Vous êtes sur la page 1sur 348

Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

Ouvrage collectif

HOGGAR
ISBN 2-940130-18-3
© 2005 Hoggar
Case postale 305,
1211 Genève-21, Suisse.
www.hoggar.org
info@hoggar.org
TABLE DES MATIERES

A. Préfaces

A.1. Amnistie et réconciliation xi


Ali-Yahia Abdennour
A.2. Une longue marche xvii
Pierre Guillard

B. Introduction 1

C. Considérations générales

C.1. « Qui réconcilie qui ? » : Réflexions sur la dite réconciliation nationale 3


Youcef Bedjaoui
C.2. L’amnistie et les fondements de la paix 19
Abbas Aroua

D. Expériences de réconciliation et d’amnistie

D.1. Quelques expériences d’amnistie à méditer 37


Abbas Aroua
D.2. Vérité et réconciliation : Leçons d’Afrique du Sud 49
Amor Guidoum

E. Regards citoyens sur la réconciliation et l’amnistie

Interviews

E.1. Pas de réconciliation sans jugement des commanditaires de crimes contre l'humanité 57
Abdennour Ali-Yahia
E.2. L’Algérie au seuil de la réconciliation nationale 61
Yahya Abouzakaria
E.3. Le destin de la réconciliation est entre les mains des familles de disparus 65
Lahouari Addi

© 2005 Hoggar v www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

E.4. Pour qu’il y ait une véritable paix il faut rétablir la vérité 69
Rabah Benlatrèche
E.5. Seule la vérité guérit 71
Ahmed Chouchane
E.6. Taire la vérité c’est laisser la porte ouverte au renouvellement des massacres 75
Mourad Dhina
E.7. Les principes de la réconciliation doivent faire l’objet d’un consensus national 83
Amine Djenane
E.8. Recycler et blanchir sans rendre compte 87
Amina Kadi
E.9. Un vrai processus de réconciliation suppose avant tout la reconnaissance de l’autre 91
Rachid Mesli
E.10. Le pouvoir doit reconnaître ses crimes et demander pardon 97
Mohamed Samraoui
E.11. Ce n’est qu’au prix de la vérité et de la justice que l’on aboutira à la réconciliation 109
Salah-Eddine Sidhoum
E.12. Fermer les yeux, boucher les oreilles, sans conditions 117
Mohamed Smaïn
E.13 La réconciliation passe par la réhabilitation des victimes, de la nation et de l’Etat 121
Mohamed-Larbi Zitout

Contributions libres

E.14. Amnistie Françalgérie : Un sursis d’un an « préservatif » pour Jacques Chirac... 127
Lounis Aggoun
E.15. Limitations et acceptabilité de l’amnistie en Algérie 137
Abbas Aroua
E.16. Panser la Guerre, penser la Paix 147
Rachid Benaïssa
E.17. La bithérapie coranique contre le remède empoisonné de l’amnistie 151
Ahmed Benmohamed
E.18. Amnistie, réconciliation et relations internationales 155
Ahmed Simozrag
E.19. La vérité et la justice rattrapent l’intox et l’impunité 167
Rachid Ziani-Cherif
E.20. La gangrène 170-i
Abderahmane El-Mehdi Mosbah

© 2005 Hoggar vi www.hoggar.org


Table des matières

F. Positions des partis sur la réconciliation et l’amnistie

F.1. Les partis politiques et la réconciliation : Extraits de déclarations 171


Mohamed Jilani
F.2. Réconciliation et amnistie : discours du FIS 177
Abdelhamid Ali-Ammar et Rachid Ziani-Cherif

G. Perspective juridique

G.1. Perspective juridique sur le projet d’amnistie en Algérie 193


Ahmed Simozrag

H. L’amnistie générale par l’image et la satire

H.1. Les images qui me restent… 205


Zidane Hadj
H.2. Amnistie « Général » : Comédie en plusieurs actes criminels 217
Mounir Sahraoui

I. Recommandations pour la réconciliation et l’amnistie en Algérie 227

J. Postface 230-i

K. Annexes

K.1. Mémoire envoyé par M. Abdelhamid Mehri au président Bouteflika 231


K.2. Mémoire pour une réconciliation juste et durable, LADH 237
K.3. Plateforme du FIS pour le salut de l’Algérie (extraits) 241
K.4. Mémorandum du FFS pour une transition démocratique 247
K.5. Associations de familles de disparus au sujet de l’amnistie générale 253
K.6. Exigences du MAOL pour un engagement de sortie de la crise 259
K.7. Facteurs de conception d’une commission de vérité et réconciliation 263
K.8. Rapport pour l’ONU sur la question de l’impunité 279
K.9. Droit à la restitution, l’indemnisation et la réadaptation des victimes 293
K.10. Principes de John Dugard sur la réconciliation et l’amnistie 299
K.11. Projet de charte pour la paix et la réconciliation nationale 301
K.12. Une garantie d’impunité des crimes, Justitia Universalis 305
K.13. Effacer les crimes du passé, Amnesty International 307

© 2005 Hoggar vii www.hoggar.org


ONT CONTRIBUE A CET OUVRAGE

Ali-Yahia, Abdennour Benlatrèche, Rabah


Avocat et ministre au lendemain de Cadre comptable retraité, Rabah Benlatrèche est
l’indépendance, il démissionne de son poste en président de l'Association des familles des
1967. Président et fondateur de la Ligue disparus de Constantine. Il milite activement
algérienne de défense des droits de l’homme contre l’impunité en Algérie.
(LADDH), Ali Yahia est la figure emblématique de
Benaïssa, Rachid
la défense des droits de l’homme en Algérie. Il a
été l’auteur de nombreux articles et ouvrages Intellectuel algérien et ancien fonctionnaire de
dans ce domaine. l’Unesco. Proche du penseur algérien Malek
Bennabi, Rachid Benaissa est aussi spécialiste
Abouzakaria, Yahya
des langues chamito-sémites. Il a notamment
Journaliste algérien indépendant exilé en Suède, donné de nombreuses conférences sur les
Yahya Abouzakaria est l’auteur de nombreux langues amazighes.
ouvrages et articles sur l’Algérie et le monde
Benmohamed, Ahmed
arabe et musulman. Il est analyste politique
auprès de plusieurs journaux et chaînes Professeur en sciences politiques à l’université
satellitaires arabes. d’Alger, Ahmed Benmohamed est le fondateur du
parti Algérie Musulmane et Contemporaine
Addi, Lahouari
signataire du Contrat national (Rome 1995).
Professeur de sociologie politique à l’université de
Chouchane, Ahmed
Lyon, Lahouari Addi est l’auteur de nombreux
ouvrages, dont Les mutations de la société Ex officier instructeur des troupes spéciales
algérienne et Sociologie et Anthropologie (Ed. algériennes, le capitaine Ahmed Chouchane a été
Pierre Bourdieu). emprisonné en mars 1992 pour son opposition au
coup d’Etat de janvier 1992. Il est actuellement
Aggoun, Lounis
réfugié politique en Angleterre et a été l’auteur
Journaliste algérien indépendant résidant à Paris, de nombreux articles et analyses sur la crise
Lounis Aggoun est militant pour les droits de algérienne.
l’homme en Algérie. Il est coauteur avec Jean-
Dhina, Mourad
Baptiste Rivoire de Francalgérie : Crimes et
mensonges d’Etats, (Ed. La Découverte). Physicien de formation, Mourad Dhina est
consultant en systèmes informatiques. Il a été
Ali-Ammar, Abdelhamid
responsable par intérim du Bureau exécutif
Géologue de formation, Ali Ammar est un militant national du FIS avant de donner sa démission en
du FIS. Il a notamment été responsable du octobre 2004.
Département de la formation du FIS. Il est
Guidoum, Amor
réfugié politique en Hollande.
Chercheur et enseignant en génie civil, Amor
Aroua, Abbas
Guidoum est un militant algérien des droits de
Physicien médical, Abbas Aroua dirige depuis l’homme. Il a contribué à la publication de
1999 la société Aroua Health & Education nombreux ouvrages sur la situation des droits de
(aroua.com). Il a contribué dans plusieurs l’homme en Algérie.
publications sur la situation des droits de
Guillard, Pierre
l’homme en Algérie.
Journaliste et écrivain français, Pierre Guillard est
Bedjaoui, Youcef
l’auteur de Ce fleuve qui nous sépare (Ed.
Physicien algérien, Youcef Bedjaoui est l’auteur Loysel). Il tient le blog « Eux et nous »
de plusieurs publications sur les droits de (www.20six.fr/eux_et_nous) où il propose des
l’homme en Algérie. Il a codirigé notamment regards et questionnements sur la guerre de
l’ouvrage collectif An Inquiry into the Algerian civilisations.
Massacres (Ed. Hoggar).

© 2005 Hoggar ix www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

Hadj, Zidane 1996, alors en poste en Allemagne, il a déserté


pour témoigner contre les dérives du pouvoir.
Etudiant algérien résidant à Paris. Le frère de
Auteur de Chronique des années de sang paru
Zidane Hadj a été sauvagement torturé dans l’un
chez Denoël en 2003, l´ex colonel du DRS réside
des nombreux centres de répression que compte
actuellement en Allemagne où il occupe le poste
l’Algérie.
de directeur de marketing au sein d´une
Jilani, Mohamed organisation internationale.
Critique littéraire algérien, Mohamed Jilani vit Sidhoum, Salah-Eddine
l’exil en Europe depuis 1994. Il est l’auteur de
Chirurgien orthopédiste et militant des droits de
plusieurs nouvelles et poèmes sur la tragédie
l’homme, Salah-Eddine Sidhoum a été forcé de
algérienne.
vivre dans la clandestinité en Algérie de 1994 à
Kadi, Amina 2003 pour échapper aux menaces de mort des
services secrets. Une campagne internationale de
Professeur universitaire de mathématiques et
soutien et de solidarité a contraint le régime
militante des droits de l’homme, Amina Kadi a
algérien à l’acquitter à l’issue d’un procès qui lui a
notamment été co-auteur avec feu Maître
été intenté en 2003.
Mahmoud Khelili de l’ouvrage Disparitions forcées
et torture en Algérie (Ed. Eurabe). Simozrag, Ahmed
Koutchoukali, Anouar Avocat, Ahmed Simozrag est membre de
plusieurs organisations de défense des droits de
Traducteur technique et médical, Anouar
l’homme et de lutte contre l’impunité. Il est
Koutchoukali est membre fondateur et secrétaire
l’auteur de nombreux articles et livres sur les
général de Justitia Universalis, organisation
droits humain en Islam, en général, et en Algérie,
néerlandaise de lutte contre l’impunité.
en particulier. Il a aussi été responsable entre
Mesli, Rachid 2002 et 2004 du Département des droits de
l’homme du FIS.
Avocat et militant des droits de l’homme, Rachid
Mesli a été emprisonné en Algérie de 1996 à Smaïn, Mohamed
1999. Il est actuellement réfugié politique en
Militant algérien des droits de l’homme, membre
Suisse et membre fondateur des organisations
de la Ligue algérienne de défense des droits de
des droits de l’homme Justitia Universalis et
l’homme (LADDH), Mohamed Smaïn est aussi l’un
Alkarama. des initiateurs du mouvement des familles de
Mosbah , Abderahmane El-Mehdi disparus dans l’ouest algérien.
Déporté aux camps de concentration du Sahara Ziani-Cherif, Rachid
en 1992 après le coup d'Etat, il est arrêté à
Docteur en médecine, membre du Conseil
nouveau et torturé en 1993. Il quitte le pays, en
consultatif national (al-Majlis ach-Chouri al-
1994, pour se réfugier en France où il obtient le
Watani) du FIS, Rachid Ziani-Cherif a été élu aux
statut de réfugié politique et y réside depuis. En
élections parlementaires de décembre 1991 sur la
Juillet 2002 il témoigne sur requête de la défense
liste du FIS.
du lieutenant Habib Souaïdia, auteur du livre La
salle guerre, dans le procès que lui intente le Zitout, Mohamed-Larbi
général Nezzar. En décembre 2003 et au moment
Ex diplomate algérien, Mohamed-Larbi Zitout a
de la clôture de l'année de l'Algérie en France, il
démissionné de son poste, pour objection de
porte plainte contre le général Belkheïr. Militant
conscience à l’éradication, au plus fort de la
des droits de l'homme, il adhère en 2003 à Justia
répression menée par le régime contre
Universalis, association de droit hollandais de
l’opposition algérienne. Il est actuellement
lutte contre l'impunité dans laquelle il compte
réfugié en Grande-Bretagne.
parmi ses membres actifs.
Sahraoui, Mounir
Universitaire algérien, Mounir Sahraoui est
intéressé par la problématique de la domination
militaire des systèmes politiques civils et se
distingue par l’usage de l’humour dans ses écrits.
Chroniqueur satirique, il a été l’auteur des billets
verts publiés sur www.fis-info.net.
Samraoui, Mohamed
Ingénieur en biochimie et bactériologie,
Mohammed Samraoui avait enseigné les
mathématiques et la chimie à l’Université de
Constantine avant de s’enrôler dans l’armée. En

© 2005 Hoggar x www.hoggar.org


AMNISTIE ET RECONCILIATION

Préface de Abdenour Ali Yahia

lucidité, avancer, ne pas avoir le temps de


Avant la vérité et la justice, l’amnistie s’asseoir, car rester immobile c’est reculer. Les
n’est qu’impunité opinions sont comme les clous, plus on les frappe
plus elles s’enfoncent. Paix et réconciliation
L’amnistie est collective, réhabilite les condamnés nationale sont les maîtres mots. La paix va-t-elle,
et les accusés, abolit leurs condamnations, laisse après plus d’une décennie de violence, reprendre
intactes leurs convictions et leur dignité. Elle ses droits ? L’amnistie ne peut être que la suite
exclut toute action judiciaire, car elle soustrait au logique de la paix. Elle nécessite des convictions
verdict de la justice toutes les atteintes aux droits longuement élaborées, approfondies, mûries,
de l’Homme commises d’une part par les groupes pour résister aux nombreux écueils qui viennent
armés islamiques et, d’autre part, par l’armée et de partout, surtout d’un marécage humain où
les services de sécurité. l’essentiel fond, se dérobe, coule ou se
décompose. La plus forte des idées force de la
Elle n’est pas une mesure de commisération ou société est la paix. La première des urgences est
d’humanité faite dans l’intérêt des personnes, de la rétablir. Il faut peser sur les évènements
mais une mesure fondée sur des critères pour les faire évoluer vers la paix. L’arrêt de
politiques. L’amnistie est une décision politique. l’effusion de sang est une question stratégique.
Le référendum est un moyen démocratique de Que les armes cessent de parler, que la violence
consultation populaire, à condition qu’il soit utilisé fratricide cesse. Il y a trop de malheurs dans
par des démocrates et avec des objectifs notre pays, trop de sang versé, trop de larmes,
démocratiques. Il renforce alors la paix civile et la trop de veuves et d’orphelins, trop de misère,
cohésion nationale. S’il n’est qu’un plébiscite, il trop de destructions. Il faut y mettre fin. Nous
suscite ou accentue les déchirements et les avons été de ceux qui ont initié le processus de
ruptures, ravive les blessures au lieu de les paix, nous lui restons fidèles avec vigueur et
cicatriser, nourrit le sentiment d’injustice chez les rigueur et œuvrons à sa réalisation. Militants des
victimes et les rancœurs des milieux politiques et droits de l’Homme, il n’y a pour nous qu’un
médiatiques. Il y a une personnalisation et une chemin à suivre, celui de la paix et de la
présidentialisation accrue du pouvoir du président réconciliation nationale, car le premier des droits
de la république, qui dirige un état tentaculaire, de l’Homme est le droit à la vie.
vorace et arbitraire. Les ministres, qui ont L’histoire aide à déceler l’imposture et à
sensiblement outrepassé leur crédit politique, se témoigner qu’il n’est pas d’hiver qui ne finisse par
maintiennent au-delà de leur utilité. L’Algérie a céder la place au printemps. Celle de la décennie
besoin d’une relève de son personnel politique. écoulée rentrera bien un jour dans la voie des
Pour le pouvoir, la démocratie se conjugue au aveux.
futur, le plus éloigné de préférence. Elle serait
l’affaire d’une ou de plusieurs générations. Le I- Avant d’aborder la question de l’amnistie, il
peuple n’aurait pas atteint le niveau politique, faut d’abord procéder à l’assainissement global
social et culturel, ainsi que le degré de maturité de la situation de la société.
nécessaire pour aspirer à la démocratie, qui est Le pouvoir n’a pas été capable de prévoir, de
une création et un contrôle du pouvoir. La seule voir et, surtout, d’avoir une vision politique claire
constante de la pratique politique que le pouvoir des frustrations du peuple. La dérive politique est
maîtrise parfaitement est la fraude électorale. érigée en méthode de gestion avec le risque de
Les élections ont de tout temps été entachées diviser la communauté nationale. Il y a plus
de fraudes massives et le suffrage universel qu’une fêlure, une déchirure, une fracture au sein
faussé, perverti, détourné. Le pouvoir a interféré de la société, traversée par des courants
de manière directe dans la falsification de toutes contradictoires avec la persistance de préjugés,
les élections passées avec le concours de de clichés, de tabous, de divergences politiques
l’Administration. Aucune garantie ne peut être fondamentales et de luttes d’influence. Le climat
donnée si la neutralité de l’Administration n’est politique est fait de méfiance, d’intolérance, de
pas assurée. Lorsqu’on aborde un problème aussi haine et d’exclusion. Plus personne ne respecte
sérieux et crucial que celui de l’amnistie, très personne, car le respect suppose une éthique,
important pour le présent et l’avenir du pays, il une morale et une culture. Tant que le cancer
faut aller au fond des choses avec courage et que représente la corruption, qui est devenue un

© 2005 Hoggar xi www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

style de vie, n’est pas vaincu, la santé morale du Le président de la république qui veut entrer de
pays est menacée. Il y a trois causes à la crise : plain-pied dans l’histoire en voulant donner la
La coupure du pays en deux, le manque de mesure de ses capacités d’homme d’Etat doit
dialogue et la non-résolution des problèmes de faire preuve d’intelligence politique dans cette
fond qui se posent à la société. L’école, l’emploi action afin de mettre en relief de manière à la
et le logement, ces trois mots évoquent les fois didactique et vivante les points de vue
besoins les plus urgents du peuple. différents des parties, ainsi que les blocages de la
vie politique, sociale et culturelle. Il doit disposer
L’Algérie a besoin de la levée de l’état
des qualités de vision et de sérénité nécessaires
d’urgence qui conditionne l’ouverture du champ
à la recherche d’une synthèse des thèses
politique et médiatique, ainsi que l’exercice des
différentes et des logiques divergentes qui soient
libertés individuelles et collectives, d’une presse
acceptables par les acteurs concernés, dont
libre et d’une justice indépendante. Avec l’état
chacun d’eux doit comprendre qu’il ne détient
d’urgence, les droits ont été ligotés pour les
qu’une partie de la vérité, que les autres en
réduire. Il faut réhabiliter le politique.
détiennent d’autres et que la vérité est
L’opposition vient de la rue, car elle ne trouve
l’ensemble de ces parties.
pas son expression dans les formes normales de
notre vie politique. Le pouvoir est fermé et ceux III - Il ne veut pas payer le prix politique de la
qui ne font pas partie du sérail vivent dans le paix. La contradiction réside dans le fait que le
ghetto. Il n’écoute pas la voix des humbles et la président de la république veut se servir de
règle est : « encaisse et tais-toi ! » l’amnistie pour ramener la paix, alors qu’elle ne
peut être que la suite logique de la paix. Le
Seules les relations bien placées constituent le
conflit risque de s’enliser, de faire encore de
« sésame, ouvre-toi » des carrières de
nombreuses victimes, parce que le président
responsabilité. C’est à l’État de refléter la volonté
refuse pour le moment d’accorder l’amnistie aux
du peuple et non au peuple de se plier à la
groupes armés islamiques. Devant les députés, il
volonté de l’État.
a déclaré : « Il n’y a pas de place dans la
II - Que cherche le président de la république à réconciliation nationale à ceux qui ont semé
travers l’amnistie ? Sa démarche relève-t-elle de l’anarchie, tué des innocents et défiguré l’image
motivations personnelles ? Serait-elle un prélude de la religion, détruit les édifices de toute une
à la révision de la constitution, pour lui permettre génération. »
de régner encore une décennie ou plus sur le
Combien d’années de souffrance fraudra-t-il
pays ? Il y a un précédent qui éclaire cette
encore attendre avant que l’on ne se rende
attitude. Après sa désignation à la magistrature
compte qu’il n’y a pas de solution sécuritaire à la
suprême, le 15 avril 1999, M. Abdelaziz Bouteflika
crise ? Le pouvoir va laisser la proie pour l’ombre
a voulu donner « une couverture politique et
et perdre une autre occasion de réaliser la paix.
juridique » à un accord conclu entre le DRS et
Une amnistie en faveur des groupes armés
l’AIS. La loi sur la concorde civile, adoptée au pas
islamiques est indispensable pour la réconciliation
de charge par le parlement et soumise à
nationale.
référendum, ne s’est finalement pas appliquée à
l’AIS, qui a rejeté les termes « repentis » et L’amnistie concerne aussi et surtout les
« reddition » et exigeait une amnistie ainsi que éléments de l’armée et des services de sécurité,
les honneurs de la guerre. Le référendum de d’une part, et les responsables politiques, d’autre
septembre 1999 n’était qu’une élection part, responsables d’atteintes graves aux droits
présidentielle bis ayant pour objet de légitimer le de l’Homme. Le président veut les disculper de
président mal élu. La grâce amnistiante accordée toute responsabilité. L’Etat, sujet actif de droit
par le décret présidentiel en date du 10 janvier pénal, qui fait condamner les coupables, ne peut
2002 à l’AIS est anticonstitutionnelle, car s’exclure de la culpabilité. Il n’y a pas de
l’amnistie relève de la compétence exclusive du responsabilité sans culpabilité. L’Etat est
parlement. responsable et coupable.
L’effet psychologique recherché par IV - L’amnistie avant la vérité et la justice n’est
M. Abdelaziz Bouteflika, à savoir une reddition que de l’impunité. L’amnistie générale englobera-
massive de l’AIS, qui formerait des files indiennes t-elle la prédation économique, notamment la
devant les commissions de probation, afin que le fraude fiscale et les scandales financiers, ou ne
combat cesse faute de combattants, n’a pas eu concernera-t-elle que les personnes impliquées
lieu. Le livre sacré hindou édicte : « Tu as droit à dans les événements strictement politiques de la
l’action et seulement à l’action, et jamais à ses décennie noire qu’a vécue le pays depuis 1992 ?
fruits. Que les fruits de ton action ne soient Son champ d’application est controversé.
jamais ton modèle. » L’amnistie nécessite une L’amnistie, qui ne sera pas précédée par une
ambition collective et non une ambition recherche de la vérité sur les crimes commis, ne
individuelle. La politique est-elle un métier sera qu’un échec pour la réconciliation nationale.
comme un autre, une vocation ou une passion ?
Connaître la vérité sur toutes les violations des
Elle est un jeu cruel et la règle du jeu ne se
droits de l’Homme exercées par les groupes
trouve pas dans les cartes, mais dans Machiavel.

© 2005 Hoggar xii www.hoggar.org


Amnistie est réconciliation

armés islamiques, l’armée et les forces de L’Espagne, disent-ils, n’a pas engagé après le
sécurité facilitera la paix. Les crimes contre franquisme de procès contre les auteurs de
l’humanité sont imprescriptibles et le pardon crimes contre l’humanité pour éviter les fractures
refusé par la communauté internationale, surtout de la société. Faut-il tronquer la justice pour la
les ONG des droits de l’Homme qui n’y voient paix, faut-il choisir entre le droit et le pardon,
qu’une simple impunité. Les responsables de la faut-il lutter contre l’oubli et préserver la
violence, aussi bien les commanditaires que les mémoire agressée ? Tel est le dilemme.
exécutants, doivent être traduits en justice. Les
Le tribunal permanent des peuples, qui a tenu
crimes contre l’humanité s’appliquent au pouvoir
du 5 au 8 novembre 2004 sa 32ème session à
algérien, coupable de pratiques massives
Paris, a jugé les violations des droits de l’Homme
d’exécutions sommaires, de massacres, de
en Algérie pour la période 1992-2004. Composé
tortures et de disparitions. L’Algérie est signataire
de 9 membres, il était présidé par M. Salvador
de tous les pactes et conventions internationaux
Sénese, président de ce tribunal, membre de la
réprimant les crimes contre l’humanité. Certains
Cour suprême de cassation italienne. Le tribunal
pays d’Amérique latine et l’Afrique du Sud ont
permanent des peuples, fondé en juin 1979 à
réglé le problème de l’impunité par la désignation
Bologne, a succédé aux tribunaux Russel présidés
d’une commission « vérité et justice ».
par Russel, puis Jean-Paul Sartre et Lilio Basso.
En Algérie, le manteau de l’oubli et du pardon, C’est à Alger qu’a été adoptée, le 4 juillet 1975,
qui peut être réconfortant mais avec un effet la déclaration universelle des droits des peuples,
négatif sur la réconciliation nationale, ne peut qui représente le document de référence
être déployé qu’après la justice. fondamental pour les délibérations de ce tribunal.
Conformément aux statuts du tribunal, les lieux,
Il ne saurait y avoir de justification, de
dates et contenus de la session ont été
prescription ou de pardon pour ceux qui ont nié à
communiqués au gouvernement algérien, à
leurs semblables leur condition de personne
travers ses ambassades en Italie et en France,
humaine au point de les vouer à la mort. Il faut
afin qu’il exerce son droit de défense. À la
préparer l’avenir, la réconciliation nationale par
lumière des faits et des témoignages reçus ou
l’assainissement du passé et du présent, par la
entendus, le tribunal a répondu aux différentes
justice, sans céder à la tentation de justicier. La
questions posées en ce qui concerne les
société a la justice qu’elle mérite, mais il
violations du droit interne et international par
appartient à la justice de se mettre à l’heure de
l’Etat algérien et les groupes armés islamiques.
l’Etat de droit et de mériter le respect des
citoyens. Les procès politiques ont mis en relief la Il a précisé que les conventions internationales
soumission de la justice au pouvoir politique. Là et les règles coutumières s’adressent aux États
où il n’y a pas de magistrats indépendants, il n’y qui peuvent être déclarés responsables de leur
a que des délégués du pouvoir qui ont des violation sur leur territoire. Le tribunal s’est
réflexes et des comportements en harmonie avec longuement penché sur les nombreux massacres
le pouvoir qui les a désignés. dont ont été victimes les populations de
nombreuses régions d’Algérie. La responsabilité
Rien n’est plus ridicule qu’un ministre qui dit
de ces massacres est imputée à des groupes
que la séparation des pouvoirs lui interdit de
islamiques, armés par le gouvernement ou
s’ingérer dans les affaires de la justice, alors que
autonomes, mais surtout par le pouvoir, selon les
son intervention dans le déroulement de l’action
témoignages particulièrement précis et
judiciaire est permanente. L’indépendance de la
circonstanciés de rescapés.
justice est liée à la mise en place d’un système
politique démocratique respectueux de la Les auteurs de ces massacres sont déclarés
souveraineté du droit, de la séparation et de responsables des crimes contre l’humanité au
l’équilibre des trois pouvoirs. terme de la définition donnée par le statut de
Rome de la cour pénale internationale
La justice internationale permet de juger les
(article 7, alinéa 1).
criminels qui bénéficient dans leur pays de
l’impunité, privilège des privilégiés. Tant qu’ils Le tribunal a considéré que, compte tenu de
demeureront puissants, les commanditaires de leur nature, de leur ampleur et des conditions qui
crimes contre l’humanité ne seront jugés par les entourent, les milliers de disparitions forcées
aucun tribunal interne. Mais tôt ou tard, justice constituent des violations flagrantes du droit
sera faite ! Peut-on espérer dans ce domaine une international général et des conventions
accélération de l’histoire en Algérie ? Viendra un internationales ratifiées par l’Algérie, donc des
jour le temps de la fin de l’impunité. crimes contre l’humanité.
Pour plus de justice et d’équilibre, il faut L’article 18 de la déclaration de l’assemblée
souligner la position de ceux pour qui la paix est générale des Nations unies, du 18 décembre
plus importante que la justice. Ils sont contre la 1992, précise que les auteurs des actes de
justice internationale qui condamne les crimes disparition forcée ne peuvent bénéficier d’une loi
contre l’humanité. d’amnistie ou de mesures analogues qui auraient
pour effet de les exonérer de poursuites ou de

© 2005 Hoggar xiii www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

sanctions pénales. Les tortures pratiquées de qu’il s’agit de guérir de la violence de l’action
façon générale ou systématique en Algérie en politique. « Il est politique d’hôter à la haine son
octobre 1988 et à partir de 1992 à ce jour contre éternité. » Comment assurer une transition
la population civile sont des crimes contre raisonnablement pacifique de l’oppression et de
l’humanité. Le tribunal considère que les viols répression à la démocratie ? Les démocraties
perpétrés sont des crimes contre l’humanité. modernes se veulent fondées sur l’absolu des
Tous ces crimes contre l’humanité sont droits de l’Homme.
imprescriptibles.
Comment est-on passé en Afrique du Sud de
Il faut aborder la crise sous le seul angle qui l’apartheid aboli en 1993 à la réconciliation
n’a jamais été traité, celui de sa dimension nationale, de la guerre civile à la paix civile ? La
politique. Ce n’est pas pour le moment la voie réponse se trouve dans l’importance du rôle joué
empruntée, mais elle mérite d’être explorée. La par la Commission vérité et réconciliation (CVR),
solution de la crise se réalise par un dialogue instaurée en 1995.
global, politique, avec la participation sans
Les travaux de cette commission ont eu pour
exclusive de tous les acteurs importants de la vie
vocation de jeter « un pont historique entre le
politique qui inscrivent leur démarche dans la
passé d’une société profondément divisée... et
recherche de la paix.
son avenir fondé sur la reconnaissance des droits
de l’Homme, sur la démocratie ». Mandela
La réconciliation exige que les rappelle dans son autobiographie ce que furent
Algériens acceptent la responsabilité son analyse, son calcul et son devoir après les
morale et politique premières élections libres en 1994. Il faut être
attentif à l’enchevêtrement du calcul ou de la
Il y a tension entre le processus d’amnistie et rationalité politique, de la conditionnalité
l’impératif de réconciliation qui ne peut être qu’un historique avec la logique des principes de
accord entre le pouvoir et les forces qui lui sont liberté, de justice, de démocratie et de vérité, au
hostiles. Procéder à la réconciliation est un service desquels cette stratégie devrait et
leitmotiv de la rhétorique de nombreux chefs prétend s’accorder. C’est toujours en analysant
d’État depuis la Seconde Guerre mondiale. Il faut, l’état des forces et du rapport de force, et en vue
disent-ils, savoir oublier. Il y a toujours un calcul de l’intégrité de l’état que Mandela a ajusté ses
stratégique et politique dans le geste généreux choix politiques. « Nous devons marcher
d’un chef d’État qui offre la réconciliation. Il faut ensemble vers l’avenir », a-t-il dit. Aucun modèle
intégrer ce calcul dans toutes les analyses. ne s’exporte tel quel, ni dans le temps ni dans
Lorsque la violence cesse ou diminue, les chefs l’espace, il peut servir seulement comme
d’État se trouvent en présence d’une part de référence de travail.
victimes atteintes dans leur dignité, leur intégrité La réconciliation demande un minimum de
corporelle et psychologique, leur intérêt, ou de volonté de coexister et de travailler à la gestion
leurs ayants droit en cas de mort, et d’autre part pacifique des différences persistantes. Elle exige
des bourreaux ayant agi dans un cadre qu’ils que les Algériens dans leur grande majorité
estimaient légal et que leur conscience ne mettait acceptent la responsabilité morale et politique, de
pas en cause. nourrir une culture des droits de l’Homme.
Deux caractéristiques à cette situation. Il s’agit L’objectif premier de la réconciliation nationale
d’abord des deux côtés d’un phénomène de est la restauration de vivre ensemble à travers la
masse concernant des centaines de milliers de diffusion d’une culture démocratique, l’assurance
personnes. Cela ensuite peut se transmettre de pour les générations futures pour vivre en paix
génération en génération si une réponse dans des institutions élues sans fraudes
acceptable par tous n’intervient pas. Mais alors électorales, par le seul souverain : le peuple.
intervient une dimension politique à l’intérieur de
l’État qui a été déchiré par la violence politique. En Algérie, c’est la forme même du régime
Les dirigeants veulent se tourner vers l’avenir et politique qui est en cause, et non pas seulement
pour cela recoudre le tissu social. Ils placent alors les titulaires successifs du pouvoir.
la réconciliation au-dessus de tout autre impératif La réconciliation va avec la reconstruction de la
de vérité et de justice. société sur des fondements nouveaux, afin de
Mais, il y a ceux qui soutiennent dans la même marquer le passage de la violation massive des
logique de la réconciliation et de l’unité nationale droits de l’Homme à la protection de ces droits
que la révélation de la vérité, le passage de la fondamentaux ; elle doit être placée sous le signe
justice, la condamnation des coupables, le devoir de l’Etat de droit, avec la participation de toutes
de mémoire, est une meilleure thérapeutique du les forces politiques et de la société civile.
corps national contre les effets pathologiques du Comment rassembler deux Algérie que sépare un
refoulement. fleuve de sang ? Que choisir pour rassembler le
pardon contre la justice ou la paix par la justice ?
L’idée maîtresse du processus de réconciliation Il faut d’abord faire la paix avec le passé.
est que c’est le corps social dans son ensemble

© 2005 Hoggar xiv www.hoggar.org


Amnistie est réconciliation

Qui doit pardonner à qui et quoi ? Mais que


peut-on pardonner si ce n’est l’impardonnable.
C’est l’occasion d’ouvrir un débat, un vrai
débat, ouvert, digne, car les hommes sont
comme les oiseaux, ils ne volent pas tous à la
même hauteur, pour savoir ce qui peut être
pardonné, après une guerre qui a atteint un
degré de froide et systématique cruauté.
L’archive est une ressource riche pour appuyer
un débat public. L’Algérie mettra-t-elle un jour à
bien une archive sérieuse, totale de toute son
histoire ?
L’expérience sud-africaine est une habile
transaction politique, ou plutôt une transition
douce vers un nouveau régime démocratique ; ce
n’est pas le cas de l’Algérie.
La réconciliation est un commencement difficile
à tenir et à conduire pour faire avancer un peuple
blessé, et lui donner de l’espoir qui ne soit pas
une illusion. Elle exige de sortir de la mauvaise
gouvernance, de l’instabilité, de la pauvreté, par
un régime démocratique qui se soumet à la vraie
alternance. Elle implique la participation de la
société civile pour qu’une vision nationale de
cette réconciliation puisse s’enraciner et générer
au sein de l’espace public un avenir qui émerge
de la longue lutte contre la répression.
Sans démocratie et sans rétablissement de la
dignité humaine et civique, il ne saurait y avoir
de réconciliation tant sur le plan individuel que
celui de la société.

© 2005 Hoggar xv www.hoggar.org


UNE LONGUE MARCHE

Préface de Pierre Guillard

d’Abdelaziz Bouteflika, nous avons même édicté


Le Président algérien Abdelaziz Bouteflika parle
une loi ad hoc. Elle précise en son article 4 :
de réconciliation nationale et suggère une
« Les programmes scolaires reconnaissent le rôle
amnistie. C’est aux Algériens qu’il appartient
positif de la présence française outre-mer,
d’apprécier cette proposition.
notamment en Afrique du Nord, et accordent à
Mais, puisque je suis Français, je me demande l’histoire et aux sacrifices des combattants de
si mes compatriotes seront couverts par ce projet l’armée française issus de ces territoires la place
d’amnistie. La question n’est point vaine. Pendant éminente à laquelle ils ont droit. »
les années noires, les gouvernants de mon pays
La « place éminente » est pour les harkis, pas
ont en effet apporté, sans rien en cacher à leurs
pour les combattants de la Libération nationale.
électeurs, une « aide exceptionnelle au peuple
Quant au « rôle positif », n’est-il pas bien
algérien » : argent et armes sont venus conforter
douteux ? Notre effrayante violence se couvrit
ceux qui avaient brisé les urnes. Nos
après coup d’une excuse « civilisatrice »,
« intellectuels », nos universitaires, nos
l’arrimage de la terre algérienne au progrès
éditorialistes se sont mués d’un seul élan en un
technique à l’occidentale. Ce dernier se fût aussi
clergé féroce. À la face de l’Europe et du monde,
bien réalisé sans notre effraction, par les voies
ils ont passionnément prêché que l’écrasement
convaincantes du commerce. Le vrai but du
du suffrage universel était la nouvelle frontière
débarquement de 1830 fut déjà… notre
de la démocratie. Jour après jour, en brèves
réconciliation nationale ! Notre gouvernement
colonnes ou longs colloques, ils ont traité ceux
d’alors, chahuté par l’opinion publique, s’offrit de
qui s’opposaient à la loi du plus fort
cimenter le lien social fragilisé avec le sang de
d’analphabètes ou de fanatiques. L’insulte
victimes sacrificielles musulmanes. Cette ruse de
coloniale retrouvait sa vigueur intacte, le mépris
fer et de feu fut trop tardive pour permettre à ce
haineux de l’islam fut notre préparation collective
gouvernement-là de durer, mais elle servit
au XXIe siècle. S’il advenait qu’un improbable
éminemment tous ses suivants, y compris ceux
jour une cour algérienne demande la
d’aujourd’hui.
comparution de nos princes d’opinion ou anciens
ministres pour crimes de guerre, nous refuserions On voit bien, autour de cet aveuglement que
certes hautainement toute extradition. Mais nous les Français depuis près de deux siècles
n’aurions pourtant hélas, en termes de droit entretiennent pour leur confort, que la
comme au regard des faits, rien de sérieux à lui réconciliation qu’ils s’offrent est d’abord
opposer. couverture du crime et sommeil de la conscience.

« Nous ne pouvons oublier » Le vrai universel


Si le bourreau souvent n’aperçoit pas son crime Les relations internationales se tissent sur des
ou l’escamote dans les limbes de l’amnésie, la rapports de forces. Pour l’heure, il est douteux
victime toujours demande justice. Pour célébrer que les Français secouent beaucoup leur torpeur
la mémoire des victimes des massacres de Sétif quant aux sources de sang de leur puissance.
et Guelma, soixante ans après leur martyre du 8 Mais les relations entre humains d’une même
mai 1945, le Président algérien a signé un texte communauté peuvent difficilement n’être
qui stigmatisait la violence coloniale. D’un doigt qu’oppression des uns par les autres. Il faut bien
accusateur, il a désigné les « commandos de la que la confiance vienne, comme une sève
mort », les « fours de la honte ». Il a dit : « Nous nourricière, irriguer une société pour que celle-ci
ne pouvons oublier ». soit tonique. En Algérie, cette confiance a été
mise à mal et grandes furent les souffrances.
À nombre d’oreilles françaises, ces mots
Pour qu’elle renaisse et se fortifie, ne faut-il pas
vigoureux venus d’outre-Méditerranée parurent
aussi que la vérité se fraie passage ?
fort importuns. N’avons-nous pas en effet, nous
Français, décidé de poser notre propre L’universel existe dans l’humain. Il n’est pas
réconciliation nationale sur le socle de l’oubli ? De cette somme des valeurs occidentales, y compris
façon parfaitement unilatérale, nous nous des plus mensongères ou des plus rabougries,
sommes auto-amnistiés. Le 23 février 2005, qui devrait s’imposer sans débat à une planète
quelques semaines avant l’intervention ébahie, comme le prétendent les faiseurs

© 2005 Hoggar xvii www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

d’opinion de mon pays. Mais, de façon condamnation de cette funeste journée. Jusqu’à
universelle, les hommes reconnaissent que la ce jour, l’Algérie est toute entière comme le
victime d’une injustice à le droit de parler, que pèlerin d’une longue marche. Jusqu’à cette
les faits dont elle a pâti doivent être établis heure, se déploie peu à peu, tortueusement mais
chaque fois que faire se peut, que la vérité a le sûrement, le temps pour comprendre.
droit d’insister pour se faire jour. Il n’est jamais
La citoyenneté, dont les formations qui avaient
de deuil vraiment accompli avant que la parole
gagné les élections de décembre 1991 relevaient
qui porte la douleur n’ait pu se faire entendre.
le pari, était une idée si moderne et si forte
qu’elle ne pouvait naître toute armée comme
Le temps pour comprendre Athéna de la cuisse de Jupiter. Le droit des gens,
fermement articulé à l’islam, dont l’affirmation
Les Algériennes et les Algériens abordent une
soudait trois ans plus tard le Contrat de Rome,
étape bien difficile, puisque après tant de fureur
était une proposition trop neuve pour s’imposer
il leur faudra pouvoir se parler sans trop se
d’emblée.
cacher la vérité ni non plus trop raviver les plaies
ouvertes. L’histoire est cruelle pour qui en veut précipiter
le cours, mais elle donne toujours à voir le neuf
Mais je crois que, à côté des vœux de vérité
dont elle est grosse. La suggestion de l’émir Abd
que forment toutes les victimes de la guerre, une
el-Kader de fonder un État algérien n’eut d’abord
autre vérité, politique, insiste calmement pour
point de suite heureuse. Mais en 1962, les
obtenir l’audience de tous.
descendants de ses soldats n’ont-ils pas enfin
Le 11 janvier 1992 au soir, quand la télévision gagné le vieux pari ? Les martyrs ne tombent pas
algérienne fit savoir qu’avait été décidée la fitna, pour rien. Ils tombent pour que leurs
quand l’énormité de l’injustice et la promesse du descendants connaissent un respect bafoué de
cataclysme ont brusquement exhibé leurs leur vivant. Les malheurs si vastes qui ont frappé
masques hideux, je sus que ce beau pays, l’Algérie ne peuvent s’entendre qu’à l’aune du
immanquablement, retrouverait son unité le jour désir qui la parcourt, d’incarner devant le concert
où, de façon ferme et unanime, il prononcerait la des peuples la figure de la dignité.

© 2005 Hoggar xviii www.hoggar.org


INTRODUCTION

Même si tu sens la fatigue, la problématique juridique qu’ils impliquent, et il


Même si le triomphe t’abandonne, néglige l’ensemble de principes politiques qui
Même si une erreur te fait mal, permettraient d’évaluer le bien-fondé du contenu
Même si une trahison te blesse, et de la forme de ces projets et d’estimer leur
Même si une illusion t’éteint, chance de succès ou d’échec.
Même si la douleur te brûle les yeux, Si ces observations nous ont convaincu du
Même si on ignore tes efforts, bien-fondé et de l’utilité d’entreprendre ce travail,
Même si l’ingratitude en est le salaire, les objectifs qui l’ont guidés sont multiples :
Même si l’incompréhension coupe ton rire, i) Expliquer les notions de réconciliation et
Même si tout à l’air de rien : d’amnistie et exposer les principes universels
Recommence ! permettant de façonner et d’évaluer leurs
Mère de disparu, Argentine contenus et leurs formes, ii) nourrir le débat avec
les expériences de réconciliation et d’amnistie
dans d’autres pays d’Afrique et d’Amérique latine,
iii) offrir, sur ces questions, un espace
d’expression aux opinions citoyennes
Le thème central de cet ouvrage porte sur ce qui
marginalisées ou exclues du champ publique par
est appelé la « réconciliation nationale » et
le pouvoir algérien, iv) déconstruire le discours
l’« amnistie générale » en Algérie.
du pouvoir sur la réconciliation et l’amnistie et
L’idée d’entreprendre ce travail a été motivée dévoiler les logiques politiques qui le sous-
par trois observations sur le discours public tendent, et enfin iv) mettre en avant des
concernant ce thème. propositions de réconciliation et d’amnistie
alternatives à celles du pouvoir et rendre visible
D’abord, il ne ressemble pas à un débat
les recommandations déjà faites par quelques
national et s’apparente à un monologue, une
personnalités, associations et partis politiques.
dictée, dans la mesure où le discours dominant
est le fait du pouvoir qui, depuis plus d’une Le livre se divise en six parties dont chacune
année, déploie une campagne concertée de éclaire le sujet sous un angle particulier. La
communications pour susciter au sein de la réconciliation et l’amnistie sont pensées à partir
population des opinions, des émotions, et des de perspectives politique, juridique, historique et
comportements conformes à sa vision de la culturelle.
« réconciliation nationale » et l’« amnistie
La première partie, Considération générales,
générale ». Les partis politiques au pouvoir, eux,
comprend deux articles qui balisent le terrain par
font écho à ce discours, clientélisme oblige, alors
l’introduction des concepts de réconciliation et
que l’opposition politique – en pleine
d’amnistie, l’analyse des valeurs sur lesquelles ils
déliquescence qu’elle soit des pôles
reposent, et la présentation des préceptes
démocratique, islamique ou nationaliste – reste
généraux sur la base desquels il est possible de
incapable d’élaborer une critique cohérente et
concevoir et de juger des projets de
retentissante de ces projets.
réconciliation et d’amnistie.
Ensuite, la nécessité d’éditer un tel ouvrage
découle de l’observation que de larges spectres
La deuxième section, Expériences de
d’opinions existant dans la société algérienne
réconciliation et d’amnistie, est consacrée à un
bref passage en revue d’épisodes notables de
sont exclus des médias algériens, certes
réconciliation et d’amnistie dans l’histoire. Une
strictement contrôlés par le pouvoir en place.
attention particulière a été accordée à
Nous avons noté en particulier que les voix des
l’expérience sud-africaine.
victimes sont largement tronquées, voire
bâillonnées. La partie suivante, Regards citoyens sur la
Enfin, en plus du biais politique évident, il nous
réconciliation et l’amnistie, donne voix à un
nombre d’algériens de professions et de
a semblé que le discours public sur la
tendances politiques disparates qui articulent
« réconciliation nationale » et l’« amnistie
leurs points de vue personnels sur le sujet.
générale » est d’une pauvreté intellectuelle
Avocats, journalistes, universitaires, ex-militaires
affligeante : il est axé sur l’exploitation du
et diplomates, politiques, activistes des droits de
sentiment, méconnaissant des expériences
l’homme offrent une large palette d’opinions et
d’autres pays déchirés par des conflits internes,
d’analyses. Ces contributions sont principalement
muet sur les fondements moraux et éthiques qui
sous forme d’interviews, avec un canevas
justifieraient ou non ces projets, désintéressé de

© 2005 Hoggar 1 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

standard de questions sur le thème du livre, mais politiques pour sortir l’Algérie de la crise ont été
cette partie comprend aussi des contributions reproduites pour les lecteurs non familiers avec
libres sous forme d’articles. ces textes qui nous semblent importants.
L’annexe inclut également des orientations et des
La quatrième section, Positions des partis sur la
prescriptions, par des experts internationaux,
réconciliation et l’amnistie, concerne les postures
pour, entre autres, mettre sur pied et évaluer
des principaux partis politiques, au pouvoir et à
une commission de vérité et de réconciliation, et
l’opposition, vis-à-vis de ces échéances. Les
des procédures de restitution, d’indemnisation et
contributions sont neutres, à caractère
de réadaptation des victimes.
exclusivement documentaire, dans le sens où
elles se limitent à rapporter les déclarations. Le mérite et la plus-value de cet ouvrage sont
clairement son approche multi angulaire du
La partie Perspective juridique comprend une
thème ainsi que son compte rendu d’opinions qui
seule contribution qui se concentre sur l’analyse
sont marginalisées ou interdites d’espace
de la problématique que pose l’amnistie au
médiatique algérien. Les principales limites : un
regard du droit interne algérien.
certain déséquilibre entre les différentes parties
Dans la dernière section, L’amnistie générale de l’ouvrage en défaveur de la perspective
par l’image et la satire, deux contributeurs juridique qui demande un travail de recherche
tentent d’objectiver ce qu’évoque, pour eux beaucoup plus approfondi qu’il n’a été possible
personnellement, la réconciliation et l’amnistie. de le faire dans les délais impartis. Il est à
Le premier le fait par l’image et le second espérer que des juristes algériens approfondiront
l’exprime avec un humour algérien sans les questions que soulève l’amnistie au regard du
révérence pour le prince du moment. droit pénal algérien et du droit pénal
international.
L’ouvrage est conclu par une plateforme de
recommandations pour la réconciliation et Si ce livre aide le lecteur, la lectrice, à
l’amnistie, signée par la majorité des comprendre un peu mieux le moment d’histoire
contributeurs à l’ouvrage. La liste de signatures que nous vivons, tous les efforts des
en soutien à la plateforme est ouverte au public contributeurs auront été largement récompensés.
sur le site Internet de Hoggar.
Neuf documents ont été annexés au livre. Les
principales recommandations déjà faites par
quelques personnalités, associations et partis

© 2005 Hoggar 2 www.hoggar.org


« QUI RECONCILIE QUI ? »
REFLEXIONS SUR LA DITE RECONCILIATION EN ALGERIE

Youcef Bedjaoui

1. Introduction 4
2. La réconciliation dans un sens général 4
3. Réconciliation, règlement de conflit, et résolution de conflit : Distinctions 5
4. Trois caractéristiques de la réconciliation 6
3.1. Le timing logique de la réconciliation 6
3.2. Les parties à réconcilier 7
3.3. Les quatre dimensions de la réconciliation 8
5. Trois approches principales à la réconciliation 10
5.1. La démarche cognitive et culturelle 10
5.2. La démarche psychologique et religieuse 10
5.3. La démarche procédurale 11
6. Les instruments de la réconciliation 11
6.1. Excuse officielle publique 11
6.2. La Commission Vérité 11
6.3. Procès, tribunal international, amnistie, lustration, réparation 12
6.4. Recouvrement de la mémoire historique, ré-enterrements 12
6.5. Education 13
7. Résumé et conclusion 14

© 2005 Hoggar 3 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

« Le Ministère de la Paix s’occupe de la Guerre ; sont ses caractéristiques essentielles ? Quels sont
Le Ministère de la Vérité s’emploie au Mensonge ; les instruments de la réconciliation ?
Le Ministère de l’Amour s’applique à la Torture ; Ces explications seront accompagnées de
Le Ministère de l’Abondance se charge de la décryptages du projet de réconciliation
Famine.
actuellement vendu en Algérie à travers la
Ces contradictions ne sont pas accidentelles. Elles
perspective qu’elles offrent.
résultent de l’exercice de la double-pensée, c'est-à-
dire du pouvoir d’accepter deux idées Après avoir répondu à ces questions, dans
contradictoires simultanément. »
l’ordre ci-dessus, cet article conclura en résumant
George Orwell, Nineteen Eighty-Four. les idées essentielles et en soulignant ce qu’elles
nous enseignent sur le discours public actuel sur
« Il n’y a pas de contradiction à prôner la la réconciliation nationale en Algérie.
réconciliation nationale et à poursuivre la lutte
antiterroriste.»
Président Abdelaziz Bouteflika
2. La réconciliation dans un sens
général
Dans unsens général, la réconciliation –
1. Introduction mousalaha (‫ )ﻣﺼﺎﻟﺤﺔ‬en arabe – réfère
simplement à l’action de changer une relation
En Algérie, plus on parle de la réconciliation, hostile entre deux (groupes) adversaires en
moins on comprend ce que c’est. relation harmonieuse. Evidemment, dans cet
Exceptées quelques rares élucidations par des usage très général, la réconciliation admet autant
intervenants dont la souffrance partagée de leur de sens que de locuteurs vu que ce qui est
peuple a aiguisé le sens, les déclarations « action de changer » et « relation
politiques et les articles de la presse sur la harmonieuse » n’est pas univoque. A titre
« réconciliation nationale », en nombre croissant d’exemple, on voit dans le tableau ci-dessous les
ces derniers temps, n’ont fait qu’empiler résultats d’un sondage, fait en Afrique du Sud en
malentendus, déformations et opacités autour de 2002, sur la compréhension populaire du terme
cette question. réconciliation.9 On voit que ce terme évoque
plusieurs sens, dont certains sont inattendus. On
Dans la zerda politique qui bat son plein depuis note aussi que la distribution des prévalences de
un moment, on observe que le terme ces sens varie d’un groupe racial à un autre. En
« réconciliation » ne réfère pas à l’objet effet, on observe que pour le citoyen noir la
précisément spécifié par la science de la paix et réconciliation rime d’abord avec le pardon, alors
des conflits, tout comme il n’évoque aucun des que pour le blanc, le métis et l’indien elle veut
sens particuliers que lui assignent les études de surtout dire unité.
justice transitionnelle. Pervertie en bouteille vidée
que l’acteur politique bourre du contenu dicté par Sens de la réconciliation, recensés en
l’idéologie, l’agenda, l’expédient ou le tbal-‘ite Afrique du Sud en 2002
politiques de son parti ou clan politique, la Pourcentages des personnes sondées
« réconciliation nationale » est devenue tout et Noirs Blancs Métis Indiens
n’importe quoi : l’« assurance des conditions
d’une vie décente »,1 le « dialogue entre le Pardon 27.7 8.7 15.3 9.2
pouvoir réel et les représentants de la classe Unité 14 18.1 18.2 31.3
politique »,2 la « consécration de l’alternance au Paix 13.7 9.9 10.9 9.1
pouvoir »,3 une « mise à pied d’égalité des
Intégration
bourreaux et des victimes »,4 « l’éradication du raciale
8.1 17.1 11.1 13.6
terrorisme et la poursuite de la lutte anti-
terroriste »,5 la « couverture à l’évacuation des Oublier le passé 10.0 6.7 9.0 10.7
maquis »,6 une « répartition équitable des Résoudre les
4.3 5.4 6.1 6.1
richesses »,7 et même le « redoublement des différences
efforts pour atteindre un développement Coopération 4.3 8.2 7.8 7.7
susceptible de faire reculer le chômage. »8 Examiner le
5.0 5.3 7.1 3.7
L’objet de cet article n’est pas de déconstruire passé
ces mystifications. Remuer le brouillard ne le Développement
3.8 3.1 2.5 2.1
dissipe pas. économique

Ce texte se propose simplement d’expliquer ce Valeurs 1.7 6.1 4.7 2.5


qu’est la réconciliation comme la définissent les Abolir le racisme 2.8 1.9 1.0 0.8
études de paix et de conflits. A quoi réfère la Droits de
réconciliation dans les sociétés déchirées par des 1.4 2.2 2.3 1.6
l’homme
conflits internes ? Quelle est sa nature ? Quelles
Autre sens 3.2 7.1 4.0 1.6

© 2005 Hoggar 4 www.hoggar.org


Qui réconcilie qui ?

Si dans cet usage populaire courant le terme hogra (l’humiliation de l’autre), l’arrogance,
réconciliation reste indéterminé et élastique, en l’autoritarisme, la haine, l’ignorance, la peur, et
revanche son emploi pour analyser, développer l’aliénation chez les chefs de l’armée. Ces
ou appliquer des stratégies de transition, de la derniers attribueraient, par exemple, la colère, la
guerre vers la paix, réfère à un objet spécifié peur, le ressentiment, l’anarchisme, l’intolérance,
avec précision. Durant les deux dernières et l’extrémisme, etc. comme attitudes
décennies, la réconciliation a émergé comme un conflictuelles à leurs adversaires.
domaine d’intérêt croissant de la conflictologie, et
L’illustration des comportements conflictuels
il a acquis un statut à part entière de la justice
dans le cas du conflit en Algérie est simple mais
transitionnelle, qui traite de la problématique de
triste : violence, contre violence, menace,
gestion de la justice dans des sociétés entre la
terreur, répression, emprisonnements, tortures,
guerre et la paix, des sociétés en transition entre
assassinats, tueries, disparitions forcées,
des régimes répressifs et des ordres
massacres, désinformation, manifestations,
démocratiques encore à construire.10
émeutes, sabotages, pillages, prédations, etc.
C’est à partir de cette perspective que nous
Quant à ce qui est entendu par structures du
allons maintenant définir la réconciliation, d’abord
conflit, dans le cas Algérie, on pourrait dire ceci.
par négation, en la distinguant des concepts de
règlement de conflit et de résolution de conflit, et Pour le FIS en particulier, et une partie de
ensuite par affirmation, en spécifiant sa nature, l’opposition politique en général, les structures du
ses dimensions et ses instruments. conflits incluraient : i) l’exclusion de l’Islam du
centre politico-culturel du pays, et le fait que la
3. Réconciliation, règlement de décolonisation territoriale du pays n’a pas été
conflit, et résolution de conflit : suivie d’une libération et réappropriation
politique, culturelle, linguistique, idéologique,
Distinctions
etc. ; ii) la dictature militaire depuis 1962, et la
La réconciliation ne doit être confondue ni avec le domination de l’Etat, des gouvernements, de la
« règlement de conflit » ni avec la « résolution de société, et de l’économie par l’armée en général
conflit ». et les services de renseignements militaires en
particulier ; iii) l’exclusion ou la domestication de
On va voir que cette distinction s’impose dès
la participation politique, et le déni des droits
lors que le conflit est défini comme une situation
civils et politiques à l’opposition ; iv) la répression
où « deux parties perçoivent leurs intérêts
et la manipulation comme moyens principaux de
comme incompatibles, et poursuivent leurs
gestion des revendications et des protestations
intérêts à travers des actions qui portent
de la société ; v) la mauvaise gestion de
préjudice à l’autre partie »,11 et que tout conflit l’économie, une dépendance économique externe
est décomposable en ses trois éléments de base : chronique, et des conditions socio-économiques
les attitudes, les comportements, et les délétères (chômage, logement, santé, éducation,
structures. 12 misère, inégalités etc.) ; vi) la bureaucratie et la
Les attitudes conflictuelles sont les orientations corruption structurelle ; vii) des conflits culturels
internes (perceptions, penchants, idées, aggravés (régionalisme, places conflictuelles de
volontés) qui motivent l’action conflictuelle. Elles l’arabe, tamazight et le français, déchirure Orient
comprennent les perceptions et stéréotypes sur Occident, et failles entre tradition et modernité) ;
soi-même et sur l’adversaire, et sont souvent viii) la division du mouvement national en
modelées, par exemple, par l’émotion, la peur, la tendances – en principe non nécessairement
colère, la haine, l’humiliation et la vengeance. 13 exclusives (Islam, démocratie et nationalisme) –
mais antagonistes par compétition politique
Les comportements conflictuels sont les actes, partisane débridée ; etc.
activités, réactions, ou opérations hostiles ou
coercitifs. Pour les chefs de l’armée en particulier, et une
minorité influente de la classe politique en
Les structures du conflit sont les conditions, général, les structures du conflit
processus, institutions, mécanismes qui causent comprendraient : i) le remplacement de
le conflit, en violant la distribution et la l’algérianité par une identité arabo-musulmane
satisfaction des besoins fondamentaux. exclusiviste et sectaire (wahabisme, salafisme,
Bien sûr, ces trois éléments de base du conflit baathisme) ; ii) la violence co-substantielle de
– attitudes, comportements et structures que l’on l’Islam, son archaïsme et opposition pesante à la
schématise comme les sommets d’un triangle – modernité ; iii) l’absence de contrôle culturel et
varient et s’influencent mutuellement lors de son religieux des écoles et des mosquées ; iv)
déroulement. l’influence de l’Islam politique international (Iran,
Afghanistan, Soudan, Arabie Séoudite, Frères
Par exemple, dans le cas du conflit en Algérie, Musulmans, Al-Qaïda, etc.) ; v) la chute des prix
si un recensement partiel des attitudes du pétrole et du dollar en 1985, la faillite de la
conflictuelles des parties adverses était fait, les révolution agraire, et la mauvaise gestion de
membres du FIS dénombreraient, pêle-mêle, la

© 2005 Hoggar 5 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

l’économie ; vi) l’exploitation par le FIS du triangle ci-dessous.


mécontentement populaire et de la faiblesse de
Nous allons voir ci-dessous que, dans le cas du
l’expérience démocratique ; etc.
conflit en Algérie, beaucoup d’acteurs politiques
Ces définitions sur le conflit étant posées, la amalgament – par ignorance ou à dessein – ces
distinction entre la réconciliation, le règlement de trois processus distincts.
conflit et la résolution de conflit devient évidente.
Le « règlement de conflit » est l’arrêt des 4. Trois caractéristiques de la
comportements conflictuels violents, en général réconciliation
par un accord entre les parties adverses.14 Il se
circonscrit donc au problème de la cessation des 3.1. Le timing logique de la réconciliation
activités hostiles entre elles. Plusieurs études sur l’agencement de la
Mais l’absence de violences ne constitue pas la réconciliation dans les processus de paix
paix. Ce qui termine le conflit c’est sa résolution considèrent qu’elle intervient dans la dernière
par le traitement de ses causes, par l’action sur étape du processus de paix, après le règlement
ses structures. La « résolution de conflit » se du conflit et suite à sa résolution.17
focalise donc sur les réformes constitutionnelles, Schématiquement, le processus de paix se
institutionnelles, organisationnelles, procédurales présente comme suit :
etc. ainsi que sur le changement des conditions
politiques, économiques, sociales etc. de sorte à
construire des relations nouvelles conciliant les
besoins et les intérêts des parties en conflit.
Règlement du conflit
Mais si la résolution du conflit apporte la paix,
Cessation des violences
elle ne la stabilise pas. Quand les dirigeants des
parties en conflit cessent les hostilités puis Ð
s’entendent sur les réformes structurelles à
apporter pour instaurer une paix durable, les Résolution du conflit
conséquences des violences ne disparaissent pas Traitement des causes
instantanément. Les attitudes conflictuelles –
exacerbées et enracinées par les années Ð
d’affrontement : blessures profondes, colère,
deuil, sentiments d’injustice, pulsions de Réconciliation
vengeance – continuent à mettre en péril la Traitement des effets
stabilisation des nouvelles relations pacifiques
instaurées par la résolution du conflit.15 C’est ici
où la « réconciliation » intervient. Elle se
spécialise dans le traitement des conséquences
psychosociales des violences du conflit, dans la Cet enchaînement est logique vu que l’on ne
transformation profonde des attitudes des parties peut traiter les causes d’un conflit (résolution)
en conflit de façon à en faire un support, plutôt pour asseoir la paix avant d’avoir fait cesser les
qu’un obstacle, à la stabilisation des nouvelles hostilités (règlement), tout comme on ne peut
relations pacifiques.16 prétendre transformer l’énergie négative des legs
psychosociologiques des hostilités en mouvement
En résumé, le règlement de conflit s’applique à sociétal réconciliateur, pour stabiliser la paix, si
la cessation des violences, la résolution de conflit cette dernière n’a pas été préalablement
assoit la paix en traitant les structures causales instaurée par le traitement du contentieux réel
de la discorde, alors que la réconciliation stabilise (résolution).
la paix en soignant les conséquences du conflit,
en transformant les attitudes de sorte que les Si le processus de paix en Afrique du Sud est
parties adverses réapprennent à vivre ensemble une illustration type de cet enchaînement, le cas
sous les nouvelles relations établies par la Algérie est un exemple patent de contradiction de
résolution du conflit. Ceci est représenté par le cette logique de paix basique.

Règlement de conflit

Comportements

Réconciliation Résolution de conflit

Attitudes Structures

© 2005 Hoggar 6 www.hoggar.org


Qui réconcilie qui ?

En effet, en Algérie le pouvoir affirme vouloir Ensuite, Bouteflika ne voit pas la nécessité de
instaurer une réconciliation nationale non résoudre le conflit comme second prérequis d’une
seulement en court-circuitant l’étape de la réconciliation. Il considère que « le dossier du
cessation des hostilités (règlement) et celle du FIS est définitivement clos », et que ses
traitement du contentieux (résolution). Pire, ce dirigeants « ont le droit à la vie et à l’oxygène »
pouvoir intensifie son discours belliciste et mais « ce n’est plus possible pour ces gens de
prétend que faire la réconciliation nationale tout revenir sur la scène politique de nouveau ».26
en poursuivant la répression n’est pas une
L’incohérence entre ses propos réconciliateurs
contradiction logique à la paix.
et sa politique d’éradication et d’exclusion réside
Le premier ministre, Ahmed Ouyahia, ne voit dans le fait que, pour le pouvoir militaire effectif
pas la nécessité d’une solution politique préalable duquel Bouteflika est tributaire, la réconciliation
à la réconciliation. Il affirme que « le dossier du nationale n’est pas l’aboutissement d’une
FIS dissous est définitivement clos et que nous démarche de paix à initier par la cessation des
l'avons clairement dit en 1995 », en ajoutant hostilités et à bâtir par le traitement des causes
qu’« il n'y aura ni mécanisme, ni loi, ni de la crise, mais elle n’est qu’un subterfuge
conférence et encore moins un congrès politique pour dépeupler les maquis et
national », car selon lui « la réconciliation « pacifier » l’insurrection causée par le putsch
nationale ne veut pas dire un retour en militaire de janvier 1992. Comme le dit un officier
arrière. »18 Pour Ouyahia, « la réconciliation ne de la 5ème Région militaire, dont dépend
veut pas dire l'arrêt de la lutte antiterroriste »,19 principalement la lutte contre insurrectionnelle
car, ajoute-t-il, « la réconciliation nationale, c’est dans la région où le GSPC reste très actif : « En
aussi l’éradication du terrorisme et la poursuite fait, nous continuons à combattre les groupes
de la lutte antiterroriste ». 20 armés comme si la concorde civile n’existait pas,
alors que de l’autre côté, les politiques mènent
Quant au président, M. Abdelaziz Bouteflika, il les négociations et tiennent des propos comme si
ne reconnaît pas la cessation des hostilités la lutte antiterroriste n’existait pas. »27
(règlement), le traitement du contentieux
(résolution) et la réconciliation comme trois Ali-Yahia Abdennour, président de la Ligue
étapes nécessaires et distinctes qui doivent se algérienne pour la défense des droits de
succéder dans un ordre logique si on veut l’homme, lui aussi a remarqué le cafouillage dans
instaurer une paix durable au pays. le timing de la prétendue réconciliation nationale,
et note que Bouteflika « ne veut pas payer le prix
D’abord, il ne croit pas que la cessation des
politique de la paix. La contradiction réside dans
hostilités est un des deux préalables à la
le fait que le président de la république veut se
réconciliation. Il propage l’illogisme qui veut la
servir de l’amnistie pour ramener la paix, alors
paix et son contraire, tout en prétendant que ce
qu’elle ne peut être que la suite logique de la
n’en est pas un. Pour Bouteflika, « la
paix. Le conflit risque de s’enliser. »28
réconciliation est le principal mécanisme pour
offrir la stabilité au pays ».21 Néanmoins il dit :
3.2. Les parties à réconcilier
« A ceux qui disent que nous tendons la main
aux terroristes, je jure par Dieu que nous les Dans tout processus de paix authentique, les
exterminerons, »22 et ajoute qu’il poursuivra la stratèges de la paix identifient et désignent avec
lutte « sans répit et d’une manière implacable » soin les parties à réconcilier. L’avenir de la paix
jusqu'à l’ « éradication » et l’« anéantissement en dépend.
total du terrorisme ».23 Bouteflika conjugue ces
Il est clair que la cessation des hostilités
deux contraires mais clame qu’il n’est pas
(règlement) implique une négociation et un
absurde de le faire : « Il n’y a pas de
accord entre les dirigeants des parties en conflit.
contradiction à prôner la réconciliation nationale
et à poursuivre la lutte antiterroriste. »24 Ce L’étape suivante de résolution de conflit se
président n’en est pas à son dernier contredit, car traite aussi entre les leaders des parties en conflit
il semble oublier que quelques mois auparavant, mais, à cette phase, elle implique souvent une
à l’occasion de la fête d’indépendance, il avait strate réduite des partisans autour d’eux.
déclaré : « Le pays ne veut pas d’une
Quand vient la phase suivante, la réconciliation,
réconciliation imposée par l’épée. »25*
elle se fait entre les majorités des parties en
conflit.29
* On voit ici un exemple frappant de ce que George Orwell
Pourquoi entre ces majorités ? Les réformes
appelle la double-pensée (doublethink), c'est-à-dire le
pouvoir de croire à deux idées contradictoires politiques, de justice, économiques et sociales
simultanément. C’est une capacité à tromper
consciemment tout en maintenant une détermination
inhérente à l’honnêteté totale. Selon Orwell, la double-
pensée est une condition mentale où il est possible de remémorer juste tant que dure cette nécessité, de nier
mentir délibérément tout en croyant sincèrement ses l’existence de la réalité objective tout en prenant en
mensonges, d’oublier tout fait qui devient gênant puis, compte la réalité qu’on dénie. Voir George Orwell,
quand c’est nécessaire, le retirer du vide de l’oubli et se le Nineteen Eighty Four, Plume Books, 1989, USA.

© 2005 Hoggar 7 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

négociées lors de la résolution du conflit ne typique, qui revient souvent, c’est cette dérobade
peuvent en aucun cas restaurer les relations politique d’un dirigeant du FLN à identifier les
humaines détruites par des années de guerre et parties à réconcilier : « Il faut réconcilier les
épurer le passif psychosociologique de cette Algériens entre eux, avec leurs gouvernements et
violence. On observe également qu’en général la avec leur histoire. »33
majorité de la société résiste ou refuse le
Ce langage évasif tente d’occulter les parties
compromis négocié car ses attitudes, idées,
responsables de la catastrophe nationale en
sentiments et attentes modelés par le conflit sont
dissolvant leurs identités et leurs volontés dans
encore conditionnés pour le perpétuer, et ne
des catégories anonymes (« environnement »,
peuvent s’ajuster tout d’un coup pour soutenir le
« histoire », « les Algériens »). Ce provoqué la
nouvel ordre politique issu de la résolution
guerre c’est le coup d’Etat militaire de 1992, et
négociée du conflit. En plus, il y a toujours une
non pas un cataclysme de l’« environnement »,
minorité agissante qui oppose les termes de la
une fatalité de l’« histoire », ou une folie
résolution du conflit et souhaite le prolonger.
collective soudaine « des Algériens ». Et ce sont
Etant donné que la stabilisation de la paix exige la répression du régime et la contre-violence de
le soutien de la majorité, la réconciliation ne peut l’opposition qui ont conduit à au moins 200 000
donc se faire qu’entre les majorités des parties morts, des centaines de milliers de prisonniers
en conflit.30 politiques et presque autant de torturés, entre 12
000 et 17 000 disparus, des dizaines de milliers
Dire que la réconciliation doit impliquer ces
de blessés, 1.5 millions de citoyens déplacés à
majorités ne veut pas dire que c’est un processus
l’intérieur, des centaines de milliers d’exilés, la
naturel laissé à la « spontanéité des masses ».
terreur, les larmes et le deuil au quotidien depuis
Les réconciliations réussies sont des processus
une décennie.
planifiés sur la base d’une vision sociopolitique
lucide et animés par des actes symboliques des Le verbiage sur la réconciliation avec soi-même
dirigeants adverses mais surtout par des et avec l’histoire, les platitudes journalistiques sur
interactions soutenues entre la base et les « la réconciliation du système avec lui-même »,
représentants des parties en conflit. 31 et les slogans politiques de certains opposants
sur la réconciliation « entre l’Etat et le peuple »
Au contraire de cette définition nette des
auraient été passables s’ils étaient
parties à réconcilier, en Algérie on reste dans le
complémentaires à des délimitations précises des
brouillard sur cet aspect. On a vu que la
parties à réconcilier. Fuir la délimitation et
réconciliation n’y est pas l’aboutissement d’un
désignation précises des pans déchirés de la
vrai processus de paix mais une initiative
société algérienne à raccommoder, c’est esquiver
unilatérale – un ordre en fait – du pouvoir
les responsabilités politiques qu’engage cette
militaire pour pacifier le pays et perpétuer le
immense destruction, et contribuer à maintenir
statut quo. Le FIS et ses dirigeants sont toujours une confusion crédibilisant l’imposture dite
exclus, ignorés et – au mieux – manipulés, et il
réconciliation que prépare le pouvoir.
n’y a eu ni cessation des hostilités ni traitement
négocié des causes du conflit. Tout comme les
3.3. Les quatre dimensions de la
dirigeants du FIS sont exclus du règlement et de
réconciliation
la résolution du conflit, la base militante du FIS,
sa base sociale et les populations sympathisantes Selon Bar-Tal et Bennink, un vrai processus de
fortement touchées par la répression, les familles réconciliation intègre quatre dimensions
des militaires et des membres des forces de fondamentales : vérité, justice, clémence, et
sécurité tués dans l’exercice de la répression, et paix.34
la partie de la société que l’armée a embrigadée
La vérité comme exigence d’ouverture sur le
pour en faire un bouclier du régime par l’usage
passé, révélation et reconnaissance des faits, et
des massacres (les milices) sont
comme transparence et clarté sur le conflit.
jusqu’aujourd’hui toutes marginalisées de cette
réconciliation décrétée par le haut, alors que c’est La justice comme réhabilitation, réparation,
d’abord entre elles que devrait se faire le restitution, égalité, droits, cessation des pratiques
processus transformationnel de réconciliation oppressives, et punitions.
après la cessation des hostilités et le traitement
des causes du conflit. La clémence comme pardon, acceptation,
compassion, apaisement pour pouvoir construire
Le discours des vendeurs de cette de nouvelles relations.
réconciliation, plus militaire que nationale,
camoufle la vulnérabilité des chefs de l’armée à La paix comme sécurité, respect et bien-être
toute identification claire des parties en conflit. pour assurer un avenir à toutes les parties.
Le président Bouteflika parle d’une réconciliation Cette conception de la réconciliation n’est pas
réunissant « tous les Algériens sans exclusive » complètement partagée par Krieger qui, en
et d’« une réconciliation avec soi-même, avec son minimaliste, considère que la réconciliation est
environnement et son histoire. »32 Autre exemple

© 2005 Hoggar 8 www.hoggar.org


Qui réconcilie qui ?

l’espace où se rencontrent la vérité, la justice, le là je serai un peu plus curieux sur le plan
respect et la sécurité.35 intellectuel pour laisser aux historiens le soin de
chercher un peu plus. »39 La vérité sur ce qu’il
Les processus de réconciliation varient en
s’est passé relève pour lui de la curiosité
degré de réconciliation selon leurs degrés
historique au futur plutôt que d’un constituant
d’incorporation de ces éléments fondamentaux.
fondamental de la réconciliation. Même une
Les réconciliations qui n’intègrent pas la justice, vérité aussi capitale que la reconnaissance du
la vérité et la clémence n’aboutissent qu’à une nombre total des morts ne figure pas dans la
simple co-existence, un modus vivendi restreint à réconciliation vendue par Bouteflika. En se
respecter la loi au lieu de se faire la guerre. La rétractant, sous la critique des chefs de l’armée,
paix n’y est qu’un « immobilisme frileux où les sur le chiffre de 100 000 morts qu’il avait avancé
adversaires se contemplent en chiens de à Crans Montana,40 Bouteflika dira : « Je ne
faïence ».36 connais pas de sources ici en Algérie qui puissent
me dire avec une grande précision s’il y a 30 000
Les réconciliations moyennement conciliantes
ou 100 000 ou 80 000 ou 50 000 victimes. »41
sont celles qui n’intègrent ces dimensions que
Mais il relève du bon sens qu’établir s’il y a eu
partiellement et qui aboutissent à un peu plus
30 000, 50 000, 80 000 ou 100 000 morts ne
qu’une simple co-existence, c'est-à-dire à une
concerne pas la curiosité intellectuelle dans un
sorte de « solidarité sociale libérale » ou de
futur hypothétique, c’est sortir de la négation de
« réciprocité démocratique ».37 Le passé n’y est
dizaines de milliers de morts, sans quoi aucune
ni oublié ni pardonné, on continue de ne pas être
réconciliation n’est possible.
d’accord sur l’essentiel du conflit passé, mais
aussi sur le présent et l’avenir, mais on s’y Si pour Bouteflika distinguer entre 30 000,
écoute, on respecte les droits citoyens des 50 000, 80 000 ou 100 000 morts relève de la
autres, et il y règne un certain degré de co- grande précision, son premier ministre, Ahmed
opération sur les questions d’intérêts communs. 38 Ouyahia, auquel il a confié une partie du
marketing de la réconciliation, lui est
Les réconciliations authentiquement nationalement connu pour être l’ennemi juré de
conciliantes, comme celle de l’Afrique du Sud, la vérité et… de la précision. Le 21 janvier 1998,
intègrent pleinement ces dimensions ; elles sont en pleine campagne de massacres et mis au ban
de vraies transformations culturelles et sociétales par une demande internationale croissante de
qui aboutissent à une vision globale du conflit commission d’enquête sur ces crimes, il affirmera
commune, ainsi qu’a une acceptation, une que le nombre total des victimes était de
réhabilitation et une restauration mutuelles. 26 536,42 alors même que le chiffre, annoncé

Vérité Justice Vérité Justice

Réconciliation
Réconciliation

Clémence Paix Respect Sécurité

La réconciliation est l’espace où se rencontrent quatre dimensions. Ces dimensions sont


intégrées à différents degrés selon son authenticité et sa profondeur.
officiellement par son Etat trois ans plutôt, était
Par contraste, le projet de réconciliation vendu
de 30 000 morts,43 contrairement aux estimations
actuellement en Algérie n’intègre pas les
de la Ligue algérienne de défense des droits de
dimensions de vérité, de justice et de respect ; il
l’homme (190 000 morts),44 du MAOL (173 000
est centré exclusivement sur la sécurité.
morts),45 du FFS (200 000 morts),46 et celles des
Concernant la vérité, la position du principal services de renseignements français (300 000
vendeur du projet de réconciliation en Algérie – morts).47
Bouteflika – est claire depuis son arrivée à la
présidence. Il a refusé la commission d’enquête Parce que le système de contrôle médiatique
pour établir les responsabilités de toutes les qui a manufacturé le mensonge durant toute une
violences perpétrées depuis le putsch de janvier décennie est toujours intact, sinon renforcé, et
1992 car il « pense qu’il faut savoir faire la parce que les politiciens, fonctionnaires et
différence entre politique et histoire. Pour diplomates qui ont œuvré inlassablement à
l’instant nous sommes dans une phase politique. cacher les crimes à la nation et à la communauté
[…] Le temps passera, les cicatrices finiront par internationale, à faire obstruction aux velléités de
s’imposer aux uns et aux autres, et à ce moment- commissions d’enquêtes et aux rapporteurs des

© 2005 Hoggar 9 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

Nations Unies sur la torture et les massacres, 2) L’approche psychologique et religieuse ;


sont toujours en place et souvent promus, la
3) L’approche procédurale.
production de vérité sur cette guerre et
l’intégration d’une quelconque partie de cette
vérité dans la réconciliation vendue par Bouteflika
5.1. La démarche cognitive et culturelle
sont impossibles. Selon cette démarche la réconciliation est une
transformation des idées, des intentions et des
Concernant la dimension de justice dans cette
réconciliation, elle s’y réduit à un mot, l’amnistie,
objectifs de chacune des majorités des parties
adverses vis-à-vis du conflit, de l’autre partie et
c'est-à-dire à l’impunité, comme le démontre
d’elle-même.
amplement le reste des interventions dans cet
ouvrage. Lors de l’affrontement, chaque partie
développe sa propre vision et mémoire du conflit,
Quant à la dimension de respect, Bouteflika,
une perception défensive d’elle-même, et
ses ministres, les politiciens éradicateurs et la
souvent une représentation très négative et
machine médiatique de guerre toujours en place
déligitimisante de la partie rivale. Ces
démontrent sans cesse qu’elle est exclue de cette
constructions mentales et culturelles calibrées
soi-disant réconciliation du fait qu’ils désignent –
pour la survie dans la continuation du conflit
avec un mépris assidu – ceux avec qui ils disent
doivent être transformées et réajustées pour
vouloir faire la paix par « les égarés » et « les
stabiliser la paix émergente.
repentis », quand ils omettent de les appeler
« terroristes ».48 Ils utilisent, avec la même Le moteur principal de cette transformation est
arrogance que les généraux putschistes, la révélation des vérités déniées ou cachées sur
l’expression de « reddition des terroristes » les évènements causals de la guerre, son
comme synonyme de réconciliation.49 Pour déroulement, et en particulier sur les crimes et
paraphraser Goethe, si on traite un homme en les injustices gravissimes commis. Il ne peut y
ennemi, il le restera, alors que « s’il est traité avoir de stabilisation de la paix si les vérités
comme s’il était ce qu’il pourrait être, il deviendra éprouvées dans la chair par une partie de la
ce qu’il pourrait être ». population représentent des mensonges aux yeux
de l’autre partie, et vice-versa.
On voit donc clairement que, tronqué des
dimensions de vérité, de justice et de respect, le Dans le cadre de cette approche, la
processus dit de réconciliation que le pouvoir réconciliation est principalement un
entend mettre en place cette année n’aboutira rapprochement ou une convergence intellectuelle
qu’à une paix froide, à une sécurité glacée, à une et culturelle dans la perception de la violence
simple co-existence frileuse et instable, dans le passée ainsi que dans son évaluation.
meilleur des cas.
5.2. La démarche psychologique et
religieuse
Vérité Justice
Ici la réconciliation est considérée avant tout
comme une transformation des attitudes et des
sentiments de chacune des majorités des parties
adverses vis-à-vis du conflit, de l’autre partie, et
d’elle-même.
Réconciliation
Les violences vues ou subies lors de la guerre
enracinent la peur, le deuil, la douleur et
Respect Sécurité l’isolement dans le quotidien tout comme elles
exacerbent les attitudes confrontationnelles et les
Schématisation de la dimension surtout sécuritaire sentiments d’injustice, de haine et de vengeance.
de la ‘réconciliation’ en cours en Algérie. Plus une partie accumule les griefs moins elle est
sensible à ceux de l’autre. Ce cadre
En Algérie, la réconciliation est l’espace où se psychologique est un carburant pour la
rencontre la sécurité avec elle-même. perpétuation du conflit.
La stabilisation de la paix exige une
5. Trois approches principales à la transformation psychosociale dont le moteur est
réconciliation la reconnaissance des injustices infligées et
subies, la demande de pardon et le pardon†, et la
Les stratégies de réconciliation peuvent être
classées grosso modo en trois catégories. Ces
† L’importance du pardon entre bourreaux et victimes est
manières de procéder ne sont pas mutuellement
sujette à débat dans les réflexions sur la réconciliation.
exclusives mais chacune insiste sur certains
Certains écrits théologiques chrétiens soulignent cette
aspects plus que d’autres. On distingue : dimension, alors que d’autres y opposent le point de vue
que la réconciliation n’est pas l’« individualisme du pardon
1) L’approche cognitive et culturelle ;
d’actes haineux ». Quant à l’Islam, il reconnaît à la victime

© 2005 Hoggar 10 www.hoggar.org


Qui réconcilie qui ?

démonstration de sympathie. La vérité est trop de commentaires sur leurs formes en Algérie
également fondamentale ici car elle confère une vu que ladite réconciliation vendue par Bouteflika
validation sociale aux souffrances déniées. n’envisage la mise en œuvre d’aucun de ces
outils, excepté l’amnistie, qui est traitée dans
Si les pertes et les blessures de l’une des
d’autres parties de l’ouvrage.
parties adverses sont sources de réjouissance de
l’autre partie, et vice-versa, le cycle des haines et
6.1. Excuse officielle publique
des vengeances se perpétue et la rupture avec le
passé reste impossible. Reconnaître les torts commis touche le centre de
la fracture.
Selon cette démarche, on peut donc dire que la
réconciliation est un rapprochement dans les L’expression du regret à ceux qui ont été
sensibilités ainsi qu’une construction d’un cadre blessés et offensés tempère leurs griefs,
psychologique commun pour stabiliser la paix et sentiments d’injustice et impulsions hostiles.
soutenir l’ordre politique issu de la résolution L’excuse est une acceptation implicite formelle de
négociée du conflit. responsabilité qui, lorsqu’elle est solennelle et
publique, valide socialement les souffrances des
5.3. La démarche procédurale victimes jusque là officiellement déniées, et les
réhabilite. L’excuse est un remord mais elle est
Dans cette approche, la réconciliation consiste en
en même temps un appel inexprimé aux victimes
la mise en œuvre de certains instruments et
de pardonner.
procédures. Le test de succès ou d’échec de la
réconciliation n’y est pas la convergence
6.2. La Commission Vérité
intellectuelle et culturelle dans la perception des
violences passées, ou l’épuration du passif Le recours aux commissions de vérité s’est
psychologique de la guerre. Il est principalement amplifié dans le monde depuis les années 1980,
l’efficacité de la mise en œuvre d’un nombre de et cet outil est devenu une revendication et un
pratiques et d’outils que nous allons expliciter ci- mécanisme familier des sociétés plongées dans
dessous. des conflits internes ou qui en sortent.50 La
Commission Vérité d’Afrique du Sud en a été un
6. Les instruments de la des exemples les plus médiatisés.
réconciliation La commission de vérité a pour mandat
Il existe un nombre d’outils qui contribuent à d’établir de façon irréfutable : quels droits ont été
transformer le climat psychologique et culturel violés ? Par qui ? Comment ? Où ? Et pourquoi ?
des sociétés émergeant de guerres internes de Sa mission comprend aussi bien l’enquête, le
sorte à le rendre congruent avec les objectifs de recensement et la documentation de crimes
paix. Ces outils incluent, entre autres : individuels, que la compilation et l’analyse de
l’ensemble des données pour en inférer les
grandes tendances. La commission de vérité a
a) l’excuse officielle b) la commission également pour attribution d’enquêter sur le
publique ; Vérité ; comportement des institutions des parties
adverses et d’établir les mobiles des crimes et
c) le procès public d) le tribunal des injustices commis, ainsi que de révéler leurs
national ; international ; conséquences.
e) l’amnistie ; f) la lustration ; L’usage de la commission de vérité se fonde
sur un nombre de besoins et d’intérêts publics.
g) la réparation ; h) la mémoire ;
Les victimes et leurs descendants ont le droit
i) le ré-enterrement ; j) l’éducation, etc. moral de connaître la vérité sur ce qui a été à
l’origine de leurs souffrances.51 En sus, les
réparations des survivants de la violence
présupposent une connaissance précise de
La forme et l’usage de ces outils et la logique
l’identité des victimes et des circonstances de
de leurs combinaison et agencement dépendent
leur victimisation. Par ailleurs, les commissions
de l’authenticité et la profondeur de la
de vérité constituent des tribunes où les
réconciliation qu’envisage la société ainsi que de
souffrances des victimes sont entendues et
ses capacités et ses limites institutionnelles.
reconnues, ce qui a pour effet de les alléger.52
De brèves explications sur certains de ces Certains ont même vu dans leur mode opératoire
instruments sont données ci-dessous, et ce sans une analogie au processus de traitement
psychologique du trouble de stress post-
traumatique (PTSD).
et sa famille le droit de la sanction du criminel tout en les
incitant au pardon. En Islam, le pardon relève Les commissions de vérité se justifient aussi
exclusivement des prérogatives de la victime et non de la par leur rôle de restaurateur moral des sociétés.
faveur du pouvoir. Voir l’article A. Aroua, ‘L’amnistie et les
fondements de la paix’, dans ce livre.
Lors des affrontements, les valeurs morales et

© 2005 Hoggar 11 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

civiles s’effondrent, les tueries, les injustices et la démarche de justice, l’apologie de l’amnistie
corruption se répandent, alors que le sentiment repose sur l’affirmation que, de toute façon, la
d’association dans les crimes et l’écroulement prévention de crimes présents et futurs est de
moral généralisé s’étendent insidieusement à loin plus importante que la préoccupation avec
toute la société. La révélation des vérités sur les les violations de droits humains passées. Parmi
crimes circonscrit les culpabilités, et démêle les les adeptes de cette position, il y a ceux qui
responsabilités personnelles des responsabilités proposent la commission de vérité comme troc
collectives, ce qui contribue à assainir le climat avec la justice, comme compromis politiquement
moral et reconstruire moralement la nation.53 réaliste et réalisable. Au lieu de la justice, ils
voient la commission vérité comme un
Enfin les commissions de vérité sont
arrangement acceptable aux criminels d’Etat et
considérées comme des moments fondateurs des
capable de rendre une justice partielle aux
nouveaux ordres politiques qui émergent de la
victimes – justice partielle dans le sens où la
guerre civile ou la répression. Au-delà des
révélation de la vérité mitige la frustration de
enquêtes sur les crimes commis lors des
l’impunité.
affrontements, c’est la société collectivement et
chaque citoyen individuellement qui se posent les Quant à la position à l’autre bout du spectre, le
questions : Qu’est-ce qui nous unit ? Quelles sont recours aux procès (interne et international),
nos valeurs ? Comment instaurer la justice ? Quel donc l’exercice de la justice pénale, il est fondé
est le système politique le plus adéquat pour sur l’argument qu’il conduit à une paix durable,
nous ? contrairement à l’amnistie qui n’aboutit qu’à une
accalmie temporaire dans le conflit.56 Ici on
Le succès des commissions de vérité dépend
rejette la proposition que si l’exercice de la
non seulement des volontés politiques à
justice pénale est inévitablement sélectif, alors
réconcilier en profondeur mais également des
autant ne pas l’exercer. L’argument du « tout ou
choix stratégiques faits dans leurs conceptions.
rien » des pro-amnistie est rejeté et une
Le contexte politique, le financement, le mandat,
alternative intermédiaire est proposée. Il suffit
la composition, les ressources, et les procédures
d’établir – par consensus – des degrés de gravité
de la Commission Vérité, ainsi que les modalités
des crimes ainsi que des gradations de
de dissémination des travaux et résultats sont
responsabilité, et ensuite poursuivre pénalement,
des paramètres cruciaux qui décident du succès
sur cette base, les plus importants responsables
ou l’échec de la Commission Vérité.54 (Voir
des crimes les plus gravissimes. D’autres règles
annexe J.6. de ce livre) L’Afrique du Sud, le Chili
équitables, alternatives au « tout ou rien »,
et le Salvador sont des exemples de commissions
peuvent aussi être proposées.57 L’usage de la
vérité relativement efficaces, alors que celles de
justice pénale est également justifié par
l’Uruguay et de l’Ouganda ont été des échecs
l’argument que les poursuites isolent les
patents.55
culpabilités individuelles des responsabilités
collectives, absolvant ainsi les citoyens innocents
6.3. Procès, tribunal international, accusés collectivement. Les pénalistes critiquent
amnistie, lustration, réparation aussi le recours des amnistieurs aux commissions
Ces mesures constituent un spectre de recours de vérité comme substitut à la justice en
de justice qui s’étend de la punition jusqu’à indiquant que, même si la critique du principe du
l’amnistie. Cette gradation dans la manière de troc de la justice par la vérité est mise de coté,
rendre la justice reflète une diversité d’opinions ces commissions ne peuvent révéler l’essentiel de
sur la prépondérance de la justice dans la la vérité vu qu’elles ont souvent un mandat limité
réconciliation, tout comme elle renvoie à des dans le temps, et qu’elles n’ont ni le pouvoir
conceptions différentes de la justice d’assigner à comparaître et de contre interroger,
transitionnelle et à des préoccupations distinctes ni de rechercher et saisir les preuves, ni de
de la justice pénale – rétribution, dissuasion, corroborer de façon indépendante les
restitution ou réforme. témoignages. Ils ajoutent qu’en Amérique Latine
les commissions de vérité n’ont abouti qu’à de
À un bout du spectre, ceux qui promeuvent fausses réconciliations. Les pouvoirs des armées,
l’amnistie arguent que rechercher la réconciliation des services de renseignement et des polices
et la justice relève d’une naïveté sur les réalités sont restés intacts et aucune amélioration
politiques ainsi que d’un légalisme vindicatif. Ils significative dans le comportement des
avancent que les procès déstabilisent l’évolution institutions politiques n’a suivi ces dites
vers la paix et la réconciliation dans le sens où ils réconciliations. 58
exacerbent les tensions politiques et accroissent
la probabilité des putschs. La poursuite de la
6.4. Recouvrement de la mémoire
justice est à leurs yeux un légalisme chimérique
historique, ré-enterrements
car toute action de justice doit être sélective vu
qu’il est pratiquement impossible de juger tous Durant la répression ou la guerre civile, la
les actes de violations de droits humains. En plus mémoire collective – ce qui doit être commémoré
de cette inégalité inévitable contrariant toute

© 2005 Hoggar 12 www.hoggar.org


Qui réconcilie qui ?

et ce qui doit être oublié – devient un enjeu 6.5. Education


politique important.
Si la politique peut faire cesser la guerre, ce qui
L’expérience des guerres internes durant les fait durer la paix c’est l’éducation.
trois dernières décennies indique que, d’un côté,
Une véritable réconciliation implique
les pouvoirs répressifs organisent l’amnésie sur
l’enseignement d’un corpus, établi de façon
leurs crimes en attaquant tous les sites de la
consensuelle entre les parties adverses, sur le
commémoration, qu’ils soient symboliques
conflit dont vient d’émerger la société : ses
(obstruction aux retraits des corps des morgues
causes, son déroulement, les crimes et les
et aux rituels funéraires, enterrements sous
injustices gravissimes commis, ses effets négatifs
surveillance militaire, etc.), sociaux (interdiction
sur la société. Cette instruction doit aussi inclure
des processions funéraires, silence social induit
le développement des attitudes et des aptitudes
par la suspicion généralisée), ou spatiaux
des élèves à résoudre les conflits de façon
(politique des disparitions forcées, gestion de
pacifique, ainsi qu’une sensibilisation sur les
l’espace des cimetières, mise en quarantaine,
droits de la personne humaine.
anonymisation et dégradation des tombes,
dissuasion des visites des cimetières par des En Algérie, au lieu du développement d’un tel
attentats à la bombe, etc. pour empêcher la programme, on a assisté ces dernières années à
transmission de la mémoire et de la résistance la perversion du système éducatif de sorte à
entre les générations). inculquer aux jeunes générations l’idéologie et la
vision des généraux éradicateurs.
De l’autre côté, ces pouvoirs commémorent les
responsables et les agents de la répression, La révision des programmes ne comprend pas
amplifient leurs propagandes et martèlent ce l’enseignement des problèmes politiques graves
qu’ils considèrent comme histoire officielle, tout du pays depuis l’indépendance qui ont engendré
en interdisant aux groupes victimisés le droit à la guerre civile : les coups d’Etat militaires et la
l’expression. Dans ce climat de fin du monde, les domination de l’Etat, des gouvernements, de la
groupes humains victimisés vivent dans un société par l’armée, la marginalisation de l’Islam,
brouillard entre fiction et réalité, et il leur est l’exclusion du peuple algérien de la participation
difficile de se remémorer les atrocités qu’ils ont à la décision politique, la violation des libertés et
subies, de faire la chronique de leurs souffrances des droits humains, civils et politiques, etc.
et de reconstruire leur vie avec une mémoire
La révision des programmes a été basée sur la
soutenue par des faits solidement établis et non
prémisse des putschistes de janvier 1992 que la
sur le vide de l’oubli.
violence politique a pour origine la propension de
Les processus de réconciliation authentiques l’Islam au terrorisme, à l’intolérance et au
corrigent ceci en mettant en œuvre les moyens fanatisme, son opposition à la modernité,
nécessaires pour rendre les disparus – vivants ou l’influence de l’Islam politique international, et
leurs corps – à leurs familles, exhumer les corps l’absence de contrôle culturel et religieux des
enterrés dans les lieux clandestins, les identifier écoles et des mosquées, etc.
et les ré-enterrer dignement, réaménager les
L’éducation religieuse a donc été limitée en
cimetières, identifier et réfectionner les tombes,
volume horaire et en contenu – et dissoute dans
etc.
l’éducation civile – dans le cycle primaire et
D’autre part ils établissent des comités moyen, et elle a été supprimée du cycle
d’historiens qui compilent une documentation secondaire.59 La ligne directrice du changement
permettant d’établir un compte-rendu aussi de contenu est d’affaiblir l’identité islamique par
objectif et consensuel que possible sur les le sentiment nationaliste et au profit de
violences passées. Le comité d’historiens exploite l’approche relativiste à la religion. C’est ce que le
les données amassées par la Commission Vérité ministre de l’’Education, l’éradicateur Aboubakr
mais il ne lui est pas réductible ou superflu. Les Benbouzid, appelle « écarter l’école de la passion
historiens ont plus de temps à leur disposition et islamique ».60 Bien sûr, la notion de djihad, qui
plus d’aptitudes que les membres d’une fait partie intégrante de la religion, a été
commission de vérité pour avoir accès aux complètement expurgée de l’enseignement
documents pertinents, passer au crible des faits, religieux, exactement comme l’a prescrit le
démasquer des mensonges et des distorsions, général Touati, prescription qui coïncide avec les
établir des hypothèses explicatives, et imputer instructions américaines, françaises et
des responsabilités. israéliennes au Moyen-Orient. En octobre 2003,
Dire le passé de sorte qu’il soit acceptable à la le général Touati, l’idéologue des putschistes,
majorité veut dire recouvrer une mémoire avait appelé à retirer la « notion de djihad des
collective commune à toute la nation, donc manuels scolaires, pour laisser ce sentiment
apporter un appui à la stabilisation de la paix. religieux loin des mauvaises interprétations ».61
Ce général avait justifié son ordre par l’argument
que « si l’Islam ne pouvait pas être dissocié de la
libération, le but en lui-même n’était pas un but

© 2005 Hoggar 13 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

purement religieux mais un but de souveraineté des militaires et des membres des forces de
nationale ».62 sécurités tués dans l’exercice de la répression, et
la partie de la société que l’armée a embrigadée
Au lieu de critiquer cette énième ingérence
pour en faire un bouclier du régime par l’usage
grossière des militaires, ici dans le domaine
des massacres (les milices). Les vendeurs de
éducatif et religieux, ou de proposer une révision
cette pseudo réconciliation fuient alors la
du contenu pour conscientiser politiquement les
désignation précise des pans déchirés de la
générations sur l’oppression que subit le peuple
société algérienne à raccommoder par des
algérien depuis l’indépendance et leur inculquer
dérobades du genre « réconciliation avec soi-
un ensemble de connaissances et d’aptitudes et
même, avec son environnement et son histoire »
une culture pour y remédier, Mustapha Chérif,
ou par des platitudes sur la réconciliation « entre
pourtant ex-ministre de l’éducation,
l’Etat et le peuple »
recommandera, en intellectuel servile des chefs
de l’armée, l’intégration de « l’éducation à la L’article a également passé en revue ce que les
défense » et de « la culture sécuritaire » dans les études des conflits et de la paix considèrent
programmes scolaires.63 comme les quatre dimensions fondamentales de
la réconciliation : vérité, justice, respect, et
7. Résumé et conclusion sécurité ou paix. Les processus de réconciliation
varient en degré de réconciliation selon leurs
On a vu que le terme « réconciliation » admet, degrés d’incorporation de ces éléments
dans l’usage populaire courant, une multitude fondamentaux. Ils varient de ce qu’on peut
extensible de sens, qui en font un concept vague appeler les paix froides, quand la réconciliation
et fourre-tout. Au contraire, les sciences est centrée exclusivement sur la sécurité,
politiques lui assignent un référent et des sens jusqu’aux réconciliations vraiment conciliantes,
précis. quand il s’agit de transformations culturelles et
L’article a distingué entre les notions de sociétales réelles aboutissant à une vision
règlement de conflit, de résolution de conflit et commune du conflit, en passant par les
de réconciliation. Le règlement de conflit réconciliations moyennement conciliantes qui
concerne la cessation des violences, la résolution n’intègrent ces éléments fondamentaux que
de conflit assoit la paix en agissant sur les partiellement et qui débouchent sur un peu plus
structures du conflit, alors que réconciliation qu’une co-existence.
stabilise la paix en agissant sur les conséquences On a vu que dans le cas algérien, le processus
des hostilités. Le timing logique de ces trois dit de réconciliation est tronqué de ses
processus est : 1) règlement du conflit, 2) dimensions usuelles de vérité, de justice et de
résolution du conflit, et 3) réconciliation. respect, qu’il est donc limité à la sécurité, et qu’il
Il a été précisé que dans le cas de l’Algérie, le aboutira nécessairement à rien de plus qu’une
pouvoir politique et militaire ne discerne pas paix froide, à une simple co-existence frileuse et
entre ces trois notions, et il est aveugle à l’ordre instable dans le meilleur des cas.
de leur enchaînement naturel. Il promeut une L’article a enfin traité des trois approches
réconciliation nationale court-circuitant l’étape de principales à la réconciliation : l’approche
la cessation des hostilités (règlement) et celle du cognitive et culturelle, la démarche
traitement du contentieux (résolution), et psychologique et religieuse, et la méthode
prétend même que faire la réconciliation procédurale. La démarche cognitive et culturelle
nationale tout en poursuivant la répression n’est à la réconciliation est une transformation des
pas une contradiction logique à la paix. idées, des intentions et des objectifs de chacune
L’article a indiqué que la réconciliation se fait des majorités des parties adverses vis-à-vis du
entre les majorités des parties en conflit, sans conflit, de l’autre partie et d’elle-même. Dans
quoi la paix ne peut se stabiliser. Si ce sont les l’approche psychologique et religieuse ce sont les
dirigeants des parties adverses qui la planifient et attitudes et les sentiments qui sont l’objet du
l’animent par des actes symboliques, en revanche processus transformationnel. Quant à la méthode
ce sont les majorités des parties adverses qui s’y procédurale, la réconciliation y consiste en la
impliquent et lui donnent corps. mise en œuvre de certains instruments et
procédures, dont l’efficacité de l’application
En Algérie, la réconciliation n’est pas un constitue le seul test de succès ou d’échec. Ces
mouvement à deux parties. C’est une marche instruments incluent, entre autres, l’excuse
forcée par une minorité et subie par les officielle publique, la commission de vérité, le
majorités. Elle n’est pas l’aboutissement d’un vrai procès public national, le tribunal international,
processus de paix mais une injonction l’amnistie, la lustration, la réparation, le
unilatéralement initiée par le pouvoir militaire et recouvrement de la mémoire historique et le ré-
politique. Le FIS, ses dirigeants, sa base sociale enterrement, et l’éducation.
et les populations sympathisantes sont exclus, et
subissent – au lieu de prendre part à – ce Dans le cas Algérie, le processus dit de
processus, tout comme c’est le cas des familles réconciliation vendu par le pouvoir ressemble à

© 2005 Hoggar 14 www.hoggar.org


Qui réconcilie qui ?

une approche procédurale où un seul instrument Bouteflika, va à son tour perpétuer la guerre et
est mis en application : l’amnistie. non y mettre fin.
En résumé, on voit donc que lorsque l’on Pour le voir, il faut d’abord éviter de prendre
évalue ce que le régime appelle ‘‘réconciliation’’ des vessies militaires pour des lanternes civiles.
sur la base des caractéristiques d’un processus Quelques janviéristes bavards ont assurément
de réconciliation véritable, il apparaît clairement perdu leurs langues, et quelques généraux, dont
que l’on est en présence d’une imposture dont le les noms invoquent la même horreur que
but est le dépeuplement des maquis, d’une part, suscitaient les génocideurs coupeurs de têtes
et l’assurance de l’impunité à la légion qu’étaient Bugeaud, Savary et Cavaignac, ont
génocidaire qui a plongé le pays dans un bain de certes été mis au placard, avec l’assistance de la
sang ainsi que son blanchissement aux yeux de France et un nombre d’incitations financières et
l’opinion internationale, d’autre part. de garanties d’impunité.
Cette imposture n’a rien de surprenant. Mais plus ça change, plus c’est la même chose.
L’Algérie n’est qu’un Etat de droit factice, une Ce reflux de la visibilité de quelques janissaires
démocratie factice, avec un multipartisme factice, abcès-de-fixation n’est pas un retrait politique
une société civile factice, une presse définitif de l’armée. La visibilité est une chose, la
indépendante factice, dirigée par un président réalité en est une autre : l’histoire politique de
factice, tous assujettis par une cabale impérieuse l’Algérie depuis 1962 est précisément une
et réelle de généraux tout-puissants. succession de flux et de reflux cycliques de
l’armée sur la scène politique publique, ponctuant
Un président qui ne voit pas son peuple comme
une domination militaire du système politique
sa principale ressource politique ne peut résoudre
civil qui, elle, est restée constante, tangible mais
le conflit et engager une véritable réconciliation,
invisible.
quoiqu’en disent les fatigués nostalgiques d’un
sultanisme providentiel. Bouteflika a bien dit : L’armée continue à patronner, forger,
« Mon parti principal c’est l’ANP. »64 Au ministre patrouiller, ratisser et contrôler la vie politique
sioniste Shimon Pères, il a aussi dit : « Il n’y a civile du pays (gouvernement, l’administration
aucune force organisée avec qui je peux wilayale et locale, l’assemblée et le sénat, les
travailler, la seule qui existe et avec qui je peux partis au pouvoir et l’‘‘opposition’’, les syndicats,
travailler, c’est l’armée. »65 la société civile, la presse, les mosquées etc.). Il
n’y aucune raison de croire que la hiérarchie
Cette imposture fait simplement partie de la militaire a subitement et spontanément
mission dont l’ont chargé les généraux qui l’ont abandonné l’idéologie politique qui fonde son
mis sur orbite présidentielle en 1999. A Crans assujettissement de l’Etat et de la société depuis
Montana le 30 octobre 1999 Bouteflika a l’indépendance : « l’armée, et non le peuple,
affirmé : « Vous vous souvenez qu’il y a six mois détient ultimement la souveraineté. »
seulement l’Algérie n’existait dans la mémoire des
gens que sous forme de violence, de guerre Il est évident que le système militariste et de
civile, de massacres… Une image tout à fait terreur d’Etat est encore intact, en fait plus rodé,
négative dans la mémoire collective de l’opinion endurci et renforcé comme jamais avant.
internationale. Et il était grand temps que
Des généraux damnés qui ont planifié le putsch
quelqu’un vienne dépoussiérer un peu la
de janvier 1992 sont encore au pouvoir. Des
vitrine. »
tyrans qui ont ordonné l’emprisonnement injuste
La devanture de cette réconciliation a de dizaines de milliers d’innocents sont toujours
l’apparence de la paix, mais son intérieur aux leviers de commande. Des monstres qui ont
empeste le prolongement de la guerre. commandité et pratiqué la torture de centaines
de milliers d’Algériens sont encore en place,
Pour ne pas prendre ses désirs de réconciliation promus et rémunérés. Des criminels contre
pour des réalités, il faut d’abord se rappeler, l’humanité qui ont planifié et exécuté la
comme l’a noté Aroua, que ce sont les disparition de milliers d’Algériens sont toujours là.
responsables militaires des massacres et de la Des génocideurs maudits qui ont planifié,
torture lors de la répression de l’Intifada commandité et opérationnalisé les massacres de
d’octobre 1988, tous absous par la loi d’amnistie dizaines de milliers de citoyens – à la lettre des
d’août 1990, qui deviendront, précisément, les manuels militaires de stratégie contre-
putschistes les plus influents de la junte qui, en insurrectionnelle – sont aux sommets de la
janvier 1992, plongera le pays dans l’abysse.66 hiérarchie militaire, promus sur la base du
La résolution cosmétique de cette première « tableau de chasse » de leur peuple. Le DRS,
crise et son accompagnement d’impunité ont organe devenu politiquement cancéreux et
engendré un conflit plus grave, et non la paix. cancérigène dans l’Etat algérien sous son général
« Rab Edzayer » et son adjoint aux pulsions
Et il crève les yeux que la pseudo réconciliation d’extermination de « 3 millions d’Algériens si
que les militaires vendent aujourd’hui, via nécessaire », est au summum de sa puissance.

© 2005 Hoggar 15 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

En plus de son orientation néo-coloniale de naufrage des pays nouvellement indépendants


contrôle interne par la terreur, cette hiérarchie dans le néo-colonialisme en termes de « collège
militaire est sous forte influence et dépendance des profiteurs chamarrés, qui s’arrachent les
de puissances étrangères, fournisseuses de billets de banque sur le fonds d’un pays
services militaires (formation, entraînements et misérable […] entre les mains de l’armée,
assistance) et d’armements, dont les intérêts habilement manoeuvrée par des experts
géopolitiques et commerciaux sont opposés à étrangers, […] qui fixe le peuple, l’immobilise et
l’émergence d’une démocratie réelle en Algérie. le terrorise ».69
Ces militaires dirigent aujourd’hui une Le condensé de l’encasernement et de la
institution plus puissante, et mieux organisée et misère de l’Algérie se trouve dans les indicateurs
ressourcée, que le gouvernement civil lui-même. de militarisation et de développement suivants :
Les gonflements exponentiels successifs des Le pays compte – sur la base du dernier rapport
budgets militaires, l’hypertrophie des effectifs du CNES, et si l’on tient compte du plan de
militaires et policiers, et l’import massif d’armes recrutement de 40000 nouveaux policiers
et de technologies de contrôle politique en récemment annoncé par le chef tortionnaire de la
particulier, ainsi que d’armements militaires en DGSN70 – 1 agent armé (militaire ou policier ou
général, durant la décennie dernière a gravement paramilitaire) pour 25 habitants, alors qu’il n’y a
amplifié le pouvoir coercitif et de surveillance des qu’1 médecin pour 2200 habitants, 1 enseignant
militaires – c’est-à-dire leur puissance de contrôle pour 180 habitants, un enseignant universitaire
– sur le citoyen, tout comme il a intensifié leur pour 2200 habitants, et 1 imam pour 4200
autorité et autonomie dans l’Etat et a conforté habitants.71
leur penchant à recourir aux méthodes
répressives pour rafistoler les problèmes Tous ces indicateurs structurels de conflit
politiques, économiques, sociaux ou culturels. signalent clairement que l’Algérie est prise dans
un conflict trap – une logique rétroactive où la
Tous les indices de militarisation causalement violence et ses causes s’attisent et s’exacerbent
liés à la probabilité de l’intervention militaire sont mutuellement.
au rouge,67 alors que les causes politiques du
conflit sont toujours là, et les facteurs L’Algérie a désespérément besoin d’une vraie
économiques et sociaux du conflit se sont même résolution de conflit et réconciliation pour briser
aggravés. ce cycle d’autodestruction nationale, mais les
décideurs préfèrent la politique de l’autruche.
Les libertés et les droits civils et politiques se
sont considérablement dégradés, l’administration Non, cette guerre n’est pas finie.
de l’Etat est aussi clientéliste, bureaucratique, Du fait que cette réconciliation cosmétique
rigide, incohérente et corrompue qu’avant, l’étend et la transmet aux nouvelles générations
l’économie est totalement dépendante de l’export – par les structures, par les atrocités témoignées,
du pétrole et du gaz dont les prix sont volatils, le les injustices, les blessures et humiliations subies
chômage est une maladie nationale, des et non réparées, et par les braises silencieuses de
centaines de milliers de cadres ont quitté le pays, la vengeance – cette guerre ne fait,
plus de 10 millions d’Algériens sont pauvres et le malheureusement, que commencer.
revenu réel des Algériens a brutalement chuté,
les inégalités sociales n’ont jamais été aussi
aigues, l’infrastructure et les services médicaux Notes
du pays se sont notablement détériorés, les
écoles et les universités enregistrent un niveau
de délabrement, de déperdition et d’échec
1 El Moujahid, 30 octobre 2004, Discours du président
Abdelaziz Bouteflika, à l’occasion du 50ème anniversaire du
records depuis l’indépendance, il y a un déficit de déclenchement de la révolution.
plusieurs millions de logements alors que l’age 2 A. Mokrane, ‘Partis politiques : visions disparates’,
moyen du mariage a dépassé la trentaine pour L’expression, 27 avril 2004.
les femmes et la mi-trentaine pour les hommes, 3 Ibid.

les maux sociaux ont proliféré, exacerbant les 4 Ibid ; A. Benchabane, ‘Une réconciliation nationale aux

déchirures et polarisations de la société dues à la contours flous’, El Watan, 29 avril 2004.


guerre. Plus de quinze milliards de dollars ont été 5 N. Benseba, ‘Demande de certains députés pour la

dépensés pour la répression – les dépenses réhabilitation du FIS : Ouyahia répond’, Liberté, 11 mai
2004 ; N. Amir, ‘Ahmed Ouyahia au Conseil de la Nation’,
militaires légitimes pour la défense nationale
El Watan, 27 mai 2004.
exclues – alors que le pays a connu une terrible 6 N. Azzouz, ‘Me Farouk Ksentini : L’évacuation des maquis
régression sur le plan du développement doit être couverte juridiquement’, Le Quotidien d’Oran, 27
économique, social et humain.68 avril 2004.
7 M. Abdoun, ‘Amnistie générale et réconciliation
Cette déchéance nationale ne peut manquer de nationale : les partis s’impliquent’, L’expression, 25
rappeler les présages de Frantz Fanon, dans le décembre 2004.
chapitre Mésaventure de la conscience nationale
des Damnés de la Terre, où il annonçait le

© 2005 Hoggar 16 www.hoggar.org


Qui réconcilie qui ?

8 A. Rafa, ‘Le RND préfère laisser « murir » l’idée 36 Y. Bar-Siman-Tov (ed.), From Conflict Resolution to
d’amnistie générale’, La Tribune, 21 décembre 2004. Reconciliation, op. cit.
9 K. Lombard, ‘Revisiting Reconciliation : The People’s 37 Ibid.
View’, Research Report of the Reconciliation Barometer 38 Ibid.
Exploratory Survey, Institute for Justice and Reconciliation, 39 Interview, le 30 octobre 1999 au forum de Crans
IJR, Rondebosch 2003, p. 9. Montana, Suisse.
10 D. Bar-Tal and G. H. Bennick, ‘The Nature of 40 El-Moudjahid, 27-30 juin 1999.
Reconciliation as an Outcome and as a Process’, in Y. Bar- 41 ‘Abdelaziz Bouteflika, Conférence de Presse, Djenan El-
Siman-Tov (ed.), From Conflict Resolution to
Mithak, 9 juillet 1999’, Algérie Presse Service, 10 juillet
Reconciliation, Oxford University Press, Oxford 2004, p.
1999.
11. 42 CNN, 22 janvier 1998.
11 S. Fisher, D. I. Abdi, J. Ludin, R. Smith, S. Williams and
43 Libération, 23 janvier 1998.
S. Williams, Working with Conflict : Skills and Strategies
44 La Tribune de Genève, 11 décembre 1996.
for Action, Zed Books, London 2000.
12 Ibid. 45 Agence France Presse, 28 mai 1999.

13 Ibid. 46 Liberté, 5 février 2005.

14 Ibid. 47 P. Darcourt, ‘Algérie : La guerre des services secrets’, Le

15 D. Bar-Tal and G. H. Bennick, op.cit, p. 11; H. C. Figaro, 16 avril 1996.


48 Voir par exemple : D. Dridi, ‘Concorde civile et
Kelman, ‘Reconciliation as Identity Change : A Social-
Psychological Perspective’, in in Y. Bar-Siman-Tov (ed.), Interprétations’, Quotidien d’Oran, 14 août 1999 ; H.
op. cit., p. 111. Yacoub, ‘Bouteflika au Sud : Je n’ai pas pardonné au
16 D. Bar-Tal and G. H. Bennick, op. cit., p. 11. terroristes’, La Tribune, 25 mars 04 ; K. Hannachi, ‘Une
17 T. Hermann, ‘Reconciliation : Reflections on the
amnistie générale des éléments du GSPC ne serait pas à
l’ordre du jour : Flou autour d’une reddition’, Quotidien
Theoretical and Practical Utility of the Term’, in Y. Bar-
d’Oran, 27 avril 2004.
Siman-Tov (ed.), From Conflict Resolution to 49 Voir par exemple : Le Soir d’Algérie, 28 avril 2004;
Reconciliation, op. cit., p. 39 ; H. C. Kelman, op. cit., p.
111. L’expression, 28 avril 2004; Liberté, 27 avril 2004.
50 Bar-Tal and G. H. Bennick, op. cit; p. 11 ; L. Kriesberg,
18 N. Benseba, ‘Demande de certains députés pour la

réhabilitation du FIS’ : Ouyahia répond’, Liberté, 11 mai op. cit., p. 81.


51 D. A. Crocker, ‘Truth Commissions, Transitional Justice,
2004.
19 Ibid. and Civil Society’, in R. J. Rotberg and D. Thompson
20 N. Amir, ‘Ahmed Ouyahia au Conseil de la Nation :
(eds.), Truth versus Justice : The Morality of Truth
Commissions, Princeton University Press, Princeton 2000,
«L’Etat tend la main aux repentis»’, El Watan, 27 mai
p. 99.
2004. 52 M. H. Ross, ‘Ritual and the Politics of Reconciliation’, in
21 F. Beaugé, ‘L’Algérie veut tourner la page de la « sale
Y. Bar-Siman-Tov (ed.), From Conflict Resolution to
guerre »’, Le Monde, 7 janvier 2005.
Reconciliation, op. cit., p. 197.
22 H. Yacoub, ‘Bouteflika au Sud : «Je n’ai pas pardonné
53 L. Kriesberg, op. cit., p. 81; Harvard Law School and
aux terroristes »’, El Watan, Jeudi 25 mars 2004.
World Peace Foundation, ‘Truth Commissions : A
23 A. Benchabane, ‘Eradicateur ou réconciliateur ?’, El
Comparative Assessment’, Harvard Law School Human
Watan, 8 juillet 2004. Rights Program, Harvard 1997.
24 Ibid.
54 Voir le site www.truthcommission.org.
25 Z. Cherfaoui, ‘Le président de la république s’est adressé
55 Harvard Law School and World Peace Foundation, op.
hier à la nation : « Je suis partisan d’une amnistie cit.
générale... »’, El Watan, 1 novembre 2004. 56 J. E. Mendez, ‘Accountability for Past Abuses’, Human
26 M, Aït Oufella, ‘Le chef de l’état à propos de l’amnistie’,
Rights Quarterly, Vol. 19 (1997) pp. 255-282.
Liberté, 9 avril 2005. 57 Ibid.
27 Fayçal Oukaci, ‘Une Embellie Sécuritaire qui ne vient
58 Ibid.
pas...’, L'Expression, 22 juillet 2004. 59 D. Moza, ‘Supprimer la filière charia islamique est une
28 Me Ali Yahia Abdenour , ‘L’amnistie ne peut être que la
atteinte à la réconciliation nationale’, Le Jeune
suite logique de la paix’, Liberté, 29 novembre 2004.
Indépendant, 15 mai 2005 ; ‘La suppression de la filière
29 Bar-Tal and G. H. Bennick, op. cit; M. H. Ross, ‘Ritual
des sciences islamiques dans le cycle secondaire : Les
and the Politics of Reconciliation’, in Y. Bar-Siman-Tov islamistes s’agitent’, L'Expression, 18 mai 2005.
(ed.), From Conflict Resolution to Reconciliation, op. cit., 60 A. Blidi , Le Quotidien d'Oran, 18 mai 2005.
p. 197. 61 M. Mehdi, ‘Clôture des journées parlementaires sur la
30 Bar-Tal and G. H. Bennick, op. cit; M. H. Ross, ‘Ritual
Défense nationale’, Le Quotidien d'Oran, 14 octobre 03.
and the Politics of Reconciliation’, in Y. Bar-Siman-Tov 62 M. Derrar, ‘Le général Touati intransigeant’,
(ed.), From Conflict Resolution to Reconciliation, op. cit.,
p. 197. L'Expression, 14 octobre 03.
63 F. Métaoui, ‘Le besoin de «dire» de l’armée’, El Watan,
31 Bar-Tal and G. H. Bennick, op. cit.

32 A. Bouteflika, Discours à l’occasion de la célébration du


14 Octobre 03.
64 Abdelaziz Bouteflika, Interview avec Europe 1, le 7
50e anniversaire du déclenchement de la révolution du 1er
novembre 1954, El Moujahid, 2 novembre 2004. Novembre 1999.
65 Propos de Bouteflika à Péres lors de la conférence de
33 A. Mokrane, ‘Partis politiques : visions disparates’,

L’expression, 27 avril 2004. l’internationale socialiste en 1999. Voir Libre Algérie, No 32


34 Bar-Tal and G. H. Bennick, op. cit; p. 20.
du 22 novembre 1999.
66 A. Aroua, ‘Limitations et acceptabilité de l’amnistie en
35 L. Kriesberg, ‘Comparing Reconciliation Actions within
Algérie’, partie E de ce livre.
and between Countries’, in Y. Bar-Siman-Tov (ed.), From
Conflict Resolution to Reconciliation, op. cit., p. 81.

© 2005 Hoggar 17 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

67 Voir les études de C. E. Welch, E. A. Nordlinger, S. Finer

et J. C. Jenkins et A. J. Kposowa.
68 J. T. Sanhadji et Y. Bedjaoui, ‘Waridat al asliha :

Istithmarat wa ‘aidat’ (Importations d’Armes :


Investissements et Dividendes), in Muntada Ba-hithi
Shamal Ifriqya (Forum de Chercheurs Nord-Africains),
Tahqiq ‘an at-Taadhib fi al-Jazair (Une Enquête sur la
Torture en Algérie), Hoggar, Genève 2003, p. 333.
69 Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Editions Maspero,

Paris 1961.
70 F. Oukaci, ‘Les effectifs policiers augmentent de 40.000’,

L'Expression, 16 janvier 2005.


71 J. T. Sanhadji et Y. Bedjaoui, op. cit.

© 2005 Hoggar 18 www.hoggar.org


L’AMNISTIE ET LES FONDEMENTS DE LA PAIX

Abbas Aroua

1. Introduction 20
2. Quelques définitions 20
2.1. Amnistie et grâce 20
2.2. Justice et impunité 21
3. L’amnistie entre apologistes et opposants 22
3.1. Arguments pour l’amnistie 22
3.2. Arguments contre l’amnistie 23
4. L’amnistie et les quatre fondements de la paix 24
4.1. La vérité 24
4.1.1. L’amnistie–mensonge 24
4.1.2. Droit à la vérité et devoir de vérité 24
4.1.3. Vérité et réconciliation 24
4.2. La justice 25
4.2.1. L’amnistie–impunité 25
4.2.2. Droit à la justice et devoir de justice 25
4.2.3. Justice et réconciliation 26
4.2.4. Effets néfastes de l’impunité 27
4.3. Le pardon 28
4.3.1. L’amnistie–impénitence 28
4.3.2. Le pardon : droit sacré et devoir moral 28
4.3.3. Pardon et réconciliation 29
4.3.4. Qui pardonne à qui ? 30
4.4. La mémoire 32
4.4.1. L’amnistie–amnésie 32
4.4.2. Droit à la mémoire et devoir de mémoire 32
4.4.3. Mémoire et réconciliation 32
5. Conclusion 33

© 2005 Hoggar 19 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

2. Quelques définitions
Oui, il y en a comme moi des milliers
Qui veulent qu’on fasse justice, qu’on établisse la
vérité, et que tous puissent faire leur deuil. 2.1. Amnistie et grâce
Ces hommes ne méritent pas d’être amnistiés,
Le terme amnistie (anglais: amnesty) dérive du
Mais seulement de comparaître au grand jour.
mot grecque αµνηστια (amnêstia) qui signifie
Poème écrit en 1997 par les enfants de l’Islamia
oubli. Il partage la même racine que les termes
College en Afrique du Sud1
« mnésique », « mnémonique » et « amnésie »
C’est une obscénité que la probabilité de punir est relatifs à la mémoire ou à sa perte.
plus grande pour une personne affamée qui a volé
Le mot grâce (anglais: pardon) vient du latin
un pain que pour un tyran qui a ordonné des
massacres. Trop souvent, la justice et les droits des gratia et désigne l’acte de pardonner, d’épargner
victimes sont sacrifiés sur l’autel de la convenance et de dispenser des dettes, de remettre à
politique. quelqu’un la punition de ses péchés. D’ailleurs,
Theo van Boven, Rapporteur spécial de l’ONU pour l’étymologie latine du mot pardonner serait
la torture2 (1996) perdonare (donare signifiant donner et per
signifiant complètement)4.
Des origines de l'humanité à l'époque
contemporaine, l'histoire de l'impunité est celle d'un En droit, l’amnistie est une mesure législative
perpétuel conflit et d'un étrange paradoxe : conflit qui fait disparaître le caractère d’infraction d’un
opposant l'opprimé à son oppresseur, la société fait punissable en effaçant la condamnation, en
civile à l'Etat, la conscience humaine à la barbarie. arrêtant les procédures en cours et en prohibant
El Hadji Guissé et Louis Joinet, Rapporteurs les poursuites. Cette mesure prescrit donc à la
spéciaux de l’ONU pour l’impunité3 (1993) fois l’oubli légal et le pardon légal pour l’infraction
en question.
La grâce est, quant à elle, une mesure de
1. Introduction clémence du ressort du chef de l’Etat qui a la
prérogative constitutionnelle de soustraire un
L’amnistie est l’une des mesures souvent condamné à la peine encourue, intégralement ou
engagées dans les processus de réconciliation au partiellement (remise totale ou partielle de peine)
sein des sociétés traversées par des troubles ou d’en diminuer la gravité et changer la nature
graves et des conflits meurtriers. (commutation de peine).
L’expérience accumulée durant les deux L’amnistie et la grâce sont des mesures à effet
dernières décennies au niveau international, rétroactif, puisqu’elles portent sur des infractions
notamment en Amérique latine et en Afrique du commises dans le passé. La grâce se distingue de
Sud, montre qu’il s’agit d’une mesure délicate, l’amnistie par ce qui suit :
difficile à faire accepter à l’opinion publique.
a) l’amnistie est accordée par le pouvoir
D’une part, elle est présentée comme une législatif, la grâce par le pouvoir exécutif en la
démarche indispensable au rétablissement de la personne du chef de l’Etat ;
paix, justifiée par le besoin de dépasser la
tragédie nationale pour permettre à la société de b) la grâce concerne souvent des individus (au
revivre dans des conditions saines et sereines, la cas par cas), même si parfois une grâce collective
réconciliation étant un prérequis à la renaissance est accordée pour une raison ou une autre (ex.
politique et au re-décollage économique. gestion de la population carcérale) ; l’amnistie
porte souvent sur des groupes d’individus
D’autre part, elle suscite beaucoup de réserves coupables de la même infraction ;
au sein de la société et des réactions de rejet
chez les victimes, leurs familles et leurs c) contrairement à l’amnistie, qui couvre
défenseurs qui l’assimilent souvent à l’impunité et souvent des infractions pour lesquelles la
l’amnésie. responsabilité pénale n’a pas été établie, la grâce
est octroyée uniquement à la suite d’un jugement
Le but de cette contribution est d’examiner la et d’une condamnation ; elle suppose donc une
notion d’amnistie. Après quelques définitions peine exécutoire ;
d’ordre général, les problèmes que pose
l’amnistie à la société, notamment son d) contrairement à l’amnistie qui agit comme si
articulation avec des valeurs fondamentales telles l’infraction pénale n’a jamais eu lieu, la grâce
que la vérité, la justice, le pardon et la mémoire, n’efface pas l’infraction pénale, mais seulement
y sont abordés. Dans la dernière section, ses conséquences légales.
quelques conditions indispensables à Deux autres mesures légales existent
l’acceptabilité de l’amnistie sont énoncées. également quoique moins fréquentes :
La « grâce amnistiante », une mesure de
clémence à laquelle sont attachés les effets de
l’amnistie, accordée, comme la grâce, par le chef

© 2005 Hoggar 20 www.hoggar.org


L’amnistie et les fondements de la paix

de l’Etat, mais en application d’une loi qui en 1) La justice symbolique, qui donne aux parties
définit strictement les conditions. du conflit le sens de justice par la reconnaissance
verbale ou des actions symboliques établissant
L’« amnistie présidentielle », terme utilisé
qu’une injustice a eu lieu et qu’un tort a été subi.
abusivement en France pour désigner une loi
d’amnistie votée traditionnellement par le 2) La justice substantive, qui comprend toute
Parlement à la suite d’une élection présidentielle, approche ou mesure qui va au delà de la
porte souvent sur des infractions mineures dimension symbolique. Elle peut prendre une
(contraventions et délits) et exclue les infractions forme légale ou socioéconomique (distributive).
majeures (crimes).
2.1) La justice légale, qui prend les formes
L’amnistie peut prendre des formes variées. suivantes :
Plusieurs paramètres déterminent les contours
2.1.1) La justice procédurale, qui porte sur
d’une amnistie : sa portée dans le temps, les
l’élaboration et l’implémentation des instruments
catégories de délits couverts, les bénéficiaires, et
qui réglementent la vie en société, notamment
les modalités d’octroi. Ainsi, on parle au moins de
les lois et les décisions de justice, en respectant
quatre types d’amnistie :
des procédures justes. Ceci exige une application
a) amnistie limitée (limited amnesty) : elle peut impartiale et systématique de règles claires et
être limitée dans le temps, restreinte à certains précises, et l’implication d’une manière ou d’une
délits ou concerner une partie des auteurs du autre (participation, représentation, droit à la
délit sélectionnés selon leur grade ou degré de parole) des parties concernées dans le processus
responsabilité (on parle également dans ce cas de prise de décision. Plus la justesse de la
d’amnistie particulière) ; procédure est respectée plus probable est la
justesse de la décision prise et plus aisément
b) amnistie conditionnelle (conditional
cette décision est acceptée par tous y compris
amnesty) : elle peut être conditionnée par la
par ceux dont elle est en défaveur.
demande formelle et/ou par l’aveu et le
témoignage de l’auteur du délit ; 2.1.2) La justice rétributrice (dite aussi
punitive), qui porte sur le principe que chacun
c) amnistie générale (blanket or general
mérite d’être traité de la même manière dont il
amnesty) : elle est sans limites ;
traite les autres, et que le tort causé par une
d) amnistie absolue (absolute amnesty) : elle injustice doit être puni pour rétablir l’équilibre
est sans conditions. altéré par cette injustice au sein de la société. Ce
type de justice a la vertu de sauvegarder les
Il convient de préciser que souvent, dans le
règles adoptées en société en dissuadant ceux
langage courant une amnistie générale est une
enclin de les transgresser par le coût élevé à
amnistie à la fois sans limites et sans conditions.
payer pour l’avantage que procure le non respect
Par ailleurs, certains définissent une amnistie des règles. Dans le cas où l’acte d’injustice est
réelle comme une mesure portant sur une commis par une partie forte à l’encontre d’une
catégorie d’infractions sans restriction sur les partie faible, la justice rétributrice permet de
bénéficiaires, et une amnistie personnelle comme rétablir un équilibre psychosocial en libérant la
une mesure portant sur des bénéficiaires bien partie lésée du sens d’infériorité causé par l’acte
spécifiés. d’injustice5.
A mentionner enfin l’auto-amnistie (self- 2.1.3) La justice restitutive, qui porte sur le
amnesty) qui est l’octroi de l’amnistie par les recouvrement des pertes, et les réparations et
dignitaires d’un régime à eux-mêmes, afin compensations visant à rectifier le préjudice.
d’échapper aux poursuites civiles et pénales pour
2.1.4) La justice restauratrice, qui porte sur
des crimes dont ils sont responsables.
une réponse à une infraction mettant l’accent sur
la réparation du dommage causé aussi bien à la
2.2. Justice et impunité victime, qu’à l’ensemble de la communauté, et
La justice peut être définie comme le respect de vise également la réforme de l’auteur de
l’ensemble de règles garantissant un traitement l’infraction. Elle focalise moins sur les règles
équitable de tous les membres de la société. Elle transgressées que sur les dégâts engendrés par
est dans ce sens un besoin fondamental et un l’infraction et ne vise pas essentiellement la
impératif déterminant du bon fonctionnement de punition de l’auteur de l’infraction, mais œuvre à
la société aux plans politique, économique et impliquer toutes les parties concernées à
social. L’absence de justice conduit à la rupture chercher collectivement la meilleure façon de
de l’ordre social, et mène donc aux conflits. traiter les conséquences de l’infraction. La justice
restauratrice exige l’implication volontaire de la
Nombreuses théories ont été élaborées autour victime, de l’auteur de l’infraction et des
du concept de justice si essentiel dans la vie membres de la communauté dans un échange
humaine, et divers types de justice ont été qui a pour but de restaurer les liens rompus, de
définis. Dans le contexte lié au thème traité ici, il guérir les plaies et de prévenir la reproduction de
est utile de mentionner les types suivants : l’infraction.

© 2005 Hoggar 21 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

2.2) La justice distributive, appelée aussi 1) L’amnistie valorise la notion de pardon


justice socioéconomique, qui porte sur la
L’amnistie est vue par certains comme un
distribution juste des conditions et des biens
moyen efficace pour aider les victimes à sublimer
affectant le bien-être de l’individu. Elle a pour but
leur désir de vengeance et les inciter à accorder
le partage juste par tous les membres de la
le pardon. Cet argument est utilisé surtout dans
société des avantages (comme la richesse) et des
les sociétés à forte sensibilité religieuse.
charges (comme l’impôt, le service militaire ou
civil) de la coopération sociale. La question de 2) L’amnistie facilite le règlement du conflit, le
savoir selon quel critère on qualifie un partage de rétablissement de la paix et la transition vers
« juste » (égalité, équité ou besoin) reste l’Etat de droit
toujours ouverte au débat.
Dans le cas où l’issue d’un conflit inter Etats
Dans certaines situations on parle de justice de passe par des négociations, l’amnistie peut être
transition (parfois appelée transitoire ou une condition posée pas l’une et/ou l’autre des
transitionnelle) pour désigner une forme de parties du conflits pour accepter la cessation des
justice temporaire qui serait inacceptable dans hostilités.
les situations ordinaires, mais qui serait accepté
Concernant les conflits intra Etat, souvent un
dans les situations exceptionnelles à la suite de
gouvernement qui veut assurer une transition
troubles graves et en cas de transition d’un Etat
pacifique d’un régime dictatorial vers un Etat de
répressif vers un Etat de droit. Une justice
droit se trouve menacé par des éléments de
transitoire est orientée vers l’avenir et non vers le
l’ancien régime encore influents et disposant
passé et prend plus en compte l’intérêt de la
d’une grande capacité de nuisance et de
communauté que celui de l’individu. L’efficacité
déstabilisation. Il est alors amené, pour assurer
de la justice transitoire dans l’établissement d’un
sa survie et atteindre les objectifs à long terme
Etat de droit solide reste cependant à démontrer.
de paix, de prospérité et de respect des droits de
Quant à l’impunité, elle signifie littéralement l’homme, à sacrifier la justice à court terme par
l’absence de punition. Par exemple, le Rapporteur une mesure d’amnistie.
spécial de l’ONU sur l’impunité, Louis Joinet, dans
L’archevêque Desmond Tutu, président de la
sa proposition d’un ensemble de principes
Commission Vérité et Réconciliation (Truth and
formant un cadre général d’une stratégie pour la
lutte contre l’impunité, définit l’impunité comme
Reconciliation Commission – TRC) sud-africaine,
dans un entretien7 datant de 1997, répondait aux
suit :
opposants de l’amnistie accordée par la
L'impunité se définit par l'absence, en droit ou en Commission en affirmant :
fait, de la mise en cause de la responsabilité pénale
des auteurs de violations des droits de l'homme, Vous me demandez si l’amnistie n’est pas un prix
ainsi que de leur responsabilité civile, trop cher à payer. C’est un prix très lourd à payer,
administrative ou disciplinaire, en ce qu'ils oui. Mais ceci dit, demandons-nous s’il existe
échappent à toute enquête tendant à permettre quelque alternative. Les forces de sécurité
leur mise en accusation, leur arrestation, leur n’auraient vraisemblablement pas accepté, sans
jugement et, s'ils sont reconnus coupables, leur promesse d’amnistie, la transition vers une
condamnation à des peines appropriées, y compris civilisation démocratique. L’amnistie était le prix à
à réparer le préjudice subi par leurs victimes.6 payer pour que les forces de sécurité se rallient à la
transition. C’est une première réponse.8
On distingue donc l’« impunité de droit » qui
est le fait de lois d’amnistie ou de mesures de 3) L’amnistie aide à établir la vérité
grâce, de l’« impunité de fait », ou « impunité Si, et seulement si, elle est conditionnée par
par défaut », qui résulte d’une inaction délibérée. l’aveu des auteurs des crimes et la divulgation
complète des faits, l’amnistie représenterait alors
3. L’amnistie entre apologistes et pour certains un prix raisonnable pour
opposants « acheter » la vérité. En Afrique du Sud, la TRC a
été fondée sur les principes de « vérité pour la
Le recours à l’amnistie comme instrument de société, réparation pour les victimes, et amnistie
réconciliation n’est pas admis unanimement chez pour les coupables ».
les experts des conflits et de la paix. Certains la
défendent comme une mesure indispensable 4) L’amnistie évite la « justice des vainqueurs »
accompagnant le rétablissement de la paix, alors Même en cas de défaite de l’ancien régime,
que d’autres la considère comme une entrave à l’amnistie est recommandée par certains comme
la réconciliation véritable et la paix durable. Les une alternative aux procès des vaincus, au cours
deux groupes font valoir des arguments d’ordre desquels les droits des accusés, notamment le
moral, politique, juridique et psychologique. droit à la défense et à des procédures justes,
sont parfois bafoués.
3.1. Arguments pour l’amnistie
A ce sujet, le président de la TRC sud-africaine
Les défenseurs de l’amnistie avancent les affirmait que :
arguments suivants.

© 2005 Hoggar 22 www.hoggar.org


L’amnistie et les fondements de la paix

Dès lors qu’on a convenu d’un accord qui ne Le corollaire de l’anonymat des auteurs des
prévoit pas d’amnistie, on envisage des procès de infractions est la suspicion et la culpabilisation de
Nuremberg. Or, Nuremberg n’a pas satisfait tout le tout le monde, car l’amnistie ôte la possibilité
monde – certains y ont vu une justice des
d’individualiser la culpabilité. Une amnistie
vainqueurs.9
générale et absolue implique que toute la
5) L’amnistie pallie au manque de ressources population, y compris les victimes, partage une
responsabilité dans l’infraction.
Dans le cas où l’on opte pour les procès, on se
trouve tout de suite confronté à la question des Toujours en évoquant l’amnistie au Burundi,
moyens, humains et matériels, pour conduire ces Jean-Marie Sindayigaya ajoute :
procès dans des conditions satisfaisantes. Dans
beaucoup de situations le système judiciaire est En réalité ces amnisties ont aggravé la situation. A
incapable de gérer ces procès, vu ses ressources cause de cet anonymat des criminels, elles sont
devenues des amnisties du peuple burundais tout
limitées. Une solution serait alors de faire une
entier, tant les innocents que les criminels. […]
sélection et de retenir les procès les plus
En matière de droit international, la
importants en termes de symbolique : gravité des responsabilité pénale est individuelle. Au Tribunal
faits et notoriété des accusés. Mais ceci introduit de Nuremberg on n’a pas jugé les « Nazis », mais
une injustice dans la démarche des poursuites. des criminels nazis portant des noms bien
déterminés. On ne peut donc juger et encore moins
Prenant toujours l’exemple sud-africain, pour
amnistier des criminels dont personne ne connaît le
Desmond Tutu : nom.13
L’Afrique du Sud n’aurait pas pu se permettre [des 4) L’amnistie attise la haine entre des groupes
procès] ; il aurait fallu investir trop de ressources de la société
dans des procès qui, en réalité, ne garantissent pas
qu’on puisse convaincre quelqu’un de crime.10 Le fait d’amnistier « en gros » et de ne pas
individualiser la culpabilité contribue à polariser la
3.2. Arguments contre l’amnistie société en groupes et la diviser par la haine. Ce
n’est pas l’auteur du crime impuni qui est alors
Quant aux critiques de l’amnistie, ils avancent les méprisé mais la communauté à laquelle il
arguments suivants : appartient tout entière, causant une fracture,
1) L’amnistie viole le droit international selon la nature du conflit, entre des
communautés ethniques, paysans et citadins,
Si l’amnistie n’est pas limitée et n’exclut pas de société et armée, etc.
sa portée les crimes graves au regard du droit
international, elle entre alors en contradiction 5) L’amnistie empêche l’effet dissuasif par
avec les dispositions de ce dernier. l’exemplarité
Pour le juriste Cherif Bassiouni, spécialiste du Les poursuites judiciaires contre les auteurs
droit pénal international : des infractions sont un signal fort des autorités
montrant leur volonté de prévenir les violations
L’impunité pour les crimes internationaux et pour des droits de l’homme et de ne plus les tolérer.
les violations systématiques et répandues des Ceci a pour effet de dissuader quiconque serait
droits humains fondamentaux est une trahison de tenté de commettre de nouvelles violations.
notre solidarité humaine envers les victimes des
conflits auxquelles nous devons justice, mémoire et Dans sa résolution 2000/24, la Sous-
réparation. Se souvenir et traduire les auteurs de Commission des droits de l’homme de l’ONU a
ces crimes devant la justice est aussi un devoir souligné
envers notre propre humanité, afin de prévenir de
victimisations futures.11 Le fait que tous les auteurs de violations de droits
de l’homme, y compris les anciens chefs d’Etat et
2) L’amnistie anonymise et virtualise les
de gouvernement, aient à répondre de leurs actes
auteurs des crimes est l’un des éléments essentiels permettant de
L’amnistie non conditionnée par l’établissement prévenir, par l’exemplarité, le renouvellement de
telles violations par leurs successeurs.14
de la vérité empêche l’identification des
coupables. Elle porte donc sur des infractions 6) L’amnistie empêche le démantèlement de la
commises par « X ». violence structurelle
En évoquant l’amnistie au Burundi, Jean-Marie L’amnistie non conditionnée par l’établissement
Sindayigaya, écrit : de la vérité, et accompagnée par une politique de
falsification des faits, prévient l’examen de la
Un crime porte au moins deux attributs : la victime violence structurelle et l’analyse de ses
et l’auteur du crime. A cet égard les crimes de
fondements : systèmes, institutions, politiques,
masses commis au Burundi n’ont jamais été
qualifiés. Les auteurs demeurent anonymes. Par lois, etc., et empêche par conséquent son
conséquent, les décrets d’amnistie s’adressaient démantèlement.
toujours à des criminels virtuels.12
7) L’amnistie bâillonne le nouveau régime et
3) L’amnistie criminalise les innocents affaiblit l’Etat de droit

© 2005 Hoggar 23 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

L’amnistie accordée aux responsables de 4.1. La vérité


l’ancien régime prolonge leurs positions
d’influence sur le cours de la justice et sur les 4.1.1. L’amnistie–mensonge
nouveaux décideurs politiques qui se trouvent
L’amnistie est, par définition, une mesure qui fait
ainsi limités dans leur action.
disparaître le caractère même d’infraction d’un
Pour Alexandro Ar Tucio, de la Commission fait punissable. Elle construit donc une nouvelle
internationale des juristes : réalité falsifiée où la véracité des faits est altérée.
En outre et au-delà de cette limite fondamentale
L'un des principaux problèmes qui se posent en de l’amnistie, si cette dernière empêche
Amérique latine est le maintien des coupables de
d’accéder à la vérité sur les faits punissables
crimes ou de violations graves des droits de
avant de leur ôter le caractère d’infraction –
l'homme dans les sphères proches du pouvoir,
puisque dans pratiquement tous les cas de figure il vérité sur sa nature, son étendue, sa gravité, et
n'y a pas eu défaite militaire des régimes l’identité de la victime et de l’auteur – elle
dictatoriaux passés.15 devient alors un instrument de mensonge par
oblitération ou par falsification des faits.
En outre, l’amnistie qui prend la forme d’une
impunité conduit au désillusionnement de la 4.1.2. Droit à la vérité et devoir de vérité
population sur la capacité du nouveau régime à
faire respecter l’Etat de droit. Elle porte ainsi un En tous temps et dans toutes les sociétés, quel
coup dur à la légitimité d’un pouvoir suspecté de que soit leur fond culturel, la vérité est
tolérer la transgression de la loi. considérée comme une valeur essentielle.
8) L’amnistie est une entrave à la réconciliation Si savoir la vérité est un droit, chercher la
vérité et l’établir est un devoir. La quête de la
Par voie de conséquence, une amnistie qui vérité est du ressort de la société tout entière,
empêche l’établissement de la vérité sur les même si la recherche et l’établissement de la
infractions, de reconnaître les victimes et vérité incombent surtout à l’Etat qui dispose des
d’identifier les coupables, qui génère la haine moyens adéquats.
entre des groupes de la société, qui perpétue la
violence structurelle et qui affaiblit l’Etat de droit Dans la tradition islamique, la vérité prend son
constitue un obstacle à la catharsis et la guérison importance d’abord du fait qu’il s’agit d’un
et une entrave à la réconciliation. attribut de Dieu.
Pour Alexandro Ar Tucio, de la Commission « Ils sauront que c’est Dieu qui est le Vrai de
internationale des juristes : toute évidence. » 17
(‫)وﻳﻌﻠﻤﻮن أنّ اﷲ هﻮ اﻟﺤﻖ اﻟﻤﺒﻴﻦ‬
L'effet dissuasif que peuvent avoir les procès sur
l'avenir est capital. Penser une réconciliation Le musulman est tenu à chercher la vérité, la
nationale sur la base de l'oblitération de la vérité, protéger et la défendre ; mais également à la
de l'amnésie de la mémoire, ou du déni de justice a dévoiler et la dire. L’ordre divin est clair à ce
toujours été une mauvaise solution.16
sujet : « Et ne mêlez pas le faux à la vérité. Ne
cachez pas sciemment la vérité. » 18
4. L’amnistie et les quatre (‫)وﻻ ﺗﻠﺒِﺴﻮا اﻟﺤﻖ ﺑﺎﻟﺒﺎﻃﻞ وﺗﻜﺘﻤﻮا اﻟﺤﻖ وأﻧﺘﻢ ﺗﻌﻠﻤﻮن‬
fondements de la paix
« Pourquoi mêlez-vous le faux au vrai et
De ce qui précède, il apparaît clairement que cachez-vous sciemment la vérité ? » 19
l’amnistie soulève plusieurs questions de fond et
(‫)ﻟِﻢ ﺗﻠﺒِﺴﻮن اﻟﺤﻖ ﺑﺎﻟﺒﺎﻃﻞ وﺗﻜﺘﻤﻮن اﻟﺤﻖ وأﻧﺘﻢ ﺗﻌﻠﻤﻮن‬
pose un nombre de problèmes à la société, ce
qui se reflète par l’absence d’un avis unanime à Un sage musulman a d’ailleurs dit que « celui
son sujet. qui tait la vérité est un diable muet ; celui qui
Selon la forme qu’elle prend, l’amnistie peut propage le mensonge est un diable parlant. »
remettre en cause les valeurs de vérité, de ‫)اﻟﺴﺎآﺖ ﻋﻦ اﻟﺤﻖ ﺷﻴﻄﺎن أﺧﺮس واﻟﻤﺘﻜﻠﻢ ﺑﺎﻟﺒﺎﻃﻞ‬
justice, de pardon et de mémoire. Si elle bafoue (‫ﺷﻴﻄﺎن ﻧﺎﻃﻖ‬
ces valeurs préalables à la paix, ou nécessaires
pour la consolider et éviter la reproduction du 4.1.3. Vérité et réconciliation
conflit, et si elle rime avec mensonge, impunité,
impénitence et amnésie, elle peut avoir des effets Etablir la vérité joue un rôle central dans tout
pervers dans la société et compromettre processus de réconciliation. Ce n’est pas
sérieusement l’avenir du pays. seulement une exigence morale mais une
condition préalable à toute démarche de paix.
Les sections suivantes abordent brièvement les Une amnistie qui oblitère la vérité est donc le
notions de vérité, de justice, de pardon et de plus mauvais détour de la paix.
mémoire et leur importance dans le processus de
réconciliation. Dans son rapport de 1997 sur la Question de
l’impunité des auteurs des violations des droits
de l’homme20, le Rapporteur spécial de l’ONU

© 2005 Hoggar 24 www.hoggar.org


L’amnistie et les fondements de la paix

Louis Joinet a énoncé un ensemble de principes Ces deux méthodes représentant les facettes
dont certains portent sur le droit de savoir la d’une justice de transition « édentée », basée sur
vérité. Joinet souligne l’importance de savoir la le principe des « procès non judiciaires », et qui
vérité pour les victimes et leurs familles : troque la justice pour la vérité.

Indépendamment de toute action en justice, les 4.2. La justice


victimes, ainsi que leurs familles et leurs proches,
ont le droit imprescriptible de connaître la vérité sur
les circonstances dans lesquelles ont été commises
4.2.1. L’amnistie–impunité
les violations et, en cas de décès ou de disparition, Par définition, l’amnistie efface la condamnation
sur le sort qui a été réservé à la victime. en arrêtant les procédures en cours et en
Selon Louis Joinet, l’établissement de la vérité, prohibant les poursuites. Si on restreint la notion
aux vertus thérapeutiques non seulement pour la de justice à la justice punitive (rétributrice), alors
victime mais également pour la société, n’est l’amnistie, quelle que soit sa forme, peut être
« pas seulement un droit individuel, [il] est aussi considérée comme synonyme d’impunité.
un droit collectif », ce qui amène le Rapporteur Par ailleurs, une amnistie inconditionnelle, qui
spécial à énoncer le principe suivant : dénie à la victime le droit à toutes les autres
Chaque peuple a le droit inaliénable de connaître la
formes de justice (procédurale, restitutive,
vérité sur les événements passés, ainsi que sur les restauratrice, distributive et même symbolique)
circonstances et les raisons qui ont conduit, par la constitue la pire forme d’impunité.
violation massive ou systématique des droits de
l'homme, à la perpétration de crimes aberrants. 4.2.2. Droit à la justice et devoir de justice
L'exercice plein et effectif du droit à la vérité est
essentiel pour éviter qu'à l'avenir les violations ne La justice est également une valeur
se reproduisent. fondamentale dans toutes les cultures et les
civilisations. Elle est garante de la pérennité de
Par ailleurs, ce qui est essentiel dans le toute entreprise humaine, notamment celle de
processus de réconciliation c’est la constatation l’Etat (‫)اﻟﻌﺪل ﻗِﻮام اﻟﻤُﻠﻚ‬. C’est un besoin humain
officielle de la vérité, qui valide cette dernière et fondamental, et donc un droit inaliénable de la
consolide. Elle est le fait d’un tribunal, d’une personne humaine.
commission d’établissement des faits (fact-
finding), ou d’une commission de vérité. Pour La justice est indissociable de la vérité, c’est
Juan Mendez, avocat argentin des droits de même « la vérité en action ». C’est avec la vérité
l’homme, que l’on exerce la justice, et cette dernière n’est
pas concevable sans vérité pour la simple raison
La connaissance qui est sanctionnée officiellement qu’un procès judiciaire ordinaire a pour
et ainsi rendue « partie de la scène cognitive objectif d’abord d’établir la vérité, avant d’être en
publique » acquiert une qualité mystérieuse qui mesure de sanctionner le coupable et
n’est pas là quand c’est la « simple vérité ». La
d’indemniser la victime.
reconnaissance officielle commence au moins à
guérir les blessures.21 Dans la tradition islamique, la justice a une
La vérité étant essentielle dans le processus de place toute particulière. Il est fait mention très
réconciliation, cet impératif doit être pris en fréquemment de la justice dans le Coran qui y
compte d’une manière ou d’une autre même en réfère par le mot adl (‫)اﻟﻌﺪل‬. Le terme qist
cas de mesure d’amnistie. Au plan international (‫ )اﻟﻘﺴﻂ‬est aussi utilisé pour désigner l’équité.
les expériences de réconciliation indiquent deux Enfin la forme allégorique de la balance ( - ‫اﻟﻤﻴﺰان‬
alternatives : ‫ )اﻟﻘﺴﻄﺎس‬est également employée.

1) Etablir la vérité avant d’accorder l’amnistie. D’une part, Dieu est perçu par le musulman
C’est l’expérience sud-africaine avec la TRC qui comme étant le Juste par excellence. Dans le
conditionne l’octroi de l’amnistie par des séances Coran Dieu atteste qu’Il est le « Mainteneur de
de témoignages et aveux impliquant la victime et l’équité »22
le coupable, dans un effort commun d’établir la ‫)ﺷﻬﺪ اﷲ أﻧﻪ ﻻ إﻟﻪ إﻻ هﻮ واﻟﻤﻼﺋﻜﺔ وأوﻟﻮ اﻟﻌﻠﻢ ﻗﺎﺋﻤﺎ‬
vérité. (‫ﺑﺎﻟﻘﺴﻂ‬

2) Etablir la vérité une fois que l’amnistie a été D’autre part, Dieu ordonne à maintes reprises
accordée. C’est l’expérience argentine avec les dans le Coran aux musulmans d’être justes et
« Procès de la vérité » (juicios por la verdad) équitables.
ayant pour but de mener des investigations
poussées et de confronter la victime et le « Dieu commande la justice »23
coupable afin d’établir la vérité concernant des (‫)إنّ اﷲ ﻳﺄﻣﺮ ﺑﺎﻟﻌﺪل‬
faits couvert par l’amnistie, même s’il est
« Dis : ‘Mon Seigneur a commandé l’équité’ »24
impossible de poursuivre le coupable ou de lui
infliger une sanction. (‫)ﻗﻞ أﻣﺮ رﺑﻲ ﺑﺎﻟﻘﺴﻂ‬

© 2005 Hoggar 25 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

Cet impératif de justice touche tous les aspects et, comme l’a dit Geneviève Jacques, du Conseil
de la vie humaine, notamment la parole, le oecuménique des Eglises, dans Beyond Impunity,
témoignage, le jugement et les transactions « sans une justice qui peut être reconnue et
commerciales, comme l’illustrent les versets acceptée par des individus et des communautés
coraniques suivants : qui ont été blessés et humiliés, la réconciliation
est un vœu pieux. » 33
« Et quand vous parlez, soyez justes. »25
(‫)وإذا ﻗﻠﺘﻢ ﻓﺎﻋﺪﻟﻮا‬ Pour Theo van Boven, professeur hollandais de
droit international à l’université de Limburg à
« Et quand vous jugez entre les gens, jugez Maastricht, et Rapporteur spécial de l’ONU sur la
avec équité. »26 question de la torture, « l’impunité obscurcit les
(‫)وإذا ﺣﻜﻤﺘﻢ ﺑﻴﻦ اﻟﻨﺎس أن ﺗﺤﻜﻤﻮا ﺑﺎﻟﻌﺪل‬ perspectives d’une réconciliation vraie et
authentique »34, alors que pour Louis Joinet « il
« Ô les croyants ! Observez strictement la n'est pas de réconciliation juste et durable sans
justice et soyez des témoins véridiques comme que soit apportée une réponse effective au
Dieu l’ordonne. »27 besoin de justice » 35.
(‫)ﻳﺎ أﻳﻬﺎ اﻟﺬﻳﻦ ﺁﻣﻨﻮا آﻮﻧﻮا ﻗﻮّاﻣﻴﻦ ﺑﺎﻟﻘﺴﻂ ﺷﻬﺪاء ﷲ‬
Les expériences des pays d’Amérique latine qui
« Ô les croyants ! Soyez stricts dans vos ont pratiqué l’amnistie apportent un bon
devoirs envers Dieu et soyez des témoins éclairage sur la nécessité de fonder la
équitables. »28 réconciliation sur la justice et non sur l’impunité.
(‫)ﻳﺎ أﻳﻬﺎ اﻟﺬﻳﻦ ﺁﻣﻨﻮا آﻮﻧﻮا ﻗﻮّاﻣﻴﻦ ﷲ ﺷﻬﺪاء ﺑﺎﻟﻘﺴﻂ‬ Pour Ezequiel Admovsky,
« Et donnez la juste mesure et le bon poids, en
Après deux décennies de discours officiel de
toute équité. »29 « réconciliation » dans l’intérêt de l’« unité
(‫)وأوﻓﻮا اﻟﻜﻴﻞ واﻟﻤﻴﺰان ﺑﺎﻟﻘﺴﻂ‬ nationale », les sociétés post-dictatoriales
d’Amérique latine semblent loin d’être réconciliées
« Et établissez le poids juste et ne faussez pas avec leurs passés. Le retour du passé et
la pesée. »30 l’apparente impossibilité de clore le chapitre
(‫)وأﻗﻴﻤﻮا اﻟﻮزن ﺑﺎﻟﻘﺴﻂ وﻻ ﺗﺨﺴﺮوا اﻟﻤﻴﺰان‬ militaire en Amérique latine ont cependant des
raisons qui vont au-delà de simples considérations
Même dans les situations de conflits, le Coran de principe, ou – comme le suggère parfois la
indique que la justice doit être administrée presse de droite – une « soif de vengeance »
immodérée. Le passé revient car, en fait, il n’est
convenablement quelle que soit le degré
pas passé. L’impunité du présent est profondément
d’inimitié qu’on éprouve envers l’autre.
ancrée dans celle de l’ère militaire.36
« Et que l’inimitié pour un peuple ne vous incite
Quant à l’avocate des droits de l’homme new-
pas à être injustes. Pratiquez la justice : cela est
yorkaise Joanne Mariner, elle affirme que :
plus proche de la piété. »31
‫ اﻋﺪﻟﻮا هﻮ أﻗﺮب‬.‫)وﻻ ﻳﺠﺮﻣﻨّﻜﻢ ﺷﻨﺂن ﻗﻮم ﻋﻠﻰ أﻻّ ﺗﻌﺪِﻟﻮا‬ La véritable réconciliation, reconnaissent
(‫ﻟﻠﺘﻘﻮى‬ aujourd’hui ces pays [d’Amérique latine], ne peut
être fondée sur l’impunité. Elle nécessite la justice,
Une attention particulière est accordée à et pas les amnisties. Elle signifie que les rapports
l’impératif de justice aux situations post-conflit, des commissions de vérité doivent être considérés
pour éviter les abus de ce qui est convenu comme des points de départ et non pas une fin en
soi. […] La réconciliation au sein de la société est
d’appeler la « justice du vainqueur » souvent
un idéal louable. Elle ne devrait cependant pas être
préjudiciable et humiliante pour le vaincu. mal utilisée comme un slogan cynique ou comme
« Et si deux groupes de croyants se un euphémisme pour l’impunité.37
combattent, faite la conciliation entre eux. Si l’un Dans le but d’évaluer l’amnistie en Afrique du
d’eux se rebelle contre l’autre, combattez le Sud, JL Gibson a étudié par sondage38 à quel
groupe qui se rebelle, jusqu’à ce qu’il se point le désir de justice au sein de la société sud-
conforme à l’ordre de Dieu. Puis s’il s’y conforme, africaine pouvait affecter le jugement de cette
réconciliez-les avec justice et soyez équitables car dernière sur l’amnistie, l’une des composantes du
Dieu aime les équitables. »32 processus de vérité et réconciliation. Quatre
‫ ﻓﺈن‬،‫)وإن ﻃﺎﺋﻔﺘﺎن ﻣﻦ اﻟﻤﺆﻣﻨﻴﻦ اﻗﺘﺘﻠﻮا ﻓﺄﺻﻠﺤﻮا ﺑﻴﻨﻬﻤﺎ‬ formes de justices ont été considérées dans cette
‫ﺑﻐﺖ إﺣﺪاهﻤﺎ ﻋﻠﻰ اﻷﺧﺮى ﻓﻘﺎﺗﻠﻮا اﻟﺘﻲ ﺗﺒﻐﻲ ﺣﺘﻰ ﺗﻔﻲء‬ investigation :
،‫ ﻓﺈن ﻓﺎءت ﻓﺄﺻﻠﺤﻮا ﺑﻴﻨﻬﻤﺎ ﺑﺎﻟﻌﺪل وأﻗﺴﻄﻮا‬،‫إﻟﻰ أﻣﺮ اﷲ‬
a) l’opportunité pour la victime de raconter son
(‫إنّ اﷲ ﻳﺤﺐ اﻟﻤﻘﺴﻄﻴﻦ‬ histoire en public (justice procédurale).
b) l’opportunité pour la victime de recevoir des
4.2.3. Justice et réconciliation
excuses de la part du coupable (justice
Lorsque l’amnistie devient un artifice légal pour restauratrice).
consacrer l’impunité, elle cesse de servir la cause
de la réconciliation. Car la réconciliation, tout
comme la paix, n’est pas concevable sans justice,

© 2005 Hoggar 26 www.hoggar.org


L’amnistie et les fondements de la paix

c) le sentiment profond de honte généré par constitue selon lui « une décision humaine, une
l’aveu public du coupable (justice punitive action, un comportement, un acte de déni de la
symbolique). réalité concrète »43. C’est une agression
symbolique qui vient s’ajouter aux crimes
d) la compensation financière de la victime
commis.
(justice restitutive).
Ce sondage qui a touché 4000 personnes a L’impunité est une nouvelle agression, au-dessus et
montré d’abord qu’une majorité des Sud-africains au-delà des crimes contre l’humanité déjà commis.
Outre les conséquences traumatiques de douleur,
s’opposent à ce que l’on accorde l’amnistie aux
de souffrance, de perte, de deuil, et d’impuissance
auteurs des violations graves des droits de éprouvées, l’amnistie porte atteinte à des valeurs
l’homme pendant la période de l’apartheid. Le humaines essentielles, détruit des croyances et des
sondage a révélé également que trois formes de principes, et altère les normes et les règles que
justice (a, b et d) sur les quatre considérées ont l’humanité a construites graduellement avec le
une influence réelle sur l’acceptabilité de temps.44
l’amnistie ; la forme c (justice punitive
Toujours au niveau de l’individu, selon Baeza le
symbolique) n’a pas d’effet sensible. Enfin les
processus de thérapie et les déclarations des
résultats du sondage indiquent que même si
victimes, indiquent que pour ces derniers, les
toutes les quatre formes de justice sont
mondes intérieur et extérieur sont altérés.
respectées, la moitié des Sud-africains restent
hostiles à l’amnistie. Le monde extérieur est profondément altéré par
Wendy Lambourne a aussi travaillé sur la l’existence de l’impunité. Le monde environnant
devient faux, étranger et menaçant. Les
problématique de la réconciliation et la justice
paramètres de la réalité sont altérés et déformés
dans les sociétés en situation post-conflit et a par la dissimulation et la fourberie. L’impunité
réalisé une étude comparative39 portant sur le falsifie le « matériau » que la connaissance
Cambodge et le Rwanda. Lambourne a relevé assimile, analyse et synthétique. Par conséquent,
des différences de perception de la justice dans sans vérité, il est impossible de construire un
ces deux sociétés de cultures différentes, monde intérieur stable. Au contraire, toute la vie
notamment en ce qui concerne l’accent que les est envahie par le doute et la défiance. Cela
uns et les autres mettent sur la justice déclenche une dynamique disruptive liée au
déséquilibre et à la confusion produits par
procédurale, la justice punitive et la justice
l’impunité. Le royaume de la subjectivité se
distributive, mais elle a constaté que dans les désintègre et les relations humaines deviennent
deux cas, la notion de justice était centrale dans perverties, pénétrées par la peur. […] Les
le perception de la réconciliation. paramètres de la justice et de la punition sont ainsi
des axes centraux sur lesquels s’est construit le
4.2.4. Effets néfastes de l’impunité comportement des individus et se sont fondées les
sociétés. Les Etats ont été crées et développés
Plusieurs travaux ont été publiés ces dix avec des règles, des lois et des normes. L’impunité
dernières années sur l’impunité et les moyens de transgresse tous ces paramètres et produit par
la combattre aux niveaux national et conséquent un conflit majeur de sentiments.45
international40.
Au niveau de la famille, Baeza affirme
Dans une contribution intitulée Rupture du lien que l’impunité provoque plusieurs dynamiques
humain : considérations psychiatriques de pathologiques causant des désordres graves.
l’impunité41, Paz Rojas Baeza énumère les
séquelles de l’impunité au niveau de la victime, Au moins six dynamiques sont à l’œuvre au sein de
la famille en réponse au crime et à l’impunité : le
de ses proches et de la société entière. Ce
déni et l’isolement, l’identification avec la mort, la
psychiatre chilien coordinateur à Santiago du culpabilité, le déplacement de ce qui est de l’ordre
groupe de santé mentale du Comité de défense social et ce qui de l’ordre privé, la confusion, et
des droits du peuple (CODEPU) a observé enfin la formation de réaction. Ces six dynamiques
pendant une trentaine d’années les effets de la se surimposent les unes aux autres, et il est difficile
violence de la dictature sur les victimes, leurs de les observer séparément.46
familles ainsi que sur de petites communautés
Ces dynamiques ont des effets néfastes tant au
rurales.
plan interne qu’externe. Au plan des liens
Au niveau de la victime, Baeza est arrivé à la intrafamiliaux, Baeza affirme que les effets
conclusion que les patients qu’il traitait étaient apparaissent comme
« affectés par deux types d’agression : les crimes
contre l’humanité et l’impunité ». Baeza défend la a) une insécurité vis-à-vis de la vie quotidienne et
de l’avenir, b) une difficulté à établir une bonne
thèse selon laquelle, « avec le temps, la présence
communication au sein de la famille, c) une rigidité
de l’impunité devient un mécanisme de trouble ou quasi-absence ou rupture des liens intra
intrapsychique et intersubjectif capable de familiaux, d) une rigidité des frontières vis-à-vis du
provoquer des désordres mentaux au moins aussi monde extra familial et une difficulté d’admettre les
graves que ceux produits par la torture »42. Il autres (amis, connaissances, partenaires, famille
qualifie l’impunité d’acte de violence, car elle politique, etc.), e) une rigidité de la hiérarchie,
f) un sentiment d’absence de valeur de la part de

© 2005 Hoggar 27 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

différents membres de la famille, g) une peur dernier n’ait montré sa volonté de repentir et
constante que quelque chose non spécifiée sans qu’il n’ait fait l’effort de demander pardon.
pourrait arriver à un membre de la famille, une On est alors face à une amnistie–impénitence.
attitude d’appréhension et de protection excessive,
h) une difficulté de gérer les changements liés à la
transition vers les différents cycles de la vie de la 4.3.2. Le pardon : droit sacré et devoir moral
famille, perçus comme une menace à son intégrité, Le pardon est aussi une valeur capitale dans
i) une retenue, une répression et un déni des
toutes les cultures, notamment dans les
sentiments perçus comme « négatifs » (chagrin,
tristesse et colère) ou inacceptables en termes de
traditions religieuses. En Occident, par exemple,
leur échelle de valeurs, et j) une transmission de l’origine chrétienne du pardon est incontestable.
l’instabilité, le désespoir, la défiance et la peur aux Dans la tradition islamique, le pardon tire son
nouveaux membres de la famille.47
importance du fait que parmi les noms divins, six
Quant au plan extrafamilial, les désordres ont un lien plus ou moins direct avec le pardon :
causés prennent les formes suivantes :
Le Miséricordieux ‫ اﻟﺮﺣﻴﻢ‬، ‫اﻟﺮﺣﻤﻦ‬
a) isolement social, b) marginalisation, c) défiance
vis-à-vis de leur entourage avec une sérieuse Le Pardonneur ‫ اﻟﻐﻔﺎر‬، ‫اﻟﻐﻔﻮر‬
difficulté de nouer de nouveaux liens sociaux,
d) retrait de la vie politique, et e) l’absence de Le Repentant ‫اﻟﺘﻮاب‬
projets pour l’avenir.48 ّ‫اﻟﻌﻔﻮ‬
L’Absoluteur
Enfin, au niveau de la société, selon Baeza, ‫اﻟﺮؤوف‬
Le Compatissant
Avec l’impunité, c’est toute la structure de la L’Apaisant ‫اﻟﺴﻼم‬
responsabilité civile qui s’effondre
irrémédiablement, produisant une vie
communautaire en société dissociée : savoir mais Le nom divin « Pardonneur » est cité à
en même temps taire, être informé mais en même
plusieurs reprises dans le Coran :
temps garder le silence, vouloir oublier mais en
même temps garder en mémoire, rechercher le « Dieu est certainement Absoluteur et
bien mais en même temps faire le mal. Vouloir être Pardonneur. »51
conciliant mais en même temps se rebeller.49
(‫)إنّ اﷲ ﻟﻌﻔﻮّ ﻏﻔﻮر‬
L’impunité a aussi des effets sur le coupable.
Couplée à l’absence de vérité, elle empêche la « Dieu est Clément et Pardonneur. »52
catharsis, conditionnée par le sentiment profond (‫)وآﺎن اﷲ ﻋﻔﻮّا ﻏﻔﻮرا‬
de regret et de repentance. L’expérience a
« Dieu est Pardonneur et Omnipotent. »53
montré, affirme Naomi Roht-Arriza, que :
(‫)إنّ اﷲ آﺎن ﻋﻔﻮّا ﻗﺪﻳﺮا‬
Lorsqu’on laisse les forces armées et l’appareil
sécuritaire intacts et impénitents, ceci conduit à Un chapitre entier du Coran s’intitule « Le
long terme à la résurgence des abus à l’encontre Pardonneur » (sourate Ghafir) ; il commence
de la population civile.50 comme suit :
Cette constatation est d’ailleurs confirmée par « Haa, Miim. La révélation du Livre vient de
l’expérience algérienne de 1990, avec l’amnistie Dieu, le Puissant, l’Omniscient. Le Pardonneur
en août 1990 des généraux responsables du des péchés, l’Accueillant au repentir, le Dur en
massacre d’Octobre 88, qui allaient, un an et punition, le Détenteur des faveurs. Point de
demi plus tard, fomenter le coup d’Etat de janvier divinité à part Lui et vers Lui est la
1992. destination. »54
‫ ﻏﺎﻓﺮ اﻟﺬﻧﺐ وﻗﺎﺑﻞ‬.‫ ﺗﻨﺰﻳﻞ اﻟﻜﺘﺎب ﻣﻦ اﷲ اﻟﻌﺰﻳﺰ اﻟﻌﻠﻴﻢ‬.‫)ﺣﻢ‬
4.3. Le pardon (‫اﻟﺘﱠﻮب ﺷﺪﻳﺪ اﻟﻌﻘﺎب ذي اﻟﻄﻮل ﻻ إﻟﻪ إﻻ هﻮ إﻟﻴﻪ اﻟﻤﺼﻴﺮ‬

4.3.1. L’amnistie–impénitence Et comme pour le musulman les attributs de


Dieu représentent des références absolues et des
L’amnistie et le pardon sont des notions limites asymptotiques le guidant dans sa quête
distinctes, et l’on peut parfaitement envisager d’approcher la perfection, le musulman conçoit le
une amnistie sans pardon (la victime refusant de pardon humain comme une manière de refléter le
pardonner le coupable amnistié) ou un pardon pardon divin et se rapprocher ainsi de Dieu.
sans amnistie (le coupable ne bénéficie pas de
l’amnistie mais obtient le pardon de la victime). Les versets coraniques qui incitent au pardon
Or en réalité, l’amnistie est souvent confondue, sont nombreux :
délibérément ou non, avec le pardon. Si une « Absolvez et pardonnez. »55
forme ambiguë d’amnistie–pardon est décrétée
(‫)ﻓﺎﻋﻔﻮا واﺻﻔﺤﻮا‬
inconditionnellement par les autorités, elle
produit alors la perception d’un pardon subtilisé à « Et concourez au pardon de votre Seigneur, et
la victime et accordé au coupable sans que ce à un Jardin (paradis) large comme les cieux et la

© 2005 Hoggar 28 www.hoggar.org


L’amnistie et les fondements de la paix

terre, préparé pour les pieux, qui dépensent dans injustement, alors Nous avons donné pouvoir à
l’aisance et dans l’adversité, qui dominent leur son proche parent [de demander au juge
rage et absolvent autrui. Car Dieu aime les l’application de la loi du talion]. » 64
bienfaisants. »56 ‫ وﻣﻦ ُﻗﺘِﻞ‬،‫)وﻻ ﺗﻘﺘﻠﻮا اﻟﻨﻔﺲ اﻟﺘﻲ ﺣﺮّم اﷲ إﻻ ﺑﺎﻟﺤﻖ‬
‫)وﺳﺎرﻋﻮا إﻟﻰ ﻣﻐﻔﺮة ﻣﻦ رﺑﻜﻢ وﺟﻨﺔ ﻋﺮﺿﻬﺎ اﻟﺴﻤﺎوات‬ (‫ﻣﻈﻠﻮﻣﺎ ﻓﻘﺪ ﺟﻌﻠﻨﺎ ﻟﻮﻟﻴّﻪ ﺳﻠﻄﺎﻧﺎ‬
‫ اﻟﺬﻳﻦ ﻳُﻨﻔﻘﻮن ﻓﻲ اﻟﺴﺮّاء واﻟﻀﺮّاء‬،‫واﻷرض أُﻋﺪت ﻟﻠﻤﺘﻘﻴﻦ‬
Mais la loi du talion a été encore une fois
‫ واﷲ ﻳﺤﺐ‬،‫واﻟﻜﺎﻇﻤﻴﻦ اﻟﻐﻴﻆ واﻟﻌﺎﻓﻴﻦ ﻋﻦ اﻟﻨﺎس‬
atténuée par l’incitation au pardon. En outre, le
(‫اﻟﻤﺤﺴﻨﻴﻦ‬
coupable qui a obtenu le pardon doit tout de
« Qu’ils absolvent et pardonnent. N’aimez-vous même faire un geste de réparation envers la
pas que Dieu vous pardonne ? Et Dieu et victime ou les siens, comme le recommande le
Pardonneur et Miséricordieux. »57 verset coranique :
‫ واﷲ ﻏﻔﻮر‬،‫ أﻻ ﺗﺤﺒﻮن أن ﻳﻐﻔﺮ اﷲ ﻟﻜﻢ‬.‫)وﻟﻴﻌﻔﻮا وﻟﻴﺼﻔﺤﻮا‬ « Mais celui dont le frère aura absous en
(‫رﺣﻴﻢ‬ quelque façon doit faire face à une requête
convenable et doit payer des dommages de
« Mais si vous excusez, absolvez et pardonnez, bonne grâce. Ceci est un allègement de la part
sachez que Dieu est Pardonneur, très de votre Seigneur, et une miséricorde. »65
Miséricordieux. »58 ‫ﻋﻔِﻲ ﻟﻪ ﻣﻦ أﺧﻴﻪ ﺷﻲء ﻓﺎﺗّﺒﺎع ﺑﺎﻟﻤﻌﺮوف وأداء إﻟﻴﻪ‬
ُ ‫)ﻓﻤﻦ‬
(‫ ﻓﺈنّ اﷲ ﻏﻔﻮر رﺣﻴﻢ‬،‫)وإن ﺗﻌﻔﻮا وﺗﺼﻔﺤﻮا وﺗﻐﻔﺮوا‬ (‫ ذﻟﻚ ﺗﺨﻔﻴﻒ ﻣﻦ رﺑﻜﻢ ورﺣﻤﺔ‬،‫ﺑﺈﺣﺴﺎن‬
« Que vous fassiez du bien, ouvertement ou en
cachette, ou bien que vous pardonniez un mal… 4.3.3. Pardon et réconciliation
Alors Dieu est Pardonneur et Omnipotent. »59 Selon l’archevêque Desmond Tutu : « Il faut aller
‫)إن ﺗُﺒﺪوا ﺧﻴﺮا أو ﺗُﺨﻔﻮﻩ أو ﺗﻌﻔﻮا ﻋﻦ ﺳﻮء ﻓﺈنّ اﷲ آﺎن ﻋﻔﻮّا‬ plus loin que la justice, il faut arriver au pardon,
(‫ﻗﺪﻳﺮا‬ car sans pardon, il n’y a pas d’avenir. » Pour les
polémologues travaillant sur la problématique de
Mais dans la tradition islamique, le pardon est transformation des conflits, le pardon est en effet
un acte qui relève d’un choix issu d’une liberté un outil essentiel dans tout processus de
individuelle, car le droit de la victime à la réconciliation, car il permet de rétablir le lien
sanction du criminel est garanti, même si elle est rompu entre le coupable, la victime et la société
incitée à adopter une attitude plus restauratrice en général. Il permet de libérer à la fois le
que rétributrice. Le Coran précise que : coupable et la victime.
« La sanction d’une mauvaise action est une De la perspective du coupable, selon Vladimir
mauvaise action [peine] identique. Mais Jankélévitch, « la détresse et la déréliction du
quiconque pardonne et réforme, sa récompense coupable seules donnent sens et raison d’être au
incombe à Dieu. Il n’aime point les injustes. »60 pardon. »66 Sans pardon, l’offenseur s’enfonce
‫ ﻓﻤﻦ ﻋﻔﺎ وأﺻﻠﺢ ﻓﺄﺟﺮﻩ ﻋﻠﻰ‬،‫)وﺟﺰاء ﺳﻴﺌﺔٍ ﺳﻴﺌﺔٌ ﻣﺜﻠﻬﺎ‬ dans son crime, pour reprendre la réflexion de
(‫ إﻧﻪ ﻻ ﻳﺤﺐ اﻟﻈﺎﻟﻤﻴﻦ‬،‫اﷲ‬ Hannah Arendt :
Le Coran rappelle aussi que la loi du talion a Si nous n’étions pardonnés, délivrés des
été prescrite dans la Thora : conséquences de ce que nous avons fait, notre
capacité d’agir serait comme enfermée dans un
« Et nous y avons prescrit pour eux vie pour acte unique dont nous ne pourrions jamais nous
vie, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour relever ; nous resterions à jamais victimes de ces
oreille, dent pour dent. Les blessures tombent conséquences, pareils à l’apprenti sorcier qui, faute
sous la loi du talion. » 61 de formule magique, ne pouvait briser le charme.67
‫)وآﺘﺒﻨﺎ ﻋﻠﻴﻬﻢ ﻓﻴﻬﺎ أنّ اﻟﻨﻔﺲ ﺑﺎﻟﻨﻔﺲ واﻟﻌﻴﻦ ﺑﺎﻟﻌﻴﻦ‬
Pour Edgar Morin, le pardon est un mécanisme
(‫واﻷﻧﻒ ﺑﺎﻷﻧﻒ واﻷذن ﺑﺎﻷذن واﻟﺴﻦّ ﺑﺎﻟﺴﻦّ واﻟﺠﺮوح ﻗﺼﺎص‬ de régénération, de transformation et de
Mais elle a été accompagnée par une incitation conversion du coupable.
au pardon : Le pardon, c’est un pari éthique, c’est un pari sur la
« Après, quiconque y renonce par charité, cela régénération de celui qui a failli, c’est un pari sur la
possibilité de transformation et de conversion au
lui vaudra une expiation. » 62
bien de celui qui a commis le mal. Car l’être humain
(‫)ﻓﻤﻦ ﺗﺼﺪّق ﺑﻪ ﻓﻬﻮ آﻔﺎرة ﻟﻪ‬ n’est pas immuable : il peut évoluer vers le meilleur
ou vers le pire. […] Peut-on enfermer le criminel
La loi du talion a été confirmée pour les dans son crime, quoi qu’il ait fait avant et surtout
musulmans : quoi qu’il soit devenu après, ou ne peut-on pas
faire plutôt le pari qu’un criminel peut être
« Ô les croyants ! On vous a prescrit le talion
transformé par une prise de conscience et le
au sujet des tués. » 63 repentir ?68
(‫)ﻳﺎ أﻳﻬﺎ اﻟﺬﻳﻦ ﺁﻣﻨﻮا ُآﺘِﺐ ﻋﻠﻴﻜﻢ اﻟﻘِﺼﺎص ﻓﻲ اﻟﻘﺘﻠﻰ‬
De la perspective de la victime, le pardon met
« Et ne tuez pas la vie que Dieu a rendu fin à la rancoeur et au ressentiment destructeur.
sacrée, sauf en droit. Quiconque est tué Pour Hannah Arendt : « Celui qui ne peut

© 2005 Hoggar 29 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

pardonner se contraint à ressentir chaque fois le questions persistantes qui taraudent l’esprit de la
même sentiment vide de sens qu’est la victime, notamment « qui ? » et « pourquoi ? ».
vengeance. » La philosophe allemande considère
D’une part on ne peut pardonner une chose
aussi que « le pardon est la clé à l’action et à la
ambiguë, car « le pardon nécessite le rappel
liberté. »
précis de la blessure à pardonner »73. D’autre
part, on ne peut pardonner à une entité
4.3.4. Qui pardonne à qui ?
indéterminée, un inconnu. La compréhension
Chaque être humain est amené au cours de son permet également de mieux distinguer entre le
existence parfois à demander le pardon, parfois à crime et l’auteur du crime. Pour Edgar Morin,
l’accorder, et comme le disait Lord Herbert,
« celui qui ne peut pardonner aux autres détruit Le pardon se base sur la compréhension.
la passerelle qu’il doit lui-même emprunter, car Comprendre un être humain signifie ne pas réduire
sa personne au forfait ou au crime qu’il a
tout être humain a besoin d’être pardonné. » Des
commis. Comprendre c’est comprendre les raisons
questions se posent cependant pour savoir : Qui et déraisons d’autrui. C’est comprendre que la self
est habilité à accorder le pardon ? Qui mérite le deception, ce processus mental si fréquent qu’est le
pardon ? Sous quelles conditions le pardon est-il mensonge à soi-même, peut conduire à
légitime ? l’aveuglement sur le mal que l’on commet et à
l’autojustification, où l’on considère comme juste ou
Le pardon est un don que seule la victime peut représailles l’assassinat d’autrui.74
offrir. Pour le philosophe français Olivier Abel,
« celui qui pardonne doit être ‘celui qui’ a subi le Enfin, on pardonne plus facilement lorsqu’on
tort, et nul ne peut usurper cette place »69. comprend les circonstances qui ont conduit à
D’ailleurs, ceci engendre des situations où le l’offense. Victor Hugo disait : « Je tâche de
pardon est difficilement envisageable, car si seule comprendre afin de pardonner. » Deux cas se
la victime détient le droit de pardonner, se pose présentent alors : soit la compréhension mène à
alors la question suivante : A-t-on le droit de la découverte d’excuses valables. Il devient alors
pardonner au nom des morts et des disparus ? plus juste de pardonner. Soit la compréhension
Pour Vladimir Jankélévith, évoquant les victimes conduit à l’absence d’excuses valables. Le
de la Shoah, la réponse est claire : « Le pardon pardon, s’il est accordé, devient alors un acte de
est mort dans les camps de la mort. »70 La gêne charité.
des proches des victimes mortes à pardonner au L’excuse invoquée en dernier lieu par les
nom de ces victimes est illustrée dans le propos prophètes et les sages est l’ignorance de
récent d’une mère algérienne qui avait perdu cinq l’offenseur de la portée de l’offense. C’est ainsi
de ses huit enfants au massacre de Raïs du 28 que Jésus-Christ (pssl), après la persécution dont
août 1997. Interrogée par des journalistes au il avait été victime, s’adressait à Dieu en disant :
sujet du projet d’amnistie, elle a répondu : « Si « Pardonne-leur, parce qu’ils ne savent pas ce
moi je pardonne, mes enfants me demanderont : qu’ils font. » C’est aussi les mêmes termes que le
‘Pourquoi maman tu as pardonné à nos Prophète Mohammad (pssl) utilisait à Taïf où il
égorgeurs ?’ »71 était allé trouver refuge. Accueilli par des jets de
Par ailleurs, le pardon est une action bilatérale. pierres, le visage et les pieds ensanglantés,
Elle s’articule dans une relation avec l’autre. Elle quelques dents cassées, il leva la main vers le
rétablit un lien entre la victime et le coupable, ciel pour s’adresser à Dieu : « Ô Dieu ! Pardonne
brisé par l’offense, et ce à travers l’échange et à mon peuple, parce qu’ils ne savent pas. »
l’écoute mutuelle, par l’exhumation de la ،‫ﻟﻤﺎ ﻟﺠﺄ اﻟﺮﺳﻮل ﺻﻠﻰ اﷲ ﻋﻠﻴﻪ وﺳﻠّﻢ إﻟﻰ اﻟﻄﺎﺋﻒ‬
souffrance, d’un côté, et par l’aveu du crime, de ‫اﺳﺘﻘﺒﻠﻪ ﺻﻐﺎر اﻟﻘﻮم ﺑﺎﻟﺤﺠﺎرة ﻓﻜﺴﺮوا أﺳﻨﺎﻧﻪ اﻟﺸﺮﻳﻔﺔ‬
l’autre. Pour Jacques Derrida : ‫ ورﻏﻢ ذﻟﻚ ﻣﺎ آﺎن ﻗﻮﻟﻪ ﺳﻮى "اﻟﻠﻬﻢ‬،‫وأدﻣﻮا وﺟﻬﻪ وﻗﺪﻣﻴﻪ‬
"!‫اﻏﻔﺮ ﻟﻘﻮﻣﻲ ﻓﺈﻧﻬﻢ ﻻ ﻳﻌﻠﻤﻮن‬
Le pardon doit engager deux singularités : le
coupable et la victime. Dès qu’un tiers intervient, Par ailleurs, le pardon est, comme le signalait
on peut encore parler d’amnistie, de réconciliation,
Edgar Morin, « un acte individuel qui suppose
de réparation, etc. Mais certainement pas de pur
pardon, au sens strict.72
une certaine magnanimité ou générosité : si l’on
force au pardon, ce n’est plus un pardon. »75 Il
En outre, le pardon n’a de sens que sous nécessite donc la liberté ainsi que la possibilité et
certaines conditions liées soit à celui qui la capacité de choisir. Le pardon ne se décrète
pardonne, soit à celui qui reçoit le pardon, soit à donc pas et ne doit émaner d’aucune contrainte
la nature de l’acte à pardonner. extérieure. Cela doit être une démarche
spontanée et volontaire faite « dans l’honneur et
D’abord, concernant la partie qui pardonne, elle
la dignité »76. Pour Olivier Abel,
doit savoir la vérité avant d’être en mesure de
pardonner. L’établissement de la vérité est Le pardon n’est pas une parole magique,
important dans le processus de l’accord du immédiate qui tirerait un trait sur tout, mais c’est
pardon, car il permet de comprendre et une rupture avec le silence, une libération de la
d’apporter des éléments de réponse à des mémoire. Il permet et suppose la remémoration
d’un passé jusque-là trop douloureux pour se

© 2005 Hoggar 30 www.hoggar.org


L’amnistie et les fondements de la paix

formuler. En ce sens-là le pardon ne se commande Vladimir Jankélévitch, dans Le Pardon va


pas, c’est un acte de volonté passive, comme un jusqu’à parler de « la détresse et l’insomnie et la
accouchement qui prend du temps.77 déréliction du fautif, cette condition sans quoi la
Une collectivité peut pardonner les infractions problématique entière du pardon devient une
commises contre elle en tant que collectivité mais simple bouffonnerie. »81 Pour Louis Joinet, « le
pas celles commises contre ses membres pardon, acte privé, suppose en tant que facteur
individuellement. Ainsi, l’Etat peut pardonner, à de réconciliation que soit connu de la victime
travers un décret, des crimes contre l’Etat, une l'auteur des violations et que ce dernier ait été en
atteinte aux biens publics par exemple. Le peuple mesure de manifester son repentir : en effet,
peut pardonner, à travers un référendum, un pour que le pardon puisse être accordé, il faut
crime contre l’une de ses valeurs ou institutions : qu'il ait été demandé. »82 Quant à Olivier Abel, il
tel un crime contre la Constitution. Mais ni l’Etat, voit que non seulement « il ne peut être
ni le Parlement ni l’appareil judiciaire, ni même la pardonné qu’à ‘celui qui’ a reconnu son tort, et
nation ne peut pardonner un crime contre des personne ne peut se repentir à sa place », mais
citoyens bien identifiés. Dans ce cas c’est aux « on ne peut pardonner que lorsque tout a été
offensés de faire ce geste. fait pour tenter de réparer. On peut toujours
réparer plus qu’on ne croit, et ce travail,
Timothy Garton Ash relate comment en Afrique accompagné par la conscience de l’irréparable,
du Sud, une femme noire dont le mari avait été nous enseigne à ne plus recommencer. »83
enlevé et exécuté, et qui a assisté au témoignage
des meurtriers de son époux qui ont relaté le Enfin, concernant la nature de l’acte à
détail de leur crime, a réagi lorsqu’on lui a pardonner, on peut pardonner l’excusable
demandé si elle était prête à pardonner au forcément pardonnable, et même l’inexcusable
coupable. Sa réponse a été qu’« aucun par charité. Cependant le geste de pardonner
gouvernement ne peut pardonner. Aucune devient problématique dans le cas d’une
commission ne peut pardonner. Moi seule peux infraction qui relève de l’impardonnable.
pardonner. Et je ne suis pas prête à Il est vrai que certains contestent la notion
pardonner. »78
même d’acte impardonnable, comme Jacques
De plus, pour pardonner il faut être en mesure Derrida qui utilise un argument hyperbolique
de faire le choix de pardonner. Notamment il faut pour affirmer que s’« il y a de l’impardonnable.
être capable d’obtenir la sanction du coupable N’est-ce pas en vérité la seule chose à
par l’autorité compétente légitime. Le pardon n’a pardonner ? »84 Cependant, d’autres, plus
de sens que si la relation de pouvoir entre la nombreux, estiment qu’il y a des crimes qui sont
victime et le coupable est inversée. L’imam Ali d’une gravité telle, que parler de pardon serait
que Dieu l’agrée disait : « Les personnes les les banaliser et « équivaudrait en fait à une
mieux placées pour pardonner sont celles dont le intenable minimisation. »85 Paul Valadier, dans
droit à la sanction du coupable est garanti. »79 Approches politiques du pardon, affirme que
(‫)أوﻟﻰ اﻟﻨﺎس ﺑﺎﻟﻌﻔﻮ أﻗﺪرهﻢ ﻋﻠﻰ اﻟﻌﻘﻮﺑﺔ‬
Le dramatique 20ème siècle a multiplié à ce point la
Pour Olivier Abel : « On ne peut pardonner que prolifération du mal qu’il semble impossible de le
banaliser sous quelque forme que ce soit. […] Aussi
ce qu’on peut punir, ce qui suppose un contexte
la conscience universelle en vient-elle à parler de
où le rapport d’intimidation a suffisamment
« crimes imprescriptibles ». Même si la délimitation
changé, pour que ce soit physiquement et la définition de tels méfaits restent sujettes à
possible. » 80 discussion, il apparaît bien que l’on a affaire à de
tels crimes là où, par l’ampleur et la barbarie des
Concernant la partie qui reçoit le pardon, il est
actes, on s’en prend à l’homme comme tel, alors
important qu’elle montre au préalable des signes même que ne sont concernées que telles catégories
indiquant sa disposition à le recevoir. de personnes.86
Il arrive, c’est vrai, que le pardon soit accordé Pour Vladimir Jankélévitch, « un crime contre
sans préalable, dans l’espoir de provoquer le l’humanité n’est pas mon affaire personnelle.
changement chez le coupable, « encourager la Pardonner, ici, ne serait pas renoncer à ses
conversion morale ». C’est un acte de générosité droits, mais trahir le droit. » Et le philosophe
qui consiste à « rendre le bien pour le mal, en français d’ajouter :
espérant engendrer le bien », un pari sur la
possibilité de « réveiller la noblesse de l’âme » du Quand la rancune est une simple hargne et une
coupable. Mais pour éviter les conséquences obstination toute négative, le pardon est un devoir
néfastes d’un pari risqué, il est indiqué que le de charité ; mais quand la soi-disant « rancune »
pardon soit accordé suite au repentir, au regret, est en réalité une fidélité inébranlable aux valeurs
et aux martyrs, c’est le pardon qui est une trahison.
au remords et à la transformation du coupable.
Le pardon doit donc être précédé de l’aveu et de
la reconnaissance de la faute ainsi que de la
demande de pardon.

© 2005 Hoggar 31 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

4.4. La mémoire D’ailleurs, Dieu qualifie le Coran même de


« Rappel » (‫ ﺗﺬآﺮة‬، ‫ ذآﺮى‬، ‫)ذآﺮ‬, et le Prophète
4.4.1. L’amnistie–amnésie (pssl) de rappeleur.
Par définition, et selon l’étymologie même du « Ceci n’est qu’un Rappel et une Récitation
terme, l’amnistie prescrit l’oubli légal de claire. » 91
l’infraction. Parfois elle est même conçue comme (‫)إن هﻮ إﻻ ذآﺮ وﻗﺮﺁن ﻣﺠﻴﺪ‬
une politique de l’oubli et une amnésie collective.
Lorsque cet oubli concerne des crimes d’une « Ceci n’est qu’un Rappel pour les mondes. » 92
gravité considérable, l’amnistie devient alors un (‫)إن هﻮ إﻻ ذآﺮ ﻟﻠﻌﺎﻟﻤﻴﻦ‬
acte de violence. En évoquant la Shoah Vladimir
Jankélévitch affirmait qu’« oublier ce crime « C’est un Livre qui t’a été descendu ; qu’il n’y
gigantesque contre l’humanité serait un nouveau ait, à son sujet, nulle gêne dans ton cœur ; afin
crime contre l’humanité. »87 que par cela tu avertisses, et qu’il soit un Rappel
aux croyants. » 93
4.4.2. Droit à la mémoire et devoir de mémoire ‫)آﺘﺎب أُﻧﺰل إﻟﻴﻚ ﻓﻼ ﻳﻜﻦ ﻓﻲ ﺻﺪرك ﺣﺮج ﻣﻨﻪ ﻟﺘﻨﺬر ﺑﻪ‬
(‫وذآﺮى ﻟﻠﻤﺆﻣﻨﻴﻦ‬
Tout peuple a droit à la sauvegarde de sa
mémoire collective. Pour le Rapporteur spécial de « C’est en vérité un Rappel pour les pieux. » 94
l’ONU sur l’impunité, Louis Joinet, « la (‫)وإﻧﻪ ﻟﺘﺬآﺮة ﻟﻠﻤﺘّﻘﻴﻦ‬
connaissance, par un peuple, de l'histoire de son
oppression appartient à son patrimoine et comme « Et bien rappelle ! Tu n’es qu’un rappeleur. »95
telle doit être préservée. » Tout peuple a aussi (‫)ﻓﺬآّﺮ إﻧّﻤﺎ أﻧﺖ ﻣﺬآّﺮ‬
l’obligation de sauvegarder sa mémoire collective
pour en tirer les leçons, car comme disait le Le Prophète lui-même est appelé, dans les
philosophe humaniste espano-américain George moments difficiles, à se rappeler des expériences
Santayana, « ceux qui oublient le passé, sont vécues par les autres envoyés de Dieu.
condamnés à le répéter. » La sauvegarde de la « Endure ce qu’ils disent et rappelle-toi David,
mémoire collective est en principe confiée à Notre serviteur, doué de force et plein de
l’Etat, mais lorsque ce dernier faillit à sa mission, repentir. »96
ou pire encore contribue à la fabrication d’une
(‫)اﺻﺒﺮ ﻋﻠﻰ ﻣﺎ ﻳﻘﻮﻟﻮن واذآﺮ ﻋﺒﺪﻧﺎ داوود ذا اﻷﻳﺪ إﻧﻪ أوّاب‬
histoire falsifiée et d’une mémoire officielle
« menteuse » comme disait Balzac, le combat Tirer les leçons de sa propre histoire et de
pour rétablir la vérité et restaurer la mémoire l’histoire des autres est une obligation pour les
devient alors une exigence morale pour tous. musulmans. Le Coran contient de nombreux
Dans les diverses traditions, la culture judaïque récits concernant les peuples anciens, afin que
est sans doute celle qui insiste le plus sur la les musulmans méditent leurs vécu et destin et
préservation de la mémoire. Dans Le Judaïsme en tirent les leçons.
raconté à mes filleuls, l’auteur juif Marek Halter « Raconte le récit. Peut-être réfléchiront-
attire leur attention au fait qu’« il en va des ils. »97
peuples comme des individus. Sans mémoire, ils
(‫)ﻓﺎﻗﺼﺺ اﻟﻘﺼﺺ ﻟﻌﻠّﻬﻢ ﻳﺘﻔﻜﺮون‬
ne sont qu’une coquille vide. Un agglomérat
d’hommes et de femmes que le flux du monde « Dans leurs récits il y a certes une leçon pour
emporte et engloutit. » les gens doués d’intelligence. »98
Dans la tradition islamique, la mémoire prend (‫)ﻟﻘﺪ آﺎن ﻓﻲ ﻗﺼﺼﻬﻢ ﻋﺒﺮة ﻷوﻟﻲ اﻷﻟﺒﺎب‬
son importance du fait qu’elle est intimement liée
Le Coran insiste sur le fait que ces récits, riches
au rappel dont les vertus pédagogiques sont
en leçons, sont basés sur la vérité, et non la
reconnues et mises en valeur dans le Coran. Dieu
falsification de l’histoire.
attire régulièrement l’attention du Prophète (pssl)
à ce sujet : « Nous allons te raconter leur récit en toute
vérité. »99
« Et rappelle, car le rappel est utile pour les
croyants. » 88 (‫)ﻧﺤﻦ ﻧﻘﺺ ﻋﻠﻴﻚ ﻧﺒﺄهﻢ ﺑﺎﻟﺤﻖ‬
(‫)وذآّﺮ ﻓﺈنّ اﻟﺬآﺮى ﺗﻨﻔﻊ اﻟﻤﺆﻣﻨﻴﻦ‬ « Voilà, certes, le récit véridique. »100
« Rappelle donc où le rappel doit être utile. »89 (‫)إنّ هﺬا ﻟﻬﻮ اﻟﻘﺼﺺ اﻟﺤﻖ‬
(‫)ﻓﺬآّﺮ إن ﻧﻔﻌﺖ اﻟﺬآﺮى‬ « Ce n’est point là un récit fabriqué. »101
Le fait de se rappeler est considéré dans le (‫)ﻣﺎ آﺎن ﺣﺪﻳﺜﺎ ﻳُﻔﺘﺮى‬
Coran comme un signe d’intelligence.
4.4.3. Mémoire et réconciliation
« Seuls les doués d’intelligence se
rappellent. »90 La préservation de la mémoire est indispensable
(‫)إﻧﻤﺎ ﻳﺘﺬآّﺮ أوﻟﻮا اﻷﻟﺒﺎب‬ à la réconciliation pour deux raisons principales :

© 2005 Hoggar 32 www.hoggar.org


L’amnistie et les fondements de la paix

elle facilite la guérison et aide à la prévention du répondre à plusieurs exigences relatives à la


renouvellement du conflit. légitimité et la justification de la démarche et en
rapport avec des valeurs fondamentales pour la
En effet, malgré la douleur que peut susciter le
paix, à savoir : la vérité, la justice le pardon et la
fait de creuser dans le passé pour l’élucider, cela
mémoire. Ces conditions peuvent se résumer
reste un préalable à la guérison. Desmond Tutu
comme suit :
l’a bien souligné dans l’un des rapports de la TRC
en affirmant que : 1) Conditions de légitimité et de justification

Aussi pénible l’expérience soit-elle, les blessures du 1.a) Elle doit être accordée sous un régime
passé ne doivent pas être laissées s’envenimer. légitime par un organe représentatif et
Elles doivent être ouvertes. Elles doivent être indépendant ;
nettoyées. Et un baume doit être versé sur elles
afin qu’elles puissent guérir. 1.b) Elle doit s’inscrire dans le cadre d’une
véritable transition démocratique ;
Par ailleurs, l’oubli et la perversion de la
mémoire collective empêchent la société de 1.c) Elle doit accompagner les autres mesures
rester éveillée pour prévenir la reproduction des de réconciliation.
événements indésirables, et n’encouragent pas 2) Conditions de vérité et de mémoire
les coupables de crimes à se remettre en cause
et à regretter leurs actes. Jean-Marie 2.a) Elle doit être précédée par une
Sindayigaya, évoquant l’amnistie au Burundi, Commission de vérité oeuvrant, entre autres,
affirme que : pour l’établissement des faits, la reconnaissance
des victimes et l’identification des coupables ;
Aussi longtemps que les criminels auront la
certitude que les crimes sont vite oubliés et qu’ils
2.b) Elle doit être conditionnée par l’aveu du
peuvent acheter monnaie sonnante le silence et crime et la divulgation des faits associés ;
même l’amitié de ceux qui devraient non seulement 2.c) Elle doit être accompagnée par une
les maudire, mais aussi les faire mettre hors d’état
politique de sauvegarde de la mémoire collective.
de nuire, ils ne se gêneront pas.102
3) Conditions de Justice et de pardon
L’archevêque Desmond Tutu est, pour sa part,
d’avis que : 3.a) Elle doit être limitée dans sa portée sur les
faits et exclure les crimes les plus graves au
Pour ne pas que nous répétions ce qui est arrivé à regard du droit international ;
d’autres, nous devons posséder une mémoire. Il est
crucial d’avoir cette mémoire. Nous devons tout 3.b) Elle doit être limitée dans sa portée sur les
faire pour que les gens se rappellent ; se rappellent auteurs et exclure les symboles les plus honnis
à toute occasion le coût de leur liberté, pour ne des violations des droits de l’homme ;
rien déprécier, se rappellent les angoisses qu’ils ont
traversées pour ne jamais les infliger à quiconque. 3.c) Elle doit être accompagnée par des formes
Il faut que nous nous souvenions si nous voulons de justice non punitive (restitutive, restauratrice,
être humains.103 distributive, symbolique) ;
Mais en reconnaissant son importance dans le 3.d) Elle doit être distinguée de la notion de
processus de réconciliation, la mémoire doit être pardon, acte devant rester du ressort exclusif de
gérée convenablement de façon à dissocier le la victime ;
présent du passé, sans oublier ce dernier, et à
réduire progressivement la présence paralysante 3.e) Elle doit être conditionnée par la
du ce passé douloureux qui pourrait empêcher la présentation des excuses et la demande formelle
société de s’orienter vers l’avenir. de pardon.
A défaut de remplir ces conditions, l’amnistie
5. Conclusion ne pourra pas être acceptée socialement. Et
même si elle est imposée au peuple, les
L’amnistie représente l’une des mesures souvent
expériences d’Amérique latine ont montré que les
évoquées dans les sociétés traumatisées par les
réactions de rejet ne tardent pas à se manifester.
conflits violents, en transition d’un régime
répressif vers un Etat de droit. Les avis sont
cependant partagés sur le rôle de l’amnistie dans
Notes
les processus de réconciliation. Si elle est
défendue par certains en usant d’arguments
moraux, politiques voire même économiques, ses 1 Cités par Timothy Garton Ash. La Commission vérité et
opposants la perçoivent comme une entrave à la réconciliation en Afrique du Sud. New York Review of
réconciliation et la paix car étant souvent Books. 17 juillet 1997. Version française parue dans Esprit.
Décembre 1997. pp. 44-62.
synonyme de mensonge, impunité, impénitence 2 In Charles Harper (Edit.) Inpunity: An Ethical Perspective.
et amnésie. World Council of Churches. WCC Publications. Geneva
Afin de bénéficier d’un niveau raisonnable 1996.
d’acceptabilité dans la société, l’amnistie doit

© 2005 Hoggar 33 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

3 Document E/CN.4/Sub.2/1993/6. 39 Wendy Lambourne. Post-Conflict Peacebuilding: Meeting

4 Jacques Ricot. Peut-on tout pardonner ? Pleins Feux. Human Needs for Justice and Reconciliation. Peace,
Paris (1998). Cité in Aziz Bouachma. La paix et le pardon. Conflict and Development 4 (2004).
Accessible en ligne sur www.cpge-cpa.ac.ma. 40 Naomi Roht-Arriaza, Impunity and Human Rights in

5 Voir à ce sujet les travaux de Vidmar et Miller, International Law and Practice. Oxford University Press.
notamment : Neil Vidmar and Dale T Miller. New York 1995 ; Charles Harper. Op. cit. ; Louis Joinet
Socialpsychological Processes Underlying Attitudes toward (1997). Op. cit. ; Christopher C. Joyner. Redressing
Legal Punishment. Law and Society Review 14 (Spring) : Impunity for Human Rights Violations: The Universal
565-602 (1980). Declaration and the Search for Accountability. Denv. J.
6 Louis Joinet. L'administration de la justice et les droits de Int’l L. & Pol’y 26(4):591-624 (1998) ; Geneviève Jacques.
l'homme des détenus. Question de l'impunité des auteurs Op. cit. ; National Measures to Repress Violations of
des violations des droits de l'homme (civils et politiques). International Humanitarian Law. ICRC, Geneva 2000 ;
Rapport final révisé établi en application de la décision Amnesty International. Algérie : Un pays pris au piège de
1996/119 de la Sous-Commission. l’impunité (2001) ; Louis Joinet. (Sous la direction de)
E/CN.4/Sub.2/1997/20/Rev.1. 2 octobre 1997. Lutter contre l’impunité : dix questions pour comprendre
7 Desmond Tutu. Pas d’amnistie sans vérité. Entretien. et agir. La Découverte. Paris 2002.
41 Breaking the Human Link: The Medico-Psychiatric View
Commonweal Septembre 1997. Version française parue
dans parue dans Esprit. Décembre 1997. pp. 63-72. of Impunity, Paz Rojas Baeza, In Charles Harper. Op. cit.
42 Ibid.
8 Desmond Tutu. Op. cit.
43 Ibid.
9 Desmond Tutu. Op. cit.
44 Ibid.
10 Desmond Tutu. Op. cit.
45 Ibid.
11 Cherif Bassiouni. The Need for International
46 Ibid.
Accountability. In National Measures to Repress Violations
of International Humanitarian Law. ICRC, Geneva 2000. 47 Ibid.

12 Jean-Marie Sindayigaya. Les Hypothèques sur l’avenir du 48 Ibid.

Burundi (2003). Accessible en ligne sur : 49 Ibid.

www.arib.info/jmshypotheques030503.htm. 50 Naomi Roht-Arriaza. Op. cit.


13 Ibid.
51 Coran, 22:60 et 58:2.
14 Résolution 2000/24 de la Sous-Commission des droits de
52 Coran, 4:99.
l’homme. Rôle de compétence universelle ou 53 Coran, 4:149.
extraterritoriale dans l’action préventive contre l’impunité. 54 Coran, 60:3.
Adoptée le 18 août 2000.
55 Coran, 2:109.
15 Alexandro Ar Tucio. Amérique latine : Pas de lutte contre
56 Coran, 3:133-134.
l'impunité sans rétablissement de la vérité et de la justice.
57 Coran, 24:22.
In Expériences et réflexions sur la reconstruction nationale
et la paix. Fondation pour le Progrès de l'Homme. Paris 58 Coran, 64:14.

1994. 59 Coran, 4:149.


16 Alexandro Ar Tucio. Op. cit. 60 Coran, 42:40.
17 Coran, 24:25. 61 Coran, 5:45.
18 Coran, 2:42. 62 Coran, 5:45.
19 Coran, 3:71. 63 Coran, 2:178.
20 Louis Joinet (1997). Op. cit. 64 Coran, 17:33.
21 Priscilla Hayner. Unspeakable Truths. Routledge 2001. 65 Coran, 2:178.
22 Coran, 3:18. 66 Vladimir Jankélévitch. L’imprescriptible : Pardonner ?
23 Coran, 16:90.
dans l’honneur et la dignité. Seuil. Paris 1986.
24 Coran, 7:29. 67 Hannah Arendt. Condition de l’homme moderne

25 Coran, 6:152. 68 Edgar Morin. Pardonner, c’est résister à la cruauté du

26 Coran, 4:58. monde. Le Monde des Débats. Octobre 2000.


27 Coran, 4:135. 69 Olivier Abel. Le pardon, ou comment revenir au monde

28 Coran, 5:8. ordinaire. Esprit. Août- septembre 2000.


29 Coran, 6:152. 70 Vladimir Jankélévitch. L’imprescriptible. Op. cit.

30 Coran, 55:8. 71 Propos recueillis par Saliha Aouès et Hasna Yacoub. La

31 Coran, 5:8. Tribune du 9 février 2005.


72 Jacques Derrida. Op. cit.
32 Coran, 49:9.
73 Peter Krapp. Amnesty: Between an Ethics of Forgiveness
33 Geneviève Jacques. Beyond Inpunity. World Council of

Churches. WCC Publications. Geneva 2000. and the Politics of Forgetting. German Law Journal
34 In
6(1):185-195 (2005).
Charles Harper (Edit.) Inpunity: An Ethical 74 Edgar Morin. Op. cit.
Perspective. World Council of Churches. WCC Publications.
75 Edgar Morin. Op. cit.
Geneva 1996.
35 Louis Joinet. Op. cit. 76 Vladimir Jankélévitch. L’imprescriptible. Op. cit.

36 Ezequiel Admovsky. Latin America: The Struggle against 77 Olivier Abel. Op. cit.

78 Timothy Garton Ash. Op. cit.


Impunity. (www.zmag.org/sustainers/content/2003-08/
22adamovsky.cfm) 79 Imam Ali. Nahjulbalagha (La Voix de l’éloquence).

37 Joanne Mariner. Truth, Justice and Reconciliation in Latin 80 Olivier Abel. Op. cit.

America. (www.crimesofwar.org/onnews/news-latin.html) 81 Vladimir Jankélévitch. Le Pardon. Aubier-Montaigne.


38 James L Gibson. Op. cit.
Paris 1967.
82 Louis Joinet (1997). Op. cit.

© 2005 Hoggar 34 www.hoggar.org


L’amnistie et les fondements de la paix

83 Olivier Abel. Op. cit.


84 Jacques Derrida. Le siècle et le pardon. Le Monde des
Débats. Décembre 1999.
85 Paul Valadier. Approches politiques du pardon.
Accessible en ligne sur la page :
www.buddhaline.net/id_article=331.
86 Ibid.

87 Vladimir Jankélévitch. L’imprescriptible. Op. cit.

88 Coran, 51:55.

89 Coran, 87:9.

90 Coran, 39:9 voir aussi 2:269 et 3:7.

91 Coran, 36:69.

92 Coran, 38:87 et 81:27 voir aussi 68:52.

93 Coran, 7:2.

94 Coran, 69:48.

95 Coran, 88:21.

96 Coran, 38:17.

97 Coran, 7:176.

98 Coran, 12:111.

99 Coran, 18:13.

100 Coran, 3:62.

101 Coran, 12:111.

102 Jean-Marie Sindayigaya. Op. cit.

103 Desmond Tutu (1997). Op. cit.

© 2005 Hoggar 35 www.hoggar.org


QUELQUES EXPERIENCES D’AMNISTIE A MEDITER

Abbas Aroua

1. Aperçu général 38
2. Quelques cas historiques d’amnistie 38
2.1. Thrasybule et les Trente Tyrans 38
2.2. Retour du Prophète à la Mecque 39
2.3. Abraham Lincoln et la guerre de Sécession 40
2.4. Victor Hugo, les Proscrits et les Communards 40
3. Quelques cas d’amnistie dans les pays en transition 42
3.1. Chili 42
3.2. Argentine 42
3.3. Uruguay 43
3.4. Salvador 44
3.5. Pérou 44
3.6. Afrique du Sud 45
4. Conclusion 46

© 2005 Hoggar 37 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

d’amnistie (guerre d’Indochine), alors que


L’amnistie est l’acte par lequel les souverains d’autres prévoyaient une amnistie (guerre
pardonnent le plus souvent les injustices qu'ils ont d’Algérie).
commises.
Pierre Véron, écrivain et poète français. Le carnaval Concernant les guerres civiles et les
du dictionnaire (1873) soulèvements populaires, la Révolution anglaise
de Cromwell a pris fin en 1660 avec un Acte
prévoyant l’amnistie, la Guerre d’indépendance
américaine, inaugurée par la révolte des colonies,
1. Aperçu général a pris fin en 1783 lorsque le traité de paix de
La pratique de l’amnistie remonte très loin dans Paris, reconnaissant la République fédérée des
l’histoire. Elle est aussi ancienne que sont les Etats-Unis, a été signé. Ce traité prévoyait une
conflits violents entre les êtres humains. En mesure d’amnistie. Par contre, à l’issue de la
Occident, bien qu’on mentionne des actes de Révolution française qui se déclencha en 1789,
clémence s’apparentant à l’amnistie, comme celui aucune amnistie n’a été accordée à la famille
de Ramsès II après la bataille aux Hittites livrée à royale ; Louis XVI a été exécuté en 1793. Au
Qadesh (1299 a.J.-C.), on attribue la première cours de la guerre de Sécession (1861-1865), et
amnistie documentée à la Grèce antique ; celle à son terme, plusieurs mesures d’amnistie (sous
décrétée par Thrasybule. Des éléments d’histoire les présidents Abraham Lincoln et Andrew
de l’amnistie en Occident sont mentionnés dans Johnson) ont été passées. L’histoire de la France
le travail de Andreas O’Shea, Amnesty for Crime post Révolution a connu une succession
in International Law and Practice1, et en France d’amnisties, et d’amnisties présidentielles,
en particulier, dans celui de Stéphane Gacon, notamment à partir de la Troisième République.
L’Amnistie de la Commune à la Guerre d’Algérie2. Elle fut cependant marquée par quatre
amnisties : celle de la Commune (1879-1880),
Deux sortes d’amnistie sont à distinguer : celle celle de l’Affaire Dreyfus (1905), celle de Vichy et
offerte au terme de conflits armés inter Etats et de la Collaboration (1950-1953), et celle de la
celle décrétée dans des situations de conflits Guerre d’Algérie (1962-1982).
intra Etat comme les guerres civiles et les
soulèvements populaires. Durant les deux dernières décennies du XXème
siècle, des lois d’amnistie ont été passées dans
Concernant les conflits internationaux, de nombreux pays3, en Amérique latine et en
l’amnistie a été incorporée dans de nombreux Afrique surtout, à l’issue de conflits sanglants,
traités de paix qui ont mis fin à plusieurs guerres notamment dans les pays suivants : Chili (1978),
dans l’histoire européenne entre le dix-septième Brésil (1979), Zimbabwe (1979), Lesotho (1980),
et le dix-neuvième siècles, comme le traité de Argentine (1983, 1986, 1987, 1989), Uruguay
Westphalie pour la Guerre des Trente Ans (1618- (1986), Guatemala (1986), Honduras (1987),
1648), le traité de Nijmegen après la tentative de Salvador (1987, 1993), Algérie (1990), Roumanie
Louis XIV de conquérir les Pays-Bas (1678), le (1990), Liban (1991), Mozambique (1992),
traité de Ryswick (1897) mettant fin à la guerre Croatie (1992, 1996), Haiti (1993), Colombie
de la Ligue d’Augsbourg, les traités de (1994), Pérou (1995), Afrique du Sud (1995),
Hubertsburg et de Paris à la fin de la guerre de Serbie (1998), Sierra Leone (1999), Uganda
Sept Ans (1756-1763), le traité de Paris (1814- (2000).
1815) qui a mis fin aux guerres napoléoniennes,
les traités d’Adrianople (1829) puis de San Dans les sections suivantes, une sélection de
Stefano (1878) et de Constantinople (1879) à cas d’amnistie, de la Grèce antique à nos jours,
l’issue de conflits entre la Russie et l’Empire est présentée, avec une attention particulière sur
ottoman. l’utilisation de l’amnistie dans les sociétés en
transition.
Au vingtième siècle, le traité de Versailles
(1919) à la fin de la Première Guerre mondiale ne 2. Quelques cas historiques
contenait pas de clause d’amnistie, et stipulait la
d’amnistie
poursuite du Kaiser qui n’a finalement pas été
extradé des Pays-Bas, de même que les accords
d’armistice conclus à la fin de la Seconde Guerre
2.1. Thrasybule et les Trente Tyrans
mondiale en 1945 ne faisaient pas mention En l’an 404 a.J.-C., les Spartiates imposèrent aux
d’amnistie : l’heure était à la poursuite des nazis Athéniens un Conseil oligarchique composé de
et leur jugement comme ce fut le cas au tribunal trente membres menés par Critias, oncle de
de Nuremberg. Les Américains ont par contre Platon. En huit mois, ces oppresseurs, appelés les
amnistié certains officiers japonais au même titre Trente Tyrans, ont fait exécuter 1500 et bannir
que leur empereur. 5000 Athéniens. Le général Thrasybule a réussi
En ce qui concerne les guerres de en 403 a.J.-C., avec l’aide des Thébains, à
chasser le gouvernement des Trente. Il décréta
décolonisation dans la deuxième moitié du
alors une loi d’amnistie dans le cadre de sa
vingtième siècle, on note que certains accords de
cessez-le-feu ne contenaient pas de clause démarche pour rétablir la démocratie. Cette

© 2005 Hoggar 38 www.hoggar.org


Quelques expériences d’amnistie à méditer

amnistie était limitée puisque les Trente Tyrans, défaite, et celle d’al-Khandaq (Le Fossé), appelée
expulsés d’Athènes, et leurs pires agents, ont été aussi la bataille d’al-Ahzab (Les Coalisés), durant
exclus de la portée de cette mesure. la cinquième année de l’hégire, où une coalition
de tribus menées par Quraych a tenté de prendre
2.2. Retour du Prophète à la Mecque Médine, mais en vain. Les musulmans ayant
protégé leur cité en creusant de larges fossés
Le message du Prophète de l’Islam, Mohammad
tout autour. A la sixième année de l’hégire une
(paix et salut sur lui – pssl), n’a pas reçu bon
trêve de dix ans fut décrétée entre le Prophète
accueil dans la Mecque polythéiste et idolâtre du
(pssl) et Quraych, c’est le Traité d’al-Hodaybiya,
VIIème siècle. Une Mecque fière de sa Kaaba qui
au sujet duquel le Prophète a dit : « Par Dieu,
abritait trois cent soixante idoles drainant chaque
j’accepterai tout projet qu’ils me soumettront, s’il
année des foules de pèlerins de toute la
respecte les limites sacrées de Dieu. »
péninsule arabique. Le message monothéiste de
‫ ﻻ ﻳﺴﺄﻟﻮﻧﻨﻲ ﺧﻄﺔ ﻳﻌﻈﻤﻮن ﺑﻬﺎ‬،‫)واﻟﺬي ﻧﻔﺴﻲ ﺑﻴﺪﻩ‬
l’Islam menaçait donc de faire perdre aux
Mecquois une formidable source (‫ﺣﺮﻣﺎت اﷲ إﻻ أﻋﻄﻴﺘﻬﻢ إﻳّﺎهﺎ‬
d’enrichissement. Plus grave encore, par son fort Durant la période de paix à Médine, terre d’exil
contenu de justice, le message de l’Islam devait et d’accueil, la communauté des musulmans n’a
impérativement bousculer un ordre social cessé de s’agrandir et le message de l’Islam s’est
séculaire basé sur un nombre de normes injustes. vite propagé sur une grande partie d’Arabie. Mais
Il n’est donc pas étonnant de constater l’ampleur l’accord de paix conclu sera rompu par des
et l’intensité de la répression qui s’est abattue sur Qoraychites qui attaquèrent de nuit une tribu
le Prophète (pssl) et ses premiers compagnons : sous la protection des musulmans (Banou
agressions verbales et physiques, tortures, Khouza-a), faisant 20 morts.
exécutions, bannissement, etc. Les persécutions
devenaient à tel point insupportables que le A la huitième année de l’hégire, le Prophète
Prophète (pssl) a ordonné à ses compagnons de s’est dirigé vers la Mecque à la tête de 10 000
partir en exil (al-Hijra – Hégire), d’abord en hommes armés. L’entrée dans la Mecque a été
Abyssinie, ensuite à Yathrib qui sera rebaptisée négociée par le Prophète (pssl) avec Abou
Madinat Annabi’ (Médine). Lui-même, échappa à Soufiane lors de la visite de ce dernier au
un complot d’assassinat, le matin de son départ campement des musulmans qui lui a permis de
pour Médine. constater leur force et leur détermination. Abou
Soufiane, un notable de Quraych qui jouissait du
Comme mesures de rétorsion, les premiers rang de chef de tribu, a déclaré son islam à cette
musulmans qui se sont exilés se sont vus occasion, et a accepté de ne pas résister à
expropriés de tous leurs biens à la Mecque. La l’entrée des musulmans à la Mecque. En contre
minorité des musulmans qui n’avaient pas quitté partie le Prophète (pssl) lui a garanti que
la Mecque ont fait l’objet de persécutions cruelles quiconque à la Mecque restait chez lui, se
par les Qoraychites. Ces derniers, craignant pour réfugiait à la Kaaba ou dans la demeure d’Abou
leur commerce avec la Syrie ancienne (Chaam), Soufiane serait en sécurité. Ainsi, à part un
vu que leurs caravanes passaient nécessairement accrochage entre un groupe de mecquois ayant
près de Médine, ont envisagé un assaut contre rejeté l’accord conclu et le bataillon de Khalid
cette cité où le Prophète (pssl) s’était réfugié. Ibn-al-Walid qui a fait une trentaine de morts, il
Après une quinzaine d’années de souffrance, n’y a pas eu d’effusion de sang. Ce fut Fath
d’endurance et de patience, la première Makka, le retour victorieux du Prophète (pssl) et
communauté musulmane sera finalement ses compagnons à leur terre natale.
autorisée à se défendre, à défendre sa foi et ses Une fois à la Mecque, le Prophète (pssl) fit
biens : louange à Dieu par des prières. L’une de ses
Autorisation est donnée à ceux qui sont combattus
premières actions fut la destruction de toutes les
de se défendre, car vraiment ils sont lésés ; Dieu idoles entourant la Kaaba qui étaient l’objet
est certes Capable de les secourir. Ceux qui ont été d’adoration des Mecquois. Chaque fois qu’une
expulsés de leurs demeures, contre toute justice, statue tombait, le Prophète (pssl) récitait le
simplement parce qu’ils disaient : « Dieu est notre versait coranique : « Et dis : ‘La Vérité est venue
Seigneur »4 et le faux a disparu. Certes le faux est voué à la
‫)أذن ﻟﻠﺬﻳﻦ ﻳﻘﺎﺗَﻠﻮن ﺑﺄﻧﻬﻢ ﻇُﻠﻤﻮا وإنّ اﷲ ﻋﻠﻰ ﻧﺼﺮهﻢ‬ disparition’. » 5
‫ اﻟﺬﻳﻦ أُﺧﺮﺟﻮا ﻣﻦ دﻳﺎرهﻢ ﺑﻐﻴﺮ ﺣﻖ إﻻ أن ﻳﻘﻮﻟﻮا رﺑﻨﺎ‬،‫ﻟﻘﺪﻳﺮ‬ (‫ إنّ اﻟﺒﺎﻃﻞ آﺎن زهﻮﻗﺎ‬،‫)وﻗﻞ ﺟﺎء اﻟﺤﻖ وزهﻖ اﻟﺒﺎﻃﻞ‬
(‫اﷲ‬
Rassurés, les Mecquois se regroupaient petit à
La première bataille entre musulmans et païens petit aux alentours de la Kaaba. Le Prophète
de Qoraych est livrée durant la deuxième année (pssl) s’adressa à eux : « Que dites-vous ? Que
de l’hégire à Badr, lieu situé non loin de Médine, pensez-vous que je vais faire de vous ? » Abou
vers l’ouest. Cette bataille, qui a donné la victoire Soufiane a répondu en leur nom : « Que du
aux musulmans, sera suivie par d’autres, dont bien ! Un frère noble et généreux, fils d’un frère
celle de Uhud, durant la troisième année de noble et généreux. » Le Prophète (pssl) rétorqua
l’hégire, où les musulmans ont accusé une alors :

© 2005 Hoggar 39 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

Je dis ce qu’a dit mon frère Joseph : « Pas de rébellion, concernant les esclaves, tant que et aussi
récrimination contre vous aujourd’hui ! Que Dieu longtemps que ces lois ne seront pas abrogées,
vous pardonne. C’est Lui le plus miséricordieux des modifiées ou rendues caduques par le Congrès ou
miséricordieux »6. Partez ! Vous êtes affranchis. par une décision de la Cour suprême. Je me
‫ "ﻳﺎ ﻣﻌﺸﺮ ﻗﺮﻳﺶ‬:‫)ﻗﺎل رﺳﻮل اﷲ ﺻﻠﻰ اﷲ ﻋﻠﻴﻪ وﺳﻠّﻢ‬ conformerai également et soutiendrai fidèlement
toutes les proclamations du président, faites durant
‫ أخ‬.‫ "ﺧﻴﺮا‬:‫ﻣﺎذا ﺗﻘﻮﻟﻮن؟ وﻣﺎذا ﺗﻈﻨﻮن أﻧﻲ ﻓﺎﻋﻞ ﺑﻜﻢ؟" ﻗﺎﻟﻮا‬ la présente rébellion, concernant les esclaves, tant
‫ "أﻗﻮل ﻟﻜﻢ آﻤﺎ ﻗﺎل أﺧﻲ‬:(‫" ﻓﻘﺎل )ص‬.‫آﺮﻳﻢ واﺑﻦ أخ آﺮﻳﻢ‬ que et aussi longtemps que ces lois ne seront pas
‫ وهﻮ أرﺣﻢ‬،‫ ﻳﻐﻔﺮ اﷲ ﻟﻜﻢ‬،‫ﻳﻮﺳﻒ ’ﻻ ﺗﺜﺮﻳﺐ ﻋﻠﻴﻜﻢ اﻟﻴﻮم‬ abrogées, modifiées ou rendues caduques par une
(.‫‘ اذهﺒﻮا ﻓﺄﻧﺘﻢ اﻟﻄﻠﻘﺎء‬.‫اﻟﺮاﺣﻤﻴﻦ‬ décision de la Cour suprême. Je le jure devant
Dieu !
C’est l’avènement de la première mesure de Lincoln sera réélu en 1864, puis assassiné en
grâce dans l’histoire musulmane. Cette grâce a 1865.
certes entraîné l’abandon des mesures punitives
contre les coupables de Qoraych ; elle a 2.4. Victor Hugo, les Proscrits et les
cependant été accompagnée du rétablissement Communards
de la vérité, de la réhabilitation des victimes dans
leur honneur, le recouvrement de leur dignité et Fils d’un général de l’armée napoléonienne,
la restitution de leurs biens, et de la Victor Hugo (1802-1885) avait de l’admiration
reconnaissance des crimes par les hauts pour les Bonaparte et l’Empire. En 1845, il a
responsables qoraychites et leur demande réclamé en tant que député le retour d’exil de la
publique de pardon. Ainsi, Ikrima fils de famille Bonaparte. Il est allé jusqu’à faire
Abou Jahl, qui avait dépensé beaucoup d’argent campagne électorale pour Louis Napoléon
et mené de nombreuses batailles contre le Bonaparte, notamment à travers le journal
Prophète (pssl) et ses compagnons, et l’un des L'Evénement qu’il avait lancé avec ses fils.
derniers à embrasser l’Islam à l’occasion de Fath
Victor Hugo sera cependant vite déçu par les
Macca, ira rencontrer le Prophète (pssl) pour lui
tendances despotiques du prince président. Le 17
demander : « Prie Dieu pour qu’il me pardonne
juillet 1851, lors d'un débat à la Chambre, Victor
toute l’inimitié que j’ai montré à ton encontre ».
Hugo intervenait pour dire : « Quoi, après
Auguste, Augustule ? Parce nous avons eu
2.3. Abraham Lincoln et la guerre de Napoléon le Grand, il faut que nous ayons
Sécession Napoléon le Petit ! »
Abraham Lincoln, antiesclavagiste convaincu, a Le 2 décembre 1851, le coup d’Etat de Louis
été élu président en 1860. En 1861 s’est Napoléon Bonaparte a contraint Victor Hugo à la
déclenchée la guerre de Sécession entre les Etats résistance jusque dans sa forme armée. Il était
confédérés du Sud (esclavagistes) et les Etats l’animateur d’un groupe de députés qui
fédéraux du Nord (abolitionnistes). En 1865, ces appelaient au soulèvement populaire contre le
derniers finiront par gagner cette guerre qui fera
président despote et pour la défense de la
six cent mille morts.
république, qui montaient les barricades, tenaient
En 1863, en pleine guerre, le président Lincoln des réunions secrètes, et écrivaient des
a émis une proclamation d’amnistie conditionnée proclamations au peuple et à l’armée. La
pour certains par un serment. résistance parisienne a été matée le 4 décembre
1851 avec les massacres des Boulevards.
Trois catégories étaient concernées par le Recherché par la police de Louis Napoléon
serment : a) les officiers civils et diplomatiques, Bonaparte, désillusionné, il décida de quitter la
les officiers militaires au-dessus du grade de France pour un exil qui allait durer dix-neuf ans
colonel, et les officiers de la marine au-dessus du et le conduire d'abord à Bruxelles, ensuite aux
grade de lieutenant, qui étaient au service des îles de Jersey et de Guernesey.
Confédérés, b) tous ceux qui avaient quitté leur
poste judiciaire ou siège au congrès, ou A l’automne 1852 Louis Napoléon Bonaparte
démissionné de leur mandat au service des Etats- soumet au vote populaire l’instauration du
Unis pour aider la rébellion, et c) tous ceux qui Second Empire. Les républicains appelaient à
avaient traité les soldats fédéraux ou leurs voter « non » ou s’abstenir. Victor Hugo, cet
officiers autrement que comme des prisonniers humaniste élu deux fois président du Congrès
de guerre. international de la Paix (Paris 1848, Lausanne
1869), prend alors une position radicale dans
Le serment que devait faire ces catégories de l’une de ses déclarations :
personne était le suivant :
Depuis dix mois que ce malfaiteur règne, le droit à
Je jure solennellement, devant Dieu Tout- Puissant, l’insurrection est en permanence et domine toute la
que je soutiendrai désormais loyalement, situation. […] Le Français, digne du nom de
protègerai et défendrai le Constitution des Etats- citoyen, ne sait pas, ne veut pas savoir s’il y a
Unis, et l’union des Etats constituants. De même, je quelque part des semblants de scrutin […] - en
me conformerai et soutiendrai fidèlement toutes les présence de M. Bonaparte et de son
lois passées par la Congrès durant la présente gouvernement, le citoyen, digne de ce nom, ne fait

© 2005 Hoggar 40 www.hoggar.org


Quelques expériences d’amnistie à méditer

qu’une chose et n’a qu’une chose à faire : charger Le dernier combat politique de Victor Hugo fut
son fusil et attendre l’heure.7 l’amnistie des Communards et le retour des
En exil, Victor Hugo va continuer la résistance déportés et des exilés. Dans son intervention au
et le combat avec la plume. Il entama la Sénat9 le 22 mai 1876, il plaidera de façon
rédaction de L’Histoire d’un crime (du coup d’État remarquable pour l’amnistie des Communards.
du 2 Décembre) et rédigea Napoléon le Petit et
Messieurs, après ces funestes malentendus qu’on
Châtiments. Dans ce dernier recueil de poésies appelle crises sociales, après les déchirements et
satiriques, Victor Hugo n’a pas seulement les luttes, après les guerres civiles, qui ont ceci
dénoncé les auteurs du coup d’Etat mais il a pour châtiment, c’est que souvent le bon droit s’y
critiqué sévèrement la société française, surtout donne tort, les sociétés humaines,
ses élites, qui se sont rendues complices de ce douloureusement ébranlées, se rattachent aux
crime par leur acceptation du fait accompli. C’est vérités absolues et éprouvent un double besoin, le
en exil aussi que Victor Hugo a rédigé ses plus besoin d’espérer et le besoin d’oublier.
belles œuvres : Les Contemplations, La Légende J’y insiste ; quand on sort d’un long orage, quand
des siècles, Les Misérables et Les Travailleurs de tout le monde a, plus ou moins, voulu le bien et fait
le mal, quand un certain éclaircissement commence
la mer.
à pénétrer dans les profonds problèmes à résoudre,
En 1859, l'Empire triomphant sous Napoléon III quand l’heure est revenue de se mettre au travail,
a décidé d’accorder l'amnistie aux proscrits de ce qu’on demande de toutes parts, ce qu’on
1851 dont Victor Hugo faisait partie. Ce dernier implore, ce qu’on veut, c’est l’apaisement ; et,
messieurs, il n’y a qu’un apaisement, c’est l’oubli.
refusa cette amnistie et répondit publiquement
Messieurs, dans la langue politique, l’oubli
de son exil à Hauteville House, Guernesey, le 18
s’appelle amnistie.
août 1859, par ces paroles devenues célèbres :
Je demande l’amnistie. […] Je la demande dans
Personne n’attendra de moi que j’accorde, en ce un but de réconciliation.
qui me concerne, un moment d’attention à la chose Loin de représenter une inconsistance dans
appelée amnistie. Dans la situation où est la
l’attitude de Victor Hugo vis-à-vis de l’amnistie
France, protestation absolue, inflexible, éternelle,
voilà pour moi le devoir. Fidèle à l’engagement que
qu’il refusa dix-sept ans plus tôt, ou un
j’ai pris vis-à-vis de ma conscience, je partagerai changement dû à l’effet de l’âge, cet appel à
jusqu’au bout l’exil de la liberté. Quand la liberté l’amnistie des Communards est fait dans un
rentrera, je rentrerai.8 contexte différent. Dans ce cas là l’autorité qui
accorde l’amnistie est à ses yeux une institution
Ce n’est que le 5 septembre 1870, suite à la légitime alors que vingt ans plus tôt il s’agissait
défaite des armées françaises face aux Prussiens d’un usurpateur du pouvoir. Par ailleurs, les
et la proclamation de la République, que Victor « amnistiables » d’hier étaient pour Hugo des
Hugo rentra à Paris où il fut accueilli par une résistants légitimes, alors que la légitimité du
foule immense. soulèvement des Communards était quelque peu
Mais à l’avènement de la IIIème République, discutable.
Victor Hugo allait vite être confronté une nouvelle L’appel est également justifié selon son auteur
fois à la question de l’amnistie. par le souci d’être équitable dans le traitement de
Paris venait de sortir d’un siège et de graves l’auteur des crimes qui ont accompagné le coup
pénuries alimentaires. Les habitants de la d’Etat du 2 Décembre 1851 et des auteurs des
capitale, se sentant humiliés par les Prussiens et crimes qui ont accompagné le soulèvement du 18
trahis par leur propre gouvernement installé à Mars 1871. Hugo faisait remarquer qu’« à vingt
Versailles, ont reproché à ce gouvernement, ans d’intervalle, pour deux révoltes, pour le 18
dirigé par Adolphe Thiers, de les avoir Mars et le 2 Décembre, telles ont été les deux
abandonnés et s’insurgèrent contre lui. Le conduites tenues dans les régions du haut
18 mars 1871 lors d’accrochages entre les desquelles on gouverne : contre le peuple, toutes
troupes envoyées par Thiers et les insurgés de les rigueurs ; devant l’empereur, toutes les
Paris, deux généraux (Lecomte et Clément bassesses », et déclarait qu’ « il est temps de
Thomas) sont massacrés par une foule renoncer à cette honte de deux poids et de deux
surchauffée. Le mouvement insurrectionnel mesures. »
parisien, soutenu par les milieux ouvriers, Malgré l’intervention éloquente de Victor Hugo,
instaura alors un pouvoir parallèle sous le nom de l’amnistie a été refusée au vote par l’Assemblée.
« Commune de Paris ». Deux mois plus tard, en Elle ne sera accordée aux Communards que cinq
mai 1871, durant une semaine sanglante, cette ans plus tard.
insurrection sera écrasée par les forces du
gouvernement de Thiers. Ce fut le massacre de
près de 20 000 Parisiens. Beaucoup de survivants
furent déportés en Nouvelle-Calédonie pour y
être emprisonnés. D’autres réussiront à quitter la
France et iront se réfugier à l’étranger, en
Belgique surtout.

© 2005 Hoggar 41 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

3. Quelques cas d’amnistie dans les certaines cours de justice ont fait et font leur
pays en transition propre interprétation de cette loi considérée
comme une interdiction de punir mais pas de
3.1. Chili traduire en justice pour établir la responsabilité
pénale. En outre, les avocats des droits de
En 1970, le socialiste Salvador Allende est élu l’homme font valoir que la disparition est un
président du Chili. Son programme politique, crime de rapt (kidnapping) « toujours en
notamment les mesures de nationalisation, cours » ; tant que le corps de la victime n’a pas
déplaisait à une partie de la population et surtout été retrouvé, il est donc imprescriptible.
à l’armée chilienne et aux Américains. Après
plusieurs tentatives de déstabilisation du De nombreux procès ont été intentés depuis
gouvernement Allende par une opposition quelques années contre d’anciens membres des
soutenue par la CIA, le président Allende a été forces armées et collaborateurs avec la junte
renversé et tué en automne 1973 suite à un coup militaire, surtout après les péripéties vécues par
d’Etat extrêmement violent mené par le général le général Pinochet à Londres en 1998 et ses
Augusto Pinochet, chef d’état-major de l’armée. difficultés avec la justice internationale. Des
Ce dernier a alors instauré une dictature militaire instructions ont été ouvertes contre plus de 300
et dirigé une campagne de répression féroce, officiers militaires, dont une vingtaine de
menée sur le terrain par le service de généraux et une quarantaine de colonels et
renseignement DINA (puis CNI), contre lieutenants-colonels. Pinochet lui-même a
l’opposition : persécutions, tortures, exécutions, échappé à un procès pour des raisons
disparitions (3000 cas recensés) et exil forcé. « médicales ».

En 1978, année caractérisée par les pires En novembre 2004, la Cour suprême chilienne
violations des droits de l’homme au Chili, le a refusé, en appel, d’accorder l’amnistie à cinq
gouvernement militaire Pinochet fait passer une officiers à la retraite, parmi eux de hauts gradés,
loi d’(auto-)amnistie générale portant sur tous les responsables de la disparition en 1975 de
crimes perpétrés entre 1973 et 1978. l’activiste Miguel Angel Sandoval. Il s’agit du
général Manuel Contreras, ancien chef de la
Durant les années 80, la répression n’a pas redoutable DINA, du colonel Marcelo Moren Brito,
cessé, la junte militaire la justifiait par la guerre du brigadier Miguel Krassnoff, du capitaine
contre les groupes d’opposition armée qui Fernando Laureani et du lieutenant Gerardo
s’étaient formés peu à peu. Sous la pression Godoy.
nationale et internationale, et confiant de sa
popularité, Pinochet a organisé en 1988 un Le débat public autour des violations massives
plébiscite, mais il a été sanctionné par un non des droits de l’homme durant l’ère Pinochet a
massif. Il fut alors contraint d’organiser en 1989 donc refait surface, et la loi d’auto-amnistie est
des élections générales. Celles-ci ont donné la plus que jamais contestée au sein de la société
victoire à Patricio Aylwin qui a pris ses fonctions chilienne, mobilisée avec les militants des droits
en 1990. Le général Pinochet est resté cependant de l’homme autour de l’Association des familles
aux commandes de l’armée chilienne jusqu’en des disparus et des détenus (AFDD).
1997, choisissant la plupart des magistrats, et
s’assurant une majorité de fidèles militaires au 3.2. Argentine
Sénat. Le coup d’Etat militaire et la déposition d’Isabel
Peu après sa prise de fonction, Aylwin a créé Peron en mars 1976 a plongé l’Argentine dans
une Commission nationale pour la vérité et la sept ans de dictature sanguinaire et une « guerre
réconciliation (Commission Rettig), composée de sale » menée par une junte au nom de
partisans et d’opposants à Pinochet, avec pour l’éradication de « la pensée subversive», pour
missions : 1) d’expliquer le fonctionnement du reprendre une expression du Général Jorge
système répressif, 2) d’expliquer la mort ou la Videla. Cette guerre a fait entre 15 000 et 30 000
disparition de toute personne entre septembre victimes, pour la plupart des opposants au
1973 et mars 1990, 3) de proposer des mesures régime militaire. La majorité de ces victimes,
de réparation, et 4) de proposer des mesures de originaires de toutes les régions et appartenant à
prévention. Elle aura neuf mois pour produire un toutes les classes sociales, ont été kidnappés et
rapport. Cette commission n’avait cependant pas leurs corps n’ont jamais été retrouvés. La junte
les pouvoirs de citer à comparaître ou de militaire argentine avait appris une technique de
contraindre à témoigner et ne disposait d’aucun disparition utilisée par l’armée française en
pouvoir judiciaire ; elle ne constituait qu’un Algérie. On jetait les opposants politiques
instrument de recherche de renseignements. argentins à la mer par hélicoptère comme le
Dans son rapport, les responsables de crimes ne faisait naguère Bigeard en Algérie (« crevettes de
devaient pas être cités nommément. Bigeard »).

La loi d’amnistie qui a bénéficié à plus de 1500 En 1979, les militaires argentins ont proclamé
personnes est toujours en vigueur ; aucun leur victoire sur l’opposition.
gouvernement n’a pu l’abroger. Cependant,

© 2005 Hoggar 42 www.hoggar.org


Quelques expériences d’amnistie à méditer

Entre 1979 et 1982, la question des disparus Plus de dix ans après leur promulgation, en
Argentins est soulevée avec insistance aux avril 1998, les « lois du pardon » ont été
niveaux national et international. Cette pression, révoquées par le gouvernement.
combinée à une crise économique aiguë, a
Elu en mai 2003, le président Nestor Kirchner a
fragilisé la junte militaire qui sera complètement
pris des dispositions concrètes pour lutter contre
déstabilisée par sa défaite lors de la guerre des
l’impunité, notamment deux mesures
Malouines contre les Britanniques. Le président
symboliques l’une consistant à limoger dans les
Galtieri a été contraint à la démission en juin
rangs de l’armée les officiers supérieurs, dont des
1982.
généraux accusés de violations des droits de
En 1983, des élections présidentielles l’homme, qui s’opposaient aux poursuites
démocratiques ont donné la victoire à Raoul judiciaires. L’autre mesure était la levée de
Alfonsin. Juste avant ces élections, l’ancien l’interdiction d’extrader les responsables de
régime avait décrété une loi d’amnistie, connue crimes pour être jugés à l’étranger.
sous le nom de « Loi de pacification nationale »,
Sous l’impulsion du président Kirchner, la
couvrant les membres des forces armées pour les
pression d’une société civile mobilisée contre
actes commis entre le 25 mai 1973 et le 17 juin
l’impunité, et le combat non interrompu de
1982. Cette loi était inconditionnelle, mais limitée
milliers de militants des droits de l’homme, et
puisqu’elle excluait de l’amnistie les membres
l’implication de formations politiques comme
d’organisations « terroristes ou subversives ». Le
Izquierda Unida, et de familles des victimes, en
régime a également émis un décret ordonnant la
particulier les Madres de Plaza de Mayo (Mères
destruction des documents concernant la
de la Place de Mai) et l’Association des enfants
répression militaire.
de disparus, le parlement fut contraint d’abolir les
Quelques jours après la prise de ses fonctions « lois du pardon » le 21 août 2003.
le 10 décembre 1983, le président Alfonsin a
ordonné l’arrestation et la poursuite de neuf 3.3. Uruguay
putschistes ; ils ont été condamnés à des peines
Pendant plus de dix ans, entre 1973 et 1984,
de prison à vie. Les débats des procès ont été
l’Uruguay a vécu une guerre qui a opposé le
diffusés dans les médias. Le 15 décembre 1983,
mouvement de libération nationale Tupamaro à
Alfonsin a constitué la Commission nationale sur
l’armée et à l’appareil sécuritaire. En 1973 le
les personnes disparues (CONADEP), composée
Parlement a été dissous par Juan Maria
de dix militants des droits de l’homme, ayant
Bordaberry, et, pour combattre le mouvement
pour mission d’enquêter sur les disparitions et de
gauchiste de guérilla urbaine qui avait émergé au
saisir l’appareil judiciaire. Le 27 décembre 1983,
milieu des années 60, les militaires ont recouru,
le parlement a abrogé la loi d’amnistie décrétée
au nom de la guerre antisubversive, aux pires
par l’ancien régime, et en 1984, la CONADEP a
violations des droits de l’homme : détentions
publié le rapport « Nunca Mas » (Plus jamais).
arbitraires dans des conditions inhumaines des
Mais, malgré cette démarche politique opposants politiques, tortures de milliers
accélérée et exemplaire, la pression de d’Uruguayens, des dizaines de disparitions, et des
l’establishment militaire a forcé le président milliers d’exilés.
Alfonsin, trois ans plus tard, à céder à leurs
En 1980, le peuple a rejeté par référendum un
revendications. Le 5 décembre 1986, il a déclaré
projet de constitution qui, s’il avait été adopté,
qu’il était temps de mettre fin au climat de
aurait formalisé le pouvoir des militaires. Des
suspicion à l’encontre des militaires qui avaient
négociations entre les militaires et les partis
désormais leur rôle dans la reconstruction d’un
politiques d’opposition ont conduit en 1984 à la
Etat démocratique. Le 29 décembre 1986, le
signature du Naval Club Pact. Ce pacte prévoyait
parlement a voté la « Loi du point final » (ley de
des élections législatives et présidentielles et le
punto final) accordant une amnistie générale et
retrait des militaires de la vie politique. En
inconditionnelle. Le 4 juin 1987, une autre loi,
contrepartie, les partis politiques se sont engagés
dite « Loi de l’obéissance due », a été votée par
à ne pas toucher le haut commandement militaire
le parlement, accordant l’amnistie aux officiers
et à ce que les futurs gouvernements ne
subalternes ayant commis des crimes sous les
poursuivent pas pénalement les militaires, mais
ordres de leurs supérieurs hiérarchiques sans
des poursuites civiles restaient envisageables.
être en mesure de s’y opposer. Ces « lois du
Ainsi la victoire politique contre les militaires n’a
pardon » empêchaient la poursuite des militaires
pas altéré l’influence de ces derniers.
pour les crimes qu’ils avaient commis durant la
dictature entre 1976 et 1983. Par la suite, en Le gouvernement de Julio Maria Sanguinetti,
1989 et 1990, le président Carlos Menem a entré en fonction le 1er mars 1985, a accordé une
accordé la grâce aux putschistes qui se sont amnistie à tous les prisonniers et autres activistes
retrouvés en liberté. politiques. Cette loi d’amnistie ne couvrait pas les
agents de la police et les militaires « auteurs,
coauteurs ou complices dans des traitements
inhumains, cruels ou dégradants, ou dans la

© 2005 Hoggar 43 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

détention de personnes ayant par la suite le FMLN, les accords de paix de New York (25
disparu. »10 septembre 1991) et de Mexico (16 janvier 1992)
sont signés. La guerre prend alors fin.
Mais le 22 décembre 1986, une « Loi sur
l’expiration du droit de l’Etat à mener des La Commission de vérité au Salvador a été
poursuites » (Ley de Caducidad) a été votée par constituée en avril 1991 avec le mandat
le Parlement pour empêcher la poursuite des d’enquêter sur les « actes graves de violence qui
agents de l’Etat, notamment les militaires, pour ont eu lieu après 1980 et dont l’impact sur la
des actes commis avant le 1er mars 1985. Peu société exige, de façon urgente, la connaissance
après la promulgation de cette loi, un groupe de la vérité par la population ». La commission
formé de familles des victimes, hommes avait six mois pour rendre son rapport. Ce
politiques, artistes, et intellectuels a constitué un dernier a été remis au Secrétaire général des
« Comité pour le Référendum » dans le but de Nations unies en mars 1993. Le rapport de la
mener une campagne pour abroger ce qu’ils Commission vérité a nommé une quarantaine de
avaient surnommé « loi de l’impunité ». Le hauts responsables (officiers et fonctionnaires)
référendum s’est tenu le 16 avril 1989, après une impliqués dans des violations flagrantes graves
large campagne de collecte de signatures, dans des droits de l’homme.
un climat tendu, sous la menace d’un coup d’Etat
Dès la fin de la guerre en 1992, plusieurs
brandie par les militaires. Le référendum a été
procès ont été intentés contre des responsables
perdu de justesse.
de violations graves des droits de l’homme,
A la mi-août 2000, une commission constituée notamment le procès de l’assassinat de six
par le président Jorge Batelle a entamé ses prêtres jésuites et deux femmes à l’Université
travaux d’enquête sur les disparitions dans la d’Amérique centrale à San Salvador. Des
période 1973-1985. condamnations s’en sont suivies.
L’opposition à l’impunité n’a pas cessé au sein Mais sous la pression des militaires, une autre
de la société civile en Uruguay, et cela a donné loi d’amnistie « générale, absolue et
des résultats. Le 15 août 2003, la Cour suprême inconditionnelle » a été adoptée en 1993, cinq
a donné son feu vert pour des poursuites contre jours après la publication du rapport de la
l’ancien dictateur Juan Maria Bordaberry pour Commission de vérité et les militaires
coup d’Etat militaire et « crimes contre la emprisonnés pour des crimes ont été libérés.
Constitution ».
La lutte contre l’impunité et pour le
rétablissement de la vérité est un long combat
3.4. Salvador que mène la société civile au Salvador,
Un conflit sanglant de douze ans (1980-1992) a notamment les familles de victimes regroupées
endeuillé le Salvador et a fait 75 000 victimes. Il en associations comme l’Association pour la
a opposé l’armée salvadorienne, soutenue par les recherche des enfants disparus Pro-Búsqueda,
Etats-Unis, au Front Farabundo Marti de l’Eglise dans le cadre du Bureau d’aide judiciaire
libération nationale (FMLN), mouvement marxiste de l’Archevêché de San Salvador, et les
composé de cinq groupes de gauche appuyé par journalistes par leurs enquêtes indépendantes.
Cuba, le Nicaragua sandiniste et l’Union
soviétique. Les forces armées et leurs 3.5. Pérou
« escadrons de la morts » se sont livrés aux
Le conflit péruvien a duré une vingtaine d’années
assassinats politiques, exécutions sommaires, et
(1980-2000) et fait pas moins de 69 000 morts et
opérations de « nettoyage » ciblant la population
6000 disparus, des milliers de détentions
civile au moyen de massacres et de dispersions
arbitraires et de cas de torture dont des viols. Les
des familles : assassinat des parents et
victimes appartiennent essentiellement aux zones
enlèvement des enfants.
rurales.
Sous la présidence de José Napoléon Duarte,
Fernando Bellaunde Terry, élu président le 18
imposé d’abord par un putsch en 1980, puis élu
mai 1980, est confronté au « Sentier lumineux ».
en 1984, le Traité d’Esquipulas a été signé le
Il décrète l’état d’urgence pour faire face à ce
7 août 1987, prévoyant une amnistie.
mouvement de guérilla. Le 1er juin 1985, avec la
Alfredo Cristiani a été élu président en 1989. A victoire de l’Alliance populaire révolutionnaire
la fin de la guerre froide, sans perspective de américaine (APRA), Alain Garcia est élu
victoire nette, les deux parties (gouvernement président. Cinq ans plus tard, c’est Alberto
salvadorien et FMLN), d’un commun accord, ont Fujimori élu en 1990, qui lui succèdera. La
demandé en décembre 1989 l’assistance du présidence de Fujimori sera de deux mandats et
Secrétaire général des Nations unies. L’Accord de durera jusqu’à 2000.
San José signé le 26 juillet 1990 a conduit à
Une loi d’amnistie a été passée sous Fujimori le
l’envoi par l’ONU d’une mission d’observation
14 juin 1995. Elle portait sur « une amnistie
(ONUSAL) au Salvador. Au terme d’une
générale accordée aux militaires, policiers et
négociation politique entre la dictature militaire et
fonctionnaires civils, quelle que soit leur fonction,

© 2005 Hoggar 44 www.hoggar.org


Quelques expériences d’amnistie à méditer

ayant été dénoncés, instruits, poursuivis, avis se sont confrontés à ce sujet : le NP


déclarés coupables, ou condamnés, par des réclamait une amnistie générale, alors que l’ANC
juridictions civiles ou militaires, pour des crimes était en faveur de l’établissement des
de droit commun ou militaire liés ou résultant de responsabilités pour les crimes. Au terme des
la lutte antiterroriste, qui auraient pu être négociations, il a été tout de même convenu et
commis individuellement ou en groupe depuis indiqué dans la Constitution intérimaire que
mai 1980 et jusqu’à l’entrée en vigueur de la « l’amnistie sera accordée pour les actes,
loi. » Cette loi sera complétée le 2 juillet 1995 manquements et délits associés à des objectifs
par une deuxième qui étend la portée de la politiques, commis au cours des conflits passés. »
première aux agents de l’Etat non dénoncés et
Les premières élections démocratiques
qui proscrit la révocation de la loi par les cours de
organisées du 26 au 29 avril 1994 ont donné la
justice.
victoire à l’ANC avec 61% des suffrages. En
Fujimori organisa en 2000 des élections novembre de la même année, le gouvernement
présidentielles frauduleuses pour un troisième Mandela a présenté au parlement le projet d’une
mandat anticonstitutionnel. Les scandales de « Loi de promotion de l’unité et de la
corruption, et la protestation populaire l’ont réconciliation nationale » (Promotion of National
cependant contrait à fuir le Pérou en novembre Unity and Reconciliation Act). Cette loi, ratifiée
2000 pour aller se réfugier au Japon, et à donner par le parlement au milieu de l’année 1995,
par la suite sa démission. comprenait une mesure d’amnistie, déjà prévue
dans la Constitution intérimaire, accordée
Une transition de quelques mois est alors
uniquement à ceux qui acceptent de révéler leur
assurée par Valentin Paniagua qui approuva en
crimes, les reconnaître et les assumer.
décembre 2000 la constitution d’une Commission
de vérité. Cette commission a été inaugurée le 13 La loi a aussi établi la Commission Vérité et
juillet 2001, quelques semaines après l’élection le Réconciliation (Truth and Reconciliation
3 juin 2001 du nouveau président Alejandro Commission – TRC), ayant pour mandat
Toledo. En septembre 2001, la commission d’élucider les violations de droits de l’homme
prendra son nom définitif de « Commission de sous le régime d’apartheid. L’archevêque
vérité et réconciliation ». Après deux ans anglican Desmond Tutu a été désigné à la tête
d’investigation, la commission a rendu son de cette Commission composée de dix-sept
rapport au président Toledo le 28 août 2003. membres nommés par le président Mandela suite
à une sélection par un scrutin public et télévisé,
Le combat des Péruviens contre l’impunité
sur la base des critères de légitimité,
s’avère difficile, car de hauts responsables de
d’honnêteté, d’impartialité et d’indépendance11.
l’ancien régime sont encore influents, comme
La TRC consistait en trois comités :
l’ancien président Alan Garcia (1985-1990).
- Comité chargé des violations des droits de
3.6. Afrique du Sud l’homme ;
L’Afrique du Sud a longtemps souffert du - Comité d’amnistie ;
système d’apartheid caractérisé par la
- Comité de réparation et de réhabilitation.
ségrégation raciale entre Africains, Métis, Indiens
et Blancs. Ce système s’est traduit sur le terrain Ceci découlait des trois principes fondateurs de
par le déni des droits fondamentaux politiques et la TRC :
socioéconomiques des non Blancs cantonnés
- Vérité pour la société ;
dans des bantoustans ruraux ou dans des
bidonvilles. Le mouvement de contestation à - Réparation pour les victimes ;
l’apartheid, mené principalement par le Congrès
national africain (ANC) a subi dès sa naissance - Amnistie pour les coupables.
une répression féroce. On estime le nombre La Commission était chargée des six missions
d’arrestations sous le régime d’apartheid à suivantes :
200 000, la majeure partie ayant subi la torture.
1) Etablir la nature, les causes et l’ampleur des
La contestation populaire et les sanctions violations des droits de l’homme pour la période
internationales ont fini par fléchir la politique 1960-1993 ;
d’apartheid. En 1990, la libération de Nelson
Mandela, après 27 ans de détention, a annoncé 2) Accorder l’amnistie aux coupables qui
le début d’un processus de négociation entre révèlent de manière exhaustive les crimes ayant
l’ANC et la Parti national (NP). Ces négociations un objectif politique commis entre 1960 et 1993 ;
ont abouti en 1993 à l’adoption d’une 3) Offrir aux victimes un forum pour exposer
Constitution intérimaire prévoyant pour l’année les violences qu’ils ont subis ;
suivante des élections législatives libres et
ouvertes à tous les citoyens. Ces négociations ont 4) Engager pour les victimes des mesures de
également porté sur la question de l’amnistie des réparation, de réhabilitation et de restauration de
crimes commis à l’époque de l’apartheid et deux la dignité humaine et civile ;

© 2005 Hoggar 45 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

5) Rédiger un rapport à l’adresse de la nation ; A mentionner aussi l’analyse critique de


Rosemary Nagy16, de l’Université Carleton à
6) Faire des recommandations en vue de
Ottawa, qui affirme que le « processus d’amnistie
prévenir la reproduction dans l’avenir des
a produit une ‘vérité’ tronquée sur la violence de
violations des droits de l’homme.
l’apartheid, insuffisante pour dépasser le passé. »
La TRC a entamé ses travaux le 16 décembre
Graeme Simpson, directeur du Centre d’étude
1995 avec un délai de deux ans et demi pour
de la violence et de la réconciliation en Afrique
rendre son rapport. Elle a reçu 20 000
du Sud, constate pour sa part « un changement
déclarations des victimes ou de leurs familles, et
dans la nature de la violence en Afrique du Sud »
7000 demandes d’amnistie. Moins de mille
et fixe comme axe prioritaire de recherche « les
amnisties ont été accordées, et plus de cinq
revendications d’une justice rétrospective
milles rejetées essentiellement parce que le
(économique, punitive ou restauratrice) liée à
demandeur n’a pas réussi à démonter le motif
l’amnistie des crimes du passé, la TRC et les
politique derrière son crime. La TRC a rendu son
risques associés d’une contribution à la culture de
rapport le 29 octobre 1998 et le « Comité
l’impunité qui entretient l’expansion de la
d’amnistie » a été dissous par le président Mbeki
criminalité. » 17
en mai 2001.
Certaines études menées en Afrique du Sud 4. Conclusion
montrent que l’amnistie est mal perçue par une
majorité de Sud-africains12. Il faut mentionner L’amnistie est une mesure d’apaisement adoptée
que, dès le départ, cette mesure a été au terme de conflits armés inter Etats, souvent
controversée et combattue par certains acteurs dans les cas où il n’y a pas de victoire nette et où
de la société civile. Amnesty International s’y un accord de paix est négocié entre les
opposait en scandant le slogan : « Pas belligérants.
d’amnistie, pas d’amnésie, juste la justice ! » C’est aussi une démarche qu’envisagent
Par ailleurs, plusieurs écrits critiques, souvent les pays ayant souffert de longues
académiques et journalistiques, ont été publiés périodes de troubles et se trouvant confrontés à
au sujet de l’amnistie en Afrique du Sud et du la problématique de la gestion du passé. Dans
contenu même du rapport de la TRC, notamment leur quête de paix et de réconciliation nationale,
celui de Mahmood Mamdani de l’Université ces pays en transition doivent se soumettre à des
Columbia à New York, qui considère que : compromis douloureux, dont une forme de
justice de transition prévoyant une amnistie,
La TRC a étendu l’impunité à la plupart des voire une auto-amnistie. Ce compromis est
responsables de l’apartheid. En l’absence d’une d’autant plus nécessaire que l’issue du conflit ne
reconnaissance totale des victimes de l’apartheid, il dégage ni vainqueur ni vaincu et passe par des
ne peut y avoir d’identification complète des négociations. Dans ce type de situations, un
coupables. Le fait que la TRC n’a pas reconnu toute arrangement est obtenu entre les deux parties
la vérité a fait que l’amnistie envisagée comme une
sous forme d’un deal troquant les « poursuites
mesure individuelle s’est transformée en une
amnistie générale. Pour le simple fait qu’un judiciaires » pour le « partage du pouvoir » et la
coupable non identifié est un coupable qui jouit de « justice » pour la « paix ».
l’impunité.13
La revue des expériences internationales
A ce sujet il est utile de mentionner la « plus montre que l’amnistie a été utilisée sous des
grande faiblesse de la TRC », soulignée en 1999 formes variées. Elle a été décrétée par un régime
par Desmond Tutu dans No Future Without parfois légitime (Afrique du Sud) et parfois
Forgiveness14, qui est « l’échec d’attirer en masse illégitime (Chili). Dans certains cas elle a précédé
la communauté blanche pour participer avec la constitution d’une commission de vérité (Chili),
enthousiasme au processus de vérité et de dans d’autres elle l’a accompagnée (Afrique du
réconciliation. » Sud), dans d’autres encore l’amnistie n’a été
envisagée que bien après la constitution d’une
Il faut noter, comme l’a mentionnée Timothy telle commission (Salvador). Enfin l’amnistie a été
Garton Ash en 1997, que : dans la plupart des cas générale, à quelques
rares exceptions comme en Afrique du Sud où
Parmi ceux qui ne se sont pas portés candidats [à
l’amnistie] se trouve l’état-major de l’époque de
l’amnistie accordée a été conditionnelle et
l’apartheid, la plupart des anciens politiciens du limitée.
Parti national, presque tous les membres du Parti L’amnistie est en général une mesure
Inkhata pour la liberté de Buthelezi (ses soldats
impopulaire et mal acceptée même si elle est
zoulous ont une importante part de responsabilité
dans les terribles violences politiques dont a été le restrictive et décrétée par un pouvoir légitime
théâtre ce qu’on appelle aujourd’hui le KwaZulu- comme en Afrique du Sud. Depuis quelques
Natal) et un nombre non négligeable de membres années un mouvement populaire anti-impunité
ordinaires – ou de membres à titre rétrospectif – de tendant à remettre en cause les lois d’amnistie
l’ANC, impliqués dans les supplices du ‘collier’ et gagne de plus en plus de pays. Le rejet est le
autres.15 plus fort dans les cas d’auto-amnistie et

© 2005 Hoggar 46 www.hoggar.org


Quelques expériences d’amnistie à méditer

d’amnistie générale. Les régimes de transition,


sensibles à la pression de la rue et se sentant
fragilisés par la caution donnée aux mesures
d’amnistie, sont amenés petit à petit à leur
révocation (suspension de leur application), voire
même abolition (annulation des effets de leur
application antérieure).

Notes

1 Andreas O’Shea. Amnesty for Crime in International Law


and Practice. Koninklijke Brill. Leiden 2004.
2 Stéphane Gacon. L’Amnistie, de la Commune à la guerre

d’Algérie. Seuil. Paris 2002.


3 Voir les travaux suivants : Charles Harper (Edit.)
Inpunity: An Ethical Perspective. World Council of
Churches. WCC Publications. Geneva 1996; Naomi Roht-
Arriaza, Impunity and Human Rights in International Law
and Practice. Oxford University Press. New York 1995.
4 Coran, 22:39-40.

5 Coran, 17:81.

6 Coran, 12:92.

7 Frank Laurent. Politique de l'exilé. In Hommes et Libertés

N°119 - Victor Hugo et le droit (juillet- septembre 2002).


8 Ibid.

9 Le texte intégral de l’intervention de Victor Hugo au

Sénat est accessible en ligne sur la page Internet :


(www.ac-
rouen.fr/pedagogie/equipes/lettres/dernier/senat1.htm)
10 Article 5 de la Loi, cité par Andreas O’Shea Op. cit.

11 Timothy Garton Ash. La Commission vérité et


réconciliation en Afrique du Sud. New York Review of
Books. 17 juillet 1997. Version française parue dans Esprit.
Décembre 1997. pp. 44-62.
12 James L Gibson. Truth, Justice, and Reconciliation:

Judging Amnesty in South Africa. Disponible en ligne sur :


www.ijr.org.za/pdfs/gibson.pdf
13 Mahmood Mamdani. Amnesty or Impunity ? A
Preliminary Critique of the Report of the Truth and
Reconciliation Commission in South Africa (TRC).
14 Desmond Tutu. No Future Without Forgiveness. Rider.

London (1999).
15 Timothy Garton Ash. Op. cit.

16 Rosemary Nagy. Violence, Amnesty and Transitional

Law: “Private” Acts and “Public” Truth in South Africa.


African Journal of Legal Studies 1(1) :1-28 (2004).
17 Graeme Simpson. Contested Notions of Reconciliation:

The Changing nature of Violence on post-apartheid Africa.


Centre for the Study of Violence and Reconciliation. Annual
Report (1998).

© 2005 Hoggar 47 www.hoggar.org


VÉRITÉ ET RÉCONCILIATION :
EXPÉRIENCE DE L’AFRIQUE DU SUD

Amor Guidoum

1. Introduction 50
2. Quelques commissions d’enquête ayant précédé celle de l’Afrique du Sud 50
2.1. Commission d’enquête sur les disparitions en Ouganda 50
2.2. Commission nationale pour les personnes disparues en Argentine 51
2.3. Commission nationale de vérité et de réconciliation du Chili 51
3. Commission de Vérité et Réconciliation de l’Afrique du Sud 51
3.1. Chronologie 51
3.2. Spécificités de la CVR sud-africaine 51
3.3. Les activités de la CVR 53
3.3.1. Comité des violations des droits de l’homme 54
3.3.2. Comité pour l’amnistie 54
3.3.3. Comité de réparation et réhabilitation 54
4. Conclusion 54

© 2005 Hoggar 49 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

Cependant, les espoirs suscités par ces procès


1. Introduction pour établir la vérité sur la violence politique
furent souvent déçus.
Dans les dernières décennies, les nouveaux
gouvernements de bon nombre de pays en Quant aux commissions d’enquête, l’une des
transition vers des régimes plus démocratiques, premières créées à cet effet a été celle fondée en
ont été confrontés à la question de la façon de 1971 au Bangladesh qui s’est consacrée à des
traiter des violations de droits de l'homme recherches sur les crimes de guerre, suivie en
commises par les régimes précédents et aussi à 1974 par celle qui a été formée pour enquêter
l’héritage de la violence politique. Face à ce sur les disparitions en Ouganda. Depuis, de telles
dilemme, les réponses furent variées s’étalant de commissions ont été érigées dans plus de 40
la grande réticence à confronter le passé à la pays, d’autres s’y ajoutent et s’y ajouteront
formation des commissions de vérité, en passant chaque année vu le déni de justice et les
par les purges et les poursuites des violateurs violations des droits fondamentaux qui persistent
des droits de l’homme.1 dans beaucoup de pays de par le monde.
Certaines de ces commissions n’ont mené à
L’exemple des trois pays africains, en aucun ou à peu de résultats et n’ont même pas
l’occurrence la Namibie, le Mozambique et publié de rapport final. D’autres ont eu plus de
l’Angola, est typique des pays dont les réussite et ont conduit à des résultats
gouvernements ne semblent avoir aucun désir à manifestes. Mais la plus célèbre de ces
confronter le passé, et qui affichent de forte commissions, reste incontestablement celle de
résistance aux investigations. Quant au l’Afrique du Sud qui a été instituée à la fin du
Zimbabwe, le gouvernement a lui-même enquêté régime de l’apartheid.
sur les violations de droits de l'homme mais n'a
pas jugé utile de publier des résultats. 2. Quelques commissions d’enquête
En revanche, une véritable purge a été ayant précédé celle de l’Afrique du
effectuée, en Bulgarie, au sein de l’appareil d’Etat Sud
en vertu de la loi Panev, adoptée en décembre
1992 et qui obligea tous les hauts fonctionnaires Les exemples de commissions cités ci-dessous ne
à fournir un rapport écrit sur leur activité le sont qu’à titre indicatif; ils ne représentent
communiste. En conséquence, plusieurs milliers qu’une infime partie de l’ensemble des
de dirigeants d’entreprise, d’officiers des agences commissions d’enquêtes dans le monde. Durant
de sécurité, 90% des hauts fonctionnaires du ces trois dernières décennies, plus de 40
gouvernement et un tiers de tous les diplomates commissions d’enquête et/ou de vérité ont vu le
ont été relevés de leur fonction à cause de leur jour même si beaucoup d’entre elles ne méritent
passé communiste.2 En Tchéquie également, une pas cette dénomination et n’étaient en fait qu’un
loi d’épuration a été votée en 1991 visant à leurre.
exclure d’anciens fonctionnaires pendant cinq ans
de leur fonction officielle. Cette loi comprend une 2.1. Commission d’enquête sur les
liste d’institutions publiques, de bureaux privés, disparitions en Ouganda
de postes et de professions pour lesquels Sous la pression des puissances étrangères et
l’exclusion est applicable. L’interdiction peut d’associations des droits de l’homme, Le
frapper toute personne ayant occupé une Président Idi Amin a installé une commission
certaine position dans les structures de l’Etat ou pour examiner les disparitions entre 1971 et 1974
du parti communiste, entre février 1948 et mais a refusé la publication de son rapport final
novembre 1989 ou pour toute collaboration et d’appliquer ses recommandations. L’opération
intentionnelle avec la police secrète. Aussi bien fut considérée comme une simple manœuvre
les lois en question que les interdictions d’exercer pour persuader la communauté internationale
certaines professions ont expiré le 31 décembre que des abus envers les droits de l'homme
1996. étaient poursuivis. La commission a été dirigée
Dans d’autres pays, par contre, les dirigeants par un juge pakistanais et a comporté deux
de régime déchu furent poursuis. C’est le cas de officiers de police et un soldat. Elle a eu les
l’Allemagne qui a jugé les généraux et les pouvoirs de contraindre des témoins à venir
politiciens de la RDA pour le meurtre des témoigner et a pu obtenir des informations
personnes ayant tenté de s'échapper à travers le officielles. Elle a pu entendre 545 témoins et a
mur de Berlin. En Ethiopie également, à la chute documenté 308 cas de disparitions. La
du régime communiste de Mengistu Haile- commission a critiqué l'armée et la police pour
Mariam, les membres survivants du usage abusif de la force et a fait des
gouvernement ont été poursuivis. Au Rwanda et recommandations au gouvernement. Cependant,
en Bosnie, les génocidaires et les criminels de l'accès à l'information a été bloqué par plusieurs
guerre ont été poursuis respectivement par le centres du pouvoir. Ce n’est qu’en 1986, huit ans
Tribunal International pour le Rwanda et le après la chute de Idi Amin, qu’une commission
Tribunal International pour l’ex-Yougoslavie. de recherche a été instituée par le nouveau
pouvoir. Elle ne publiera son rapport qu’en 1995.

© 2005 Hoggar 50 www.hoggar.org


Vérité et réconciliation : Expérience de l’Afrique du sud

Plusieurs hauts responsables et ministres de prise de sanctions comme une étape


l’ancien régime furent mis en cause. indispensable dans le processus de réhabilitation
et de prévention. D’autres, par contre,
2.2. Commission nationale pour les prétendaient que les procès pouvaient avoir un
personnes disparues en Argentine effet contraire et par conséquent compromettre
tout le processus jugé encore fragile durant la
A la fin de la dictature militaire en 1983 après la
période de transition. A cette commission, a
défaite militaire face au Royaume Unie, la
succédé la corporation pour la réconciliation et la
commission nationale pour les personnes
réparation qui, pendant encore des années, a
disparues (CONADEP) fut formée en 1983 comme
continué ses recherches sur des cas de crimes
aboutissement surtout de l’obstination des
politiques et de disparitions non encore élucidés.
familles des disparus. Son rapport Nunca Màs
Cependant, force est de constater que c’est
(plus jamais) publié en 1984 est devenu un best-
l’inculpation de Pinochet par la justice espagnole
seller et a conduit à la mise en accusation de
et sa demande d’extradition vers l’Espagne lors
plusieurs généraux. Dans ce rapport, on trouve la
de son séjour au Royaume Uni, suivi par
description non exhaustive de 8960 cas de
l’élection d’un socialiste à la tête du Chili, qui a
disparition et une liste de plus 340 centres de
amorcé le processus de poursuite des plus hauts
détention. Plus de 1080 cas de disparitions ont
anciens responsables chiliens.
été présentés aux tribunaux civils. Pus tard, la
CONADEP fut dissoute et un bureau des droits de
l’homme fut créé à sa place et dont le rôle était 3. Commission de Vérité et
le recensement et la recherche des enfants de Réconciliation de l’Afrique du Sud
disparus. A la fin 1989, seulement 49 enfants de
disparus avaient été identifiés. Depuis, aucun 3.1. Chronologie
progrès tangible n’a été fait par les tribunaux • 1948-1951 : le Parti national, élu en 1948,
pour élucider les cas en suspens. renforce les lois ségrégationnistes contre les
noirs, adoptées depuis 1911, et érige l’apartheid
2.3. Commission nationale de vérité et de (séparation des races blanches, métisse et
réconciliation du Chili indigène) en système.
Au Chili, la Commission Nationale en matière de • 1959-1964 : montée en puissance des
Vérité et de Réconciliation a débuté son travail en protestations anti-apartheid et durcissement du
1990 et a rendu son rapport en 1991 sans qu’elle régime raciste. Les leaders de l’ANC, dont Nelson
ne soit en mesure d’évaluer les responsabilités en Mandela, sont condamnés à la prison à
vertu du décret sur la base duquel elle avait été perpétuité.
créée et qui lui ôtait ce pouvoir. Le rapport
donne une description chronologique de tous les • 1976 : émeutes de Soweto, le quartier noir
crimes et de toutes les disparitions, y compris déshérité, qui se soldent par 575 tués, en
ceux supposés être l’œuvre de l’opposition. Sur majorité des jeunes.
3500 cas examinés, la commission a établi que • 1989-1993 : négociation entre le régime de
1086 personnes avaient été tuées par des l’apartheid et l’ANC. Libération de Mandela en
militaires ou par la police, que 957 disparitions 1990 et abolition des dernières lois d’apartheid
étaient l’œuvre de fonctionnaires d’Etat et que 90 en 1991.
personnes avaient été tuées par des groupes de
l’opposition pour des raisons politiques. Le • 1994 : élection de Nelson Mandela à la
rapport contient aussi toute une partie consacrée présidence de l’Afrique du Sud lors des premières
aux aspects ‘réhabilitation’ et ‘prévention’. Le élections multiraciales.
premier volet comporte des recommandations • 1995 : création de la Commission de vérité et
pour la réhabilitation publique des victimes, un de réconciliation (CVR), présidée par l’archevêque
certificat de décès pour les personnes disparues anglican et prix Nobel de la paix, le Révérend
ainsi que des compensations matérielles pour Desmond Tutu.
toutes les victimes. Dans le second volet
concernant la prévention, le rapport soumet des • 1998 : publication du rapport final de la CVR
recommandations sur le plan juridique telles que qui a recensé 21000 victimes dont 2400 ont
la ratification des traités internationaux, un fichier témoigné en audience publique. Sur les quelques
contenant des données sur toutes les violations 7000 demandes d’amnistie reçues, la plupart ont
des droits de l’homme, la mise en œuvre de été accordées.
formation concernant les droits de l’homme, etc.
3.2. Spécificités de la CVR sud-africaine
Quant au jugement des coupables, la
commission s’est contentée de relever les points La Commission de Vérité et Réconciliation
de vue divergents des parties qu’elle avait d’Afrique du sud, instituée en 1995, est sans
consultées sur cette question. Il s’agit de 2000 doute la commission la plus célèbre et la plus
ONGs, d’organisations officielles et de particuliers controversée de toutes les commissions de
au niveau international. Certains considéraient la vérité. Elle seule, jusqu’ici, a eu le pouvoir

© 2005 Hoggar 51 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

d’amnistier les auteurs de crime. Le caractère choses. Vous ne pouvez pas gagner en raison de
public des auditions, le témoignage tant des notre nombre : impossible de nous tuer tous. Et
victimes que des bourreaux devant les caméras vous ne pouvez pas gagner en raison de la
de télévision ont beaucoup ému, non seulement communauté internationale. Elle se ralliera à
les sud-africains mais le monde entier. La CVR se nous et nous soutiendra».4 Les généraux sud-
distingue aussi par rapport à d’autres africains furent obligés d’en convenir. Ainsi, il
commissions, en particulier chilienne et apparaît que la CVR n’était rien d’autre qu’un
argentine, par l’immense intérêt national et compromis dicté par le rapport de force, au
international qu’elle a suscité. Ceci reflète moment des négociations, entre les deux
certainement, en partie, l’internationalisation du protagonistes.
combat contre l’apartheid. Mais probablement
Pour en finir avec son passé douloureux,
d’une manière plus importante encore, c’est le
l’Afrique du Sud avait le choix entre trois
fait avoir mis en exergue les questions
possibilités. La première, qui consistait en une
conflictuelles et les intérêts contradictoires qui
amnistie totale, était grandement souhaitée par
exigent une négociation dans un processus de
le dernier gouvernement de l’apartheid, dirigé par
transformation politique. Selon les propres
De Klerk, ainsi que par les forces de sécurité,
termes du Révérend Tutu, la commission
incluant la police et l’armée. Cependant, cette
représente un compromis : « entre ceux qui
option était inacceptable pour l’ANC, en tant que
veulent l’amnistie et ceux qui veulent le
mouvement de libération représentant la majorité
châtiment ».3
de la population qui avait tant souffert des graves
La CVR, présidée par le Révérend Tutu, a violations des droits de l’homme.
débuté son travail en avril 1996, dans la ville
La seconde option était celle qui appelait à
d’East London qui avait été le théâtre de terribles
juger tous ceux qui étaient responsables des
répressions dans les années 70 et en 1989. C’est
violations les plus massives des droits de
aussi la ville de Steve Biko qui avait été torturé à
l’homme. Cette approche, à l’instar de celle du
mort en 1977 dans les locaux de la police. Elle
Tribunal de Nuremberg, était de loin la solution
avait été chargée de recenser les violations des
préférée pendant longtemps des dirigeants du
droits de l’homme commises entre 1960 et 1993
mouvement de libération lorsqu’ils étaient en exil.
et d’indemniser les victimes. Elle n’avait aucun
Comme l’a souligné, Thabo Mbeki, alors Vice
pouvoir judiciaire, sauf celui d’accorder l’amnistie
Président : « dans les rangs de l’ANC, le slogan
aux violateurs qui la demandaient, à condition
était ‘capturez les bâtards et pendez-les’, mais
qu’ils exposent tous les faits et qu’il prouvent que
nous avons réalisé que cela ne nous mènerait pas
ces crimes étaient motivés politiquement et sans
à une solution pacifique. Si nous n’avions pas pris
qu’ils ne soient obligés de demander pardon aux
ce chemin, je ne sais pas où serait le pays
victimes. Cela étant, l’amnistie n’était que
aujourd’hui. S’il y avait un risque d’un tribunal du
partielle : celui ou celle qui n’avouait que
style de Nuremberg pour les membres des forces
partiellement les crimes commis s’exposait à des
de sécurité, nous n’aurions jamais pu faire ce
poursuites. En outre, l’amnistie pouvait être
changement pacifique».5 Dans la même ligne
refusée s’il apparaissait que le requérant avait
d’idée, le Révérend Tutu déclara juste avant le
occulté une partie de la vérité ou que son mobile
début des fameuses séances d’audition : « Si
était davantage personnel que politique.
seule la justice est autorisée à prendre son cours,
Malgré ses réussites incontestables, en le pays serait réduit en cendres».6 Thabo Mbeki
particulier dans la recherche de la vérité, la CVR révélera même plus tard que les militaires
sud-africaine a montré ses limites. Etant limitée avaient clairement fait comprendre à Mandela
dans le temps, elle n’était ni en mesure de lors d’un entretien privé, leur détermination à
statuer sur les milliers de cas qui lui étaient saboter l’élection présidentielle et à
soumis, ni d’apaiser la souffrance de nombreuses compromettre la transition si des garanties
victimes qui voyaient leurs bourreaux libres, constitutionnelles n’étaient pas données pour
après avoir confessé des crimes atroces et sans assurer l’amnistie aux forces de sécurité.7
émettre le moindre regret.
La troisième option enfin, celle qui avait reçu
Pour comprendre le rôle et le but de la CVR, il l'appui de la majorité, consistait à nommer une
faut revenir aux négociations qui ont lieu entre commission spéciale, d'abord désignée sous le
1989 à 1993. Le Congrès National Africain et le nom de ‘Commission de Vérité’ et dénommée
gouvernement de l’apartheid ont été contraints formellement, plus tard, ‘Commission de Vérité et
d’admettre la nécessité d’un règlement négocié. de Réconciliation’. Le rôle de cette commission
« Si vous voulez la guerre, a dit Mandela lors consistait à œuvrer pour la recherche de la vérité
d’une réunion avec les militaires blancs, je dois concernant les victimes et les auteurs de
admettre honnêtement que nous ne pourrons violations, à rendre aux victimes et aux
pas vous affronter sur les champs de bataille. survivants leur dignité, à appliquer une amnistie
Nous n’en avons pas les moyens. La lutte sera limitée et à promouvoir la réconciliation
longue et âpre, beaucoup mourront, le pays nationale.
pourrait finir en cendres. Mais n’oubliez pas deux

© 2005 Hoggar 52 www.hoggar.org


Vérité et réconciliation : Expérience de l’Afrique du sud

L’amnistie fut donc le prix à payer par l’Afrique du Chili et d’Argentine. D’autres conférences et
du Sud pour avoir des élections libres et rencontres ont ensuite suivi partout en Afrique du
honnêtes et une transition relativement pacifique. Sud afin de mieux préciser le concept de la
Ce fut aussi le prix à payer par beaucoup de commission de vérité et réconciliation, et ceci a
victimes pour connaître une part de la vérité sciemment contribué d’une manière significative
concernant leur terrible passé. Les dirigeants de au modèle final adopté. Des débats publics furent
l’ANC n’avaient pas les moyens d’imposer la organisés et les contributions de la société civile
poursuite en justice des violateurs mais ils ont été partiellement prises en compte dans le
avaient assez de pouvoir pour exiger la vérité en projet de la loi parlementaire.
échange de l’amnistie.8 Ce deal, en parallèle avec
Ce processus démocratique se retrouvait
l’espace donné aux victimes pour raconter leur
également dans la sélection des membres de la
histoire et en leur garantissant des
commission ; conformément à la décision de
indemnisations était l’essentiel de la commission
Mandela de constituer un comité restreint mais
sud-africaine de vérité et de réconciliation. Dès
représentatif des grands partis et de la société
lors, la question qui hante encore les esprits et
civile qui acceptaient la responsabilité dans le
qui attend toujours une réponse est celle de
processus de sélection des membres de la
savoir si les besoins et les objectifs de l’Etat sont
commission. Pour cela, on avait encouragé les
compatibles avec ceux des victimes.
gens de tout bord à proposer des candidats. Plus
de trois cents candidatures ont été reçues par le
3.3. Les activités de la CVR comité. Après un long processus, incluant des
Comme indiqué précédemment, les fondements auditions publiques des candidats, le comité
de la CVR se trouvaient déjà dans la constitution sélectionna trente cinq noms qu’il envoya à
provisoire qui, en tant que partie du règlement Mandela. Ce dernier, en consultation avec son
négocié avait prévu des dispositions en vue de cabinet, nomma dix sept membres.10
l’octroi de l’amnistie. Ceci avait été aussi repris
Les activités de la commission consistaient plus
et inscrit dans la constitution finale de 1995.
précisément à :
Cependant, le mandat complet des activités de la
CVR avait été défini par une loi parlementaire - Définir les actes politiques, pour lesquels
dite ‘la loi pour la promotion de l’unité nationale l’amnistie pouvait être accordée : Ainsi furent
et la réconciliation’ (Promotion of National Unity retenus les actes commis par une organisation
and Reconciliation Act) de 1995. La commission politique ou par un membre des forces de
entama ses activités en décembre 1995 avec sécurité, dans le cadre de ses obligations et de
l’objectif global de promouvoir l’unité nationale et ses pouvoirs. N’étaient pas visés les actes
la réconciliation dans l’esprit de tolérance qui commis par intérêt personnel, par bassesse ou
devrait transcender les conflits et les divisions du s’il n’y avait pas de lien sensé entre l’acte et le
passé. Pour atteindre ses objectifs, la CVR devait but.
donner la parole aux victimes, aux témoins et
- Définir les victimes comme des personnes
aux violateurs de l’ère de l’apartheid afin de
ayant subi des blessures par violation des droits
donner une image aussi précise que possible des
de l’homme ou ayant souffert ou supporté un
causes, de la nature et de l’échelle des abus qui
préjudice financier. Les familles et les personnes
avaient été commis entre le 1er mars 1960 et le
qui étaient intervenues en leur faveur étaient
10 mai 1994. La première date correspond à la
également considérées comme victimes.
date d’interdiction des partis politiques ainsi que
les massacres de Sharpeville ; la deuxième date - S’occuper des cas les plus graves de violation
coïncidait avec les premières élections des droits de l’homme, en particulier les
multiraciales et la fin de l’apartheid.9 meurtres, tentatives de meurtre, kidnapping,
mauvais traitements ou tortures, commis entre
La commission sud-africaine se distingue aussi
le 1er mars 1960 et le 10 mai 1994, par un
des autres commissions par le processus qui a
fonctionnaire de l’Etat, une organisation politique
conduit à sa création. L’approche a été
ou une personne ayant des motifs politiques.
essentiellement démocratique et a pu donner,
autant que possible, à beaucoup de personnes - La commission était mandatée pour
l’opportunité de participer à la CVR. En effet, convoquer des personnes, réclamer de la
l’idée d’une commission de vérité fut lancée par documentation et des articles, recueillir des
l’ANC avant les élections de 1994 suite aux déclarations sous serment.
déclarations émanant en particulier de certains
- Les personnes convoquées étaient obligées
milieux blancs qui accusaient l’ANC de graves
de répondre, même si elles se déclaraient elles-
violations des droits de l’homme dans plusieurs
mêmes complices.
de ses camps en exil. Durant la même période,
deux grandes conférences internationales furent La commission comportait trois comités pour
tenues à Cap Town sur les thèmes de ‘Vérité et traiter les questions respectivement des violations
Réconciliation’. La dernière conférence a vu des droits de l’homme, de l’amnistie, et de
beaucoup de participants venir d’Afrique du Sud, l’indemnisation et la réhabilitation. Le mandat de

© 2005 Hoggar 53 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

chaque comité avait été aussi défini par la loi de que la victime soit une personnalité publique ou
1995. simple citoyen, que le requérant ait agit sous des
ordres ou non, que l’acte soit proportionnel ou
3.3.1. Comité des violations des droits de non à l’objectif politique – devaient être pris en
l’homme compte en parallèle avec d’autres critères. En
réalité, ceci signifiait que l’amnistie n’était pas
Ce comité avait pour but la mise en œuvre d’un
automatiquement accordée en Afrique du Sud.
processus de rétablissement de la vérité à travers
C’est le cas, par exemple, des deux pires tueurs
la collecte des dépositions des survivants et des
de la police, Eugène de Koch et Ferdi Barnard, du
familles de victimes de violations graves des
« docteur de la mort », Wouter Basson ou de
droits de l’homme telles que définies plus haut.
l’ancien chef d’état major et ministre de la
Des cas représentatifs ont été choisis parmi les défense, Magnus Malan. Les requérants
dépositions pour être présentés dans les séances impliqués dans l’assassinat de Steve Biko se sont
publiques d’audition. Durant ces auditions, les vus étagement refusés l’amnistie. Toutefois, les
survivants et les familles des victimes relataient auteurs des violations les plus graves qui
les mauvais traitements qu’ils avaient subis. Plus remplissaient les critères de l’amnistie avaient pu
de 50 auditions publiques ont été organisées, obtenir l’immunité contre toute poursuite
totalisant 244 jours pour les cas représentatifs. criminelle ou civile en échange de la vérité. Au
Dans son rapport, la commission indiquait qu’elle total, il y a eu 7124 requêtes d’amnistie ; la
avait reçu plus de 21000 dépositions de la part plupart furent accordées.
d’individus s’estimant être des victimes des
violations des droits de l’homme et 7124 3.3.3. Comité de réparation et réhabilitation
demandes d’amnistie de la part de personnes
Ce comité fut le seul des trois comités à ne pas
pour des actes qu’elles avaient commis, autorisés
avoir tenu des auditions publiques. Il fut chargé
ou failli à prévenir. Des 21000 dépositions reçues,
de développer aussi bien une politique de
moins de 10% seulement avaient été entendues
réparation à long terme que de secours et
par la commission. Les autres cas avaient été
d’intervention urgente qu’exigeaient les situations
traités, et dans chaque situation la commission
les plus critiques en faveur des victimes, directes
émettait des recommandations si la personne
ou indirectes, des violations graves durant les
devait recevoir des indemnisations ou si des
investigations de la CVR.
investigations seraient encore nécessaires. A la
fin du mandat de la commission, 38 000 Le gouvernement était responsable pour
violations graves des droits de l’homme furent mettre en application les recommandations de ce
recensées dont 90% concernaient les noirs dont comité. Des recommandations pour légiférer afin
la grande majorité était des femmes. de prévenir la répétition des abus furent aussi
émises dans le rapport final de la CVR. Elles
3.3.2. Comité pour l’amnistie portaient, par exemple, sur la réforme des forces
de sécurité, l’enseignement des droits de
Le comité pour l’amnistie, présidé par un ancien
l’homme aux membres de ces forces ainsi que
juge de la Cour Suprême, avait la charge de
dans les collèges et les universités.
recueillir les confessions des violateurs et
d’accorder l’amnistie jusqu’à l’année 2000.
Certaines des conditions garantissant l’amnistie 4. Conclusion
étaient bien définies, d’autres par contre étaient L’amnistie en échange de la vérité : tel a été le
sujettes à interprétation. En terme de critères grand compromis sud-africain pour sortir de
fixés, les actions qui faisaient l’objet de la l’apartheid. Il s’agissait d’une approche plus
demande d’amnistie devaient avoir été commises globale qu’individuelle où les droits de l’individu
entre le 1er mars 1960 et le 10 mai 1994, et la avaient été englobés dans les droits collectifs et
demande déposée avant le 30 septembre 1997. le bien-être national. Cette approche tablait sur le
Le reste des critères était largement ouvert à pardon des victimes et aspirait à la justice à long
l’interprétation par le comité de l’amnistie. terme à travers la transformation pacifique qui
L’amnistie était accordée lorsque le requérant pouvait permettre de réformer les forces de
avait confessé tous les actes commis et prouvé sécurité, et de mieux répondre aux aspirations
qu’il avait agi pour des motivations politiques. Les des masses. Ainsi, la vérité était jugée plus
mobiles ne devraient pas être personnels ( gain importante que la justice ; d’autant plus que les
privé, pure méchanceté, mauvaises intentions ou informations dont disposait la CVR venaient en
simple rancune). Le requérant devait être plutôt grande partie des révélations des bourreaux, lors
membre d’un parti politique reconnu ou employé des auditions liées à leur demande d’amnistie.
de l’Etat qui pensait agir dans le contexte d’une Sans leurs déclarations, on n’aurait jamais connu
politique inspirée par les autorités. la vérité sur la quantité d’événements inexpliqués
et de meurtres non élucidés.11
La CVR avait également la possibilité
d’interpréter la définition d’un objectif politique. Pour les défenseurs de cette approche, le
Le mobile, le contexte et la gravité de l’acte - châtiment de la honte que subissaient les

© 2005 Hoggar 54 www.hoggar.org


Vérité et réconciliation : Expérience de l’Afrique du sud

bourreaux d’avoir vu leurs crimes exposés en et d’un prélèvement unique sur le revenu des
public, était considéré bien plus dévastateur sociétés et des privés mais tout ceci tarde à se
qu’une peine en prison. La révélation de leur concrétiser. En réalité, même le gouvernement
participation à des actes abjects avait parfois de l’ANC n’est pas en mesure de changer
brisé leur famille et détruit leur respect d’eux- fondamentalement les choses en raison des
mêmes. Un autre argument souvent avancé aussi assurances que l’ANC avait données, avant la fin
par les partisans de l’amnistie, était celui de de l’apartheid, aux puissances occidentales de
l’insuffisance de preuves, comme dans le cas du ne pas remettre en cause le libéralisme de
procès de l’ancien ministre de la défense, Magnus l’économie sud-africaine, et en particulier la
Malan, en 1996, ajouté au risque de voir propriété privée, en échange de leurs pressions
s’éterniser le processus judiciaire en raison du sur le régime de l’apartheid.
nombre relativement élevé de cas à traiter.
Le règlement du conflit sud-africain perpétue
Par contre, une grande partie des victimes était en réalité les divisions et les frustrations en
mécontente de l’amnistie et s’était sentie flouée maintenant un système économique globalement
par le travail de la commission. Celles ci injuste. Par conséquent, si la situation
estimaient que l’amnistie leur avait volé la justice. économique des pauvres de l'Afrique du Sud ne
Elles soutenaient que les assassins devaient être s’améliore pas, au moins à court terme, alors la
jugés et incarcérés : ne pas le faire revenait, réconciliation sud-africaine aura échoué. Elle ne
selon elles, à les dévaloriser. Il ne devait pas serait rien davantage qu'un écran de fumée pour
suffire à un assassin d’avouer ses crimes pour justifier la perpétuation des anciens rapports de
acheter sa liberté, disaient-elles. Elles ajoutaient domination.
que l’amnistie privait également les victimes du
Malgré l’avenir encore incertain, la commission
droit d’obtenir devant les tribunaux toute
de vérité de l’Afrique du Sud reste après tout,
compensation pour tout tort moral, physique ou
une expérience unique, non pas à imiter mais à
économique subi.
méditer car il n’y a pas et il n’y aura pas de
Aux yeux des détracteurs de l’approche sud- modèle unique. Chaque pays doit faire du « sur
africaine, du fait du traitement individuel mesure » en fonction des ses besoins et du
consacré aux bourreaux, la commission avait contexte politique et culturel local.
absous le régime de l’apartheid de sa
responsabilité, en particulier dans la situation
socio-économique catastrophique dans laquelle Notes
avait été plongée durant des décennies la
majorité noire. Pour eux, il ne pouvait y avoir de 1 Brandon Hamber & Steve Kibble, From to
réconciliation avant que les blancs ne Transformation : South Africa’s Truth and Reconciliation
reconnaissent qu’ils avaient largement été Commission, Catholic Institute for International Relations
favorisés par l’apartheid. Pour beaucoup de noirs, Report, February, 1999.
les blancs devaient, non seulement reconnaître 2 Ibid.

cela, mais aussi mettre la main à la poche et 3 Ibid.

contribuer ainsi à rétablir l’équilibre qui n’avait 4 Njabulo S. Ndebele, Un compromis inédit, Le Courrier de

jamais existé, afin d’assurer une vraie l’UNESCO, décembre 1999.


5 Alex Boraine, Truth and Reconciliation in South Africa,
transformation sociale. Mais la réalité reste
encore aujourd’hui que la communauté blanche The third way, in Truth V. Justice : The Morality of Truth
Commission, R. I. Rotberg & D. Thompson (eds),
continue tout simplement à profiter des privilèges Princeton University Press, 2000
acquis pendant et grâce à l’apartheid, tout en 6 Brandon Hamber & Steve Kibble, op. cit.

affichant une totale indifférence à ces 7 Alex Boraine, op. cit.

revendications.12 8 Max du Perez, Le prix de la vérité, Le Courrier de

l’UNESCO, décembre 1999.


Pire encore, les blancs estiment que seul le 9 Victoria Brittain, Truth and reconciliation in South Africa,
gouvernement devait assurer les réparations et Le Monde diplomatique, December 1998
les indemnisations, et oublient souvent que le 10 Alex Boraine, op. cit.

gouvernement de l’ANC a hérité d’une dette 11 Priscilla B. Hayner, Plus que la simple vérité, Le Courrier

publique colossale (plus 60 milliards dollars US) de l’UNESCO, mai 2001


léguée par le gouvernement de l’ancien régime. 12 Helen Macdonal, No reconiliation until whites
Plus encore, c’est dans le domaine économique acknowledge being beneficiaries of apartheid, Sunday
que se reflètent les plus grands crimes de Independent, July 3, 2000
l’apartheid en Afrique du Sud, et c’est dans ce
domaine que devait de refléter le plus grand test
de la réconciliation. Le pays possède le taux
d’inégalité, le plus élevé dans le monde, dans la
distribution de la richesse nationale – 20% de la
population possédant 75% de la richesse. Le
rapport final de la commission a suggéré le
prélèvement d'un impôt sur les grandes fortunes

© 2005 Hoggar 55 www.hoggar.org


IL NE PEUT Y AVOIR DE RECONCILIATION NATIONALE
DANS L'IMPUNITE

Abdennour Ali Yahia

adversaires. La réponse des candidats humiliés à


Les conditions dans lesquelles se sont déroulées
l'humiliant a été rapide et brutale.
les élections du 8 avril et le score écrasant avec
lequel a été réélu le président de la République La vraie question qui se pose après cette
font dire à beaucoup d'observateurs politiques élection est qui va exercer le pouvoir réel détenu
que cette victoire est le résultat d'une fraude. par les décideurs de l'armée ? Les deux pouvoirs
Partagez-vous cet avis ? vont continuer non seulement à coexister, mais à
coopérer. Tout continuera comme par le passé,
avec les mêmes méthodes dans la voie ouverte
L'élection, digne du parti unique, avec à 84,99% par l'institution militaire. A ceux qui rallient le
des suffrages exprimés, a assuré au Président- camp du vainqueur et font des retournements
candidat, une victoire à la Pyrrhus, sans risque et spectaculaires, parce que la situation est à
sans gloire. Une légitimité usurpée, forgée par la l'autosatisfaction et à l'euphorie, il faut dire : un
fraude électorale, a décidé une fois de plus du peu de dignité, le peuple vous regarde. Pour eux,
sort du peuple algérien, en maintenant le statu l'élection s'est déroulée dans le calme absolu, et
quo. L'évidence qui se dégage de cette élection, comme prévu, une majorité massive s'est
c'est qu'une fois de plus elle a été truquée. Le prononcée en faveur du Président-candidat.
peuple algérien a été appelé à voter pour L'ampleur du succès dépasse, il est vrai, les
maintenir la forme extérieure de la démocratie, prévisions les plus optimistes. Pour les
mais non pour choisir en toute liberté son abstentionnistes, la signification politique de
Président. Le peuple ne sachant pas bien voter, il l'abstention est la défiance à l'égard du pouvoir.
appartient au pouvoir de se substituer à la Pour eux, l'abstention est une arme politique qui
volonté populaire et au suffrage universel, pour exprime le scepticisme quant aux vertus du
mettre fin à la perversion des urnes, bulletin de vote. Participer à l'élection, c'est servir
conséquence de l'analphabétisme et de l'inculture de caution, d'alibi et d'otages à un système
politique. L'Administration a contrôlé d'amont en politique qui refuse l'alternance démocratique.
aval l'élection présidentielle, sous l'il bienveillant Quand la politique n'est pas interpellée par
du Département du renseignement et de la l'éthique, il y a toujours déviation. La modernité
sécurité (DRS), et a réduit le vote des citoyens à est de subordonner la politique à la morale. Le
des approbations unanimes à un plébiscite. Le pouvoir absolu va faire ce qu'il veut. Mais que
peuple vote ou on vote pour lui, mais il ne décide veut-il en fait ? Il est prématuré de répondre à
jamais, il ne fait qu'entériner un choix fait par le cette question.
pouvoir. Le taux réel d'abstention dépasse-t-il la
moitié du corps électoral ? La population est de
plus de 31 millions, avec plus de 18 millions La neutralité déclarée de l'ANP dans ces élections
d'électeurs. L'Algérie n'est donc plus un pays où n'a pas convaincu beaucoup de politiques
les mineurs sont majoritaires. Il y a toujours une algériens. Quel est votre avis sur la question ?
cagnotte de 3 millions d'électeurs qui s'ajoute
aux voix du Président-candidat. Les
manipulations des procès-verbaux sont légion, Tout dans l'Algérie d'hier et d'aujourd'hui s'axe et
sans compter les nombreuses évictions des s'ordonne autour de l'institution militaire, qui a la
représentants des candidats des bureaux de réalité du pouvoir et a toujours le dernier mot, et
vote. Lors de l'élection présidentielle du 15 avril il n'y a pas d'équilibre ou de contrepoids à sa
1999, Abdelaziz Bouteflika, seul candidat, a exigé puissance. Les lois de la politique, de la
des décideurs de l'armée son élection avec un sociologie et de l'économie se sont conjuguées
pourcentage égal ou supérieur à celui obtenu par pour faire d'elle la gardienne du système
Liamine Zeroual le 16 novembre 1995. Ce dernier politique. Tous les chefs d'Etat sont sortis de ses
a obtenu plus de 7 millions de voix et 61% des rangs ou choisis par elle. Elle est au coeur de
suffrages exprimés. Bouteflika a obtenu 7,5 l'actualité car elle est le pouvoir. Elle parle
millions de voix et 73,8% des suffrages exprimés. d'ouverture politique, mais s'enfonce dans la
Lors de l'élection du 8 avril 2004, il s'est octroyé continuité. L'Algérie n'a pas pu faire l'économie
84,99% des suffrages exprimés pour humilier ses du pouvoir militaire. Mais est-ce seulement pour

© 2005 Hoggar 57 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

une étape ? Les trois composantes du pouvoir en déduisez-vous que cette question a fait l'objet
sont : le pétrole, l'institution militaire, la police de discussions préalables entre les concernés ?
politique. La doctrine de la sécurité nationale
implique le contrôle permanent de la société par
le DRS. La question du futur politique du pays est Votre question nécessite d'abord une mise au
liée au choix qu'il fait. Principal acteur du jeu point car elle contient tout ce que je rejette,
politique, a-t-il détourné la volonté populaire au l'intolérance qui mène à l'exclusion et le mépris
profit du Président-candidat pour assurer la humain. J'ai fait de la défense des droits de
continuité du système politique en place, du fait l'homme l'axe de mon combat, j'ai défendu selon
que le peuple n'aurait pas atteint le degré de l'expression de Jean-Paul Sartre « l'homme, tout
maturité politique nécessaire à la mise en oeuvre homme et tout l'homme ». J'ai défendu les
de la démocratie ? Il y a des malentendus mais personnes politiques de toutes les couleurs de
non des divergences de fond entre le Président et l'arc-en-ciel, quel que soit leur engagement
l'institution militaire. Le DRS est un pouvoir qui a politique ou idéologique. Quand les droits de
développé ses ramifications en prenant le l'homme sont bafoués, je ne cherche pas à savoir
contrôle de toutes les institutions pour maintenir si la victime est démocrate, islamiste ou
l'ordre moral et social. L'Administration ne peut éradicatrice. Un avocat n'a pas le droit sans faillir,
rien faire sans sa bienveillante neutralité. car c'est la servitude noble de la profession de
Abdelaziz Bouteflika peut se féliciter de la refuser par calcul, par prudence, par peur ou par
coopération étroite des services de intérêt de défendre un prisonnier politique, quelle
renseignement qui l'ont hissé une fois de plus au que soit son idéologie, qui est privé de sa liberté
sommet de l'Etat. Là est peut-être la clé de la ou menacé dans son honneur ou sa vie. J'ai lu
fraude électorale. Vrai ou faux ? dans la presse que Rabah Kébir et Madani
Mezrag ont soutenu le Président-candidat qui a
fait de la réconciliation nationale, la priorité de
Sur un autre volet à présent, qu'est-ce qui a, son programme électoral. Quant à Ali Benhadj, il
selon vous, poussé les autorités à reconduire sait que les promesses n'engagent pas ceux qui
l'état d'urgence ? les font, mais seulement ceux qui les écoutent.
Ce dernier qui vient encore d'être interpellé par la
police, parce qu'il s'est rendu hier à Aïn Defla,
La levée de l'état d'urgence conditionne la répondrait longuement à votre question, s'il avait
libération du champ politique et médiatique, ainsi la liberté de parole et si sa mort politique n'était
que l'exercice des libertés individuelles et pas programmée par un pouvoir dictatorial, qui
collectives. La contradiction réside dans le fait est au-dessus de toutes les lois, a tous les droits
que le terrorisme est déclaré résiduel, alors que et fait la loi.
l'état d'urgence qui interdit le droit de réunion et
de manifestation sans autorisation préalable des
services publics est justifié par les impératifs de La notion de réconciliation nationale demeure
la lutte antiterroriste. La LADDH a mené une floue. Comment l'entendez-vous ?
campagne nationale et internationale de grande
envergure pour la levée de l'état d'urgence qui a
porté ses fruits. C'est la recherche de la paix concrétisée dans un
premier temps par la concorde civile. Après sa
Le sous-secrétaire d'Etat américain aux droits
désignation à la magistrature suprême, le 15 avril
de l'homme, à la démocratie et au travail,
1999, Bouteflika a voulu donner « une couverture
Whitney Cramer, s'est prononcé lors d'un
politique et juridique » à un accord conclu entre
entretien de deux heures avec une délégation de
le DRS et l'AIS. Cet accord avait-il une
la LADDH au siège de la ligue pour la levée de
contrepartie politique, ou était-ce seulement un
l'état d'urgence « comme étape
accord verbal sans lendemain ? Pour le chef
complémentaire » pour le développement de la
d'état-major, il n'y a pas eu d'accord mais
démocratie en Algérie. La délégation du
seulement une reddition. La loi sur la concorde
Parlement européen, qui vient de séjourner dans
civile adoptée au pas de charge par le Parlement
notre pays, s'est déclarée favorable à la levée de
et soumise à référendum ne s'est finalement pas
l'état d'urgence. Lors du congrès de la FIDH, qui
appliquée à l'AIS qui a rejeté les termes de
s'est tenu du 1er au 6 mars 2004, 40 ligues des
repenti et de reddition, et exigeait une amnistie
droits de l'homme ont soutenu la LADDH dans
ainsi que les honneurs de la guerre. Le
son combat pour la levée de l'état d'urgence.
référendum n'était qu'une élection présidentielle
bis. Elle avait pour objet de légitimer le Président
mal élu, et de le libérer de la tutelle de l'armée
Les dirigeants du parti dissous multiplient
qui a fait de lui un monarque républicain. La
actuellement les déclarations pour demander au
grâce amnistiante accordée par le décret
président de la République de tenir son
présidentiel en date du 10 janvier 2002 à l'AIS
engagement en concrétisant la politique de
est anticonstitutionnelle, car l'amnistie relève de
réconciliation nationale. En tant qu'avocat du FIS

© 2005 Hoggar 58 www.hoggar.org


Il ne peut y avoir de réconciliation nationale dans l'impunité

la compétence exclusive du Parlement. L'effet un dossier où il faut agir avec humilité,


psychologique recherché par le président de la d'entendre les interrogations, les inquiétudes, la
République, à savoir une reddition massive des détresse de millions d'Algériens qui revendiquent
groupes armés, qui formeraient des files leur culture et leur langue, ainsi qu'une Algérie
indiennes, devant les commissions de probation, plurielle et démocratique. Le pouvoir a voulu
afin que le combat cesse faute de combattants, discréditer les partis politiques implantés dans la
n'a pas eu lieu. Le Président veut passer de la région. Le gouvernement n'a pas le droit de
concorde civile, qui s'apparentait à la loi sur la révoquer des élus après validation de leur
clémence dite de la rahma, qui ne comportait mandat par le Conseil constitutionnel. Le Chef du
aucune référence politique, à la concorde gouvernement qui veut tirer les marrons du feu
nationale ou réconciliation nationale, c'est-à-dire risque de se retrouver dans la position de
la paix. l'arroseur arrosé, car sa marge de manoeuvre
déstabilisatrice est étroite. Son ambition est de
Sa démarche n'est pas la solution idoine, car il
diviser le mouvement citoyen, bien plus, de le
veut non pas ouvrir un dialogue avec toutes les
faire éclater, de récupérer une partie de sa base
forces politiques représentatives sans exclusion,
et de lui donner une direction docile. Il ne peut y
mais imposer sa loi, qui ne relève que de lui, de
avoir de dialogue qu'entre des parties égales en
lui seul, pour ne rien devoir à personne et
droit. Le pouvoir doit dialoguer avec les hommes
apparaître aux yeux du peuple comme le
là où ils sont, et non pas là où il voudrait qu'ils
sauveur, l'homme providentiel. La réconciliation
soient. Le premier problème à résoudre est celui
nationale ne peut se réaliser sans la levée de
de l'impunité. Un pouvoir qui tire sur la foule, tue
l'impunité. Elle sera vouée à l'échec tant que les
le peuple Il s'agit de mettre fin à l'impunité de
commanditaires de crimes contre l'humanité ne
ceux qui ont mis la région à feu et à sang. Il ne
seront pas jugés. Qu'il faille apporter une
saurait y avoir de justifications, de prescription
réponse positive à la crise était depuis longtemps
ou de pardon pour les assassins qui ont nié à des
la conviction des démocrates, des nationalistes et
jeunes manifestants leur condition d'homme au
des islamistes, qui s'est concrétisée à Rome, par
point de les vouer à la mort. Le pouvoir persiste
l'adoption du contrat national le 13 janvier 1995,
à mettre à l'abri des poursuites judiciaires les
dont chacun peut louer la densité et la richesse,
assassins de 124 jeunes, de milliers de blessés et
passage obligé de toute négociation en mesure
de centaines de handicapés à vie. La répression
de peser sur les évènements et de les faire
est toujours inférieure à la force de la culture et
évoluer vers la paix.
de l'identité. Les Algériens veulent l'ordre et la
paix, à condition qu'il ne soit pas l'ordre des
prisons, ni la paix des cimetières. Même si le
Dès son investiture, le président de la République pouvoir arrive à un accord avec le mouvement
a de nouveau lancé un appel en direction de la citoyen, tout ne rentrera pas dans l'ordre, car il
Kabylie pour la reprise du dialogue avec le serait illusoire de croire que la vie puisse
mouvement citoyen. Il promet d'autre part une reprendre comme si de rien ne s'était passé, car
solution rapide à la crise qui secoue cette région. les causes profondes qui se sont exprimées
La croyez-vous possible ? demeurent et provoqueront d'autres réactions
politiques.
La Kabylie, qui échappe aux grilles d'analyse des
meilleurs spécialistes, est jugée dangereuse pour
La situation du pays fait craindre de nouvelles
la pérennité du système politique. Chacun de
menaces sur les libertés. Votre avis sur la
nous doit vivre la crise de Kabylie comme un
question ?
drame, ou plutôt une tragédie personnelle. Le
printemps amazigh s'est trouvé en hiver au mois
d'avril. Il n'y a en Algérie ni Etat de droit, ni
Le contrôle de l'information est l'objectif premier
liberté, ni respect des droits de l'homme, mais
du pouvoir. La mise en condition de l'opinion
seulement un pouvoir qui a besoin, pour durer,
publique se réalise par le biais des médias lourds
de bafouer les règles les plus élémentaires de la
monopolisés par le pouvoir. Le pouvoir a cédé
démocratie et d'exercer une politique qui a
contre son gré beaucoup d'espace à la presse
tendance non pas à résoudre les problèmes, mais
privée, parce que de nombreux journalistes ont
à éliminer ceux qui les posent, à supprimer les
parlé fort et sans précaution pour imposer la
contradictions en éliminant les contradicteurs. Il
liberté d'expression. Il a harcelé la presse privée
n'y a pas de pluralisme culturel sans souffrances
par des mesures administratives, financières ou
et sacrifices. Le président de la République, qui
judiciaires. Détenant le monopole de la publicité,
n'a pas jugulé ses pulsions anti-amazighs, a fait
il accorde des pages de publicité à certains
le choix d'apparaître aux yeux de l'opinion
journaux, une page à d'autres et rien à ceux qui
publique nationale et internationale comme étant
le critiquent ou lui sont hostiles. Le harcèlement
celui qui a refusé par des déclarations
judiciaire de la presse a pour conséquence
intempestives – « Vous êtes des nains. Je suis
l'arrestation de journalistes, l'interdiction ou la
venu dégonfler votre ballon de baudruche » – sur
suspension de journaux. Le climat d'insécurité qui

© 2005 Hoggar 59 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

frappe les journalistes et les maintient dans un


état d'angoisse, constitue une grave atteinte à la
liberté de la presse. Lorsque le fond d'intolérance
s'accompagne d'insultes, de menaces ou même
d'agressions physiques contre les journalistes,
surtout les correspondants de presse de
l'intérieur du pays, par les représentants locaux
du pouvoir, ou la mafia politico-financière, le
moment n'est pas loin où il n'y aura ni liberté
d'expression ni liberté tout court. La presse
privée est l'ennemi implacable du pouvoir
totalitaire. Il s'agit de sauver l'essentiel, la vérité
en face de la propagande et la liberté en face de
l'oppression. La liberté se définit comme
l'absence de toute contrainte extérieure qui
annihile la volonté individuelle et la rend
dépendante. La voie à suivre est qu'on ne subit
pas le salut, on le fait, on le forge de ses mains.
La Constitution reconnaît le pluralisme sous
toutes ses formes, mais le pouvoir enferme un à
un les chemins par des dispositions législatives
ou réglementaires, et surtout en ce qui concerne
la presse par le fait du prince. La riposte consiste
à rester debout et à ne pas baisser les bras. A
l'occasion de la Journée mondiale de la liberté de
la presse, je rends un hommage aux nombreux
journalistes regorgeant de talents qui sont
montés au créneau pour la dignité de la
profession et ont payé un lourd tribut, la mort, la
prison ou la disparition, pour introduire une
dimension humaine dans le débat politique.

(Cet entretien a été publié dans le quotidien Le


Matin du 26 avril 2004)

© 2005 Hoggar 60 www.hoggar.org


L’ALGERIE AU SEUIL DE LA RECONCILIATION NATIONALE

Yahya Abouzakaria

et le dialogue sincère et non par le moyen d’un


On parle en Algérie de la nécessité de résolution
pseudo dialogue qui ne cherche qu’à permettre
du conflit qui secoue l’Algérie. Quelles sont selon
au régime de renforcer ses positions à l’intérieur
vous la nature et les origines de ce conflit ?
et à l’extérieur.
Si l’annulation du choix populaire du peuple
Je crois fermement que l’annulation des élections algérien a mis le feu aux poudres, elle a aussi
législatives de décembre 1991, qui ont été permis de reposer le problème de la légitimité du
remportées par le FIS, est à l’origine du séisme pouvoir, qui s’est résumée après l’indépendance
politique qui ébranlé l’Algérie dans tous ses à la péréquation suivante : le pouvoir politique
fondements politique, économique et sociale et c’est l’armée et l’armée c’est le pouvoir politique.
même culturel et civilisationnel. L’annulation des élections est venue aussi
compliquer davantage la crise de légitimité
A cette époque, l’armée, qui était dominée par
politique en Algérie.
quelques généraux ayant de fortes connections
avec certaines puissances étrangères, n’était pas
disposée à cohabiter avec un projet islamique
Il est important de clarifier certains concepts.
qui prenait en compte les spécificités algériennes.
Que signifie pour vous la notion de réconciliation
Ce groupe de généraux a pris la décision nationale ? La voyez-vous comme un processus,
d’annuler le processus électoral, de faire sortir les un résultat final ou les deux à la fois ? Quels sont
chars dans la rue et de poursuivre tous ceux qui les critères qui permettent de distinguer un vrai
avaient participé de près ou de loin à conduire le processus de réconciliation d’un faux ?
projet islamique aux portes du pouvoir avant qu’il
ne soit tué dans l’œuf.
La réconciliation nationale est un processus et
Ce sont ceux qui ont préparé cette situation
une fin à la fois, elle est la voie et la vision
politique qui ont édicté les règles du jeux; Ce
politique qui devrait découler d’une stratégie
sont eux qui ont adopté la politique de
claire et d’une décision politique. Dans le cas
l’éradication qui ont mis le feu dans la poudrière
contraire, elle ne serait que simple subterfuge
algérienne. Ceci ne signifie nullement qu’une
que ne viserait qu’à permettre au régime
partie de ceux qui ont décidé de résister
d’effectuer son redéploiement. La réconciliation
militairement aux éradicateurs n’a pas commis de
nationale devrait être une politique constante et
faute, mais la responsabilité quant à la situation
invariable, une stratégie et non une tactique, une
dramatique que vit l’Algérie, incombe
conviction et non une manœuvre. Si telle est la
incontestablement à ceux qui ont édicté les
réconciliation, elle ne peut qu’aboutir.
règles du jeu. Les résultats trouvent leurs racines
dans leur pré requis, et ceux qui ont édicté les
règles du jeu politique et sécuritaire, ont cru au
D’après vous, qu’évoque la notion de
début de la crise que le contrôle des failles
« réconciliation nationale » pour le citoyen
sécuritaires n’était qu’une question de quelques
algérien ?
mois et ils étaient loin alors d’imaginer que ces
failles allaient se transformer en volcan. Et même
lorsque le pays était à feu et à sang, l’éradication
Tout le peuple algérien est pour la réconciliation.
a continué à être la politique officielle, et tous
Il a été de tous temps réconcilié avec l’histoire, le
ceux qui se réclamaient de la réconciliation
présent et le futur. La réconciliation, pour
nationale décriés ; ce qui a prolongé la durée de
plusieurs raisons, est le seul et unique choix
vie de la crise.
pour les algériens : l’âme algérienne est par
Et pour rappel, dès l’arrivée de feu le président nature inclinée vers le pardon ; les exemples qui
Boudiaf pour prendre la présidence du conseil illustrent ceci sont très nombreux dans la
d’Etat, je lui ai adressé une lettre ouverte dans révolution algérienne et dans les évènements
laquelle, je lui disait ceci : Il n’y a point de salut survenus à l’indépendance du pays.
pour l’Algérie en dehors de la réconciliation
nationale. Toutes les crises internationales
complexes ont été résolues par la réconciliation

© 2005 Hoggar 61 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

Que peut évoquer la « réconciliation nationale » démarche a été adoptée pour ladite « concorde
dans l’esprit des tenants du pouvoir algérien ? civile ». Ces deux instruments, légal et politique,
peuvent-ils à votre avis conduire à une véritable
réconciliation nationale ? Pourquoi ? Sinon
Lorsqu’on parle du pouvoir en Algérie, il faut quelles autres mesures politiques devraient, selon
distinguer les différents centres de décision. S’il vous, accompagner la loi d’amnistie générale
est vrai que le régime actuel a réussi à réduire le pour rendre crédible la démarche de
fossé et à introduire une certaine coordination réconciliation nationale ?
entre ces différents centres, force est de
constater que les convictions vis-à-vis de la
réconciliation nationale ne sont pas ancrées dans La réconciliation nationale globale et réussie
l’esprit de ces centres du pouvoir ; ce qui a devrait se situer au-dessus des fourberies
retardé sa mise en application et entravé sa juridiques et des manœuvres du pouvoir car c’est
dynamique dans beaucoup de ses détails. Après le meilleur moyen de la décrédibiliser ; et il
que la réconciliation ait été perçue comme un semble qu’il existe, aujourd’hui en Algérie, des
espoir et un grand projet politique, elle est centres de pouvoir qui ont la capacité de briser le
entrain de devenir une simple mesure juridique rêve et d’utiliser ce projet de réconciliation
qui en ternit l’éclat, et qui la dévie d’un but comme ruse pour faire croire que le président
stratégique global vers un but tactique restreint. Bouteflika a respecté ses engagements
électoraux, alors que les enjeux sont beaucoup
plus grands qu’un engagement électoral, puisqu’il
Que peut signifier la « réconciliation nationale » s’agit de l’avenir d’une nation entière qui a
pour ceux et celles qui ont payé un lourd tribu souffert de l’injustice et du despotisme.
suite au putsch de 1992 et à la répression qui
s’en est suivie, et qui revendiquent le droit à la
vérité et la justice ? Depuis l’indépendance, mais particulièrement
durant la décennie dernière, une partie de
l’opposition a dénoncé la mainmise des militaires
Les oppresseurs devront être punis ; le criminel sur l’Etat, sur la gouvernance du pays, sur la
qui a endeuillé le pays tout entier, a coupé des société et sur les richesses nationales comme
têtes et a édifié des charniers doit être puni et au cause principale de tous les dysfonctionnements
minimum exclu de l’appareil d’Etat. Et c’est dans et de l’impasse nationale. Or, depuis la seconde
ce contexte que je précise que la réconciliation ré-élection de Bouteflika et la démission du
ne peut réussir qu’avec une nouvelle génération général Mohamed Lamari, on observe un recul de
d’hommes politiques qui n’a aucune relation avec ce discours. Ce recul reflète-t-il un changement
la mafia politique qui est à l’origine de la ruine de réel dans la nature du régime ? Sinon, peut-il y
l’Algérie avoir dans ces conditions une véritable
réconciliation nationale ?

Pourquoi, selon vous, certaines organisations


dont les membres s’estiment victimes de ce qu’ils Ce sont les rôles qui ont changé et non la nature
appellent « la violence islamiste » s’opposent à la du pouvoir ; les militaires ont toujours leur porte
« réconciliation nationale »? Considérez-vous que d’entrée et leur influence ; ils restent la colonne
cette frange de la population constitue la vertébrale du jeu politique en Algérie. Mais en
majorité des victimes du conflit algérien ? Ne raison du contexte international, ils ont préféré
pensez-vous pas qu’elles devraient s’allier dans prendre un peu de recul afin de sauvegarder leur
leur quête de vérité et de justice avec d’autres influence et leurs intérêts.
organisations qui poursuivent les mêmes buts ?

Abordons maintenant le volet légal de la


Il est préférable que s’unissent toutes les franges démarche de réconciliation nationale. Que veut
de la population, victimes de la violence d’Etat. dire pour vous amnistie générale ?
Les expériences politiques dans le monde arabe
nous ont appris que pour rester au pouvoir, les
régimes ont de tous temps poussé différentes Le terme « amnistie générale » insinue
parties de la nation à s’entretuer. beaucoup plus de hauteur et de notion
protocolaire qu’une approche politique humble
envers une nation meurtrie. D’un autre côté, on
Bouteflika, la classe politique et les médias est en droit de se demander qui peut pardonner
algériens parlent de « réconciliation nationale » à l’Etat et à ses dépassements sécuritaires,
en termes de loi sur l’amnistie générale politiques et financiers, etc.
(instrument légal) et de référendum pour la
légitimer (instrument politique). La même

© 2005 Hoggar 62 www.hoggar.org


L’Algérie au seuil de la réconciliation nationale

Il est d’usage dans les processus de réconciliation avec ses citoyens ; ce qui serait une catastrophe
récents qu’une panoplie d’instruments soient et qui prouverait que celui-ci n’aura rien appris
conjugués : excuses officielles, commission de des épreuves du passé.
vérité, procès publics, réparations, amnistie, etc.
Or dans notre pays l’amnistie générale est
présentée comme la panacée. Pensez-vous que La communauté internationale s’oppose à
l’on puisse faire la paix en Algérie en occultant l’amnistie qui consacrerait l’impunité dans divers
les devoirs de justice et de vérité, partiellement conflits. Pensez-vous que cette communauté aura
pris en charge par les autres instruments ? la même attitude dans le cas algérien ?

L’amnistie générale est un point de départ pour Malheureusement, tant qu’il s’agit de réprimer ou
toute reconstruction, politique, culturelle et d’éradiquer des islamistes, la communauté
économique ; si elle n’est pas associée à une internationale ferme les yeux, en plus du succès
stratégie globale de reconstruction sociale, elle du pouvoir algérien à vendre sa lutte contre les
n’aura aucun effet tangible. islamistes sous l’angle de la lutte contre les
ennemis de l’occident.

Différentes formes d’amnistie ont été appliquées


dans les situations de conflit au plan Quelles sont selon vous les conditions qui
international. Dans certains cas, l’amnistie a été rendraient crédible un référendum sur la
partielle dans le sens où certains crimes contre réconciliation nationale, que ce soit au niveau de
l’humanité ont été exclus de son champ la question posée aux citoyen, ou le climat
d’application. Dans d’autres situations, l’amnistie politique (état d’urgence) dans lequel il se
a été conditionnée par la reconnaissance prépare et il se tient ?
publique des crimes (par exemple en Afrique du
Sud). En Algérie, il semble qu’on ait affaire à une
amnistie générale inconditionnelle. Qu’en pensez- De mon point de vue, la question devrait être
vous ? simple : Est-ce que vous êtes pour ou contre la
réconciliation nationale globale ? Et il est certain
que le peuple algérien ne ménagera aucun effort
Tant que l’amnistie ne sera pas générale et pour faire aboutir ce projet qui devrait être suivi
globale, la crise politique va perdurer pour de par la levée de l’état d’urgence et par
longues années encore ; d’autant plus que l’instauration d’un vrai pluralisme politique et
l’Algérie a déjà expérimenté les pseudo solutions médiatique.
au temps du Président Zeroual comme la loi sur
la rahma et qui furent des échecs lamentables.

Quels sont, selon vous, les arguments pour et


contre l’amnistie générale ?

Tout le peuple algérien est pour l’amnistie


générale et la réconciliation nationale ; et ceci
reste le principal indicateur de sa force de
cohésion.

L’amnistie est un acte par lequel le pouvoir


amnistiant efface les crimes sur un plan légal.
Ceci présuppose l’indépendance et l’innocence du
pouvoir amnistiant vis-à-vis des crimes amnistiés,
à défaut de quoi il s’agirait d’une auto-amnistie.
Craignez-vous que ce qui se prépare en Algérie
ne soit en fait qu’une auto-amnistie ?

Il faut que le pouvoir renonce à la logique de la


ruse et de la complaisance, et abandonne les
méthodes politiques malicieuses qui ont privé le
peuple algérien de la stabilité et la prospérité. Il
est aussi honteux que l’Etat ne soit pas sincère

© 2005 Hoggar 63 www.hoggar.org


LE DESTIN DE LA RECONCILIATION EST ENTRE LES MAINS
DES FAMILLES DE DISPARUS

Lahouari Addi

suscité contre les Algériens une répression qui


On parle en Algérie de la nécessité de résolution
menaçait les institutions de l’Etat de droit et la
du conflit qui secoue l’Algérie. Quelles sont selon
démocratie en France. De Gaulle avait bien perçu
vous la nature et les origines de ce conflit ?
le danger d’une prise de pouvoir par des
militaires tentés par le modèle de l’Espagne
franquiste. Le FIS n’avait aucune chance de
Il est difficile de répondre exactement à cette
prendre le pouvoir par les armes parce qu’il avait
question ou plutôt les réponses ne feront
en face des généraux franquistes qui n’allaient
certainement pas l’unanimité. Chacun à partir de
pas avec le dos de la cuillère.
son point de vue et de ses intérêts avancera une
explication sur les origines du conflit. Pour ma Pour revenir à votre question, les services de
part, je dirai que les origines du conflit qui a sécurité, sous les ordres des généraux, ont
éclaté en 1992 sont en relation avec les limites réprimé sauvagement et la réconciliation
idéologiques et le semi-échec du mouvement nationale constitue pour eux une couverture et
national. Le mouvement national avait promis une garantie pour ne pas être inquiétés. La
d’insérer la société algérienne dans la modernité conséquence de la répression est aujourd’hui
après avoir libéré le pays de la domination visible dans le comportement des Algériens : ils
coloniale. Trente après l’indépendance, les se désintéressent de la politique. Ils savent que
Algériens se sont sentis frustrés. Pas d’Etat de la politique peut mener aux salles de torture, à
droit, pas de démocratie, pas de développement l’exécution, à l’emprisonnement à vie, à la
économique. Au contraire, il y a eu la corruption, disparition. Car ce que veut le régime, c’est que
le chômage, les pénuries, etc. Il y a donc eu un la politique soit bannie comme activité sociale et
mécontentement qui s’est exprimé non pas avec qu’elle soit réservée à l’aristocratie militaire qui a
des revendications politiques mais avec des des relais dans ladite société civile avec ses
revendications morales. L’islam a été mobilisé journaux manipulés, ses partis artificiels et ses
pour changer une situation politique ; d’où le associations éphémères.
choc entre une partie importante de la société et
le régime dont la colonne vertébrale est l’armée.
D’après vous, qu’évoque la notion de
« réconciliation nationale » pour le citoyen
Il est important de clarifier certains concepts. algérien ?
Que signifie pour vous la notion de réconciliation
nationale ? La voyez-vous comme un processus,
un résultat final ou les deux à la fois ? Quels sont Tous les Algériens n’ont pas été touchés de la
les critères qui permettent de distinguer un vrai même manière par le conflit. La majorité d’entre
processus de réconciliation d’un faux ? eux aspirent à la paix, souhaitant que ceux qui
ont subi la perte d’un être cher pardonnent et
oublient pour que la paix revienne.
La réconciliation nationale est l’opération qui
consiste à effacer les conséquences juridiques
d’un conflit sanglant gagné sur le terrain par les Que peut signifier la « réconciliation nationale »
militaires. L’erreur monumentale commise en pour ceux et celles qui ont payé un lourd tribu
janvier 1992 par les islamistes est d’avoir suite au putsch de 1992 et à la répression qui
commencé le processus de violence armée. s’en est suivie, et qui revendiquent le droit à la
L’erreur a été de croire qu’un processus de vérité et la justice ?
guérilla est victorieux dans n’importe quelles
circonstances. Une guérilla confrontée à un
régime non démocratique a peu de chances de Personne n’a le droit de choisir pour les familles
réussir. Un régime autoritaire utilisera la terreur des disparus. Si elles exigent la vérité et la
pour combattre ses opposants sans aucune limite justice, il faudra passer par là. Il leur appartient
institutionnelle ou juridique. Pour prendre un de pardonner ou non. Ce sont les familles de
exemple, la guerre de libération 1954-62 a disparus qui ont entre leurs mains le destin de la

© 2005 Hoggar 65 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

réconciliation nationale. Selon leurs déclarations, en termes de loi sur l’amnistie générale
elles veulent savoir le processus qui relie (instrument légal) et de référendum pour la
l’exécutant au sommet de l’Etat et qui a été légitimer (instrument politique). La même
responsable de la mort de leurs enfants ou maris. démarche a été adoptée pour ladite « concorde
Si l’Algérie satisfait cette revendication, cela civile ». Ces deux instruments, légal et politique,
signifierait qu’elle a opté pour l’Etat de droit, pour peuvent-ils à votre avis conduire à une véritable
l’humanisation des rapports d’autorité, pour la réconciliation nationale ? Pourquoi ? Sinon
civilisation. Dans le cas contraire, ce serait le quelles autres mesures politiques devraient, selon
statu quo, c’est-à-dire un Etat brutal, pratiquant vous, accompagner la loi d’amnistie générale
la torture, marqué par la corruption et dirigé par pour rendre crédible la démarche de
un groupe occulte se cachant derrière l’anonymat réconciliation nationale ?
de l’armée. C’est malheureusement l’image que
donne aujourd’hui l’Etat algérien.
Le régime algérien a cette particularité de nier le
caractère politique de la société. Il s’identifie à
Pourquoi, selon vous, certaines organisations l’Etat et cherche une réponse administrative et
dont les membres s’estiment victimes de ce qu’ils policière à toute opposition. C’est ainsi qu’à un
appellent « la violence islamiste » s’opposent à la problème politique – le dernier conflit et ses
« réconciliation nationale »? Considérez-vous que conséquences – il répond par une loi votée par
cette frange de la population constitue la une Assemblée aux ordres. C’est vrai que la loi
majorité des victimes du conflit algérien ? Ne est importante dans l’Etat moderne, mais à
pensez-vous pas qu’elles devraient s’allier dans condition que la source de la loi soit le peuple
leur quête de vérité et de justice avec d’autres souverain et non une administration dirigée par
organisations qui poursuivent les mêmes buts ? des gens se cachant derrière l’anonymat des
uniformes pour ne pas rendre des comptes. A la
démarche juridique actuelle, il faut opposer la
S’il faut s’incliner devant la douleur d’une mère démarche politique. Il faut commencer par
de disparu, il faut aussi s’incliner devant celle de résoudre la crise politiquement par une
la mère ou la femme d’un militaire tué en service conférence nationale débouchant sur un pacte
commandé. Ce qui est choquant, c’est le peu de national indiquant la transition du régime
valeur que donne le régime algérien à la vie autoritaire vers le régime démocratique.
humaine, y compris la vie de son personnel. Un Autrement, la crise continuera et dès que les
militaire ou un policier tué, c’est perçu comme adversaires auront repris de nouvelles forces, le
une perte matérielle. Tuer un opposant, c’est sang coulera malheureusement de nouveau.
comme tuer un rat. Evidemment, il y a dans la
société des gens respectueux de la vie, mais le
fonctionnement de notre Etat est tel qu’il attire Depuis l’indépendance, mais particulièrement
en priorité des opportunistes portés à la durant la décennie dernière, une partie de
corruption et aux violations de droits de l’homme. l’opposition a dénoncé la mainmise des militaires
sur l’Etat, sur la gouvernance du pays, sur la
Pour revenir à la question, les familles des
société et sur les richesses nationales comme
victimes du terrorisme islamiste ont droit au
cause principale de tous les dysfonctionnements
respect et doivent savoir dans quelles
et de l’impasse nationale. Or, depuis la seconde
circonstances est mort leur parent. Et là aussi, la
ré-élection de Bouteflika et la démission du
justice doit prévaloir. Les démocrates Algériens
général Mohamed Lamari, on observe un recul de
opposés aux violations de droits de l’homme ont
ce discours. Ce recul reflète-t-il un changement
souvent été accusés d’être les complices des
réel dans la nature du régime ? Sinon, peut-il y
islamistes. Cette accusation est bien sûr infondée
avoir dans ces conditions une véritable
car les démocrates se sont battus et se battent
réconciliation nationale ?
pour des principes, pour des valeurs. S’opposer à
la torture d’un islamiste ne signifie pas qu’on est
du côté des islamistes. Les démocrates sont pour
Depuis l’indépendance, le régime algérien n’a pas
l’Etat de droit dans lequel l’individu est respecté
changé. C’est un régime militaire, autoritaire,
dans sa dignité humaine. Ceci signifie qu’un
utilisant des civils dociles pour diriger
terroriste islamiste doit bénéficier d’un procès
l’administration. Ces civils, dont Bouteflika, sont
équitable pour que la peine encourue soit
comptables devant les généraux et non le
incontestable sur le plan moral et sur le plan
peuple. Sous Boumédiène, l’armée avait un
légal. Si un islamiste a tué des personnes
projet de développement économique et social à
innocentes et que le Tribunal établit sa
réaliser. Depuis la mort de Boumédiène, elle n’en
culpabilité, il devra subir les rigueurs de la loi.
a pas et essaye de maintenir le système tel qu’il
a été hérité de l’indépendance. Depuis Bouteflika
II, il y a un changement dans le discours. Les
Bouteflika, la classe politique et les médias
généraux ont « démissionné » le chef d’état-
algériens parlent de « réconciliation nationale »

© 2005 Hoggar 66 www.hoggar.org


Le destin de la réconciliation est entre les mains des familles de disparus

major Mohamed Lamari pour donner l’impression


que Bouteflika exerce désormais le pouvoir réel.
La vérité est que Bouteflika au jour d’aujourd’hui
n’a aucune autorité. Il y a eu un deal entre lui et
la hiérarchie militaire : il fait semblant d’être un
vrai président et ils font semblant d’obéir à la
Constitution. Tant qu’existera la SM, la police
politique, il n’y aura pas d’Etat en Algérie.
Bouteflika compte sur le départ à la retraite du
général Tewfik Médiène pour contrôler à son
profit la SM. Il ne cherche pas à être un président
d’un Etat de droit, mais seulement à utiliser la SM
pour renforcer son pouvoir. Aujourd’hui, les
conditions internes et externes sont mûres pour
la dissolution de la SM. Si Bouteflika ne le fait
pas, c’est parce qu’il n’est pas intéressé par la
transition démocratique.

© 2005 Hoggar 67 www.hoggar.org


POUR QU’IL Y AIT UNE VERITABLE PAIX IL FAUT RETABLIR
LA VERITE

Rabah Benlatrèche

dont six ans de son pouvoir. La réconciliation que


On parle en Algérie de la nécessité de résolution
propose Bouteflika est aussi dangereuse que le
du conflit qui secoue l’Algérie. Quelles sont selon
refus des militaires en 1995. Dans l’esprit de
vous la nature et les origines de ce conflit ?
Bouteflika, la réconciliation nationale c’est le
peuple qui se réconcilie avec lui-même, comme si
Le conflit que nous vivons en Algérie est le peuple avait fait la guerre avec lui-même.
essentiellement politique, son origine remonte au
C’est dans le même sens qu’il envisage
moins à l’époque du Congrès de Tripoli en 1962.
l’amnistie générale.
Si à l’époque, les partisans du parti unique mis
Le flou cultivé à dessein autour de cette notion
au pas par les militaires trouvaient sujet
risque d’entraîner des conséquences graves, car il
d’argument pour la sauvegarde de l’unité du
remet la conflagration à plus tard.
peuple, l’usurpation du pouvoir par un clan
appuyé par l’armée des frontières n’avait pas Le jeu diabolique des zaouiates, des ourouches,
d’excuse. C’est la première entorse au Congrès des comités de soutien du président, qui n’ont
de la Soummam de 1956 qui a consacré la aucune légalité juridique, n’est qu’une manœuvre
primauté du politique sur le militaire. C’est le pour suppléer les partis politiques légaux.
commencement du dilemme.
On joue sur la fibre sentimentale du peuple
autour du pardon, de la paix et de la fraternité
Il est important de clarifier certains concepts. entre le peuple sans que ce dernier ne
Que signifie pour vous la notion de réconciliation comprenne les causes et les effets macabres de
nationale ? La voyez-vous comme un processus, douze années de gestion de crimes, de tortures,
un résultat final ou les deux à la fois ? Quels sont de disparitions et d’Etat de non droit.
les critères qui permettent de distinguer un vrai Pour qu’il y ait une véritable paix il faut rétablir
processus de réconciliation d’un faux ? la vérité sur le sort des disparus, il faut désigner
les auteurs, il faut composer avec les partis sans
La notion de réconciliation nationale est à la fois exclusive aucune.
un processus et un résultat.
Mais remettons d’abord les pendules à l’heure. D’après vous, qu’évoque la notion de
L’idée de la réconciliation nationale n’émane pas « réconciliation nationale » pour le citoyen
du président Bouteflika ; au contraire, il s’en sert algérien ?
en la détournant de son véritable sens. L’idée de
la réconciliation nationale remonte à 1995, à la
Pour le citoyen, la réconciliation nationale c’est le
fameuse rencontre de Sant’ Egidio à Rome. Les
rétablissement de la paix, c’est le règlement du
initiateurs et les artisans de cette initiative
problème des disparus et des ayants droits, c’est
avaient conclu la règle de ne jamais recourir à la
l’emploi, c’est la levée de l’état d’urgence, c’est la
violence soit pour arriver au pouvoir soit pour s’y
reconstruction du pays, c’est le logement, c’est la
maintenir. Dans l’esprit des initiateurs, la
quiétude et la tranquillité de la vie.
réconciliation concerne le pouvoir en place et les
partis politiques les plus représentatifs (FFS, FLN,
FIS, PT et Al-Islah). C’était un résultat parce que Que peut évoquer la « réconciliation nationale »
le processus n’est venu qu’à la suite d’une dans l’esprit des tenants du pouvoir algérien ?
insurrection qui comptait déjà des dizaines de
milliers de morts, de disparus, de veuves, et
d’orphelins, avec une économie complètement en Dans l’esprit des tenants du pouvoir, la
ruine par la destruction des infrastructures. réconciliation nationale c’est tourner la page,
Malheureusement le pouvoir militaire de l’époque oublier se qui s’est passé durant douze années de
refusait d’admettre ce processus inéluctable. cauchemar sans chercher à connaître ni les
causes ni les responsables de cette tragédie.
En fin de compte Bouteflika n’a fait que
reconnaître l’évidence avec dix ans de retard

© 2005 Hoggar 69 www.hoggar.org


SEULE LA VERITE GUERIT

Ahmed Chouchane

entière, une prise de conscience aiguë, des


On parle en Algérie de la nécessité de résolution
conséquences gravissimes du coup d’Etat de
du conflit qui secoue l’Algérie. Quelles sont selon
janvier 1992.
vous la nature et les origines de ce conflit ?

D’après vous, qu’évoque la notion de


Le conflit visé par les projets de règlement depuis
« réconciliation nationale » pour le citoyen
1994, est dans son essence, un conflit politique.
algérien ?
Les milieux éradicateurs, emmurés dans leur
aveuglement, se sont acharnés à vouloir en faire
un problème sécuritaire, rendu nécessaire par
Compte tenu du matraquage médiatique et de la
l’extrémisme religieux. A cette fin, ils n’ont
désinformation systématique qui leur ont été
épargné aucun moyen, au centre desquels le
infligés depuis une décade, il n’est pas étonnant
terrorisme d’Etat et la désinformation médiatique.
que les citoyens algériens, n’aient pas une vision
Quatorze ans après, et en dépit d’une
homogène des événements vécus. Elle peut
conjoncture locale et internationale favorable, le
même être antagoniste entre une famille
résultat est là, patent : Un échec cuisant pour les
comptant parmi les siens une victime du
éradicateurs, insolents, entêtés à vouloir nier la
terrorisme et celle comptant des membres
vérité des faits qui indiquent que le problème
disparus. Cependant, il existe partout une volonté
algérien est un problème politique.
manifeste de ne plus faire couler le sang, de
réhabiliter le citoyen d’une façon générale, et de
rendre justice aux victimes, d’une façon
Il est important de clarifier certains concepts.
particulière. En un mot, il y a consensus sur la
Que signifie pour vous la notion de réconciliation
volonté de redonner à la citoyenneté son sens
nationale ? La voyez-vous comme un processus,
entier.
un résultat final ou les deux à la fois ? Quels sont
les critères qui permettent de distinguer un vrai
processus de réconciliation d’un faux ?
Que peut évoquer la « réconciliation nationale »
dans l’esprit des tenants du pouvoir algérien ?
La réconciliation nationale requiert avant tout
une prise de conscience honnête de la tragédie
Tout d’abord, je ne pense pas qu’il y ait, en
survenue. A l’abri de tout triomphalisme ou
Algérie, un seul pouvoir. Il existe plutôt plusieurs
autojustification, les parties impliquées, doivent
centres d’influence qui exercent le pouvoir d’Etat
procéder, de façon responsable, à l’évaluation de
au travers des instances officielles, dans le cadre
ce qui est advenu. Avoir le courage de
d’un code non écrit fondé sur les dossiers noirs.
reconnaître ses torts, oser donner raison à l’autre
C’est ce qui explique le tout puissant rôle des
quand il a raison. Les protagonistes doivent
Services de sécurité au sein des appareils d’Etat.
s’atteler à trouver la plateforme la plus large pour
Dans le cas présent, le chef de l’Etat qui jouit du
une entente fondée sur deux principes :
soutien de ces Services, s’efforce de maintenir,
1) Etablir la vérité des faits et, non sans difficulté, une certaine cohérence entre
les différents centres de pouvoir au nom de
2) Condamner le crime sous toutes ses formes.
l’autorité de l’Etat. C’est ce qui explique selon
La réconciliation ne saurait être une opération moi, l’ambiguïté qu’entretient le chef de l’Etat à
procédurale formaliste, destinée à masquer ou à propos du concept de réconciliation. En tant que
escamoter les faits. De même, elle ne saurait se président élu, il adhère à la réconciliation, comme
réduire à un traitement de façade, machiavélique revendication populaire. Mais en tant que commis
et ponctuel. des services, il presse les familles de disparus de
renoncer à savoir la vérité, car celle-ci le mettrait
La réconciliation nationale doit être un
en conflit ouvert avec ces services, responsables
processus visant à éliminer tous les obstacles qui
des exactions et des crimes. Ce souci d’équilibre
se dressent devant le peuple algérien et
explique l’ambiguïté et la confusion entretenues
l’empêchent de récupérer l’initiative pour avancer
autour de l’opération Réconciliation.
et progresser. Elle implique, pour la nation toute

© 2005 Hoggar 71 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

Que peut signifier la « réconciliation nationale » Bouteflika, la classe politique et les médias
pour ceux et celles qui ont payé un lourd tribu algériens parlent de « réconciliation nationale »
suite au putsch de 1992 et à la répression qui en termes de loi sur l’amnistie générale
s’en est suivie, et qui revendiquent le droit à la (instrument légal) et de référendum pour la
vérité et la justice ? légitimer (instrument politique). La même
démarche a été adoptée pour ladite « concorde
civile ». Ces deux instruments, légal et politique,
Les quêtes de vérité et de justice sont des plus peuvent-ils à votre avis conduire à une véritable
légitimes, mais elles sont par trop idéalistes. Je réconciliation nationale ? Pourquoi ? Sinon
ne vois pas comment la justice humaine pourrait quelles autres mesures politiques devraient, selon
rendre justice aux victimes. L’identification même vous, accompagner la loi d’amnistie générale
de ces dernières est aléatoire tant la tragédie est pour rendre crédible la démarche de
grande. C’est la raison pour laquelle, je pense réconciliation nationale ?
que la priorité absolue doit être donnée à la
recherche de vérité, et en deuxième lieu, à la
réhabilitation, dans le cadre d’un arrangement Tout indique que le projet de réconciliation ne
entre les protagonistes. C’est le maximum que relève pas d’une décision personnelle du
puisse rendre la justice humaine aux victimes. président, mais l’aboutissement intéressé des
cogitations du cabinet noir des Services. Le grand
La Justice, en bonne et due forme, exige le
obstacle devant ce choix réside dans la gravité
verdict juste, la punition des auteurs et des
exceptionnelle des violations des droits de
compensations. Or ceci n’est pas possible dans
l’homme commises en Algérie, et dans lesquelles
les conditions présentes en Algérie.
ont été impliquées les forces de l’ordre ou leurs
supplétifs. Ceci est devenu encore plus patent
après le procès intenté par Nezzar à Paris contre
Pourquoi, selon vous, certaines organisations l’éditeur du lieutenant Souaidia. C’est dans ce
dont les membres s’estiment victimes de ce qu’ils contexte qu’est née l’idée de la réconciliation
appellent « la violence islamiste » s’opposent à la avec un double objectif : Redonner au président
« réconciliation nationale »? Considérez-vous que un réel pouvoir sur les appareils d’Etat, d’une
cette frange de la population constitue la part, et épargner à ses collaborateurs, impliqués
majorité des victimes du conflit algérien ? Ne dans les massacres, les rituels de se confesser et
pensez-vous pas qu’elles devraient s’allier dans de rendre des comptes.
leur quête de vérité et de justice avec d’autres
organisations qui poursuivent les mêmes buts ? L’amnistie est, selon moi, un instrument légal
pour blanchir les proches du président et les
soulager du complexe de culpabilité qui les
Les victimes des violences soi-disant islamistes tenaille. La proposition de soumettre à
représentent une exception pour moi, dans la referendum ce projet vise à le conduire à son
mesure où beaucoup d’islamistes eux-mêmes en terme. Pour l’heure, je ne vois aucune trace de
ont en souffert. En réalité, cette fraction de la traitement politique de la crise. Celui-ci
population, se trouve être alliée aux commencera probablement après la promulgation
commanditaires réels de la crise desquels elle a de la grâce présidentielle, qui ouvrira au
reçu toutes sortes de moyens financiers et président ainsi qu’aux autres instances du
matériels qui ont fait d’elle la complice des sales pouvoir, une nouvelle phase pour redémarrer de
besognes (assassinats, viols, rackets, etc.) nouveaux rapports avec l’opposition.
Quand des auxiliaires civils des services de Je ne crois pas qu’il soit utile d’entrer dans les
sécurité, auteurs d’enlèvements extrajudiciaires, détails. L’enjeu est trop grand et ne supporte pas
se revendiquent comme victimes, comment faut- d’être fragmenté. Ou bien la réconciliation est
il appeler les personnes enlevées ? basée sur la vérité et la réhabilitation des
victimes véritables, et alors toutes les procédures
C’est pourquoi il faut traiter cette fraction de la visant a cette fin seront les bienvenues, et nul
population comme un groupe armé, qui s’il besoin de les énumérer ici, et le dossier pourra
compte des victimes en son sein, compte être définitivement clos, ou bien la réconciliation
davantage de criminels comme ne manqueront est une gesticulation procédurale formaliste pour
pas de l’établir les enquêtes. Il ne convient pas à sortir de la crise, aux termes de laquelle, on
mon sens de coopérer avec cette fraction de la dresse l’inventaire des griefs et des requêtes sur
population qui porte une responsabilité majeure le contenu desquels les signataires auront vite
du sang versé dans notre pays. Pour avoir trop fait de se déchirer au lendemain de la signature.
conscience de sa culpabilité, cette fraction
s’acharne à saboter la réconciliation fondée sur la
vérité. Si la réconciliation réussit, cette fraction
Depuis l’indépendance, mais particulièrement
finira par se diviser et s’entretuer.
durant la décennie dernière, une partie de

© 2005 Hoggar 72 www.hoggar.org


Seule la vérité guérit

l’opposition a dénoncé la mainmise des militaires L’amnistie, quant à elle, relève de la


sur l’Etat, sur la gouvernance du pays, sur la souveraineté populaire. Un peuple peut y
société et sur les richesses nationales comme recourir, quant il veut tout effacer pour pouvoir
cause principale de tous les dysfonctionnements tourner une page de son histoire, dont il n’est
et de l’impasse nationale. Or, depuis la seconde pas fier. Cette mesure annule toutes les
ré-élection de Bouteflika et la démission du condamnations et met fin à toutes les poursuites
général Mohamed Lamari, on observe un recul de contre les auteurs supposés ou réels des délits ou
ce discours. Ce recul reflète-t-il un changement des crimes.
réel dans la nature du régime ? Sinon, peut-il y
D’ordinaire, une telle mesure s’accompagne
avoir dans ces conditions une véritable
d’un changement radical de régime politique.
réconciliation nationale ?

Il est d’usage dans les processus de réconciliation


Evoquer la structure du pouvoir en Algérie, c’est
récents qu’une panoplie d’instruments soient
évoquer une question très grave qui répond en
conjugués : excuses officielles, commission de
grande partie à la question de la tragédie que
vérité, procès publics, réparations, amnistie, etc.
nous avons vécue. Voila sûrement un grand et
Or dans notre pays l’amnistie générale est
beau sujet de thèse pour nos étudiants qui se
présentée comme la panacée. Pensez-vous que
doivent d’éclairer ce sujet volontairement rendu
l’on puisse faire la paix en Algérie en occultant
opaque. En ce qui concerne le dernier
les devoirs de justice et de vérité, partiellement
changement de cap décelé par les observateurs,
pris en charge par les autres instruments ?
je pense qu’il est réel, même s’il est encore
fragile et mal défini. Il correspond à un sursaut
de la dernière garde nationaliste conservatrice
La réconciliation comme panacée, sûrement
qui a su se regrouper et reprendre l’initiative face
pas… Seule la vérité guérit. La quête de justice
aux franco-communistes avec lesquels elle avait
quoique éminemment légitime, peut faire l’objet
accepté – depuis l’indépendance – de collaborer
de transaction entre les protagonistes. C’est la
par opportunisme ou affairisme. C’est pourquoi, il
raison pour laquelle, on ne peut considérer
devient impératif de contribuer à éliminer les
l’amnistie générale comme le dernier mot. C’est
aspects négatifs du régime et de consolider les
plutôt une clef qui rend possible le rétablissement
nouveaux acquis positifs. La réconciliation
des ponts entre les parties du conflit. Puis
devient possible dans ce nouveau contexte,
s’engage un processus de mise en confiance et
même si elle n’est pas à l’abri de l’échec. En tout
de réhabilitation mutuelles qui peut déboucher
cas, on ne perd rien à s’y engager, aussi
sur la reconnaissance des fautes, le
longtemps qu’il y aura des militants sincères qui
dédommagement et/ou le pardon. Dans tous les
se mobilisent à rechercher la vérité.
cas, l’Etat reste le garant du processus qu’il a
initié et le garant des personnes et de leurs
droits. Arrêter la réconciliation après l’adoption
Abordons maintenant le volet légal de la
d’une loi sur l’amnistie, risque de compliquer les
démarche de réconciliation nationale. Que veut
choses plutôt que de les simplifier.
dire pour vous amnistie générale ?

Différentes formes d’amnistie ont été appliquées


L’amnistie générale est une mesure que les
dans les situations de conflit au plan
autorités élues – le Président ou l’Assemblée –
international. Dans certains cas, l’amnistie a été
peuvent prendre dans un contexte politique
partielle dans le sens où certains crimes contre
donné. Elle annule toutes les condamnations et
l’humanité ont été exclus de son champ
poursuites judiciaires de la population concernée,
d’application. Dans d’autres situations, l’amnistie
sans exception.
a été conditionnée par la reconnaissance
publique des crimes (par exemple en Afrique du
Sud). En Algérie, il semble qu’on ait affaire à une
Comment distinguez-vous entre l’amnistie et la
amnistie générale inconditionnelle. Qu’en pensez-
grâce ?
vous ?

La grâce présidentielle fait partie des attributions


Dans tous les cas cités, l’amnistie a été
du chef d l’Etat, qu’il exerce sans avoir recours a
l’aboutissement d’un long processus de
la consultation du peuple. Elle porte sur la
réconciliation. En Algérie, on veut en faire un
réduction partielle ou totale des peines encourues
geste inaugural, sans lequel rien ne sera
par des sujets coupables d’atteintes au droit
possible. Il faut être assuré de l’impunité – à
public. La grâce exonère des peines mais ne les
l’intérieur du pays comme à l’extérieur – pour
supprime pas du casier judiciaire.
oser avouer ses crimes. Ajoutons à cela que le
choix du moment est le fait des centres du

© 2005 Hoggar 73 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

pouvoir et non de l’opposition qui a trop très peu de la levée de l’état d’urgence. Ce ne
longtemps flotté à ce propos. La mise à l’écart du sont que des experts en surenchère.
général Lammari et de ses sbires dans le haut
état-major, prouve, s’il en est besoin, que le parti
de la réconciliation est suffisamment fort au sein On voit depuis quelques années des parlements
du pouvoir. J’ose espérer, pour ma part, que d’Amérique latine révoquer leurs lois d’auto-
l’amnistie va inciter toutes les personnes amnistie pour répondre aux besoins de justice qui
impliquées dans les sales besognes, à confesser n’ont cessé d’être revendiqués durant des
leurs crimes et à réhabiliter les victimes de cette décennies par les victimes des répressions des
tragédie. Alors seulement, l’Algérie pourra rêver régimes militaires. De tels développements vous
d’un nouveau départ pour de nouvelles semblent-ils envisageables en Algérie ? Si oui
conquêtes. sous quelles formes ?

L’amnistie est un acte par lequel le pouvoir Si l’amnistie est votée, et si la réconciliation est
amnistiant efface les crimes sur un plan légal. conduite à bon port, sur la base de la franchise,
Ceci présuppose l’indépendance et l’innocence du de la vérité et de la réhabilitation de la notion
pouvoir amnistiant vis-à-vis des crimes amnistiés, citoyenne, tel que c’est prévu, le régime
à défaut de quoi il s’agirait d’une auto-amnistie. changera fondamentalement. Il n’existera alors
Craignez-vous que ce qui se prépare en Algérie plus d’obstacle à ce que l’Algérie prenne les
ne soit en fait qu’une auto-amnistie ? décisions et mesures quelle jugera propices à la
promotion des valeurs de justice et d’égalité
entre tous ses citoyens, à l’instar des Etats
C’est incontestablement une auto-amnistie. Celle- auxquels vous faites allusion.
ci peut avoir, néanmoins, pour effet, de soulager
psychologiquement les souffrances des victimes
dans le futur. Ce n’est pas la solution rêvée, mais
ce n’est pas la pire.

La communauté internationale s’oppose à


l’amnistie qui consacrerait l’impunité dans divers
conflits. Pensez-vous que cette communauté aura
la même attitude dans le cas algérien ?

La communauté internationale est la première


responsable de ce qui est advenu en Algérie.
C’est l’assurance de l’impunité que leur a offerte
cette communauté, qui a poussé la junte des
généraux du parti français, à entreprendre leur
coup d’Etat en 1992. C’est la même communauté
qui continue à apporter son soutien au régime
actuel dans lequel elle voit un modèle de
gouvernance.

Quelles sont selon vous les conditions qui


rendraient crédible un référendum sur la
réconciliation nationale, que ce soit au niveau de
la question posée aux citoyen, ou le climat
politique (état d’urgence) dans lequel il se
prépare et il se tient ?

L’important dans le référendum, simple


procédure, ce n’est pas la forme de la question
posée au peuple, mais l’horizon et la perspective
qu’il ouvre. Il sera de toute évidence mis fin à
l’état d’urgence après l’amnistie, mais pas avant,
car c’est la seule garantie dont dispose la junte.
Je voudrais signaler à ce propos que ceux qui
discutent de ce sujet avec le pouvoir, se soucient

© 2005 Hoggar 74 www.hoggar.org


TAIRE LA VERITE C’EST LAISSER LA PORTE OUVERTE AU
RENOUVELLEMENT DES MASSACRES

Mourad Dhina

algérien ne peut pas être aussi inscrit, comme


On parle en Algérie de la nécessité de résolution
certains opportunistes de l’après septembre 2001
du conflit qui secoue l’Algérie. Quelles sont selon
essaient de le faire, dans le registre du combat
vous la nature et les origines de ce conflit ?
qu’affirment mener certains Etats contre le
terrorisme. Certains ont même l’indécence de
reprocher à la communauté internationale le fait
Cette question est d’une importance capitale et y
d’avoir laissé « l’Algérie seule face au terrorisme
répondre d’une manière objective est le prérequis
pendant les années 1990 ». Ce qu’il y a lieu, en
incontournable pour espérer trouver une solution
vérité, de reprocher à cette communauté
juste et durable à la crise qui secoue l’Algérie.
internationale est le fait d’avoir ignoré le coup
Les treize années qui se sont écoulées depuis le
d’Etat de janvier 1992 et de s’être voilée la face
coup d’Etat de janvier 1992 nous donnent le recul
devant les violations massives des droits de
nécessaire et devraient nous permettre de dire
l’homme qui s’en sont suivies.
clairement quelle est la nature du conflit en
Algérie, et aussi, et c’est important, ce qu’elle Les actes de terreur qu’a connues l’Algérie, et
n’est pas. ils sont malheureusement nombreux et horribles,
sont une conséquence directe de la politique
Il faut d’abord affirmer qu’il y a eu un véritable
génocidaire adoptée par les putschistes et les
conflit en Algérie. Ce conflit a entraîné le pays
maîtres à penser de la guerre contre
dans une guerre que l’un des belligérants, en
insurrectionnelle. Alors qu’est évoquée une
l’occurrence le pouvoir militaire, a tout fait pour
solution au conflit algérien, et nous devons rester
transformer en guerre civile. Les exécutants du
vigilants pour que cette solution soit réelle et
coup d’Etat de janvier 1992 et leurs alliés ont
juste, il faut insister sur le fait que l’Histoire
tenté de présenter le putsch comme un acte de
maudira ceux qui ont perpétré le putsch de 1992.
salut pour l’Algérie qui lui éviterait de sombrer
D’autres ont certainement fait des erreurs et
dans « l’intégrisme moyenâgeux ». Leur
devront assumer les responsabilités de leurs
cheminement a été celui des tyrans dictateurs qui
actes, mais il y a différence entre faute et crime !
se déclarent investis d’une mission quasi-divine
Il faudra de toute façon dire haut et fort : Nous
qui leur donnerait le droit de penser et de décider
ne voulons plus que des généraux, comme
pour les autres et aussi et surtout d’emprisonner,
Nezzar, et leurs sbires civils et militaires,
de torturer et d’assassiner tous ceux qui
sévissent en Algérie.
oseraient s’opposer à eux.
Les régimes despotiques torturent leurs
opposants, assassinent et recourent à des Il est important de clarifier certains concepts.
disparitions forcées. Ils sont mus par la phobie de Que signifie pour vous la notion de réconciliation
perdre leur pouvoir et leurs privilèges. Bien sûr, nationale ? La voyez-vous comme un processus,
ils feront tout pour invoquer des raisons un résultat final ou les deux à la fois ? Quels sont
contestables telles que l'instabilité politique ou la les critères qui permettent de distinguer un vrai
fameuse atteinte à la sûreté de l'Etat. J’ai lu et processus de réconciliation d’un faux ?
relu les arguments des putschistes et je n’y vois
rien qui puisse justifier le déclenchement
suicidaire du conflit. Le scénario de prise de La réconciliation est nécessairement un processus
pouvoir par le FIS, après des élections libres et avant d’être un résultat final. Elle doit avoir pour
organisées par le pouvoir lui-même, faut-il le but essentiel de tout mettre en œuvre pour éviter
rappeler, n’aurait jamais engendré, même selon que les causes profondes du conflit qu’elle se
les pronostics des plus farouches adversaires de donne pour mission de résoudre soient
ce parti, de chaos comparable au coup d’Etat et à efficacement traitées. Elle doit aussi clairement
ses conséquences horrifiantes. définir les parties qu’elle veut réconcilier. Il faut
ainsi éviter des expressions dénuées de sens du
Il est fondamentalement important d’insister
genre « réconcilier le peuple algérien avec lui-
sur le fait que l’on ne peut pas traiter sur le
même » comme le répètent à l’envi certains
même plan l’oppresseur et l’opprimé. Le conflit
« décideurs » du pouvoir actuel. Et ceci nous

© 2005 Hoggar 75 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

conduit à exiger des étapes précises dans le ce domaine. Il est significatif que nombre de ces
processus de réconciliation : la détermination de pays ont d’abord institué des commissions
la vérité, la réhabilitation, la justice, la « vérité et réconciliation » ou « équité et
prévention. Faire fi de tout ou partie de ces réconciliation » auxquelles ont activement
étapes ne mènera pas une véritable participé les adversaires d’hier. D’autres ont aussi
réconciliation. compris la nécessité de la mise en place d’outils
étatiques pour y arriver. Un ministère de la
La détermination de la vérité est nécessaire
réconciliation nationale a ainsi été créé en Côte
même si elle est parfois douloureuse. Les
d’Ivoire. Ces actions ne sont certainement pas
Algériens ont le droit et le devoir de savoir ce qui
suffisantes pour garantir le processus de
s’est exactement passé. Cette première exigence
réconciliation, elles restent cependant
passe par l’octroi du droit de s’exprimer, de
nécessaires.
donner son point de vue, et ceci à tous, sans
exclusive. Ceci fera apparaître les zones en gris
et nous éloignera du tout noir ou tout blanc.
D’après vous, qu’évoque la notion de
Nous pourrons ainsi nous rapprocher, pas à pas,
« réconciliation nationale » pour le citoyen
d’une vérité qu’il est moralement inapproprié et
algérien ?
politiquement inacceptable de travestir. Par
opposition à cette démarche, la réconciliation qui
définit à priori les victimes et les coupables, ne
Le citoyen algérien a vécu une décennie
laisse pas l’autre s’exprimer, et disculpe de facto
infernale. Il est traumatisé et il est normal qu’il
les géniteurs présumés du conflit, ne peut
aspire à la paix et à la sécurité. Il a payé le prix
prétendre œuvrer à la détermination de la vérité,
fort dans une guerre qui lui a été imposée. Elle a
et, ce faisant, discrédite le processus tout entier.
été d’autant plus atroce à vivre car elle a disloqué
Dans le Préambule de la Déclaration Universelle des familles, brisé la cohésion sociale et
des Droits de l'Homme, il est écrit « qu'il est retranché le citoyen dans l’instinct de survie. Il ne
d'une importance capitale de protéger les droits fait nul doute que le citoyen veut la garantie de
de l'homme par la suprématie du droit ». La ses droits, la fin de l’arbitraire et de la hogra. Il
réhabilitation a pour but, dans cette optique, la veut aussi que soient vécues dans la réalité la
reconnaissance de la souffrance des individus. fraternité et la solidarité. Il lui faut aussi être
L’autorité publique doit tendre la main aux rassuré quant à ses droits, ses biens et sa
victimes et à leurs parents proches en leur dignité. Il aspire à une émancipation qui ferait de
offrant une réhabilitation officielle et une lui un citoyen respecté dans son pays et par les
réparation matérielle. La société doit être gouvernants qui le dirigent. Il aurait son mot à
encouragée à honorer la mémoire des victimes, à dire dans tout ce qui touche la gestion de son
travers des célébrations religieuses, en gravant pays. Pour les victimes directes du conflit, il y a
les noms des victimes et en instituant des certainement une attente de reconnaissance et
musées à cet effet. Le but étant d’accompagner une demande de justice et de soutien moral et
les proches des victimes dans leur douleur et leur matériel. Les parents des victimes et des
chagrin. disparus, veulent d’abord connaître la vérité sur
le sort des leurs. Ce n’est qu’après avoir reçu des
Comme la réconciliation doit avoir pour but de
garanties sur tous ces points qu’il y aurait lieu de
garantir la dignité et le droit, elle ne peut faire fi
parler de pardon. Les Algériens ont le droit de
des impératifs de justice. Il importe donc que la
faire leur deuil dans la dignité et le respect.
réconciliation n’ignore pas la justice pour des
Seulement après pourront-ils penser à construire
motifs de concessions de coulisses ou
un avenir meilleur.
d’arrangements entre certaines parties. Je dirai
aussi que l’impératif de justice ne découle pas
d’un esprit de vengeance, tout comme il n’exclut
pas la possibilité de pardon. On ne peut en tout
Que peut évoquer la « réconciliation nationale »
cas se permettre de passer l’éponge sur des
dans l’esprit des tenants du pouvoir algérien ?
crimes contre l’humanité.
Le quatrième point – la prévention – nécessite Le pouvoir algérien est hétéroclite et reste encore
la mise en place de mécanismes et de structures dans une large mesure aux mains des militaires.
visant à empêcher le renouvellement du conflit et Les partisans de M. Bouteflika tentent bien de
de ce qu’il génère comme violations des droits de nous faire croire le contraire mais leur
la personne humaine. Une réforme politique, argumentation n’est pas défendable pour la
garantissant au citoyen ses droits et rendant le simple raison que M. Bouteflika n’a rien apporté
gouvernant redevable devant ce citoyen, doit de fondamentalement nouveau à la nature du
être mise en place. régime algérien. Et bien que M. Bouteflika soit
innocent du coup d’Etat de janvier 1992, il reste
La réconciliation est un processus difficile et
l’un des artisans du type de régime qui gouverne
nécessitant une volonté politique forte et juste.
l’Algérie depuis son indépendance. M. Bouteflika
Nous pouvons tirer exemple d’autres pays dans

© 2005 Hoggar 76 www.hoggar.org


Taire la vérité c’est laisser la porte ouverte au renouvellement des massacres

semble s’éloigner du clan dit « éradicateur », inexcusable pour un chef d’Etat d’humilier une
auteur du putsch de 1992, mais rien n’indique mère de disparu en public en lui disant « ton fils
qu’il aille réellement et dans les faits vers la mise n’est pas dans ma poche ».
en place d’un pouvoir civil librement élu et
Il est normal que cette frange de la population
contrôlé par le peuple.
soit la première à s’exprimer sur tout processus
Une analyse des tenants actuels du pouvoir de réconciliation et je ne vois pas comment je
montre cependant clairement que ce que pourrais adhérer à un processus qui ne prenne
recherchent maintenant les éradicateurs n’est ni pas en compte de manière adéquate les
plus ni moins qu’une amnistie qui leur garantirait doléances de ces familles. A fortiori lorsque l’on
de ne pas avoir à rendre compte de leurs crimes. voit que des mères de disparus sont dispersées à
Ils veulent bénéficier de l’impunité. A ce titre, je coups de matraques alors qu’elles revendiquent
me réjouis cependant que l’Histoire semble, Dieu leur droit à connaître le sort de leurs enfants, on
merci, rattraper les criminels. Il s’agit aussi pour ne peut s’empêcher de douter de la sincérité de
ces éradicateurs d’éviter toute discussion sur les la démarche de réconciliation prônée par le
causes du conflit car ceci entérinerait leur défaite pouvoir. Ces familles ont droit à une réparation
et consacrerait leurs actes criminels. morale et matérielle, à commencer par le droit de
savoir et le cas échéant de faire leur deuil dans la
Le clan non éradicateur du pouvoir espère
dignité.
d’abord un gain politique en faisant apparaître
M. Bouteflika comme le sauveur de l’Algérie. Il y
a cependant lieu de penser que cette frange
Pourquoi, selon vous, certaines organisations
favorise une réconciliation teintée d’un discours
dont les membres s’estiment victimes de ce qu’ils
quasi-religieux naïf qui plaiderait pour tourner la
appellent « la violence islamiste » s’opposent à la
page en faisant fi des devoirs de vérité, de
« réconciliation nationale »? Considérez-vous que
mémoire et de justice. Des faits clairs
cette frange de la population constitue la
corroborent cette crainte, à l’image du discours
majorité des victimes du conflit algérien ? Ne
de M. Ksentini, président de la Commission
pensez-vous pas qu’elles devraient s’allier dans
nationale consultative de promotion et de
leur quête de vérité et de justice avec d’autres
protection des droits de l'homme – appointée par
organisations qui poursuivent les mêmes buts ?
M Bouteflika – qui veut dédouaner l’Etat algérien
des crimes de tortures et de disparitions forcées,
les mettant sur le compte de fonctionnaires
Il faut rappeler une vérité : la grande majorité
dévoyés.
des 200 000 victimes du conflit algérien est à
A ce jour, la démarche pratique pour une rechercher parmi les militants et la base sociale
réconciliation nationale n’a toujours pas été du FIS. Les victimes du terrorisme islamique
proposée aux Algériens par le pouvoir en place. comme aiment à le répéter certains représentent
Le bâillonnement de leaders politiques comme Ali une minorité dans ce décompte qui reste
Benhadj semble aussi montrer que le pouvoir néanmoins macabre. Il faut donc faire la part des
veut sa réconciliation et non pas une choses, tout en respectant la douleur des parents
réconciliation nationale. et des proches de toutes les victimes. Les
victimes du terrorisme semblent s’opposer à la
réconciliation nationale car elles estiment que les
Que peut signifier la « réconciliation nationale » terroristes ont commis des crimes de sang et
pour ceux et celles qui ont payé un lourd tribu doivent être jugés. Ces familles ne sont pas à
suite au putsch de 1992 et à la répression qui priori dans le tort. Pour être crédible, leur
s’en est suivie, et qui revendiquent le droit à la démarche doit clairement faire ressortir d’abord
vérité et la justice ? la nécessité de faire la lumière et la vérité sur les
faits. Elles doivent aussi clairement prendre leurs
distances du clan des putschistes car on ne peut
Perdre un proche est une chose douloureuse. Elle se déclarer victime en s’alliant avec des criminels.
le devient encore plus quand ceci arrive suite à
Les familles de toutes les victimes sont en droit
un crime. Elle est insupportable quand on ne sait
d’exiger réhabilitation et justice et à ce titre, je
même pas ce qu’il est advenu de ce proche. Ceux
dirais qu’elles devraient toutes, quel que soit leur
qui ont subi les affres de la répression, de
bord, agir ensemble pour que soit honoré ce
l’emprisonnement arbitraire, de la déportation, de
besoin. Sur un plan politique, je souhaite
la torture, et de la disparition forcée, ne pourront
vivement que ceci ait lieu car il permettra de
jamais tout simplement tourner la page. Aucune
mettre à nu les mécanismes de la stratégie de
loi, aucune politique, ne pourront faire oublier à
guerre contre insurrectionnelle qui a fait prendre
une mère, à une épouse, à un enfant, que l’être
à des citoyens les armes pour combattre d’autres
bien-aimé a été enlevé et ne réapparaîtra
citoyens et ceci uniquement pour garantir la
probablement plus jamais. Donner une réponse
survie d’un régime exécrable.
réconfortante à ces familles est une condition
sine qua non à toute réconciliation. Il est

© 2005 Hoggar 77 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

Le policier du quartier, le jeune appelé au Sur le fond il faut dire que l’amnistie générale
service militaire, le jeune qui a pris le maquis est en principe à rejeter car elle implique la
contre le pouvoir, ont en définitive tous été consécration de l’impunité et elle découle en
forcés à le faire par un pouvoir dictatorial. Ils se général de tractations de coulisses entre des
sont entretués et ont causé malgré eux une parties soucieuses d’échapper à la justice. Il y a
déchirure sociale profonde. Il ne faut surtout pas cependant une exception qui peut rendre une
faire l’erreur de s’arrêter au niveau de l’acte, amnistie acceptable : qu’elle découle d’un
condamnable certes, qui a ôté la vie à un être processus de réconciliation réel, dont j’ai défini
cher. Il faut exiger de comprendre pourquoi on plus haut les contours essentiels. En outre, une
en est arrivé là et tout faire pour que plus jamais amnistie ne peut pas être totale dans le cas de
cela ne se reproduise. Nous pourrons alors conflits comme ceux qui ont secoué l’Algérie.
transformer le drame qu’a vécu l’Algérie en une Tout en s’éloignant de la vengeance et de la
source d’espoir et de fraternité. Le dictateur vindicte il est important que les criminels avérés
devra se faire tout petit et le tortionnaire sera soient tout au moins condamnés moralement et
condamné à la honte perpétuelle. finissent leurs jours dans la honte.
Le discours politique du pouvoir actuel veut
présenter l’amnistie comme étant l’acte fondateur
Bouteflika, la classe politique et les médias
du processus de réconciliation nationale. Ceci est
algériens parlent de « réconciliation nationale »
dangereux car il veut imposer au peuple une
en termes de loi sur l’amnistie générale
amnésie qui le rendrait incapable de connaître les
(instrument légal) et de référendum pour la
vérités du conflit algérien. Comment alors
légitimer (instrument politique). La même
expliquer aux Algériens les horribles massacres
démarche a été adoptée pour ladite « concorde
de Raïs, Bentalha, Serkadji et autres ? Taire la
civile ». Ces deux instruments, légal et politique,
vérité sur ces crimes revient à laisser la porte
peuvent-ils à votre avis conduire à une véritable
ouverte à leur renouvellement dans le futur.
réconciliation nationale ? Pourquoi ? Sinon
quelles autres mesures politiques devraient, selon Ce qui me semble aussi inacceptable dans le
vous, accompagner la loi d’amnistie générale discours actuel du pouvoir est le fait de laisser
pour rendre crédible la démarche de croire que l’amnistie concerne en premier chef les
réconciliation nationale ? membres des groupes armés, affublés du titre
d’égarés, alors qu’il me paraît évident qu’elle vise
surtout à assurer l’impunité aux généraux
Cette remarque est très pertinente. M. Bouteflika putschistes et à leurs sbires. En fait, je me
semble présenter l’amnistie comme un demande si ceci ne serait pas en réalité le point
instrument magique de résolution du conflit. Ce principal de l’accord à travers lequel les chefs
que nous craignons en fait c’est un remake de la militaires ont accepté Bouteflika comme
fourberie dite « concorde civile ». Je rappelle que président ?
l’objectif réel de la concorde civile était de mettre
à l’écart l’aile politique et les dirigeants du FIS
dans la mesure où l’accord a été négocié entre Depuis l’indépendance, mais particulièrement
militaires, le but ultime étant de consommer durant la décennie dernière, une partie de
définitivement la dissolution du FIS. Il faut aussi l’opposition a dénoncé la mainmise des militaires
insister sur le fait que ladite concorde n’a ni sur l’Etat, sur la gouvernance du pays, sur la
ramené la paix, ni encore permis une solution au société et sur les richesses nationales comme
problème politique de l’Algérie. Je voudrais aussi cause principale de tous les dysfonctionnements
rappeler que les spécialistes des techniques de et de l’impasse nationale. Or, depuis la seconde
guerre contre insurrectionnelle nous apprennent ré-élection de Bouteflika et la démission du
que l’amnistie peut aussi être utilisée pour général Mohamed Lamari, on observe un recul de
ramener la guérilla dans le camp du pouvoir en ce discours. Ce recul reflète-t-il un changement
place et même utiliser les amnistiés pour réel dans la nature du régime ? Sinon, peut-il y
combattre ceux qui refusent de déposer les avoir dans ces conditions une véritable
armes. réconciliation nationale ?
Tout comme pour la « concorde civile »,
M. Bouteflika a annoncé son intention de faire
On ne peut nier le fait qu’il y ait une évolution
passer son projet d’amnistie à travers un
dans la nature du régime algérien. Mais il faut se
référendum. Bien qu’il faille toujours se réjouir de
garder de sombrer dans la naïveté politique car le
l’intention de s’en remettre au choix du peuple il
pouvoir réel en Algérie reste encore entre les
y a lieu de mettre en garde contre des
mains des militaires. Certes, les apôtres des
référendums creux dans la mesure où la question
putschs et de l’éradication sont en perte de
posée n’implique aucune démarche concrète,
vitesse dans l’institution militaire. Ceci n’est pas
dans le genre « êtes-vous pour la paix ? ».
une raison pour mettre en veilleuse la demande
fondamentale qui consiste en la consécration de

© 2005 Hoggar 78 www.hoggar.org


Taire la vérité c’est laisser la porte ouverte au renouvellement des massacres

la primauté du civil sur le militaire. Si ceci n’est Comment distinguez-vous entre l’amnistie et la
pas le cas on ne pourra aspirer à une véritable grâce ?
réconciliation nationale car on aurait omis de
trouver un remède à un problème structurel de
l’Etat qui a été l’élément essentiel du Je ne suis pas juriste mais je pense savoir que
déclenchement du conflit. Car il ne faut jamais l’amnistie est un acte par lequel le législateur
oublier que le conflit n’a pas pour origine une annule les poursuites, dans des circonstances
rébellion d’intégristes qui voulaient imposer un précises, contre des actes qui auraient été
Etat théocratique mais bel et bien l’attitude d’une poursuivis dans des circonstances normales. La
dictature militaire qui craignait pour son pouvoir grâce est par contre, en général, de la
et ses privilèges, et ne voulait pas reconnaître un prérogative du chef de l’exécutif qui peut réduire,
choix populaire librement exprimé. ou annuler la peine d’une personne condamnée.
La grâce présuppose donc un jugement et une
Le volet de la réconciliation nationale qui doit
condamnation.
viser à réconcilier gouvernants et gouvernés
exige la clarté totale dans la gestion de l’Etat et
ne peut s’accommoder d’un pouvoir de l’ombre
qui fait et défait les présidents et qui réprime le
Il est d’usage dans les processus de réconciliation
peuple.
récents qu’une panoplie d’instruments soient
conjugués : excuses officielles, commission de
vérité, procès publics, réparations, amnistie, etc.
Or dans notre pays l’amnistie générale est
Abordons maintenant le volet légal de la
présentée comme la panacée. Pensez-vous que
démarche de réconciliation nationale. Que veut
l’on puisse faire la paix en Algérie en occultant
dire pour vous amnistie générale ?
les devoirs de justice et de vérité, partiellement
pris en charge par les autres instruments ?
Pour évaluer un projet d’amnistie générale il est
nécessaire que ses concepteurs définissent ses
De très nombreux pays ont dû faire face à des
contours de manière précise : quels sont les
conflits violents et ont mis en place des
crimes concernés, les parties concernées, la
processus de règlement de ces conflits et de
période concernée. Tous ces points demeurent
réconciliation nationale. Certains ont mieux réussi
sans réponse. Il est clair que l’on peut être tenté
que d’autres. Ce qui me paraît cependant
de troquer l’impunité pour la fin d’un conflit. Mais
spécifique à l’Algérie est que le pouvoir algérien
ceci reste un leurre. Un criminel qui s’en tire à
actuel semble être l’un des rares, sinon le seul, à
bon compte en bénéficiant de l’impunité, sans
éviter de mettre en place une commission du
même avoir à s’excuser de ses crimes, est
genre « vérité et réconciliation ». Seule une
nécessairement récidiviste, guettant la moindre
commission officieuse pour l’amnistie – présidée
occasion pour revenir à ses pratiques.
par M. Benbella – a été créée. Il me semble donc
Il me semble préférable de toujours parler que certains veulent tout faire pour éviter le mot
d’amnistie conditionnelle qui interviendrait lors « vérité ». Une autre raison de s’inquiéter vient
des dernières phases d’un processus de aussi du fait qu’encore une fois la démarche du
réconciliation. Cette amnistie conditionnelle pouvoir algérien se démarque des autres en ce
présuppose des aveux spontanés de la part des qu’elle ignore totalement l’opposition politique,
criminels – comme en Afrique du Sud par en particulier celle qui a été privée de sa victoire
exemple – et elle ne doit pas entraver la justice en 1992 et est par la force des choses devenue
restauratrice que réclament les victimes. Car il une partie principale du conflit.
faut bien comprendre que les victimes et leurs
On pourra rétorquer que les éradicateurs ne
proches tiennent en général plus à leur
sont plus aux commandes. Je répondrai que ceci
réhabilitation et à la reconnaissance de leurs
est faux car je ne vois pas comment classer
souffrances qu’à la vengeance proprement dite.
autrement une personne comme Ouyahia. Je
Cette justice restauratrice exige au minimum la
constate enfin que le pouvoir actuel affirme haut
désignation sans ambiguïté des criminels comme
et fort qu’il continuera de toutes façons sa lutte
tels et la restauration de la mémoire des
contre le terrorisme. Si on place cette rhétorique
victimes. Il restera encore à traiter avec lucidité
dans le cadre des pouvoirs dictatoriaux ceci pose
le cas des grands criminels, ceux qui ont planifié
un double problème : la réconciliation concerne
et ordonné les violations massives des droits de
donc qui si elle s’accompagne, dans la logique du
l’homme. A ces derniers, il faut garantir un
pouvoir actuel, avec une poursuite de la guerre ?
procès équitable mais pas d’amnistie. L’histoire
Devra-t-on donc encore accepter des violations
récente a aussi montré que dans ces cas
de droits de l’homme comme la torture ou les
l’amnistie ne peut être en tout cas que
massacres ? Comment oser parler dans une telle
temporaire.
optique de réconciliation nationale ? L’alibi de la
« lutte contre le terrorisme » n’a pas droit de cité
en Algérie et n’y ont recours que ceux qui veulent

© 2005 Hoggar 79 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

perpétuer un ordre établi en matant toute le conflit. C’est pourquoi il est nécessaire de ne
contestation pour maintenir leur pouvoir. Un parler d’amnistie que dans le cadre d’un vrai
processus de réconciliation ne peut avoir de sens processus de réconciliation et non comme un
s’il ignore les devoirs de vérité et de justice. Or préalable à celui-ci.
sur ces deux plans, tout reste à faire en Algérie.

L’amnistie est un acte par lequel le pouvoir


Différentes formes d’amnistie ont été appliquées amnistiant efface les crimes sur un plan légal.
dans les situations de conflit au plan Ceci présuppose l’indépendance et l’innocence du
international. Dans certains cas, l’amnistie a été pouvoir amnistiant vis-à-vis des crimes amnistiés,
partielle dans le sens où certains crimes contre à défaut de quoi il s’agirait d’une auto-amnistie.
l’humanité ont été exclus de son champ Craignez-vous que ce qui se prépare en Algérie
d’application. Dans d’autres situations, l’amnistie ne soit en fait qu’une auto-amnistie ?
a été conditionnée par la reconnaissance
publique des crimes (par exemple en Afrique du
Sud). En Algérie, il semble qu’on ait affaire à une Ceci est plus qu’une crainte. Tout en effet indique
amnistie générale inconditionnelle. Qu’en pensez- que ceci est le but recherché par l’amnistie
vous ? proposée par M. Bouteflika. L’auto-amnistie est
inacceptable car personne ne peut être juge et
partie. Encore moins s’il est lui-même un criminel
L’exemple de l’Afrique du Sud est important. La présumé. Pour être clair, il semble que les
réconciliation s’est faite d’abord avec la putschistes en Algérie savent que rien ne peut
participation déterminante du « terroriste » justifier les crimes qu’ils ont commis et ils veulent
Nelson Mandela qui a dû croupir pendant 27 ans mettre à profit un certain environnement
dans les geôles de l’apartheid. Elle a fait appel à international – même la plus puissante
des personnalités respectées dans le pays. Elle a démocratie au monde se permet des horreurs à
conduit à un changement radical dans la nature Guantanamo, en Afghanistan et en Irak – pour
du régime qui gouverne le pays. Elle a accordé assurer leurs arrières et éviter des poursuites à
une amnistie sous condition et a réhabilité la leur encontre. Ils comptent à cet effet sur le
mémoire des victimes. Malgré cela le processus travail de marketing que mène M. Bouteflika.
n’a pas réglé tous les problèmes et des familles L’essentiel de ce discours étant de faire croire
de victimes, comme celle du militant Steve Biko que l’amnistie va profiter aux « terroristes » qui
assassiné par ses tortionnaires, n’ont pas accepté portent encore les armes.
l’amnistie. A la lumière de cet exemple, on
remarquera que nous sommes encore loin d’un
processus similaire en Algérie. Tout est fait au La communauté internationale s’oppose à
contraire pour éviter le débat de fond sur le l’amnistie qui consacrerait l’impunité dans divers
conflit algérien. La vérité fait manifestement peur conflits. Pensez-vous que cette communauté aura
aux tenants du pouvoir qui conçoivent d’abord la même attitude dans le cas algérien ?
l’amnistie inconditionnelle comme un gage pour
leur propre impunité.
Il faut se féliciter du fait que la communauté
internationale se soit engagée dans cette voie et
Quels sont, selon vous, les arguments pour et se soit dotée d’instruments juridiques comme la
contre l’amnistie générale ? Cour Pénale Internationale. Pinochet, qui n’a pas
commis autant d’horreurs que certains de nos
généraux, a aussi appris à ses dépends que tôt
J’ai déjà exprimé l’opinion qu’en principe ou tard il devra rendre compte de ses crimes. Sur
l’amnistie générale était à éviter car elle consacre un autre plan, il faut regretter que cette même
l’impunité. Tout comme la justice doit se montrer communauté continue à faire la sourde oreille
clémente elle doit aussi être la garante des aux cris des suppliciés dans nos pays arabes et
droits. Sur un plan éthique l’amnistie peut musulmans. L’attitude hypocrite qui consiste à
présenter deux problèmes : qui peut accorder fermer les yeux quand les victimes sont des
l’amnistie dans le cas d’un régime où le citoyen Islamistes risque d’avoir de graves implications
n’est pas libre ? Comment éviter l’auto-amnistie dans le futur. Elle ne fera que favoriser les
qui ne servirait en fin de compte qu’à dédouaner réactions violentes de ceux qui se sentent lésés,
les criminels ? Dans certains conflits l’amnistie est violés et délaissés.
quasiment imposée par une ou toutes les parties
La justice et les principes doivent être
en conflit. Ces parties menacent en général de ne
universellement appliqués, c’est du moins ce que
pas mettre fin à leurs actions guerrières ou
nous recommande notre religion, l’Islam et je
criminelles si l’amnistie ne leur est pas accordée.
souhaite qu’il en soit ainsi pour la communauté
Toutes ces solutions s’avèrent en fin de compte
internationale dans son ensemble. Les
être des demi-solutions qui risquent de relancer
différences d'opinion, qu'elles soient dues à des

© 2005 Hoggar 80 www.hoggar.org


Taire la vérité c’est laisser la porte ouverte au renouvellement des massacres

divergences idéologiques, culturelles ou autres, voyons bien que les tortionnaires et criminels
sont inévitables dans toute société, et peuvent d’Amérique latine sont rattrapés par leur passé
conduire à des conflits. L’importance de l'outil après une ou plusieurs décennies et les lois
démocratique, que la communauté internationale d’auto-amnistie qu’ils avaient promulguées ou
déclare prôner, apparaît justement dans sa négociées à l’époque ne leur seront d’aucun
capacité à reconnaître ces différences et les secours. Il est certainement réconfortant pour les
traiter dans un cadre non-violent plutôt que de madres de la Plaza de Mayo (mères de la place
laisser place à la tentation d'éradiquer l'autre ou de mai) en Argentine de voir enfin les bourreaux
lui renier son droit à l'existence. Le système de leurs enfants comparaître devant la justice. Je
démocratique est donc un système pour éviter, ne doute pas un instant que ce sera aussi le cas,
ou du moins gérer équitablement les conflits. tôt ou tard, en Algérie. De toute façon nous
croyons qu’ils seront jugés par le Créateur. Je
tiens cependant à répéter que le but n’est pas de
Quelles sont selon vous les conditions qui consacrer l’esprit de vengeance mais bien de
rendraient crédible un référendum sur la réhabiliter les victimes et aussi prévenir que de
réconciliation nationale, que ce soit au niveau de telles horreurs ne surviennent encore dans le
la question posée aux citoyen, ou le climat futur.
politique (état d’urgence) dans lequel il se
prépare et il se tient ?

Le référendum doit être l’aboutissement d’un


débat franc et libre au sein de la société. Ce
débat doit inclure toutes les parties et bénéficier
des moyens logistiques de l’Etat. Je suis
convaincu que les Algériens sauront se parler et
s’écouter même si les thèmes abordés sont
nécessairement douloureux et sujets à
controverse. Le but ultime de ce débat étant
d’essayer de se rapprocher le plus possible de la
vérité et comprendre ce qui s’est réellement
passé en Algérie depuis janvier 1992. Ce débat
pourra se faire, pourquoi pas, sous l’égide d’une
commission « vérité et réconciliation » qui serait
présidée par un panel de personnalités de
diverses tendances. Il est évident que ces débats
nécessitent la levée de l’état d’urgence et des
mesures d’apaisement et de réhabilitation envers
les victimes et leurs parents. Ce n’est qu’à l’issue
d’un tel débat qu’un référendum pourra être
soumis au peuple. Ce référendum devra en outre
poser des questions précises au citoyen.

On voit depuis quelques années des parlements


d’Amérique latine révoquer leurs lois d’auto-
amnistie pour répondre aux besoins de justice qui
n’ont cessé d’être revendiqués durant des
décennies par les victimes des répressions des
régimes militaires. De tels développements vous
semblent-ils envisageables en Algérie ? Si oui
sous quelles formes ?

Notre religion n’accepte pas l’impunité surtout en


ce qui concerne les crimes perpétrés contre les
personnes. Dans cette vie, il faut veiller à ce que
les criminels répondent de leurs crimes. Dans la
législation musulmane le pardon ne peut en
principe être accordé que par les parents de la
victime. Il est donc essentiel que ces familles
connaissent d’abord la vérité sur les crimes dont
ont été victimes les leurs. L’auto-amnistie ne peut
être un échappatoire pour les criminels et nous

© 2005 Hoggar 81 www.hoggar.org


LES PRINCIPES DE LA RECONCILIATION DOIVENT FAIRE
L’OBJET D’UN CONSENSUS NATIONAL

Amine Djenane

On parle en Algérie de la nécessité de résolution Que peut évoquer la « réconciliation nationale »


du conflit qui secoue l’Algérie. Quelles sont selon dans l’esprit des tenants du pouvoir algérien ?
vous la nature et les origines de ce conflit ?

Il y a une quasi-unanimité pour dire que le


A mon avis l’origine du conflit remonte à avant pouvoir en Algérie oscille entre le clan des
l’indépendance. Il n’est que l’émanation des éradicateurs et celui des réconciliateurs. Pour les
contradictions idéologiques historiques connues, premiers, la réconciliation constitue un
importées par les adeptes de la laïcité à la instrument juridique leur permettant d’asseoir
française qu’on a tenté d’imposer au peuple dès leur domination, d’imposer leur projet de société
que les généraux ont pris le pouvoir en Algérie et de dicter leurs conditions à la « partie
dès 1988, mais surtout après le sinistre coup vaincue ». Pour les seconds, la réconciliation est
d’Etat contre la volonté populaire. Le philosophe le moyen de sortir l’Algérie de la guerre, de
français Henri Levy a dit que la démocratie ne rétablir la paix et de permettre au président de
pourrait prospérer en Algérie que sous la laïcité. mettre en œuvre ses programmes économique et
social.

Il est important de clarifier certains concepts.


Que signifie pour vous la notion de réconciliation Que peut signifier la « réconciliation nationale »
nationale ? La voyez-vous comme un processus, pour ceux et celles qui ont payé un lourd tribu
un résultat final ou les deux à la fois ? Quels sont suite au putsch de 1992 et à la répression qui
les critères qui permettent de distinguer un vrai s’en est suivie, et qui revendiquent le droit à la
processus de réconciliation d’un faux ? vérité et la justice ?

Bien que chaque partie du conflit a sa propre Ils ont une attitude positive, mais prudente.
conception de la réconciliation, cette dernière est
un processus obligatoire en Algérie. C’est le
« navire » que nous devons tous prendre pour Pourquoi, selon vous, certaines organisations
traverser vers l’autre rive ; si l’on admet qu’il est dont les membres s’estiment victimes de ce qu’ils
essentiel de passer d’une situation de guerre qui appellent « la violence islamiste » s’opposent à la
nous a été imposée, vers une situation normale « réconciliation nationale »? Considérez-vous que
de paix. cette frange de la population constitue la
majorité des victimes du conflit algérien ? Ne
La réconciliation nationale exige des principes
pensez-vous pas qu’elles devraient s’allier dans
et des critères qu’il faudra établir et approuver
leur quête de vérité et de justice avec d’autres
d’un commun accord entre toutes les parties du
organisations qui poursuivent les mêmes buts ?
conflit. Ce sont ces principes et critères qui
peuvent discerner une réconciliation authentique
d’une imposture.
Cette opposition « microscopique » est la
principale responsable de notre tragédie. C’est
elle qui a affirmé que : « Nous utiliserons tous les
D’après vous, qu’évoque la notion de
moyens pour vous empêcher de gouverner. »
« réconciliation nationale » pour le citoyen
C’est un instrument dans les mains du pouvoir
algérien ?
qui l’utilise comme il le désire. Sa religion c’est le
laïcisme, son leitmotiv c’est « après moi, le
déluge », sa patrie c’est « l’Algérie pour nous
A mon sens, l’écrasante majorité du peuple
exclusivement, et il n’y a pas de place pour les
algérien voit dans la réconciliation le retour de la
autres », son but « il ne peut y avoir d’autre
paix, de la liberté et de la quiétude.
opinion que la mienne ». Elle change de couleur,

© 2005 Hoggar 83 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

comme un caméléon, au grès du changement de conséquence, à moins de visibilité publique de la


l’environnement politique. tenue militaire. Seulement, l’absence de
transparence du pouvoir nous incite à nous poser
la question de savoir si la décision politique est
Bouteflika, la classe politique et les médias entre les mains des Algériens à 100%, auquel cas
algériens parlent de « réconciliation nationale » la réconciliation serait une affaire strictement
en termes de loi sur l’amnistie générale algérienne et son succès dépendrait du degré
(instrument légal) et de référendum pour la d’entente entre les Algériens, ou si la décision
légitimer (instrument politique). La même politique est entre d’autres mains, auquel cas la
démarche a été adoptée pour ladite « concorde réconciliation ne sera que formelle, porteuse des
civile ». Ces deux instruments, légal et politique, virus qui enveniment la situation et compliquent
peuvent-ils à votre avis conduire à une véritable les choses.
réconciliation nationale ? Pourquoi ? Sinon
quelles autres mesures politiques devraient, selon
vous, accompagner la loi d’amnistie générale Abordons maintenant le volet légal de la
pour rendre crédible la démarche de démarche de réconciliation nationale. Que veut
réconciliation nationale ? dire pour vous amnistie générale ?

Toute démarche de réconciliation a deux Tout le monde profitera de l’amnistie générale, y


aspects : l’un politique et l’autre juridique. Son compris ceux qui ont organisé les massacres et
succès dépend de sa nature et de ses modalités ceux qui ont dilapidé les richesses nationales.
qui seront annoncées par le président ou qui
seront approuvées par les parties du conflit. J’ose
espérer qu’elle sera préparée par des mesures Comment distinguez-vous entre l’amnistie et la
telles que : grâce ?
1) l’ouverture de l’espace des libertés politiques
et médiatiques ;
La grâce est une mesure restreinte portant sur
2) la déclaration officielle de la date de la levée des sujets spécifiques. Mais la question ne se
de l’état d’urgence ; pose pas pour le moment, car ce sont les
modalités de la réconciliation qui vont préciser les
3) l’annonce officielle des résultats du
procédures.
traitement du dossier des disparus ;
4) l’autorisation pour les bataillons de citoyens
exilés de retourner au pays ; Il est d’usage dans les processus de réconciliation
récents qu’une panoplie d’instruments soient
5) la libération des détenus politiques ; conjugués : excuses officielles, commission de
6) la réactivation de la constitution, garante vérité, procès publics, réparations, amnistie, etc.
des libertés. Or dans notre pays l’amnistie générale est
présentée comme la panacée. Pensez-vous que
l’on puisse faire la paix en Algérie en occultant
Depuis l’indépendance, mais particulièrement les devoirs de justice et de vérité, partiellement
durant la décennie dernière, une partie de pris en charge par les autres instruments ?
l’opposition a dénoncé la mainmise des militaires
sur l’Etat, sur la gouvernance du pays, sur la
société et sur les richesses nationales comme La promotion de l’amnistie générale comme
cause principale de tous les dysfonctionnements panacée se fait parmi ceux qui ont dévalisé les
et de l’impasse nationale. Or, depuis la seconde caisses de l’Etat et qui se sont accaparés des
ré-élection de Bouteflika et la démission du biens publics au « dinar symbolique », et ceux
général Mohamed Lamari, on observe un recul de qui ont causé la mort des innocents.
ce discours. Ce recul reflète-t-il un changement Il faut montrer beaucoup de sagesse pour
réel dans la nature du régime ? Sinon, peut-il y mettre en échec les desseins de ceux qui
avoir dans ces conditions une véritable complotent contre l’Algérie. Ceci ne peut se
réconciliation nationale ? réaliser que si toutes les parties se rendent à
l’évidence de la nécessité de mener l’Algérie vers
un havre de paix.
La domination militaire a été au plus fort durant
les années qui ont suivi le coup d’Etat. Ceci a
cependant eu des conséquences graves sur les
Différentes formes d’amnistie ont été appliquées
intérêts de l’Occident, ce qui a accéléré l’arrivée dans les situations de conflit au plan
de M. Bouteflika, conduisant à une régression de
international. Dans certains cas, l’amnistie a été
la politique du tout sécuritaire, et, par voie de
partielle dans le sens où certains crimes contre

© 2005 Hoggar 84 www.hoggar.org


Les principes de la réconciliation doivent faire l’objet d’un consensus national

l’humanité ont été exclus de son champ conflits. Pensez-vous que cette communauté aura
d’application. Dans d’autres situations, l’amnistie la même attitude dans le cas algérien ?
a été conditionnée par la reconnaissance
publique des crimes (par exemple en Afrique du
Sud). En Algérie, il semble qu’on ait affaire à une La communauté internationale, et à sa tête
amnistie générale inconditionnelle. Qu’en pensez- l’Occident puissant, a un double standard pour
vous ? traiter ce genre de questions. Si l’amnistie
préserve ses intérêts à court et long terme, alors
il l’approuvera certainement. Si tel n’était pas le
L’observateur de la scène politique et sécuritaire cas, il ferait scandale. Nous avons vu comment
algérienne constate que le clan de M. Bouteflika l’OTAN a réglé presque tous ses dossiers
a pris le contrôle du pouvoir grâce à la politique concernant l’Algérie. Les nombreuses visites des
de la « concorde civile » et celle de la responsables de l’armée algérienne à Bruxelles et
« réconciliation nationale ». à New York indiquent que les choses évoluent
dans la direction d’une amnistie qui sauvegarde
Par ailleurs, aux yeux du tortionnaire et de
les intérêts occidentaux.
l’auteur d’exécutions sommaires ou de
massacres, l’amnistie générale non limitée est la
seule issue lui permettant de faire face à l’intérêt
Quelles sont selon vous les conditions qui
croissant des ONGs internationales des droits de
rendraient crédible un référendum sur la
l’homme pour la question algérienne.
réconciliation nationale, que ce soit au niveau de
la question posée aux citoyen, ou le climat
politique (état d’urgence) dans lequel il se
Quels sont, selon vous, les arguments pour et
prépare et il se tient ?
contre l’amnistie générale ?

Si la réconciliation nationale reflète la conviction


Les arguments pour l’amnistie générale sont :
de la nécessité d’une solution politique à la crise
1) Epargner le sang des Algériens et panser les algérienne, les conditions sont alors claires :
plaies ;
1) Donner toute la liberté sans restriction
2) Faire face à ceux qui oeuvrent à la aucune à toutes les parties du conflit pour
destruction du pays ; exposer leurs points de vue ;
3) Revoir radicalement la politique suivie depuis 2) Choisir des personnalités intègres :
l’indépendance ; politiques, intellectuels, journalistes, juristes,
historiens et leur confier la responsabilité
4) Repartir sur des bases et des valeurs
d’expliquer le conflit et ses causes en toute
politiques dictées par la réconciliation nationale.
sincérité et transparence ;
3) Ouvrir les espaces politiques et
L’amnistie est un acte par lequel le pouvoir médiatiques ;
amnistiant efface les crimes sur un plan légal. 4) Etablir les responsabilités concernant les
Ceci présuppose l’indépendance et l’innocence du massacres et initier des enquêtes ;
pouvoir amnistiant vis-à-vis des crimes amnistiés,
à défaut de quoi il s’agirait d’une auto-amnistie. 5) Déclarer officiellement la date de la levée de
Craignez-vous que ce qui se prépare en Algérie l’état d’urgence ;
ne soit en fait qu’une auto-amnistie ?
6) Annoncer officiellement des résultats du
traitement du dossier des disparus ; etc.
Le pouvoir algérien est fondamentalement
machiavélique et rusé ; il est apte à entraîner
On voit depuis quelques années des parlements
l’opposition de son côté et de provoquer du
d’Amérique latine révoquer leurs lois d’auto-
chahut politique et médiatique, avec la
amnistie pour répondre aux besoins de justice qui
bénédiction des puissances étrangères. Ce serait
n’ont cessé d’être revendiqués durant des
alors la falsification de la réconciliation nationale
décennies par les victimes des répressions des
et sa transformation en une mesure d’auto
régimes militaires. De tels développements vous
amnistie, tout en affichant une volonté du
semblent-ils envisageables en Algérie ? Si oui
pouvoir à pardonner aux enfants égarés de la
sous quelles formes ?
nation. Ceci est très plausible, connaissant le
pouvoir algérien.
C’est le texte qui précisera la nature et les
modalités de la réconciliation qui déterminera si,
La communauté internationale s’oppose à
oui ou non, il y aura en Algérie des scénarios
l’amnistie qui consacrerait l’impunité dans divers
comme ceux d’Amérique latine.

© 2005 Hoggar 85 www.hoggar.org


RECYCLER ET BLANCHIR SANS RENDRE COMPTE

Amina Kadi

nationale pour s’auto-amnistier. Il n’a plus besoin


On parle en Algérie de la nécessité de résolution
de la guerre et toute l’opération vise à le recycler
du conflit qui secoue l’Algérie. Quelles sont selon
comme si rien ne s’était passé. Où est la
vous la nature et les origines de ce conflit ?
pédagogie et la morale dans tout cela ? Comment
prévenir le recours à la violence à l’avenir si le
même système perdure sans avoir de comptes à
Le conflit qui a secoué l’Algérie est d’ordre
rendre à la nation qu’il a entraînée dans une
strictement politique. C’est le même problème qui
guerre parmi les plus meurtrières du siècle
sévit dans tout le monde arabe. Ceux qui
passé ?
tiennent les rênes du pouvoir ou des pouvoirs
dans ces régions ne sont en rien représentatifs La réconciliation doit être l’aboutissement d’un
des tendances politiques des sociétés en processus sérieux de recherche de vérité, de
question. Il y a fondamentalement un problème détermination des responsabilités, de désignation
de démocratie. En Algérie, une minorité militaire de tous les criminels sans exclusion, de lumière
s’est accaparée les pouvoirs et par conséquent sur tous les crimes commis. Je suis pour un
les richesses du pays depuis l’indépendance. La processus de réconciliation nationale à la manière
violence s’est installée lorsque cette minorité de l’Afrique du Sud et je crois que ceux qui ont
militaire a arrêté le processus électoral en 1991 planifié la tragédie nationale ne peuvent pas être
et a engagé le pays dans une guerre fratricide, juges et parties à la fois.
sanguinaire qui n’a malheureusement pas encore
livré tous ses secrets. La responsabilité des uns
et des autres reste à déterminer. Ceux qui ont D’après vous, qu’évoque la notion de
planifié les assassinats, les arrestations, la torture « réconciliation nationale » pour le citoyen
sont toujours là comme si de rien n’était. algérien ?

Il est important de clarifier certains concepts. Il faut poser la question aux citoyens algériens.
Que signifie pour vous la notion de réconciliation Je n’ai pas le droit de répondre à leur place. J’ai
nationale ? La voyez-vous comme un processus, une sainte horreur de ceux et celles qui parlent
un résultat final ou les deux à la fois ? Quels sont au nom de millions de citoyens. C’est le propre
les critères qui permettent de distinguer un vrai des despotes et des dictateurs que de parler au
processus de réconciliation d’un faux ? nom des autres, sans aucune représentativité. Il
y a des outils modernes de mesure des opinions.
Il faut espérer que ces outils se mettront un jour
La réconciliation nationale tel que promue par le en place et puissent nous permettre d’avoir les
président Bouteflika n’est qu’un leurre dont le but tendances qui traversent la société sur telle ou
est de laver totalement les planificateurs de la telle question.
tragédie nationale de leurs crimes. Elle est
destinée à les blanchir et à les soustraire à la
justice internationale. Je ne sais pas quel en sera Que peut évoquer la « réconciliation nationale »
l’impact sur le plan du droit international, mais je dans l’esprit des tenants du pouvoir algérien ?
suppose qu’elle rendra plus difficile les poursuites
judiciaires contre ces personnes qui ont mené le
pays vers une violence interne inouïe. Je ne suis Se recycler et se blanchir, sans rendre compte à
pas du tout contre la réconciliation nationale en personne.
tant que principe ; cela peut être une voie
obligée pour qu’un peuple divorce avec la guerre
et la violence politique et qu’il puisse se refonder Que peut signifier la « réconciliation nationale »
sur des bases saines bannissant à jamais le pour ceux et celles qui ont payé un lourd tribu
recours à la violence lorsque les intérêts des uns suite au putsch de 1992 et à la répression qui
et des autres divergent. Je suis contre la s’en est suivie, et qui revendiquent le droit à la
méthode proposée par le système qui a décrété vérité et la justice ?
la guerre quand il en a eu besoin, et qui
aujourd’hui décrète la paix et la réconciliation

© 2005 Hoggar 87 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

Je vous donne la même réponse que pour la démarche a été adoptée pour ladite « concorde
question 3. Il faut constituer un échantillon civile ». Ces deux instruments, légal et politique,
représentatif et crédible, mener un travail sérieux peuvent-ils à votre avis conduire à une véritable
de sondage pour avoir les tendances qui réconciliation nationale ? Pourquoi (justifier vos
traversent les victimes de la tragédie nationale. affirmations) ? Sinon quelles autres mesures
J’ai observé en côtoyant les familles de disparus politiques devraient, selon vous, accompagner la
une variété et une diversité dans les positions. loi d’amnistie générale pour rendre crédible la
Mais en aucun cas, je ne peux prétendre avoir démarche de réconciliation nationale ?
recueilli les avis de 300 personnes par exemple.
C’est pour cela que je préfère répondre pour moi
et non à la place des autres. Je suis comme vous J’ai déjà expliqué ma position sur cette question
désireuse de connaître les tendances qui (voir Q2). Il y a des attitudes qui me font rire.
traversent la société de façon générale, et les Trouvez-vous que cela a du sens de parler de la
victimes en particulier. On pourra à ce moment position des médias ? Ces derniers avaient bien
faire une partition des diverses opinions et dire prôné l’éradication au moment où les décideurs le
que telle tendance existe à tel pourcentage et leur avaient demandé. Aujourd’hui, ils parlent de
telle autre à tel autre pourcentage. réconciliation puisqu’on le leur a aussi demandé.
On parlera de médias le jour où des médias
indépendants existeront. A ce moment, il sera
Pourquoi, selon vous, certaines organisations intéressant de regarder les différents courants et
dont les membres s’estiment victimes de ce qu’ils les idées qu’ils promeuvent. Pour l’instant, nous
appellent « la violence islamiste » s’opposent à la avons une presse aux ordres qui ne reflète pas la
« réconciliation nationale » ? Considérez-vous diversité des opinions en Algérie.
que cette frange de la population constitue la
Je ne vois qu’une seule mesure : que ceux qui
majorité des victimes du conflit algérien ? Ne
ont mené le pays à la tragédie nationale laissent
pensez-vous pas qu’elles devraient s’allier dans
le pouvoir ! A ce moment, il faut refonder tout le
leur quête de vérité et de justice avec d’autres
système politique et mettre en place un
organisations qui poursuivent les mêmes buts ?
processus qui mène à la réconciliation nationale.
Cela n’a pas de sens de faire dans la
réconciliation et dans l’amnistie en gardant les
J’avoue que je n’ai pas eu beaucoup de contacts
planificateurs de la tragédie dans les mêmes
avec ces organisations. Vu leurs positions dans le
postes de responsabilité. C’est une véritable
passé, je les ai toujours considérées comme
mascarade. Je suis curieuse de savoir la
étant des porte-voix du régime et de cette
proportion de la population qui s’intéresse encore
minorité militaire qui a mis le pays à feu et à
à la politique de cette façon.
sang. Certaines de ces organisations prônaient la
politique de l’éradication. Je vois mal comment
elles peuvent faire des alliances avec les
Depuis l’indépendance, mais particulièrement
organisations qui ont été victimes de cette
durant la décennie dernière, une partie de
politique. Par contre, je trouve qu’elles ont
l’opposition a dénoncé la mainmise des militaires
parfaitement raison de vouloir la vérité pour
sur l’Etat, sur la gouvernance du pays, sur la
obtenir justice et réparation. Je soutiens cette
société et sur les richesses nationales comme
quête mais je ne me vois pas en train de m’allier
cause principale de tous les dysfonctionnements
avec ces organisations dont certaines ont joué un
et de l’impasse nationale. Or, depuis la seconde
rôle néfaste dans la tragédie.
ré-élection de Bouteflika et la démission du
Pour votre avant-dernière question, je général Mohamed Lamari, on observe un recul de
considère que c’est la population qui avait ce discours. Ce recul reflète-t-il un changement
soutenu et voté FIS qui a été le plus victime de la réel dans la nature du régime ? Sinon, peut-il y
guerre. Elle a payé au prix fort son soutien à un avoir dans ces conditions une véritable
parti honni par les décideurs. Les disparus font réconciliation nationale ?
partie de cette catégorie (et ils sont estimés à
plus de 10000), les massacres ont été commis
dans les endroits où la population avait soutenu Non, je ne crois pas du tout à un changement
le FIS (et cela n’est un secret pour personne), la réel du régime. Au contraire, il s’agit de
torture a été pratiquée contre les partisans de ce continuité sous les apparences du changement.
parti, etc. Je pense que c’est la neutralisation de tous les
contre-pouvoirs qui fait qu’on entend moins
parler de l’accaparement du pouvoir par les
Bouteflika, la classe politique et les médias militaires. La politique de Bouteflika a réussi à
algériens parlent de « réconciliation nationale » saborder l’ensemble de l’opposition. Aujourd’hui,
en termes de loi sur l’amnistie générale on n’entend presque plus cette dernière. Où est
(instrument légal) et de référendum pour la le FFS par exemple ? Je crains que ce qui est
légitimer (instrument politique). La même programmé soit un retour déguisé au parti

© 2005 Hoggar 88 www.hoggar.org


Recycler et blanchir sans rendre compte

unique, à la pensée unique. Les partis qui n’ont conflits. Pensez-vous que cette communauté aura
pas été domestiqués sont tout simplement la même attitude dans le cas algérien ?
laminés et explosés.

Il faut préciser de quelle communauté


Il est d’usage dans les processus de réconciliation internationale on parle. Si on parle des
récents qu’une panoplie d’instruments soient organisations non gouvernementales de défense
conjugués : excuses officielles, commission de des droits de l’Homme, celles-ci ne peuvent se
vérité, procès publics, réparations, amnistie, etc. déjuger en adoptant des attitudes différentes
Or dans notre pays l’amnistie générale est pour des situations similaires. Si vous me parlez
présentée comme la panacée. Pensez-vous que de l’ONU, celle-ci n’a aucune crédibilité pour moi.
l’on puisse faire la paix en Algérie en occultant
les devoirs de justice et de vérité, partiellement
pris en charge par les autres instruments ? On voit depuis quelques années des parlements
d’Amérique latine révoquer leurs lois d’auto-
amnistie pour répondre aux besoins de justice qui
Le pouvoir pourra obtenir la paix. Mais elle sera n’ont cessé d’être revendiqués durant des
basée sur l’oubli, et non sur la vérité et la justice. décennies par les victimes des répressions des
Dans les pays arabes et musulmans, c’est mon régimes militaires. De tels développements vous
opinion et je peux avoir tort, nous n’avons pas de semblent-ils envisageables en Algérie ? Si oui
tradition de lutte contre l’oubli. Nous avons une sous quelles formes ?
forte tradition du pardon, inspiré de l’Islam.
Quand je reviens en Algérie et j’y reviens
souvent, j’observe que la préoccupation première Je crains que cela ne sera pas le cas. Je crains
de la population est l’instant présent. Comment que l’oubli sera le plus fort pour les raisons
s’assurer une vie décente est primordiale par culturelles que j’ai évoquées plus haut. Je crains
rapport à ce qui s’est passé. J’observe ces faits y que nous n’ayons pas suffisamment d’endurance
compris chez ceux qui ont payé un lourd tribu à pour des combats qui demandent du temps.
la guerre. Je pense que le pouvoir le sait et il
joue sur cette caractéristique.

Différentes formes d’amnistie ont été appliquées


dans les situations de conflit au plan
international. Dans certains cas, l’amnistie a été
partielle dans le sens où certains crimes contre
l’humanité ont été exclus de son champ
d’application. Dans d’autres situations, l’amnistie
a été conditionnée par la reconnaissance
publique des crimes (par exemple en Afrique du
Sud). En Algérie, il semble qu’on ait affaire à une
amnistie générale inconditionnelle. Qu’en pensez-
vous ?

Tout à fait. Moi, je suis pour une solution à


l’Afrique du Sud.

L’amnistie est un acte par lequel le pouvoir


amnistiant efface les crimes sur un plan légal.
Ceci présuppose l’indépendance et l’innocence du
pouvoir amnistiant vis-à-vis des crimes amnistiés,
à défaut de quoi il s’agirait d’une auto-amnistie.
Craignez-vous que ce qui se prépare en Algérie
ne soit en fait qu’une auto-amnistie ?

C’est déjà le cas.

La communauté internationale s’oppose à


l’amnistie qui consacrerait l’impunité dans divers

© 2005 Hoggar 89 www.hoggar.org


UN VRAI PROCESSUS DE RECONCILIATION SUPPOSE
AVANT TOUT LA RECONNAISSANCE DE L’AUTRE

Rachid Mesli

On parle en Algérie de la nécessité de résolution A la première occasion de liberté qui s’est


du conflit qui secoue l’Algérie. Quelles sont selon présentée, le peuple algérien a fait connaître à
vous la nature et les origines de ce conflit ? travers les urnes aux tenants du pouvoir tout le
mal qu’il pensait d’eux et aux fausses élites qui le
soutenaient tout son mépris et son indifférence.
Le conflit algérien récent a certainement des
La cause immédiate du drame algérien est
causes profondes et diverses, les unes remontant
donc sans conteste de nature politique, c’est la
à la guerre de libération nationale et aux
négation par la hiérarchie de l’armée algérienne
conditions dans lesquelles le pays accédait alors
soutenue par ses alliés naturels, faux démocrates
à son indépendance, les autres plus immédiates,
et fausses élites, à reconnaître au peuple le droit
le coup d’Etat militaire et l’annulation des
de choisir librement son destin.
élections législatives de décembre 1991. Ce
dernier événement n’étant en finalité que Pour les premiers, une véritable démocratie ne
l’aboutissement logique du premier : le conflit pouvait que changer fondamentalement la donne
entre la volonté de libération et d’émancipation de départ, la primauté de la force sur le droit, et
du peuple en face de celle d’une minorité tentant par conséquent entraîner leur mise à l’écart
de régenter la société algérienne sans projet ni définitive.
véritables perspectives. Toute la période
Pour les seconds, qui s’étaient trompés de
comprise entre l’indépendance et le coup d’Etat
peuple, une véritable démocratie ne pouvait
est l’histoire de l’échec politique de cette
également que signifier leur éviction définitive du
minorité.
champ politique.
Si l’on devait remonter dans l’histoire récente
L’armée nationale populaire (ANP), qui s’est
on pourrait dire que la première cause du drame
montrée le 12 janvier 1992 la digne héritière de
algérien est l’histoire de la confiscation de la
l’armée des frontières, porte la plus grande part
longue lutte du peuple algérien pour sa liberté
de responsabilité dans la tragédie algérienne.
par l’armée des frontières, la seule force
« organisée » à l’indépendance et qui allait
inaugurer le principe de la primauté de la force
sur le droit.
Il est important de clarifier certains concepts.
Que signifie pour vous la notion de réconciliation
Souvenez-vous déjà du principe énoncé nationale ? La voyez-vous comme un processus,
pendant la révolution par les hommes de un résultat final ou les deux à la fois ? Quels sont
l’intérieur de la « primauté du politique sur le les critères qui permettent de distinguer un vrai
militaire et de l’intérieur sur l’extérieur ». A ce processus de réconciliation d’un faux ?
principe fondamental allait se substituer celui de
la « primauté du militaire sur le politique et de
l’extérieur sur l’intérieur » ; « l’armée des L’attitude du président Bouteflika peut sembler
frontières » dont est issue l’ANP actuelle se assez curieuse : Il parle de réconciliation
chargeant de réaliser dans la pratique ce non- nationale tout en ne reconnaissant pas l’existence
sens originel lourd de conséquences pour l’avenir de la partie avec laquelle il voudrait se
du pays. réconcilier.
Le régime qui allait se mettre en place n’avait Si se réconcilier veut dire rétablir des relations
ni la capacité d’être à l’écoute du peuple dont il normales entre deux ou plusieurs parties à la
prétend être issu mais auquel il ne croit pas, ni suite d’un conflit pour y mettre définitivement fin,
celle de comprendre ses aspirations les plus c’est que le pouvoir reconnaît non seulement
profondes, ni encore moins celle de lui proposer l’existence d’un conflit dont il s’agit de mettre un
un projet de société à la hauteur de ses espoirs terme, mais également l’existence de l’autre ou
et de ses ambitions. des autres parties à ce conflit.
Le fossé ne pouvait que se creuser de plus en Or il suffit de se reporter aux déclarations
plus à l’intérieur de la société algérienne. officielles pour se rendre compte que le pouvoir

© 2005 Hoggar 91 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

qui parle de réconciliation nationale ne reconnaît opération de pur marketing à l’intention de la


même pas l’existence de la partie avec laquelle il société et de l’extérieur pour faire croire que le
entend se réconcilier. régime, en panne de projet, est à même de
prendre des initiatives politiques : de quoi tenir
Un vrai processus de réconciliation nationale
encore quelques années, le temps de voir arriver.
suppose avant tout la reconnaissance de l’autre,
la définition des causes et des origines du conflit Enfin, et bien évidemment, le gain le plus
et la détermination des moyens pour y mettre un immédiat serait d’aboutir à un blanchiment des
terme. On peut légitimement douter que le crimes commis durant la décennie sanglante, par
régime algérien en ait réellement la volonté une auto-amnistie générale.
politique.

Pourquoi, selon vous, certaines organisations


D’après vous, qu’évoque la notion de dont les membres s’estiment victimes de ce qu’ils
« réconciliation nationale » pour le citoyen appellent « la violence islamiste » s’opposent à la
algérien ? « réconciliation nationale »? Considérez-vous que
cette frange de la population constitue la
majorité des victimes du conflit algérien ? Ne
Pour le citoyen algérien qui a vécu la « rahma » pensez-vous pas qu’elles devraient s’allier dans
du général Zeroual et la « concorde civile » leur quête de vérité et de justice avec d’autres
initiée par le DRS, il s’agit d’un nouvel épisode organisations qui poursuivent les mêmes buts ?
qu’il a de la peine à comprendre puisque la paix
serait définitivement revenue par l’éradication
totale du terrorisme et que le FIS dissout n’existe Il faut d’abord rappeler les conditions dans
plus. Le citoyen semble aujourd’hui plus lesquelles ces associations ont été créées, par qui
préoccupé et attaché à améliorer son triste et pourquoi et se poser la question de savoir si
quotidien qu’à donner une signification les personnes placées à leur tête représentent
particulière à ce qu’il serait tenté de considérer réellement les victimes de la violence islamiste
comme un non événement. qu’elles prétendent défendre.
Les conflits internes à ces associations sont là
pour nous rappeler le refus de la plupart de leurs
Que peut évoquer la « réconciliation nationale »
membres de se laisser instrumentaliser par le
dans l’esprit des tenants du pouvoir algérien ?
régime qui a tout intérêt à diviser les victimes de
la crise algérienne dont il est seul responsable.
Force est de constater que le régime n’a jamais Pour les « éradicateurs » placés à la tête de
encore défini le contenu exact qu’il entend ces associations et qui ont appelé à une
donner à cette nouvelle opération de marketing répression sans retenue durant la tragédie mais
politique. Il attend probablement la réaction des dont le rôle a beaucoup perdu en importance,
différents acteurs pour préciser ce contenu au c’est un peu l’affolement général : Réconciliation
mieux de ses intérêts, c’est-à-dire en faisant le nationale risquerait de vouloir dire plus de
minimum possible de concessions politiques. libertés et même – sait-on jamais – un retour aux
urnes.
Dans le discours officiel ou para–officiel la
réconciliation nationale est souvent synonyme Par ailleurs, le problème ne se pose pas en
d’amnistie générale ou que celle-ci, un préalable terme de proportion ou de majorité des victimes
à celle-là. de cette décennie sanglante car il s’agit
d’algériens et l’histoire retiendra qu’ils sont tous
Récemment encore, sur les colonnes du
d’abord les victimes du choix insensé d’une
Quotidien d’Oran M. Ksentini déclarait à ce hiérarchie militaire irresponsable de régler une
propos que cette amnistie générale était
crise de nature politique par la manipulation, la
« l’antichambre de la réconciliation nationale, un
violence et la répression aveugle.
projet de société qui changera le pays » !
Voici un exemple de confusion entretenue
entre réconciliation nationale et l’amnistie Bouteflika, la classe politique et les médias
générale. algériens parlent de « réconciliation nationale »
en termes de loi sur l’amnistie générale
Dans l’esprit des décideurs, il semble en fait
(instrument légal) et de référendum pour la
qu’il s’agisse plus d’une double opération à
légitimer (instrument politique). La même
réaliser et dont il s’attend à récolter les
démarche a été adoptée pour ladite « concorde
dividendes : Une nouvelle opération de
civile ». Ces deux instruments, légal et politique,
normalisation sécuritaire dans la continuité des
peuvent-ils à votre avis conduire à une véritable
deux premières tentatives de la « rahma » et de
réconciliation nationale ? Pourquoi ? Sinon
la « concorde civile » et dont le but est de vider
quelles autres mesures politiques devraient, selon
et d’affaiblir encore les maquis qui restent, et une

© 2005 Hoggar 92 www.hoggar.org


Un vrai processus de réconciliation suppose avant tout la reconnaissance de l’autre

vous, accompagner la loi d’amnistie générale société et sur les richesses nationales comme
pour rendre crédible la démarche de cause principale de tous les dysfonctionnements
réconciliation nationale ? et de l’impasse nationale. Or, depuis la seconde
ré-élection de Bouteflika et la démission du
général Mohamed Lamari, on observe un recul de
Ni le « volontarisme juridique » ni les faux calculs ce discours. Ce recul reflète-t-il un changement
politiques ne peuvent évidemment conduire à réel dans la nature du régime ? Sinon, peut-il y
une véritable réconciliation nationale. avoir dans ces conditions une véritable
réconciliation nationale ?
Une loi, même confirmée par un referendum
populaire ne va pas tout régler et une absence
de réelle volonté politique de supprimer
Le recul de ce discours peut signifier en fait deux
effectivement les causes de la crise ne vont que
choses : La première que l’armée a réussi à faire
la faire durer encore jusqu’à la prochaine
croire qu’elle sortait du champ politique après
explosion de violence.
avoir occupé le devant de la scène durant la
Nous avons aujourd’hui un peu l’impression décennie sanglante.
que pour les tenants du pouvoir « réconciliation
La seconde est que M. Bouteflika a réussi à
nationale » veut dire tout simplement amnistie
jouer le rôle essentiel qui lui a été imparti par
générale et vice-versa, c’est à dire on « on efface
ceux-là même qui l’ont placé au pouvoir, c’est-à-
tout, on oublie et tout continue comme si rien ne
dire les militaires, et à faire croire qu’il n’était pas
s’était passé ».
un quart–de–président et qu’il détenait la réalité
Que cette vision soit relayée par la « classe du pouvoir.
politique » et les médias, démontre bien
La « démission » de Lamari, perçue comme la
l’inconsistance de la première et la mise au pas
mise au pas de l’institution militaire par la
définitive de ce qu’il reste des médias dits
présidence entre en fait dans le cadre de cette
« indépendants ».
stratégie destinée à faire oublier justement le
Qui seront les bénéficiaires de cette amnistie ? rôle sanglant de l’ANP durant cette dernière
Ceux qui ont rendu les armes dans le cadre des décennie.
opérations précédentes ne sont pas concernés
Mais il s’agit de toute évidence du même
par ce projet. Les quelques milliers de détenus
régime qui se perpétue depuis l’indépendance,
condamnés par une justice d’exception ont déjà
dont le principe premier reste la primauté de la
pour certains accompli plus de 10 années de
force sur le droit, du « militaire » sur le
prison, la plupart de ceux qui ont été arrêtés
« politique », et dans le cadre de ce système
pour avoir réellement appartenu à un groupe
l’armée a toujours joué et continuera à jouer les
armé n’ont jamais été présentés devant un
premiers rôles car elle seule serait en mesure
tribunal et ont été exécutés sommairement.
d’apprécier « l’intérêt supérieur de la nation ».
Les premiers bénéficiaires de cette amnistie
C’est la raison pour laquelle ce qu’on appelle
sont donc les auteurs des crimes les plus graves,
par un abus de langage chez nous « la classe
les crimes que la légalité internationale considère
politique » reconnaît à l’armée, et à elle seule, le
comme imprescriptibles c’est-à-dire les crimes
droit de déléguer une partie de l’exercice du
contre l’humanité perpétrés en toute conscience
pouvoir, et en cas de crise, celui d’exercer sans
durant la décennie sanglante. Il s’agit donc plus
partage tous les pouvoirs.
d’une opération d’auto-amnistie destinée à
rassurer les auteurs de ces crimes et à leur A sa décharge on doit cependant reconnaître
assurer une retraite paisible. que la veulerie et la corruption de la classe
politique, ces « civils » qu’elle méprise
Le concept de réconciliation nationale ne veut
profondément, car à ses yeux encore plus
encore une fois rien dire en soi s’il n’est pas sous-
corrompus qu’elle même, et la faiblesse d’une
tendu par une réelle volonté politique d’instaurer
opposition souvent incohérente ont toujours
d’abord un véritable Etat de droit avec tout ce
encouragé l’armée à prendre des initiatives qui se
que cela implique concrètement comme
révèleront toujours catastrophiques pour la
démarche politique.
nation.
L’amnistie ne peut être une fin en soi mais une
mesure courageuse prise par un Etat de droit
pour couronner une véritable démarche de Abordons maintenant le volet légal de la
réconciliation nationale. démarche de réconciliation nationale. Que veut
dire pour vous amnistie générale ?

Depuis l’indépendance, mais particulièrement


durant la décennie dernière, une partie de Je vous renvoie au dictionnaire : l’amnistie est
l’opposition a dénoncé la mainmise des militaires une loi qui efface les crimes, les condamnations
sur l’Etat, sur la gouvernance du pays, sur la et les poursuites pénales.

© 2005 Hoggar 93 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

Qui en seraient les plus grands bénéficiaires disparitions forcées lorsqu’elles ont lieu à grande
sinon les auteurs des crimes les plus graves et échelle comme dans notre pays sont la meilleure
qui n’ont pas, à ce jour, fait l’objet ni de illustration.
poursuites pénales ni de condamnations ?
Et ceci n’est que justice, s’agissant des crimes
les plus graves et les plus abjects qui puissent
être commis contre le genre humain.
Comment distinguez-vous entre l’amnistie et la
grâce ? Si l’on semble se diriger en Algérie vers une
amnistie générale qui inclurait ce type de crimes,
c’est bien la preuve que l’on se situe dans un
Le droit de grâce est une mesure de clémence faux processus de réconciliation et un vrai
qui appartient au chef de l’Etat et qui a pour effet processus d’auto-amnistie destiné uniquement à
d’effacer ou de réduire les effets d’une laver de leurs crimes, et avant leur départ à la
condamnation pénale. Ce droit peut s’exercer en retraite les principaux responsables de la
l’absence d’une loi. tragédie.
Mais un faux processus de ce type n’aboutit
évidemment jamais à régler réellement la
Il est d’usage dans les processus de réconciliation question d’une façon définitive et l’avenir sera là
récents qu’une panoplie d’instruments soient pour le confirmer. Une loi injuste restera une loi
conjugués : excuses officielles, commission de injuste qui pourra un jour ou l’autre être remise
vérité, procès publics, réparations, amnistie, etc. en question.
Or dans notre pays l’amnistie générale est
présentée comme la panacée. Pensez-vous que
l’on puisse faire la paix en Algérie en occultant
Quels sont, selon vous, les arguments pour et
les devoirs de justice et de vérité, partiellement
contre l’amnistie générale ?
pris en charge par les autres instruments ?

Je ne vois pas beaucoup d’arguments qui


C’est justement cette panoplie d’instruments ou
plaideraient en faveur d’une amnistie générale en
une partie d’entre eux qui permet de déceler s’il
raison de l’atrocité des crimes commis durant la
existe une réelle volonté politique du pouvoir
décennie sanglante et le traumatisme généré
d’aller vers un vrai processus de réconciliation
dans la société. Ce n’est pas sans raison que la
nationale.
communauté internationale a posé le principe de
A contrario, l’absence dans le discours politique l’imprescriptibilité des crimes les plus graves
de référence à ceux-ci permet de révéler contre l’humanité.
l’inexistence de cette volonté car il est impossible
Si ces crimes ne sont pas poursuivis et
d’aller vers un règlement définitif d’une crise de
sanctionnés, rien n’empêchera qu’ils ne se
l’ampleur de celle qu’a connue notre pays sans
reproduisent à la prochaine génération. La
dire la vérité et sans rendre la justice. L’amnistie
sanction de tels crimes est aussi un message à
ou la réparation des torts causés aux victimes ou
tous les dictateurs et dictatures potentiels, elle a
à leur ayant- droit ne peuvent intervenir qu’à
une valeur pédagogique.
l’issue de ce processus initial.

L’amnistie est un acte par lequel le pouvoir


Différentes formes d’amnistie ont été appliquées
amnistiant efface les crimes sur un plan légal.
dans les situations de conflit au plan
Ceci présuppose l’indépendance et l’innocence du
international. Dans certains cas, l’amnistie a été
pouvoir amnistiant vis-à-vis des crimes amnistiés,
partielle dans le sens où certains crimes contre
à défaut de quoi il s’agirait d’une auto-amnistie.
l’humanité ont été exclus de son champ
Craignez-vous que ce qui se prépare en Algérie
d’application. Dans d’autres situations, l’amnistie
ne soit en fait qu’une auto-amnistie ?
a été conditionnée par la reconnaissance
publique des crimes (par exemple en Afrique du
Sud). En Algérie, il semble qu’on ait affaire à une
L’histoire récente démontre que de tels processus
amnistie générale inconditionnelle. Qu’en pensez-
ne peuvent être engagés avec succès que dans le
vous ?
cadre d’Etats de droit. En dépit des apparences
l’Algérie n’est pas un Etat de droit, il n’y existe
pas de véritable pluralisme politique ni
De plus en plus et avec l’évolution du droit pénal
d’indépendance de la justice et la plupart des
international et du concept de crime contre
libertés fondamentales n’y sont pas respectées.
l’humanité les processus menant à une amnistie
Le plus grave restant que c’est le régime qui a
des crimes commis en période de conflit vont
mené la répression et commis des crimes contre
exclure les plus graves d’entre eux, ceux que l’on
l’humanité, même si une partie de son personnel
qualifie de crimes contre l’humanité et dont les

© 2005 Hoggar 94 www.hoggar.org


Un vrai processus de réconciliation suppose avant tout la reconnaissance de l’autre

a été renouvelée depuis, retraite oblige, qui Un faux processus de réconciliation suivie d’une
prétendrait aujourd’hui décréter une loi auto-amnistie n’aboutira qu’à une remise en
d’amnistie générale. question qui peut, avec l’accélération de
l’histoire, intervenir beaucoup plus tôt que prévue
et d’une manière imprévisible.
La communauté internationale s’oppose à
Un régime politique n’est pas éternel et rien ne
l’amnistie qui consacrerait l’impunité dans divers
garantit au régime actuel qu’il sera encore là
conflits. Pensez-vous que cette communauté aura
dans cinq ans, dix ans ou vingt ans pour assurer
la même attitude dans le cas algérien ?
l’impunité aux responsables de crimes contre
l’humanité.
La communauté internationale s’oppose L’évolution des pays d’Amérique latine vers des
également par principe aux violations massives systèmes de droit a permis de remettre en
des droits de l’homme, mais celle-ci nous a question des mesures prises par des régimes de
malheureusement habitués à la règle « deux transition qui misaient alors sur l’oubli des
poids deux mesures » en fonction de la qualité victimes et de la société.
des victimes. Et dans le cas du conflit algérien il
Il faut dire que la mobilisation constante des
ne fallait pas s’étonner qu’elle adopte le profil le
ONGs et des militants de la lutte contre l’impunité
plus bas possible s’agissant de victimes qui
a joué un rôle important dans la remise en cause
n’avaient pas la sympathie du moment. Il y a
de ces lois d’auto-amnistie.
bien sûr fort à craindre qu’elle ne fasse de même
s’agissant de l’amnistie en Algérie. Les ONGs et
les militants des droits humains auront un rôle
important à jouer dans ce contexte pour influer
sur l’attitude de la communauté internationale
vis-à-vis de cette question.

Quelles sont selon vous les conditions qui


rendraient crédible un référendum sur la
réconciliation nationale, que ce soit au niveau de
la question posée aux citoyen, ou le climat
politique (état d’urgence) dans lequel il se
prépare et il se tient ?

Ce qui rend crédible toute opération politique


c’est d’abord la crédibilité de ceux qui l’initient et
des institutions dont ils sont l’émanation et
ensuite que celle-ci soit comprise par la société.
Seul un débat, auquel participeraient toutes les
parties et où toutes les questions seraient
librement posées, permettrait de préparer la
société à tourner la page.
Un tel débat ne peut évidemment avoir lieu
sous l’état d’urgence dont la levée serait la
première condition à un retour vers la normalité.

On voit depuis quelques années des parlements


d’Amérique latine révoquer leurs lois d’auto-
amnistie pour répondre aux besoins de justice qui
n’ont cessé d’être revendiqués durant des
décennies par les victimes des répressions des
régimes militaires. De tels développements vous
semblent-ils envisageables en Algérie ? Si oui
sous quelles formes ?

L’exemple de l’Amérique latine est bien la preuve


qu’il faut toujours prendre les questions liées à la
résolution définitive des conflits au sérieux.

© 2005 Hoggar 95 www.hoggar.org


LE POUVOIR DOIT RECONNAITRE SES CRIMES ET
DEMANDER PARDON

Mohamed Samraoui

permettant d’avoir les mains libres pour


On parle en Algérie de la nécessité de résolution
s’accaparer le pays et le gérer à leur guise avec
du conflit qui secoue l’Algérie. Quelles sont selon
tous les corollaires : mise à l’écart des vrais
vous la nature et les origines de ce conflit ?
Moudjahidine, contrôle quasi total des institutions
du pays et des partis politiques, instauration de la
terreur, mise en place d’un Etat de non droit et
Répondre à cette question n’est pas une tâche
d’une politique répressive, mise à sac des
aisée, car ce qui s’est passé en Algérie n’est pas
richesses du pays et bradage des ressources
un conflit, mais bien une guerre civile dont les
naturelles, détournement de la rente, etc.
origines sont multiples.
Toute cette stratégie a fait l’objet d’un plan
Schématiquement disons qu’il y a une
minutieux dont les grandes lignes sont évoquées
confrontation entre deux projets de société, l’un
par le général Khaled Nezzar dans ses Mémoires,
basé sur nos traditions ancestrales et qui fut
et dont l’exécution a été confiée au DRS qui a
l’essence de notre libération du joug colonial (cf
pris soin de diaboliser les islamistes et de
les luttes d’El Mokrani, de l’émir Abdelkader, du
déclencher les hostilités.
cheikh Bouamama, ou encore du FLN dans le
déclenchement de notre révolution du 1er Cela ne veut pas dire que les islamistes et
Novembre 1954) et l’autre calqué sur le modèle notamment les takfiristes sont exempts de tout
occidental ayant pour fondement la laïcité. reproche, ils ont, à leur manière, contribué à
cette spirale de la violence. Le FIS était, il est
Le débat idéologique entre le modèle islamique
vrai, un parti hétéroclite, qui avait réussi à
et le modèle laïque ne date pas de l’avènement
mobiliser plus de quatre millions d’électeurs en
du FIS ; il a été une source de conflit depuis le
un laps de temps record. Cette performance est
temps de la révolution. L’assassinat de Abane
un signe évident de la volonté manifeste de
Ramdane en décembre 1957 n’était qu’un
l’aspiration au changement qui animait les
épisode tragique de cette dualité. Le pouvoir, que
Algériens et du sentiment de rejet qu’ils
ce soit du temps de Boumédiene dans les années
éprouvaient pour le régime en place.
1970 ou de Chadli dans les années 1980, a
Malheureusement l’inexpérience politique,
toujours su surfer sur ces contradictions pour
l’inaptitude à prévenir les provocations, l’absence
imposer sa tutelle au peuple algérien.
de cohésion et les trahisons ont rendu ce parti
En dehors de cet aspect politique fondamental, très vulnérable.
il serait malhonnête de ma part d’occulter les
Parler de tous ces détails prendrait trop de
autres sources du problème, comme :
temps et ne changera hélas plus le cours de
- La crise économique et les besoins sociaux l’Histoire.
non satisfaits pour une bonne frange de la
population (logement, chômage, misère,
éducation, etc.) Il est important de clarifier certains concepts.
Que signifie pour vous la notion de réconciliation
- La crise morale, avec le déficit de légitimité
nationale ? La voyez-vous comme un processus,
des dirigeants (clientélisme, corruption aggravée,
un résultat final ou les deux à la fois ? Quels sont
impunité, défaillance des institutions de l’Etat en
les critères qui permettent de distinguer un vrai
particulier l’administration et la justice, etc.)
processus de réconciliation d’un faux ?
- La revendication culturelle, etc.
Face à cette crise multidimensionnelle, un clan
Après plus d’une décennie de meurtrissure et de
de l’armée connu pour son attachement à la
souffrance le peuple algérien aspire
France, a exploité cette situation de tension en
indubitablement à la réconciliation nationale.
poussant les extrémistes des deux bords à
Cependant le concept de « réconciliation » tel
l’affrontement, d’abord en favorisant le
que présenté par les autorités ne repose pas sur
pourrissement puis en intervenant militairement
des fondements sains, ne définit pas le statut des
et en imposant des lois d’exception leur
« belligérants » et cherche visiblement à occulter

© 2005 Hoggar 97 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

la vérité et la justice en disculpant et innocentant que celle de tourner la page au mépris du droit à
les premiers responsables de la dérive – en la vérité et à la justice ?
l’occurrence les chefs de l’armée qui étaient en
Et puis ceux qu’on dénomme les « terroristes »
poste au début des années 1990 – qui a conduit
(un terme à la mode actuellement pour se
le pays vers le chaos. La première question qui
débarrasser des opposants gênants) ou les
se pose est la suivante : Réconcilier qui avec
« islamistes » ne sont-ils pas des enfants de
qui ?
l’Algérie ? Qui sont les responsables de leur
Si d’un côté nous savons tous que les malheur ?
islamistes sont les premiers concernés par cette
Dans ces conditions, je dis halte aux abus, et si
réconciliation, l’« autre camps » reste tout de
le peuple en général et les victimes en particulier
même à définir, et cette opacité doit être levée
souhaitent tourner la page, ils ne sont par contre
sans aucune ambiguïté. S’agit-il des chefs
pas prêts à la déchirer !
militaires qui ont conçu et déclenché cette sale
guerre contre le peuple ?, des responsables des
services spéciaux qui ont créé les faux groupes
armés et les escadrons de la mort ?, des
D’après vous, qu’évoque la notion de
exécutants qui ont torturé et commis des
« réconciliation nationale » pour le citoyen
exactions ?, des représentants de « société
algérien ?
civile » et des laïques qui ont appelé l’armée à
intervenir ?, des journalistes qui ont incité à la
haine par leurs écrits tendancieux ?, des Justement tout le problème est là. Les initiateurs
magistrats qui ont condamné des innocents au de la « réconciliation nationale », profitant d’une
mépris de la loi ? On ne peut pas être juge et conjoncture politique (particulièrement depuis les
partie ; or c’est justement le cas ici avec cet évènements du 11 septembre 2001) et
instrument juridique sur lequel repose le concept économique (plus de 42 Milliards de $ engrangés
de réconciliation. en 2004) très favorable et de la lassitude des
citoyens, soumis à la terreur, à la répression, à la
Pour être clair et franc, la réconciliation malvie et aux fléaux sociaux (drogue,
nationale ne peut se faire que si l’Etat reconnaît prostitution, suicide, etc.) cherchent à imposer
ses crimes et demande pardon au peuple, ce qui leur mode de pensée. Ils savent aussi qu’à
suppose aussi que le processus devant aboutir à l’exception de quelques partis politiques (à qui il
cette réconciliation ne peut pas être biaisé et faut rendre hommage pour l’intégrité morale de
devrait emprunter les normes et standards leurs dirigeants comme le FFS d’Ait Ahmed ou le
internationaux auxquels n’adhère pas ce pouvoir PT de Louisa Hanoun, pour ne citer que les plus
qui continue d’ignorer le droit à la vérité et à la en vue), tous les autres obéissent aux injonctions
justice, préférant le recours aux manœuvres d’un régime qui excelle dans l’art de la
douteuses pour garantir l’impunité aux criminels manipulation et la corruption.
et les prémunir contre les poursuites pénales.
Le citoyen est soumis au matraquage
La réconciliation doit s’inscrire dans un médiatique d’une presse « indépendante »
processus global ayant pour finalité le retour à la devenue un relais des décideurs, et les
paix et au recouvrement des droits de toutes les journalistes qui n’obtempèrent pas finissent en
victimes. prison ou mettent la clé sous le paillasson, voire
sont poussés au suicide (cas de Beliardouh).
Le manque de sincérité dans cette démarche
Combien de journalistes honnêtes et intègres ont
proposée par le président Bouteflika me paraît
payé de leur vie le prix de la liberté d’expression
flagrant ; il suffit simplement de se référer aux
qui leur est confisquée aujourd’hui !
multiples déclarations de Farouk Ksentini
(président du CNCPPDH) pour se convaincre qu’à Il est important de rappeler que les paramètres
travers l’artifice « réconciliation » se cache en de violence et de peur ont souvent été modulés
réalité le projet d’enterrer le dossier des disparus par les décideurs soit pour régler leurs différends
et de classer sans suite le dossier de la décennie au sommet, soit pour introduire ou faire passer
sanglante, permettant aux fossoyeurs de l’Algérie de nouvelles lois scélérates. Cette psychose,
de s’en tirer à bon compte après avoir commis les relayée par des médias malveillants et complices,
crimes les plus abjects et amassé des fortunes a permis de détourner l’attention sur beaucoup
colossales. d’affaires et non des moindres.
En affirmant d’emblée que « l’Etat est Pour le citoyen, la réconciliation représente
responsable mais pas coupable » ou encore « les plus qu’un soulagement ; c’est un nouvel horizon
victimes ont le droit d’ester en justice les d’espoir pour la jeunesse et les générations
terroristes », l’intention est évidente et consiste à futures afin de dépasser les ressentiments et
obtenir une absolution aux généraux et à tout d’évacuer les stigmates du cauchemar dans
imputer aux « islamistes ». Y a-t-il une autre lequel toute une génération a été plongée depuis
explication à cette justice à géométrie variable, le hold-up qui priva le peuple et notamment le
FIS de sa victoire aux élections législatives du 26

© 2005 Hoggar 98 www.hoggar.org


Le pouvoir doit reconnaître ses crimes et demander pardon

décembre 1991 et annonça la mise en berne de c’est sûr, la réconciliation fait partie d’un
la démocratie en Algérie. processus, mais dont les intérêts ne convergent
pas avec ceux des citoyens. Il s’agit en fait de la
Hélas en Algérie le citoyen ne décide pas
quatrième étape d’un plan concocté par les ex
encore de son destin et n’est toujours pas
déserteurs de l’armée française. Ceux-là mêmes
habilité à choisir les Hommes qui doivent le
qui avaient choisi le camps de la honte lors du
représenter. Une caste de hors la loi continue à
déclenchement de la révolution de Novembre
décider pour lui, car il est toujours considéré
1954 et qui n’avaient pas hésité à tirer sur des
comme immature.
jeunes Algériens lors des manifestations
La réconciliation nationale restera caduque d’octobre 1988, perpétuant la tradition inculquée
sans le départ des imposteurs qui ont assassiné par les Massu, Bigeard et autre… Aussaresse.
l’espoir et plongé l’Algérie dans l’abîme et l’enfer
La quatrième étape est la jouissance du fruit de
de la guerre et de la haine.
la rapine, et cela après les étapes successives qui
ont vu :
Que peut évoquer la « réconciliation nationale » - La prise du monopole de l’armée et la mise à
dans l’esprit des tenants du pouvoir algérien ? l’écart des moudjahidine authentiques.
- L’implantation des germes de la discorde
entre Algériens avec le semblant de démocratie,
Sur ce point précis la question ne se pose même
et le bain de sang qui a précédé le coup d’Etat.
pas. Il s’agit pour les chefs de l’armée et leurs
affidés d’un gage d’impunité, car ils se sont - La déstructuration de la société et
toujours considérés comme les « sauveurs » de l’accaparement des richesses, puis le blanchiment
l’Algérie sans en assumer les conséquences de de l’argent détourné (le cas Khelifa est à lui seul
leurs échecs successifs. Le sort des milliers de un cas d’école).
morts et de disparus leur importe peu, l’essentiel
Aujourd’hui, le moment est venu de profiter
pour eux est de s’être opposés au « péril vert »
des fortunes immenses qui se trouvent placées
qui menaçait leurs intérêts. Dans quelques
dans les banques européennes et ce, après avoir
années, lorsqu’ils s’apercevront des enjeux
pris soin de préparer une relève (avec les
planétaires, ils comprendront qu’ils ont creusé
généraux « new look » à l’image des Tartag,
leurs propres tombes, et je doute qu’ils soient
Maïza,…) qui ne réclamera jamais de comptes sur
conscients des défis qui guettent le monde
la décennie sanglante. Et pour couronner le tout,
musulman.
ils décrètent par l’intermédiaire du président
Le manque de discernement des décideurs Bouteflika – placé par eux à ce poste ne
algériens au moment de la chute du mur de l’oublions pas – une « réconciliation nationale »
Berlin et leur incapacité à appréhender la qui sera soumise au référendum populaire et bien
globalisation d’un monde devenu monopolaire et entendu accompagnée d’une « amnistie
où les Etats « faibles » se font dévorer sans coup générale ».
férir, va nous coûter très cher. Au lieu de
Comme quoi quinze ans de tragédie sont
renforcer le potentiel économique et de favoriser
effacés comme par enchantement.
le développement, il ont choisi l’auto-destruction
afin de rendre le pays plus vulnérable. Le résultat C’est à peu près le même scénario hérité de
est là, implacable ! La dépendance est presque 1989, qui avait vu l’ex-président Chadli Bendjedid
totale, et pratiquement tous nos besoins sont amnistier les bouyalistes alors qu’en réalité il
importés. Tant que les ressources pétrolières s’agissait de réhabiliter les tortionnaires
sont disponibles, l’Algérie peut se permettre de d’Octobre 1988 et de les prémunir contre toute
tout importer, mais qu’en sera-t-il demain lorsque poursuite judiciaire. L’Histoire est un éternel
ces ressources seront épuisées ? recommencement !
Le pouvoir étant une source de privilèges, ces
rentiers du système confondent allègrement
Que peut signifier la « réconciliation nationale »
« servir » et « se servir ».
pour ceux et celles qui ont payé un lourd tribu
Après avoir usurpé le titre de suite au putsch de 1992 et à la répression qui
« révolutionnaires », le gang des Nezzar, Belkheir s’en est suivie, et qui revendiquent le droit à la
et consorts, telle une mafia digne de ses vérité et la justice ?
consoeurs italiennes ou russes, s’est emparée
des commandes du pouvoir pour faire régner une
terreur sans précédent, reléguant les dictateurs L’hommage le plus vibrant doit être rendu aux
chiliens ou argentins au rang d’enfants de chœur. familles des victimes et aux familles des disparus
La réconciliation constitue pour cette caste une qui luttent inlassablement contre le mépris et
issue confortable, censée leur éviter une l’indifférence, de faire face avec abnégation et
comparution devant les tribunaux et leur courage à l’adversité et de résister avec honneur
permettant de jouir de l’impunité totale. Pour eux et dignité à la plus pénible des épreuves, celle

© 2005 Hoggar 99 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

d’avoir perdu un être cher, souvent dans des appellent « la violence islamiste » s’opposent à la
conditions atroces ou méconnues. Aujourd’hui, « réconciliation nationale »? Considérez-vous que
pour mener son projet à bon port, le pouvoir cette frange de la population constitue la
cherche à acheter le silence de ces familles en majorité des victimes du conflit algérien ? Ne
offrant des compensations dérisoires et à les pensez-vous pas qu’elles devraient s’allier dans
amener à renoncer à leur quête de vérité et de leur quête de vérité et de justice avec d’autres
justice. organisations qui poursuivent les mêmes buts ?
Pour ma part je n’ai pas vu de geste fort, ni de
volonté affichée à même de régler ce fâcheux
Certes une victime reste une victime, qu’elle ait
contentieux dans le droit et le respect de ceux
subi les violences islamistes ou les exactions des
qui ont le plus souffert de cette guerre que des
forces de sécurité, là n’est pas la différence. Il ne
aventuriers leur ont imposée.
faut pas catégoriser les victimes non plus pour ne
La quête de vérité et de justice doit être une pas tomber dans la désinformation du pouvoir.
constante irréversible et aucun discours
Un important service de propagande a été mis
démagogique ne doit altérer cette volonté.
en place à la suite du fameux plan d’état-major
Il n’est pas question de faire de la surenchère, du général Khaled Nezzar à l’automne 1990, avec
ni de s’opposer systématiquement aux initiatives pour but ultime de mener la guerre aux
porteuses de paix, mais par le passé, ce pouvoir Algériens. Ce plan maudit a suscité la
a démontré à maintes reprises qu’il ne respectait confrontation et a encouragé les hordes
ni ses promesses ni ses obligations. Il a renié ses takfiristes à commettre les pires sévices ; des
engagements avec l’AIS, n’a pas tenu ses jeunes désoeuvrés et manipulés ont aussi été
promesses sur la loi amnistiante, ni tenu compte enrôlés dans des maquis car ils craignaient la
des revendications identitaires et culturelles des répression ou parce qu’un émir autoproclamé
Berbères… sans parler des atteintes aux libertés. s’était arrogé le droit de vie ou de mort dans son
quartier. La spirale de la violence s’étant
Comme je l’ai souligné plus haut, le pouvoir
enclenchée avec l’interruption du processus
cherche une caution de la part de ses victimes en
électoral, les forces de sécurité se sont taillés la
utilisant la détresse et le désarroi de ceux qui
part du lion dans cette forfaiture, couverte en
conservent toujours les cicatrices de la sale
son temps par le service psychologique du DRS
guerre.
et les relais médiatiques à la solde des potentats.
Il est certain que celles et ceux qui ont payé un La peur et la terreur ont fait le reste.
lourd tribut sont favorables à la réconciliation,
Il faut également tenir compte de la discorde
mais pas à n’importe quel prix, et surtout pas en
qui a été créée et entretenue afin que la haine
accordant l’exonération aux coupables qui
s’installe dans le cœur des Algériens, ces
n’admettent pas leurs crimes et ne demandent
séquelles ne vont pas disparaître du jour au
pas pardon au peuple.
lendemain ; il faudra du temps et des efforts,
Je devrais aussi ajouter qu’en principe, ce mais l’Algérien est aussi un être généreux qui
projet devrait émaner des victimes, seules saura se montrer capable de se surpasser,
habilitées à accorder leur pardon aux bourreaux d’évacuer la rancune et de tourner définitivement
et non l’inverse comme c’est le cas la page lorsque la vérité et la justice
présentement. triompheront.
Par ailleurs ouvrir la voie pour un retour à un La seule réponse à apporter à ces organisations
processus de paix est une opportunité à saisir, il victimes de la « violence islamiste » est de leur
va sans dire que ceci doit se faire sans exclusive rappeler qui refuse en fait la présence d’une
en invitant tous les acteurs politiques quelle que commission internationale chargée de faire la
soit leur opinion politique. Mon allusion est très lumière sur les assassinats et les massacres.
claire : Les responsables du FIS – Abbassi Madani
Sous le prétexte d’atteinte à la « souveraineté
et Ali Benhadj – doivent être invités à la table des
nationale », les autorités algériennes ne tolèrent
négociations, au même titre que tout autre
pas la constitution d’une commission d’enquête
responsable politique.
internationale, mais ce principe est bafoué
Il est impensable de songer à la paix, si dès le lorsqu’elles octroient des concessions aux
départ une catégorie d’Algériens (ou une multinationales, des bases militaires aux
composante de la société) est exclue ou Américains au Sahara, lorsqu’elles offrent des
marginalisée. Accepter et respecter un avis que terres agricoles aux étrangers, ou invitent les
l’on ne partage pas serait déjà un pas de géant pieds-noirs à reprendre possession de leurs biens
dans ce processus de réconciliation. laissés vacants en 1962.
Il faut affronter la vérité avec honnêteté et
sans complaisance. Un mort reste une perte pour
Pourquoi, selon vous, certaines organisations l’Algérie, qu’il soit victime de la violence islamiste
dont les membres s’estiment victimes de ce qu’ils ou de celle du pouvoir. La manipulation a joué un

© 2005 Hoggar 100 www.hoggar.org


Le pouvoir doit reconnaître ses crimes et demander pardon

rôle trouble durant cette décennie et je connais créé que pour contrer le FIS et lui disputer les
des cas précis d’officiers du DRS assassinés par voix islamistes, et ses représentants siègent au
leurs collègues alors que pendant leurs captivités gouvernement depuis plus de dix ans. Le MSP est
ils faisaient croire aux familles qu’ils effectuaient une sorte de FLN ter avec une connotation
des recherches et les aidaient financièrement. islamique. Comme par hasard la coalition au
Comment faire croire à ces pauvres familles que pouvoir en 2005 se trouve être la copie conforme
les islamistes n’y sont pour rien dans ces de ce qu’envisageait le général Larbi Belkheir en
disparitions et assassinats ? 1989 après la déferlante d’Octobre 1988. Ouvrir
le FLN à toutes les sensibilités ! Un cocktail qui
Mes propos n’expriment ni une défense des
obéit au doigt et à l’œil de ses sponsors.
islamistes, ni une quelconque rancœur envers les
chefs de l’armée, et ne sont motivés que par le L’instrument légal est une condition obligatoire
souci de vérité sur une boucherie dont très peu mais pas suffisante pour entériner la
de gens – y compris certains acteurs – réconciliation nationale. Sans l’instrument
connaissent les tenants et aboutissants. politique, toute tentative de disculper les
véritables coupables du génocide sera vouée à
l’échec. La mise en place de la CNAG, à sa tête
Bouteflika, la classe politique et les médias l’ex-président Ahmed Benbella, tout comme
algériens parlent de « réconciliation nationale » auparavant la CNCPPDH de Farouk Ksentini,
en termes de loi sur l’amnistie générale affiche clairement leurs intentions qui sont de
(instrument légal) et de référendum pour la parvenir au classement pur et simple du dossier
légitimer (instrument politique). La même de la sale guerre. La CNAG fait certes des
démarche a été adoptée pour ladite « concorde propositions courageuses comme la levée des
civile ». Ces deux instruments, légal et politique, poursuites judiciaires tant à l’intérieur qu’à
peuvent-ils à votre avis conduire à une véritable l’extérieur du pays pour les personnes impliquées
réconciliation nationale ? Pourquoi ? Sinon ou la réhabilitation de toutes les victimes, mais
quelles autres mesures politiques devraient, selon elle reste vague sur les dispositions et
vous, accompagner la loi d’amnistie générale mécanismes à déployer pour satisfaire la quête
pour rendre crédible la démarche de de justice et de vérité, car l’amnistie ne devrait
réconciliation nationale ? en aucun cas signifier l’amnésie. Le doute est
même permis lorsque les personnes mandatées
pour « vendre » l’amnistie assortissent leur
Effectivement, il est question d’un référendum discours d’amalgames, puisqu’il est aussi
populaire, la Commission Nationale de l’Amnistie question d’amnistie fiscale, du retour des harkis
Générale (CNAG) est mise en place, des bureaux ou d’affrontements des « deux côtés » sans
régionaux d’explication sont ouverts dans les spécification précise. Ce discours ambigu n’est
wilayas et la campagne a déjà été lancée. Des pas favorable à un apaisement et ne garantit
ministres commencent à sillonner le territoire absolument pas le retour à la paix. Il faudrait à
pour convaincre les auditoires du bienfait d’un tel coup sûr un signal fort et bien entendu des
projet. Les parties de la coalition – FLN, RNP et concessions de part et d’autre.
MSP – se sont déjà mis au travail. Le chef du
La crédibilité d’un tel projet nécessite
gouvernement, jadis un irréductible éradicateur,
l’adhésion de toutes les parties impliquées dans
auteur en 1997 de la célèbre phrase sur « le
la tragédie nationale, il faudrait en premier lieu
terrorisme résiduel qui vit son dernier quart
lever l’état d’urgence, abolir les lois d’exception,
d’heure » (mais qui continue de sévir hélas
démettre les officiers qui ont ordonné les crimes,
jusqu’à 2005), se retrouve subitement dans le
les massacres, les tortures, les liquidations
clan des promoteurs de l’amnistie, sachant à
extrajudiciaires et les assassinats politiques,
coup sûr que le « oui » devrait l’emporter à une
dissoudre le DRS et créer une structure ad hoc,…
très large majorité. Bref, toute l’artillerie lourde
puis garantir les libertés fondamentales et cesser
est mise à contribution.
la répression, ensuite s’asseoir autour d’une table
Je suis désolé de le dire, mais la classe et négocier sérieusement un plan de paix durable
politique à deux ou trois exceptions près, est au avec tous les courants politiques et enfin
service de ses maîtres. Si le FLN, de par son envisager un calendrier pour de nouvelles
historique (en tant que patrimoine de tous les élections législatives. C’est à ce prix que la
Algériens) et son passé fut toujours un parti confiance s’instaurera et que les Algériens
satellite qui gravitait autour du pouvoir s’impliqueront dans l’effort de redressement.
(exception faite pour une partie de ses militants L’Algérie dispose des moyens et du potentiel
lorsque Abdelhamid Mehri était au commande de humain nécessaire pour venir à bout du marasme
ce parti), il ne faut pas perdre de vue que le RND dans lequel elle est plongée depuis
n’a été fondé en 1997 que pour pallier au FLN l’indépendance. Il faudrait surtout que les
devenu un parti défaillant à cause de la lutte des dirigeants prennent conscience du défi qui les
clans qui a failli l’emporter. Le RND n’est qu’un attend et leur meilleur allié restera toujours le
FLN bis agrémenté d’un peu de modernité et plus peuple qu’ils sont censés servir.
tourné vers la laïcité, alors que le MSP n’a été

© 2005 Hoggar 101 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

leur laisse le choix qu’entre la collaboration ou


l’ajournement. A partir du moment où vos pions
Depuis l’indépendance, mais particulièrement
investissent toutes les institutions de l’Etat, la
durant la décennie dernière, une partie de
suite n’est qu’un jeu d’enfant pour tout diriger. La
l’opposition a dénoncé la mainmise des militaires
presse est à votre disposition, idem pour la
sur l’Etat, sur la gouvernance du pays, sur la
justice, l’administration ou le parlement. Vous
société et sur les richesses nationales comme
aurez ainsi le contrôle du commerce extérieur,
cause principale de tous les dysfonctionnements
des importations, des exportations, des
et de l’impasse nationale. Or, depuis la seconde
passations de marchés, des signatures des
ré-élection de Bouteflika et la démission du
contrats, etc., et rien ne se fera sans votre
général Mohamed Lamari, on observe un recul de
supervision. Votre pouvoir devient considérable,
ce discours. Ce recul reflète-t-il un changement
vous aurez le droit de vie ou de mort sur
réel dans la nature du régime ? Sinon, peut-il y
n’importe qui et personne ne peut vous contrôler.
avoir dans ces conditions une véritable
Voilà où réside la force et la puissance d’une
réconciliation nationale ?
structure omnipotente.
Il serait très fastidieux d’aborder tout ce
La mainmise de l’Armée sur l’Etat et ses chapitre, mais il suffit juste de savoir que ce sont
institutions ne date pas du coup d’Etat de janvier ce genre de réseaux mis en place par les services
1992 ou de l’indépendance, mais bien de janvier spéciaux qui constituent la toile de fond de la
1957 avec la création du MALG. Depuis, les corruption, des détournements et de
militaires n’ont fait que perpétuer cette l’enrichissement illicite.
« tradition ». Abane Ramdane a été liquidé en
Croire que la réélection de Bouteflika et la
1957 parce qu’il contestait justement cette
démission de Mohamed Lamari ont modifié la
omniprésence des militaires. Le concept du
nature du régime c’est méconnaître les arcanes
« politique qui prime sur le militaire » n’a pas été
du système qui se perpétue depuis 1962, et où
du goût de certains. Benyoucef Benkheda et
seuls les décors et les acteurs changent ! La SM a
Ferhat Abbes, d’éminents hommes politiques ont
toujours choisi le président de la république, que
été écartés du GPRA à la veille de l’indépendance
ce soit Benbella, Boumédiene, Chadli, Boudiaf,
en raison de leur position courageuse. Le même
Kafi, Zeroual ou Bouteflika, le peuple ne faisait
sort a été réservé à Hocine Ait Ahmed et
qu’avaliser leur choix, et rien n’a changé depuis.
Mohamed Boudiaf à l’indépendance. Le colonel
Quant au discours, c’est un discours de
Chaabani – le plus jeune officier de ce rang à
circonstance ; il suffit de vérifier que les acteurs
l’époque – a quant à lui, été passé par les armes
qui prônaient le socialisme dans les années 1970,
pour s’être rebellé contre l’injustice. Le plus grave
sont ceux qui soutiennent le libéralisme
c’est le machiavélisme qui caractérise ces
aujourd’hui, ceux qui se donnaient l’étiquette
conspirateurs. Pendant quarante ans, les mêmes
« anti-impérialistes » sont devenus les meilleurs
personnes qui furent derrière l’assassinat d’Abane
alliés de l’impérialisme aujourd’hui. Les fervents
Ramdane, étaient celles qui vantaient son
partisans du parti unique des années 1960-1970,
héroïsme.
sont devenus les apôtres de la démocratie. Ces
Cette stratégie du mensonge et du double gens là n’ont ni principe ni idéologie, encore
langage est à l’origine de la dépravation des moins une doctrine. Ce ne sont que des adeptes
mœurs politiques en Algérie, marquée par des du « koursi » qui se remplissent les poches. Telle
luttes de clans incessantes. est la vraie nature du régime.
Toutefois une nuance s’impose, ce ne sont pas Je suis peut-être un peu sévère, mais c’est la
tous les militaires qui ont la mainmise sur stricte réalité, et honnêtement je pense que la
l’Algérie, seule la « sécurité militaire » possède « réconciliation nationale » telle qu’elle est
un réel pouvoir et les alliances se font au grès proposée au peuple est une supercherie de plus,
des affinités. À partir de l’été 1990, l’alliance s’est qui ne résoudra rien mais qui fera gagner du
opérée avec le clan des DAF avec comme point temps à un clan précis pour le dédouaner des
de mire la guerre « totale » contre les islamistes crimes commis contre les Algériens.
en général et le FIS en particulier. Selon l’adage
Encore un mot à propos de la SM et des
« celui qui détient l’information détient le
élections présidentielles d’avril 2004.
pouvoir », et la SM, non contente de détenir
l’information, ira jusqu’à la manipuler. La SM est un appareil, et celui qui s’installe aux
commandes donnera à cet appareil l’orientation
Grâce aux enquêtes d’habilitation, tout
qui sied au clan du moment. Les boumédienistes
fonctionnaire qui aspire à accéder à un poste de
ont été marginalisés par le clan des affairistes
responsabilité doit obligatoirement passer par le
avec l’avènement du président Chadli, et après
crible des enquêteurs. Qu’ils soient ministres,
une guerre de clans terrible entre 1986 et 1990
walis, mouhafedh, ambassadeurs, consuls ou
dont il est inutile d’évoquer le contexte ici, le
directeurs généraux, tous sans exception sont
général Mohamed Betchine a été poussé en 1990
approchés et soumis à ce « chantage » qui ne
à la démission par le clan Nezzar, Belkheir,

© 2005 Hoggar 102 www.hoggar.org


Le pouvoir doit reconnaître ses crimes et demander pardon

Médiene, Lamari et Touati qui avaient d’autres Maintenant s’il y a une démarche globale, qui
visées en préparant leur sale guerre contre les tiendra compte de tous les aspects du droit, j’y
islamistes. Plus tard en 1998, le clan zeroual, adhérerai volontiers, à la condition bien sûr qu’un
Betchine, Derradji, qualifié de dialoguiste et de consensus se dégage et qu’aucun Algérien ne soit
réconciliateur a été laminé par ceux qui exclu pour son appartenance politique ou
s’attribuaient le titre d’ « éradicateurs », car ils idéologique. Le dernier mot devrait revenir aux
estimaient à tort être parvenus à leur fin et avoir victimes non au pouvoir. Et pour résumer, je dirai
la maîtrise de la situation. qu’un large débat est nécessaire or le pouvoir se
dérobe en proposant une consultation
En 2004 le clan Nezzar, Lamari a perdu sa
(référendum) et en mettant le peuple devant un
guerre de clan pour avoir misé sur Benflis lors
fait accompli avec un projet ficelé.
des présidentielles, en commettant l’erreur
d’avoir sous-estimé le rôle de Yazid Zerhouni et le
double jeu du général Médiene.
Comment distinguez-vous entre l’amnistie et la
Ce que les honnêtes gens ne comprennent pas grâce ?
c’est que le pouvoir a retenu la leçon du FIS. Fort
de cette expérience, les décideurs jouent
désormais gagnant sur tous les tableaux et en Il s’agit de deux notions totalement différentes.
misant sur deux chevaux y compris un L’amnistie « efface » les crimes et blanchit les
« canasson ». auteurs sans qu’aucun jugement ne soit
prononcé alors que la grâce concerne des
Bouteflika ou Benflis à la tête de l’Etat n’a pas
individus reconnus coupables qui bénéficient
d’importance pour eux, l’essentiel est qu’ils
d’une sorte de pardon, et se voient réhabilités au
restent les maîtres de l’ombre. La même chose
sein de la société.
s’est produite en 1997 avec le FLN et le RND.
L’un ou l’autre c’est du pareil au même. Les deux Dans le cas du projet d’amnistie du président
faces d’une même pièce où les décideurs jouent Bouteflika, tout est fait pour disculper et
à « pile : je gagne, face : tu perds ». innocenter les militaires et « pardonner » aux
islamistes qui resteront redevables à la société,
Les autres candidats ne furent que des
et par conséquent on retombe sur le discours
figurants qui ont pris part à cette farce, afin de
récurrent qui veut que dans cette tragédie, les
légitimer le scrutin et lui conférer le caractère
« sauveurs » de l’Algérie n’ont fait que leur
« démocratique » tant souhaité par les
« devoir » et qu’il n’y a eu que des
partenaires occidentaux.
« dépassements » par quelques individus
Après 10 ans de guerre civile et plus de incontrôlés des forces de sécurité. Cette manière
200 000 morts, les « sauveurs » se sont aperçus de mettre au placard la vérité n’aboutira pas à la
enfin que l’option du « tout sécuritaire » n’était paix durable tant recherchée par les Algériens.
pas une solution viable, et au lieu d’assumer
cette grave erreur, ils anticipent et essayent donc
d’abuser de la compassion des citoyens grâce à Il est d’usage dans les processus de réconciliation
ce subterfuge qu’est l’amnistie générale et qui récents qu’une panoplie d’instruments soient
manque manifestement de sincérité. conjugués : excuses officielles, commission de
vérité, procès publics, réparations, amnistie, etc.
Or dans notre pays l’amnistie générale est
Abordons maintenant le volet légal de la présentée comme la panacée. Pensez-vous que
démarche de réconciliation nationale. Que veut l’on puisse faire la paix en Algérie en occultant
dire pour vous amnistie générale ? les devoirs de justice et de vérité, partiellement
pris en charge par les autres instruments ?

Au sens étymologique du terme « Amnistie »


signifie laver quelqu’un des crimes qu’il a pu Le peuple algérien a par le passé démontré qu’il
commettre. Or en droit international, les crimes est capable du meilleur comme du pire. Il n’est
de guerre et les génocides sont imprescriptibles. pas rancunier et sait aussi montrer sa capacité et
Malheureusement, ce qui s’est produit en Algérie son inclination à pardonner, encore faudrait-il
à partir du coup d’Etat de janvier 1992 – je cite que les responsables de la décennie rouge
les massacres de civils, les disparitions forcées, admettent leurs fautes et présentent des excuses
les assassinats d’opposants, la torture officielles.
systématique, les liquidations extrajudiciaires,
C’est leur crédibilité qui est en jeu, car
etc. – s’apparente à des crimes contre
objectivement la grandeur des Hommes se
l’humanité, et les auteurs qui se sont rendus
mesure à leur sagesse.
coupables de tels méfaits doivent répondre de
leurs actes et être poursuivis en justice. De tels Un diagnostic sérieux s’impose et une
crimes ne peuvent pas être effacés par un décret dynamique nouvelle doit se créer autour des
ou une ordonnance. valeurs qui peuvent unir les Algériens. Le

© 2005 Hoggar 103 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

renouveau tant attendu exige des solutions travail. Qu’en est-il de ceux – par milliers – qui
politiques saines et exemptes de bricolage. furent raflés secrètement et dont le sort reste à
ce jour inconnu ?
Comme je l’ai expliqué plus haut, il n’est pas
dans les mœurs politiques des dirigeants Au Chili et en Argentine, trente ans après, les
algériens d’accepter les opinions discordantes, victimes réclament toujours leurs droits et les
puisque habitués aux magouilles, aux génocidaires, quel que fut leur rang ou leur
manœuvres et aux manipulations ; donc l’idée de fonction, sont toujours traînés devant les
procès publics et de commissions indépendantes tribunaux.
est totalement étrangère à leur standard.
L’exemple sud-africain serait un moindre mal
Beaucoup de chemin reste à faire pour pouvoir
pour les généraux algériens, ne serait-ce que
imiter Nelson Mandela, par contre avec des
pour rétablir les victimes dans leur droit et
accessoires douteux (ONDH, CNCPPDH, CNAG) et
évacuer les séquelles de ce traumatisme qui a
des exécutants dociles, envisager des réparations
fait des ravages au sein de notre société, car quel
matérielles ou proposer l’amnistie générale ne
que soit le montant de la compensation ou de la
devrait pas poser de problèmes. Des propositions
réparation, cela ne leur rendra pas un être cher
de dédommagement financier ont été suggérées
et cela n’effacera pas les souffrances qu’elles ont
à de nombreuses familles de disparus en
endurées.
échange de la clôture du dossier. Les familles de
victimes, et en particulier celles qui vivent dans le Une amnistie inconditionnelle ne peut être
dénuement, sont pratiquement contraintes de assimilée qu’à une « victoire » du bourreau sur
renoncer aux poursuites contre les agents de sa victime. Et cela nul ne l’acceptera eu égard au
l’Etat. Heureusement que les associations de devoir de mémoire, pour que ce qui s’est passé
familles des victimes et en particulier celles des durant la décennie sanglante ne se reproduise
disparus, ainsi que les associations algériennes plus jamais !
des droits de l’homme, font un travail
L’instrument juridique ne doit pas être
remarquable pour déjouer les pressions et
continuellement au service du « plus fort ». Pour
manœuvres exercées sur les familles de victimes
le moment, je ne vois aucune assurance
en vue d’acheter leur silence et corrompre leur
garantissant la préservation de la dignité des
combat pour la vérité et la justice.
familles de victimes et c’est aussi la raison pour
laquelle j’insiste pour dire qu’un large débat sur
la question est nécessaire et que la réconciliation
Différentes formes d’amnistie ont été appliquées
nationale ne se décrète pas à El Mouradia ou aux
dans les situations de conflit au plan
Tagarins.
international. Dans certains cas, l’amnistie a été
partielle dans le sens où certains crimes contre La quête de vérité et de justice doit rester le
l’humanité ont été exclus de son champ credo des associations des disparus. Il ne s’agit
d’application. Dans d’autres situations, l’amnistie pas de mener une croisade contre ce projet de
a été conditionnée par la reconnaissance réconciliation, puisque tous les Algériens sincères
publique des crimes (par exemple en Afrique du sont d’accord sur le fond (retour à la paix et fin
Sud). En Algérie, il semble qu’on ait affaire à une de la violence) mais pas sur la forme, tant qu’il
amnistie générale inconditionnelle. Qu’en pensez- n’y aura pas de réponses satisfaisantes aux
vous ? attentes des premiers concernés.
Qui pourra effacer les traces indélébiles
laissées dans l’inconscient de ces malheureuses
Comme je viens de l’expliquer le cas de l’Algérie
victimes ? Veut-on en tournant la page, inscrire
se singularise des cas latino-américains ou sud-
les horreurs de cette tragédie dans le chapitre
africain. Si l’on excepte le génocide des Khmers
des « détails de l’histoire » ? Les familles de
rouges au Cambodge et celui des « khmers
disparus et les victimes en général admettront-
noirs » au Rwanda (près d’un million de
elles ce double crime en expurgeant ce
victimes), la guerre civile algérienne est l’une des
traumatisme de la mémoire collective ? S’il y a
plus meurtrières de la fin du siècle dernier. A titre
des concessions à faire, il faut qu’elles soient
de comparaison, en quinze ans de dictature au
partagées.
Chili de Pinochet, le nombre de disparus s’élève à
3000, alors qu’en Algérie il dépasse sûrement les
20 000. Et, croyez-moi, ce chiffre n’est pas
fantaisiste !
Quels sont, selon vous, les arguments pour et
contre l’amnistie générale ?
Après l’avoir nié durant plusieurs années, les
autorités reconnaissent enfin l’existence de 7600
dossiers, qui ne sont, il faut le rappeler, que ceux Je n’ai pas encore pris connaissance des textes
où l’implication des forces de sécurité ne peut relatifs au dossier pour pouvoir porter un
plus être mise en doute, car enlevés devant des jugement définitif. Mon opinion ne porte que sur
témoins à leurs domiciles ou sur les lieux de l’analyse faite à partir des articles parus dans la

© 2005 Hoggar 104 www.hoggar.org


Le pouvoir doit reconnaître ses crimes et demander pardon

presse nationale et les gesticulations des officiels Toutes ces victimes doivent rester vigilantes
autour de ce projet. afin que l’amnistie ne soit pas un habit sur
mesure taillé pour soustraire les Nezzar, Lamari
Ceci dit, je crois avoir déjà répondu à cette
et consorts des griffes de la Justice et leur éviter
question, et pour résumer il y a d’un côté le désir
de rendre des comptes. Le dernier mot revient
de faire cesser l’effusion de sang entre Algériens.
évidemment au peuple, mais moralement aucun
Le devoir de tout Algérien lui impose de tourner
artifice ne peut justifier leurs crimes.
la page pour se consacrer au développement du
pays, de bâtir la paix, d’instaurer la confiance, et
d’ancrer l’Etat de droit.
La communauté internationale s’oppose à
Les arguments qui militent contre c’est d’abord l’amnistie qui consacrerait l’impunité dans divers
les promesses et les engagements jamais tenus, conflits. Pensez-vous que cette communauté aura
la recherche de solutions fallacieuses et la même attitude dans le cas algérien ?
provisoires, la marginalisation d’une partie des
Algériens, l’occultation de la vérité, la
« criminalisation » des seuls islamistes et la La communauté internationale a l’obligation de
consécration de l’impunité des généraux qui à s’opposer aux dérives autoritaires, et notamment
mes yeux sont les premiers responsables de cette à une amnistie qui consacrerait l’impunité aux
tragédie nationale. généraux criminels. Pour mémoire, les crimes
contre l’humanité et les génocides sont
Si toutes ces préoccupations sont prises en
imprescriptibles. Malheureusement, depuis le
compte, alors à ce moment là nous apporterons
11 septembre 2001, la communauté
notre caution à ce projet.
internationale a montré ses limites. L’amalgame
entre musulman et terroriste permet de
nombreux abus. Cet amalgame, sciemment
L’amnistie est un acte par lequel le pouvoir
entretenu par les médias occidentaux, ainsi que
amnistiant efface les crimes sur un plan légal.
l’islamophobie ambiante créent un clivage entre
Ceci présuppose l’indépendance et l’innocence du
l’Orient et l’Occident, et permet à George W.
pouvoir amnistiant vis-à-vis des crimes amnistiés,
Bush d’envahir l’Irak, ou à Ariel Sharon d’ériger
à défaut de quoi il s’agirait d’une auto-amnistie.
un mur et de massacrer les Palestiniens sans
Craignez-vous que ce qui se prépare en Algérie
émouvoir l’opinion internationale.
ne soit en fait qu’une auto-amnistie ?
L’Algérie étant un pays qui recèle d’importants
gisements de gaz et de pétrole fait bien sûr
C’est bien de cela qu’il s’agit ! l’objet de convoitise. Sa situation géostratégique
et sa proximité vis-à-vis de l’Europe, font d’elle
Ce qui renforce mes appréhensions, c’est que
une sorte de tête de pont notamment en matière
les contours de cette amnistie restent flous. Le
de lutte contre l’immigration clandestine, contre
discours est ambigu, et certains promoteurs de
les filières transnationales d’acheminement de la
l’amnistie tentent d’inclure les harkis et les pieds-
drogue, etc., l’engagement de l’Algérie aux côtés
noirs, alors que je n’en vois aucune nécessité
des Américains dans le cadre de « la lutte globale
puisqu’ils ne sont pas concernés par cette
contre le terrorisme » en jouant pratiquement un
période de l’histoire qui a pris racine
rôle de supplétif dans la région, est également
officiellement en janvier 1992, soit trente ans
une carte à ne pas négliger, et de ce point de
après leur départ du pays. De plus, il y a un
vue, compte tenu surtout des intérêts en jeu
amalgame voulu et entretenu par les
notamment en matière d’approvisionnement
« courtisans » et les relais médiatiques du
énergétique, il est fort à parier que la
pouvoir sur les notions de pardon, d’amnistie, de
communauté internationale se montrera
réconciliation, etc.
complaisante et laxiste vis-à-vis d’un régime
Enfin je constate que les instigateurs de la irrespectueux envers son peuple mais toujours
« réconciliation nationale » ne font aucune prêt à défendre et sauvegarder leurs intérêts.
concession : l’état d’urgence n’est pas levé, les
Si vous voulez mon avis, il ne faut pas trop
lois d’exception ne sont pas abolies, la presse est
compter sur la communauté internationale pour
toujours mise sous l’éteignoir, la répression est
régler nos problèmes internes. Toute intervention
toujours de rigueur, et aucun détail n’est précisé
extérieure ne peut être que préjudiciable et
sur, par exemple, les victimes ayant subi des
risque même à long terme de conduire à une
« dommages collatéraux » de cette sale guerre,
partition de l’Algérie. Le même danger guette
en particulier les exilés, les déserteurs, les
l’Irak, l’Indonésie,… et toutes les organisations
handicapés, les « déchus » de leurs droits
internationales sont actionnées par des lobbies
civiques, les innocents considérés comme de
connus qui font tout pour discréditer l’Islam et les
« présumés terroristes », les condamnés par
musulmans. Ce thème très sensible mérite à lui
contumace, etc.
seul tout un débat d’idées pour se prémunir de
ce grave danger et que nos dirigeants ne
semblent pas prêts à engager.

© 2005 Hoggar 105 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

Pour conclure, je dirais que la communauté criminels, en engageant de profondes réformes


internationale s’est discréditée, d’une part à dans les corps de sécurité, en levant l’état
cause de son rôle sélectif, prompte à soutenir d’urgence, et en abrogeant les lois répressives,…
Timor Est ou le Darfour mais indifférente au sort
- L’adhésion populaire au projet, en associant
des Tchéchènes par exemple. Plus grave encore,
et impliquant toutes les composantes de la
elle fut impuissante, voire complice lorsque l’Irak
société à toutes les étapes de ce débat qui va
fut agressé et envahi par les USA et ses alliés, et
engager l’avenir du pays et garantir une paix
ce au mépris du droit international. Nous n’avons
durable.
pas trop vu non plus la mobilisation de la
communauté internationale pour faire cesser le Des mesures d’accompagnement, notamment
calvaire des Irakiens soumis à dix ans d’embargo la prise en charge des familles des personnes
inhumain, pour dénoncer les détentions abusives assassinées ou disparues, la réinsertion des
de présumés « terroristes » à Guantanamo ou victimes des dommages collatéraux à leurs
pour empêcher le criminel Sharon d’ériger un postes de travail, ou de la jouissance immédiate
nouveau « mur de Berlin » en Palestine occupée de leur retraite dans le cas où le poste occupé
et de poursuivre son génocide. est considéré comme sensible. Le
dédommagement financier, la restitution des
Qu’a fait la communauté internationale pour
biens spoliés ou l’indemnisation en cas de
l’Algérie durant la décennie sanglante lorsque le
destruction,… sont des actions tangibles de
peuple se faisait massacrer ? Rien ! Pis, elle a
nature à susciter la confiance et favoriser la
donné un blanc seing à un régime honni. Seules
réconciliation. L’abandon des poursuites à lui seul
quelques ONG ont continué contre vents et
ne suffit pas.
marées et avec beaucoup de bravoure à
dénoncer le génocide sans que personne ne Il est nécessaire que le discours se traduise par
réagisse. des actes concrets sur le terrain, avec comme
préalable la participation de tous les Algériens à
ce débat.
Quelles sont selon vous les conditions qui
Si toutes les conditions énoncées sont réunies,
rendraient crédible un référendum sur la
il n’y aura aucune raison de douter des intentions
réconciliation nationale, que ce soit au niveau de
du président et nul ne contestera les résultats du
la question posée aux citoyen, ou le climat
référendum si l’amnistie générale est plébiscitée.
politique (état d’urgence) dans lequel il se
prépare et il se tient ? Ainsi nous ne pourrons que nous réjouir d’un
juste retour des choses, c’est-à-dire la
souveraineté du peuple. C’est sûr et certain qu’il
Comment parler de crédibilité lorsque le citoyen y aura toujours des extrémistes de part et
n’est pas associé à la vie politique de son pays, d’autre, mais dans les conditions de transparence
n’a pas la possibilité de choisir ses représentants, ils ne seront que minoritaires et leur capacité de
et est soumis sans cesse à l’injustice, au racket et nuisance insignifiante. A mon humble avis c’est
à l’abus de pouvoir ? sur cette architecture que doit reposer le noble
concept de la réconciliation nationale.
Comment parler de crédibilité lorsque les
libertés fondamentales sont bafouées, le
clientélisme et le passe-droit, érigés en système,
On voit depuis quelques années des parlements
et les médias placés sous séquestre ?
d’Amérique latine révoquer leurs lois d’auto-
Comment parler de crédibilité lorsque l’armée amnistie pour répondre aux besoins de justice qui
s’occupe des affaires politiques et économiques n’ont cessé d’être revendiqués durant des
du pays, désigne les présidents, dirige le décennies par les victimes des répressions des
gouvernement, contrôle le parlement et instruit la régimes militaires. De tels développements vous
justice ? semblent-ils envisageables en Algérie ? Si oui
sous quelles formes ?
C’est cette concentration des pouvoirs exécutif,
législatif et judiciaire entre les mains d’une caste
que je dénonce inlassablement.
Chaque pays a ses propres particularités,
Que les citoyens votent ou non, le référendum l’histoire de l’Algérie diffère de celle du Chili ou
va entériner l’amnistie générale et par voie de de l’Argentine, les origines et les causes des
conséquence consacrer l’impunité et asseoir la crises sont différentes, mais cela ne devrait pas
légitimité d’un clan mafieux. nous empêcher de nous inspirer des expériences
de ces pays.
En dehors de l’impératif de vérité et de justice,
les deux conditions sine qua non sont : Une loi, un décret ou encore une constitution,
ne sont pas des textes sacrés, ils font l’objet
- La sincérité du président à vouloir instaurer
d’amendement, d’abrogation ou de révision. Chez
une paix durable, et pour cela il faudrait qu’il
nous par exemple chaque président de la
démontre sa bonne volonté en écartant les

© 2005 Hoggar 106 www.hoggar.org


Le pouvoir doit reconnaître ses crimes et demander pardon

république veut se tailler une constitution sur


mesure, et les dirigeants du moment font tout
pour que les textes de lois leur soient
favorables ; chacun y voit son intérêt. Quant au
Chili, le général Pinochet a fait voter des lois qui
devaient le protéger contre toute poursuite, il
s’est même octroyé une immunité à vie, car au
moment où ces lois furent votées c’était la junte
militaire qui était au pouvoir. Aujourd’hui ce pays
a fait des progrès considérables en matière de
démocratie et lorsque le pouvoir est revenu au
peuple, la justice a été réhabilitée, de nouvelles
lois ont été promulguées et le général Pinochet et
les tortionnaires de son régime font aujourd’hui
l’objet de poursuites conformément aux nouvelles
lois, car, ne l’oublions pas, ils comparaissent pour
des crimes imprescriptibles (3000 disparus entre
1973 et 1987).
Ceci n’est qu’un exemple qui devrait inciter les
familles de disparus en Algérie à ne pas abdiquer
et se résigner à accepter les réparations de
sommes modiques pour qu’elles fassent le deuil
sur leurs revendications sans que justice ne soit
rendue.
Cependant, compte tenu de notre culture
musulmane empreinte de tolérance – à ce titre,
l’avis des savants religieux devrait être pris en
considération – la possibilité d’ériger des
commissions de vérité et de justice, me paraît
être la solution la plus envisageable pour évacuer
la haine qui a été plantée dans le cœur des
Algériens durant cette décennie de malheur. Le
peuple qui a beaucoup souffert de cette tragédie
mérite au moins qu’il connaisse la vérité sans que
l’histoire ne soit travestie. Quant à la justice,
laissons le soin à Allah d’accomplir son œuvre.

© 2005 Hoggar 107 www.hoggar.org


CE N’EST QU’AU PRIX DE LA VERITE ET DE LA JUSTICE QUE
L’ON ABOUTIRA A LA RECONCILIATION

Salah-Eddine Sidhoum

pour sauver des privilèges personnels et


On parle en Algérie de la nécessité de résolution
claniques au détriment de l’intérêt national.
du conflit qui secoue l’Algérie. Quelles sont selon
vous la nature et les origines de ce conflit ? Continuer à ignorer la nature réelle de la crise
et ses véritables et lointaines origines, c’est
encore une fois l’aggraver un peu plus et la
Il est clair que la nature du conflit est rendre plus inextricable avec toutes les
éminemment politique et que les origines conséquences qui en découlent pour l’avenir,
remontent en réalité à 1962, au lendemain de conséquences qui risquent d’être plus
l’indépendance lorsque ce que j’appelle les dramatiques que ce que nous avons vécu
imposteurs d’Oujda et de Ghardimaou se sont jusqu’ici.
accaparés du pouvoir par la force et de manière
sanglante en lançant l’armée des frontières
contre les survivants de l’armée de libération Il est important de clarifier certains concepts.
nationale. Au nom de la fumeuse légitimité Que signifie pour vous la notion de réconciliation
révolutionnaire, ces usurpateurs lâches et ignares nationale ? La voyez-vous comme un processus,
qui n’ont pas tiré une seule cartouche contre un résultat final ou les deux à la fois ? Quels sont
l’armée coloniale, ont confisqué l’indépendance les critères qui permettent de distinguer un vrai
du pays et les libertés des citoyens. Le peuple processus de réconciliation d’un faux ?
algérien qui venait de se libérer du joug colonial
se voyait privé de sa souveraineté chèrement
acquise et recolonisé par une clique Réconcilier par définition c’est remettre d’accord
d’aventuriers. Trois décennies de régime des personnes brouillées. Le régime a divisé les
totalitaire, de mépris du peuple, d’injustice, Algériens depuis des décennies pour mieux
d’exclusion, de corruption généralisée et de régner et asseoir son pouvoir illégitime. Kabyles
répression insidieuse par la sinistre SM, ont contre arabes, arabophones contre francophones,
conduit à l’explosion d’Octobre 88, une gauchistes contre nationalistes et islamistes, l’est
manipulation diabolique d’une jeunesse sans (ce que la vox populi appelle communément les
présent ni avenir, véritable poudrière qui BTS) contre le reste du pays. Et cette division
explosera entre les mains de ses initiateurs. s’est profondément accentuée avec la pseudo-
ouverture démocratique de 88 que j’ai toujours
Au lieu de faire leur mea culpa et de se retirer
considérée comme une perfide supercherie. Il
avec un minimum de dignité après leur faillite
s’agissait bel et bien d’une supercherie car on ne
sanglante, ces imposteurs renforcés par une
pouvait pas passer d’un régime dictatorial à un
faune d’opportunistes et de rentiers qui
régime démocratique avec les mêmes
papillonnent autour d’eux, préfèreront la fuite en
personnages ! Les extrémismes de tous bords ont
avant sous couvert d’une démocratie de façade.
été, dans un premier temps encouragés pour
Le énième coup d’Etat de janvier 92, n’était que
d’abord faire peur à la société et plus
la goutte qui fera déborder le vase. La haine du
particulièrement à la couche moyenne frileuse et
système emmagasinée par notre jeunesse
khobziste, puis manipulés pour embraser le pays
devenue étrangère dans son propre pays, durant
et le plonger dans un bain de sang et de larmes.
plusieurs décennies de hogra, a fini par éclater et
déferler sur le pays après que le régime ait La réconciliation doit se faire entre citoyens
décidé d’écraser une fois encore la souveraineté algériens, toutes tendances et idéologies
et la volonté populaire par les chars, la confondues et non pas entre les citoyens et ce
déportation, la torture et le napalm. Le résultat régime honni, car ce dernier, responsable de tous
nous le connaissons tous avec plus de 200 000 les drames du pays doit disparaître.
morts, plus d’un million de blessés dont des
La véritable réconciliation nationale doit
handicapés à vie, près de 40 000 torturés, entre
impérativement passer par deux étapes : L’une
7000 et 10 000 disparitions forcées, des milliers
politique et l’autre judiciaire.
de veuves et d’orphelins pour ne parler que des
dégâts humains de cette aventure putschiste

© 2005 Hoggar 109 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

L’étape politique est celle que j’ai appelée la de la supercherie démocratique devant les
moussaraha (dialogue franc) entre toutes les dérives de certains aventuriers politiques qui
tendances politiques représentatives de la nation appelaient à l’exclusion et à l’éradication au nom
algérienne, sans exclusion aucune ni exclusive. Il d’une démocratie plus que douteuse et de
s’agit d’une véritable confrontation franche et certains charlatans politico-religieux, ignares à la
pacifique autour d’une table, dans le calme et la fois de la chose politique et du fait religieux,
sérénité pour débattre des causes réelles du autoproclamés khalifes de Dieu sur notre terre
drame algérien et des questions qui nous ont d’Algérie. Et tout cela a été grandement
artificiellement divisés (place de l’Islam dans la encouragé par le régime.
société et la vie politique, la démocratie, la
Tout le monde doit aujourd’hui faire son mea
question identitaire, place de l’armée, etc.). Cette
culpa et faire acte de repentance, aussi minime
moussaraha doit aboutir à un compromis
soit son degré de participation au drame
historique accepté de tous, respectueux des
national. Cela s’est fait sous d’autres cieux et
valeurs civilisationnelles de la nation, de la
l’Algérie ne doit pas faire exception au nom d’une
dignité humaine et des libertés démocratiques.
quelconque spécificité.
L’autre étape est celle de la vérité et de la
Les partis politiques sans exception doivent
justice sur la tragédie récente qui a ensanglanté
reconnaître devant le peuple leurs erreurs et elles
le pays. Les responsabilités de tout un chacun
ont été nombreuses.
doivent être établies par une commission
impartiale du même nom. Les médias où il existe de nombreux
journalistes dignes, doivent également
Ce n’est qu’à ce prix là qu’on aboutira à la paix
reconnaître, du moins pour certains titres, avoir
des cœurs et à la véritable réconciliation. Et c’est
été utilisés dans cette « sale guerre » par les
à partir de là que le pouvoir politique légitime
services de l’action psychologique de la sinistre
pourra décréter une amnistie, aboutissement
police politique. Une poignée de journalistes
logique de cette réconciliation, au sens noble du
courageux a fait le premier pas. Il faudrait que
terme.
les responsables de certains titres connus de tous
et qui ont transformé une « aventure
intellectuelle » en aventure criminelle, pour
D’après vous, qu’évoque la notion de
s’enrichir à l’ombre de cette guerre reconnaissent
« réconciliation nationale » pour le citoyen
leurs fautes, après avoir fait leur examen de
algérien ?
conscience. Un jeune journaliste d’un ex-
quotidien de l’éradication n’avait pas tort de les
décrire comme étant « un aréopage de ‘tueurs à
Je ne peux me substituer ni parler au nom des
gages’ qui ont délaissé leur métier d’informer
citoyens. Je ne peux que donner mon avis
pour se spécialiser dans la propagande. »
personnel.
Leurs collègues chiliens l’ont fait en admettant
Et je pense avoir expliqué ma vision de la
expressément leurs fautes « par les moyens de
réconciliation à la question précédente. Quitte à
communication qui firent de la manipulation ou
me répéter je dirais que la véritable réconciliation
du mensonge leur ligne éditoriale », durant la
passe d’abord par un dialogue franc entre toutes
dictature de Pinochet.
les tendances représentatives de la nation puis
par un devoir de vérité et de justice sur la L’institution militaire à travers ses officiers
tragédie vécue par notre peuple. probes et dignes et ils sont nombreux, doit
également faire son mea culpa pour avoir été
Notre société divisée et bouleversée a besoin
entraînée et souillée par la poignée de
de cette nécessaire réconciliation qui doit
putschistes dans une guerre contre son propre
s’accompagner de pardon et de mansuétude.
peuple.
Mais elle ne peut se réaliser sans vérité et sans
justice. Là aussi, l’armée chilienne a donné l’exemple
quand le général Cheyre, chef de cette
Nous sommes tous responsables de la situation
institution, a déclaré officiellement et
dans laquelle se débat notre pays. Si le régime
publiquement que « l'armée chilienne a pris la
est responsable de la première violence qui a
dure mais irréversible décision d'assumer les
embrasé le pays et libéré toutes les autres
responsabilités qui lui correspondent comme
formes de violence que renfermait notre société
institution dans les faits punissables et
décomposée par des décennies d’injustice, il
moralement inacceptables du passé ».
serait honnête de dire que les élites sont
également responsables de cette décomposition
de par leur lâcheté et leur silence. Certaines ont
Que peut évoquer la « réconciliation nationale »
été corrompues et phagocytées par le régime.
dans l’esprit des tenants du pouvoir algérien ?
D’autres se sont tues durant des années devant
ses dérives, durant l’ « âge d’or » de l’imposture
socialiste. Ces mêmes élites se sont tues à l’ère

© 2005 Hoggar 110 www.hoggar.org


Ce n’est qu’au prix de la vérité et de la justice que l’on aboutira à la réconciliation

Si pour beaucoup d’entre nous, la réconciliation n’ont empêché la vérité d’éclater et la justice de
signifie moussaraha politique, vérité, justice et faire son travail. Il y a à peine quelques mois, la
paix des cœurs, pour les tenants du pouvoir, la Cour Suprême du Chili a décrété inapplicable la
réconciliation est une autre supercherie comme fameuse loi d’ « auto-amnistie » d’avril 1978,
l’a été l’ « ouverture démocratique » d’octobre concernant plus particulièrement les cas de
88. Elle signifie fausse paix et impunité. C’est une disparitions forcées. Cette Cour a jugé que la
« réconciliation » concoctée dans les laboratoires législation pénale internationale de protection des
des « services », comme l’a été la « concorde droits humains était au-dessus de la législation
civile » et endossée par le pouvoir apparent pour nationale, y compris de la Constitution.
couvrir les crimes contre l’humanité commis
L’autre exemple est celui de l’Argentine qui a
contre une grande partie de la population par la
eu à connaître une dictature sanglante dans les
poignée de généraux putschistes et assurer ainsi
années 70 et dont les généraux félons, et à leur
l’impunité de ces derniers. C’est une
tête Videla, ont essayé également de « s’auto-
« réconciliation » imposée et décrétée. Au nom
amnistier » en exerçant des pressions sur les
d’une fausse réconciliation et d’une amnistie plus
gouvernants de la post-dictature afin d’appliquer
que douteuse, on veut nous imposer l’impunité,
les fameuses lois du « Point final » de 1986 puis
ce qui signifie bannissement de la justice et
« d’Obéissance due» de 1987, véritables lois
effacement du passé de notre mémoire.
d’impunité pour absoudre les criminels contre
Or nous savons tous que ces fausses solutions l’humanité qu’ils sont. Là aussi grâce au combat
et ces fuites en avant sont vouées à l’échec et persévérant des militants des droits humains,
l’Histoire est là pour le démontrer à travers de d’une poignée de magistrats intègres et surtout
multiples exemples de par le monde. des familles des victimes de la répression, le droit
et la justice ont triomphé. Et de nombreux
Faudrait-il à l’occasion rappeler à nos
généraux et autres officiers de la junte argentine
putschistes d’aujourd’hui, principaux
viennent à nouveau d’être inculpés.
responsables de la tragédie nationale et à nos
putschistes d’hier qui avaient confisqué Nos putschistes, leurs idéologues et leurs
l’indépendance et qui tentent aujourd’hui de se protecteurs politiques d’ici et d’ailleurs doivent
reconvertir en démocrates et sauveurs de la encore une fois méditer longuement ces deux
patrie, à travers deux exemples, quelques faits et exemples avant de se lancer dans cette nouvelle
vérités historiques qu’ils devraient méditer aventure de pseudo-réconciliation, d’amnésie
profondément. générale (pour reprendre le terme utilisé par mon
ami Aït Ahmed) et de fausse paix qui n’ont pour
Les dictateurs latino-américains ont tenté, eux
but que d’assurer l’impunité des criminels contre
aussi de décréter une « réconciliation » et une
l’humanité de tous bords et de faire perdurer ce
« auto-amnistie » pour couvrir leurs crimes. Ces
système. C’est Esquivel Adolfo Perez prix Nobel
subterfuges n’ont duré qu’un temps.
de la Paix qui disait que les « mécanismes de
Pinochet, criminel contre l’Humanité devant l’impunité installent au coeur de la République la
l’Eternel, tentera de « s’auto-amnistier » ainsi négation du droit à la justice. »
que son régime putschiste dès avril 1978 puis
usera et abusera de sa puissance militaire pour
verrouiller le système politique chilien au Que peut signifier la « réconciliation nationale »
lendemain de la cinglante défaite que lui infligera pour ceux et celles qui ont payé un lourd tribu
le peuple au référendum que lui-même avait suite au putsch de 1992 et à la répression qui
organisé en juin 1988. Il décidera de se maintenir s’en est suivie, et qui revendiquent le droit à la
à la tête de l’armée et de mettre cette dernière vérité et la justice ?
hors de contrôle du pouvoir civil pour se protéger
ainsi que ses acolytes de la junte, des milliers de
plaintes des victimes de la dictature. Malgré tout Même si ce sont les populations favorables au
cet arsenal politico-juridique de protection, la FIS qui ont payé le plus lourd tribut de cette
volonté des militants des droits de l’homme, des guerre sans images et qui ont constitué la grande
intellectuels probes et des familles des victimes partie des déportés, torturés, « disparus »,
de la répression sauvage a fini par triompher. Les victimes d’exécutions sommaires et massacres
sinistres personnages de la tristement célèbre collectifs, il est honnête de dire que c’est le
DINA (police politique) commençaient à tomber peuple algérien, dans son ensemble, en excluant
les uns après les autres dans les filets de la bien sûr, les « réfugiés » du « Club des lapins »,
justice dont le général Manuel Contreras et son qui a profondément souffert de cette violence
adjoint Pedro Espinoza entre autres. Puis vint le déclenchée un certain 11 janvier 92 et de la
tour de Pinochet, ridiculisé dans un premier contre-violence qui en a résulté avec leurs
temps à Londres avant d’être inculpé dans son abominables crimes. Il n’y a pratiquement pas
propre pays. « Grandeur » et décadence d’un une seule famille qui n’a pas été touchée
tyran qui se cachera derrière sa « sénilité » pour directement ou indirectement par ce drame
échapper à la justice des hommes ! Ni l’auto- national. Il n’est pas question pour nous de
amnistie ni les autres mesures de protection verser, comme l’ont fait certains, dans l’indigne…

© 2005 Hoggar 111 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

indignation sélective, en compartimentant et question de me substituer à elles et de parler en


classant les victimes en bonnes et mauvaises. leur nom. Mais le constat est amer.
Qu’il s’agisse de civils ou de militaires,
Après ces précisions et ces clarifications, la
d’islamistes, nationalistes, sociaux-démocrates ou
réponse à votre question devient une évidence.
gauchistes, de riches ou de pauvres,
Qu’il s’agisse de la véritable ou de la fausse
d’intellectuels ou d’analphabètes, ce sont tous
réconciliation, elle privera certaines de ces
des Algériens qui ont été victimes d’une politique
associations de tous ces privilèges issus de ce
diabolique de fitna (discorde) sanglante qui a
fond de commerce que constituent les victimes
poussé des compatriotes à torturer ou à égorger
de la tragédie, tous bords confondus. C’est pour
d’autres compatriotes et à commettre des crimes
cette raison qu’elles refusent toute forme de
contre l’humanité. Tout le monde s’est trompé de
« réconciliation » réelle ou artificielle et
cible et a été piégé par ce régime sans foi ni loi.
continuent à s’agiter.
A partir de là nous disons que personne n’a le
monopole de revendiquer la vérité et la justice à
lui seul (ni les islamistes, ni les familles de Bouteflika, la classe politique et les médias
disparus, ni celles des victimes des groupes algériens parlent de ‘réconciliation nationale’ en
armés d’opposition). La vérité et la justice sont termes de loi sur l’amnistie générale (instrument
des revendications légitimes de la nation toute légal) et de référendum pour la légitimer
entière, sans exclusive aucune. Et j’insiste (instrument politique). La même démarche a été
beaucoup sur ce principe. Car les malheurs de adoptée pour ladite ‘concorde civile’. Ces deux
toutes les victimes de la tragédie nationale sont instruments, légal et politique, peuvent-ils à votre
devenus à l’heure actuelle de véritables fonds de avis conduire à une véritable réconciliation
commerce pour certains et des moyens de nationale ? Pourquoi (justifier vos affirmations) ?
manipulation pour d’autres. Sinon quelles autres mesures politiques
devraient, selon vous, accompagner la loi
d’amnistie générale pour rendre crédible la
Pourquoi, selon vous, certaines organisations démarche de réconciliation nationale ?
dont les membres s’estiment victimes de ce qu’ils
appellent « la violence islamiste » s’opposent à la
« réconciliation nationale » ? Considérez-vous Je pense avoir répondu à votre question. Mais il
que cette frange de la population constitue la est bon de préciser certaines réalités, car comme
majorité des victimes du conflit algérien ? Ne disait un homme d’Etat européen : « Il n’y a pas
pensez-vous pas qu’elles devraient s’allier dans de politique qui vaille en dehors des réalités ».
leur quête de vérité et de justice avec d’autres
De quelle classe politique parlez-vous et de
organisations qui poursuivent les mêmes buts ?
quels médias ?
Comme tout le monde le sait maintenant, après
Je tiens d’emblée à distinguer les organisations tant d’années de mystifications et de mensonges,
dites de familles de victimes de la violence des tout est préfabriqué en Algérie par les officines
groupes armés d’opposition et les familles à de la police politique, du sommet à la base, qu’il
proprement dit de ces victimes. La majorité de s’agisse d’institutions, de partis ou d’hommes
ces organisations a vu le jour dans les politiques. C’est l’Algérie virtuelle, Potemkine
laboratoires de la police politique pour servir les qu’aime présenter le régime à ses maîtres
desseins des putschistes et faire passer leur plan d’Occident et à l’opinion publique internationale.
d’éradication d’une partie de la population. Si cette dernière a compris depuis fort longtemps
Certains de leurs membres, opportunistes et la supercherie, les premiers, quant à eux, la
corruptibles ont grandement profité des largesses soutiennent, l’Eldorado saharien oblige !
matérielles et financières du régime. Leurs
L’Algérie réelle a été détruite par cette guerre
parents, victimes de la tragédie, ont été
programmée. Nous savons tous comment ont été
transformés en fonds de commerce, pour faire
affaiblis ou détruits les partis représentatifs,
des affaires et s’enrichir. Quant aux familles des
comment ont été éliminés les véritables hommes
victimes, allez voir dans quelle misère elles
politiques (la prison, la mahchoucha ou le
vivent, qu’il s’agisse de familles de policiers,
complot « scientifique ») et comment la politique
militaires, miliciens et autres. Personne ne s’en
de terreur a laminé la véritable société civile.
préoccupe. Je vis les réalités nationales. J’ai eu
Donc il faudrait être prudent quand on parle
l’occasion de rencontrer de nombreuses familles
actuellement de « classe » politique.
et je sais de quoi je parle.
Il en est de même des médias. La aussi, nous
Le même problème se pose avec certains
mesurons bien aujourd’hui le rôle joué par une
membres de certaines associations des familles
certaine presse et certains directeurs de journaux
de « disparus ». Allez interroger directement les
dans l’embrasement du conflit sanglant qu’a
familles de « disparus » et elles vous diront des
connu notre pays. Ils travaillaient en étroite
vérités sur certaines pratiques. Il n’est pas
collaboration avec les services de l’action

© 2005 Hoggar 112 www.hoggar.org


Ce n’est qu’au prix de la vérité et de la justice que l’on aboutira à la réconciliation

psychologique de la police politique. De véritables ré-élection de Bouteflika et la démission du


appels au meurtre étaient lancés à travers leurs général Mohamed Lamari, on observe un recul de
colonnes (et j’en sais quelque chose, puisque j’ai ce discours. Ce recul reflète-t-il un changement
été l’une de leurs victimes expiatoires, ce qui a réel dans la nature du régime ? Sinon, peut-il y
failli me coûter la vie). De faux communiqués avoir dans ces conditions une véritable
étaient publiés par ces mêmes titres pour réconciliation nationale ?
tromper l’opinion et la faire basculer dans une
guerre qui n’était pas la sienne. Si au Rwanda, il
y a eu la radio des mille collines, en Algérie nous Non, il n’y a pas de changement dans la nature
avons eu la presse des mille mensonges. Je tiens du pouvoir mais seulement un nouvel habillage et
à saluer au passage le courage et l’honnêteté un nouveau maquillage, dictés par une
intellectuelle du journaliste Sid Ahmed Sémiane conjoncture internationale. La première
(SAS), ex-chroniqueur d’un quotidien éradicateur, puissance du monde exige des reliques
qui a reconnu ses erreurs et fait son mea culpa, totalitaires de notre planète de s’adapter à cette
après avoir révélé les pratiques malsaines et nouvelle situation quitte à présenter seulement
malhonnêtes de cette frange de la presse durant des apparences démocratiques. Et c’est ce qui se
cette guerre dans son dernier ouvrage. passe en Algérie. Le recul du discours sur la
Aujourd’hui, une autre partie de la presse verse mainmise de l’oligarchie militaro-financière sur le
dans le larbinage éhonté et le soutien aveugle à pouvoir et les richesses nationales s’explique,
l’homme « fort » du moment. Ils se sont comme je l’ai dit précédemment par la
transformés en thuriféraires de l’actuel premier destruction programmée des partis
responsable de ce malheureux pays. représentatifs, le laminage de la société civile et
l’élimination des potentialités politiques. Il ne
Quant à la démarche politique qu’est le
reste sur le terrain que les beni-oui-oui. Et ce
référendum, utilisée pour légitimer hier la
n’est pas avec cela qu’on risque d’aller vers une
« concorde civile » et demain l’amnésie générale,
véritable réconciliation.
tout le monde sait comment se déroulent en
Algérie et dans bien d’autres pays totalitaires ou
autoritaires les consultations électorales et
référendaires. Le tripotage frauduleux peut aussi
Abordons maintenant le volet légal de la
bien avoir lieu dans les urnes que dans les esprits
démarche de réconciliation nationale. Que veut
grâce à l’action psychologique et au viol des
dire pour vous amnistie générale ?
consciences. Et les dernières « élections »
présidentielles sont assez éloquentes sur cela.
L’amnistie constitue à mes yeux l’étape politique
Je rappellerais seulement pour ceux qui se finale qui vient couronner un processus de
considèrent comme les tuteurs des Algériens et réconciliation, après le rétablissement de la paix
qui considèrent notre peuple inapte à la politique et après que la vérité soit connue du peuple et
et à la démocratie, le fameux référendum que les auteurs des crimes contre l’Humanité
organisé en Algérie par les services de l’action soient jugés.
psychologique de l’armée française le 28
septembre 1958 pour avaliser la Constitution de
la Vème République… française. Alors que le Il est d’usage dans les processus de réconciliation
peuple algérien était en guerre contre l’armée récents qu’une panoplie d’instruments soient
coloniale et que le FLN appelait au boycott, conjugués : excuses officielles, commission de
96,6% des Algériens avaient répondu oui à la vérité, procès publics, réparations, amnistie, etc.
nouvelle Constitution (alors que les Français Or dans notre pays l’amnistie générale est
l’avaient approuvée à seulement 75%) ! Ils présentée comme la panacée. Pensez-vous que
avaient, grâce à l’action psychologique du 5ème l’on puisse faire la paix en Algérie en occultant
Bureau, pratiquement plébiscité le général De les devoirs de justice et de vérité, partiellement
Gaulle… qui menait la guerre contre eux. Vous pris en charge par les autres instruments ?
voyez bien que le référendum n’a aucun sens
dans un pays où les libertés sont bâillonnées et
où il n’existe pas de contre-pouvoirs réels. Encore Dans tous les pays dictatoriaux qui se sont
une fois on légalisera « démocratiquement » libérés de leurs régimes oppresseurs grâce à la
l’illégal. résistance de leurs peuples ou à la pression
internationale, comme c’est le cas des pays
latino-américains, tout un processus de
Depuis l’indépendance, mais particulièrement réconciliation a été entamé, tant bien que mal,
durant la décennie dernière, une partie de par les nouveaux dirigeants issus de la volonté
l’opposition a dénoncé la mainmise des militaires populaire : dialogue politique, commission vérité
sur l’Etat, sur la gouvernance du pays, sur la et justice, jugement des auteurs de crimes et
société et sur les richesses nationales comme atteintes aux droits de l’homme, indemnisations
cause principale de tous les dysfonctionnements et amnistie. En Algérie, le pouvoir veut brûler
et de l’impasse nationale. Or, depuis la seconde

© 2005 Hoggar 113 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

toutes ces étapes, pour décréter une amnistie, française. Il ne faut surtout pas l’ignorer ni
qui est en réalité une « auto-amnistie » pour l’oublier. Le moment viendra où les langues se
assurer l’impunité des responsables de tous délieront et le monde sera stupéfait.
bords de la tragédie nationale. Il ne veut pas
d’une mémoire qui se souvient. Il veut nous
imposer une mémoire qui absout. La communauté internationale s’oppose à
l’amnistie qui consacrerait l’impunité dans divers
La propagande insidieuse que distillent les
conflits. Pensez-vous que cette communauté aura
porte-voix du régime nous « explique » que toute
la même attitude dans le cas algérien ?
recherche de vérité et à fortiori toute punition
des crimes commis pouvaient ré-ouvrir les plaies
du passé en nous faisant brandir le spectre du
Pour ce qui est des organisations non
retour de la violence voire de la vengeance. Son
gouvernementales, je crois que leur opposition à
message est clair : le prix de la paix doit passer
une amnistie qui consacrerait l’impunité est une
par l’amnésie. Il est évident qu’une amnistie
constante dans les divers conflits de par le
décrétée dans de telles conditions ne fait
monde, y compris dans le drame algérien. Le
qu’officialiser l’impunité et jeter le manteau de
dernier communiqué des cinq ONG du 14 avril
l’oubli sur plus d’une décennie de crimes et
2005 concernant notre pays est un rappel de
d’atrocités.
cette constance. Quant à l’ONU et à l’UE, je crois
Mais on oublie facilement que la mémoire… que nous avons le triste souvenir de leurs
n’oublie pas, car comme disait l’écrivain « commissions » venues en Algérie après les
uruguayen Galeano Eduardo : « On a beau la odieux massacres des populations sans défense
brûler, on a beau la briser, on a beau la tromper, et leurs honteuses et scandaleuses conclusions
la mémoire humaine refuse d'être bâillonnée. » qui avaient provoqué l’émoi des ONGs et de
l’opinion publique éprise de vérité et de justice.

Différentes formes d’amnistie ont été appliquées


dans les situations de conflit au plan Quelles sont selon vous les conditions qui
international. Dans certains cas, l’amnistie a été rendraient crédible un référendum sur la
partielle dans le sens où certains crimes contre réconciliation nationale, que ce soit au niveau de
l’humanité ont été exclus de son champ la question posée aux citoyen, ou le climat
d’application. Dans d’autres situations, l’amnistie politique (état d’urgence) dans lequel il se
a été conditionnée par la reconnaissance prépare et il se tient ?
publique des crimes (par exemple en Afrique du
Sud). En Algérie, il semble qu’on ait affaire à une
amnistie générale inconditionnelle. Qu’en pensez- Encore une fois, le référendum n’a aucune raison
vous ? d’être. Dans tous les pays qui ont vécu des
drames internes dus à la dictature, dialogue et
commission de vérité et de justice et/ou de
Il est certain qu’il faudra tirer les leçons de ce qui réconciliation sont allés de pair pour aboutir à la
s’est passé ailleurs qu’il s’agisse des ex-dictatures paix. Seul l’Uruguay en 1989 avait organisé un
latino-américaines ou de l’Afrique du Sud. Mais il référendum (sous la pression des militaires) qui
est certain aussi qu’il faut tenir compte de la consacrait l’impunité des tortionnaires et
profondeur de notre drame et des crimes criminels de la dictature qui avait sévit de 1973 à
abominables commis contre nos populations. Ce 1984. La nation a besoin de vérité, de justice et
qui s’est passé dans notre pays n’est pas une de paix. Pour cela et encore une fois, un dialogue
simple addition de bavures ou de franc et serein entre les tendances politiques
« dépassements ». Il s’agit de crimes contre représentatives est plus que nécessaire pour
l’humanité qui sont par définition inamnistiables. aboutir à cette paix et à cette réconciliation. Tout
J’ai vu mon ami feu Me Mahmoud Khelili pleurer comme il est nécessaire que les citoyens sachent
en 1994 quand un ancien condamné à mort de la la vérité sur la tragédie, ses tenants et ses
guerre de libération nationale nous racontait aboutissants et que les auteurs des crimes contre
comment il avait été torturé par ses « frères » l’humanité soient jugés. Ce n’est qu’après cela
dans un commissariat de la banlieue est d’Alger, que l’amnistie pourra être décidée par les
parce que son fils était soupçonné d’aider les représentants légitimes du peuple.
groupes armés d’opposition, et qui nous disait
que les paras de Bigeard qui l’avaient torturé à la
villa Susini en 1957 étaient des anges devant On voit depuis quelques années des parlements
eux. Nous avons vécu et subi cette guerre et d’Amérique latine révoquer leurs lois d’auto-
nous avons écouté des centaines de familles, amnistie pour répondre aux besoins de justice qui
victimes de la sauvage répression qui s’est n’ont cessé d’être revendiqués durant des
abattue sur elles. Certains faits dépassent de très décennies par les victimes des répressions des
loin les actes commis par la soldatesque coloniale régimes militaires. De tels développements vous

© 2005 Hoggar 114 www.hoggar.org


Ce n’est qu’au prix de la vérité et de la justice que l’on aboutira à la réconciliation

semblent-ils envisageables en Algérie ? Si oui


sous quelles formes ?

Tant que le régime actuel est en place, il ne


faudra pas se faire d’illusions. Car sous la façade
pseudo-démocratique, se cache un système
corrompu et criminel qui ne lésine pas sur les
moyens pour préserver ses privilèges. Il n’a pas
hésité à provoquer une guerre pour éradiquer
une partie de la population et sauver ses
privilèges. Mais tôt ou tard ce régime tombera
dans la poubelle de l’Histoire, comme sont
tombés tous les régimes dictatoriaux. C’est une
question de temps. Il faudra que nos lâches
putschistes, qui gouvernent par procuration et
qui sont terrorisés par le spectre du Tribunal
Pénal sachent que l’ « effet 11 septembre » est
éphémère, tout comme le soutien de la France et
de l’Administration américaine. Ce soutien répond
à des données économiques (l’Eldorado saharien)
et à des objectifs géopolitiques du moment.
Beaucoup de régimes totalitaires ou dictatoriaux
ont été lâchés par ces mêmes puissances, une
fois leurs objectifs atteints (Chili, Argentine, Irak
de Saddam, l’Iran des Pahlavi, Les Philippines de
Marcos,etc.)
Comme je l’avais dit précédemment, nous
vivons au milieu de notre peuple et nous
observons les changements en cours. A toute
chose malheur est bon. Cette tragédie a permis
une certaine décantation et une prise de
conscience. Le moment est venu d’oeuvrer au
rassemblement de nos véritables élites tant
intellectuelles que politiques, sans exclusion
aucune, disloquées durant des décennies par de
faux clivages savamment entretenus par les
« stratèges » du régime, en vue d’un
changement radical et pacifique de régime et de
l’élaboration d’une alternative crédible. Une
alternative pour une Algérie de tous et de toutes,
de justice, de liberté et de démocratie,
profondément ancrée dans ses valeurs
civilisationnelles et grandement ouverte sur
l’Universel.
Une fois le peuple libéré, l’« auto-amnistie » et
son référendum deviendront caducs, la vérité
éclatera et la justice tranchera, loin des passions
et de l’esprit de vengeance. L’Algérie retrouvera
la paix et pourra se développer normalement,
comme l’ont fait d’autres pays qui se sont
débarrassés des miasmes de la dictature. Je reste
optimiste, ce jour n’est pas loin In Cha Allah.

© 2005 Hoggar 115 www.hoggar.org


FERMER LES YEUX, BOUCHER LES OREILLES, SANS
CONDITIONS

Mohamed Smaïn

s’en est suivie, et qui revendiquent le droit à la


On parle en Algérie de la nécessité de résolution
vérité et la justice ?
du conflit qui secoue l’Algérie. Quelles sont selon
vous la nature et les origines de ce conflit ?
C’est aux victimes de poser la question. Cela est
très intéressant ; ils sont dans leur droit le plus
Le monopole du parti unique et les abus qu’il
absolu de connaître la vérité.
entraîne avec la perversion de la vie politique,
sociale et économique et ses retombées sur la
qualité des rapports entre gouvernants et
Pourquoi, selon vous, certaines organisations
gouvernés, le sentiment général de frustration
dont les membres s’estiment victimes de ce qu’ils
qu’éprouve la population face aux abus et
appellent « la violence islamiste » s’opposent à la
privilèges de la « nomenklatura » ont constitué
« réconciliation nationale » ? Considérez-vous
les ingrédients qui ont contribué à l’embrasement
que cette frange de la population constitue la
d’une situation faite d’aberrations et de mépris.
majorité des victimes du conflit algérien ? Ne
pensez-vous pas qu’elles devraient s’allier dans
leur quête de vérité et de justice avec d’autres
Il est important de clarifier certains concepts.
organisations qui poursuivent les mêmes buts ?
Que signifie pour vous la notion de réconciliation
nationale ? La voyez-vous comme un processus,
un résultat final ou les deux à la fois ? Quels sont
Violence islamiste ou celle du pouvoir, la victime
les critères qui permettent de distinguer un vrai
est la même. Ce n’est pas un problème de
processus de réconciliation d’un faux ?
nombre. Dans le procès de Papon en France sur
des millions de victimes déportées, quatorze
personnes ont porté plainte. Un procès a eu lieu.
Un vrai processus de réconciliation, c’est le
Moi je pense qu’il faut laisser le choix aux
respect de l’être humain, une justice équitable,
victimes de dire leur dernier mot, je ne crois pas
un abri, du pain, une santé assurée, un emploi, la
que les buts soient les mêmes. Une victime qui
paix, etc. etc. Sans cela tout est faux.
revendique ses droits et une personne qui fait de
la politique c’est un monde différent.
D’après vous, qu’évoque la notion de
« réconciliation nationale » pour le citoyen
Bouteflika, la classe politique et les médias
algérien ?
algériens parlent de « réconciliation nationale »
en termes de loi sur l’amnistie générale
(instrument légal) et de référendum pour la
Il n’a rien compris pour le moment.
légitimer (instrument politique). La même
démarche a été adoptée pour ladite « concorde
civile ». Ces deux instruments, légal et politique,
Que peut évoquer la « réconciliation nationale » peuvent-ils à votre avis conduire à une véritable
dans l’esprit des tenants du pouvoir algérien ? réconciliation nationale ? Pourquoi (justifier vos
affirmations) ? Sinon quelles autres mesures
politiques devraient, selon vous, accompagner la
La réconciliation dans l’esprit des tenants du loi d’amnistie générale pour rendre crédible la
pouvoir c’est une victoire. Ils bénéficient de démarche de réconciliation nationale ?
l’impunité du fait de leur prééminence au sein du
pouvoir, qui les absout de tous les crimes.
Légitimer l’amnistie par un référendum c’est
consumer les victimes, personne n’a le droit de
Que peut signifier la « réconciliation nationale » pardonner à la place des autres ni de condamner
pour ceux et celles qui ont payé un lourd tribu sa victime à l’oubli. L’amnistie pour les criminels
suite au putsch de 1992 et à la répression qui

© 2005 Hoggar 117 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

de tous bords a nourri un sentiment d’injustice membres de personnes concernées par la


chez les victimes. Pour rendre crédible la tragédie, de militants nationalistes, de gens qui
démarche de réconciliation ou d’amnistie, je inspirent confiance.
pense qu’il faut dialoguer avec les victimes.

Différentes formes d’amnistie ont été appliquées


Depuis l’indépendance, mais particulièrement dans les situations de conflit au plan
durant la décennie dernière, une partie de international. Dans certains cas, l’amnistie a été
l’opposition a dénoncé la mainmise des militaires partielle dans le sens où certains crimes contre
sur l’Etat, sur la gouvernance du pays, sur la l’humanité ont été exclus de son champ
société et sur les richesses nationales comme d’application. Dans d’autres situations, l’amnistie
cause principale de tous les dysfonctionnements a été conditionnée par la reconnaissance
et de l’impasse nationale. Or, depuis la seconde publique des crimes (par exemple en Afrique du
ré-élection de Bouteflika et la démission du Sud). En Algérie, il semble qu’on ait affaire à une
général Mohamed Lamari, on observe un recul de amnistie générale inconditionnelle. Qu’en pensez-
ce discours. Ce recul reflète-t-il un changement vous ?
réel dans la nature du régime ? Sinon, peut-il y
avoir dans ces conditions une véritable
réconciliation nationale ? Une amnistie générale inconditionnelle est un
autre crime contre l’humanité. Je suis pour
l’exemple d’Afrique du Sud. Mandela ce n’est pas
Les conditions politiques et juridiques ne sont pas Bouteflika, et c’est ça le problème.
réunies en Algérie pour déloger les militaires
dans un pays révolutionnaire. Avant tout
démocratiser le pays, savoir revendiquer son Quels sont, selon vous, les arguments pour et
droit sans porter préjudice à autrui. Mohamed contre l’amnistie générale ?
Lamari a joué sa carte avec Bouteflika ; il a
perdu. Une véritable réconciliation nationale c’est
d’abord un Etat de droit. Il faut assumer ses responsabilités, avoir le
courage d’affronter la vérité et demander pardon.
Tout simplement préserver l’avenir contre le
Abordons maintenant le volet légal de la silence, le fait de tourner la page sans la lire.
démarche de réconciliation nationale. Que veut L’Algérie n’est pas à sa première
dire pour vous amnistie générale ? tragédie (révoltes du FFS en 1963, du colonel
Moh Oul Hadj à la fin 1963, du capitaine
Bouanani en 1964, Chaabani en juin 1964, coup
Ma réponse est : Fermer les yeux et boucher les d’Etat de 1965, révolte du colonel Zbiri en 1967).
oreilles, sans condition. A travers ces révoltes et ces rebellions armées
des centaines de morts et d’exécutions
sommaires. Réconciliation et impunité, et on
Comment distinguez-vous entre l’amnistie et la recommence.
grâce ?

L’amnistie est un acte par lequel le pouvoir


L’amnistie politique c’est de l’hypocrisie. La grâce amnistiant efface les crimes sur un plan légal.
relève de la compétence du Président de la Ceci présuppose l’indépendance et l’innocence du
République à l’égard d’un condamné reconnu pouvoir amnistiant vis-à-vis des crimes amnistiés,
coupable par la justice. à défaut de quoi il s’agirait d’une auto-amnistie.
Craignez-vous que ce qui se prépare en Algérie
ne soit en fait qu’une auto-amnistie ?
Il est d’usage dans les processus de réconciliation
récents qu’une panoplie d’instruments soient
conjugués : excuses officielles, commission de Elle est plus bénéfique pour le pouvoir que pour
vérité, procès publics, réparations, amnistie, etc. les groupes armés. D’ailleurs qui sont ces
Or dans notre pays l’amnistie générale est groupes armés ? Les tenants du pouvoir ont peur
présentée comme la panacée. Pensez-vous que de dire la vérité. Avec plus de 10 000 enlevés,
l’on puisse faire la paix en Algérie en occultant 200 000 tués, les grands massacres (Bentalha,
les devoirs de justice et de vérité, partiellement Beni-Messous, Ramka, etc.) ce n’est pas facile.
pris en charge par les autres instruments ? Quel que soit l’habillage dont on a voulu parer la
violence du pouvoir, elle est criminelle.

Il faut d’abord donner de la crédibilité à la


commission de vérité par la présence parmi ses

© 2005 Hoggar 118 www.hoggar.org


Fermer les yeux, boucher les oreilles, sans conditions

La communauté internationale s’oppose à


l’amnistie qui consacrerait l’impunité dans divers
conflits. Pensez-vous que cette communauté aura
la même attitude dans le cas algérien ?

Le cas algérien fait partie des autres cas du reste


du monde. L’Algérie a signé et ratifié des traités ;
elle doit respecter ses engagements
internationaux, notamment la Déclaration
universelle des droits de l'homme, le Pacte
international relatif aux droits civils et politiques,
le Pacte international relatif aux droits
économiques, sociaux et culturels. Elle doit tenir
ses engagements. Le crime contre l’humanité est
un crime universel. La justice internationale en
marche permet de juger les tortionnaires impunis
dans leurs pays.

Quelles sont selon vous les conditions qui


rendraient crédible un référendum sur la
réconciliation nationale, que ce soit au niveau de
la question posée aux citoyen, ou le climat
politique (état d’urgence) dans lequel il se
prépare et il se tient ?

D’abord la levée de l’état d’urgence et la réforme


judiciaire pour mettre fin à une justice qui obéit
aux orientations et aux instructions du pouvoir,
une justice qui déclare coupables des innocents.
Et également la liberté d’expression : accepter
toute pensée non conforme à l’idéologie du
pouvoir. Bref, un Etat de droit qui s’oppose au
droit de l’Etat.

On voit depuis quelques années des parlements


d’Amérique latine révoquer leurs lois d’auto-
amnistie pour répondre aux besoins de justice qui
n’ont cessé d’être revendiqués durant des
décennies par les victimes des répressions des
régimes militaires. De tels développements vous
semblent-ils envisageables en Algérie ? Si oui
sous quelles formes ?

Ils sont envisageables en Algérie. Il n’est pas aisé


de se pencher sur l’histoire immédiate, de
disséquer des faits graves dont les acteurs ou les
auteurs dirigent encore le pays et ont toujours de
l’influence ou de l’autorité. Mais avec le temps, ils
sont envisageables.

© 2005 Hoggar 119 www.hoggar.org


LA RECONCILIATION PASSE PAR LA REHABILITATION DES
VICTIMES, DE LA NATION ET DE L’ETAT

Mohamed-Larbi Zitout

qui avaient combattu la révolution du peuple


On parle en Algérie de la nécessité de résolution
algérien au nom de la France mère patrie.
du conflit qui secoue l’Algérie. Quelles sont selon
vous la nature et les origines de ce conflit ? Le colonel Chadli Bendjedid, désigné par l’état-
major et les services pour succéder à
Boumédiène, décédé relativement jeune (46 ans)
L’origine du conflit qui secoue l’Algérie depuis suite à une maladie mystérieuse, a fait face dès
janvier 1992 remonte à l’aube de l’indépendance les premiers mois de son intronisation à des
lorsque deux putschs ont été exécutés : l’un soulèvements populaires, à commencer par les
culturel et idéologique, l’autre politique et émeutes de Kabylie en 1980 (Printemps berbère),
militaire. suivies par celles de Sidi-Belabbès et Laghouat
(1981), Oran (1982), Constantine (1985), la
Le premier a transformé l’Algérie d’un « Etat
Casbah (1986) en passant par le mouvement
démocratique et social dans le cadre des
insurrectionnel de Bouyaali dans la périphérie de
principes islamiques », comme promis par les
la capitale. Tout cela a convergé vers le grand
révolutionnaires dans la célèbre Déclaration du
soulèvement d’Octobre 1988.
1er Novembre 54 qui a soudé le peuple dans l’une
des plus violentes lutte pour l’indépendance du Cette contestation populaire, ajoutée au vent
XXième siècle, en un Etat officiellement de changement qui balayait les systèmes de
« socialiste » gouverné par un parti unique, selon pensée unique en Europe de l’Est, jadis sources
une idéologie unique, comme prévu dans la d’inspiration pour les idéologues du socialisme en
Charte de Tripoli. Algérie, a contraint les tenants du pouvoir en
Algérie à opérer un changement. La Constitution
Le second putsch, conséquence logique du
de 1989 a été élaborée conformément à l’esprit
premier, fut la guerre livrée par l’armée des
et la lettre de la Déclaration du 1er Novembre 54,
frontières, dirigée par le colonel Houari
dans l’espoir que cela atténue la pression exercée
Boumédiène, contre les révolutionnaires de
par un peuple qui ne cessait de revendiquer la
l’intérieur, dont la majorité avaient refusé la
liberté dans un Etat démocratique et social dans
domination militaire consacrée à Tripoli en 1962
le cadre des principes islamiques.
au nom du socialisme. Le sang d’Algériens dignes
a été versé par les mains de leurs « frères », Mais les officiers de l’armée française, devenus
poussant le peuple à sortir dans la rue et généraux vers la fin des années 80, et qui ont
scander : « Sept ans de guerre, ça suffit ! ». occupé les postes clé au sein de l’institution
militaire et des services de renseignement, ont
Boumédiène a réussi à contrôler la situation
été terrifiés par la volonté populaire de
grâce à une conjoncture internationale favorable,
changement exprimée à travers les urnes le 26
un charisme toujours présent, le désir du peuple
décembre 1991. Un changement que le peuple
de mettre fin à la lutte fratricide pour le pouvoir,
voulait substantiel et radical, apte à mettre fin à
et surtout grâce à son bras sécuritaire toujours
un système qui avait noyé l’Algérie dans des
plus puissant, appelé Sécurité militaire (SM),
crises successives malgré les ressources
chargé de liquider physiquement les adversaires
considérables du pays et son héritage
du colonel devenu président après avoir pris le
révolutionnaire et civilisationnel.
pouvoir en juin 1965, sous prétexte de préserver
les acquis de la révolution menacés par les Ce fut alors le début de la décennie de la
traîtres et les comploteurs. dévastation. Le long processus d’éradication des
véritables islamistes, des véritables nationalistes
Dans sa lutte effrénée pour sauvegarder son
et des véritables laïcs qui avaient réussi l’examen
pouvoir, Boumédiène a usé de tous les moyens y
démocratique a alors commencé. Le peuple a
compris le recours aux déserteurs de l’armée
ainsi payé, et paie toujours au prix fort,
française (DAF), c’est-à-dire les Algériens qui
l’aventure des généraux putschistes soutenus par
combattaient jusqu’à l’approche de
une minorité idéologique francophile ayant
l’indépendance au sein de l’armée française pour
obtenu moins que 3% des suffrages exprimés
que l’Algérie reste attachée à la métropole. Ceux
lors des élections de 1991. Le décor fut complété

© 2005 Hoggar 121 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

par les pseudo-islamistes et pseudo-nationalistes un partenaire réel au pouvoir, se sont assurés de


qui ont accepté de se rallier aux généraux deux choses :
putschistes et de participer à un gouvernement
1) la politique de l’éradication ne peut se
de façade.
poursuivre que s’il y a un changement de forme
La lutte en Algérie n’est pas entre l’intégrisme et d’étiquette ;
et l’obscurantisme d’un côté et le modernisme et
2) l’idée de réconciliation nationale jouit
la démocratie de l’autre, comme le propage la
toujours d’une grande popularité dans l’opinion
propagande des éradicateurs. Elle ne peut se
nationale, dans le monde arabe et au plan
réduire à une lutte entre le pouvoir représenté
international.
par les généraux et les islamistes représentés par
leurs composantes les plus radicales, comme C’est de ce constat qu’a émergé en 1999 la
veulent la simplifier certains. décision de continuer la politique de l’éradication
– avec quelques amendements – dans le premier
En vérité, il s’agit d’une lutte entre, d’une part,
mandat de M. Bouteflika sous le nom de
une caste corrompue et corruptrice qui contrôle
« concorde civile », et dans son second mandat
et domine tout et utilise tous les moyens, les
sous le nom plus alléchant et populaire de
idéologies, les propagandes, les relais à l’intérieur
« réconciliation nationale ».
et à l’extérieur, afin de se maintenir au pouvoir et
de posséder l’Algérie en tant qu’Etat, peuple et Selon M. Bouteflika, les généraux des services
société, et d’autre part un peuple gouverné par la et les adeptes de la politique de l’éradication
domination, la terreur et l’éradication, mais qui revendiquée ouvertement par le passé, qui se
résiste et refuse de se soumettre. sont transformés, par miracle, en les plus
fervents adeptes de la réconciliation, la nature de
cette dernière se résume en ce qui suit :
Que peut évoquer la « réconciliation nationale »
1) Il n’est plus nécessaire d’enquêter sur les
dans l’esprit des tenants du pouvoir algérien ?
drames vécus par les Algériens, car le peuple, en
votant pour l’amnistie, pardonnerait aux criminels
que sont les islamistes. Il pardonnerait également
Alors que des responsables politiques sincères
aux quelques éléments des forces de sécurité qui
ont appelé au lendemain du coup d’Etat du 11
auraient commis des excès, à titre individuel,
janvier 1992 à une réconciliation réelle entre tous
dans leur vaillant combat pour la survie de l’Etat
les Algériens, les barons du régime militaire,
algérien, menacé de disparition par le terrorisme
alliés à une faction idéologique minoritaire,
islamiste. Il s’agit là de l’occultation de la vérité.
optaient pour l’éradication. Une éradication
politique et/ou idéologique, mais aussi physique, 2) Le peuple qui va pardonner à ces criminels,
de leurs adversaires. Les résultats de cette option et l’Etat qui va être clément à leur égard, une fois
criminelle sont maintenant bien connus. qu’il a montré qu’il était capable de les éradiquer
et de les anéantir, ne vont plus leur permettre de
Mais à l’arrivée de M. Bouteflika à la Présidence
pratiquer l’action politique. Il leur suffira de
– et je ne dis pas au pouvoir – les « cerveaux »
« vivre, manger et respirer ». Il s’agit là de la
du régime, c’est-à-dire les généraux des services,
consécration de l’exclusion.
se sont convaincus de l’utilité de s’approprier la
revendication de l’adversaire dans le but de la 3) Accréditer la thèse selon laquelle ce que
vider de son sens, partant de la règle qui dit : certains appellent « Islam politique » serait un
« Si tu veux faire avorter une révolution, il faut la danger non seulement pour la liberté et la
chevaucher. Si tu veux tuer une idée, il faut se démocratie, mais également pour la survie des
l’approprier. » C’est ainsi qu’ils ont réussi à Etats et des peuples. L’expérience algérienne en
prendre contrôle du soulèvement populaire en serait une preuve probante. Ainsi, l’Etat algérien
infiltrant les groupes de résistance armée pour en qui œuvre à la réalisation de la réconciliation
faire un outil de contre insurrection. maintient sa condamnation de l’Islam en tant que
projet de société, et amnistie, avec l’approbation
Voici qu’aujourd’hui ils veulent s’emparer de
du peuple, les défenseurs de ce projet, tout en
l’idée de réconciliation en vue de la tuer.
combattant toute tentative de mise en œuvre de
Mais qu’est-ce qui a changé depuis, sachant ce dernier. Il s’agit là de la démonisation de
qu’hier la réconciliation était rejetée l’Islam.
« globalement et dans le détail », et ses adeptes
4) Consacrer le grand mensonge qui attribue
traités de « bande de criminels » soutenant le
l’origine de la tragédie algérienne aux islamistes
terrorisme ?
et à eux seuls, car ce sont eux, selon cette thèse,
Ce qui a changé c’est le contenu de la qui auraient pris les armes contre l’Etat et contre
réconciliation et sa nature. le peuple qui les avait élus ; ils auraient alors
commis les crimes les plus abominables contre
Les décideurs du régime – les généraux – et M.
l’humanité. Il s’agit là d’une grossière falsification
Bouteflika, devenu depuis les élections de 2004
de l’histoire.

© 2005 Hoggar 122 www.hoggar.org


La réconciliation passe par la réhabilitation des victimes, de la nation et de l’Etat

En juin 1991, l’acte premier du putsch a été


conduit par les chefs de l’état-major et des
Depuis l’indépendance, mais particulièrement
renseignements, après leur retrait temporaire à la
durant la décennie dernière, une partie de
suite de l’insurrection d’octobre 88 qui a donné la
l’opposition a dénoncé la mainmise des militaires
fausse impression que l’ère militaire était révolue.
sur l’Etat, sur la gouvernance du pays, sur la
société et sur les richesses nationales comme L’acte II du putsch a eu lieu en janvier 1992
cause principale de tous les dysfonctionnements lorsque l’état-major et les services ont pris le
et de l’impasse nationale. Or, depuis la seconde contrôle total du pays pour le garder jusqu’à
ré-élection de Bouteflika et la démission du 1999, en dépit des tentatives des présidents
général Mohamed Lamari, on observe un recul de Mohamed Boudiaf et Liamine Zeroual à rétablir
ce discours. Ce recul reflète-t-il un changement un équilibre entre les trois centres d’influence et
réel dans la nature du régime ? Sinon, peut-il y de décision. Ces tentatives ont cependant été
avoir dans ces conditions une véritable vouées à un échec dramatique : Boudiaf a été
réconciliation nationale ? assassinée au vu de millions de téléspectateurs
et Zeroual démis de ses fonctions après une
campagnes de massacres à l’échelle nationale.
Depuis l’indépendance, le pouvoir qui gouverne
La nomination de M. Bouteflika à la présidence
l’Algérie n’a pas changé substantiellement de
en 1999 a rétabli un certain équilibre entre les
nature même si sa façade a changé de forme
trois centres de décision. L’élection d’avril 2004,
avec les années. Il s’agit d’un pouvoir basé sur
organisée sous le contrôle des services, a conduit
trois centres d’influence et de décision divergents
progressivement à la domination de la présidence
entre eux en ce qui concerne le contrôle de la
sur l’état-major.
société et des ressources du pays, mais en
parfait accord lorsqu’il s’agit de faire face à un Comme je l’ai déjà signalé, les services ont
adversaire commun. décidé d’adopter le slogan de la « réconciliation
nationale » après avoir vidé ce concept de tout
Ces trois centres sont : la présidence, l’état-
son sens. C’est un nouveau slogan qui succède à
major et les services de renseignement qui
celui de l’« éradication » qui a caractérisé durant
dominent toutes les autres institutions. Ils se
toute la décennie 90 l’idéologie officielle et la
caractérisent par le despotisme dans l’orientation,
politique suivie par le pouvoir. L’un des buts du
la violence dans l’action, l’extrémisme dans les
slogan de la « réconciliation nationale », dans
positions, l’exclusion de l’Autre, quel que soit la
l’esprit de M. Bouteflika, est de rétablir la
nature de cet Autre : idée, idéologie, organisation
domination du triangle du pouvoir par la
politique ou syndicale, groupe ou individu, et
présidence, non en tant qu’institution civile
quelle que soit sa qualité, du moment où cet
représentant le sommet de la pyramide du
Autre est perçu comme une menace contre le
pouvoir, élue démocratiquement, ce qui aurait
pouvoir de cette triple entité.
été un objectif louable, mais comme une
C’est dans ce cadre qu’il faut expliquer la composante du triangle du pouvoir qui ne peut
sauvagerie qui sévit en Algérie. Le pays peut survivre sans ses deux bras armés, même aux
s’effondrer et se désintégrer, mais le pouvoir doit ongles limés.
se maintenir et se consolider.
M. Bouteflika continuera à augmenter son
La dynamique du conflit interne entre les trois pouvoir et à réduire celui des services, comme il
centres d’influence et de décision conduit à la avait fait avec l’état-major, surtout que les hauts
domination de l’un d’eux mais temporairement responsables des services sont usés par le
seulement, car il s’agit d’un mouvement circulaire pouvoir. Certains d’entre eux occupent le même
continu. bureau depuis quinze années et ont vu défiler
cinq présidents, treize chefs de gouvernement, et
Le début des années 60 a connu la domination
quelques centaines de ministres.
des chefs d’état-major sur le triangle du pouvoir,
et une fois que le chef de l’armée, Houari En renforçant son pouvoir, M. Bouteflika ne
Boumédiène, s’est installé à la présidence, cette changera pas la nature du pouvoir. Au contraire,
dernière a dominé l’état-major et les services. La il ne fera que la consacrer car sa culture politique
disparition précipitée de Houari Boumédiène à la conçoit l’Etat comme la propriété du pouvoir, et
fin de 1978 a rétabli la balance en faveur de le peuple comme la propriété de l’Etat.
l’état-major et des services qui ont désigné le
L’insurrection d’octobre 88 a été une tentative
plus ancien plus haut gradé de l’armée comme
populaire réelle pour changer le système, mais
président.
elle a été avortée. L’élection de décembre 91 a
Le colonel Chadli Bendhédid qui ne tenait pas été une tentative démocratique originale dans le
particulièrement à ce poste mais qui l’a quand monde arabe pour changer la nature du pouvoir,
même occupé pendant près de treize ans, a mais elle a été mise à l’échec.
redonné à la présidence un vrai pouvoir.
La nature du pouvoir en Algérie ne changera
jamais de l’intérieur, quels que soient les slogans

© 2005 Hoggar 123 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

et les manœuvres. Elle ne changera que par la Algérie et qui rejetteront les dispositions de cette
volonté d’un peuple insurgé. loi car elles violent des valeurs humaines
fondamentales : lutte contre l’impunité, droit des
victimes et de leurs proches de savoir la vérité,
La communauté internationale s’oppose à droit à l’application de la justice – même partielle
l’amnistie qui consacrerait l’impunité dans divers – aux auteurs des violations des droits de
conflits. Pensez-vous que cette communauté aura l’homme.
la même attitude dans le cas algérien ?
Ces forces libérales, quelle que soit leur forme,
qui représentent une certaine conscience des
peuples du monde qui refusent le despotisme et
La notion même de communauté internationale
l’injustice, vont sans doute, par leur position,
mérite quelque clarification, surtout qu’elle
générer une réaction violente d’un pouvoir
signifie de plus en plus la position de l’Occident
algérien habitué au soutien inconditionnel de
qui domine la scène internationale dans la
l’Occident depuis le coup d’Etat de janvier 1992.
gestion des crises mondiales partant de ses
propres concepts et de façon à sauvegarder ses
propres intérêts.
Quelles sont selon vous les conditions qui
Lorsqu’on considère la position de l’Occident, rendraient crédible un référendum sur la
on constate heureusement qu’elle n’est pas réconciliation nationale, que ce soit au niveau de
monolithique, mais diverse, et l’on note la question posée aux citoyen, ou le climat
principalement deux positions vis-à-vis de l’idée politique (état d’urgence) dans lequel il se
de réconciliation nationale en Algérie. prépare et il se tient ?
1) Position des gouvernements toujours
orientés vers leurs propres intérêts souvent sans
Si M. Bouteflika tient vraiment à une
tenir compte des valeurs de liberté et de
réconciliation nationale apte à panser les
démocratie réduites à la forme de slogans. Ces
blessures des Algériennes et des Algériens
intérêts sont le mieux protégés dans le monde
causées par un conflit violent qui a trop duré,
arabo-musulman par des régimes despotiques
alors il doit réunir les conditions de sa réussite.
auxquels on a opéré des réformes cosmétiques
pour les rendre plus acceptables auprès de 1) Réhabiliter le peuple
l’opinion publique occidentale.
Le pouvoir doit présenter des excuses officielles
Ainsi, le régime dirigé par M. Bouteflika pour le coup d’Etat du 11 janvier 1992 qui a
représente la forme idéale de régimes souhaités ouvert les portes de l’enfer terrestre pour les
par les gouvernements occidentaux dans le Algériens, et doit demander pardon au peuple
monde arabo-musulman. détenteur de la souveraineté et source de la
légitimité. Il doit condamner solennellement le
C’est un régime nationaliste en apparence,
coup d’Etat contre la volonté populaire exprimée
mais fondamentalement anti-nationaliste ;
lors des élections interrompues et s’engager à ce
C’est un régime à façade démocratique, mais qu’une telle mésaventure criminelle ne se
foncièrement dictatorial ; reproduise pas à l’avenir.
C’est un régime civil en apparence, mais de 2) Réhabiliter l’Etat
nature profondément militaire.
Le pouvoir doit présenter des excuses officielles
C’est donc un régime agréé par les pour la domination des généraux putschistes à la
gouvernements occidentaux qui bénissent toutes suite du coup d’Etat de 1992 sur l’Etat et ses
ses actions du moment où il est capable de faire institutions, notamment le parlement et la
passer des politiques sécuritaires, sociales, présidence. Il doit restituer aux institutions de
économiques, et culturelles garantissant la l’Etat toutes leurs prérogatives constitutionnelles
préservation voire la prospérité des intérêts et en faire de véritables institutions élues au lieu
occidentaux, particulièrement français et de piètres instruments de contrôle de la société
américains, parfois illégitimes en Algérie. La visite entre les mains de la caste militaire.
du président Chirac rendue à M. Bouteflika au
3) Réhabiliter les victimes et leurs proches
lendemain de ladite élection du 8 avril 2004 en
Algérie était un geste de félicitation pour son Le pouvoir doit faciliter l’établissement de la
premier mandat et de bénédiction pour le second vérité sur ce qui s’est passé depuis le premier
qui allait prolonger « une démocratie sous état jour du coup d’Etat, par la constitution d’une
d’urgence ». commission nationale regroupant des experts
nationaux et internationaux pour investiguer les
2) Position des forces libérales organisées :
violations graves des droits de l’homme :
politiques, religieuses, intellectuelles, droits-de-
tortures, enlèvements et massacres, pour établir
l’hommistes, qui accueillent avec beaucoup de
l’identité des GIA et pour élucider la question de
suspicion le projet de loi d’amnistie générale en
qui a tué qui ?

© 2005 Hoggar 124 www.hoggar.org


La réconciliation passe par la réhabilitation des victimes, de la nation et de l’Etat

4) Réhabiliter l’action politique et d’information commencé à s’effriter sous la pression interne et


externe, les dictateurs se sont accordés des
Le pouvoir doit lever l’état d’urgence et abolir
privilèges politiques et des garanties juridiques
toutes les lois contrevenant aux libertés
afin d’échapper à toute poursuite pour les
publiques de quelque nature que ce soit,
abominables méfaits qu’ils avaient commis contre
annulant rétroactivement leur effet depuis le 11
leurs peuples. D’ailleurs le projet de réconciliation
janvier 1992.
et d’amnistie générale proposé aux Algériens
5) Réhabiliter le pouvoir s’inspire largement des précédents d’Amérique
latine. Mais ces dernières années, les hauts
Le pouvoir doit faciliter sa propre réhabilitation
responsables de ces régimes sont de plus en plus
en commençant par limoger les officiers militaires
soumis aux poursuites, comme ce fut le cas du
et fonctionnaires de rang supérieur promus entre
Général Pinochet. Ceci est très symbolique et
1992 et 2004, et examiner au cas par cas tous
devrait inciter à la réflexion en Algérie.
les fonctionnaires nommés par décret, y compris
les chefs de gouvernement, les ministres, les En fait, Pinochet apparaît comme un ange
walis, les hauts magistrats, et surtout les officiers lorsqu’on le compare aux généraux putschistes
militaires à partir du grade de colonel. algériens. D’après les faits établis, il n’aurait fait
tuer que 3000 personnes contre 200 000 à
6) Réhabiliter l’armée et les services de sécurité
l’« actif » de ses comparses algériens. De même,
Le pouvoir doit, comme première mesure, il n’aurait fait disparaître que quelques centaines
radier immédiatement tous les généraux d’opposants dont le sort est toujours inconnu,
putschistes pour avoir commis des crimes alors qu’en Algérie on compte environ 20 000
assimilables au regard du code militaire à la disparitions. En outre, si Pinochet, dont le règne
haute trahison punissable par la peine capitale, et a duré près de quatorze ans – presque la même
mettre à la retraite tous ceux qui ont occupé des longévité que celle du régime putschiste algérien
postes de commandement au sein de l’armée, – a bâti une économie solide pour son pays, les
des services de renseignement, de la police et de généraux d’Alger se sont distingués par la
la gendarmerie. Il doit également démanteler destruction quasi-totale de l’économie nationale,
tous les organes de répression, notamment les en encourageant entre autres fléaux, l’économie
centres de tortures. du trabendo. On parle même de tel « Général du
café » ou « Général du sucre » ou « Général du
Il s’agit là de quelques conditions qui, une ciment », etc.
fois réunies, redonneront aux Algériens l’espoir
que l’Etat de droit est réellement en construction, C’est parce que l’on n’arrive jamais à bout de la
et qu’il a été réellement mis fin au pouvoir volonté des peuples vivants, que l’on observe
arbitraire des généraux. comment Pinochet a fini par être poursuivi, et ce
depuis l’épisode de Londres en 1997. Cette
Ceci ne prive en aucun cas les Algériens de leur poursuite continue en dépit de son état de santé
droit de poursuivre les criminels quelle que soit qui se dégrade. Les crimes contre l’humanité ne
leur identité, pour les crimes qu’ils ont commis. s’oublient pas, ne se prescrivent pas et
Le droit à la justice ne doit être abandonné pour échappent à l’amnistie, quels que soient l’auteur
aucune considération. En particulier la justice ne et les circonstances.
doit pas être troquée pour la vérité comme ce qui
s’est fait en Afrique du Sud. La situation Ainsi, les généraux putschistes algériens et autres
algérienne a ceci de particulier, qu’un pouvoir a officiers tortionnaires et responsables des
martyrisé son peuple alors qu’il était censé le disparitions forcées, des exécutions sommaires et
protéger, et a ruiné le pays qu’il était chargé de des massacres peuvent jouir temporairement de
défendre. l’amnistie de M. Bouteflika ; viendra l’heure des
comptes ici-bas – avant celle du Jugement
dernier – où ils seront interrogés sur leurs
On voit depuis quelques années des parlements méfaits et devront payer pour leurs crimes. Tant
d’Amérique latine révoquer leurs lois d’auto qu’il y aura des femmes et des hommes en
amnistie pour répondre aux besoins de justice qui Algérie déterminés à les poursuivre, ils
n’ont cessé d’être revendiqués durant des n’échapperont pas à la justice des hommes sous
décennies par les victimes des répressions des une forme ou une autre, devant des juridictions
régimes militaires. De tels développements vous intègres et équitables, peut-être à l’extérieur,
semblent-ils envisageables en Algérie ? Si oui mais surtout à l’intérieur du pays, j’en ai l’intime
sous quelles formes ? conviction.

La plupart des pays d’Amérique latine ont été


gouvernés dans les années 70 et 80 par des
dictatures militaires soutenues par les Etats-Unis,
comme la dictature algérienne est soutenue par
la France. Mais lorsque ces dictatures ont

© 2005 Hoggar 125 www.hoggar.org


AMNISTIE FRANÇALGERIE :
UN SURSIS D’UN AN « PRESERVATIF » POUR JACQUES
CHIRAC...

Lounis Aggoun

Le marché de dupes 128


Le prix de l’amnistie : une nouvelle colonisation 129
Le langage annihilé 130
Peuple encombrant et « traité d’amitié » avec des assassins 131

© 2005 Hoggar 127 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

C’est en avril 1999 qu’a commencé le processus Le marché de dupes


d’« amnistie du général », baptisé par glissement Pour faire céder aux Algériens cette arme de la
lexico-sémantique « amnistie générale », devant mémoire, de la vérité, de la transparence, de la
supposément consacrer en Algérie la justice, de l’intransigeance face au meurtre, bref,
réconciliation nationale et le retour à la paix et à de l’humanité, le régime met dans la balance
la sécurité. L’impunité, c’était la dot exigée de tous les moyens que recèle le pays, ses richesses
Bouteflika par ses généraux promoteurs dans les pétrolières, son patrimoine foncier et financier, sa
« noces » de son accession à la présidence. Le diplomatie et sa politique. Pourtant, énoncé ainsi,
peuple algérien, après avoir subi les foudres le marché semble presque équitable. Si le
d’une sale guerre, est sommé d’absoudre ses martyre qu’a subi le pays peut au moins servir à
bourreaux, de les mettre à l’abri de toute le débarrasser à jamais de ce régime sordide,
poursuite future. La méthode même est tout ne serait pas totalement vain. Les Algériens
évocatrice des mœurs du régime, celle du auraient ainsi patienté 43 ans pour jouir enfin
tortionnaire qui, ayant démoli sa victime par d’une souveraineté retrouvée et du contrôle de
plusieurs séances de torture, est persuadé qu’elle leur destin ; en contrepartie, il concèderaient
admettra et avouera tout ce qu’il exigera d’elle, l’amnistie pour les acteurs de la sale guerre, pour
pourvu que cessent momentanément les coups les auteurs de crimes inqualifiables. Des
qu’il lui assène1. assassins, des voleurs, des destructeurs, des
Ce marchandage honteux a conduit le régime à spoliateurs, des prévaricateurs, des incendiaires,
franchir le premier pas – depuis, il admettra des violeurs, des tortionnaires s’en tireraient
officiellement avoir été à l’origine de plus de 6000 lavés de tous leurs méfaits mais, les actes
disparitions forcées – vers l’aveu de sa incriminés étant irréparables, le pragmatisme
responsabilité directe dans les massacres de la dicte pour les victimes de tirer le meilleur parti
décennie rouge : si le retour à la paix, possible de la situation...
conditionné par l’amnistie des assassins, est Hélas, ce n’est pas cet échange qui est
promis, c’est bien parce que les généraux ont les proposé ! Car, au lieu de céder le contrôle de ces
moyens d’y pourvoir et qu’ils en maîtrisent tous instruments de la souveraineté aux Algériens en
les rouages... Mais, au-delà, tout marchandage échange de leur pardon, le régime s’active au
implique logiquement un donnant-donnant. Or, contraire à les aliéner davantage, en cherchant à
les décennies se succèdent pour les Algériens l’étranger les complices pour la poursuite de la
qui, hélas, les retrouvent extorqués sans jamais sale guerre qu’il mène contre eux, sous une
rien recevoir en retour... forme plus abjecte encore que jamais. Les
Car le peuple algérien en général, et la frange institutions internationales et les puissances
islamiste qui le compose en particulier, simples économiques mondiales et tous ceux dans le
sujets de cette expérience sanguinaire à grande monde – chefs d’États, acteurs économiques,
échelle qui a ravagé le pays, et qui n’ont pas de militaires, sécuritaires, médiatiques, politiques, de
sang sur les mains – beaucoup d’entre eux ont la société civile, etc. – qui ne rechignent pas
au demeurant déjà, sans motif, purgé des peines devant les méthodes prédatrices pour s’enrichir
de prison qui les ont détruits –, n’ont rien à se sont invités non pas à arbitrer une passation de
reprocher qui mérite pardon (sinon leur pouvoir qui sortirait le pays du chaos mais à être
inadvertance à se faire gouverner par des parties prenantes de la spoliation, aux côtés de la
assassins). Ceux-là n’ont par conséquent rien à micro-colonie du Club des pins qui gangrène le
gagner de cette amnistie, hormis justement la pays. Les 30 millions d’Algériens, parias sur leur
promesse de paix qu’on brandit sous leurs yeux. propre territoire, sont quant à eux voués au
En vérité, ils y perdraient beaucoup. Car, en supplice permanent ; refuseraient-ils de se plier à
blanchissant leurs bourreaux de leurs crimes, ils cette injonction leur suggère-t-on que la violence
se dessaisiraient de l’une des rares armes qui les frappe reprendrait de plus belle2.
défensives dont ils disposent : la possibilité Ce n’est pas le principe de l’amnistie en soi qui
d’apporter en temps opportun la preuve que est inacceptable, c’est le fait que celle qui est en
leurs dirigeants actuels sont indignes de œuvre en Algérie constitue le prolongement
conserver le pouvoir ; en s’en privant, ils même de la logique qui a mené aux actes qu’elle
légitimeraient l’apocalypse que ceux-ci ont fait se propose d’effacer : l’amnistie de Bouteflika,
déferler sur eux, et s’assujettiraient pour c’est la première pierre d’un édifice qui
longtemps encore à leur gestion néfaste, à leur maintiendra les Algériens pour longtemps encore
brutalité, à leurs tortures, à leurs crimes. Dans la sous le joug criminel, une pierre sur laquelle ses
logique du régime, l’amnistie n’est en effet pas bourreaux aiguiseront les lames pour les égorger
un processus terminal de leur parcours mais, au de nouveau. Souvenons-nous que les actes
contraire, une étape relais, un acte fondateur qui odieux que cette amnistie vise à absoudre
donne une nouvelle assise à leur règne sans découlent d’un programme meurtrier à grande
partage, pour leur permettre de le déployer pour échelle entamé en septembre 1990, soit un mois
l’éternité. après le vote par le Parlement algérien d’une
précédente loi d’amnistie des crimes et des

© 2005 Hoggar 128 www.hoggar.org


Amnistie Françalgérie : un sursis d’un an « préservatif » pour Jacques Chirac...

tortures commis jusque-là. Ce sont exactement concrétiser qu’il obtint de ses parrains militaires
les mêmes acteurs que vise l’amnistie (Larbi Belkheir, Toufik Mediene, Smaïn Lamari,
d’aujourd’hui, auxquels s’ajoutent tous les agents etc.) une nouvelle investiture en avril 2004.
du DRS, des escadrons de la mort et des GIA Depuis, l’agenda local, national et international
recrutés depuis par cette haute hiérarchie du président est réduit à toutes fins pratiques à
militaro-économico-politique criminelle. cette seule litanie : Amnistie, amnistie, amnistie !
La dilapidation des ressources et des biens
Souvenons-nous également, comme le
algériens pour rémunérer chichement les
rappellent dans une déclaration commune les
soutiens étrangers à ce projet est assurée par
familles de disparus, qu’une loi dite de Concorde
une équipe infatigable d’individus dénués de tout
promulguée en 2000 « accordait la clémence aux
scrupule (Benachenhou, Khelil, Barkat, Zerhouni,
membres de groupes armés qui renonçaient à la
Sidi-Saïd, etc.), tandis que le Parlement se
violence. Ceux qui n’avaient ni tué, ni violé, ni
charge de « légaliser » leur œuvre mafieuse par
placé de bombes dans des lieux publics étaient
des lois sacralisantes6.
exemptés de toutes poursuites, ceux qui avaient
commis de tels actes bénéficiaient de peines Mais, si les multinationales à qui ces ministres
réduites. On dispose de peu d’informations sur prodigues ouvrent généreusement le Sahara et le
l’application de cette loi et sur les poursuites cadastre algériens affluent massivement pour
judiciaires engagées contre des membres de participer à cette manne économique
groupes armés ayant perpétré de graves providentielle7, le soutien politique étranger que
atteintes aux droits humains. [...] aucune cela est supposé conférer à ce régime ne semble
enquête judiciaire n’a été menée dans la plupart pas en apparence aller de soi. Pour le rendre plus
des cas et des milliers de membres de groupes évident, il fallait un acte symbolique, à caractère
armés ont été de facto exemptés de toutes international, fort. L’« Année de l’Algérie en
poursuites, sans que l’on ait déterminé s’ils France » aurait dû remplir ce rôle en 2003 ;
avaient ou non commis de graves atteintes aux année-flop ponctuée d’un méga-scandale
droits humains. » Il est bien connu que cette loi financier autour du promoteur tous azimuts Rafik
de Concorde visait en réalité à réinjecter dans la Khalifa qui enfonça davantage qu’elle ne ramena
vie civile, avec de nouvelles missions tout aussi à la blancheur le pouvoir algérien.
malsaines, des milliers d’agents du DRS et des
escadrons de la mort qui infestaient maquis ; Or, Larbi Belkheir et ses compagnons savent
c’est cela qui explique toute l’opacité qui a très bien que nulle amnistie interne, obtenue à la
accompagné cette « loi ». baïonnette, n’aurait de valeur si elle n’était
entérinée par les puissances occidentales. C’est
Il va donc de soi que cette loi d’amnistie ne ainsi qu’un second volet est venu renforcer cette
profitera en rien au peuple algérien et renforcera amnistie « indigène », l’amnistie internationale en
au contraire ses bourreaux, surtout lorsqu’on sait quelque sorte, qui passerait via un « traité
que, dans le même temps où le gouvernement d’amitié » entre la France et l’Algérie. Ainsi, la
promeut d’une main cette loi censée ramener la France offrirait par ce geste ultra-symbolique sa
paix, il diffuse de l’autre dans la société les bénédiction urbi et orbi ; on dit bien que « qui
ferments d’un chaos futur infiniment plus s’assemble se ressemble » et, selon l’expression
dévastateur encore que celui de la décennie d’Olivier Le Cour Grandmaison, « dans ces
rouge : les ingrédients du nouveau programme conditions, qui pourrait douter que, fidèle à son
du régime sont le maintien sous état d’urgence passé, le pays de la Déclaration des droits de
permanent3, la violence, la drogue, la l’homme et du citoyen “a bien servi la cause de la
prostitution, les armes4, la famine, la civilisation et de l’humanité”8 ». Le reste du
clochardisation de la jeunesse, la lumpen- monde dont la cause paraîtrait ainsi préservée
prolétarisation massive de la population, le déni n’aurait dès lors plus d’alternative que de
de soin, de travail, d’éducation5, d’entreprise hors s’aligner sur ce fait accompli, les pays les plus
des circuits de corruption institutionnalisée de la influents étant aspirés dans le sillage et
secte du Club des pins, la précarisation de la vie, anesthésiés dans des volutes de gaz et de
la remise en cause des plus élémentaires droits pétrole.
(y compris celui de l’accès à l’eau), et la
Aussitôt ce projet dévoilé au printemps 2004,
prolifération de tous les fléaux sociaux, sanitaires
tous les médias à la solde se sont mis à la
et économiques concevables...
besogne, redoublant d’ardeur pour signaler un
élan populaire d’adhésion9 et pour inscrire un
Le prix de l’amnistie : une nouvelle « travail de mémoire et de partage du savoir au
colonisation cœur du traité d’amitié10 » ; il aurait en effet été
À la fin du premier mandat d’Abdelaziz Bouteflika, difficile d’évoquer la liberté, l’égalité et la
l’objectif de blanchiment de « sale guerre » qu’il fraternité au moment où Bouteflika annihile
avait le projet de boucler était encore loin d’être systématiquement tous les espaces d’exercice de
rempli. Et c’est contre une promesse ferme de la liberté, où les Algériens sont considérés tant
mettre cette fois les bouchées doubles pour le par les tenants du pouvoir et par leurs relais en
France comme des sous-hommes à vouer aux

© 2005 Hoggar 129 www.hoggar.org


Quelle réconciliation pour l’Algérie ?

gémonies et que les projets communs autour des sont tués sont des victimes ; ceux qui tuent sont
ministres de l’Intérieur montrent clairement que des assassins.
ce qu’on prépare aux Algériens n’a rien de bien
Si les propagandistes du régime s’obstinent à
fraternel... Dominique de Villepin d’une part, qui
maintenir les discussions à un stade nihiliste,
semble persuadé que l’Algérie est une annexe
c’est qu’ils n’ont à avancer aucun argument
des prisons françaises où il expulse les
recevable par le bon sens. Ils doivent donc
indésirables que la loi française l’empêche
empêcher le débat d’atteindre le point où, cette
d’incarcérer en France11 – « “Ces Bédouins de la
réponse élémentaire étant apportée à cette
métropole”, comme on disait. Contre ces
question banale, on songe à embrayer pour
barbares de l’Intérieur, d’autant plus haïs qu’ils
progresser, pour déboucher sur des solutions,
étaient craints, et pour conquérir les quartiers
des perspectives, pour jeter les jalons de la paix
qu’ils contrôlaient, des “moyens algériens” ont
et de la démocratie et mettre fin au système
donc été mobilisés12 » : les méthodes semblent
mafieux qui les emploie. Ayant fait ce constat
défier les siècles tant ces paroles qui évoquent
trivial, il apparaîtrait convenable d’honorer la
1848 semblent décrire l’actualité – ; Nourredine
mémoire des victimes, en faisant toute la lumière
Zerhouni d’autre part, l’un des geôliers les plus
sur leur lâche assassinat. Cela conduirait ensuite
assidus que l’Algérie ait enfantés puisqu’il excelle
à tout mettre en œuvre pour que le pays qui les
depuis 1962 dans ce rôle de bourreau de son
a sacrifiées retrouve le chemin de la souveraineté
peuple, et vulgaire tortionnaires à ses heures13.
et se débarrasse de la mafia sanguinaire qui le
Voilà pour l’ambiance, examinons maintenant dirige, et que soient anéantis tous les terreaux
le travail de terrain ! qui rendent possibles de telles dérives barbares.
Quant aux assassins, il importerait de les traduire
Le langage annihilé en justice, de quelque bord qu’ils se
revendiquent, de quelque sexe qu’ils soient, de
Depuis l’avènement de cette équipe dirigeante quelque religion qu’ils s’inspirent, de quelque
autour de Larbi Belkheir au devant de la scène, tutelle qu’ils procèdent, de quelque logique qu’ils
en 1992, en marge des centaines de milliers de découlent.
cadavres qu’elle a laissés dans le fossé, elle a fait
une autre victime : le langage est ébranlé dans Reste la question du pardon, qui relève d’un
ses plus élémentaires fondements. Une décennie peuple souverain, et qui doit procéder d’une
durant, l’on a vu des fascistes se faire passer représentation nationale et d’un gouvernement
pour des démocrates, des propagandistes d’un légitimes, selon une procédure transparente et
régime abject pour des journalistes engagés, des d’une double exigence absolue : En premier lieu,
tenants de la dictature pour des combattants de la réconciliation nationale impose de nommer
la liberté, des assassins pour des justiciers, des clairement, et au préalable, les parties destinées
malfrats pour des gardiens du Trésor public, des à se réconcilier. Or, pou