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Saül Karsz

Et si le Medef avait raison ?


[Article publié dans les ASH – n° 2274 du 30 août 2002]

En juillet dernier, le Medef a présenté son projet de «nouvelles règles du jeu pour
le secteur social», via son intégration dans le marché concurrentiel. Les A.S.H. en
ont rendu compte, ainsi que des premières réactions suscités par ce projet 1 auquel
il convient, en effet, de s’opposer avec énergie. Encore faut-il préciser les termes
du débat : condition sine qua non pour ne pas se tromper d’adversaires, ni d’alliés.
Soit, tout d’abord, la conjoncture : la déferlante sécuritaire en Europe (dont les lois
Perben «d’enfermement éducatif» des mineurs, par exemple), sur fond des
courants libéraux hégémoniques et aussi de contestation croissante de cette
hégémonie2. Ceci rend un tel projet concevable, publiable et négociable, et force
ceux qui à quelque titre que ce soit s’occupent du social à le prendre en compte.
Dans le domaine particulier des services sociaux, ce projet investit les principes de
la «refondation sociale-libérale» chère au mouvement patronal. Appellation
nullement usurpée. Cette refondation prône le réagencement global de
l'organisation économique (déréglementation, flexibilité, délocalisation, baisse
sélective des impôts) et une conception de la société centrée sur «les inégalités
naturelles», «les lois également naturelles du marché», «l’esprit d’initiative, donc
d'entreprise». Refonte, à la fois, de la production et la distribution des richesses et
des manières de (se) penser. Dorénavant, la refondation sociale se décline comme
une refondation du (secteur) social.

Les trompe-l'œil du secteur concurrentiel.


Sans doute, on n’est plus - et c’est heureux - à la distinction entre le méchant
secteur concurrentiel et le bon secteur social. Libéralisme aidant, les termes ont été
inversés : il y a toujours les bons et les méchants, mais ce ne sont pas les mêmes.
C’est pourquoi des multiples trompe-l'œil perdurent.
Le premier revêt un caractère sémantique. Il s’agit de la confusion courante entre
concurrence et concurrence capitaliste, marché et marché capitaliste, et ainsi de
suite. Lourde méprise théorique et pratique : des historiens (K. Polanyi), des
ethnologues (Cl. Meillassoux, M. Godelier), des économistes (Ch. Bettelheim),
montrent que si l’histoire du marché est millénaire, sa forme capitaliste date de

1
A.S.H. n° 2270 (5 juillet 2002) et 2271 (12 juillet 2002).
2
Cf. La grande désillusion (Paris, Fayard, 2002), instructif ouvrage de Joseph Stiglitz, vice-président de
la Banque mondiale, prix Nobel d’économie, ancien conseiller de Bill Clinton.
quelques siècles seulement. Méprise utile, cependant : se refuser au marché
capitaliste reviendrait à tourner le dos au marché tout court, à toute forme
d’échange, et donc à privilégier le statique, le statisme, voire l’étatisme. Moralité :
ne pas oublier que les mots désignent autant qu’ils escamotent.
Deuxième trompe-l'œil : que le marché capitaliste ne crée pas d’emplois en
nombre suffisant ni n’accroît le niveau de vie de toute la population est justifié par
le caractère imparfait de la concurrence, les entraves qui pèsent sur celle-ci, les
secteurs protégés (tel le social) qui confisquent des segments rentables, etc.
Réitération constante du leitmotiv de la concurrence imparfaite, depuis les
économistes classiques du 18è siècle jusqu’aux entrepreneurs contemporains.
C’est justement ce qui nous intéresse ici : la concurrence est toujours - de fait,
dans la réalité historique - imparfaite ! Pas par accident, mais par définition. Et
c’est aussi par définition que le secteur concurrentiel ne crée pas d’emplois en
nombre suffisant, ne rémunère pas tous les salariés de façon à ce qu’ils sortent de
la pauvreté, ni n’améliore le niveau de vie de tout un chacun : ce n’est pas son but,
ce n’est pas dans sa structure.
Troisième trompe-l'œil : au sein du secteur concurrentiel, la concurrence reste
limitée, sous peine de provoquer des crises (cela arrive...). Par temps normal, des
régulations assez particulières interviennent : ententes et cartels, absorption-fusion
d’entreprises, formation de conglomérats à l’échelle mondiale (multinationales),
arbitrages et conciliations planétaires (Davos). Dans les secteurs les plus rentables,
le démantèlement des monopoles d’Etat aboutit souvent à la constitution des
monopoles privés. Bref, puisque le Medef évoque le secteur dit social, on serait
tenté de parler du secteur dit concurrentiel...

Il y a intégration et intégration...
Erreur à éviter : l’idée qu’avant ce projet, le secteur social était resté étanche et
étranger au secteur concurrentiel. Leurre de l’imaginer sans lien avec le marché
capitaliste, sans aucun souci quant à la rentabilité des différents segments de la
misère du monde dont il s’occupe, sans tenir compte des concurrents (!) labourant
des créneaux voisins, sans s’adonner à des formes plus ou moins avouées de
sélection des clientèles, sans pratiquer des prises en charge passablement
musclées, sans subventions associatives placées en banque ou à la Bourse, bref
sans prix de journée, financier et symbolique.
Les bonnes consciences, seules, s’en offusqueraient en découvrant (!) que le
secteur social ne se trouve vraiment pas, ne s’est jamais trouvé en état de
lévitation historique et politique. Spécifiques, irréductibles l’un à l’autre,
fonctionnant avec des logiques non interchangeables, le secteur social et le secteur
concurrentiel sont loin d’exister chacun de leur côté, tels des univers clos. Ni les
pratiques capitalistiques ne sont absentes dans le secteur social, ni le souci social
ne fait forcément défaut dans les entreprises.
L’intégration vantée par le projet patronal est autrement précise, synchronisée à la
conjoncture contemporaine. A savoir : des pans entiers de l’action sociale sont
devenus rentables, grâce aux efforts consentis par les politiques publiques et
l'œuvre tenace des travailleurs sociaux et leurs dirigeants. Il s’agit maintenant
d’élargir cette rentabilité, de la rapprocher de la péréquation du taux de profit
moyen. Les forces sociales représentées par le Medef trouvent anachronique que
tant de capitaux, de savoir-faire, de populations captives ne fassent pas davantage
l’objet d’une appropriation privée et lucrative. Pourquoi ne pas améliorer la
rentabilité de la lie de la terre ? Comme écrit le Medef, il faut «solvabiliser la
demande au lieu de financer l’offre», il faut donc inventer une sorte d’aide sociale
par capitalisation ?
Mais ce n’est pas seulement à cause de sa puissance économique que le secteur
social intéresse le Medef. Une autre raison est encore en jeu, qui tient à la nature
même de l'intervention sociale. Dans celle-ci, les ressources disponibles
(personnels, équipements, budgets) sont mobilisées sur des objectifs tels que
l’insertion sociale, l’éducation et la rééducation des jeunes, la parentalité, la
protection de l’enfance, le traitement des handicapés et des vieux... Dimensions
qui ne sont ni accessoires ni superflues. Elles contribuent de façon stratégique à la
reproduction sociale, en colportant des normes, des valeurs, des idéaux, des
modèles, en refoulant d’autres normes et valeurs. Elles interviennent dans la rue
autant qu’au sein des familles, agissent sur l’organisation psychique de chacun,
rendent la souffrance individuelle et collective plus supportable, ou davantage
intenable... Plus encore peut-être que la dimension économique du travail social,
le projet d’intégration s’intéresse à sa puissance idéologique, à sa capacité à forger
des compromis relativement viables entre le genre de vie que ses publics mènent
et les modèles de normalité que ces publics sont censés satisfaire. C’est une
manière de monopole que le travail social détient auprès de larges couches de
population. Enjeu de toute première importance : industriel et commercial, éthique
et politique, bref idéologique.
S’agissant d'idéologie, justement, celles qui ont cours dans le travail social ne
contribuent pas toujours à la reproduction «correcte» des rapports sociaux.
L’engagement syndical, politique ou associatif d’une partie des travailleurs
sociaux, une certaine appétence des savoirs critiques inspirés des sciences sociales
et de la psychanalyse, le fait de côtoyer des détresses multiples pour lesquelles ils
ne disposent guère de solutions, mettent à mal le rôle d’exécutants sans trop
d’états d’âme, censé être le leur. En outre, des interrogations quant au statut
démocratique des pratiques sociales, mais également de la société dans son
ensemble, s’y font de plus en plus entendre.
Contre-offensive : le projet patronal encourage la charité, financée par les dons
plus ou moins défiscalisés des particuliers et des entreprises. Remake bien connu
de l’ancestrale histoire qui lie et sépare la charité et le travail social, tentative pour
freiner le processus de laïcisation qui fonde les pratiques sociales, encombrant
cadeau offert à la charité...
Et si le Medef avait, quand même, raison ?
Faut-il s’opposer au projet patronal sous prétexte qu’il est partisan ? Mais, il ne
peut pas en être autrement ! Est discutable, non pas son caractère partisan, mais les
contenus concrets de cet engagement, ses attendus et ses objectifs spécifiques. Et
ce sont alors d’autres contenus, d’autres attendus et d’autres objectifs, d’autres
particularismes qu’il s’agit de lui opposer. Car ce projet ne vient nullement violer
l’immaculée essence de l'intervention sociale, fausser sa croisade pour l’Homme
en général, l’instrumentaliser au service d’intérêts prétendument inavouables.
Le projet du Medef déstabilise des représentations quelque peu béates de
l’intervention sociale. Là-dessus il a, à sa manière, raison : pas en ce qu’il dit, pas
dans ses propositions, mais en tant qu’il insiste sur l'incontournable symptôme du
travail social. En effet, celui-ci a à actualiser ce qu’il veut pour les publics dont il
s’occupe, comment il compte y parvenir, avec qui, contre qui, dans quel genre de
société. Et si nombreux sont ceux qui n’ont pas attendu le Medef pour se poser ces
questions, le temps est venu de multiplier les occasions pour en débattre avec
rigueur et pour tenter d’y apporter quelques réponses aussi consistantes, aussi peu
déclamatoires que possible.

Saül Karsz
philosophe, maître de conférences en sociologie (Paris V - Sorbonne), dirige le Séminaire
Déconstruire le social.
Association Pratiques Sociales - 15 bis, avenue Carnot 94230 Cachan tél.-fax 01 46 630 631
Pratiques.Sociales@wanadoo.fr