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Oeuvres mêlées de Saint- Évremond, revues, annotées et précédées d'une histoire de la vie et

Oeuvres mêlées de Saint- Évremond, revues, annotées et précédées d'une histoire

de la vie et des ouvrages de

l'auteur par [

]

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Saint-Évremond, Charles de Marguetel de Saint-Denis (1613- 1703). Oeuvres mêlées de Saint-Évremond, revues, annotées

Saint-Évremond, Charles de Marguetel de Saint-Denis (1613- 1703). Oeuvres mêlées de Saint-Évremond, revues, annotées et

précédées d'une histoire de la vie et des ouvrages de l'auteur par

Charles Giraud,

1865.

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SAINT-EYREMOND

IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE

CH.

RuedeFleurtis,g,àParis,

LAHURE

OEUVRES MÊLÉES

DE

SAINT-'ËVREMOND

TOME PREMIER

J.

PARIS

LÉON TECHENER FILS,

RUR

PIIKS

LA

DR

L'ARBRE-SEC,

COLONNADE

M

nu DCCC LXV

1866

LIBRAIRE

62

LOUVRE

A SON ALTESSE IMPÉRIALE

LA PRINCESSE

MATHILDE

MADAME,

E puis enfin mettre aux pieds de

VOTRE ALTESSE IMPÉRIALE les vo-

lunies si attendus de cet écrivain

célèbre qui a rempli de sa renommée la

France et CAngleterre, au dix-septième 1

siècle, et dont vous

mavez

à

faire

une publication nouvelle, que

des

circonstances imprévues ont retardéejus-

qu'à ce jour. En effet, depuislongtemps,

une académie de£Institut, à laquelle j'ai

l'honneur d'appartenir, a reçu la commu-

nication desfragments principaux del'his-

toire de Sailll-Evrernouddestinée à

préce-

der ce recueil de ses œuvres choisies;

et le

suffrage indulgent de la savante COlllpa-

gnie a pu me persuader que l'homrnage de

ce livre ne seroit pas indigne d'être offert

à VOTRE ALTESSE IMPÉRIALE. Mais si votre

bienveillanceniafaitespérerun accueilfa-

vorable, le public ne m'accusera pas moins,

peut-être,

de

témérité.

Permettez-moi,

PRINCESSE, de déclarer, pour nie faire ab-

soudre,queje vous étois redevable de cet

humble tribut; car, c'est dans votre salon

qu'est né, ily a trois ans, le projet et le

plan dela présenteédition. Depuis lors, un

retour d'intérêt pour un auteur spirituelqui

paroissoit oublié, s'estmanifesté par de

nombreux témoignages; et tout acon firmé

le bon augure du succès que vous aviez

prédit à Ventreprise. Une autre académie

detInstitut, VAcadémie françoise, a voulu

même sassocier à ce mouvement littéraire,

en proposant pour sujet de prixVéloge de

Saint-Evremond.

Ce nest pas que le scepticisme de l'ingé-

nieux philosophe ait repris aujourd'hui de

la faveur. On seroittenté, sans doute, de

pardonner

ri cette erreur de son

esprit,

quelquefoismêmede l'aimer, en voyant le charme gracieuxdont elle embellit les ou- vrages de Saint-Evremond, et la sérénité qu'elle a répandue sur les douleurs de sa disgrâce. Mais la philosophie d'Épicure

est d'un temps qui ne sauroit revivre, et le

cortège de politesse, de bienséance et de respect, qui Vaccompagne, chez Saint-

Evremond, enatténue assurément le dan-

ger. Ce qui frappe surtout ïattention ré- veillée(Vun public de bon goût; ce qui a

touché

VOTRE ALTESSE

IMPÉRIALE, dans le

personnage qu'elle a souhaité de voir re-

vivre à ses feux:c'est Vélégance de son

langage et la finessede sa pensée, qui ont fait de ses ouvrages les chefs-d œuvre de

notre prose

légère;

c'est roriginalité de

ses observations morales, et Vindépendance.

de sa critique littéraire;

c'est le monde

qu'il

délicat, et trop peu dans l'ancienne

représente

c'est

connu,

société française;

enfin son caractère privé,

si noble, pen-

dant un exil de quarante années; si hon-

nête, dans des attachements qui appar-

tiennent à

rhistoire, et qui ont intéressé

jadis deux grands royaumes.

La tâched'un éditeur

nouveau de Saint-

non à

cause

malaisée:

Evremond étoit

du texte même, qui sembloit la

moindre

des difficultés. Mais les anciens éditeurs

ayant entassé, sans goût,

sans ordre,

el

sans Ilzéthode, et dans une série purement chronologique, des compositions de carac-

tères très-divers, et de méritesencoreplus

différents : mêlant ainsi le sérieux au ba-

din, la poésie et la prose; confondant le

beau dans le médiocre, et quelquefois dans

sans discernement et sans

le

mauvais,

choix;

il paroissoit préférabledadopter

une classification, et de faire untriage, au

lnllieude ce chaosd'oeuvres

complètes,

trop

qui futsi nuisible autrefois à la réputation

de Saint-Evremond. Je n'ose me flatter d'a-

voir réussi; mais, avoir essayé seulement,

est peut-être un service littéraire. Les let-

tres, que

VDUS cultivez, PRINCESSE, autant

que les beaux-arts, seront reconnaissantes

de cette penséed'un choix, dont l'honneur

tout entier revient

à VOTRE ALTESSE IMPÉ-

RIALE. Ladéfectuositéde Vexécutionrestera

seule mon pllrlage. J'en ai bravé le péril,

parce que, tout imparfaitquil est, ce tra-

vail garde un mérite considérable, à ines

yeux : celui d'être entrepris pour Vous plaire, et de montrer qu'il n'y a point de

limite au dévouement respectueux avec le-

quel je suis,

PRINCESSE,

DE VOTRE ALTESSE IMPÉRIALE,

Le très-fidèle

et très-attaché serviteur,

CH. GIRAUD.

TABLEAU GÉNÉALOGIQUE

DE LA FAMILLE ET DES ALLIANCES DE CHARLES DE SAINT-EVREMOND.

Charles de Martel-Bacqneville, époux:

de Balzac-d'Entragues;

de N. d'Yaucourt.

deSalm4.

comte de TiUières, lieutenant général de Normandie,

Gilles de Marguetel,ou de Margastel,

Seigneur de Saint-Denis-Ie-Guastl,ép.

de

4° de N.

2°

MadeleinedeMartel-Bacqueville2.

1

Etienne, évêque

de Coutances.

Jean de Marguetcl,seigneur de Saint-Denis,

ép. de Catherine de

Foutaine-iVlartela.^

1

N.

TanneguyLeveneur,

--

N. de fdheres.

maréchal de France à brevet, etc., t en 1692.

1

--"---,

Marie de flllieres,

,-

ép.dePaul,comte

,,'" --

de Martel, épouse

N. de Roclie-

chouart.

Diane deTillières,ép. de Jacques de

Rouville4.

1

Six uttts, dont cinq mariées en Normandie,

aux Fontenay, aux du Mesnil, etc.; la

TanneguyITdeTil-

lteres,amhassadeur

enAngleterre;ép.

Catli. de Bas-

sumpierre,

de

dumaréchaldece

sœur

nom1,F1652.

ChrétiennedeSalm, Jacques,

ép. de François de

Lorraine,comtede

Vaudémont*,3,'ifls

du duc Charles 1II

et de

de Lorraine

Claude de France.

1

Marguerite

1

,

surintendant

Saint-Denis, ép. de

marquis

François,ha-

rondeSaint-

Denis, sieur

deHcllande,

marié à Ch. Fr. d'Am-

Jean,sieur

deLaBe-

loutière.

sixième t en religion.

CHARLES, Pierre,

sieur

DE

en

sieur de

nil.

SAINT-EVRE-Grimes-

46W,t

MOND,en

1703.

bray.

1

|

Charles, baron de

deRouville,nom-Uouville.

me

des ifnances.

.--

Charlotte de

comte de François,

Rouville;ép,:

2° deN. deLon-

gueval de

Mani-

dont

la

mèreétoit:N.de

Thou.

camp,

ileLaNeu-"fjeune

Henri,sieur

ville.

Philippe.

Fille

de Lor-Le duc Chï^TlVL°uueuc

----

Roger,

Rog

el',

COlOre. de

FrançoisdeR.,

é.pousededeLormc.Lemarquis

ouvl.n e >

amant de Marion

Rabiitin.4.

-----.

raine, seconde etlvderniersducs

épouse de Gaston, de Lorraine, d'où duc d'Orléans. est sortie lamaison régnante de Lor-

raine-Alltriche.

Denis,coloneld'in-

Saint-

Denis, cotonet d'in-

fanterie,viv.enl705\

sans entants mâles.

Henriette, H' Ularteea FFr.

1

Le Vaillant, seigr de Tournay.

1.

Des Maizeaux nous apprend que la terre el

chntflleniede Saint-Denisétoit venue de la

maisonde Hatquevilleaux Margaslel,qui en avoientprisle nom.

2.

Morérifait erreur

il a confondulepère avec lefils.(Moréri, v"

3. Moréri ne nomme

Maizeauxest irrécusable, eu ce

Martel,chefde la brandie ile

nièceà lamodede Bretagne.

quandil appellel'épouxde Madeleinede Martel,Jean au lieude Gilles;

Martel.)

point Catherinede rontaineMiirtel; mais le témoignage de Des

point. CetteCatherine na peut être qu'une fillede Françoisde l-oniaine-Martel.Jean du Saint-Denisauroit, ainsi, épousé

sa

4. Voy.DesMaiseaux,fie de Saint-EvremonJ,

5. Voy.Moréri, v- Rouville.

6. Moréri,v. Salm et v*I.orraiw% pige 401.

7. C'est l'auteurdes Mémoiresrécemmentpubliés par M.Hippeau. Sonarrière-petite-filleest

et la Chenaye desBois, tomeIX. page 730.

entrée,

mariage,dansla maison desducsd'Harcourt.

par

8.« Lemarquisde Saint-Denisfaitaujourd'hui une figureconsidérable en Normulldie.')(M.Sil-

OEuvresdeSaiiit-Evreiuond.)

veslre,préfacédes

LA VIE

HISTOIRE

DE

ET DES OUVRAGES

DE

SAINT-EVREMOND.

up

PREMIERE PARTIE.

CHAPITRE 1.

SAINT -EVREMOND. -

SA

FAMILLE. -

SA

NAISSANCE.

ARMI les beaux esprits dont s'honore le

dix-septième siècle, il en est

aient joui, de leur vivant, d'une aussi

qui

peu

grande célébrité

Charles de Saint-

donne le

que

au

caractère,

que Evreinond. Joignant à la réputation talent, la considération qui s'attache

« il fut recherché,

y

dit Saint-Simon, par

considérable

en

tout ce

qu'il

naissance et en places. Il vécut en philosophe, et

avoit de plus

esprit, en

mourut de

même,

honoré jusqu'à la fin,

comme

il l'avoit été toute sa vie. » Faites-nousduSaint-

,

Evreotond, étoit le cri des libraires, à la

septième siècle, comme ils dirent plus

fin du dix-

tard: Faites-

nous des LETTRES PERSANES. Puis, tout à célébrité s'est éteinte. Depuis 1753, date

nière publication de ses Œuvrescomplètes, si

vent reproduites à la fin du dix-septième siècle et

coup, cette

de la der-

sou-

au commencement du dix-huitième, l'attention

froidie ne s'est un si important

re-

plus reportée que fugitivement sur

Voltaire a donné le

personnage.

l'opinion. Laharpe, enchéris-

signal du retour de

sant sur la malveillance dissimulée du maître,

fort maltraité

a

Saint-Evremond. Lémontey n'a vu

cour,

qui daignoit faire

en lui qu'un homme de

des vers détestables; et, de nos jours, un homme

de beaucoup d'esprit a

quoit

pas,

pu écrire qu'on ne s'expli-

ouvrages

de cet écrivain,

à la lecture des

la renommée qui l'avoit entouré de son vivant.

Si l'enthousiasme de son

siècle a été exagéré,

l'oubli de la postérité ne seroit En ce temps, le dix-septième

pas moins injuste.

siècle est

l'objet

de plus de curiosité, de plus d'intérêt, de plus de

sympathie

d'Etat, des

jamais; où l'histoire des hommes

poëtes,

des grands

que

philosophes, des

écrivains, des femmes illustres de cette époque

mémorable, est approfondie avec l'ardeur savante

qu'un autre âge avoit

quité grecque et

et la

une heure

romaine;

consacrée à l'étude de l'anti-

il semble

que les œuvres

personne de

Saint-Evremond doivent trouver

et de faveur. L'influence

de justice

qu'il a exercée sur ses contemporains,

a tenu dans le monde et dans les

le

rang qu'il une dis-

que sous sa vie

à

lettres;

voit

grâce foudroyante, telle qu'on n'en

les gouvernements absolus, et qui dévoua

un exil de quarante années noblement supporté;

son style élégant, coloré, qui se ressent des origi-

de

notre littérature, du goût italien et du goût

la liberté de sa pensée, qui reflète l'allure

espagnol;

nes

indépendante de la première moitié du dix-sep-

tième siècle, et qu'on ne trouve plus

Molière, parmi les écrivains

personnelle de Louis

soumis

à

chez

que

l'influence

XIV; son esprit ironique,

délicat, ingénieux, précurseur de l'esprit de Vol-

taire; sa manière piquante,

vent essayé d'imiter, sans

l'avouer:

que

Fontenelle a sou-

tout doit proté-

ger Saint-Evremond contre l'indifférence et l'oubli.

Du reste,

il faut reconnoître

parmi les

que,

causes qui ont fait perdre à Saint-Evremond la fa-

veur dont il a joui, sa négligence même est

beaucoup. Si la nature l'avoit doué du sentiment de

pour

l'art d'écrire, son indolence

effort;

ment éloigné de tout

pour

arriver

épicuriennel'a constam-

la postérité en exige

que

travaillées jusqu'à la perfection, même

et

à elle:

beaucoup

les œuvres

quand elles lui viennent du génie. Jeté de bonne

elle ne garde

heure dans la carrière des

il

subit l'iné-

armes,

en

vitable conséquence. La composition n'étoit alors

pour lui qu'un passe-temps. Même après

grâce, elle n'obtint qu'une

l'autre et la meilleure étant donnée

de ses

part

dis-

moments:

sa

jouissances

aux du monde. Saint-Evremond n'a jamais écrit

son délassement, ou

pour

pour

il

La liberté de sa plume est,

charmes;

Un

que plaire à ses amis.

est vrai, un

de ses

mais il en est resté inégal et négligé.

plus grand tort a été de n'accorder jamais à

la publication de ses

ouvrages l'importance qu'exige

Rarement les libraires te-

le soin de la publicité.

noient les manuscrits de ses mains mêmes.

comme c'étoit l'usage du

duction

pêché plus tard

fraudes et

choient les

ouvrages présentés sous son

comme ils

arrangeoient

Imprimés

après

souvent, à son insu, en France ouen Hollande,

avoir

Paris,

couru, sur copie, les

salons et les ruelles de

temps, leur

repro-

échappoit à la surveillance de l'auteur

par

l'exil, de se défendre

em-

contre les

les suppositions. Les libraires s'arra-

nom, les

suppo-

vouloiem, et lui en

soient, quand il n'en fournissoit

pas. Il écrivoit un grand dés-

à

que

pas;

et

Ninon de Lenclos, en 1685 : « J'ai

avantage, en ces petits traités

mon nom. Il

y

en

point,

parce

parmi les

qu'on imprime sous

je n'avoue

a de bien faits

qu'ils ne m'appartiennent

je

choses

que

que j'ai faites, on a mélé beaucoup

ne prends pas la peine

de dés-

je suis, une heure de vie bien considérable que l'intérêt d'une

de sottises,

avouer. A l'âge

ménagée m'est plus

médiocre réputation. »

On vendoit livrets, introuvables

ces

opuscules

en forme de petits

En

1668, Barbin

aujourd'hui.

épuisé.

en réunit, sans J'aveu de

par le succès, il

mond

l'auteur, quelques-uns en

Il

se

donna

une plus

et, en-

un volume rapidement

ample hardi liberté, en1670 et années suivantes;

y mêla du faux Saint-Evre-

multiplièrent

Les contrefaçons hollandoises

ces publications

tions de l'exilé, impuissant

reproduction de

subreptices, malgré les réclama-

pour

s'opposer à la

Paris, mais

l'abus, non-seulement à

faites de

à l'étranger. Est-il

alliage fâcheux ait Les citations 'même

étonnant qu'à la longue, cet

goût du public abusé?

émousséle

qu'on

a

de son vivant, pour autoriser l'emploi de

ses

ouvrages

certains

mots, dans l'usage de la langue, sont empruntées a

des éditions altérées, ou à des

attribués à

ouvrages faussement

dans le Diction-

l'auteur; par exemple,

naire de Furetière.

Il est résulté de ces

diverses causes,

pour

que, au re-

écrivains,

bours de ce qui se passe

d'autres

les éditions anciennes de Saint-Evremond, et sur- tout celles qui ont été publiées en France, au dix-

septième siècle et au commencement du dix-hui-

tième, ne méritent, en général, aucune confiance,

partie, d'oeuvresapocryphes;

et n'ont

aucune

tiques qui

s'y

valeur.

est quelquefois

que

effet,

mond

les écrits

pu

n'aient

Elles sont composées, en

et les œuvres authen-

trouvent, sont falsifiées. L'altération

grossière;

et l'on comprend, en

philosophiques de Saint-Evre-

obtenir licence d'imprimer et li-

part, et a

l'im-

berté de circuler, en France, sans de nombreuses

corrections :

toujours désavoué ces éditions. Ainsi donc,

l'auteur n'y a pris aucune

mense réputation

Evremond n'étoit

de personnes,

et

les salons avoient faite àSaint-

pour

un petit nombre

que

appuyée,

sur une circulation manuscrite;

que

la majorité du public, pendant tout le dix-

que

sur des compilations d'œuvres

un

phénomène littéraire,

pour

septième siècle,

supposées ou altérées. C'est

qu'il est curieux de constater.

Enfin, aux derniersjours de sa vie, cédant à de

pressantes instances, Saint-Evremond consentit à

préparer les

mort,

matériaux d'une édition exacte de ses

ouvrages véritables;

deux

amis dévoués à

mais lorsque, après sa

sa

mémoire, et dignes d'ail-

leur honnêteté, se sont

leurs de toute confiance, appliqués, pour satisfaire

par

à l'empressement du pu-

blic,a faire imprimer la collection

de ses œuvres ori-

ginales; Silvestre et DesMaizeaux,

mesure, le nombre des productions qu'ils livroient à la

à leur office, ont grossi, sans choix et sans

scrupuleux

pu-

trop

blicité. Une foule de bluettes

auroit sagement

recueillies et

laissé

ravivées;

ses éditeurs a porté

mourir

Saint-Evremond

que

dans l'oubli, ont été

et l'absence de critique de

un nouveau tort à sa renommée.

Saint-Evremond a été la victime de la passion des

modernes

pour

a nui, comme

les OEuvrescomplètes; le médiocre

y

toujours, à l'excellent. Saint-Evre-

mond, qui avoit judicieusement critiqué la compi-

lation indiscrète des Œuvres de Malherbe, donnée

par Ménage, et celle des OEuvres de Voiture, don-

née

son neveu Pincliène, n'auroit

pas, à coup

par

sur, approuvé

que sent, à côté de chefs-d'œuvre qui assurent la gloire

Silvestre et Des Maizeaux réunis-

de son nom, tant d'insignifiants opuscules, fournis

des seigneurs anglois, qui avoient

vécu, àLon-

par notre

par

dres, dans l'intimité des salons fréquentés

auteur.

pour

les curieux, Silvestre et Des

Poussant plus loin encore la complaisance

Maizeaux ont

voulu reproduire, à la suite des œuvres avouées, les œuvres supposées de Saint-Evremond ; de sorte

que, sur les douze volumes de la bonne édition de

1733, il

en a six d'ouvrages apocryphes, qui,

pas

y

pour

la plupart, ne supportent

la lecture. Le remède

que

la

à la falsification a donc été

falsification même,

pire, peut-être,

le public

y

a trouvé

parce que

et la

une nouvelle déception;

licat et du plus spirituel des écrivains de ce temps-

réputation du plus dé-

est restée -compromise

la sotte curiosité des

par

éditeurssincères de ses OEuvres.

Cependant, l'édition des OEuvres de Saint-Evre-

mond, donnée à Londres en 1705,

Silvestre et

Des Maizeaux, avoit produit cet avantage, de mettre

par

le public en possession d'un texte correct et

pur,

par

collationné sur des originaux annotés et vérifiés

Saint-Evremond lui-même, et d'offrir la pensée

vraie,avec la forme intacte, de cet écrivain aimable

et fécond. Mais, lorsque cette leçon authentique a été publiée, elle n'a pu pénétrer en France qu'avec

difficulté,

y

trouvoit exprimées:

à

cause

des

doctrines philosophiquesqu'on

les éditions falsifiées de Bar-

bin avoient seules le

et publique

à Paris;

privilège de la circulation libre

et plus tard, quand enfin les

bonnes éditions ont

pu se répandre avec plus de

amené, dans l'opinion, un

facilité, le temps avoit

autre

L'élan

aspect des choses et d'autres goûts littéraires.

philosophique et novateur emportoit alors

les esprits. La critique fine et de bon

Evremond n'étant plus au niveau de l'audace du siècle, les éditions répandues alors de Silvestre et Des Maizeaux ont trouvé l'enthousiasme refroidi;

vainement essayoit-on de le réchauffer. Les voiles

que la bienséance avoit jetés, au dix-septième siè-

hardiesses du scepticisme épicurien, ne

convenoient plus à

mesuré de

Saint-Evremond condamnoit les témérités de l'école

goût

de Saint-

cle, sur les

la passion agressive du dix-

respectueux

et

huitième; le langage

de Voltaire.

Quoi qu'il

en soit, une ère de réparation semble

Sainte-Beuveavoitdonné, plusieurs

appréciation

plus juste de Saint-

êtreouverte.M.

fois, l'exemple d'une

Evremond, notamment dans YHistoire dePort-Royal, a propos du spirituel d'Aubigny, un des amis les plus

chers de notre auteur.

de notre époque n'a rencontré malheureusement

que deux fois Saint-Evremond, sur son

dans ses études brillantes sur le dix-septième siècle;

Un des grands écrivains

passage,

mais, en le coudoyant, avec rapidité, ille reconnoît

émule de la Rochefoucauld,

Dès1842, un

de la Bruyère

et

pour

articleremarquable

de

M. Macé, publié dans la Revue des deuxMondes,

avoit rappelé l'attention sur la personne et les écrits,

même.

si négligés alors, de notre philosophe. Depuis cette époque, M. Hippeau, dans des OEnvrcs choisies;

l'estimable historien de la Littérature française à

Vétranger(1853), et l'auteur du volume piquant

qui a pour titre,

la Littérature indépendante et les

écrivains oubliés (l8l>2), ont suivi la même voie; et

l'équité veut

que

est à cet égard.

nous reconnoissions ce qui leur

Saint-Evremond est, avant tout, l'homme de la

la Bruyère,

délicatesse. Il est moins

nerveux que

moins profond

que plus délicat. Sa manière nous charme,

la Rochefoucauld, mais il est

qu'elle

parce chez Fonte- qu'elle dé-

voile un cœur droit et bon, pour lequel on éprouve

à l'affectation, comme

ne tourne

pas

nelle; et sa sérénité nous enchante,

parce

de l'attrait.Ne cherchez

dans ses

la

pas

ouvrages

majesté simple et forte de Pascal, la magnificence

entraînante de Bossuet, la limpidité délicieuse de

Fénelon. Mais, si votre âme est sensible aux ments de ce beau monde du dix-septièmesiècle,

agré-

aux finesses ingénieuses de l'esprit de ce temps, et à

l'expression gracieuse des d'une société cultivée et

sentiments, des opinions

si votre philoso-

choisie;

phie s'accommode des analysesdiscrètes d'un sensua-

lisme doux, civil, mesuré, en quelque sorte intime,

et des conclusions indulgentes d'un scepticisme ai- mable et de bon goût, revêtues des formes les plus

souples et les plus élégantes de la langue, Saint-

Rvremond sera votre auteur favori.

Bien qu'on gligé, il

y

a

coup

lui reproche

de

d'être inégal et

né-

l'art dans son style, et beau-

d'art; toutefois, son allure dégagée sent le

que

l'homme de lettres.

Il

gentilhomme, plutôt

n'a jamais écrit à la façon d'un auteur de profes-

yeux;

avec le public devant les

par

complaisance,

mais par

sion,

occasion,

pour amuser sa so-

ciété. La sollicitation, la curiosité, ou l'indiscré-

tion

fait la publicité

Tels

les grands seigneurs et les grandes

de

ont

ses

ouvrages.

nous voyons

dames de

cette époque, toujours la

plume à

la

main, sans avoir l'air

d'écrire, ni un

distingue leurs

de

douter qu'il y a un art

et, en effet, ce qui

métier d'écrivain;

se

c'est

une teinte inimitable

ouvrages, de simplicité négligente,

et de bon goût naturel. Si

Saint-Evremond est quelquefois un homme de let- tres consommé, il s'applique à ne jamais le paroître.

Doué d'une heureuse

flexibilité, tour à tour phi-

la critique littéraire

moraliste:

losophe, historien,

et historique, la poésie légère, l'art épistolaire ont

exercé son talent, avec un égal

scepticisme de

Montaigne

au

succès.Alliant le

sensualisme d'Épi-

cure, il a préparé les voies

libres

qui

du

aux

penseurs

dix-huitième siècle, tout en se préservant

écarts. L'épicuréisme

de leurs

agréable

remarque des traits caractéristiques

se

sous

la

régence

d'Anne

en ses ouvrages, fut un

de la société françoise,

<1Autriche. Il disoit lui-même, dans ses vieux jours

••

et sous

ses

un ciel étranger, qui n'avoit point assombri