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Ce soir, on improvise

de

Luigi Pirandello

AVERTISSEMENT Cet ouvrage sera, sur les affiches et dans la presse, annoncé de la façon suivante :

THÉÂTRE *** CE SOIR, ON IMPROVISE Sur un thème de Luigi Pirandello. Sous la direction de (nom du metteur en scène) avec le concours de Mesdames (noms des actrices) et de Messieurs (noms des acteurs).

ACTE PREMIER Le metteur en scène paraît en habit devant le rideau, quelques feuillets à la main. HINKFUSS. Je ne suis pas le prologue. Pas encore. Je suis moi, Hinkfuss, metteur en scène, tout simplement. Vous avez vu l'affiche : elle n'annonce pas une pièce. Ce soir, je vais jouer carte sur table. Ce soir

au théâtre

improviser, alors qu'il y a tant de pièces qui attendent ? Je reviendrai là-dessus tout à l'heure. Mesdames et messieurs, il y a la vie et il y a l'art. La vie — vous vous rappelez les Six Personnages de Pirandello — est en fait moins réelle que l'art. Une vie n'est jamais, ne peut pas être une création absolue. Comment le serait-elle, cette vie esclave d'une illusion après l'autre, sans cesse contrariée, déformée, trahie par l'événement, par les autres hommes ou par notre propre faiblesse, cette vie qui s'efface et disparaît avec nous dans l'éternité ? Au lieu que l'art est une réalité en soi, éternelle, hors du temps, des hasards, des obstacles, sans autre fin que lui- même. L'art venge la vie. Dans la création artistique l'homme devient Dieu. Seulement l'œuvre d'art, unique réalité humaine indépendante et absolue, est condamnée à la solitude, à une divine, une irrémédiable solitude et son créateur lui-même, après qu'il l'a mise au jour, en est exclu. Cette œuvre d'art pourra demeurer éternellement une image de beauté, de vérité, de pureté, donner à l'homme l'oubli de sa condition, la nostalgie de ce qui ne sera jamais. Mais le désir de l'homme, de l'artiste va plus loin : de cette œuvre d'art, immobilisée dans sa forme, il voudrait faire de la vie, une vie qui, celle-là, serait la vie véritable. Imaginez un sculpteur. Si la statue qu'il vient d'achever pouvait s'animer, bouger, se déplacer, lui parler, vivre sous ses yeux! Quel miracle! Celui-là même dont Pirandello rêvait dans les Six Personnages, quand il imaginait des êtres de fiction qui avaient pris corps et âme. Mais ce miracle n'a jamais lieu, ce n'est jamais qu'une hypothèse et Galatée reste statue. Mais l'homme ne pouvant se passer de ce miracle en a imaginé le simulacre. Il joue à faire semblant. Qu'est-ce donc que ce jeu, cette simulation, ce simulacre, cet X que couramment on appelle le théâtre? Eh bien, nous allons essayer ce soir de le regarder fonctionner à l'état pur. Ce soir on va s'occuper du théâtre, de cet X qui remplace le miracle impossible, le but suprême de tout art, son incarnation dans une réalité vivante. Cet X qui absorbe un texte, des dessins, de la couleur, de la musique, de la statuaire, en un mot tous les arts pour les transformer en un semblant d'incarnation vivante. Nous allons essayer de nous rendre compte. En quoi va consister l'expérience de ce soir? Vous le verrez. Je me borne à vous dire que c'est pour

on improvise sur un thème de Pirandello emprunté à une de ses nouvelles. Pourquoi

lui donner, si elle réussit, plus de force probante que j'ai décidé, au lieu de donner un sujet déjà emmailloté dans ses répliques, incapable de bouger d'abord tout seul, de faire improviser mes acteurs sur un thème de Pirandello. Mes acteurs sous ma direction se sont pénétrés du sujet, se sont réparti les rôles, nous avons réglé l'ordre et le sens des scènes et maintenant nous allons improviser. Ce mot : improviser vous laisse entendre déjà ce que je veux prouver et par quel moyen. Y a-t-il des gens parmi vous qui n'aient pas encore deviné? Eh bien! au début, je leur ferai de petits signes pour les mettre sur la voie. Et si c'était nécessaire, mais ça ne le sera certainement pas, à la fin de cette expérience, je mettrai les points sur les i. C'est promis, c'est juré.

Mesdames et messieurs, je ne suis plus metteur en scène. Voyez en moi le prologue à la manière antique, le meneur de jeu médiéval. Je vais vous dire ce qui va arriver. L'action se passe dans une île de la Méditerranée. Pirandello a situé l'action de son conte en Sicile. Nous la situerons en Corse, à Ajaccio. Les passions ne sont pas moins excessives en Corse qu'en Sicile; elles couvent sombrement, puis éclatent avec violence. De ces passions, la plus forte est la jalousie. La nouvelle qui nous sert de point de départ présente un cas de jalousie, de la plus terrible parce qu'elle est inguérissable, la jalousie du passé. Et ce cas de jalousie se produit dans une famille où il n'aurait jamais dû se produire, dans une famille qui, par contraste avec les autres familles corses hermétiquement closes et repliées sur elles-mêmes, est une famille moderne, une famille qui fait scandale, qui donne prise à la médisance. On dit que les jeunes filles sont des dévergondées, que leur mère ne vaut pas mieux. On dit que les officiers-aviateurs de la garnison

prennent avec ces jeunes filles des libertés inadmissibles

changer les noms, noms italiens, noms corses, c'est la même consonance.) La famille se compose, comme vous allez le voir, du père Palmyre La Croce, conducteur des Ponts et Chaussées, surnommé OCARINA, parce qu'il sifflote toujours entre ses dents, en particulier dès qu'on lui adresse la parole; de LA MERE (dans le conte, elle est Napolitaine, elle parle avec l'accent; pour lui conserver un accent, nous en faisons une Marseillaise) ; de quatre charmantes jeunes filles, grasses comme des cailles et sentimentales comme des modistes, pleines de vitalité et d'ardeur. Cheveux platinés naturellement. MIMI, TlTINE, FlFINE,NENETE.

Et maintenant si vous permettez

coulisse.) Gong. (Coup de gong.) Nous allons commencer par la présentation des acteurs. (Le rideau se lève : derrière le rideau, une tenture légère verte s'ouvre par le milieu.)

SCENE I HINKFUSS, écartant la tenture. (Nom de l'acteur qui joue le rôle de RICCARDO VERRI).

Venez que je vous présente. (L'acteur ne paraît pas.) Mais si, venez vous montrer. (Au public.) Il ne veut pas, mais il viendra tout de même. LE PREMIER ROLE, vêtu et maquillé en RICCARDO VERRI, uniforme d'officier aviateur, apparaît. Il a l'air contrarié. — Mais non, patron. En scène, je n'ai pas à être appelé. (Nom de l'acteur.)

HINKFUSS. — Voyons

LE PREMIER ROLE. — Ne m'obligez pas à discuter avec vous après m'avoir forcé à me montrer sans raison.

HINKFUSS. — Moi, mais je vous prie simplement de jouer votre rôle. LE PREMIER ROLE. — Je ne demande pas mieux, à la condition qu'on ne m'appelle pas sur le plateau quand je n'ai rien à y faire. (Il se retire.) HINKFUSS. — Je voulais simplement vous montrer au public. LE PREMIER ROLE, écartant le rideau. — Comme une marionnette! Comme on montre une

C'est la famille La Croce. (Inutile de

(Soulevant légèrement un côté du rideau et criant vers la

ne vous fâchez pas. Pourquoi vous fâcher!

marionnette au repos, avant d'y mettre ses doigts pour la manier. Je ne suis pas une marionnette.

Et je n'ai pas à être présenté au public, moi, en tant que

sous cet uniforme. Vous m'avez demandé d'improviser, j'ai accepté. Laissez-moi faire. HINKFUSS. — Je vous en prie LE PREMIER ROLE. — Si vous voulez que je trouve les mots qui doivent venir à mon personnage, si vous voulez que mon jeu soit naturel, mes gestes spontanés, il faut que

disparaisse, qu'il vive le personnage de Rico Verri, qu'il devienne Rico Verri. Eh bien, ça y est

déjà ! Je me sens déjà tellement dans la peau du personnage que je ne sais pas si je pourrai exécuter à la lettre tous les jeux de scène que vous m'avez indiqués. Vous comprenez à présent?

(Bruit de gifles en coulisse. Aussitôt après protestations du vieux premier comique qui joue le rôle d'OCARINA.) LE COMIQUE. — Ah ça par exemple! Ne t'avise pas de recommencer. Je n'ai pas l'habitude d'encaisser les gifles sans les rendre. (La protestation est accueillie par des rires derrière le rideau.) HINKFUSS. — Qu'est-ce qu'il y a encore qui ne va pas? LE COMIQUE, paraissant sur la scène, vêtu et maquillé en «OCARINA». — C'est (nom de

l'actrice) qui m'a donné une taloche

nature de son rôle. Tout mon maquillage a sauté du côté droit. Tenez, patron, regardez. LA DUEGNE paraît, vêtue et maquillée en Mme La Croce. — Tu n'avais qu'à lever le bras ou à

te baisser pour éviter ma gifle. Ce n'est pourtant pas difficile. C'est un mouvement instinctif et naturel. LE COMIQUE. — Comment veux-tu que je fasse? Tu ne préviens pas.

Je te gifle quand tu m'énerves. C'est mon

LA DUEGNE. — Evidemment, puisqu'on improvise

personnage. LE COMIQUE. — Alors dis-moi quand je t'énerve. Je ne peux pas le deviner.

LA DUEGNE. — Tu m'énerves tout le temps. Tu n'as qu'à être constamment sur tes gardes. Je ne peux pas te fixer d'avance la réplique de toi qui m'énervera assez pour que je te gifle. LE COMIQUE. — En tout cas, tu n'es pas forcée de taper si fort. Fais semblant.

LA DUEGNE. — Comment veux-tu que je fasse semblant? Il faut que ça parte tout seul

m'énerves. Pan! La gifle tombe, c'est tout. HINKFUSS. — Voyons (nom de l'acteur) et vous (nom de l'acteur), vous oubliez que vous êtes

devant le public. LA DUEGNE. — On joue déjà, mon petit Georges. LE COMIQUE, la main à la joue. — Tu parles ! HINKFUSS. — Ah! vous jouez déjà? (Au public.) Remarquez bien : ils jouent.

LA DUEGNE. — Vous vouliez nous présenter au public. La présentation est faite. Il a suffi d'une

taloche bien appliquée, tout le monde sait maintenant que j'ai pour mari un pauvre crétin

COMIQUE se met à siffloter.) Tenez, écoutez-le qui sifflote. Le voilà en plein dans le rôle. HINKFUSS. — Ce qui m'étonne, c'est que vous puissiez jouer en dehors du scénario, sans décor,

devant le rideau. LA DUEGNE. — Qu'est-ce que ça peut faire ? HINKFUSS. — Ça peut faire d'abord que les spectateurs ne vont rien comprendre

commencez pas par le commencement. LE PREMIER ROLE. — Mais si, ils comprendront. Ils comprendront même beaucoup mieux. Laissez-nous libres, patron, et vous verrez. LA DUEGNE. — Nous serons beaucoup plus «nature» si vous ne nous entravez pas, mon petit Hinkfuss.

par vous Hinkfuss. Il n'y a plus de

je

sous prétexte que c'est dans la

tu

(LE

si vous ne

HINKFUSS. — Le scénario est fait pour être suivi. LA DUEGNE. — Nous le suivrons d'autant mieux que nous nous abandonnerons à l'inspiration. Tenez, par exemple, regardez : je vais présenter mes filles comme je le sens. (Elle entrouvre le rideau et appelle en prenant l'accent marseillais qu'elle gardera tant qu'elle incarnera son personnage et qu'elle abandonnera chaque fois qu'elle parlera en tant qu'actrice.) Par ici,

pitchounes, par ici. (Elle prend la première par le bras et la tire sur la scène.) Té, voilà Mimi.

(La seconde.) Et voilà Titine

toutes font une belle révérence.) Ce sont pas de belles petites, peut-être?

d'être princesses! Est-ce qu'on les dirait nées d'un galapiat comme çui-là? (OCARINA, se sentant

visé, se met à siffloter.) Entendez-le qui siffle

ses tournées un bandit qui se trompe et qui m'en débarrasse ou un rocher qui lui dégringole sur la

ciboule TITINE ET FIFINE, retenant leur mère. — Allons, maman, ne t'excite pas

maman. LA DUEGNE. — Encore il siffle, bonne mère. (Abandonnant son rôle, à HINKFUSS.) Eh bien, ça va-t-il? Ça monte comme une mayonnaise! HINKFUSS, pour rétablir son prestige de metteur en scène compromis aux yeux du public. — Vous ne vous laissez pas prendre, n'est-ce pas, à ces affirmations d'indépendance? Cette révolte des acteurs contre mes indications est une révolte de théâtre. Tout ça a été préparé entre eux et moi pour rendre l'exposition de la pièce plus spontanée, plus vivante. (LES ACTEURS abasourdis se figent. HINKFUSS, le remarquant, les montre au public.) Ils ne sont pas étonnés, ils font

semblant. LE PREMIER ROLE, indigné. — Pourquoi dites-vous ça, patron? Vous savez bien que c'est faux. Et que ma protestation de tout à l'heure était tout à fait spontanée. Si on continue comme ça, moi je lâche (Il rentre furieux dans la coulisse.) HINKFUSS. — Je n'ai pas besoin de vous dire que cette crise de colère est également simulée D'ailleurs, tout ce qui se passe sur une scène est nécessairement simulé. (Se tournant vers LA

DUEGNE.) Continuez, continuez, madame

(La troisième.) Fifine

(La quatrième.) Et Nénette

(Sauf MIMI,

Elles mériteraient

Toujours il siffle

Ah! il ne rencontrera pas dans

Laisse-le tranquille,

(Il dit son nom.) C'est parfait. Je n'attendais pas

moins de vous. LA DUEGNE, désorientée, ne sachant plus quoi faire. — Que je continue

quoi? HINKFUSS. — Eh bien, mais l'exposition, que vous avez si bien commencée, selon notre accord

préalable. LA DUEGNE. — Non, Georges, ne racontez pas d'histoire ou je vais rester bouche bée sans plus pouvoir dire un mot. HINKFUSS, au public, comme une confidence. — Elle est magnifique ! LA DUEGNE. — Vous voulez faire croire que tout ce que nous avons dit et fait était réglé d'avance ? HINKFUSS. — Demandez au public s'il n'a pas l'impression en ce moment que nous jouons improvisant.

LA DUEGNE. — Ah pour ça oui

improvisons tous, vous comme nous. HINKFUSS. — Eh bien, continuez. Appelez les autres acteurs et présentez-les

LA DUEGNE. — Bon. Voilà

HINKFUSS. — Bien entendu, vous reprenez votre personnage.

LA DUEGNE. — N'ayez pas peur. J'y suis en plein

en

Que je continue

Nous improvisons

Nous sommes entrés en scène et nous

(Entrouvrant le rideau.) Par ici, les enfants!

Venez, venez, petitous

CINQ JEUNES OFFICIERS-AVIATEURS, en uniforme, font une entrée bruyante. Ils saluent d'abord avec une emphase comique Mme La Croce.

— Chère madame, tous nos respects

— Vive la générale ! — Notre sainte protectrice ! (Autres exclamations. Les jeunes gens saluent ensuite les quatre filles. Quelques-uns saluent M. Palmyre. Mme La Croce s'efforce d'interrompre ces salutations.)

LA DUEGNE. — Doucement, les petits, ne faisons pas d'embrouillage. Attendez un peu Pomarret, venez ici, vous qui êtes mon rêve pour Titine. Prenez-la par le bras, comme ça Saurel, ici avec Fifine

NARDY. — Mais non, Fifine est avec moi

(Il la prend par un bras.) SAUREL, la prenant par Vautre bras. — Sa mère me l'a donnée, je la garde

NARDY. — Mais pas du tout

SAUREL. — Ah ! vous êtes d'accord ! Tous mes compliments! (A Mme La Croce.) Vous avez

entendu, madame ? LA DUEGNE. — D'accord, comment ça?

FIFINE, sèchement. — Comme l'indique le scénario. NARDY. — Je t'en prie (nom de LA DUEGNE), ne commence pas à tout chambouler. Ce n'est déjà pas si commode d'improviser. LA DUEGNE. — Ah ! c'est juste, pardon, je me rappelle. Toi, tu es avec Nénete.

NENETE, à SAUREL, ouvrant les bras. — Avec moi

SAUREL. — Nous avons de si petits rôles HINKFUSS, à LA DUEGNE. — Faites bien attention (nom de l'actrice). LA DUEGNE. — J'ai confondu dans tous ces petits rôles. (Elle cherche autour d'elle.) Mais

Verri

LE PREMIER ROLE, apparaissant aussitôt. — De jolis camarades et qui enseignent de belles

choses à vos chères filles! LA DUEGNE. — Vous préféreriez que je les aie chez les sœurs à apprendre le catéchisme et le

crochet? Ça n'est plus la mode du jour

sert à rien de bisquer

ménage. Mimi fait la cuisine à s'en lécher les babines. Elle vous fera de ces bouillabaisses, et les paquets de Marseille, c'est son triomphe.

MIMI. — Voyons, maman ! LA DUEGNE. — Je ne dis que le vrai

Avec les gestes et tout. Avant que vous veniez chez nous, monsieur Verri, elle disait tout le temps qu'elle voulait monter sur les planches. MIMI. — N'en croyez rien, Rico. LA DUEGNE. — Et qu'elle y aurait triomphé, pour sûr. Elle serait devenue star. Titine ne chante

pas mal non plus. Et ça ne l'empêche pas de raccommoder divinement. Adroite de ses dix doigts comme une fée, comme un ange. Elle sait même «pétasser» les souliers. TITINE. — Maman, qu'est-ce que tu racontes ? MADAME LA CROCE. — Et Nénete NENETE, menaçant de lui fermer la bouche. — Tu te tais, maman! MADAME LA CROCE. — Elle retourne les vêtements qu'on les dirait neufs. NENETE. — Tu vas te taire MADAME LA CROCE. — Et pour le dégraissage

Vous,

Pas de blagues

Nous avons déjà tout combiné, nous sommes d'accord

Il ne se le rappelait plus!

Où est Verri? Il devrait être ici avec ses camarades.

(Elle lui prend la main.) Ne bisquez pas, allons. Ça ne

Vous savez, ces fillettes, sans en avoir l'air, ce sont des perles pour le

Et danser

Et chanter, tu ne chantes pas bien peut-être.

NENETE, lui ferme la bouche. — Mais enfin, maman

MADAME LA CROCE. — Et Fifine tient les comptes comme personne. FIFINE. — Tu as fini ?

MADAME LA CROCE. — Elles en ont honte

OCARINA. — Comme si c'étaient des vices secrets! MADAME LA CROCE, — Et pas poseuses, et se contentant de rien, les pôvres

danse et de spectacle, c'est tout ce qu'elles veulent, elles peuvent même se priver de manger

Mais les vieux opéras, l'opéra-comique, elles sont comme moi, elles les adorent. NENETE. — Mais nous, nous aimons aussi la musique moderne. Tandis que toi

(Elle chante quelques mesures de «Pelléas».) MADAME LA CROCE. — Ne me parle pas de cette musique sans mélodie. Rien ne vaut Mignon

ou la Traviata

première fois à la maison. NARDY. — On aurait mieux fait de s'en dispenser. MADAME LA CROCE. — Nous vous avons reçu comme nous recevons tous les officiers de la base d'hydravions. LE PREMIER ROLE. — Moi, je ne suis pas de l'active comme eux. Je fais six mois comme

officier de réserve et puis, au revoir à tous POMARET. — C'est de nous que tu parles? SAUREL. —Ah! çà alors!

LA DUEGNE. — Ça n'a rien à voir

(M. Palmyre se met à siffloter.) Oh! qu'il m'énerve, celui-ci

à la figure. (La boursette est un sac énorme. M. Palmyre cesse aussitôt de siffler.) Oui, je disais

que personne ne s'était aperçu d'abord que vous aviez l'humeur noire des Corses sauvage. LE PREMIER ROLE. — Je m'en vante LA DUEGNE. — Mais maintenant, je le sais, et comment ! HINKFUSS. — N'anticipons pas, madame, je vous en prie, n'anticipons pas. LA DUEGNE. — Je n'anticipe rien.

HINKFUSS. — Il s'agit d'une simple présentation des personnages, aussi claire que possible.

LA DUEGNE. — N'ayez pas peur, tout sera clair

mais au début vous vous gardiez bien de vous en vanter. Vous étiez d'accord avec nous pour tenir tête à tous ces sauvages qui nous reprochent de vivre comme sur le continent, de n'avoir pas peur

de réunir à la maison un peu de jeunesse et de la laisser s'amuser un peu

me semble, plaisanter avec Mimi

Voilà où nous en sommes.

Un peu de

(A VERRI.) Je parlais de vos camarades : ce sont eux qui vous ont amené la

J'en connais qui ne se gobergeront plus à mes frais.

Je voulais dire que ni moi, ni mes filles, ni ce grand estori

Tu te tais ou je te lance la boursette

leur caractère

(A VERRI.) Vous vous en vantez aujourd'hui,

Vous aimiez bien, il

Où est-elle passée? Ah! la voilà! Viens, approche, ma pauvre

petite. Ce n'est pas encore le moment de te tenir ainsi. (Elle la prend par la main. L'actrice qui joue MIMI résiste.) Viens, viens donc

MIMI. — Non, laissez-moi, Mady

jouer dans ces conditions, monsieur le Directeur. Vous aviez fait un scénario, établi l'ordre des

tableaux. Il n'y a qu'à le suivre. Je sais que tout à l'heure j'ai à chanter et à danser. C'est très bien. Mais je ne peux pas jouer n'importe quoi. Au hasard. Si vous vouliez une scène de présentation comme celle-ci, une espèce de défilé, il fallait prévenir.

LES AUTRES ACTEURS. — Mademoiselle

— C'est évident.

— Il faut savoir d'avance ce qu'on aura à dire.

VERRI. —Ah non! d'avance non! Sans quoi, il n'y a plus d'improvisation. Si c'est pour servir les

effets des autres, moi, je ne marche plus. Je dirai ce que j'ai à dire.

(Nom de la Duègne.) (Elle va vers Hinkfuss.) Je ne puis pas

a parfaitement raison.

HINKFUSS. — Mais oui, c'est entendu. Pour l'instant vous n'avez rien à dire. Alors ne dites rien.

Et les autres non plus. MIMI. — Moi non plus, je n'ai rien à dire. Et je m'en vais. Et puis je trouve toute votre histoire parfaitement absurde. Je vous l'ai assez répété.

VERRI. — Mimi, je ne veux pas que vous partiez toute seule

stupide : je m'embrouille

TOUS. — Oui, oui, ils ont raison. HINKFUSS. Trop de texte, trop de texte. Je vous l’ai dit : parlez le moins possible, le moins possible ! D’ailleurs, l’exposition est faite. Des attitudes, des attitudes, des gestes synthétiques et

moins de mots. Croyez-moi : les mots naîtront d'eux-mêmes, des attitudes que vous prendrez conformément au scénario. Suivez le scénario, vous ne vous tromperez pas. Laissez-vous guider et situer par moi, comme nous l'avons établi. Vous pouvez vous retirer. Nous allons commencer. LA MERE. — Bon. Compris. (Prenant l'accent marseillais.) Allez, les petits. En route. On a une bonne soirée en perspective, à ce Tabarin. Allez, zou, balancez vos dames. Et en musique. HINKFUSS. — Mesdames, messieurs, veuillez excuser les quelques petits accrochages qui se sont produits. Le spectacle va maintenant commencer pour de bon. SCENE II Le rideau se lève. L'ombre se fait sur la scène. Un jazz violent éclate dans le café-chantant. Le mur blanc devient transparent. On voit au fond une estrade sur laquelle se trouve une étrange

chanteuse pâle, vêtue de voiles noirs, la tête en arrière, les yeux clos. Elle chante lugubrement les paroles du jazz. Trois petites danseuses blondes dansent dans l'espace réservé entre les tables. Parmi les spectateurs (qui ne sont pas très nombreux), au premier rang, LE PÈRE, OCARINA, avec son chapeau mou sur la tête et un long cigare à la bouche. Un spectateur placé derrière OCARINA découpe une paire de cornes dans un carton et la pose sur le chapeau d'OCARINA. Les spectateurs rient et applaudissent. OCARINA, sans comprendre, se joint aux applaudissements. Mais il s'aperçoit que tout le monde le regarde, il cesse d'applaudir et de sourire. (LA CHANTEUSE a un élan d'indignation. Elle quitte son estrade pour enlever le dérisoire trophée.) LA CHANTEUSE. — Le pauvre vieux! Vous n'avez pas honte? LES SPECTATEURS l'empêchent d'avancer et crient :

— Non, mais ça va pas mieux

— C'est-y tes oignons?

— Laisse tomber.

— C'est bien fait pour lui.

— C'est bien fait pour lui.

LA CHANTEUSE. — Brutes, lâches, laissez-moi! Pourquoi est-ce bien fait pour lui? Quel mal vous fait-il? OCARINA, se levant sans comprendre, avec angoisse. — Qu'est-ce qui est bien fait pour moi? LE SPECTATEUR, qui l'a coiffé des cornes. — Elle ne sait pas ce qu'elle dit, ne l'écoutez pas. UN AUTRE. — Elle est saoule comme d'habitude. LE SPECTATEUR, qui l'a coiffé. — Il vaut mieux que vous vous en alliez : votre place n'est pas ici. (Il le pousse vers la porte.) UN AUTRE. — Nous savons qui vous êtes. (OCARINA sort. Le mur cesse d'être transparent. Deux ou trois spectateurs l'ont accompagné et se moquent de lui.)

(Redevenant l'acteur.) Que je suis Et je sors avec vous.

Mais vous avez raison, mademoiselle

OCARINA. — Je voudrais bien savoir ce qui est arrivé.

SECOND SPECTATEUR. — Mais rien. C'est toujours à cause de l'autre soir TROISIEME SPECTATEUR. — Tout le monde connaît votre sympathie pour cette chanteuse. SECOND SPECTATEUR. — Ils auraient voulu vous voir giflé encore une fois, comme l'autre soir, TROISIEME SPECTATEUR. — Quand elle vous a giflé en disant que c'était bien mérité

OCARINA. — Ah! c'était ça! Très bien

Je ne peux pas la regarder sans

me sentir bouleversé : la pauvre petite

coulent sur les joues SECOND SPECTATEUR. — Mais c'est du chiqué, cher monsieur

OCARINA, faisant non de la main. — Non, certainement non. Ce n'est pas du chiqué, comme vous dites. Cette femme souffre, je vous l'assure, elle souffre vraiment. Et puis, elle a la même

voix que ma fille aînée, la même exactement

D'ailleurs, elle m'a dit qu'elle appartenait à une bonne, famille. SECOND SPECTATEUR. — Son père était sans doute un officier supérieur? TROISIEME SPECTATEUR. — Ou peut-être un conducteur des ponts et chaussées, comme

vous OCARINA. — Elle ne me l'a pas dit

meilleures familles terreur

(A ce moment arrivent de gauche, au pas cadencé, TITINE au bras de POMARET, NENETE au bras de SAUREL, FIFINE au bras du troisième officier. MIMI marche à côté de RICO VERRI. LA MERE est au bras de deux autres jeunes officiers. Les spectateurs se retirent vers la porte du cabaret, laissant OCARINA seul sous le réverbère.)

POMARET, marquant le pas. — Un deux

(Ils se dirigent vers le théâtre; les dames sont en robe de soirée.)

TITINE, apercevant son père avec les cornes sur son chapeau. — Oh! papa, qu'est-ce qu'on t'a fait? POMARET. — Oh ! les saligauds ! OCARINA. — Qu'est-ce qu'il y a ? NENETE. — Mais enlève donc ce qu'on t'a mis sur ton chapeau LA MERE, pendant que le mari tâte maladroitement son chapeau sans le quitter. — Des cornes ! FIFINE. — Qui t'a fait ça ? TITINE, montrant la porte du cabaret. — Qui voulez-vous que ce soit?

OCARINA, enlevant les cornes. — Des cornes, à moi

Un deux

Mais vous avez remarqué que ce soir j'ai tout le temps

évité de la regarder. Je suis resté les yeux fixés sur les danseuses

Quand elle chante, les yeux fermés, et que les larmes lui

Et parfois le même air que ma petite Mimi.

Mais il y a des choses qui peuvent arriver dans les

Chaque fois que je l'entends, je suis pris par une espèce d'angoisse, de

Un deux

Ils riaient de ça, les misérables.

LA MERE. — Est-ce que tu vas les garder longtemps à la main comme un chapelet. Vas-tu les jeter, grand fanandel ! Tu n'es bon qu'à te faire ridiculiser. MIMI. — Voyons, maman, ce n'est pas sa faute. TITINE. — Ce sont ces voyous. VERRI, s'adressant aux spectateurs qui rient au seuil du café-chantant. — Qui a eu l'audace? (Il en saisit un par le revers.) C'est vous? NENETE. — Ils se tordent. LE SPECTATEUR, saisi par VERRI. — Allez-vous me lâcher! Je n'y suis pour rien. VERRI. — Alors, dites-moi qui a fait ça. POMARET. — Laisse courir, Verri. SAUREL. — A quoi bon augmenter le scandale ?

LA MERE. — Non, je veux que le patron me rende raison de cette injure UN SPECTATEUR. — Pour une simple plaisanterie VERRI. — Ah ! vous appelez ça une plaisanterie ? AUTRE SPECTATEUR. — Nous avons tous la plus profonde estime pour monsieur Palmyre. TROISIEME SPECTATEUR. — Tandis que nous n'en avons pas la moindre pour vous, chère madame SECOND SPECTATEUR. — Vous êtes la risée de la ville, vous et vos filles. VERRI, se jetant sur eux. — Allez-vous vous taire, tas de salauds! MIMI. — Rico, je vous en supplie VERRI. — C'est votre faute. Je vous ai assez dit que je ne voulais plus vous voir dans ces boîtes infâmes, au milieu de toute cette racaille. MIMI. — Mais oui, vous avez raison. Nous ne le ferons plus. QUATRIEME SPECTATEUR. — Nous ferons notre rapport à votre colonel. TROISIEME SPECTATEUR. — Vous n'avez pas honte de galvauder ainsi vos uniformes. POMARET. — Vous insultez ces dames qui sont avec nous. Notre devoir est de les défendre. QUATRIEME SPECTATEUR. — C'est nous qui avons été insultés par Madame. LA MERE. — Moi, je n'ai insulté quiconque. Je vous ai dit vos quatre vérités : que vous êtes une

population arriérée et sauvage, plus barbares que des nègres. Voilà ce que j'ai dit. Et vous pouvez rire, vous n'en serez pas plus civilisés pour ça. POMARET, cherchant à la calmer. — Allons, voyons, madame SAUREL. — C'est assez VERRI. — Non, je ne reste pas ici, MIMI. — Calmez-vous, Riccardo. NARDY. — Asseyons-nous. VERRI. — Qu'est-ce que vous prenez ? TITINE. — Assieds-toi, maman, et calme-toi. POMARET. — Vous prenez quelque chose avec nous, monsieur Palmyre? LA MERE. — Lui ! A la maison tout de suite. Il part en tournée demain matin. Il ne pourrait pas

Allez, zou, à la maison. (Les clients du cabaret rient en entendant ces ordres

se lever

péremptoires.) Riez, imbéciles, crétins, tas de fadas ! LES OFFICIERS. — Mais non, madame, laissez donc LE COMIQUE. — Alors, tu ne veux pas que je reste! LA DUEGNE. — Reste seulement que je te gifle!

HINKFUSS, se levant du fauteuil au premier rang d'où il a suivi la représentation. — Ça suffit

c'est amplement suffisant!

qui s'en mêlent. (Au comique.) Alors, vous, vous sortez par le jardin LE PERE, à HINKFUSS. — Mais non, je sors par la cour. HINKFUSS. — Par la cour si vous voulez LE PERE. — Je tiens à vous faire remarquer que je n'ai pas pu placer un mot. Tout le monde parlait à la fois. Moi, je trouve que la clarté y perdait. HINKFUSS. — Mais non, mais non, tout était très bien LE PERE. — N'aurait-il pas été nécessaire que je fisse ressortir d'une part que tout retombait toujours sur moi et que je montre, d'autre part, cette angoisse qui me prend à l'idée que mes filles pourraient finir comme cette chanteuse HINKFUSS. — Vous l'avez fait ressortir. Vous reviendrez tout à l'heure. (Aux acteurs.) Allez-y. (LE PERE sort à gauche.) LA MERE. — Un demi bien tiré.

les clients du Tabarin, à vos places

(Au public.) Jusqu'aux figurants

NENETE. — Une glace.

GARÇON. — Nous n'avons plus de glaces.

NENETE. — Oh! il n'y a pas de glaces

TITINE. — Pour moi, une limonade. POMARET. — Apportez-nous aussi des esquimaux

NENETE. — Mais non, merci TITINE. — Mais si, mais si

POMARET. — Vous aimez tant que ça les esquimaux? TITINE. — Non, j'aime faire dépenser de l'argent aux hommes

POMARET. — Tant que vous n'aurez envie que d'esquimaux (LA MERE, sur une banquette, avec POMEL et MANGIN de chaque côté.) LA MERE. — Vous devriez un peu travailler pour la civilisation. MANGIN. — En quoi faisant? LA MERE. — En donnant des leçons à votre cercle. POMEL. — Des leçons ? Et à qui ?

LA MERE. — A toutes les brutes de ce pays MANGIN. — Et des leçons de quoi ?

POMEL. — De civilité puérile et honnête ? LA MERE. — Non, non, pas de théorie, de la pratique. Leur montrer comment on vit dans les grandes villes du continent. Vous, Mangin, d'où êtes-vous? MANGIN. — Moi, madame, de Nancy LA MERE. — Et vous, Pomel ? POMEL. — Moi, de Lyon

LA MERE. — Et moi, de Marseille

population

penser

peux pas lever le doigt sans que tous te regardent faire

sont tous enragés dans cette île? MANGIN. — Enragés ? LA MERE. — Ils sont enragés

tout le temps à s'observer, à se surveiller

d'eux : si quelqu'un passe près d'eux sans les regarder, c'est par mépris

croire méprisés et à vouloir se venger

SCENE III NENETE, TITINE, SAUREL et POMARET, assis à une table du Tabarin. SAUREL. — Quel incident stupide ! TITINE. — Il y a beaucoup de la faute de papa! On dirait qu'il fait exprès de se donner en spectacle, dans des endroits comme celui-ci. POMARET, lui mettant un caramel dans la bouche. — Allons, ne vous tourmentez plus NENETE, ouvrant la bouche comme, un petit oiseau. — Et moi? POMARET, même jeu. — Voilà pour vous NENETE. — Vous croyez vraiment que sur le continent on fait comme ça! POMARET. — Mais bien sûr SAUREL. — On fait même mieux que ça! POMARET. — Ah ! si nous faisions tout ce qui se fait sur le continent! TITINE. — Quoi, par exemple ? SAUREL. — Ça ne se dit pas en public.

Alors une menthe à l'eau, l'eau bien fraîche.

Et des caramels!

Il n'y a pas besoin. Huit esquimaux

Au moins une heure par jour

de Marseille

la seconde ville de la France

comme J'en pleurerais rien que d'y

Notre-Dame de la Garde, la Major et la Canebière

Tu peux faire ce que tu veux à Marseille que les gens ne s'en occupent point

Ici, tu ne

Mais vous n'avez pas remarqué qu'ils

Que ce soit la politique ou autre chose, ils se détestent, ils sont

s'ils en voient un qui rit, ils sont persuadés qu'il rit

Ils passent leur vie à se

La vendetta! Quels sauvages! (Musique.) Ouf!

NENETE. — Demain, toutes les quatre, nous donnons l'assaut au camp d'aviation! TITINE. — Nous voulons voler POMARET. — Très heureux de la visite, mais pour ce qui est de voler, malheureusement SAUREL. — Interdit POMARET. — Et le colonel ne badine pas avec le règlement. TITINE. — Le colonel est en permission. NENETE. — Moi, je veux voler, moi, je veux voler. Rien que pour le plaisir de cracher sur cette sale ville. SAUREL. — Non, on ne peut pas vous faire voler.

NENETE. — Ce n'est pas de voler qui m'intéresse

ciel. Vous cracherez pour moi

SCENE IV FIFINE et NARDY vont et viennent dans le foyer. NARDY. — Vous savez que votre père est fou de la chanteuse du Tabarin? FIFINE. — Papa? Non? Pas possible! NARDY. — Je vous le certifie. Toute la ville en fait des gorges chaudes. FIFINE. — Ah çà alors, papa amoureux! (Elle éclate de rire.) NARDY. — Vous l'avez bien vu tout à l'heure. FIFINE. — Si maman savait ça, elle l'écorcherait vif ! Mais qui est cette chanteuse? Vous la connaissez?

NARDY. — Je l'ai vue une fois. C'est une folle. Une folle triste. FIFINE. — Comment ça, triste? NARDY. — Elle chante les yeux fermés et on prétend qu'en chantant il lui arrive de pleurer pour de bon et qu'il lui arrive même de tomber sur l'estrade, terrassée par le désespoir qui la fait pleurer, ivre morte. FIFINE. — Ah ! Mais alors c'est qu'elle boit et qu'elle a le vin triste NARDY. — C'est possible. Mais on dit qu'elle boit par désespoir.

FIFINE. — Je pense à papa

ne vous crois pas. NARDY. — Vous ne me croyez pas ? Et si je vous disais qu'un soir, où il avait peut-être lui aussi

bu un verre de trop, il s'est donné en spectacle à tout le Tabarin

son mouchoir à la main, essuyer les larmes de cette fille qui chantait les yeux fermés?

FIFINE. — Pas possible ? NARDY. — Et savez-vous comment elle l'a remercié?

FIFINE. — Elle aussi ! Comme maman ! NARDY. — C'est ce qu'a dit votre père à tous les spectateurs qui s'esclaffaient : «Toi aussi, ingrate. Et ma femme qui passe déjà sa vie à me gifler!» (FIFINE et NARDY se joignent au groupe NENETE, TITINE, SAUREL et POMARET.)

SCENE V NENETE, TITINE, FIFINE, POMARET, SAUREL, NARDY, devant le bar. FIFINE. — Savez-vous ce que vient de me dire Nardy? Que papa était fou de la chanteuse en noir TITINE. — Non ! NENETE. — Tu te fous de nous FIFINE. — Non, c'est vrai, tout ce qu'il y a de vrai. NARDY. — Je puis vous le certifier.

C'est de cracher sur ces brutes du haut du

C'est promis? C'est juré?

Le pauvre homme

Il est vraiment malheureux alors

Mais non, je

Il est allé, les larmes aux yeux,

En lui appliquant une gifle formidable!

SAUREL. — Mais oui, je suis au courant. FIFINE. — Et si vous saviez ce qui lui est arrivé… NENETE. — Quoi donc ? FIFINE. — Il a été giflé par elle en plein spectacle. NENETE.— Giflé! TITINE. — Et pourquoi? FIFINE. — Parce qu'il voulait essuyer ses larmes! TITINE. — Quelles larmes ? FIFINE. — Il paraît que c'est une femme qui n'arrête pas de pleurer! TITINE. — Vous voyez comme j'avais raison tout à l'heure! C'est uniquement de sa faute! Comment voulez-vous que les gens ne le tournent pas en ridicule ?

SAUREL. — Ecoutez. Si vous voulez avoir des preuves, fouillez la poche-portefeuille de son

veston. Vous trouverez le portrait de cette chanteuse! Il me l'a montré un jour entendu l'éloge qu'il m'en a fait. SCENE VI RICO VERRI et MIMI, dans un coin du foyer. MIMI, un peu intimidée par l'air sombre de VERRI. — Qu'est-ce que vous avez? VERRI, avec mauvaise humeur. — Moi, rien. Que voulez-vous que j'aie? MIMI. — Alors pourquoi prenez-vous cet air furieux ? VERRI. — Je n'en sais rien; Ce que je sais, c'est que j'ai envie de tout casser MIMI. — Cette vie ne peut plus continuer. VERRI. — C'est aujourd'hui que vous vous en apercevez ?

MIMI. — Taisez-vous

VERRI. — C'est ça qui me met hors de moi. MIMI. —Je n'ose plus parler, je n'ose plus bouger VERRI. — Mais qu'est-ce qu'ils ont tous à nous épier et à écouter ce que nous disons MIMI. — Laissez-les. Ne les provoquez pas.

VERRI. — Nous sommes des spectateurs comme les autres ! C'est intolérable ! Qu'est-ce que nous avons d'extraordinaire ? MIMI. — Je vous l'ai dit : comment vivre, faire des gestes, lever la main, les yeux, quand tout le monde vous regarde? Tenez, autour de mes sœurs, autour de maman, c'est la même chose. VERRI. — Comme si nous étions des acteurs! MIMI. — C'est vrai. VERRI. — L'abominable, c'est que vos sœurs , MIMI. — Quoi, mes sœurs ?

VERRI. — Rien

MIMI. — Quoi ? VERRI. — Se donner en spectacle. MIMI. — Mais elles ne font rien de mal : elles rient, elles plaisantent

VERRI. — Elles ont un air effronté qui attire les regards.

MIMI. — C'est pour plaire à vos camarades VERRI. — Oui, ce sont eux qui les entraînent

MIMI. — Ils s'amusent VERRI. — Ils oublient qu'ils compromettent la réputation de trois jeunes filles.

MIMI. — C'est évident! VERRI. — Si l'un d'eux se permettait avec vous

MIMI. — Je ne le supporterais pas non plus, soyez tranquille

Si vous aviez

Tout le monde nous regarde.

J'ai

l'impression qu'elles aiment ça.

Vos camarades aiment ça. Ah! Ils m'exaspèrent!

je ne le supporterais pas

VERRI. — Mais vous l'avez supporté

MIMI. — J'ai pu le tolérer. Mais voilà bien longtemps que je ne le tolère plus. Vous le savez bien. VERRI. — Eux ne le savent pas. MIMI. — Ils le savent, ils le savent

VERRI. — Non, et ils m'ont dit des choses sur vous

MIMI. — Quand ? Mais dites-moi quand ? Vous voyez ? vous ne répondez pas.

VERRI. — Il ne faut pas plaisanter avec moi!

MIMI. — Ils le savent parfaitement

vous affolent VERRI. — Vous les excusez ? MIMI. — Non, mais calmez-vous. Moi, je ne vis plus SCENE VII (L'orchestre se met à jouer et LA CHANTEUSE en noir paraît sur l'estrade et commence à chanter.) LA MERE, se prenant la joue. — Oh là, que j'ai mal MANGIN. — Où avez-vous mal? LA MERE. — Aux dents

POMEL. — Ça va passer

LA MERE, boit et s'interrompt brusquement pour crier. — Ouïe, ouïe, ouïe

DES SPECTATEURS. — Silence. On ne s'entend plus

LA MERE, hurlant. — Si vous enduriez ce que j'endure, vous crieriez plus fort que moi

vandales. DES SPECTATEURS. — Elle nous insulte à présent. Ça, c'est un comble (LA CHANTEUSE s'est arrêtée de chanter. Toutes les filles et tous LES OFFICIERS se sont groupés autour de LA MERE.) NENETE. — Rentrons vite, maman, tu te soigneras à la maison. SAUREL. — Mais oui, je vais appeler une voiture. (Il sort.) VERRI, aux spectateurs qui continuent à protester. — Si quelqu'un de ces messieurs n'est pas content, il n'a qu'à s'adresser à moi. MIMI. — Non, Riccardo, laissez-les. MANGIN ET POMEL. — Allons, venez, madame La Croce.

(LA MERE gémissant toujours sort à droite, soutenue par eux, suivie de ses filles et de VERRI. DES SPECTATEURS applaudissent le départ. VERRI qui marche le dernier se retourne vers eux l'air furieux. Les applaudissements cessent.)

DES SPECTATEURS. — Enfin!

— Ce n'est pas trop tôt.

— Vous avez vu : le harem ambulant. La foire aux fiancées!

— Un peu usagées, les fiancées. Et cet imbécile qui fait le matamore.

(La musique reprend. LA CHANTEUSE en noir recommence à chanter. LE PERE entre par la

droite et va s'asseoir à une des tables demeurées libres.) DES SPECTATEURS, s'apercevant de sa présence. — Le revoilà! Il a guetté le départ de sa femme. Il est complètement dingo. Et saoul avec ça! (LA CHANTEUSE en noir commence à pleurer en chantant.)

LE PERE. — Mon Dieu, elle pleure

UN SPECTATEUR. — Et vous n'allez pas la consoler ?

des choses qui se sont passées

Ils s'amusent. Mais les plaisanteries les plus innocentes

Buvez une gorgée

C'est insupportable.

tas de

Bon débarras!

Encore

LE PERE. — La consoler

DES SPECTATEURS. — Vous n'allez pas la laisser pleurer comme ça (LE PERE, comme hypnotisé, se lève, tire son mouchoir de sa poche, fait deux pas dans la direction de l'estrade.) AUTRES SPECTATEURS. — Assis, assis !

— Ah ! non, ça ne va pas recommencer comme l'autre soir

— Laissez-la chanter en paix

PREMIERS SPECTATEURS. — Qu'est-ce que ça peut vous faire? Chacun est libre. Si on ne peut plus rigoler, alors

(Les spectateurs se sont levés. LE PERE est perdu au milieu DES SPECTATEURS dont les uns veulent qu'il aille essuyer les yeux de LA CHANTEUSE, les autres qu'il retourne à sa place. La musique a cessé.) DES VOIX. — Musique !

— Assis. Oui

— Non

— Non, monsieur

— C'est moi qui vous le dis. Saligaud

(La bagarre éclate.) UN SPECTATEUR. — Gare au couteau ! Gare au couteau ! HINKFUSS. — Non, non, halte. Pas de couteau sur la scène

courant. (Obscurité.) Silence et à vos places. La bagarre et le couteau, ça se passe pendant

l'entracte. (Le calme se fait sur le plateau.) Lumière. (Au public.) Ces figurants sont déchaînés. Si

je les avais laissés faire, ils s'assommaient. L'expérience marche à merveille. Ça dépasse toutes

mes prévisions. (Deux figurants sur le plateau recommencent à s'invectiver.) Allez-vous vous

taire à la fin! Rideau.

Petit morveux

(La bagarre continue.) Coupez le

Rideau. Rideau

DEUXIÈME ACTE

A droite, au fond, une cloison vitrée, percée d'une porte, laissant vaguement entrevoir le

vestibule. A mi-profondeur de la scène, à gauche, une cloison également percée d'une porte, permettant d'entrevoir la salle à manger (buffet, table, suspension : sur le buffet, un bougeoir, une

boîte d'allumettes, un bouchon). La scène représente le salon : piano, canapé, guéridons, chaises

et fauteuils.

(Au lever du rideau, POMARET est au piano. Il joue un tango. NENETE danse avec SAUREL. FIFINE avec NARDY. Ils viennent de rentrer du Tabarin. LA MERE a un foulard autour du vi- sage. RICO VERRI a couru jusqu'à une pharmacie chercher un remède. MIMI est assise sur le canapé à côté de sa mère ainsi que POMEL. TITINE et MANGIN sont dans une autre pièce. MIMI, à sa mère pendant que POMARET joue et que les deux couples dansent. — Ça ne va pas mieux? (Elle approche une main de sa joue.)

LA MERE. — C'est à devenir folle

POMEL. — Verri ne va plus tarder. LA MERE. — Le pharmacien ne lui aura pas ouvert

POMEL. — Puisqu'il assure le service de nuit, il est obligé d'ouvrir!

LA MERE. — A Marseille, oui, mais pas ici n'ouvrira pas! POMEL. — Oh! Verri saura se faire ouvrir

Ne touche pas.

j'en suis sûre et certaine

Oh! que j'ai mal! S'il sait que c'est pour moi, il

Quitte à défoncer la devanture!

NENETE, continuant à danser. — Mais oui, maman, on lui ouvrira.

FIFINE. — Il sait comment il faut les traiter. Il est de la même race qu'eux. LA MERE. — Ah ! ne dis pas de mal de lui. Il a été si mignon MIMI. — Il court les rues à la recherche d'un remède pendant que vous dansez

LA MERE. — Ouïe! Ouïe!

POMEL. — C'est une grosse molaire LA MERE. — Non, c'est de la névralgie

douleur

névralgies.

NENETE, cessant de danser et courant à sa mère. — Maman, si tu disais l'Ave Maria, comme l'autre fois. POMEL. — Ah! voilà une bonne idée! NENETE. — Ça t'avait soulagée, tu te rappelles? POMEL. — Essayez, ça ne coûte pas beaucoup. FIFINE, continuant à danser. — Oui, dis-le, maman, dis-le. Ça te le fera passer. NENETE. — Commencez par ne plus danser. POMEL. — Et toi, Pomaret, finis de nous assourdir. NENETE. — Maman va dire l'Ave Maria comme la dernière fois.

POMARET, cessant de jouer et accourant vers LA MERE. — Oui répéter. SAUREL. — Dites-le en latin NARDY. — Ça fera sûrement plus d'effet. LA MERE. — Mais non, laissez-moi tranquille. Je n'ai rien à dire

NENETE. — La dernière fois, ça t'a guérie. Tu ne vas pas soutenir le contraire.

FIFINE. — L'obscurité

NENETE. — Et se recueillir tous. Pomaret, éteignez POMARET. — Mais où est Titine ?

FIFINE. — Elle est par là avec Mangin. Ne vous occupez pas de Titine et éteignez.

LA MERE. — Non. Je veux au moins qu'une bougie reste allumée Titine rentre au salon. MIMI, appelant. — Titine! Titine! (Au fond, au milieu.) FIFINE. — Il y a une bougie sur le buffet.

NENETE. — Apporte-la

(Elle sort par le fond. FIFINE sort à gauche, suivie de NARDY pour chercher la bougie. Avant de

l'allumer, NARDY saisit FIFINE, la serre et l'embrasse sur les lèvres.) LA MERE, à NENETE. — Mais non, la statue ne fait pas besoin. On peut s'en passer. POMARET. — Appelez plutôt Titine LA MERE. — Titine, Titine, veux-tu venir ici tout de suite! POMEL. — Un guéridon pour poser la Vierge. (Il en approche un.) FIFINE rentre avec la bougie allumée. POMARET éteint. — Voilà la bougie. POMEL. — Ici, sur l'autel. NENETE, rentrant. — Voilà la Sainte Vierge ! POMARET. — Et Titine ?

NENETE. — Elle arrive

LA MERE. — Mais peut-on savoir ce qu'elle fabrique par là?

Laisse-les danser

Ouïe!

mais ne me demandez rien, ça m'augmente la

Ne m'y faites pas penser

C'est les colères qu'ils me font prendre qui me donnent ces

Voyons si le miracle va se

Il faut de l'obscurité.

Et bas les mains

Et que

Pendant que je vais chercher la statue de la Sainte Vierge.

Vous nous ennuyez avec votre Titine.

NENETE. — Elle prépare une surprise; vous allez voir

maman, recueille-toi (Lumière atténuée «de miracle». LA MERE commence à réciter d'une voix profonde :

Ave Maria, gratia plena Brusquement coup de tonnerre et éclair rouge. TITINE apparaît vêtue de l'uniforme de MANGIN, qui s'est déguisé en femme. Le tonnerre devient tout de suite la voix de TITINE qui chante; l'éclair, la lumière électrique que MANGIN redonne en entrant.) TITINE Dans le service de l'Autriche

Le militaire n'est pas riche, Chacun sait ça ! (Cri unanime de protestation.) NENETE. — Silence, sotte que tu es MIMI. — Tu compromets tout (Au milieu devant la table.) TITINE. — Qu'est-ce qu'il y a ? FIFINE. — Maman disait l'Ave Maria.

TITINE, à NENETE. — Tu n'avais qu'à me prévenir NENETE. — Il fallait deviner que tu nous tomberais dessus juste en pleine prière. TITINE. — J'étais déjà habillée quand tu es venue prendre la Vierge. NENETE. — Tu aurais dû penser à quoi elle allait servir.

FIFINE. — Silence

POMARET. — On recommence.

LA MERE. — Non

MIMI. — Ça t'a passé ? LA MERE. — Il me semble que

(Reprise par le mal.) Oh là là! ouïe! ouïe! ouïe! ça me reprend

Mimi, chante-moi quelque chose TOUS. — Oui, oui. Mimi, Mimi MIMI. — Non, non, maman, je n'ai pas envie

LA MERE. — Fais-le, Mimi, fais-le pour endormir mon mal de dents, de ta pauvre mère.

MIMI. — Je ne pourrai pas. NENETE. — Eh ! ne te fais pas prier ! TITINE. — C'est pour l'aider à se raidir, pour distraire son mal. SAUREL ET NARDY. — Allons, mademoiselle Mimi, soyez gentille

chantez, chantez.

NENETE. — Si tu te figures qu'on ne sait pas pourquoi tu refuses POMARET. — Mademoiselle Mimi va chanter SAUREL. — Si c'est à cause de Verri, ne craignez rien, nous sommes là pour le calmer. POMARET. — Qui chante son mal enchante.

LA MERE. — Fais-le pour ta mère POMEL. — Quel courage, hein, notre générale

LA MERE. — Allez, zou, on chante Faust

TITINE. — Je suis déjà en costume LA MERE. — Faites-lui les moustaches à cette mignonne. MANGIN. — Je m'en charge POMARET. — Non, c'est mon affaire NENETE. — Tenez, Pomaret, voilà un bouchon. Je vais chercher un chapeau à plumes.

Allons, groupez-vous tous, et toi,

Qu'est-ce qu'on fait?

Attendez

Il me semble

Que ce soit le diable ou la bonne mère, il me semble que

Mais je veux résister. Tiens,

je t'assure

Toi, Titine, fais Valentin

(Elle sort par le fond et revient presque aussitôt avec ce qu'elle avait annoncé.)

POMARET, à TITINE, tout en lui dessinant les moustaches. — Allons, tenez-vous un peu

tranquille

LA MERE. — Très bien

MIMI, d'une voix molle, sans force pour résister. — Non, non

LA MERE. — Titine, Valentin. MANGIN. — Et moi, dame Marthe SAUREL. — Allez, en avant pour le chœur des soldats

LA MERE, qui souffre de plus en plus. — Non, la valse. C'est plus calmant.

SAUREL. — Va pour la valse. POMARET. — Attendez au moins que j'aie achevé

FIFINE. — Ça va très bien comme ça SAUREL. — Mais oui, c'est parfait. Un, deux, trois

NENETE. — Le chapeau, attendez le chapeau

MIMI.) Et toi, pas de chichis! (A SAUREL.) Tenez, mettez-lui cette mantille blanche

FIFINE, donnant un coup de coude à MIMI inerte. — Allons, remue-toi un peu POMARET. — Il faudrait quelque chose pour taper dessus ?

NENETE. — Les rince-doigts de cuivre tambour de basque. POMARET. — Alors, nous y sommes

faux, c'est faux

(MIMI s'avance et chante la valse, reprise par le chœur. Pendant ce temps, LA MERE se tient la joue, s'agite et murmure en cadence comme une litanie.)

LA MERE. — Ah! doux Jésus! Ah! bonne mère! ce coup-ci, je meurs

péchés

Un, deux, trois

Vous bougez tout le temps.

Mimi chante Marguerite

Un, deux, trois

«Gloire immortelle

»

«Ainsi que la valse légère

»

(Elle en coiffe TITINE, puis se tournant vers

(Elle les prend dans le buffet et les distribue.) Ça fera

(Ils attaquent la valse de Faust.) C'est

arrêtez

Mimi

chantez donc pour les entraîner.

C'est la pénitence de mes

Ah! mon Dieu, faites-les-moi expier à moi seule ! Ne frappez pas mes filles ! Chantez,

mes petites, chantez, amusez-vous et laissez-moi souffrir seule en pénitence de tous mes péchés

Je ne veux qu'une chose, c'est que vous soyez contentes, heureuses

souffrir, mon Dieu, mais épargnez mes filles

Punissez-moi, faites-moi

Je n'ai jamais pu avoir de bonheur, jamais, jamais,

je veux que mes filles soient plus heureuses que moi

commandements. Je prends tous leurs péchés sur moi

avec le chœur.) Laissez chanter Mimi toute seule

(RICO VERRI arrive juste à ce moment. Il reste une minute hésitant, comme si un gouffre s'ouvrait devant sa colère, puis, d'un bond, il se jette sur POMARET, l'arrache au piano et le

jette à terre en hurlant.) VERRI. — Ah ! c'est comme ça que vous vous foutez de moi! (Après une minute de stupéfaction qui se traduit par quelques exclamations : «Il est fou ce qu'il a?», POMARET se relève et se jette sur VERRI. On se précipite pour les séparer.) POMARET. — Ça ne se passera pas comme ça VERRI. — J'y compte bien SAUREL ET NARDY. — Et nous aussi

Même si elles manquent à vos saints (Elle a les larmes aux yeux. Elle chante

Fais-nous entendre ta belle voix, mignonne

Qu'est-

VERRI. — A votre disposition

TITINE. — Vous n'êtes pas encore le maître ici, entendez-vous ? VERRI. — Ah! vous m'envoyez à la pharmacie et pendant ce temps LA MERE. — Quoi, pendant ce temps?

VERRI. — Vous trouvez le moyen de l'entraîner dans votre carnaval! LA MERE. — Veuillez quitter cette maison

MIMI. — Rico, ce n'est pas ma faute

Ça me plaira de vous casser la gueule à tous.

Je ne voulais pas, je ne voulais pas! J'ai dit et répété que je

ne voulais pas FIFINE. — Et cette imbécile qui éprouve le besoin de s'excuser

LA MERE. — Sans vous, Mimi serait devenue une grande étoile d'opéra.

NENETE. — S'il y avait un homme ici pour lui botter le derrière, il ne ferait pas tant le malin

LA MERE. — Va m'appeler ton père

chemise SAUREL. — Pas besoin de monsieur La Croce, nous pouvons l'expulser nous-mêmes. NENETE sort en appelant. — Papa ! Papa ! VERRI, à SAUREL. — Je ne vous conseille pas d'essayer. (A NENETE qui sort.) Appelez votre

père, appelez-le soient respectées.

LA MERE. — Et mêlez-vous de ce qui vous regarde! occuper de mes filles VERRI, montrant MIMI. — Demandez à celle-ci MIMI. — Vous êtes trop violent, Rico.

VERRI. — Ah! je suis trop violent

violence? Très bien, très bien

LA MERE. — Il n'y a rien à écouter. La porte est ouverte : sortez. VERRI. — Je sortirai si Mimi me le dit

LA MERE. — Elle va vous le dire, soyez tranquille que c'est que cette tyrannie

FIFINE. — Maman a raison, nous n'avons aucun besoin d'un professeur de morale

VERRI. — Votre sœur Mimi pense comme moi, cela me suffit avoir des intentions honnêtes SAUREL. — Ah! vraiment? NARDY. — Veux-tu nous dire quel mal nous faisons? VERRI. — Demandez-le à mademoiselle Mimi

POMARET. — Si tu savais à quel point tu es comique

VERRI. — C'est vous qui allez vous taire

POMEL, à ses camarades. — Il est fou. Retirons-nous.

FIFINE. — Non, non

TITINE. — Ne nous laissez pas seules

VERRI. — Vous pouvez partir. Nous nous reverrons demain NENETE, revenant. — Papa n'est pas dans sa chambre ! LA MERE. — Pas dans sa chambre NENETE. — Ni dans sa chambre ni dans le bureau, nulle part. FIFINE. — Comment? Il n'est pas rentré? TITINE. — Pas rentré! MIMI. — Mon Dieu, où peut-il bien être ? LA MERE. — Encore à courir, à une heure pareille SAUREL. — Il doit être retourné au Tabarin.

POMARET. — Madame, si vous permettez, nous allons nous retirer. LA MERE. — Non, non, attendez

MANGIN. — Naturellement, attendez TITINE. — Oh! Je n'y pensais plus

(Elle sort.) POMARET, à MANGIN. — Tiens compagnie un moment à ces dames, nous, nous nous en

Eh! Laisse-le donc crier!

en

Qu'il saute du lit et qu'il vienne comme il sera

Je répondrai de mes actes devant le chef de la famille. J'exige que ses filles

Où avez-vous pris le droit de vous

Alors ce ne sont pas les autres qui tout à l'heure vous ont fait

Ecoutez-moi

Charbonnier est maître chez soi

Qu'est-ce

D'ailleurs, je suis le seul ici à

tu te tairais

(Brandissant une chaise.) Ou ça va mal finir!

Restez

Ce détraqué ne va pas faire la loi dans cette maison

Je ne peux pas sortir dans cette tenue.

Attendez, je vais vous rendre votre bien.

allons LA MERE. — Je ne vois vraiment pas pourquoi. VERRI. — Si vous ne le voyez pas, eux le comprennent fort bien.

LA MERE. — Encore une fois, c'est à vous de sortir, et non pas à ces messieurs

VERRI. — Pas du tout, madame, c'est à eux

qu'il n'y avait plus de place ici pour leurs écœurants divertissements. POMARET. — On reparlera de ça demain

VERRI. — Si vous préférez m'attendre à la porte, je suis votre homme sait. MIMI. — Je vous en prie, Rico

VERRI. — Vous n'avez pas à me prier

MIMI. — C'est moi la coupable, la seule coupable

vous connaissant comme je vous connais VERRI, s'adressant non plus à MIMI, mais à l'actrice qui en joue le rôle, furieux d'être obligé d'improviser des répliques qui ne le satisfont pas. — Pourquoi m'avez-vous donné cette réplique

? Ce n'était pas le moment MIMI. — Comment ça?

VERRI. — Votre réplique n'a rien à voir dans cette scène. Vous ne me connaissez pas encore assez. Et puis quel besoin avez-vous de vous accuser? MIMI. — Ça m'est venu spontanément

VERRI. — Et cela leur a permis à tous de reprendre haleine

dois leur crier à tous tant qu'ils sont qu'ils auront affaire à moi.

MANGIN. — Y compris moi, habillé en femme

Pointez NENETE ET FIFINE, riant et applaudissant. — Bravo ! Très bien!

VERRI, indigné. — Non, non

fin, si on l'achève sur une note burlesque HINKFUSS, se levant de son fauteuil. — Mais pas du tout enchaînez

(On commence à entendre frapper de plus en plus fort, au fond, à la porte de la rue.)

MANGIN, pour s'excuser. — Voyons, je suis habillé en femme vienne à l'idée de plaisanter. NENETE. — C'est évident !

VERRI, dédaigneusement à MANGIN. — Vous êtes fait pour jouer le drame comme moi pour dompter des puces !

MIMI. — Si

qu'à le dire. Nous lui laisserons toute la scène pour lui seul.

VERRI. — Non, c'est moi qui m'en vais

zigzags dans une scène. Il y a une idée directrice, qu'on la suive

LA MERE. — Mais voyons, ce cri du cœur de Mimi était parfaitement en situation : «C'est moi la

coupable!

POMARET, à VERRI. — Tu veux réduire nos rôles à une simple figuration SAUREL. — Tu vis ton rôle, rien de mieux. Laisse-nous vivre les nôtres

NARDY. — Chacun doit pouvoir s'expliquer, s'extérioriser

comment veux-tu."

HINKFUSS, criant. — Silence. Reprenez et n'interrompez plus la scène

raison (nom de l'acteur qui joue VERRI). C'est vous qui compromettez tout!

Ils ont compris devant le sérieux de mes projets

Mademoiselle MIMI le

Vous savez aussi bien que moi

Je me suis laissée aller. Je n'aurais pas dû,

Il fallait me laisser continuer : je

Parez

(Mise en garde grotesque.) En garde

C'est insensé

On me démolit toute ma scène si on supprime la

C'est très, très bien

Enchaînez,

Il est tout naturel qu'il me

(nom de l'acteur) veut jouer son rôle et nous empêcher de jouer les nôtres, il n'a

Je vous cède la place. Je ne peux pas tolérer ces

Je me suis laissée aller.»

Si tu tires toute la couverture à toi,

Ils ont parfaitement

VERRI. — Je vous demande infiniment pardon. Je réclame simplement qu'on me réponde dans le

ton

Mademoiselle Mimi le sait aussi bien que moi !» et (nom de l'actrice) ne trouve pas un mot pour me soutenir. Elle ne quitte pas son attitude de victime MIMI, exaspérée, presque en larmes. — Je voudrais bien savoir ce que je suis, si je ne suis pas

une victime! Victime de mes sœurs, de la mauvaise réputation de mon père et de ma mère; et la

vôtre, pardessus le marché

Voilà une demi-heure que je m'échine à répéter : «Mademoiselle Mimi le sait !

Alors?

(A ce moment, écartant LES ACTEURS qui se sont approchés de la rampe pour discuter avec HINKFUSS, apparaît LE COMIQUE qui joue OCARINA, avec un visage d'agonisant, les mains ensanglantées contre son ventre saignant. Il a été frappé d'un coup de couteau. Son gilet et son pantalon sont également couverts de sang.)

OCARINA. — Mais voyons, monsieur le Directeur, j'ai beau frapper, personne ne vient m'ouvrir. Je suis à la porte, couvert de sang, le ventre ouvert, les tripes à la main, si j'ose dire. J'ai à mourir sur le plateau, ce qui est toujours délicat pour un acteur comique et personne ne s'occupe de moi. J'entre : je trouve tout sens dessus dessous, la représentation interrompue. Tous mes effets sont

coupés

bourrique

HINKFUSS. — Comment? Mais rien de plus simple

LA CHANTEUSE. — Je suis là. HINKFUSS. — Vous le soutenez, côté cour. UN DES CLIENTS DU TABARIN. — Et moi, côté jardin HINKFUSS. — Eh bien, jouez, allez-y, soutenez-le. OCARINA. — Ils devaient me soutenir déjà dans l'escalier

HINKFUSS. — L'escalier est monté. Vous êtes en haut de l'escalier

cour, côté jardin! dans ses mains.) Un

(OCARINA paraît au fond soutenu et presque porté par LA CHANTEUSE et LE CLIENT. En l'apercevant, sa femme et ses filles poussent de grands cris. Mais le vieux comique est démonté :

il les laisse crier un long moment avec l'air de dire : «Quand vous aurez fini, je parlerai.» Aux questions angoissées qu'on lui pose, il laisse répondre LA CHANTEUSE ou LE CLIENT, malgré son désir de les voir se taire, dans l'attente de la véritable explication qu'il se propose de fournir à la fin. Les autres acteurs, en le voyant ainsi, ne savent comment faire progresser la scène et s'escriment de leur mieux. LA MERE. — Oh! bonne mère, qu'est-ce qui t'arrive? MIMI. — Papa, papa ! NENETE. — Tu es blessé ? VERRI. — Qui vous a frappé ? FIFINE. — Où es-tu blessé ? Où ? LE CLIENT. — Au ventre. SAUREL. — Un coup de couteau? LA CHANTEUSE. — Il a perdu tout son sang en route. NARDY. — Mais qui l'a frappé ? Où était-il ? POMEL. — Au Tabarin? MANGIN. — Etendez-le POMARET. — Là, sur le divan LA MERE, pendant que LA CHANTEUSE et LE CLIENT le couchent sur le canapé. — La canaille ! Il était retourné au Tabarin !

Et quels effets! Un agonisant, un moribond qui est en même temps saoul comme une

Comment va-t-on arranger ça, à présent?

Où est la chanteuse?

Bon! A vos places

Côté

Vous vous noieriez dans un verre d'eau

deux

trois

A trois, vous entrez

(Frappant

,

NENETE. — Tu ne vas pas lui faire une scène

LA MERE. — Je vois entrer chez moi

portrait de femme

LA CHANTEUSE. — Une femme, madame, qui a plus de cœur que vous. LE CLIENT. — Madame, votre mari va mourir, ne le voyez-vous pas?

MIMI. — Mais comment est-ce arrivé? LE CLIENT. — Il a voulu prendre la défense de voici

LA MERE. — Faire le redresseur de torts LE CLIENT. — Une bagarre s'est produite LA CHANTEUSE. — Et cette crapule

LE CLIENT. — A lâché Madame et s'est jeté sur lui VERRI. — On l'a arrêté ?

LE CLIENT. — Non, il a pu s'enfuir

NARDY. — Mais sait-on au moins qui c'est? LE CLIENT, désignant LA CHANTEUSE. — Elle le sait. SAUREL. — C'est son amant?

LA CHANTEUSE. — Mon bourreau ! mon bourreau ! LE CLIENT. — Ça a failli tourner au carnage NENETE. — Un docteur, allez chercher un docteur! (TITINE arrive à demi vêtue.)

TITINE. — Qu'est-ce qu'il y a? Oh! mon Dieu, papa, qui l'a blessé?

MIMI. — Parle, parle

FIFINE. — Pourquoi nous regardes-tu comme cela ? NENETE. — Il nous sourit.

TITINE. — Mais racontez-moi, racontez-moi

LA MERE. — Au Tabarin. Tu ne vois pas ? (Elle montre LA CHANTEUSE.) Avec des fréquentations pareilles NENETE. — Un médecin, un médecin !!! On ne va pas le laisser mourir comme ça. MIMI. — Lequel de vous court chercher un médecin ? MANGIN. — J'irais bien, si je n'étais pas dans cette tenue. TITINE. — Allez, passer votre uniforme : par là NENETE. — Allez-y, vous, Saurel.

SAUREL. — J'y cours. (Il sort au fond, derrière MANGIN.) VERRI. — Mais comment se fait-il qu'il ne dise rien? Il devrait dire quelque chose TITINE. — Papa, papa! NENETE. — Il continue à nous regarder et à sourire. MIMI. — Nous sommes tous autour de toi, papa, il ne manque plus aucune de tes filles, tu peux parler. VERRI. — Il est impossible qu'il veuille mourir sans dire un mot!

POMARET. — Il reste là, comme un paquet, ni mort, ni vif

NARDY. — Je ne sais plus quoi dire. Saurel est bien heureux, il est allé chercher le médecin. Et

Mangin remet son uniforme. LA MERE, au père. — Parle, mais parle donc! Tu ne sais rien dire? Pense que tu as quatre filles qui vont rester sans un morceau de pain. NENETE. — Toujours rien : il sourit

Dans l'état où il est

Enfin! Mais regardez ce qu'il tient dans sa main

Un

Qui est-ce?

(Il montre LA CHANTEUSE.) Madame que

Ça lui va bien!

Il menaçait tout le monde de son couteau.

Dis-nous quelque chose, papa!

Où était-il?

Qu'est-ce qu'il attend?

MIMI. — Ce n'est pas naturel.

FIFINE. — C'est impossible que tu souries comme ça, papa, en nous regardant. Pense à ce que nous allons devenir. LE CLIENT. — C'est peut-être l'effet de la boisson

MIMI. — Non, ce n'est pas naturel

le vin gai, s'il rit, il parle

LA MERE. — Peut-on savoir au moins pourquoi tu ris? (Tous restent un moment silencieux, dans l'attente d'une réponse.) OCARINA. — Parce que vous jouez tous mieux que moi.

VERRI, glacé dans son jeu ainsi que tous les autres. — Qu'est-ce que vous racontez? OCARINA, se redressant sur le divan. —Je dis que, rentrer chez moi comme je l'ai fait, sans que personne soit venu m'ouvrir, après avoir si longtemps frappé à la porte HINKFUSS, se levant de son fauteuil avec colère. — Vous recommencez ?

OCARINA. — Qu'est-ce que vous voulez, patron, je n'arrive pas à mourir

les écoutant improviser et je n'arrive pas à mourir. Vous vous rappelez comment les choses devaient se passer. La bonne (Il regarde autour de lui.) — où est la bonne, je ne la vois pas — devait se précipiter en criant : «Oh ! mon Dieu! Monsieur! Oh! mon Dieu! Monsieur! On le

ramène blessé! » HINKFUSS. — Mais ça c'est du passé, ça n'a plus rien à voir ici

vous êtes entré OCARINA. — Alors, autant que je sois déjà mort et qu'on n'en parle plus. HINKFUSS. — Pas du tout. Vous devez jouer votre scène et mourir après

OCARINA. — Alors très bien, je joue ma scène

HINKFUSS. — Ah non, pas comme ça, pas si vite. OCARINA, se levant et s'avançant jusqu'à la rampe. — Mon cher directeur, montez sur la scène

et achevez-moi. Que voulez-vous que je vous dise? Dans les conditions où on m'a placé, je n'arrive pas à mourir seul. Je ne suis pas un accordéon qui s'allonge et se raccourcit à volonté, et qui donne sa chanson dès qu'on chatouille son clavier. HINKFUSS. — Mais voyez vos camarades OCARINA. — Ils ont plus de talent que moi : je vous l'ai déjà dit, j'en suis content pour eux.

Moi, je ne peux pas. Pour moi, mon entrée était tout. Vous me l'avez supprimée!

mettre au diapason, j'avais besoin du cri de la bonne. Et la mort devait entrer ici avec moi, interrompre la mascarade dont ma maison était le théâtre, une mort d'ivrogne, comme nous

l'avions prévue, une saoulographie où le vin se serait changé en sang. Et je devais parler, oui, je le sais, attaquer la scène et parler au milieu de l'horreur générale, puisant mon courage dans le vin et le sang, accroché à cette femme. (Il attire LA CHANTEUSE et lui passe un bras autour du cou.)

Comme ça

mes filles, et aussi pour ces jeunes gens à qui j'aurais montré que si j'avais l'air d'un imbécile, c'était leur manque de cœur à tous qui en était cause : une mauvaise femme, de mauvais enfants, de mauvais amis, que voulez-vous faire contre? Je n'étais pas un imbécile, non, mais j'étais seul à avoir quelque bonté, eux, rien que de la méchanceté; j'étais le seul intelligent, eux, stupides,

tous

le sont les enfants, ceux qui grandissent dans la tristesse, au milieu de la brutalité des grandes

Mais tout cela, je devais le dire dans le délire du vin, passer mes mains ensanglantées

(Il demande à ses camarades.) Ça y est-

sur mon visage — comme ceci — et le souiller de sang

il? (Et comme ses camarades lui font signe que oui.) Bien. (Et il reprend.) Et vous bouleverser,

vous faire pleurer, pleurer de vraies larmes, en ne trouvant plus le souffle pour continuer, en

personnes

Quand quelqu'un a bu, il se tait s'il a le vin triste; mais s'il a

S'il veut se taire, qu'il ne rie pas.

J'ai envie de rire en

Vous n'êtes plus à la porte,

(Il se laisse tomber en arrière.) Je suis mort!

Pour me

Et prononcer des phrases insensées, sans lien, mais terribles pour ma femme, pour

Seul, naïf et pur : eux, bestialement pervertis

Intelligent, parfaitement, intelligent comme

pointant mes lèvres comme ceci : fff, fff, pour un dernier sifflotement; et puis

CLIENT du Tabarin.) Approche, toi

deux, mais plus pressé contre toi, mon amour, laisser tomber ma tête — comme un pauvre petit

oiseau — et mourir. (Il laisse rouler sa tête sur la poitrine de la chanteuse, ralentit l'étreinte des bras et tombe à terre, mort.)

LA CHANTEUSE. — Oh! mon Dieu!

mort ! MIMI, se jetant sur le cadavre. — Papa ! mon pauvre petit papa

(Elle se met à pleurer de vraies larmes. Cette émotion authentique de MIMI entraîne l'émotion des autres actrices qui commencent à pleurer aussi. HINKFUSS se lève et crie: )

(Il appelle LE

(Il lui passe son autre bras au cou.) Et puis, là, entre vous

(Elle cherche à le soutenir, puis le laisse aller.) Il est

HINKFUSS. — Parfait, parfait! Coupez la lumière

tout le monde sorte

cinq assises autour de la table de la salle à manger

suspension de la salle à manger. (La voix de MIMI dans le noir : «Mais, monsieur le directeur, il

nous faut le temps de nous habiller de noir

après la mort. Allez vous habiller de noir. Rideau et lumière dans la salle. (Le rideau tombe, la salle s'éclaire.) L'effet a été manqué en partie et je dois même vous avouer que j'ai eu peur pour mon expérience. Au moment où (nom de l’acteur) s’est montré incapable de jouer. Mais vous avez vu, il s’est repris. Et nous allons continuer. Il est tout de même dommage que l'excellent

comédien qu'est M

C'est exact. J'oubliais. On devait baisser le rideau

Le noir partout

(L'obscurité se fait.) Que

Sauf la mère et les quatre sœurs

»)

Six jours plus tard, vous êtes toutes les

Laissez le salon dans le noir. Lumière à la

(nom de l'acteur) se soit laissé décontenancer simplement parce qu'il avait

raté son entrée. Mais demain soir, rien ne clochera plus et nous aurons une fin d'acte extraordinaire. Cette scène de la mort du père, mesdames et messieurs, est capitale pour les conséquences qu'elle

entraîne. Le père mort, toute la famille tombe dans la misère. Sans cela comment Mimi consentirait-elle à épouser cet énergumène de Rico Verri, malgré les avertissements de sa mère et

de ses sœurs qui ont déjà pris des informations à Bastia sur Verri et ont appris qu'il appartient à une famille aisée, mais que son père passe pour un usurier et pour un homme d'une telle jalousie que sa femme en est morte. Comment cette pauvre petite Mimi ne devine-t-elle pas le sort qui l'attend ? Rico Verri l'épouse uniquement pour prouver à ses camarades officiers qu'il est plus sérieux qu'eux. Son père a mis toutes sortes de conditions au mariage avant d'y consentir et Rico se promet d'exiger de Mimi une soumission d'esclave pour relever son prestige aux yeux de ses compatriotes qui n'ignorent rien de la mauvaise réputation de la mère et des filles La Croce, ni du

drame louche où le père a perdu la vie

expier à la malheureuse sa vie libre et insouciante de jeune fille. Vous voyez que sa mère et ses

sœurs ont raison de la détourner de ce mariage. A vrai dire, mademoiselle

joue MIMI) ne voit pas les choses comme moi. Pour elle, Mimi est la plus sage des quatre sœurs, la Cendrillon, celle qui s'est toujours sacrifiée pour le plaisir des trois autres, qui n'a jamais connu

Imaginez tout ce que va inventer Rico Verri pour faire

(nom de l'actrice qui

un peu de joie qu'au prix de beaucoup de peines

des choses

maison, n'a pas mis un sou de côté, qu'il ne se rencontrera personne pour l'épouser, elle, ni ses sœurs, en dehors de Verri qui voulait pour elle se battre en duel avec trois de ces jeunes officiers qui ont disparu le lendemain de leur grand malheur. Au fond, Mimi est extraordinairement

romanesque, elle a la passion des héros d'opéra

Trouvère

(HINKFUSS a ainsi monologué pour donner le temps aux acteurs de s'habiller en noir. Il finit

C'est elle qui tenait le ménage, et elle sait bien

et d'abord que la jeunesse passe, que son père, avec le désordre qui régnait dans la

Elle sait par cœur les Huguenots, Hernani et le

Rico Verri lui apparaît comme un héros. Elle n'écoute rien, ni personne. Elle l'épouse.

par s'impatienter, écarte le rideau.) Eh bien, ce rideau? C'est pour aujourd'hui ou pour demain? J'espère que ces dames ont terminé leur changement. (Le rideau se lève sur une scène sans décors.) Comment, et le décor? VERRI, de la coulisse. — Il n'y a plus ni décors ni acteurs. Nous renonçons. HINKFUSS. — Qu'est-ce que vous me chantez ? VERRI. — Demandez à mes camarades. (Les autres acteurs et actrices, à commencer par LA MERE qui enlève sa perruque, paraissent sur la scène, suivis du vieux comique. LE PREMIER ROLE a quitté son uniforme.)

LA MERE. —

MIMI. — Il n'est plus possible de continuer dans ces conditions. LES AUTRES. — Non, plus possible

LE PERE. — Je ne suis pas des derniers tableaux mais je suis venu HINKFUSS. — Qu'est-ce qui vous arrive encore?

LE PERE. —

HINKFUSS. — Qu'est-ce qui vous prend ? LE PERE. — Nous nous retirons, monsieur le Directeur HINKFUSS. — Vous vous retirez? Où ça?

LE PERE. — Dans nos appartements LES ACTEURS. — Nous renonçons à jouer

VERRI. — A moins que vous ne disparaissiez vous-même AUTRES ACTEURS. — Au choix. Vous disparaissez ou nous disparaissons!

HINKFUSS. — Un ultimatum, à moi

LES ACTEURS. — Alors, très bien, au revoir.

— Oui, partons.

— Nous ne sommes pas des guignols.

— En route

(Ils s'apprêtent à quitter la scène.)

HINKFUSS. — Voyons, expliquez-vous

spectateurs qui ont payé leurs places VERRI. — Si vous êtes satisfait du spectacle, nous ne le sommes pas, voilà tout HINKFUSS. — Mais, 'comment, tout n'a-t-il pas bien marché?

LE PERE. — Ah ! vous trouvez ça ? Vous n'êtes pas difficile. LA MERE. — Vous nous demandez d'improviser

HINKFUSS. — Vous avez tous accepté

LE PERE. — Nous avons accepté, mais pas de cette façon

mourant au commandement. LA MERE. — Pas en reprenant à froid une scène MIMI. — Les mots ne viennent plus. VERRI. — C'est ce que je vous disais avant de commencer : il faut que les mots jaillissent!

MIMI. — Ça ne vous a pas empêché de protester contre une réplique qui avait «jailli» comme vous dites. VERRI. — Je m'en excuse. Je n'aurais pas dû. Mais ce n'était pas ma faute POMARET. — Celle de qui, alors? VERRI. — De qui ? De qui ? (Montrant HINKFUSS.) Le coupable, le voilà HINKFUSS. — Moi! Ah, par exemple! VERRI. — Vous, vous ! Vous gâtez tout avec votre théâtre! HINKFUSS. — Mon théâtre ? Mais vous devenez fous? Où sommes-nous ici? Nous ne sommes

(nom du premier rôle) a raison.

proclamer ma solidarité avec mes camarades

C'est un comble

Et commencez par respecter le public

Au moins les

Vous trouviez l'idée admirable

Pas en sautant des scènes, pas en

pas au théâtre ?

VERRI. — Nous sommes au théâtre?

NENETE. — Mot à mot

LE PERE. — Et dans ces conditions taillez tant que vous voudrez, faites-nous reprendre à votre gré! Mais sur un texte établi d'avance.

VERRI. — Au lieu de ça, vous déchaînez en nous la vie de nos personnages MIMI. — Nous nous identifions avec notre rôle LA MERE. — A force de parler, nous nous montons, nous nous montons NENETE. — On finit par croire que c'est arrivé TITINE, montrant VERRI. — Je l'aurais battu! FIFINE. — Ce type qui voulait faire la loi chez nous HINKFUSS. — Eh bien, mais c'est parfait VERRI. — Ce serait parfait si vous ne nous demandiez pas en même temps de ne pas perdre le fil de nos scènes LE PERE. — De n'oublier aucun effet VERRI. — Sous prétexte que nous sommes au théâtre! Comment voulez-vous que nous pensions encore au .théâtre, quand nous sommes lancés en pleine vie? Vous avez vu ce qui s'est produit

tout à l'heure? Mademoiselle a dit ce qu'elle devait dire. Mais moi, je pensais encore à jouer la scène comme vous l'aviez fixée vous-même, avec la dernière réplique pour moi. J'ai protesté

j'avais tort

MIMI. — C'était pour vous calmer tous

VERRI. — Mais naturellement

plaisanter. Et je vous présente toutes mes excuses

suivre vos indications HINKFUSS. — Vous allez trop loin, M

VERRI. — Je dis la vérité

par votre personnage comme moi par le mien

Et vous, vous tremblez, vous mourez

de peur sous le poids de mes mains. Le public est dans la salle qui nous regarde. Soit. Tant pis

Mais pas de théâtre

avez votre désespoir et votre martyre à crier et moi, j'ai à crier ma jalousie, ma passion, mon vice

qui fait de moi un bourreau. S'il faut tout avouer, avouons, avouons comme devant un tribunal

qui devrait nous juger

HINKFUSS. — Moi? VERRI. — Oui, laissez-nous seuls, seuls, tous les deux NENETE. — Parfaitement LA MERE. — Pour qu'ils expriment ce qu'ils sentent LE PERE. — Ce qui jaillira d'eux TOUS LES AUTRES, repoussant HINKFUSS vers la sortie de la salle. — Oui, oui, à la porte, à la porte! HINKFUSS. — Vous ne prétendez pas me chasser de mon théâtre, j'espère! VERRI. — Nous vous aimons et nous vous respectons comme directeur, mais ce soir nous ne voulons pas de metteur en scène LE PERE. — Nous nous passons d'auteur. Nous n'avons pas besoin d'un metteur en scène. MIMI. — Aujourd'hui, c'est impossible, croyez-le HINKFUSS. — Vous voulez vraiment parler comme devant un tribunal? VERRI. — C'est le seul théâtre qui soit vrai!

Alors, très bien, donnez-nous des rôles à apprendre

Les répliques écrites

et

Mademoiselle avait raison de s'accuser à ce moment-là

(A MANGIN.) Et vous, habillé en femme, vous aviez raison de

.C'est moi qui étais un imbécile de vouloir

(nom de l'acteur).

(A MIMI.) Vous êtes vraiment une victime : je vous vois possédée

Je souffre l'enfer à vous voir devant moi (Il lui

prend le visage dans les mains.) avec ces yeux, ces lèvres

Ce soir, nous ne pouvons plus faire du théâtre comme les autres soirs : vous

(Brusquement à HINKFUSS.) Mais, vous, dehors!

MIMI. — Il n'y a plus moyen de badiner avec des passions comme celles-là! VERRI. — Nous nous moquons des effets! MIMI. — Nous ne pouvons pas nous mentir VERRI. — La vie qui jaillit, personne n'a le droit de la diriger LA MERE. — L'auteur lui-même n'a qu'à lui obéir

MIMI. — Oui, obéir, obéir à la vie

LE PERE. — Et vous, vous prétendez lui commander

LES AUTRES. — Ils ont raison, allez-vous-en, allez-vous-en. Laissez-nous. HINKFUSS. — Très bien. Je vous laisse. Vous allez reprendre sans moi. Rideau. Rideau. Et lumière dans la salle. (Le rideau tombe. Au public.) J'ai obtenu ce que je voulais. Ils m'ont chassé. Je les ai montés au diapason qu'il fallait. Ils sont assez grands pour poursuivre tous seuls l'expérience. Et vous aussi, j'espère. Au revoir. (Le rideau se relève.) VERRI. — Allez, recommençons tout de suite LA MERE. — Nous allons tout arranger nous-mêmes VERRI. — Il n'y a besoin de rien arranger POMARET. — C'est nous qui nous mettrons en scène LE PERE. — Moi, je vais régler les éclairages (Il sort.)

LA MERE. — Laissez la scène telle qu'elle est

VERRI. — Juste ce qu'il faut de lumière pour que les figures se détachent sur ce fond noir MIMI. — Et le décor? LA MERE. — Pas besoin de décor MIMI. — Même pas les murs du cachot où il me séquestre.

VERRI. — Pas d'auteur, pas de metteur en scène, pas de décors. Pour bien faire comprendre que le décor n'a pour ainsi dire aucune importance LA MERE. — Il suffit que tu te sentes en prison, ma pauvre mignonne, et chacun s'en rendra compte, s'y sentira enfermé lui-même MIMI. — Il faut que je me fasse ma tête

LA MERE. — Attends MIMI. — Quelle idée ? LA MERE. — Tu vas voir

les accessoires

(Aux acteurs.) Vous, pendant ce temps, allez chercher les meubles et

c'est cela

Dans la pénombre

J'ai une idée

(A un machiniste.) Une chaise

voulez-vous?

Le strict minimum

Les deux chaises hautes pour les petites

Voyez un peu si

les gosses sont déjà là (Le machiniste apporte la chaise.) MIMI. — Je voulais me remaquiller. LA MERE. — Oui, assieds-toi là, ma fille. MIMI. — Ici

LA MERE. — Oui

maquillage, et une serviette

pieds! MIMI. — Que voulez-vous faire? LA MERE. — Fie-toi à ta mère et à tes sœurs

TITINE. — N'oublie pas le miroir MIMI. — Mais alors qu'elle apporte aussi ma robe FIFINE, à NENETE. — Oui, la robe aussi.

Et tu vas voir notre douleur

Cours, Nénete, va chercher sa boîte à

Les petites, en chemise de nuit! De longues chemises jusqu'aux

C'est nous qui allons te maquiller

Va, Nénete

MIMI. — L'habilleuse vous la donnera. Elle faisait un point au corsage LA MERE. — Tu vas voir le chagrin de ta mère qui sait ce que c'est que la vieillesse, de te vieillir ainsi avant l'heure. TITINE. — Et notre chagrin de t'enlaidir, nous, tes sœurs, qui t'avons aidée à te faire belle le jour de tes noces FIFINE. — Nous, tes sœurs, te dégrader ainsi ! MIMI. — Vous me punissez d'avoir voulu cet homme. LA MERE. — Oui, mais nous souffrons autant que toi du châtiment que nous t'infligeons! TITINE. — Ah! tu es bien punie de nous avoir abandonnées MIMI. — Vous ne croyez pas que c'était par peur de la misère, n'est-ce pas, vous ne le croyez pas! NENETE. — Et pourquoi serait-ce alors ! Par amour? Tu ne vas pas me faire croire que tu aimais ce monstre MIMI. — Je ne l'aimais pas, je lui étais reconnaissante TITINE. — De quoi ? MIMI. — D'avoir été le seul à croire en nous, malgré le scandale TITINE. — A croire que nous étions des jeunes filles épousables FIFINE. — Tu peux dire que ça t'a réussi, le mariage! LA MERE. — Tu vas voir ce que tu y as gagné NENETE, revenant avec la boîte à maquillage, la serviette, la jupe et le corsage. — Voilà tout le fourniment!

LA MERE. — Donne

ma fille, ma pauvre petite, sais-tu qu'on parle de toi comme d'une morte. On dit : «Qu'elle était belle ! Elle avait un cœur d'or!» Ta pauvre figure blafarde, éteinte, ce visage que l'air ne rafraîchit plus, qui ne voit plus le soleil

TITINE. — Les poches sous les yeux, n'oublie pas

LA MERE. — Oui

FIFINE. — N'exagère pas NENETE. — Si, il faut les accentuer au contraire TITINE. — Des yeux de femme qui mourra de désespoir NENETE. — Et n'oublie pas les cheveux blancs. LA MERE. — Sur les tempes, oui

NENETE. — Pas seulement sur les tempes

FIFINE. — Non, non, maman, je ne veux pas MIMI. — Fifine, ma petite sœur

TITINE. — Elle vient d'avoir trente ans

LA MERE. — Déjà vieillir, mon Dieu, déjà vieillir MIMI. — Il me défend de me peigner LA MERE, ébouriffant les cheveux. — Alors, attends, comme ceci NENETE, lui présentant le miroir. — Regarde-toi maintenant. MIMI, repoussant le miroir des deux mains. — Non. Il a enlevé d'ici tous les miroirs

Quelquefois, je lève les yeux, je m'aperçois comme une ombre dans la vitre d'une fenêtre, ou

déformée par l'eau qui tremble au fond d'une cuvette LA MERE. — Et tes lèvres, tes lèvres MIMI. — Enlève le rouge. Je n'ai plus de sang

TITINE. — Et aux coins des lèvres

MIMI. — Faute de soins, j'ai sans doute perdu des dents

(Elle ouvre la boîte et commence à maquiller MIMI.) Lève la tête! Oh!

comme ceci

Elle a complètement blanchi

Et déjà

Chaque fois je reste anéantie

De chaque côté

Une ride profonde

FIFINE, l'embrassant dans un élan d'émotion. — Non, ma chérie, non, je ne dis pas ça NENETE, violemment émue elle aussi, écartant FIFINE avec colère. — Déshabillons-la LA MERE. — Non, passons-lui par-dessus sa jupe et son caraco. TITINE. — Oui, ça lui donnera un air plus ridicule LA MERE. — Tes épaules sont déjà courbées comme celles de la vieille femme que je suis FIFINE. — Tu parcours ta maison, en haletant comme une asthmatique MIMI. — Je n'en peux plus de chagrin LA MERE. — Tu traînes les pieds NENETE. — Tu ne sais plus sourire

(Chacune d'elles, sur sa dernière réplique, s'efface dans le noir, à droite. MIMI demeure seule.) MIMI, sur une cadence lugubre, d'intensité croissante, frappant du front contre les trois murs,

comme une bête en cage. — Un mur

(Elle va s'asseoir sur la chaise, l'air dément. Elle reste un instant immobile. De la droite où se sont retirées LA MERE et les sœurs, une voix (celle de LA MERE) récite comme si elle lisait dans un livre.) LA MERE. — Elle fut séquestrée au dernier étage de la plus haute maison de la ville. La porte fut cadenassée, ainsi que toutes les fenêtres, toutes les vitres, toutes les persiennes; une seule ouverture, minuscule, fut laissée ouverte sur la campagne et sur la mer, au loin. De la ville, bâtie en amphithéâtre au flanc d'une colline, elle ne pouvait apercevoir que quelques clochers d'églises et des toits de tuiles étages les uns sur les autres, rien que des toits, rien que des tuiles. Elle n'avait le droit d'approcher de la minuscule fenêtre que la nuit, pour respirer un peu (Au mur du fond, apparaît la petite fenêtre, éclairée par la lune.) NENETE, dans l'ombre, sur un ton d'émerveillement enfantin. — Oh! la fenêtre, regarde, c'est la fenêtre LE PERE, dans l'ombre. — Qui l'a éclairée? FIFINE.— Chut! (La prisonnière est restée immobile, LA MERE reprend toujours comme si elle lisait.) LA MERE. — Tous ces toits ondulaient sous son regard, à peine éclairés par la lueur des réverbères des étroites rues en pente; elle entendait dans le profond silence des ruelles les plus proches des bruits de pas qui éveillaient un écho, la voix de quelque femme qui, peut-être, comme elle, attendait. L'aboiement d'un chien et, plus chargée d'angoisse encore, l'heure qui sonnait au clocher de l'église la plus voisine. Pourquoi cette horloge mesure-t-elle encore le temps ? Pour qui marque-t-elle les heures? Tout est mort, tout est noir (Après une pause, on entend sonner cinq coups, voilés, au loin. RICO VERRI paraît, sombre. Il rentre chez lui. Il a son chapeau enfoncé sur la nuque, le col de son pardessus relevé, un foulard au cou. Il regarde sa femme, toujours immobile sur sa chaise; puis il regarde la fenêtre d'un air soupçonneux.) VERRI. — Qu'est-ce que tu fais là? MIMI. — Rien. Je t'attendais. VERRI. — Tu t'étais mise à la fenêtre ? MIMI. — Non. VERRI. — Tu t'y mets tous les soirs MIMI. — Pas aujourd'hui VERRI, après avoir jeté sur une chaise pardessus, chapeau-et foulard. — Tu ne cesses de penser. MIMI. — Je ne pense à rien. VERRI. — Les petites sont au lit ?

Un mur

Un mur!

MIMI. — Où veux-tu qu'elles soient à cette heure ? VERRI. — Je te le demandais pour te ramener à la seule pensée que tu aies le droit d'avoir : tes enfants. MIMI. — Je n'ai pensé qu'à elles toute la journée. VERRI. — Et maintenant à quoi penses-tu? MIMI. — A me jeter sur mon lit et à tout oublier VERRI. — Tu mens. Je veux savoir à quoi tu penses. A quoi as-tu pensé tout le temps que tu m'attendais? (Une pause.) Tu ne réponds pas. Naturellement. Tu ne peux pas me le dire. ( Une pause.) Alors, tu avoues ? MIMI. — Que veux-tu que j'avoue? VERRI. — Que tu penses à des choses que tu ne peux pas me dire. MIMI. — Je t'ai dit à quoi je pensais : à me coucher et à dormir.

VERRI. — A dormir, toi, avec ces yeux

MIMI. — Je ne rêve plus. VERRI. — Tout le monde rêve. Quand on dort, rien ne peut empêcher de rêver.

MIMI. — Je te dis que je ne rêve plus. VERRI. — Tu mens.

MIMI. — Eh bien, admettons que je rêve et n'en parlons plus.

VERRI. — Oui, tu rêves rêves MIMI. — Je ne le sais pas.

VERRI. — Comment, tu ne le sais pas? MIMI. — Je l'ignore. C'est toi qui dis que je rêve. Mon corps est si alourdi, je me sens si épuisée qu'à peine au lit je tombe dans le sommeil comme une pierre au fond d'un gouffre. Je ne sais plus ce que c'est que rêver. Je rêve peut-être encore, mais je ne me rappelle plus jamais ce que j'ai

rêvé

secours. VERRI. — Comment cela? MIMI. — Dieu m'aide ainsi à supporter cette existence. Elle me semblerait plus atroce, quand je

rouvre les yeux, si j'avais eu en rêve l'illusion d'en vivre une autre! Rico, dis, que veux-tu de moi?

Tu me veux morte. Tu voudrais que je ne pense plus, que je ne rêve plus

dépend de moi, mais rêver — si je rêvais — ce serait sans le vouloir, en dormant, comment pourrais-tu me l'interdire? VERRI. — Tu vois ! Tu vois ! Je ferme les portes, les fenêtres, je mets des verrous et des barreaux. A quoi bon : la trahison est à l'intérieur du cachot! La trahison est en elle, au fond d'elle, vivante, vivante dans sa chair morte, puisqu'elle pense, puisqu'elle rêve et se souvient. Elle est là devant moi; elle me regarde; puis-je lui briser la tête pour voir ce qu'il y a dedans ? Je l'interroge, elle me répond : «rien» et elle continue à penser, à rêver, à se souvenir sous mes yeux, tout en me regardant et un autre vit peut-être dans son souvenir. Comment le savoir? Comment le surprendre? MIMI. — Qui veux-tu qui reste en moi? Je ne suis plus rien, ne le vois-tu pas ? Je ne suis pas changée, je ne suis plus rien. Comment aurais-je la force de me souvenir? VERRI. — Ne parle pas ainsi. Tu sais bien que c'est pire quand tu parles comme cela. MIMI. — Je n'ai rien dit, je n'ai rien dit. Calme-toi. VERRI. — Même si je te crevais les yeux, ce que tes yeux ont vu, tes souvenirs, resteraient imprimés dans ta mémoire; même si je t'arrachais tes lèvres, ces lèvres que d'autres ont baisées, le plaisir qu'elles ont goûté, la saveur de ces baisers, tu continuerais à les garder en toi, dans ton

Tu vois, c'est comme si je ne rêvais, pas. Peut-être est-ce Dieu qui vient ainsi à mon

Avec cette voix. Tu veux dire : à rêver.

Tu rêves et dans tes rêves

tu te venges

Je veux savoir à quoi tu

Penser, encore, cela

souvenir, jusqu'à en mourir de volupté! Ne dis pas le contraire; si tu le dis, tu mens. Tu peux

pleurer, t'épouvanter de ce que je souffre avec toi, du mal que tu as fait, que ta mère et tes sœurs t'ont poussée à faire; mais tu ne peux le nier; tu as fait le mal, tu as fait le mal et tu vois que j'en souffre à en devenir fou; sans avoir commis d'autre faute, d'autre folie que de t'épouser.

MIMI. — Ç'a été une folie, tu as raison

VERRI. — Me connaissant ! Tu veux dire : te connaissant, toi, sachant la vie que tu avais menée avec ta mère et tes sœurs, une vie ignoble, ignoble.

MIMI. — Oui, sachant cela aussi

existence VERRI. — Mais tu t'en accommodais. MIMI. — Il fallait bien.

VERRI. — Ce n'est qu'après m'avoir connu que tu l'as détestée

MIMI. — Non. Avant, bien avant

autres. Je ne dis pas cela pour me défendre, ni pour accuser mes sœurs, je le dis pour toi, et non

pas pour que tu aies pitié de moi

aux autres que tu n'en as pas, sois cruel, sois cruel. Mais accorde-toi à toi-même un peu de pitié en pensant que je valais mieux que cette vie et que tu m'as jugée digne d'être aimée

VERRI. — Oui, et même d'être épousée

pitié veux-tu que j'éprouve pour moi, quand je pense que je t'ai aimée, que j'ai pu t'aimer au milieu de l'abjection où tu vivais? Quelle pitié? MIMI. — Reconnais qu'il y avait en moi assez de bon pour excuser la folie que tu as commise en m'épousant. Ce que j'en dis là, c'est pour toi VERRI. — C'est encore plus terrible. Est-ce que cela efface la vie que tu as eue avant que je t'aie aimée ? T'avoir épousée parce que je croyais que tu valais mieux que tes sœurs ne peut excuser ma folie. Au contraire, cela l'aggrave. Mieux tu valais, plus la vie que tu as menée est horrible. Je t'ai arrachée à cette vie, à tout ce mal mais ce mal pèse sur moi et il me dévore, entretenu par tout ce que je sais de ta mère et de tes sœurs. MIMI. — Moi, je ne sais plus rien d'elles NENETE, dans l'ombre. — Le lâche ! Il lui parle de nous! VERRI. — Silence! Vous n'êtes pas là LA MERE, de l'ombre. — Ah ! tu l'as séquestrée, brute, pour mieux la martyriser VERRI, touchant deux fois le mur qui deux fois s'éclaire. — Il y a le mur! Il y a le mur! Vous ne pouvez pas être ici TITINE, dans l'ombre. — Et tu en profites pour nous traîner dans la boue FIFINE. — Nous n'avions plus de quoi manger, Mimi NENETE. — Nous touchions le fond de la misère. VERRI. — Dites-lui comment vous vous en êtes tirées! LA MERE. — Canaille, tu oses le leur reprocher, toi qui fais mourir à petit feu cette malheureuse qui s'est sacrifiée pour rester honnête. NENETE. — Nous, nous profitons de la vie, nous en jouissons. VERRI. — Vous vous êtes prostituées, déshonorées TITINE. — Tu le lui fais payer cher cet honneur que tu lui as conservé! FIFINE. — Maman n'a plus de souci, Mimi. Si tu voyais comme elle est bien habillée, quelles belles fourrures elle a! LA MERE. — C'est à Titine que je dois tout. Elle est devenue une grande cantatrice. FIFINE. — Titine La Croix. NENETE. — Tous les opéras se la disputent.

Si tu éprouves une satisfaction à n'avoir pas pitié ou à montrer

Te connaissant, tu n'aurais jamais dû la commettre

Mais tu t'étais bien aperçu que je n'aimais pas cette

Et c'est si vrai que tu m'as jugée toi-même meilleure que les

C'est exact, je t'ai crue meilleure

Et après? Quelle

LA MERE. — On la fête partout

VERRI. — Et le déshonneur ? NENETE. — Vive le déshonneur si l'honneur c'est la vie que tu fais à ta femme. MIMI, dans un élan d'affection et de pitié pour son mari accablé. — Non, non, ne la crois pas Je ne regrette rien VERRI. — Elles veulent que tu me condamnes MIMI. — Non, je sens que ton tourment est plus fort que toi, qu'il faut que tu le cries

VERRI. — Elles ne cessent de le nourrir

les rend plus effrontées, plus impudiques encore

MIMI. — Même Fifine ? VERRI. — Même Fifine

affaire de drogues MIMI. — Et Titine s'est mise à chanter? VERRI. — Oui, dans les petits théâtres

Elle aussi mène la vie la plus dégoûtante. Ta mère et tes

sœurs la suivent

MIMI. — Je n'en savais rien. C'est toi qui me l'apprends.

VERRI. — Et tu te dis : ah! le théâtre, le théâtre!

avais la plus jolie voix bravos. Quelle belle vie!

MIMI. — Mais non. VERRI. — Ne dis pas non. Tu le penses ! MIMI. — Je te jure que non

VERRI. — Non?

serais devenue, une cantatrice célèbre. MIMI. — A quoi vas-tu me faire penser? Vois ce que je suis devenue.

VERRI. — Qu'as-tu? MIMI. — Tu me feras mourir

VERRI. — Moi? Ce sont tes sœurs, c'est ton passé qui te bouleverse et t'étreint le cœur de regret.

MIMI, haletante, les mains à la poitrine. — Je t'en supplie

VERRI. — Tu vois que c'est vrai. Tout ce que je te dis est vrai. MIMI. — Pitié ! VERRI. — Celle que tu as été, tout ce que tu as désiré, rêvé, tu le croyais mort. Eh bien, non. Le moindre rappel, et tout cela renaît.

MIMI. — C'est toi qui m'as tout rappelé. VERRI. — Tu t'en es souvenue parce que rien n'était mort, tout cela continue à vivre, dérobé à ta conscience. Toute ta vie demeure en toi vivante! Il y suffit d'un rien, d'un mot, d'un bruit, de la plus furtive sensation — pour moi, par exemple, une odeur de sauge et je suis dans les champs en août, j'ai huit ans, derrière la maison du fermier; à l'ombre d'un grand olivier, et j'ai peur d'un frelon qui bourdonne dans le calice blanc d'une fleur; je vois encore trembler sur sa tige la fleur violentée par la voracité de cette bête qui me terrifie, ah! j'ai encore cette peur au creux des

reins

plaisir qui s'échangeait entre ces quatre jolies filles et tous ces jeunes gens

dans une chambre, dans le grenier — oh! ne dis pas non! — j'ai vu, de mes yeux vu

Nénete avec Saurel

surpris : Nénete, comme pour lui échapper, s'était jetée vers l'autre porte au fond, une porte à tenture verte, mais faisant volte-face, elle apparut encadrée par la tenture et elle découvrit sa

poitrine, comme pour l'offrir

Et toi,

La salle qui croule sous les

Elle va de triomphe en triomphe.

Elles déchaînent partout le scandale

Et leur victoire

Mais surtout Nénete

Elle a été dernièrement compromise dans une

d'orgie en orgie

de déchéance en déchéance

Qu'est-ce que tu as?

Tu chantais, toi aussi, c'était même toi qui

Etre une grande cantatrice, applaudie, fêtée

Si tu étais restée avec elles, si je ne t'avais pas épousée

C'est cela que tu

Je ne peux plus respirer

Qu'est-ce que ce doit être pour toi de te rappeler toute cette belle vie chaude, tout ce

Ils se croyaient seuls, ils avaient laissé la porte entrouverte, et je les ai

Je revois ce sein, dur, si petit, il aurait tenu dans une main

Vous vous enfermiez

Un jour,

avec Pomaret, avant de me connaître

Et avant Pomaret, avec combien d'autres ! Et vous meniez

cette vie depuis des années dans cette maison ouverte à tous comme une maison publique. (Il se jette sur elle.) Il y a des choses, des choses que tu as faites avec moi, si tu les avais ignorées jusque-là, comme tu le prétends, tu n'aurais pas pu du premier coup. MIMI. — Non, non, je te jure, jamais avant toi

VERRI. — Oui. mais le reste

ça? MIMI. — Lâche-moi, tu me fais mal VERRI. — Tu aimais, n'est-ce pas : tu aimais ? (Une main à sa nuque.) Et ta bouche, ta bouche?

Comment te la baisait-il? Comme ça?

(Il la baise, la mord, lui arrache les cheveux, comme fou. MIMI essaie de se dégager et crie.)

MIMI, — Au secours ! Au secours ! (Les deux petites filles en longue chemise de nuit accourent épouvantées et se blottissent contre leur mère. VERRI prend son chapeau sur la chaise et sort en disant: ) VERRI. — Je deviens fou, je deviens fou

(Elle

s'écroule, épuisée, sur la chaise. Les deux fillettes sont près d'elles, elle les serre contre elle.)

Ah! pauvres enfants, que faut-il que vous voyiez ! Emprisonnées avec moi, les yeux remplis de

peur dans votre pauvre petit visage de cire! Il est parti, ne tremblez plus

moi

contre cette petite fenêtre à mendier la vue du monde

bateaux et les maisons dans cette campagne où vous n'êtes jamais allées

comment est la mer, comment est la campagne? Ah! mes pauvres amours, votre sort est pire que

le mien! Mais vous avez la chance de ne pas vous en rendre compte

votre maman a mal, là, dans la poitrine, le cœur y bat comme un marteau, comme le galop d'un

cheval emporté. Donnez vos mains. Vous sentez

aussi quand je ne serai plus là. C'est sa nature qui le veut. Il ne peut pas s'en empêcher. Il se

martyrise lui-même

(Elle reste immobile, les joues des fillettes contre ses joues; LA MERE et les sœurs habillées avec

un luxe criard sortent de l'ombre, comme évoquées par MIMI.) LA MERE. — Mimi, Mimi. MIMI. — Qui est là ? FIFINE. — C'est nous, Mimi.

NENETE. — Toutes les quatre. Ici MIMI. — Où? Ici? TITINE. — Je chante au théâtre. MIMI. — Toi, Titine, tu chantes au théâtre? NENETE. — Mais oui, elle chante ce soir au théâtre. C'est à deux pas, si tu avais le droit de sortir, tu pourrais aller l'entendre. MIMI. — Ici, ce soir? NENETE. — Ce soir, oui, ce soir

LA MERE. — Quelles bavardes ! Allez-vous me laisser placer un mot?

regarde

Ton mari a laissé là son pardessus, là sur la chaise. MIMI. — Oui, c'est vrai LA MERE. — Cherche dans les poches du pardessus et regarde bien ce que tu y trouveras à ses filles.) Il faut l'aider à jouer sa scène. Nous touchons au but.

MIMI, qui s'est fait un bouclier des deux fillettes. — C'est ça

Avec ce Pomaret

Comment te serrait-il dans ses bras? Comme

Comme ça?

Comme ça?

Laisse-moi. Laisse-nous

Restez un peu avec

Vous n'avez pas froid, non? La fenêtre est fermée. Il est tard déjà. Tout le jour, vous restez

Vous comptez sur la mer, les voiles des

Vous demandez

Si vous saviez comme

Dieu lui pardonne! Mais il vous martyrisera

Mais vous, vous êtes innocentes, innocentes

Ecoute

Mimi

je ne sais plus ce que je voulais dire

Ah si

Regarde

Si tu veux en avoir la preuve

(Bas

MIMI, fouillant. — Qu'est-ce que ça peut être ?

NENETE, à LA MERE. — Tu réponds ? LA MERE. — Mais non, réponds toi-même, sans faire tant d'histoires

NENETE. — C'est le programme de la soirée

cafés LA MERE. — Tu y trouveras le nom de Titine, en grandes lettres (LA MERE et les trois sœurs disparaissent.)

MIMI, découvrant le programme. — Le voilà, c'est vrai

Tita La Croix

grand-mère, vos deux autres tantes sont ici

vues

Il

y a un théâtre

théâtre, pauvres chéries

rôle de Marguerite. (Elle essaie de chanter.) Moi aussi, je savais chanter

tout le temps. Faust, c'est un opéra. Je le sais par cœur, je pouvais le chanter d'un bout à l'autre

Vous n'avez jamais été au théâtre toutes les deux. Vous allez voir

tremble et elle s'excite de plus en plus jusqu'au moment où le cœur lui manquera et où elle roulera à terre, morte.) Une salle. Une grande, grande salle, avec des rangées de loges les unes au-dessus des autres, cinq, six rangées, pleines de belles dames, avec des diamants, des éventails, des fleurs, et les messieurs en habit, avec leurs beaux plastrons glacés et une cravate blanche. Il y a plein de monde aussi dans les fauteuils tout rouges, au parterre, dans les galeries ; des têtes comme une mer et partout des lumières et un lustre au milieu qui semble descendre du ciel, un lustre tout en brillants; une lumière qui aveugle, qui enivre, qui enthousiasme, vous ne pouvez

l'imaginer. Et un bourdonnement, un mouvement, tout cela se mêle et se pénètre; les lorgnettes voltigent et masquent les yeux. Vous savez, les lorgnettes, les jumelles; je vous ai fait regarder la campagne dans une jumelle de nacre ; je ne l'oubliais jamais, votre maman s'en servait toujours

quand elle allait au théâtre

c'est une grande tenture, mais toute de velours rouge frangé d'or, comme l'entrée d'un paradis. Quand il se lève l'opéra commence. Ce qu'on voit, c'est la scène et sur la scène il y a une forêt ou une rue ou le palais d'un roi. Votre tante paraît sur la scène. C'est elle et ce n'est pas elle. C'est sa voix et ce n'est pas sa voix. Aujourd'hui c'est la voix de Marguerite. Et demain de la Traviata.

Après-demain c'est Carmen ou Manon Lescaut

qui aiment, qui pleurent en une seule. Toutes les vies, toutes les morts, les plus belles, les plus

grandes, les plus tristes qu'on puisse rêver. Voilà ce que c'est que le théâtre

la plus belle voix, ce n'était pas votre tante

chanteuse. Moi, pas votre tante

courage que moi

sa jeunesse, vous comprenez, pour la vivre autrement, pour être heureux

pour recommencer sa jeunesse. Il redevient si beau et Marguerite, c'est moi, voudrait tellement

être heureuse qu'elle ne peut pas deviner tout le mal qui lui viendra de lui et du diable. Elle chante tout ce qu'elle espère. Une nuit, je me souviens, je chantais et je dansais comme du Faust. Et cette

nuit-là, mon papa, votre grand-père fut ramené à la maison tout couvert de sang

là que mon destin s'est accompli (Elle se lève désespérée et chante: ) «Je voudrais bien savoir» (Elle tombe morte. Les deux fillettes n'ont pas le moindre soupçon de ce qui arrive, elles croient

Un de ces prospectus qu'on distribue dans les

,

(Elle lit.) Faust

Faust

Marguerite

Et votre

Ce soir

Votre tante, mes chéries, votre tante chante ici tout à l'heure

Vous ne les connaissez pas, vous ne les avez jamais

Elles sont ici

(Elle pense à la

Titine chante au théâtre

Votre tante joue le Autrefois, je chantais

Et moi, il y a des années que je ne les ai plus revues

colère de son mari.) Et c'est pour ça que votre papa, ce soir, était si

Je ne le savais même pas. Mais vous ne savez même pas ce que c'est qu'un

Un théâtre, attendez, je vais vous dire ce que c'est

Attendez

Asseyez-vous, asseyez-vous là en face de moi,

(Elle s'assied en face des deux fillettes abasourdies; elle

Et puis d'un coup toutes ces lumières s'éteignent et le rideau se lève,

Toutes les femmes en une seule, qui respirent,

C'était moi qui avais

Tout le monde disait que je devais devenir grande

Elle a eu plus de

Et c'est elle, pourtant, qui l'est devenue

Ce soir, on joue Faust. Il est triste, il sait qu'il va mourir. Il voudrait retrouver

et il vend son âme

C'est cette nuit-

que leur mère joue la comédie. Elles attendent tranquillement la suite. Le silence, dans cette

immobilité, est tragique. Enfin, dans l'ombre, au fond, on entend les voix de RICO VERRI, de LA MERE et des trois sœurs.) VERRI. — Elle chante. Vous avez entendu ? C'était sa voix! LA MERE. — Elle chante comme un oiseau en cage. TITINE. — Mimi, Mirni

FIFINE. — Nous voici

TITINE. — Il s'est réconcilié avec nous NENETE. — Le triomphe de Titine l'a désarmé, tu comprends

(Elle s'arrête à la vue du corps inerte et des deux fillettes immobiles, dans l'attente.) VERRI. — Que se passe-t-il ? Que fais-tu là ? TITINE. — Elle ne répond pas. NENETE. — Elle ne bouge plus. FIFINE. — Mimi, tu n'es pas morte. Non, non, je ne veux pas.

LA MERE. — Si, elle est morte

enfants VERRI. — Non, non, ce n'est pas possible

pouvais pas

LA MERE. — Laissez-la, laissez-lui la paix que vous lui avez refusée quand elle vivait.

VERRI. — Si, si, elle est à moi, elle est toujours à moi

pouvez comprendre. Je voulais la posséder tout entière, ses pensées les plus secrètes, ses rêves,

même ceux dont elle ne se souvenait plus

souffre. LA MERE. — Arrêtez.… arrêtez. Mademoiselle VERRI. — Quoi, qu'est-ce que c'est ?

LA MERE. — Mais regardez donc, vous ne voyez pas que Mademoiselle LE PERE, venant des coulisses. — Qu'est-ce qui se passe ?

LA MERE. — Mademoiselle VERRI. — Rideau, rideau.

LES FIGURANTS envahissent la scène. — C'est Mademoiselle

— Mais oui, elle s'est trouvée mal.

— Mais non

— Si, vous voyez bien qu'elle ne bouge pas

LA MERE. — Mais appelez donc Hinkfuss. Et donnez le rideau VERRI. — Il est parti, il est dans sa loge. Allez le chercher. Monsieur Hinkfuss.

LE PERE. — Voyons, mademoiselle. Rouvrez les yeux. Faites-moi signe que vous m'entendez. HINKFUSS, allant à la première actrice, étendue. — Mais non, le cœur bat, la respiration est

régulière

LA MERE. — Quelle peur elle m'a faite

des rôles à débiter, mais pas ça

LE PERE. — Ah oui, alors

HINKFUSS. — Levez-vous, mademoiselle

une chaise.) Ce ne sera rien. Mais un degré de plus, elle aurait pu mourir. LE PERE. — Ça va mieux ? LA MERE. — Vous vous sentez tout à fait bien ? MIMI. — Mais oui, ça va, ça va. HINKFUSS, aux acteurs. — Eh bien, avez-vous compris à présent ce que vous êtes ? (Au public.)

C'est lui qui nous amène

Toute la salle en délire et

C'est vous qui l'avez assassinée

Non, je ne veux pas.

Pauvre Mimi, pauvres

Mimi, ne m'abandonne pas. Ne me laisse pas. Je ne

Et je saurai, il faut que je sache. Vous ne

Tout seul, tout seul

Elle n'est pas morte. Il faut qu'elle vive pour que je

n'est pas bien.

se trouve mal

n'est pas bien du tout. Appelez Hinkfuss.

qui s'est évanouie

C'est effrayant.

Ça va passer tout de suite

Elle est seulement très fatiguée. C'est infernal de jouer comme ça

Qu'on nous donne

Vivement qu'on revienne au souffleur.

Aidez-moi à la soulever. (On assied l’actrice sur

Et vous, mesdames et messieurs, vous les avez vus vivre jusqu'à presque mourir. Pour vivre son

personnage, l'acteur s'aide d'un texte, il pourrait s'en passer, vous l'avez constaté

expérience a réussi. L'X du théâtre, le voilà, c'est l'art scénique, indépendant de tous les autres, palpable comme la vie même, pétri d'amour réel, de joies et de douleurs réelles, un art qui ne naît pas de l'union de tous les autres comme on l'a dit, mais qui s'en sert et qui existe en soi, un art où

les sensations, les sentiments, les pensées ne deviennent ni musique, ni couleur, ni poésie, mais suscitent des êtres humains. ACTEURS. — Avec leur souffle, leurs regards, leurs sourires et leurs larmes, vivant et mourant comme nous. HINKFUSS. — Et c'est pourquoi sans doute l'art scénique, le seul qui tire l'œuvre de sa fixité irrémédiable, de son irrémédiable solitude est le plus beau et le plus tragique de tous. Il vit

comme la vie, il meurt comme la vie. Si d'un coup ressuscitaient toutes les vies, et les amours et les douleurs qui ont paru, que tous les acteurs depuis toujours ont vécues sur le théâtre, cette

masse vivante écraserait toutes les œuvres de tous les autres arts

preuve est faite. Un peu de vraie vie passagère est née ce soir sur cette scène, à travers nous,

pauvres acteurs

nous puisque c'est là notre destin

Mon

L'art ici a créé de la vie. La

Et maintenant (aux acteurs) rentrez dans votre vie (au public) et vous, oubliez-

FIN