Vous êtes sur la page 1sur 11

7/11/2017

Lamartine et le «philosophe mourant». Méditations poétiques, impressions philosophiques | Cairn.info

philosophiques | Cairn.info A c cès hors campus Revues À p ropos M e connecter Aide

Vos mots clés

Chercher

Ouvrages Que sais - je ? / Repères Magazines Accueil R evues R evue N uméro
Que sais - je ? / Repères Magazines Accueil R evues R evue N uméro Article
- je ? / Repères Magazines Accueil R evues R evue N uméro Article V ous
? / Repères Magazines Accueil R evues R evue N uméro Article V ous consultez Lamartine

Article

Magazines Accueil R evues R evue N uméro Article V ous consultez Lamartine et le «

V ous consultez

Lamartine et le «philosophe mourant»[1]. Méditations poétiques, impressions philosophiques

par

(Université de Marne-la-Vallée)

Raccourcis

Résumé Plan de l'article Citer cet article Sommaire du numéro

Voir aussi

Romantisme

2004/2 (n° 124)

Pages : 158 Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

ISBN : 9782200920012 DOI : 10.3917/rom.124.0043 Éditeur : Armand Colin

Alertes e-mail

Sommaire des nouveaux numéros

[2] Le poème placé en tête du recueil sappelle «LIso

[3] Jean des Cognets note,

[4] Jean Delabroy, «La Poésie à labandon», Un Ange passe,

Pages 43 - 52

L es Mé ditations poétiques, autoportrait du poète en penseur. À laffiche de ce

titre fondateur, en 1820, de la poésie moderne, un genre inédit, la

méditation, décline le nouveau signalement du poète et définit sa méthode

décriture et de lecture: la pratique du poème circonscrit demblée le lieu pluriel,

ascétique, séparé

1839 semblent faire écho (à supposer que le recueil remplisse le programme de

cet intitulé

, de lexercice spirituel, à quoi les Recueillements poétiques de

[2]

[3]

).

Selon Jean Delabroy

de la poésie à la pensée, masque plutôt, de façon très paradoxale, son abandon de

la pensée:

[4]

, cette promotion apparente de la philosophie, abandon

Votre e-mail

S'inscrire

Ce que les Méditations ont peut-être eu dinouï, ce fut dengager une poésie qui

devait en finir avec la pensée, et ce fut didentifier la poésie à linjonction de

penser moins. […] C’était lancer un changement radical de politique extérieure:

la poésie passait à lâme, elle délaissait lalliance avec lintellect, elle commençait

par une mise en sommeil du signifier.

[5] La périphrase est empruntée à Charles Alexandre, Souvenirs

Nous nous proposons dinterroger la revendication romantique dun sacerdoce

intellectuel pour évaluer si elle ne dissimule pas, dans le cas très symptomatique

de Lamartine, une sorte descamotage, par «lenchanteur mélodieux»

philosophie dans le poème telle que la concevaient l’Antiquité ou les Lumières:

révolution tacite qui déconstruit de lintérieur le didactisme du texte et fait

osciller son fond entre len-deçà dun système cohérent et son au delà ouvert par

la poésie et par la foi.

[5]

, de la

Ainsi le critique qui tenterait de formaliser la pensée lamartinienne se heurte

vite non pas à une limite mais justement à labsence de limite: face à cette poésie

7/11/2017

Lamartine et le «philosophe mourant». Méditations poétiques, impressions philosophiques | Cairn.info

[6] Alexandre Vinet, Le Semeur XIV, 6 août 1845, article

[7] «La poésie de Lamartine est une sublime berceuse, une

i nstable, vaporeuse, comment parvenir à « tailler un édifice dans un nuage» Car le vers pulvérise la pensée, la vulgarise et la relègue à nêtre plus que le témoignage sensible et linscription pathétique dune inquiétude de la pensée, formulée inlassablement dans la modalité interrogative qui fait retentir le «cri de lâme» résistant à sa mise en traités. À une philosophie savante, approfondie, Lamartine substitue sa hantise, flux cérébral et sensible qui inscrit lêtre dans le monde et dit sa vérité dépouillée. Déplacement qui fait date. Dans les Mé ditations, le cogito cartésien séprouve réversible: je suis donc je pense. Lexpérience de lêtre, première, légitime lexténuation de la pensée dans son

impression pure

être interprété comme un texte emblématique, non seulement parce quil illustre la fusion entre métaphysique et poésie (acte postulé par l’Avertissement) mais plus profondément, et plus secrètement, parce quil met en scène le sacrifice symbolique du philosophe éternellement agonisant dans et par le rituel du chant lamartinien.

[

6]

?

[7]

. Un poème comme «La Mort de Socrate» (1823) peut alors

« Tai ller un édifice dans un nuage»?

[8] Marc Citoleux, La Poésie philosophique au xixe siècle:

[9] Baudelaire, Un Mangeur dopium, Œuvres Complètes, I,

[10] Paul Bénichou, Le Sacre de lécrivain, 1750-1830, Essai

Il convient dabord de sinterroger sur les «conditions de possibilité» dune pensée construite, voire dun système, dans les poèmes lamartiniens. Optant pour un plan chronologique qui épouse les aspérités dune évolution, Marc Citoleux, dans Lamartine philosophe, énumère dabord les «antinomies» entre

philosophie et poésie qui pourraient hypothéquer son enquête, avant de trancher en faveur dune formalisation possible appuyée sur un truisme: «puisque la

poésie philosophique existe, ne cherchons pas si elle peut exister»

ensuite les principales modalités dune pensée pourtant particulièrement

réticente à lexposé discursif et clos. Car ce genre dentreprise rencontre des obstacles liés à la nature même du texte poétique. La poésie sapparente à la musique: «suggérant des idées, il est vrai, mais ne les contenant pas par elle-

même»

la vocation du lyrisme à être une instrumentation de lâme par les mots.

[8]

. Il analyse

[9]

ce qui se vérifie dautant mieux chez Lamartine quil veut restaurer

En règle générale, il apparaît vain de chercher à réduire un poème à un traité, de larrêter en système stable: soumis à ses propres règles de justesse métrique, de cohésion rythmique et onirique, il nest pas tenu à la non-contradiction, et sa cohérence esthétique ne coïncide pas toujours avec la logique dun développement rationnel. Ajoutons à ces considérations sur lépaisseur

irréductible et la labilité du texte poétique par rapport à la doctrine ou lidéologie qui le sous-tendent un soupçon porté sur Lamartine, susceptible de pervertir en profondeur la référence aux grands modèles du poème philosophique, encore empreints dun prestige antique redoré par les Lumières. Puisquune «nouvelle

législature de la pensée»

théologien, «le poète est venu combiner à son ministère celui du penseur»:

Lamartine proclame sa mission de porte-parole inspiré et de maître à penser dans la cité. Et en même temps ce sacerdoce masque peut-être un mensonge le mirage du mage romantique.

[10]

sinstaure, que le philosophe a succédé au

Dans un article du Semeur daté du 6 août 1845, Alexandre Vinet stigmatise, à propos des Recueillements poétiques, la facilité dun auteur qui sabandonne passivement à «limpression» plutôt que de «sarticuler» en discours cohérent, plutôt que de produire la «pensée» par «réaction» à linvasion du sensible:

Harpe d’éole, il frémit, il vibre, il exhale des sons, il articule peu, et son alphabet na guère que des voyelles. Il a reçu des impressions, il les a rarement transformées en véritables pensées. Il na pas résisté; or la pensée est essentiellement une résistance une réaction de la liberté intérieure contre les

7/11/2017

Lamartine et le «philosophe mourant». Méditations poétiques, impressions philosophiques | Cairn.info

[11] A. V inet, p.

189.

,

impressions du dehors. Essayer de tailler un édifice dans un nuage et un système

dans le volume de M. de Lamartine, cest une seule et même chose. Et ce nest pas,

certes, la matière qui manque, mais la solidité qui manque à la matière. [ 11]

[12] «Dieu»,

Méditations

poétiques, Œuvres

poétiques

complètes,

Et le critique de sinterroger sur le lieu propre de la pensée lamartinienne: «il a,

dit-on, dans ses courses errantes, perdu de vue le foyer; mais sa pensée a-t-elle

jamais eu un foyer? a-t-elle jamais élu domicile quelque partErrance

conceptuelle dune pensée de prestidigitateur sans domicile fixe, non-lieu dune

poésie qui parvient à faire illusion, mais qui masque sous sa consommation

fastueuse de grands mots un festin de vide selon Vinet, «voluptueuse

défaillance de tous les éléments de la vie morale», dissipation du nom de Dieu

dans le «syncrétisme religieux» le plus indéfini, aberrations déclamatoires de

«brillantes et vaines utopies». Extrayons quelques vers du début de «La Foi»

[12]

:

Mon âme est à létroit dans sa vaste prison:

Il me faut un séjour qui nait pas dhorizon. Comme une goutte deau dans lOcéan versée, Linfini dans son sein absorbe ma pensée; , reine de lespace et de léternité, Elle ose mesurer le temps, limmensité, Aborder le néant, parcourir lexistence, Et concevoir de Dieu linconcevable essence.

[13] Cette image se retrouve dans laspiration qui conclut

Ce passage élargit démesurément le lieu à partir duquel «lâme» pense et se

pense par des noms qui inscrivent «linconcevable» sur la page et procèdent à la

dissolution des repères, «séjour qui nait pas dhorizon», «lOcéan», «linfini», «le

néant». Émancipation de la pensée il me faut», «reine», «elle ose»), qui distend

donc cadre et support pour imposer ensuite son unité de «mesure» dans un

travail darpentage céleste et de nomination induit par une représentation

spatialisée du monde des Idées. Cependant la comparaison qui précède une telle

description de lactivité cérébrale témoigne dune sorte de régression à

lélémentaire qui nie la différence du sujet comme une goutte deau», une

parmi tant dautres, ce qui contredit laffirmation dune royauté), qui ruine son

autonomie et sa maîtrise linfini dans son sein absorbe ma pensée»). Réduite à

une simple particule liquide, la pensée, au lieu dêtre «réaction», se laisse boire et

se confond à son objet

[13]

.

De là, la musique du vers serait un cache-misère de sa philosophie – «nous nous

verrions forcés ici, dit Alexandre Vinet, dappliquer le vieux dicton: ce quil ne

vaut pas la peine de dire, on le chanteLe poète aux champs de «Philosophie»

décrit son état contemplatif, léthargie féconde de la pensée:

[14] «Philosophie»,

p. 57.

Ou dans le vague azur contemplant les nuages, Je laisse errer comme eux mes flottantes images.

[14]

Merveilleux nuage, la méditation, prenant pour matière de «flottantes images»

modelées et déconstruites au fil du texte, est par nature profonde et

approximative, informe et protéiforme. Lharmonie lamartinienne vaporise la

pensée: la fluidité du vers et le culte de la formule liquéfient le système.

Comment sinscrit ce flou artistique dans la matière même du poème? Il sagit à

présent dexposer et dapprofondir lomniprésence textuelle, à la fois lexicale et

thématique, de la philosophie, en suivant lhypothèse dune faiblesse, ou même

dune faillite dordre conceptuel et structurel, opérée par cette autre «vérité» du

poème.

La philosophie pulvérisée dans le poème

7/11/2017

Lamartine et le «philosophe mourant». Méditations poétiques, impressions philosophiques | Cairn.info

[15] Ponce-Denis

Ecouchard-

Lebrun, La Nature, ou le Bonheur

[16] Charles

Bruneau, Histoire

[17] «La Foi», p. 49-

53.

D e Chénier, de Delille ou dÉcouchard-Lebrun

tradition vivace qui a donné ses lettres de noblesse à la poésie philosophique. Cet

ancrage se donne à lire le plus immédiatement par le recours à des allégories qui

animent de vastes psychomachies dans les Mé ditations; suivant Charles

Bruneau

lécole nouvelle ne dédaignera pas de lemployer et même de le développer.

; il va même jusquà décrire

ainsi le catéchisme des idoles:

Lamartine personnifie LEspoir, le Doute, la Raison»

[15]

, Lamartine hérite dune

[16]

, «la personnification est un des procédés favoris de lécole ancienne;

[17]

[18] «Dieu», v. 79-

80.

Ce Dieu par lhomme fabriqué, Ce Dieu par limposture à lerreur expliqué

[18]

Le poème lamartinien deviendrait, daprès ces indices qui décèlent une

scénographie poétique d’Ancien Régime, le lieu circonscrit et tout désigné des

problèmes les plus généraux, insolubles et donc indéfiniment reconduits.

[19] Cest en ces termes que Lamartine décrit son projet

Pourtant, en dépit même de la présence de ces topoi éternels et datés de la

philosophie tripartite (physique, morale, métaphysique), une faille se creuse, la

définition de la poésie se métamorphose: les contemporains eux-mêmes ont la

conviction inexplicable quelle a soudain changé de nature. Nous postulons que

ce clivage tient au rôle dévolu au texte poétique, projeté idéalement à la fin du

siècle des Lumières comme une épopée de la connaissance, et promu à un statut

tout autre sous la plume de Lamartine, intime «épopée de lâme»

philosophie incluse dans ses lignes et entre ses lignes change aussi par

contrecoup: dobjet de savoir positif, dont les séductions du vers doivent attiser

[19]

. La

le

désir, elle se met à signifier autre chose dimprécis mais capable dexcéder par

la

poésie la linéarité du discours et ses taxinomies.

[20] Voir par exemple Jean Roudaut, Poètes et Grammairiens

Le poète, au XVIII e siècle, pour le dire à grands traits, veut se ranger dans la

catégorie des savants et des initiés. Lune de ses ambitions majeures consiste à

écrire un De natura rerum, en enduisant les bords dune coupe amère, la science,

avec le miel de la poésie. Une structure cohérente doit se dégager du chaos, et

cette organisation se répercute par analogie entre les lois du monde et les lois du

poème

progressif des mystères de la création, contemporain du progrès des sciences.

Lamartine cristallise cette tentation dans un nom propre, Newton:

[20]

; lélan qui porte à connaître promeut lidée dun dévoilement

[21] «LHomme»,

p. 7.

Jétudiai la loi par qui roulent les cieux:

Dans leurs brillants déserts Newton guida mes yeux.

[21]

Cette idée culmine avec LHermès inachevé de Chénier, qui apparaît comme le

point daboutissement de cette poésie désireuse de dresser linventaire du réel.

Cet orphisme qui perce et révèle les secrets du cosmos persiste dans la poésie

romantique et gagne encore en amplitude, mais laccent se déplace dun savoir

positif sur le monde, impersonnel, transmissible, à lidée de lexpérience

singulière dun «je» anonyme, le poète, dont lenthousiasme se répercute dans

tout lecteur. Pédagogie minimale et musicale mise en forme par le lyrisme

lamartinien.

[22] «Philosophie», Méditations, p. 58.

Considérons la méditation XX, «Philosophie»

limpression dun bloc compact attaqué par le poème. Car ce récit

autobiographique, récurrent dans de nombreuses Méditations, raconte une

désillusion. Héritier humaniste nourri des grands textes, le jeune poète a

cherché; les sinuosités de lécriture esquissent le tracé dun dédale plein

dobscure clarté pour lesprit «égaré dans les cieux»:

[22]

: labsence darticle renforce

A

d

t

l

d

lh

i

i

7/11/2017

Lamartine et le «philosophe mourant». Méditations poétiques, impressions philosophiques | Cairn.info

e Égaré dans les cieux sur les pas de Platon, Par ma propre vertu je cherchais à connaître Si lâme est en effet un souffle du grand être; Si ce rayon divin, dans largile enfermé, Doit être après la mort éteint ou rallumé; Sil doit après mille ans revivre sur la terre; Ou si, changeant sept fois de destins et de sphère, Et montant dastre en astre à son centre divin, Dun but qui fuit toujours il sapproche sans fin? Si dans ces changements nos souvenirs survivent? Si nos soins, nos amours, si nos vertus nous suivent? Sil est un juge assis aux portes des enfers, Qui sépare à jamais les justes des pervers?

u

x

ou euses c ar

s

uma ne ra son,

Laccumulation dinterrogations au style indirect libre (elle se poursuit ensuite)

2 5
2
5

crée limpression dun cliquetis de systèmes hétéroclites, désactivés par leur

nombre et la distance qua pris soin de creuser dabord le poète par la mise en

scène dun récit de formation. Expérience décevante: jamais le résumé de la

philosophie na tant ressemblé à un ramassis de mythes dépassés (tel ce «juge

assis aux portes des enfers», ombre parmi les ombres, spectre dune poétique

anachronique). La déperdition de sens se marque par lalternative sceptique,

Sil doit […] ou si»), par lanaphore du «si» hypothétique qui scande le rythme

effréné des questions métaphysiques jusquà produire un effet de saturation

sonore: pris à parti, submergé, perdu lui aussi, le lecteur sent que désormais la

mécanique verbale tourne à vide. Fatras, et presque fatrasie. Car lhistoire de la

philosophie se recompose en une histoire individuelle par ma propre vertu je

cherchais à connaître») qui, annulant à la fois la perspective temporelle, les

particularités des systèmes, les noms propres des penseurs (hormis Platon à la

rime), et le jargon des notions-clefs on peut constater que les concepts passent

au crible de la langue poétique, ainsi «rayon», «argile», «destins», «sphère»,

«astre», etc. – réactualise tous les débats avec ses quelques mots; se les approprie

en masse pour mieux les désamorcer, avant de les abandonner.

Car en contrepartie, la sagesse sera capitulation, reconnaissance dune

26
26

impuissance native à répondre. Ces questions se trouvent suspendues aussitôt

quévoquées, révoquées en «doute». Se résigner à ne pas savoir, cest consentir à

être, et le présent remplace le passé de la quête philosophique, la leçon la

question:

Ami ! je nirai plus ravir si loin de moi, Dans les secrets de Dieu ces comment, ces pourquoi, Ni du risible effort de mon faible génie, Aider péniblement la sagesse infinie! Vivre est assez pour nous; un plus sage la dit :

27
27

Le soin de chaque jour à chaque jour suffit.

Procéder à ce deuil cérémonial de la pensée, cest demander enfin, comme la

28
28

[23] Lamartine développe cette image quand il relate sa

chute du poème, «si lart dêtre heureux nest pas tout lart de vivre». La morale

du poème sécarte du problème: elle est sciemment restrictive. Une fois

surmontée la tentation du fruit défendu, le savoir livresque

quun paradis terrestre est peut-être à nouveau possible, quil se recrée au

quotidien par un art qui rejoint la nature dans léquivalence restituée entre «lart

dêtre heureux» et «lart de vivre» – et tout le reste est littérature. Par la frappe

dune ultime maxime, Lamartine cherche à communiquer lémotion de la

pensée, une philosophie (cest bien encore de la philosophie) qui se construit

contre lédifice philosophique et le destitue, pour exhumer suivant cette méthode

de la table rase un plus large li eu commun car telle est la passion lamartinienne,

une archéologie des principaux lieux communs qui permettent au public de

[23]

, lidée se fait jour

7/11/2017

Lamartine et le «philosophe mourant». Méditations poétiques, impressions philosophiques | Cairn.info

c ommunier, simplement, au texte. La sagesse que prescrit le poème peut

sénoncer comme lamour du désir de penser demeuré pensée de ce désir.

[24] Cest ce que Ballanche par exemple appelle la «toute

Dans la démonstration rhétorique qui structure un certain nombre de

méditations, la philosophie assume la vertu hégélienne de lantithèse, travail du

négatif; mais la conclusion aboutit à la synthèse opérée par la foi, qui aspire et

absorbe le sujet lyrique en ce point panoptique

peut édicter et dire le sens; le savoir poétique dépend donc de cette élévation

spirituelle qui consacre provisoirement le don de voyance. La philosophie doit

, Dieu. Seul, en surplomb, il

[24]

sexhausser en métaphysique pour devenir vérité absolue. Comparons aux vers

cités de «Philosophie» ces vers de «La Foi»:

[25] «La Foi», Méditations poétiques, p. 52.

Mais tandis quexhalant le doute et le blasphème, Les yeux sur mon tombeau, je pleure sur moi-même, La foi, se réveillant, comme un doux souvenir, Jette un rayon despoir sur mon pâle avenir, Sous lombre de la mort me ranime et menflamme, Et rend à mes vieux jours la jeunesse de lâme. Je remonte aux lueurs de ce flambeau divin, Du couchant de ma vie à son riant matin; Jembrasse dun regard la destinée humaine;

À mes yeux satisfaits tout sordonne et senchaîne; Je lis dans lavenir la raison du présent ; Lespoir ferme après moi les portes du néant, Et rouvrant lhorizon à mon âme ravie,

Mexplique par la mort lénigme de la vie.

[25]

En état de déréliction, le poète que lélan de la pensée na su que confronter au

spectacle insoutenable de sa mortalité les yeux sur mon tombeau») se vide à la

fois de sens exhalant le doute») et de larmes je pleure sur moi-même»), mais

la perte de soi dans lextériorité, ainsi que lépanchement par le texte,

saccompagnent dun mouvement de repli narcissique. Le lieu de la pensée, cet

«infini» expansif et fusionnel des premiers vers de «Dieu», na fait que resserrer

dramatiquement lêtre dans sa condition, «vaste prison». Mais intervient une

visitation lumineuse, lucide, la foi, «rayon despoir», comme un ange passe, qui

régénère et «explique». Alors cest le signal: lélégie se convertit en hymne et le

chaos sorganise suivant une nouvelle genèse dabord intérieure qui «remonte

[…] du couchant de ma vie à son riant matin». Renaissance au sens par ce «lait de

lâme», dit ensuite le poète, qui restaure «lenfant» en chacun, car la «vérité» «a

reçu ce simple caractère». Il sagit donc de réapprendre sans le doute: la «foi»

permet de déchiffrer je lis») le monde et de le c om- prendre jembrasse dun

regard», «à mes yeux satisfaits tout sordonne et senchaîne»), savoir du passé et

du présent éclairés par leschatologie.

Aussi la religion soffre-t-elle comme le havre anti-scientifique et anti-

philosophique dune pensée qui se résout à penser moins, condition pour quitter

le champ du savoir incertain, fragmenté, et pour accéder à la vue densemble,

cest-à-dire à lutopie dune explication universelle le lieu de la pensée poétique

coïncidant de façon spectaculaire blasphème»?) avec la place aussi centrale

quinsituable de Dieu même. Mise en pièces, la méditation philosophique de

Lamartine se fait théodicée; mais, avocate de Dieu, elle réactualise à perpétuité à

travers Socrate son propre procès masqué.

La mise à mort de Socrate

[26] Voir «La Foi», p. 51:

«La Mort de Socrate», datée de 399 avant notre ère ou de 1823

immanquablement penser dabord à un exercice décole: sujet antique et

somptueux morceau de bravoure, long poème rhétorique en lourds alexandrins

classiques qui réactive lantique rivalité entre poésie et philosophie pour mieux

[26]

, fait

7/11/2017

Lamartine et le «philosophe mourant». Méditations poétiques, impressions philosophiques | Cairn.info

[27] Avertissement de La Mort de Socrate.

[28] Cest le thème du dernier paragraphe de cet avertissement

[29] Les lignes de points de suspension envahissent la fin

[30] Frank Paul Bowman, Le Christ romantique, Genève, Droz,

les réunir la métaphysique et la poésie sont donc sœurs ou plutôt ne sont

quune»

Le poète chassé de la République avec ses couronnes, obsession amère des

rimeurs du XVIII e siècle, revient parler au nom du philosophe condamné à mort:

cette résurrection dune parole essentielle cache par la convention de la

prosopopée une provocation qui marquerait dans son projet le sacre intempestif

de la pensée en un temps jugé matérialiste et anti-poétique

les u ltima verba de Socrate interrompus par la mort suivant un rituel programmé

par avance inscrivent dans le poème la vision vague de lagonisant: la ciguë du

vers dépossède le philosophe de sa parole, empoisonne en profondeur jusquà la

possibilité dun discours sur la mort et lau-delà. Il nen reste plus, vérité nue,

suspendue et pour finir silencieuse

expérience mystique.

[ 27]

), comme il réconcilie encore esprit et corps, bien et mal, vie et mort.

[28]

. Mais ce faisant,

[29]

, quun chant du cygne, musique dune

Il sagit donc de réécrire un dialogue de Platon. Lamartine a pour cela de bons

guides, son ami Fréminville, les traductions récentes de Victor Cousin. Son texte

épouse docilement les plis narratifs du texte originel: le Phédon, cette bible

profane de la pensée, dicte le testament de Socrate, préfiguration du Christ dans

la théorie romantique de la révélation progressive

ce passage dune prose philosophique tendue vers le concept à une poésie qui

pense, sans doute, mais qui se décharge sans cesse de sa rigueur et de son

abstraction dans lémotion dun drame et le plaisir du texte. Comment rendre

laridité dun débat sur lunion de lâme et du corps, sur limmortalité, dans la

langue poétique du XIX e siècle et dans le flux et reflux dune parole qui peu à peu

sefface?

. Dabord la gageure tient à

[30]

Le choix lamartinien consiste à respecter la trame narrative ramenée aux

dimensions du poème, et à présenter les débats sous la forme de la répétition (le

dialogue platonicien instaure et autorise cette construction en écho), ce qui

donne au texte un aspect de litanie et permet dapprivoiser lidée dans la forme

du vers. Ainsi de lunion du corps et de lâme, qui met en jeu limmortalité:

Ou si lâme est aux sens ce quest à cette lyre Lharmonieux accord que notre main en tire, Quand le temps ou les vers en ont usé le bois

Le débat se réanime sous les yeux du lecteur, avec son risque, son suspens:

Se parlant lun à lautre ils murmuraient tout bas:

Quand la lyre nest plus, où donc est lharmonie? Et Socrate semblait attendre son génie!

Et la réponse reprend mot à mot:

Lâme nest pas aux sens ce quest à cette lyre Lharmonieux accord que notre main en tire; Elle est le doigt divin qui seul la fait frémir !

À la faveur de cette grande métaphore filée (le corps comme la lyre), Lamartine

après Platon noue linterrogation métaphysique à lenjeu esthétique de la

musique, qui investit lensemble du texte et soffre alors comme son expérience

cruciale.

En effet, la philosophie grecque, à travers le personnage de Socrate qui incarne à

la fois la naissance de la philosophie, une vie philosophique et une philosophie de

la mort, offre un mythe qui permet de réconcilier méditation et poésie, cela à la

faveur dune ambiguïté liée au mot musique. Cébès chez Platon interroge Socrate

«au sujet oui de ces

oèmes de ta com osition où tu as mis en vers les contes

7/11/2017

Lamartine et le «philosophe mourant». Méditations poétiques, impressions philosophiques | Cairn.info

[31] Platon,

Phédon,

Gallimard, coll.

«Bibliothèque de

la

[32] Cest ce sens que développe Fabre dOlivet, dans un

[33] «Le Poète mourant», Nouvelles Méditations poétiques,

,

,

p

p

,

dÉsope, ainsi que de ton Prélude à Apollon»

compose donc? Car loracle lui a dit, «fais de la musique! produis! » Il a dabord

cru que la musique signifiait la philosophie, «en ce sens que la musique est la

plus haute philosophie»; puis un doute lui est venu: et sil sagissait de la musique

suivant une acception plus restreinte, la «composition de poèmes»? En faisant de

la mort de Socrate un poème (permission de polysémie), Lamartine sattache

fidèlement à réunifier les différentes facettes du mot m usique, syntaxe des sons

et science totale

(présent même dans lalternative de Socrate), il se fie à lharmonie du vers pour

que les motifs musicaux se superposent et donnent au philosophe une mort de

poète.

[ 31]

: Socrate, qui nécrit rien,

[32]

. Au lieu de reproduire le choix entre philosophie et poésie

Les poètes ont dit quavant sa dernière heure, En sons harmonieux le doux cygne se pleure; Amis, nen croyez rien! loiseau mélodieux Dun plus sublime instinct fut doué par les dieux! Du riant Eurotas près de quitter la rive, Lâme, de ce beau corps à demi fugitive, Savançant pas à pas vers un monde enchanté, Voit poindre le jour pur de limmortalité, Et, dans la douce extase où ce regard la noie, Sur la terre en mourant elle exhale sa joie. Vous qui près du tombeau venez pour mécouter, Je suis un cygne aussi; je meurs, je puis chanter !

«Je suis un cygne aussi»: quand il décline ainsi son identité, à la faveur dun

«aussi» insistant et ambigu, le philosophe Socrate change de plumage et de

ramage, il mue en Lamartine, le «Cygne de Saint-Point». Il devient une réplique

du «poète mourant» tel quil agonise dans les Nouvelles Méditations poétiques

[33]

:

Chantons, puisque mes doigts sont encor sur la lyre; Chantons, puisque la mort, comme au cygne, minspire Aux bords dun autre monde un cri mélodieux. Cest un présage heureux donné par mon génie, Si notre âme nest rien quamour et quharmonie, Quun chant divin soit ses adieux!

[34] Voir lavertissement de La Mort de Socrate, qui commence

[35] Véronique

Dufief-Sanchez,

«Lamartine, du

catéchisme

Limminence de la mort sert à redéfinir le philosophe dans une expérience limite

de sa pensée, cristallisation autour dun vécu hypertrophié par son impossible

pérennisation et promotion inestimable du chant poétique: «je meurs, je puis

chanterDans lexaltation de Socrate se dit lextase de cette libération. Parole

interdite, la philosophie se déplace vers la poésie et se met à puiser dans les

ressources sotériologiques du langage conçu comme musique ineffable, «langue

des dieux»

mots, pour suggérer par-delà lexposé du maître et son didactisme inspiré

limmortalité de lâme.

Dans le texte lamartinien, la philosophie, objet traditionnel dune poésie savante,

initiatrice sans doute mais normative, consensuelle, se décompose à travers le

prisme du «je» en une expérience (négative) de toute philosophie constituée. Le

sujet ne veut plus accorder foi à un système quelconque mais seulement à la foi

même. La philosophie sexténue donc dans la méditation, école de spiritualité

qui procède subrepticement à un déclassement de la pensée dans son décalque

approximatif, limpression performative quelle produit (lieu commun à

communiquer) et qui plaît «universellement et sans concept»: nous pouvons

reprendre la distinction de Véronique Dufief-Sanchez

Lamartine «la pensée spéculative de la philosophie, qui à ses yeux reste en deçà de

son objet parce quelle cherche trop à le circonscrire» et « la pensée pensive ou

contemplative de la poésie, qui reste flottante, en suspens, pour mieux laisser

[34]

, «sublime», «céleste», capable de transcender la matière, corps et

[35]

qui oppose avec

7/11/2017

Lamartine et le «philosophe mourant». Méditations poétiques, impressions philosophiques | Cairn.info

venir à elle et donner à voir, ou à entendre, une réalité elle-même flottante, dont le mystère tient peut-être précisément à ce flottement, irréductible». Un tel renouveau convertit la poésie philosophique en désir de musique; le chant lyrique permet dapprocher une expérience de la mort et de limmortalité, comme dans L a Mort de Socrate, qui dépeint triomphalement lagonie incantatoire du philosophe mourant en même temps que le poème en acte la perpètre et la perpétue.

[ 1]

No tes

Ce titre fait écho à larticle de José-Luis Diaz, «Lamartine et le poète mourant», paru dans Romantisme, n° 67, 1990-I, p. 52.

[2]

Le poème placé en tête du recueil sappelle «LIsolement».

[3]

Jean des Cognets note, dans son introduction des Recueillements poétiques (Paris, Classiques Garnier, 1954), que ce titre «se trouve tomber un peu à faux sur celui qui y correspond le moins et qui rassemble ses poésies les moins «recueillies», les plus volontairement impersonnelles et les plus évidemment destinées à retentir sur la place publique

[4]

Jean Delabroy, «La Poésie à labandon», Un Ange passe, Lamartine et le féminin, Klincksieck, 1997, p. 28.

[5]

La périphrase est empruntée à Charles Alexandre, Souvenirs sur Lamartine par son secrétaire intime, G. Charpentier et Cie, 1884, p. 10.

[6]

Alexandre Vinet, Le Semeur XIV, 6 août 1845, article repris dans les Études sur la littérature française au XIX e siècle, t. II, Lamartine et Victor Hugo, Librairie Fischbacher, 1915, p. 189.

[7]

«La poésie de Lamartine est une sublime berceuse, une Dalila; elle a des impressions plutôt que des pensées, et limpression est la pensée à létat dévanouissement.» (A. Vinet, ouvr. cité, p. 184.)

[8]

Marc Citoleux, La Poésie philosophique au XIX e siècle: Lamartine, Plon-Nourrit, 1905.

[9]

Baudelaire, Un Mangeur dopium, Œuvres Complètes, I, texte établi, annoté et présenté par Claude Pichois, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 1975, p. 467.

[10]

Paul Bénichou, Le Sacre de l’écrivain, 1750-1830, Essai sur lavènement dun pouvoir spirituel laïque dans la France moderne, Corti, 1985, p. 20.

[11]

A. Vinet, p. 189.

[12]

«Dieu», Méditations poétiques, Œuvres poétiques complètes, Paris, Gallimard, bibliothèque de La Pléiade, édition établie, présentée et annotée par Marius-François Guyard, 1963, p. 71.

[13]

Cette image se retrouve dans laspiration qui conclut la méditation «La Prière»: «Et, comme le soleil aspire la rosée,/Dans ton sein, à jamais, absorbe ma pensée.» (ouvr. cité, p. 48.)

[14]

«Philosophie», p. 57.

[15]

Ponce-Denis Ecouchard-Lebrun, La Nature, ou le Bonheur philosophique, poème en quatre chants commencé en 1760 et dont il nexiste que des fragments.

[16]

Charles Bruneau, Histoire de la langue française, t. XII, «lÉpoque romantique», Armand Colin, 1948, p. 31-33.

[17]

«La Foi», p. 49-53.

[18]

«Dieu», v. 79-80.

[19]

Cest en ces termes que Lamartine décrit son projet épique denvergure qui contient Jocelyn (1836) et La Chute dun Ange (1838).

[20]

Voir par exemple Jean Roudaut, Poètes et Grammairiens du XVIII e siècle, anthologie, [préface de 1959], NRF Gallimard, 1971, p. 65-76.

[21]

«LHomme», p. 7.

[22]

«Philosophie», Méditations, p. 58.

7/11/2017

Lamartine et le «philosophe mourant». Méditations poétiques, impressions philosophiques | Cairn.info

[ 23]

Lamartine développe cette image quand il relate sa première visite denfant au cabinet de lecture de Mâcon: «le moment où cet Eden me fut ouvert, où jentrai pour la première fois dans une bibliothèque circulante, où je pus à mon gré étendre la main sur tous ces fruits mûrs, verts ou corrompus de larbre de la science, me donna le vertige.» (Cours familier, entretien X, p. 245.)

[24]

Cest ce que Ballanche par exemple appelle la «toute vue» de Dieu (voir A.-J. L. Busst, «Ballanche et le poète voyant», «LHarmonie», Romantisme n° 5, Flammarion, 1973, p.

87).

[25]

«La Foi», Méditations poétiques, p. 52.

[26]

Voir «La Foi», p. 51:

Rassemblant les rayons de lantique sagesse, Socrate te cherchait aux beaux jours de la Grèce; Platon à Sunium te cherchait après lui; Deux mille ans sont passés, je te cherche aujourdhui;

[27]

Avertissement de La Mort de Socrate.

[28]

Cest le thème du dernier paragraphe de cet avertissement qui rend hommage à lentreprise de Victor Cousin. «Trouvant la philosophie de nos jours encore toute souillée des lambeaux du matérialisme, il lui montre Socrate, et semble lui dire: «Voilà ce que tu es, et voilà ce que tu as étéEspérons quen achevant son bel ouvrage, il la dégagera aussi des nuages dont Kant et quelques autres disciples lont enveloppée, et nous la fera apparaître enfin toute resplendissante de la pure lumière du christianisme

[29]

Les lignes de points de suspension envahissent la fin du poème. Ainsi le style entrecoupé des derniers vers:

Comme un astre bercé dans un ciel sans nuage Aime à voir dans les flots briller sa chaste image! ………………………………………………… ………………………………………………… …………………………………………………. On nentendait autour ni plaintes, ni soupirs !…. Cest ainsi quil mourut!… si cétait là mourir!…

[30]

Frank Paul Bowman, Le Christ romantique, Genève, Droz, 1973, p. 143.

[31]

Platon, Phédon, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 1950, p. 769-770.

[32]

Cest ce sens que développe Fabre dOlivet, dans un traité rédigé vers 1815, quand il définit la musique, «dans sa partie spéculative», comme «la connaissance de lordre de toutes choses, la science des rapports harmoniques de lunivers.» (La Musique expliquée comme science et comme art et considérée dans ses rapports analogiques avec les mystères religieux, la mythologie ancienne et lhistoire de la terre, Chacornac, 1910.)

[33]

«Le Poète mourant», Nouvelles Méditations poétiques, p. 144.

[34]

Voir lavertissement de La Mort de Socrate, qui commence ainsi: «si la poésie nest pas un vain assemblage de sons, elle est sans doute la forme la plus sublime que puisse revêtir la pensée humaine: elle emprunte à la musique cette qualité indéfinissable de lharmonie quon a appelée céleste, faute de pouvoir lui lui trouver un autre nom:

parlant aux sens par la cadence des sons, et à lâme par lélévation et lénergie du sens, elle saisit à la fois tout lhomme; elle le charme, le ravit, lenivre; elle exalte en lui le principe divin; elle lui fait sentir pour un moment ce quelque chose de plus quhumain qui la fait nommer la langue des dieux

[35]

Véronique Dufief-Sanchez, «Lamartine, du catéchisme des Méditations au chant de la pensée dans les Harmonies», Lamartine, La Toison dor n° 2, revue semestrielle détudes bourguignonnes, nov. 2002, p. 117-139.

F rançais

Ré sumé

Av ec les Mé ditations poétiques, en 1820, Lamartine semble promettre une poésie qui perpétue la tradition de la poésie philosophique, une poésie qui pense. Or ce nest quapparence: à lélaboration dun système, à la constitution dun savoir positif et rationnel, Lamartine substitue linquiétude de la pensée et son impression sensible; il remplace lépopée de la connaissance telle que la concevait la poésie des Lumières par une intime épopée de lâme. Linterrogation

7/11/2017

Lamartine et le «philosophe mourant». Méditations poétiques, impressions philosophiques | Cairn.info

sur ce que peut la philosophie domine dans ces poèmes; mais la réponse toujours indéfinie révoque en doute tout savoir constitué et sen tient à une perception de la vérité qui relève de la métaphysique. Cest pourquoi, dans L a Mort de Socrate, en 1823, le philosophe meurt en poète, ce qui réactualise insidieusement son procès:

sa parole frappée dinterdit a rencontré ses limites, et seules la musique et la mystique sont capables dentrapercevoir, sur le mode de la vision, la vérité révélée au seuil de la mort.

English

In his Meditations (1820), Lamartine seems to offer a poetry that perpetuates the tradition of philosophical poetry, a poetry endowed with thought. But this is on the surface: far from building a system or bringing some kind of positive and rational knowledge, Lamartine only enquires about thought and feels it at work; instead of aiming at an epic of knowledge such as the Enlightenment produced, he wishes to write an intimate epic of the soul. The inquiry concerning the scope and power of philosophy remains pregnant in these poems; but the indefinite answer always casts a doubt on every positive point and favours a perception of truth that stems from metaphysics. Hence, in The Death of Socrates (1823), the philosopher dies as a poet a fact which insidiously reenacts his trial: his speech, being forbidden, has encountered its limitations, and music and mysticism only are allowed a glimpse of the truth as death reveals it.

Plan de l'article

«T ailler un édifice dans un nuage»? La philosophie pulvérisée dans le poème La mise à mort de Socrate

pulvérisée dans le poème La mise à mort de Socrate Avec leur soutien Ar ticle précédent

Avec leur soutien

dans le poème La mise à mort de Socrate Avec leur soutien Ar ticle précédent C

Cairn.info

Pages 43 - 52

Outils

Mon Cairn.info

Cairn.info utilise des cookies à des fins de statistiques. Ces données anonymes nous permettent ainsi de vous offrir une expérience de navigation optimale. En

continuant votre visite vous acceptez de recevoir ces cookies. Vous pouvez toutefois les désactiver dans les paramètres de votre navigateur web.

© 2010-2017 C airn.info