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Publié in : revue Teologie Ortodoxă, Analele ştiinţifice ale Universităţii « Alexandru Ioan Cuza », Iaşi (Roumanie), tomul XII, 2007 (2008), pp.333-344.

François BOUSQUET

RESSOURCES DE LA FOI EN UN TEMPS DE MUTATIONS CULTURELLES

Je voudrais commencer cet article en remerciant bien vivement les autorités de la Faculté de Théologie de Iasi de me permettre de prendre place à la table des échanges intellectuels, qui sont la vocation de toute Université, avec cette modeste contribution à la revue Teologie Ortodoxă. Qu’il me soit permis de dédier celle-ci aux Professeurs et étudiants de cette même Faculté.

Je voudrais simplement, en quelques pages, donner confiance dans les ressources, intelligentes et spirituelles, que donne la foi, à une époque de transformations rapides des cultures dont nous sommes tous les témoins. Je le ferai en me situant à un niveau tout-à-fait fondamental, de la culture comme de la foi chrétienne. L’intuition de départ est celle-ci : chacun sait que parmi les fondements de la culture figurent d’une part l’interdit de l’inceste, qui permet l’échange, l’entrée en relation avec l’ouverture à une altérité indispensable pour la transmission même de la vie, et d’autre part l’interdit du mensonge, parce que sans la vérité et la confiance qu’elle permet, il n’est pas de vivre-ensemble ou de vie sociale possible dans la durée. Or, en méditant en théologie fondamentale sur les paradoxes de la foi chrétienne, il apparait que la question, première, de Dieu, se pose à l’être humain de manière très concrète, au plan de la pratique quotidienne, en prenant dans le cadre de la foi une forme de croix, selon la verticale d’un rapport non-idolâtrique à la divinité, et selon l’horizontale d’un rapport non violent au frère. Plus précisément, cette forme de croix reçoit au cœur même du Mystère une détermination positive et définitive de lier l’adoption filiale des humains par Dieu à l’exigence de fraternité, que seule rend possible le souffle de l’Esprit, charité et vie de Dieu répandue et multipliée dans les cœurs. Ceci mérite explication plus ample.

Dieu, autrui et l'avenir

On ne s'étonnera pas de voir un théologien prendre comme point de départ Dieu, mais en ajoutant aussitôt qu'il n'entend pas faire passer sa propre parole pour celle de Dieu, qu'il refuse de saturer ce Nom dont le mystère demeure blessure active, comme dans un combat de Jacob incessamment renouvelé, en l'assignant à résidence, ou en en faisant l'emblème de réponses toutes faites, alors que le Mystère est ce qui nous donnera toujours plus à penser. En fait, le théologien chrétien, réfléchissant dans la culture la foi du peuple de Dieu, se fait l'écho d'une révélation qui se résume en la double et unique question, nouée en forme de croix, transmise dans l'étude de l'Ecriture, et dans la méditation sur l'histoire de la tradition croyante, qui pourrait s'énoncer ainsi : qui dis-tu que Je Suis ? (contre toute idolâtrie), et qu'as-tu fais de ton frère ? (contre toute violence). En réalité nous ne pouvons surtout pas partir d'un supposé concept de Dieu, qui demanderait ensuite d'opérer son "remplissement", pour ainsi dire, dans une situation culturelle où ce concept est livré à toutes les contradictions ou du moins à beaucoup d'imaginaires. Le contraire est requis, afin de ne pas prendre ce Nom en vain, à savoir de le prononcer sobrement, en désignant dans le présent où et comment, quand on se réclame de Lui, des effets sont repérables, qui permettent d'envisager autrement un avenir à bâtir ensemble.

En première approche, et à partir de l'événement qu'est le Christ Jésus, ma formule serait assez simple : devenir croyant, c'est oser maintenir ouverte la question de Dieu comme décisive, parce que la question que Dieu lui-même pose, si l'on se laisse saisir par l'Evangile, se révèle apte à transformer notre existence. Pour le redire, c'est une question pratique, et non pas d'abord spéculative, parce que désigner Dieu dans le présent, dans une vraie altérité qui soit une altérité de relation, renvoie, avec tout le jeu que cela permet, à ces deux sortes d'altérité constitutives de notre existence mais immaîtrisables, sauf violence et sauf illusion, que sont pour tous et chacun autrui et l'avenir. En pratique, si nous

croyons maîtriser autrui, nous sommes violents, et si nous croyons maîtriser l'avenir, nous sommes dans l'illusion. Avant de parler de Dieu, parlons ensemble de la manière dont nous pouvons ensemble lutter contre la violence et contre l'illusion. Alors peut-être la question de Dieu et la question de l'homme seront conjointes dans le bon site, voire dans leur site natif et porteur.

La liberté de la raison

Pour ce faire, il nous faut alors poser en tout premier lieu, dans notre monde contemporain, la question de la raison. En effet, il n'est pas douteux (cela ressemble à une aurore au moment de la Renaissance, et vient en plein jour à partir des Lumières) que la problématique qui fait entrer dans un nouvel âge de la raison est la problématique de la liberté. Le thème sera rapidement répandu qui oppose l'obscurantisme politique et religieux aux Lumières, elles qui permettent enfin l'éducation du genre humain, pour reprendre un titre de Lessing, tandis que peu à peu le concept de progrès se substitue à celui de salut. Malheureusement, deux siècles plus tard, on dirait qu'un piège s'est refermé. Ce sans quoi il n'est effectivement pas de liberté, l'usage de la raison, n'a pas empêché la construction de monstres de rationalité, ou ce paradoxe de rationalités qui semblent aveugles, de logiques inhumaines, que ce soit pour organiser la guerre, ou pour optimiser des fonctions vitales telles que l'économie, et en général toute l'organisation de la vie courante et collective. L'efficacité superbe de ces machines peut enthousiasmer, ou glacer d'effroi. D'ailleurs le mythe de la rédemption du genre humain par la connaissance s'exténue à Auschwitz et Hiroshima, brutalement, et de manière moins voyante mais plus diffuse au jour le jour, parce que la meilleure connaissance des déterminismes qui nous conditionnent ne suffit pas à conjurer leur effet, qu'il s'agisse de chaîne alimentaire ou de la pollution atmosphérique. Le pire serait un retour à l'irrationnel, sous toutes ses formes, y compris de religiosité ; mais la raison - nous l'avons maintenant expérimenté - si elle multiplie la puissance, nous laisse toujours décider, c'est heureux et c'est tragique, si c'est pour la vie ou pour la mort. Nous voilà plus conscients, mais pas forcément moins sauvages.

Comment donc la raison, génératrice d'un monde séculier, absolument nécessaire pour exorciser les puissances confuses, a-t-elle abouti à un monde désenchanté ? Ne faudrait-il pas plutôt se demander si la vraie liberté de la raison ne consiste pas à épouser plutôt qu'à maîtriser ? La rationalité analytique, qui permet d'objectiver, se fait vite instrumentale, risquant ainsi rapidement de transformer les sujets humains eux-mêmes en objets, intégrés dans des systèmes performants où ils soient eux- mêmes aisément manipulables. Nietzsche nous avait prévenus : la volonté de savoir est toujours en même temps une volonté de pouvoir. Il faut substituer à la trilogie : avoir, savoir, pouvoir, celle de l'économie, de la technologie, et de la politique, pour retrouver les intérêts fondamentaux de nos sociétés. Par ailleurs, dans ce contexte, la pertinence sociale d'une religion qui ne donnerait ni connaissances applicables, ni influence, ni argent devient douteuse.

Mais il y a l'éthique, c'est-à-dire la prise de conscience, en forme d'exigence, d'un écart entre ce qui est et ce qui devrait ou pourrait être, écart qui ne peut être comblé seulement par des moyens techniques. Certes il y a des dispositions à prendre contre la faim et la guerre dans le monde, pour la justice, mais le voudrons-nous ? Et qu'est-ce qui peut nous inviter à le vouloir ? Et il y a aussi, pour les croyants, non seulement l'éthique, mais l'écoute d'un Dieu qui se révèle comme lié à ce monde de toute sa chair, quand le premier il vient chez nous, pour que nous allions chez Lui. La vérité dans l'ordre de la science et de la technique est efficacité parce qu'elle se veut objective, parce qu'elle veut épouser l'objet. A un second niveau, la vérité comme tâche éthique est respect et mutuelle reconnaissance des sujets entre eux. A un troisième niveau, celui de la foi, la Vérité ultime, qui juge toutes les autres sans en dispenser, est Quelqu'un, Dieu lui-même, s'identifiant dans la manière dont il fait corps en son Fils crucifié avec l'homme le plus perdu, et ainsi avec toute humanité.

La raison doit sans cesse sa renaissance à ce qu'elle s'origine et se destine à la liberté. Mais comme elle est puissance, elle relève aussi de l'ordre éthique, et doit être alors questionnée sur son "service". La superbe technologie actuelle donne une puissance sans précédent : mais il y a là, comme diraient les américains, des power games, des jeux de pouvoir. A qui, à quoi, cela sert-il ? Il est bon qu'il y ait un profit, mais pas sans justice, sous l'horizon du bien commun.

La foi, quant à elle, ne propose pas de sens tout fait ; le sens s'indique en marchant, dans la direction que l'on prend ; le sens est utile pour la route, et n'est pas totalisable, comme si la direction prise pouvait annuler le risque d'échecs, de drames, ou tout simplement d'imprévus, qui commanderont d'emprunter des itinéraires différents pour garder la même direction. Le sens, surtout, ne se sépare pas des visages, et de la relation concrète entre des êtres qui ont à lutter contre la précarité de leur destin et "l'insoutenable légèreté de l'être". La foi ne prescrit donc pas un sens qui tomberait du ciel comme si elle nous détournait de nos responsabilités historiques ; simplement, elle atteste et proteste que le sens ne peut prendre corps et visibilité si nos rationalités opératoires tolèrent l'exclusion, ne fût-ce que du plus petit. Elle garde la mémoire que Dieu a de ceux que l'histoire écrite par les puissants considère comme insignifiants. Elle garde ouverte comme une blessure vivifiante au cours des temps cette mémoire-là, où l'intelligence la plus haute relève d'une espérance combattante, qui voit au-delà de l'immédiat, qui sonde un invisible qu'on ne peut voir autrement, et qui est la source de nouveaux possibles réels.

Un universel concret et singulier

La mondialisation, la globalisation comme on dit en anglais, fait peur. Les paradoxes qu'elle engendre me paraissent surtout visibles dans les effets très rapides que produisent les nouvelles technologies de communication. De récents entretiens internationaux, à Vienne, me montraient combien les approches en étaient différentes. Un enseignant à Chicago faisait une lecture américaine et optimiste du nouvel ordre mondial que cela rendait possible, au-delà des méfaits d'une dérégulation totale. Des universitaires belges accueillant des étudiants du tiers-monde étaient quant à eux sensibles aux exclus de ces technologies, qui pourraient bien entraîner de nouveaux modes d'exploitation de ceux qui n'ont pas les moyens. U n hongrois, avec une mauvaise mémoire d'un univers récemment encore soviétique, s'inquiétait de ce nouvel internationalisme. On le voit : quand on se met à parler de l'universel, il faut aussitôt se demander : au profit de quel sujet ? Qui, à la fin, sera sujet de son destin, dans l'histoire commune ?

Une des méprises les plus courantes sur la foi chrétienne est d'en faire, en la confondant ainsi avec une des formes du religieux, une réponse totale ou globale, avant même que ne soient posées les question. Toute culture commence ainsi, avec sa matrice religieuse : l'ancien expose la vision du monde au gamin, en lui racontant la mythologie qui pose chaque chose à sa place, et donne les raisons des devoirs à accomplir. En Grèce pourtant il n'en fut pas ainsi : survinrent les Présocratiques, c'est-à- dire la Philosophie, qui questionne sans préjuger des réponses. S'ensuivit un siècle d'écriture de tragédies. Cela donne à penser pour l'époque moderne. Si le christianisme fonctionne comme religion matricielle d'une culture, sans y être un ferment critique, surviennent alors les philosophes, qui remettent en cause cette religion de réponses toutes faites, et place est faite, progressivement, à la tragédie, quand s'effacent les repères. Or précisément la foi chrétienne n'est pas cela : elle oppose à un supposé savoir de la totalité la confiance en un Unique, qui tranche dans l'histoire. Cette petite différence, inaperçue de qui est inattentif, a des conséquences considérables. C'est la modalité même de l'universel qui vient de changer.

L'universel abstrait est utile pour l'intellect, il est mortifère s'il sert à la normalisation des existences, pour employer un terme typique des univers totalitaires, qu'ils soient autoritaires ou libéraux. Mais qu'est-ce qu'un universel concret (si c'est autre chose évidemment que le Coca Cola) ? Plutôt que d'aller le chercher chez Hegel, il vaut mieux revenir aux sources de la foi, en regardant "l'élection" d'un peuple, et plus encorel'unicité, la singularité, de la personne du Christ. Pour le croyant Dieu n'aime pas globalement, ou en général. Il aime tel peuple, à charge pour celui-ci de proclamer à tous que chacun est aimé pour lui-même. Et il ne s'est pas fait, en la personne du Fils, l'homme en général, mais cet homme, Jésus, pour signifier qu'un seul visage répond à toutes les attentes du monde, et réciproquement, que les promesses sont pour tous, que, devant Dieu, chacun est unique et tous sont solidaires.

Une fois de plus, la foi ne prescrit rien, n'impose pas une solution dans cette quadrature du cercle permanente qu'est la recherche concomitante d'une universalisation toujours plus vaste de l'humain, comme le souhaitait par exemple Teilhard de Chardin, et du respect croissant non seulement des différences, mais de la singularité des personnes, avec toutes les particularités intermédiaires des cultures et communautés humaines. La question identitaire travaille les hommes d'aujourd'hui, aux identités multiples et successives, elle suscite des guerres tribales en Europe même. Elle devient urgente quand il n'y a plus d'instances intermédiaires crédibles entre les individus et la société globale.

Les savoir-faire proprement chrétiens sont décisifs dans ce contexte, parce que l'Esprit qui doit animer l'Eglise, qui est identiquement l'Esprit de Jésus, cet universel singulier, la conduit à s'assembler elle-même selon des caractéristiques qui en font peut-être une exception parmi les formes sociales. Voilà un peuple qui a des critères d'appartenance et qui pourtant se pense sans frontières, c'est-à-dire, à l'horizon, coextensif du genre humain. Voilà un groupe qui se veut kath'olon (ordonné au tout) et qui se réalise localement : l'Eglise universelle qui est ici, qui est là, chaque Eglise particulière étant elle-même pour ainsi dire "partie totale". Voilà un groupe extrêmement diversifié accueillant en son sein mille particularités auxquels il est somme toute assez accueillant (même s'il faut lutter sans cesse, dans l’Eglise latine, contre de vieux démons issus du droit romain antique). Le prix à payer pour que cela devienne une pratique stable au lieu de rester seulement un idéal est une vigilance constante, à tous les niveaux institutionnels, pour que soient davantage mis en pratique le principe de subsidiarité, d'une part, et d'autre part la collégialité ou la synodalité. Il reste que la catholicité proclamée dans la Profession de foi chrétienne, au sens technique et théologique du mot, une catholicité qui s'oppose au centralisme aussi bien qu'à Babel, parce qu'elle est fondée sur un universel singulier, pourrait bien être une chance pour le monde de ce temps.

Identité en relation

Cela nous reconduit à un autre thème majeur de la réflexion qui nous occupe : celui de l'identité en relation. On vient d'y faire référence en disant que pour la foi ou devant Dieu chacun est unique et tous sont solidaires. Je voudrais ici montrer la racine profonde de cette attestation croyante comme contribution à la culture dont on voit actuellement les mutations nombreuses et rapides. Il me faut pour cela, même brièvement, mais radicalement, évoquer la croix trinitaire, la croix en tant qu'elle renvoie à l'amour trinitaire dont il nous est donné de pouvoir vivre.

Je prendrai la croix en tant que figure, nouant une verticale et une horizontale, une figure accomplie dans l'être et l'acte du Christ, dans le geste même où sa manière de se rapporter à la mort signe sa vie. Cette figure noue la verticale d'une filiation, et l'horizontale d'une fraternité. A la croisée de cette croix trinitaire, d'ailleurs, peut être placé l'Esprit-Saint en tant qu'il est simultanément vie échangée du Père et du Fils, selon la verticale, et charité répandue dans les cœurs, amour de Dieu accessible à tous, selon l'horizontale des bras ouverts. Ce qui me frappe, dans le Christianisme, et pour l'avenir même de l'espèce, est la manière dont se fécondent et se vérifient l'une par l'autre ces deux dimensions de l'amour. Nous saurons vraiment que c'est vers le Dieu toujours plus grand que nous nous tournons en ouvrant toujours plus largement les bras. Réciproquement, nous n'aurons pas fini d'aimer les autres tant que nous ne nous tournerons pas vers eux comme Dieu même le fait. En évitant tout fantasme, nous ne pourrons invoquer Dieu comme Père qu'en entrant dans une réelle fraternité. C'est prendre alors les choses dans le bon sens, aller de la foi à la morale, et non l'inverse. Ce n'est pas parce que nous ferions des performances en fait de vertus, poursuivant ainsi une pureté qui risquerait de relever plus de notre imaginaire que de la volonté de Dieu, que nous mériterions le salut ; c'est au contraire, parce que nous sommes aimés ainsi, tels que nous sommes, comme des fils, qu'alors nous pouvons envisager tout autre humain à son tour comme un frère. En foi chrétienne, la profondeur de la fraternité va jusqu'à s'enraciner dans la filiation divine, la dignité absolue de chaque personne humaine.

Il y a plus. Car la croix du Christ est bien le lieu de la révélation trinitaire, celle d'un Dieu dont la manière d'être l'unique est la joie d'une communion dans la différence maintenue. Je ne développerai pas ce point, sous peine de devoir tomber dans des précisions techniques, mais il reste

que la théologie chrétienne a eu un impact considérable pour la mise au point d'un concept de personne, qui a toute une histoire. Dans le paganisme antique, la personne est tantôt le sujet de droit, le chef de famille propriétaire (ce qui exclut beaucoup de monde), soit, étymologiquement, le masque de l'acteur qui joue un rôle. Quelques siècles plus tard, à cause de la réflexion trinitaire, la personne est d'abord et avant tout caractérisée par la relation, une relation tantôt définie par la générosité de source, dans le geste du Père, tantôt par l'accueil à cause de l'être-fils qui est en Dieu, tantôt par le partage de la vie, qui est l'identité même en l'Esprit-Saint des deux autres gestes de générosité et d'accueil. C'est en s'éloignant de cette source que l'Occident en vient à promouvoir et vivre une conception de la personne réduite à l'individu, sujet sans relation, parce que voulant hypothétiquement tout maîtriser, sujet solitaire et assez vite désespéré de cette solitude.

En somme, l'apport chrétien à la mutation présente de la culture n'est pas mince sur ces trois points : une approche de la raison qui invite celle-ci à conjuguer lucidité et générosité, une manière d'envisager l'universel qui demeure concrète comme les personnes le sont, et une définition du soi, précisément, qui l'établisse dans la relation. Il reste à souligner en deux points très courts comment, au long du temps qui s'écoule, l'inspiration chrétienne donne du souffle dans le combat pour l'avenir, contre l'illusion, et dans l'engagement pour autrui, contre toute violence.

Le combat pour l'avenir, contre l'illusion

Il est devenu banal de dire que nous vivons tous, et non pas seulement les jeunes générations, un présent éclaté. D'autant que l'avenir semble souvent bouché, et que l'on ressent un immense besoin de lieux de mémoire et d'occasions de célébrer. La foi chrétienne ne vient pas ici consoler en proposant quelque éternel immobile et surplombant. C'est toujours le paradoxe et la tentation pour les traditionalismes de toutes catégories de vouloir fabriquer de l'immémorial avec de l'historique. Or le spécifique de la foi chrétienne n'est pas de porter sur l'éternel, mais sur l'Eternel en personne dans le temps. Cela oblige à réviser à partir de la Crèche nos concepts liés de temps et d'éternité. L'Eternel n'est pas à chercher ailleurs que dans la profondeur du présent, et du présent tout autant charnel que spirituel. Cela invite à reconnaître aussi à quelles conditions l'instant peut être le "présent", la grâce", d'une autre mémoire de l'avenir. La foi porte dans la conscience collective de l'Eglise, pour l'humanité tout entière, la mémoire du corps à corps que Dieu entretient avec la totalité de l'histoire de notre espèce et avec le moindre destin singulier. Il y a là une énorme libération, une énorme respiration. Tandis que tout est donné, en même temps rien n'est joué, ou écrit d'avance. C'est au jour le jour que prend corps la fidélité de Dieu à ses promesses. Mais conformément à ce qu'Il est, conformément à ce que nous sommes.

Je veux dire que tout don de Dieu est pour nous tâche; que toute grâce est exigence et appel ; que toute vocation est mission ; que l'Eternel, en somme, quand il fait irruption dans le temps, se fait pour nous avenir ouvert et renvoie à notre présent dans la solidité d'une mémoire du salut qui donne des ailes. Ce qui change, ou ce qui est donné, dans le devenir chrétien, et c'est extraordinaire, c'est l'horizon et le Souffle… A partir de la séquence pascale, Pâques, Ascension, Pentecôte, nous tenons qu'il y a en l'Eternel lui-même, le Dieu vivant et trinitaire, à cause de l'humanité glorifiée du Verbe incarné, notre humanité, cachée mais promise à un avenir absolu. Désormais, si on touche à l'homme, on touche à Dieu, si on touche à Dieu, on touche à l’homme. Il s'est lié à jamais à ce que nous devenons. Cela n'abolit pas le tragique, mais nous savons qui le porte avec nous, et que le dernier mot de la traversée n'est pas à la mort. Tombée des peurs, résurrection du présent, à lire comme une grâce, un présent qui est vraiment ouvert. Le combat pour l'avenir passe par dès lors par la lutte contre l'illusion, ou les imaginaires qui n'ouvrent pas de nouveaux possibles réels…

L'engagement pour autrui, contre toute violence

Encore faut-il lier ce combat pour l'avenir, contre toute illusion, à l'engagement pour autrui, contre toute violence. René Girard a bien eu raison d'étudier ce point, resté trop souvent aveugle pour les analystes du phénomène religieux : le lien entre la violence et le sacré. Pourtant nous en faisons l'expérience en France : la fracture entre Eglise et Etat ne tient pas d'abord à la Révolution Française,

mais aux Guerres de Religion. Si l'on s'entre-tue pour des raisons religieuses, comment le Prince ne renverrait-il pas les choses de la religion au domaine privé ? Par ailleurs, diverses théories ont voulu nous faire croire que les polythéismes païens étaient plus tolérants que les monothéismes. En tout cas, est souvent accréditée dans l'opinion l'idée que religion et intolérance, ou fanatisme, ou violence, ont partie liée. Et l'on rappelle tellement souvent aux chrétiens l'Inquisition, ou bien l'on se demande ce qu'il convient vraiment de célébrer en faisant mémoire de 1492. Pourtant, le fanatisme est l'exact contraire de la foi, puisqu'il est une idée "arrêtée" sur Dieu, alors que l'Evangile ne cesse de convertir nos représentations et nos idées préconçues sur Dieu.

Comment remettre au centre de la perception de la foi la figure du Crucifié comme témoin de l'identité même de Dieu dans un acte de non-violence radicale qui traduit sa manière d'être de toujours et à jamais. Mc 15, 39 : "Le centurion, voyant qu'il avait ainsi expiré, s'écria : vraiment, cet homme était le Fils de Dieu." Que se passe-t-il là ? Dieu n'est pas violent, qui livrerait son Fils pour rembourser une dette. Tout ce qu'il a, tout ce qu'il est, sa vie, son Fils, il ne le retient pas. C'est le Père que l'on voit en voyant le Fils. Et celui-ci, plutôt que de se retourner avec violence contre celui qui le met à mort, préfère prendre sur lui et y laisser sa peau, pour que l'autre change, et vive. A cela Dieu est reconnu. Il est ainsi, il est toujours ainsi.

Il nous faut changer notre idée de la toute-puissance, de la crèche à la croix. Nous est montré la puissance de Dieu en cette forme-là : à la crèche, avec la faiblesse et la vulnérabilité d'un enfant :

Dieu est tellement puissant que même notre finitude ne l'arrête pas dans son désir de nous rejoindre ; et à la croix, car de nouveau, ni la mort, ni le péché lui-même ne l'empêchent de nous rejoindre et de faire corps avec nous. Placerons-nous, comme il a déjà été dit, la Vérité la plus haute dans ce corps à corps que Dieu lui-même entretient en la personne de son Fils avec tout homme, et singulièrement celui qui souffre violence ?

Vraiment, les ressources ne sont pas minces, que nous procure la foi chrétienne, pour n’avoir pas peur des mutations culturelles en cours, et faire preuve de vitalité créatrice, en nous appuyant sur Dieu, pour envisager autrement l’avenir de nos sociétés contemporaines…

Pr. François BOUSQUET Faculté de Théologie t de Sciences Religieuses Institut Catholique de Paris

François BOUSQUET : né en 1947, prêtre catholique. Professeur à la Faculté de Théologie et de Sciences Religieuses de l’Institut Catholique de Paris, Directeur de l’ISTR (Institut de Science et Théologie des Religions). A étudié la Philosophie et la Théologie aux Universités de Paris-Sorbonne, Sherbrooke (Québec), et Institut Catholique de Paris. Docteur en Théologie (ICP), et en Histoire des Religions et Anthropologie Religieuse (Paris IV Sorbonne). Nombreuses publications en Philosophie (Plotin, Kierkegaard) et Théologie fondamentale. Parmi les livres publiés : Le Christ de Kierkegaard, La Trinité, Les grands révolutions de la théologie moderne (dir.), Dieu et la raison, (dir. Avec Philippe Capelle), Chine et Occident (éd.).