moyen Age, dir. Chr. KLAPISCH-ZUBER, Paris, Plon, 1991, p. 55-81, p. 68.
468
Voir par exemple fol. 12va : Nam sanguis hominis in ardore et calore libidinis fervens spumam de se eicit,
quod nos semen dicimus.
469
Beatae Hildegardis causae et curae, ed. P. KAISER, Leipzig 1903.
470
Cf. C. JESSEN, Über Ausgaben und Handschriften der medizinisch-naturhistorischen Werke der heiligen
Hildegard von Bingen, in : Sitzungsberichte der Akademie der Wissenschaften in Wien, math. naturw. Klasse,
45, 1862, pp. 97-116.
471
Analecta sacra Spicilegio Solesmensi parata, ed. J. B. PITRA, t. VIII, Nova sanctae Hildegardis opera,
Monte Cassino 1882, pp. 468-482 et 521-523.
472
P. KAISER, Die Schrift der Aebtissin Hildegard über Ursachen und Behandlung der Krankheiten, in :
Therapeutische Monatshefte, 16, 1902, pp. 299-304.
473
E. STEINMEYER, Zu Causae et curae, in : Jahresbericht über die Erscheinungen auf dem Gebiete der
germanischen Philologie, 25, 1903, pp. 84-85.
474
P. VON WINTERFELD, Kaiser Hildegardis Causae et Curae, in : Anzeiger für deutsches Altertum und
deutsche Literatur, 47, 1904, pp. 292-296.
475
M. MANITIUS, Zu Causae et curae, in : Liter. Centralblatt, 40, 1903, p. 1341 ss.
476
Cf. DRONKE, P., Women Writers of the Middle Ages : A Critical Study of Texts from Perpetua (†203) to
Marguerite Porete (†1310), Cambridge 1984, pp. 241-250.
477
Parmi les plus récentes, citons Cause et cure delle infermità, ed. et trad. P. CALEF, Roma 1997 (Le favole
mistiche, 6), et HILDEGARDE DE BINGEN, Les causes et les remèdes, trad. P. MONAT, Grenoble 1997.
INTRODUCTION

index verborum germanicorum ; un index onomasticus a également été établi, quelques


rares noms propres figurant dans le texte.
J'ai restitué nichil, tympora, ortus, inscidere, etc., en un mot j'ai respecté la graphie de
ce manuscrit (scribal version), en particulier les - h aspirés à l'intérieur des mots
(cohercere, par exemple), et ses particularités grammaticales. La graphie de velut, qui
alterne avec velud, a été unifiée, de même que celle de sed, qui apparaît aussi sous la forme
set dans le manuscrit ; en ce qui concerne les préfixes com-/con- et im-/in-, ils figurent
tantôt sous une forme abrégée, tantôt en toutes lettres ; leur forme développée dans le
manuscrit étant con- (conplexione, par exemple) et in-(inmobilitas), c'est elle qui a servi de
référence pour l'uniformisation de la graphie. Le texte lui-même n'étant pas totalement
dépourvu d'une ponctuation facilitant la lecture, j'ai tâché de respecter ses majuscules et ses
pauses, et j'ai introduit une ponctuation (virgules et points virgules) et des majuscules selon
l'usage actuel quand le besoin s'en faisait sentir, par exemple dans les longues énumérations
composant les remèdes. La disposition en paragraphes du manuscrit a été conservée ; les
titres courants reflètent pour leur part les six sections du codex .
Le manuscrit a été corrigé par un réviseur contemporain et par d'autres mains plus
tardives, et ces quelques corrections apparaissent dans l'apparatus correctionum.
Il a parfois aussi fallu procéder à des émendations mais je les ai volontairement
limitées, n'intervenant sur le texte d'origine que quand la grammaire ou le sens le rendaient
vraiment nécessaire, notamment en cas d'omission manifeste dans une énumération ou dans
une recette ; les ajouts sont signalés par des crochets < >. Parfois le réviseur lui-même avait
d'ailleurs réintroduit ces mots dans la marge, comme animam, fol. 2va, sol, fol. 5ra, —
mentum (pour compléter frumentum) fol. 5vb, non fol. 18rb, -lo pour compléter dorem et
former dolorem fol. 67rb. Une main plus tardive a apporté d'autres compléments, peu
nombreux mais indispensables ; l'écriture est nettement plus petite, et la plupart des
corrections qu'on lui doit sont supralinéaires : colles au-dessus de valles fol. 1vb (en rouge),
non dans resistere non valet fol. 31vb, presentia corrigé en prescientia fol. 48ra, ad devant
splendorem fol. 75rb.
Une autre main a ajouté dans la marge un non comedat manquant au fol. 48rb, et c'est
manifestement la même main qui, au fol. 92va, a copié deux vers du Regimen salernitanum
après l'explicit. Une autre main a apporté non des corrections mais des explicitations en
portant, au fol. 75ra, olei olivarum au-dessus de boumolei, et en glosant heitheirnezzelun
par heyternescelen, dans la marge, au fol. 83va. Ces retouches sont à vrai dire si peu
nombreuses qu'il n'est guère possible de savoir si on a simplement remédié à des oublis ou
à des erreurs du scribe et restitué les phrases telles que le bon sens les imposait, ou si les
corrections ont été portées d'après un deuxième manuscrit.

Le manuscrit est copié tout du long sur deux colonnes et une foliotation indiquant les
colonnes du texte, ainsi qu'une correspondance entre les folios du manuscrit et les pages de
l'édition Kaiser a été introduite dans la marge droite. Le texte a été doté d'apparats : un pour
les citations, un pour les fontes, un autre pour les loci paralleli, et un pour les éventuelles
variantes dues aux correcteurs du manuscrit ou à nos soins. Les notes de l'apparatus
renvoient à chaque page aux lignes du texte latin.
Le premier apparat, réservé aux citations, est de loin le plus réduit, puisque le Cause
et cure cite somme toute assez rarement l'Ecriture sainte, notamment le livre de la Genèse,
et que certaines citations nous sont demeurées mystérieuses, probablement parce qu'elles
sont d'origine liturgique et non scripturaire. Quant aux lectiones codicum, elles occupent
également un espace restreint puisque nous ne disposions que d'un seul manuscrit, qui plus
est somme toute assez peu retouché, et d'un unique et court fragment : il n'y a donc guère
que les folios 9va-10ra que l'on ait pu collationner à proprement parler avec l'extrait
contenu dans le Fragment de Berlin.
INTRODUCTION

En ce qui concerne les loci paralleli, on dispose à ce jour du matériel nécessaire pour
montrer les liens de ce traité avec l'ensembe de l'œuvre attribuée à Hildegarde, en
particulier avec le Scivias en ce qui concerne la vie sexuelle ou la reproduction478, avec le
Liber divinorum operum en matière de cosmologie, de physiologie, de géographie479, etc.
De tels liens sont de fait fort nombreux avec le Liber divinorum operum ou avec le
Fragment de Berlin en son entier ; mais c'est avec la Physica que les parallèles sont les plus
nets, les sections III et IV du Cause et cure s'avérant constituées de passages mis bout à
bout de la Physica telle que la transmet le manuscrit de Florence (Biblioteca Medicea
Laurenziana, ms. Ashburnham 1323) ou un de la même famille, où le texte est beaucoup
plus développé que dans le manuscrit Paris, BnF, lat. 6952 reproduit par Migne. Ayant pu
étudier directement le manuscrit de Florence, c'est à lui que je renvoie pour la plupart des
lieux parallèles entre Physica et Cause et cure480.
Le problème des fontes était plus ardu puisque le Cause et cure ne mentionne aucun
auteur. Il est toutefois impossible d'admettre que ce traité ne renvoie pas l'écho, plus ou
moins déformé, de certains textes, de même d'ailleurs que le Liber subtilitatum qui
mentionnait tout de même les medicinarum philosophi, les medici et un philosophus481.
Faute de connaître la date de composition de l'œuvre, la recherche de ses sources s'est
avérée particulièrement délicate et est toujours ouverte. Assurément, si le codex a été copié
dans un laps de temps assez court (les deux mains qui se succèdent sont contemporaines),
nous n'avons pas affaire à une œuvre d'un seul tenant ; mais l'époque à laquelle fut copié cet
unique témoin ne nous dit rien sur la date à laquelle furent composées ses différentes
strates. Le Cause et cure contient des primeurs comme les notices sur le camphre (connu en
Occident sous ce nom depuis Constantin482), et mentionne fréquemment la muscade ou le
sucre483, connus de fraîche date en Occident, mais ce constat ne peut nous aider à le dater
plus précisément puisque ces éléments apparaissent dans des recettes elles-mêmes tirées du
Liber subtilitatum !
Il est sûr néanmoins que d'une section à l'autre du traité, l'origine des connaissances
qui y sont exposées n'est pas la même. Les deux premières sections, malgré le désordre qui
y règne, renvoient l'écho de nombreux thèmes à l'œuvre dans d'autres écrits hildegardiens,
en particulier dans le Liber divinorum operum, et ont pu s'inspirer d'œuvres aussi variées
que les thèmes qui y sont abordés, du récit de la création à l'exposé sur les maladies en
passant par une description des quatre régions du monde ; les livres III et IV, on l'a vu, sont
manifestement nés d'un réagencement de chapitres du Liber subtilitatum diversarum
478
Voir entre autres ce que Hildegarde affirmait de l'intensité respective du désir féminin et masculin dans le
Scivias (II, 3, cap. 22, p. 147) : in illa non est tam fortis et tam fervens concupiscentia sicut in viro, qui fortis
est tamquam leo ; cf. CC, fol. 26ra-rb et sic est natura mulieris in delectatione, quia facilius compesci potest
quam natura delectationis viri...
479
Comparer par exemple ce qui est dit du tenuis aer dans le Liber divinorum operum (I, 2, 8, p. 69, l. 2) et
Cause et cure , fol. 15va-vb : Plura igitur vel pauciora... palpabilia et formata corpora sunt et ex aqua et limo
constant.
480
Sur l'importance de ce manuscrit en l'état actuel de nos connaissances, voir, tout récemment,
HILDEBRANDT, R., Die Bedeutung der Florentiner >Physica<-Handschrift für eine authentische
Textgewinnung, in : Hildegard Prophetin durch die Zeiten. Zum 900. Geburtstag, ed. FORSTER, E., Freiburg-
i.-Br., 1997, p. 448-457. Je remercie encore vivement le Professeur Hildebrandt pour tous les tirés à part qu'il
m'a généreusement communiqués.
481
Respectivement LSN, I, 51, col. 1149C ; LSN, I, 214, col. 1207D et LSN, VII, 5, col. 1317D.
482
LSN, I, 40, "De Ganphora", col. 1145A : ganphora, scilicet gummi..., cf. ALBERTUS MAGNUS, De
vegetabilibus et plantis, tract. II, cap. 4, in : D. Alberti Magni... Parva naturalia, ed. A. BORGNET, Paris 1891,
t. 10, p. 226 : Constantinus dicit, quod est gumma arboris expressa per se.
483
Comme Mésué, par exemple (Ibn Masawaih, v. 777-857, traduit par un disciple de Constantin l'Africain
sous le titre de Aphorismi Johannis Damasceni), qui le recommandait pour l'estomac en raison de son action
détersive, le Cause et cure tient le sucre pour chaud et humide ; cf. fol. 73va Nam calor zinziberi et frigiditas
zituaris humores congregant, et calor et humiditas zucchari eos retinet et humectat... Voir D. JACQUART, G.
TROUPEAU ed., Yuhanna ibn Masawayh (Jean Mésué), Le livre des axiomes médicaux, Genève 1980.
INTRODUCTION

naturarum creaturarum dont les sources sont elles-mêmes fort difficiles à trouver : la
littérature de recettes ou de remèdes est un genre où les cloisons entre culture savante et
culture populaire ou, mieux, entre savoir livresque et tradition orale, sont particulièrement
peu étanches484. De fait, la forte représentation d'une pharmacopée sinon toujours locale, du
moins souvent désignée dans la langue vernaculaire, invite à assigner l'origine de certaines
recettes à un savoir pour nous insaisissable, ce que confirme par ailleurs le qualificatif
d'Empirica associé à Hildegarde dans les fragments de la Physica recopiés par Gerhard von
Hohenkirchen dans le ms. Vaticano, Pal. lat. 1207.
Le livre V, d'orientation nettement plus médicale que ce qui le précède, s'inspire
probablement de différents traités proprement médicaux relatifs aux fièvres, au pouls ou
aux urines, et la sixième section, enfin, se rapproche de nombreux lunaria très diffusés au
Moyen Age.
La paternité d'un certain nombre d'idées ou d'expressions du Cause et cure nous
demeure introuvable et il faut compter avec plusieurs facteurs : un possible manque
d'information de notre part, l'éventuelle disparition de certains textes, et le visage
inconnaissable que nous réserve une culture populaire, non conservée ou non écrite, dont le
Cause et cure est aussi, par certains aspects, un représentant. Mais il est clair aussi que la
notion de sources revêt un caractère très particulier dans le cas de Hildegarde, qui, si elle a
pu connaître de nombreux textes et idées, les a toujours reformulés dans un langage qui lui
est propre : tel le lion des bestiaires, Hildegarde a effacé soigneusement toute trace et les
parallèles textuels à proprement parler sont donc rarissimes, constat qui vaut aussi pour les
sections plus sûrement dues à des continuateurs de l'abbesse.
Mais seules des similitudes lexicales frappantes avec des textes postérieurs à l'abbesse
auraient permis de faire le distinguo entre les sources de Hildegarde et celle de ses
continuateurs. Faute de cela, ce sont les sources du texte en son entier qui sont ici
considérées : j'ai d'abord indiqué dans un premier niveau de l'apparatus fontium les œuvres
dont la probabilité qu'elles aient été utilisées est forte, d'après ce que l'on sait de la
chronologie et de la géographie de leur diffusion. Viennent ensuite, précédées de "cf.", des
œuvres antérieures ou contemporaines exposant des idées analogues : ce deuxième niveau
de l'apparatus tente de resituer Cause et cure dans une ambiance intellectuelle, et fournit
des éléments pour une appréciation de l'originalité ou de la conformité des idées qui y sont
exposées. Dans certains cas, à un troisième niveau, j'ai aussi indiqué des textes postérieurs
où l'on retrouve des thèmes ou des motifs analogues, sans que cela implique non plus qu'ils
soient redevables au Cause et cure, un texte dont l'influence a manifestement été fort
réduite.
Enfin, à propos des termes germaniques qui apparaissent dans le traité, des points de
comparaison possibles, antérieurs, contemporains ou postérieurs, ont été proposés en
dernier lieu : l'apparatus fontium fait donc aussi place à des renvois à des dictionnaires
d'allemand médiéval et à des œuvres telles le Summarium Heinrici, l'Älterer deutscher
Macer, l'Hortus deliciarum de Herrade où figurent des gloses germaniques, ou le Speyerer
Kraüterbuch.

Laurence Moulinier

484
Sur cette question, voir par exemple J. AGRIMI, C. CRISCIANI, Medici e vetulae dal duecento al
quattrocento : problemi di una ricerca, in : Cultura popolare e cultura dotta nel seicento, ed. P. ROSSI, L.
BORSELLI, C. POLI, G. CARABELLI, Milano 1983, pp. 144-159.
INTRODUCTION

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