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Jacqueline Baird

Un pari insensé

Cet ouvrage a été publié en langue anglaise sous le titre: GAMBLE ON PASSION

Résumé

« Si tu veux gagner notre pari, n’oublie pas : il te faudra attirer l’attention du premier célibataire qui fran- chira cette porte, et sortir avec lui pendant un mois ! » Inlassablement, les paroles de Liz résonnaient dans la tète de Jacy. Seigneur ! Pourquoi avait-elle accepté de se prêter à ce jeu ridicule? Certes, pas un seul instant les deux amies n’avaient pensé que cela porterait à consé- quences. Quoique, à la réflexion, Jacy commençait à douter de l’innocence de Liz. Comment expliquer, que le seul célibataire présent lors de cette fête ne soit autre que Léo Kozakis, l’homme qu’elle avait follement aimé, 10 ans plus tôt, et qui l’avait tant fait souffrir ? La coïnci- dence était pour le moins troublante… Sans compter que Léo insistait pour la revoir, comme s’il était au courant des termes du pari. Mais qu’il s’agisse d’un complot ou du fruit du hasard, il lui fallait trouver une échappatoire, et vite !

Chapitre 1

Silence, tout le monde ! Il arrive !

Liz raccrocha le combiné de l’interphone et se tourna vers les invités massés, derrière elle, à l’entrée du salon.

— C’était le portier, reprit-elle. Tom est dans

l’ascenseur. Eteins les lumières, Jacy, vite !

A vos ordres, chef!

Avant de s’exécuter, Jacy tenta de rassurer son

amie d’un sourire. Liz était sur des charbons ardents

Mais c’était compréhensible : elle avait mis

tant de soin et d’amour à préparer cette réception surprise pour les quarante ans de son mari qu’elle

avait bien le droit d’être un peu nerveuse !

ce soir

Dans l’obscurité, la voix inquiète de Liz s’éleva tout près de Jacy.

Tu crois que Tom sera content?

Comment peux-tu en douter une seconde?

Ton mari t’adore. A fortiori lorsque tu te mets en

quatre pour lui faire plaisir

— Tu as sans doute raison

Enfin

j’espère.

Et pour notre pari? Tu es toujours partante?

Plus que jamais ! Je jure solennellement de

sortir pendant un mois avec le premier célibataire

qui franchira la porte après Tom. Sous réserve qu’il

Mais, pour être honnête,

comme tous les invités sont déjà là, je ne risque pas grand-chose

en survienne un, bien sûr

Liz laissa échapper un petit rire espiègle.

Va savoir! Peut-être va-t-il arriver un céli- bataire de dernière minute

Autant dire que le netsuké m’appartient dé- jà, chuchota Jacy.

A cet instant, la porte s’ouvrit sur Tom. Comme une ombre chinoise, sa silhouette s’encadra dans l’embrasure et s’arrêta net.

Qu’est-ce

Un chant d’anniversaire tonitruant l’empêcha d’achever sa phrase tandis que Jacy rallumait les lumières pour éclairer la scène. A peine eut-elle ap- puyé sur l’interrupteur qu’elle se figea, glacée d’effroi.

Tom n’était pas seul. Un homme le suivait. Et

Oh non ! Pas Léo Kozakis! Ce

cet homme c’était n’était pas possible

En plein cauchemar, la jeune femme voulut re- culer pour se fondre dans la foule qui se pressait autour du héros de la fête. Mais, hasard ou fatalité, quelqu’un la poussa en sens inverse, si bien qu’au lieu de s’éloigner de l’homme qu’elle voulait fuir, elle fut projetée droit sur lui et faillit du même coup perdre l’équilibre.

Un bras ferme lui enlaça la taille, des yeux noirs à l’expression moqueuse plongèrent dans les siens tandis qu’une voix au timbre grave lui murmurait à l’oreille :

— Bonsoir, Jacy ! Je n’aurais jamais cru

qu’une femme comme toi fasse partie des amis in-

times de Liz et de Tom.

Malgré le choc, Jacy parvint à articuler d’un ton glacial :

Je te renvoie la remarque, mon cher. Quoi qu’il en soit, merci de m’avoir empêchée de tomber. Tu peux me lâcher à présent.

Avec un sourire railleur, Léo la laissa aller. Cu- rieusement, il ne paraissait pas autrement surpris de la rencontrer dans cette soirée. A croire qu’il savait qu’elle serait là. Mais s’il savait et qu’il était venu quand même? Le cœur battant la chamade, Jacy re- poussa cette extravagante supposition, et se faufila entre les invités pour se réfugier dans la salle à man- ger.

Là, à l’abri des regards, elle s’adossa, trem- blante, à la porte qu’elle venait de refermer et laissa libre cours aux questions qui se bousculaient dans sa tête. Que diable fabriquait Léo ici? Quel caprice du destin le plaçait de nouveau sur son chemin? Et d’abord, pourquoi un magnat grec appartenant à la jet-set perdait-il son temps dans une banale soirée d’anniversaire, réservée qui plus est aux intimes de Liz et de Tom? Ce dernier n’avait jamais mentionné qu’il connaissait le célèbre Léo Kozakis.

Léo. Prononcer son nom lui laissait toujours le même goût d’amertume dans la bouche. Elle n’avait que dix-huit ans lorsque Léo Kozakis l’avait rejetée

avec un mépris qui l’avait marquée au fer rouge pour le reste de ses jours. Il était le dernier homme qu’elle souhaitait voir et voilà que ce soir il surgissait sans crier gare et la saluait comme si de rien n’était

Jacy se força à respirer plusieurs fois à fond. Al- lons, se raisonna-t-elle, il était ridicule de réagir aus- si violemment. Après tout, il n’y avait pas de quoi en faire une montagne. D’accord, il l’avait fait souffrir mais de l’eau avait passé sous les ponts depuis. Elle n’était plus la jeune fille naïve d’autrefois mais une femme de vingt-huit ans au parcours professionnel brillant. Dans son travail, elle était capable d’affronter toutes les situations, même les plus déli- cates. Alors pourquoi ne s’en sortirait-elle pas aussi bien dans sa vie privée?

Tout de même ! songea-t-elle avec une moue

désabusée. Le sort avait de ces ironies

que le premier célibataire qui franchisse le seuil de la maison soit Léo Kozakis. En tout cas, elle avait d’ores et déjà perdu son pari. Le souhaiterait-elle qu’elle ne risquait pas de sortir avec lui durant un mois d’affilée. Si l’on en croyait la presse, qui sui- vait ses allées et venues à la trace, les séjours de Léo à Londres se limitaient à des visites éclairs. De toute façon, il ne lui proposerait jamais de sortir avec elle et, à supposer qu’il le fasse — hypothèse plus que fantaisiste ! — elle se garderait bien d’accepter une invitation de cet individu. En somme, Liz avait bel et

Il avait fallu

bien gagné une nounou pour garder ses jumeaux pendant plusieurs week-ends.

Non que Jacy appréhende cette perspective car elle adorait les deux petits garçons. Et puis cela la changerait : ces derniers temps, elle s’était un peu trop laissé envahir par son travail. D’ailleurs, si sa vie privée avait été plus épanouie, jamais elle n’aurait engagé un tel pari avec Liz. Celle-ci qui passait son temps à lui répéter qu’à vingt-huit ans, Jacy était bien trop jeune pour mener une existence aussi sage — ne cessait de l’inciter à sortir plus sou- vent avec des hommes au lieu de passer ses soirées à bûcher des dossiers. Et lorsque la possibilité s’était présentée d’obliger son amie à fréquenter un repré- sentant du sexe masculin, Liz n’avait pas résisté

La jeune femme fronça les sourcils en se remé- morant les circonstances de leur pari. Sans l’aventure horrible qui était arrivée à Barbara, son assistante, rien ne l’aurait poussée à accepter une gageure aussi farfelue.

La jeune fille sortait depuis quelque temps avec l’un de ses collègues. La veille, elle était devenue sa maîtresse, persuadée que l’aventure s’achèverait par un mariage. En fait, celui qu’elle espérait épouser avait parié cent livres avec des amis qu’elle lui céde- rait en moins de trois mois. Et aujourd’hui, il avait

claironné sa victoire dans tous les couloirs du bu- reau.

Cette histoire avait mis Jacy hors d’elle de sorte qu’elle était arrivée chez Liz en fulminant. Les hommes étaient des monstres et elle aimerait bien, une fois dans sa vie, infliger à l’un d’entre eux le traitement que venait de subir la pauvre Barbara.

Après avoir patiemment écouté la tirade en- flammée de son amie, Liz avait déclaré d’un ton malicieux :

— Qu’est-ce qui t’empêche de réaliser ton sou- hait?

Sachant que Jacy n’accepterait jamais de jouer de l’argent, Liz — de façon diabolique, il fallait bien le dire ! lui avait alors proposé le seul enjeu sus- ceptible de vaincre toutes ses réticences : le netsuké. Entre elles, c’était une vieille histoire !

Six ans auparavant, les deux jeunes femmes s’étaient rencontrées dans une salle des ventes où une lutte acharnée pour l’acquisition d’un bouddha d’ivoire rarissime — un netsuké les avait oppo- sées. Liz avait fini par gagner. Une fois la vente ter- minée, Jacy, sans rancune, était allée la féliciter et toutes deux avaient sympathisé avant de devenir les meilleures amies du monde. Pourtant, rien ne les

disposait à devenir intimes. Enceinte des jumeaux, Liz ne travaillait plus depuis son mariage, un an au- paravant, tandis que Jacy, jeune expert dans un gros cabinet d’assurances, grimpait les échelons à une vitesse fulgurante. Mais leurs différences n’avaient jamais nui à la complicité qui les avait immédiate- ment rapprochées.

La musique qui jaillit du salon voisin ramena brutalement Jacy à la réalité. D’ici peu, les invités allaient envahir la salle à manger où était dressé le buffet. A l’idée d’affronter de nouveau Léo Kozakis, Jacy sentit son courage mollir. Mais elle n’eut guère le temps de s’appesantir sur la question car, à cet instant, la porte s’ouvrit sur Liz.

Ah, te voilà, Jacy ! Je me demandais où tu

te cachais. Tu peux te vanter d’avoir de la veine, dis- donc ! Tu as vu ce Kozakis ! Un véritable Apollon ! Je suppose que tu te félicites de notre pari, à présent.

Oh, que non ! Adieu le netsuké. En re-

vanche, toi, tu viens de gagner une baby-sitter. Dis- moi quand je dois venir garder les enfants.

Liz examina son amie d’un air déconcerté avant de la houspiller :

Ah, non, Jacy ! Pas question de flancher

maintenant ! Depuis six ans que je te connais, tu

repousses tous tes admirateurs, à croire que tu re- doutes de tomber amoureuse. Pourquoi es-tu si ré- servée, enfin?

Jacy garda le silence. Liz nageait dans le bon- heur, elle avait ses jumeaux, un mari adorable Comment pourrait-elle comprendre la profondeur de la déchirure qui suscitait chez Jacy cette méfiance instinctive à l’égard des hommes?

Je ne te savais pas si timide, reprit Liz de-

vant le mutisme de son amie. Viens, je vais au moins te présenter Léo. Il est charmant! Tom l’a invité dans notre maison du Surrey le week-end dernier et j’ai tout de suite pensé qu’il te conviendrait à la per- fection.

Jacy lança à Liz un coup d’œil soupçonneux.

Une minute, Liz ! Ne me dis pas que tu sa-

vais que Léo accompagnerait Tom quand nous avons fait le pari?

Mea culpa, admit Liz sans la moindre

honte. Mais un pari est un pari et cette fois, je te tiens. Ne te plains pas, Léo est tout simplement su- blime.

Inutile de perdre ton temps. Jamais cet

homme ne me proposera de sortir avec lui.

Qui essaies-tu de duper, Jacy? Tu es la plus

jolie femme que je connaisse et, dans cette robe rouge, tu es sexy en diable. D’un battement de cils, tu mettras Léo à tes pieds. Pourquoi refuses-tu d’admettre que tu es séduisante? Il suffit que tu pa- raisses pour que tous les regards masculins se bra- quent vers toi.

La flatterie ne te mènera à rien. Même si je

lui faisais un strip-tease dans les règles de l’art, M. Kozakis ne s’intéresserait pas à moi.

Jacy n’eut conscience ni de l’amertume qui per- çait dans sa voix ni du coup d’œil intrigué que lui adressa Liz et elle poursuivit, imperturbable :

Quand nous avons fait le pari, nous avons

bien précisé que c’était à l’homme de m’inviter. Et je te garantis qu’il n’en fera rien. Maintenant, dis- moi quand je dois m’occuper des jumeaux.

Pense au netsuké, murmura Liz. Un mois à

sortir avec Léo Kozakis ne te tuera pas, tout de même !

Tom choisit ce moment pour faire son appari- tion, suivi de près par Léo.

Léo, tu as devant toi les deux plus ravis-

santes femmes de l’assistance, déclara Tom en enla-

çant sa femme. Mais je devrais t’en vouloir, Liz. A présent, tout le monde sait que je suis un vieux bar- bon de quarante ans. Quant à ce pauvre Léo qui croyait faire juste un saut ici pour récupérer quelques documents, le voilà parti pour une folle soirée. Mais je n’ai pas encore fait les présentations. Jacy, voici Léo. Je te confie la délicate mission de veiller à ce qu’il ne manque de rien pendant que je m’occupe des autres invités avec ma délicieuse épouse.

— Je ne t’ai pas encore souhaité un bon anni-

versaire, déclara Jacy pour faire dévier la conversa- tion.

Ignorant délibérément Léo, la jeune femme planta un baiser sonore sur la joue de Tom, en priant pour que celui-ci ne remarque pas son manque d’enthousiasme pour la tâche dont il la chargeait. Une tâche dont elle n’avait, d’ailleurs, pas la moindre intention de s’acquitter! Mais Léo ne se laissa pas oublier. Il prit la main qu’elle avait inten- tionnellement omis de lui tendre et plongea les yeux dans les siens.

Inutile de nous présenter, Tom, déclara-t-il

avec un curieux sourire. Jacy et moi sommes de vieux amis. Nous nous sommes connus quand elle n’était encore qu’un reporter en herbe. En fait, étant donné la nature confidentielle des dossiers qu’on te

confie à la banque, j’avoue avoir été étonné d’apprendre que tu comptais une journaliste parmi tes proches.

Tom partit d’un grand éclat de rire tandis que Liz enveloppait Jacy et Léo d’un regard inquisiteur.

— Tu dois confondre. Jacy n’est pas journa-

liste, mais un membre éminent de la Save and Trust Company, s’exclama Tom. Leur meilleur expert, même : aucune fraude ne lui échappe !

Jacy se força à sourire mais le cœur n’y était pas. Elle se sentait extrêmement mal à l’aise. Pour- quoi Léo avait-il tenu à révéler qu’ils s’étaient con- nus dans le passé?

De plus en plus troublée, la jeune femme s’interrogeait sur la façon de s’éclipser lorsque Si- mon, un de ses meilleurs amis, la tira de ce mauvais pas.

Te voilà enfin, Jacy ! Voilà le gin-tonic que

tu m’as demandé tout à l’heure. Je tourne avec ce

verre à la main depuis au moins vingt minutes !

Merci, Simon ! Viens, cela fait une éternité

que nous n’avons pas eu l’occasion de bavarder un peu.

Marmonnant un vague mot d’excuse, la jeune femme entraîna son ami en direction du salon. De gratitude, elle lui aurait volontiers sauté au cou mais Simon ne raffolait pas de ce genre d’effusions, d’autant — et elle était une des rares personnes de l’assistance à le savoir — que ses goûts le portaient exclusivement vers des représentants de son propre sexe.

Encore mal remise de ses émotions, Jacy s’affaissa dans le premier fauteuil venu et but une longue gorgée de gin-tonic.

— Voilà exactement ce qu’il me fallait!

s’écria-t-elle. Tu ne sais pas à quel point j’en avais besoin. Tu m’as sortie d’un fichu guêpier!

Juché sur un accoudoir, Simon la contempla d’un air amusé.

— Je n’en crois pas mes yeux! La belle indif-

férente en plein émoi. Et à cause d’un homme, si je

ne m’abuse

pas, je te protégerai s’il se montre trop empressé.

Ah, ces Grecs ! Mais, ne t’inquiète

La jeune femme écarquilla les yeux de stupeur.

Comment

— Ce n’est pas très difficile à deviner, coupa

Simon avec un sourire fin. Ni Liz ni Tom ne pou- vaient te tournebouler à ce point. Et puis c’est le seul homme de l’assistance avec lequel je ne t’ai jamais vue. Et comme il est aussi beau qu’impressionnant

Il se pencha soudain pour ajouter sur le ton de la confidence :

Tu peux te confier à moi, Jacy. Je saurai

garder ton secret aussi bien que tu gardes le mien

— Ne me demande pas de t’expliquer, je t’en

prie. Contente-toi de me tenir compagnie jusqu’à la fin de la soirée et je te vouerai une gratitude éter- nelle.

Il en sera fait selon votre volonté, belle

dame.

Jacy se détendit. Simon était la discrétion même et, par respect pour elle, il n’insisterait pas pour en savoir davantage. Soulagée et décidée à se distraire un peu, elle s’apprêtait à lui demander une chronique des derniers potins londoniens lorsqu’une sorte de sixième sens l’avertit que Léo venait d’entrer dans le salon.

Tournant la tête, elle l’aperçut qui dansait avec Thelma, une décoratrice en vogue, aussi ravissante

que sexy. Danser n’était d’ailleurs pas le terme idéal pour décrire la façon dont le couple, outrageusement enlacé, évoluait. En dix années, Léo n’avait pas changé, songea Jacy avec amertume. Toute femme un tant soit peu séduisante représentait une proie à conquérir sans délai.

A cet instant, le regard de Léo se posa sur Jacy, ironique et moqueur. Le feu aux joues, elle baissa rapidement les yeux tandis que les souvenirs af- fluaient. Des années auparavant, elle s’était crue amoureuse de Léo et avait vécu à Corfou avec lui quelques semaines de magie absolue. Jusqu’à ce que le beau rêve s’écroule

Agacée de se laisser empoisonner par ces amères réminiscences, elle se leva brusquement et prit Simon par la main.

- J’ai fini mon verre. Allons au bar en prendre un autre. Ce soir j’ai besoin d’un sérieux re- montant.

Un bras autour de l’épaule de sa compagne, Si- mon la guida vers le bar installé à l’autre bout du salon.

Le dos tourné à la pièce aménagée en piste de danse, Jacy vida son verre d’un trait. Plus que ja- mais, elle avait la désagréable impression de sentir le

regard noir de Léo rivé sur elle. Pire encore, elle savait qu’il devinait son émoi et s’en réjouissait!

Doucement, ma grande, murmura Simon

tandis qu’elle emplissait de nouveau son verre. Si tu continues à ce train, je serai obligé de te reconduire chez toi dans un triste état.

Liz vint les rejoindre à cet instant.

— Cela ne t’ennuie pas de me laisser un peu avec Jacy, Simon? J’ai à lui parler.

Jacy, qui sentait poindre un interrogatoire en règle, signifia à son amie d’un regard sévère qu’elle ne s’y prêterait pas.

Ta soirée est une réussite, Liz, déclara-t-

elle.

— N’essaie pas de m’intimider avec tes œil-

lades meurtrières, Jacy. Je veux des réponses. Quand as-tu jamais été journaliste? A quelle époque as-tu rencontré Léo Kozakis? Et que s’est-il passé entre vous? As-tu eu une aventure avec lui?

Devant cette avalanche de questions, le premier réflexe de Jacy fut de refuser tout net de répondre mais elle se ravisa. Pourquoi ne pas avouer la vérité après tout? Liz était sa meilleure amie et Léo Koza-

kis ne représentait plus rien pour elle. En gardant le silence, elle risquait de donner exactement l’impression contraire.

— Je n’ai jamais été journaliste, déclara-t-elle

avec un haussement d’épaules. M. Kozakis s’est trompé. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que

Je l’ai rencontré il y a dix ans pendant

un séjour à Corfou. Quant à ta dernière question, elle

me vexe : tu pourrais m’accorder un peu plus de bon sens.

ça lui arrive

Tandis qu’elle parlait, elle se rendit compte que Liz semblait soudain beaucoup moins intéressée par ses explications que par ce qui se passait derrière, dans la pièce. Son amie ne cessait de lancer de cu- rieux coups d’œil par-dessus sa tête. Un peu irritée par le manque d’attention de Liz, la jeune femme poursuivit néanmoins sur sa lancée.

On ne compte plus les liaisons de cet

homme. La presse en fait ses choux gras et il est réputé pour la façon odieuse dont il traite ses con- quêtes

Quel charmant portrait! lança une voix moqueuse dans le dos de Jacy.

La jeune femme fit volte-face si brusquement qu’elle lâcha son verre — vide, heureusement. D’un

geste vif comme l’éclair, Léo le rattrapa avant qu’il ne se brise par terre.

— J’ai pourtant essayé de t’avertir, chuchota Liz avant de s’éloigner avec diplomatie.

Ecarlate, Jacy fixait Léo sans rien dire.

Tu as perdu ta langue, Jacy ? Cela ne

m’étonne pas, remarque. Il y a dix ans, tu te réfu- giais déjà dans le silence quand cela t’arrangeait. A part ça

Un sourire aux lèvres, Léo la jaugeait avec ef- fronterie. Ses yeux noirs glissèrent du visage délicat vers le cou gracieux où folâtraient quelques boucles blondes échappées du chignon, s’attardèrent un ins- tant sur la poitrine provocante dessinée par le bustier rouge vif, avant de descendre encore, le long des jambes merveilleusement galbées, jusqu’aux pieds, chaussés d’escarpins rouges, eux aussi.

je dois admettre que je ne me souvenais

pas d’une telle perfection, murmura-t-il sans cesser

de la contempler. Tu es devenue une femme éblouis- sante, Jacy.

Interdite, Jacy ne pouvait se dérober à ce regard insolemment insistant. Elle aurait dû tourner les ta- lons et le planter là mais quelque chose de plus fort

que sa colère l’empêchait de faire un geste. Elle aus- si avait oublié la troublante virilité qui émanait de lui, une virilité presque agressive que soulignait un costume sombre de coupe sévère. La chemise bleu pâle contrastait avec le hâle de ce visage dont elle se rappelait chaque détail avec une incroyable préci- sion. La bouche sensuelle s’ouvrait sur un demi- sourire aussi moqueur que par le passé mais les boucles indisciplinées qui lui retombaient autrefois sur le front avaient disparu, remplacées par une coupe nette qui révélait quelques fils d’argent par- semés ici ou là sur les tempes. Voyons, Léo devait approcher de la quarantaine puisqu’il avait vingt- neuf ans lorsqu’ils s’étaient connus

Alors ? Suis-je encore présentable malgré

mon grand âge? s’enquit-il d’un ton ironique attes-

tant qu’il avait deviné les pensées de la jeune femme.

Comme s’il en doutait! songea-t-elle avec aga- cement. Les années n’avaient fait que renforcer le magnétisme intense qu’il dégageait. Léo possédait un irrésistible pouvoir de séduction et il le savait ! Gênée d’être encore sensible à ce charme qui l’avait perdue autrefois, elle répliqua d’une voix coupante :

Oh, on ne peut pas être et avoir été ! Mais

tu es relativement bien conservé pour un quadragé- naire.

— Tu m’en vois ravi. Et qui plus est, je peux encore marcher sans canne, voire danser

Avant qu’elle puisse réagir, Léo lui enlaça la taille d’une main ferme et l’entraîna sur la piste. Il la tint un instant à bout de bras et observa d’un œil narquois le visage cramoisi de sa cavalière avant de la serrer étroitement contre lui.

Lâche-moi ! Je ne veux pas danser.

Mais si ! Pour fêter nos retrouvailles. Et ce morceau te convient à merveille.

La jeune femme reconnut en effet les accents de

Lady in Red. La femme en rouge

hasard faisait bien mal les choses, ce soir. En atten- dant, à moins de créer un esclandre, elle n’avait d’autre choix que d’endurer dignement son supplice.

Décidément, le

Car il s’agissait bien d’une torture. Comment baptiser autrement cette situation où elle assistait, impuissante, à la défaite de sa volonté? Son corps, loin de se figer dans une raideur désapprobatrice, la trahissait de la façon la plus lâche qui soit. Et elle avait beau mépriser cet homme de tout son être, elle éprouvait une envie irrésistible de fermer les yeux et de s’abandonner au délicieux vertige qui s’emparait d’elle.

Quand as-tu quitté le journalisme? deman- da soudain Léo.

Le charme fut rompu instantanément. Revenue sur terre, Jacy serra les dents, bien résolue à ne pas tomber dans le piège.

— Je n’ai jamais été journaliste et d’ailleurs,

je n’ai jamais sérieusement songé à l’être, répondit- elle avec froideur.

Pourquoi as-tu renoncé? insista-t-il. Tu

craignais de ne pas égaler ton digne père en suivant ses traces ?

Un frisson de colère la fit trembler tout entière.

— Mon père est mort. Je t’interdis de salir sa

mémoire.

— Je suis désolé, j’ignorais

Elle rejeta brusquement la tête en arrière pour le défier du regard.

Désolé, toi? Menteur! Tu méprisais mon

père !

Le bras de Léo resserra son étreinte autour de la taille de la jeune femme. Son visage se durcit.

Je ne mens jamais, Jacy. Aucune mort ne

me laisse indifférent. D’autre part, je ne méprisais pas ton père, seulement le journal dont il était rédac- teur en chef. Comment pourrais-je le haïr alors que je ne le connaissais même pas?

Soudain, un sourire sensuel détendit les traits vi- rils, leur conférant un charme dangereux.

En revanche, toi je te connaissais. Je te

connaissais même très bien, répéta-t-il d’une voix caressante.

Tu croyais me connaître, rectifia Jacy d’un

ton glacial. Et tu te trompais, voilà tout.

— Il n’est jamais trop tard pour remédier à ce- la. Si nous dînions ensemble demain soir?

La stupeur la laissa muette. L’arrogance de cet homme dépassait l’entendement! Il osait l’inviter alors qu’il l’avait traînée plus bas que terre! Les mots qu’il lui avait adressés lors de leur dernière rencontre restaient gravés dans sa mémoire, infa- mants, odieux, insupportables. «Une prostituée a au moins l’honnêteté de fixer un prix, avait-il lancé d’une voix cinglante. Mais les femmes comme toi

capables de toutes les bassesses pour amener un homme à leur passer la bague au doigt ces femmes-là me rendent malade ! »

Et c’était le même homme qui venait de lui pro- poser de dîner avec lui alors que, de toute évidence, il n’avait pas changé d’opinion à son égard ! Révol- tée, elle le regarda droit dans les yeux.

Non, Léo, dit-elle en se dégageant. Merci pour la danse.

Attends !

Il la retint au moment où elle se détournait.

Pourquoi refuser, Jacy? Je suis à Londres

pour un mois. Nous pourrions prendre du bon temps ensemble. Je sais que tu meurs d’envie d’accepter.

Jacy lança un regard assassin à son compagnon mais celui-ci ne se laissa pas déconcerter.

Ecoute, Jacy, tu es une femme à présent et,

de plus, tu n’es pas journaliste. Qu’est-ce qui nous empêche de sortir ensemble pendant une ou deux semaines? Ne me dis pas que tu es devenue prude.

Pareil cynisme la confondit. Léo pensait sincè- rement ce qu’il disait ! Ulcérée, elle examina le vi-

sage de cet homme qui lui proposait une aventure comme il lui aurait proposé la plus banale des dis- tractions. Le pli sarcastique de la bouche, le sourire railleur, l’expression déjà triomphante du regard, criaient l’arrogance de cet homme davantage encore que ses paroles. Il s’approcha si près qu’elle sentit son souffle lui effleurer la joue.

— Liz m’a affirmé qu’il n’y avait personne

dans ta vie, en ce moment, alors pourquoi pas ? murmura-t-il en lui frôlant la tempe d’un baiser fu- gace. Rappelle-toi, nous faisions si bien l’amour

Chapitre 2

Une rage d’une violence inouïe submergea Jacy. Au prix d’un immense effort, elle parvint cependant à se retenir de gifler Léo. Non qu’elle redoutât sa réaction — elle était trop furieuse pour s’en sou- cier— mais c’était l’anniversaire de Tom et elle ai- mait trop ses amis pour vouloir gâcher leur soirée par un scandale.

Les poings serrés, elle s’obligea à compter len- tement jusqu’à dix afin de recouvrer un semblant de calme. Dieu merci, le travail qu’elle exerçait lui avait appris à garder la maîtrise d’elle-même en toutes circonstances. Seuls les battements de son cœur témoignaient de la tempête qui l’agitait mais personne d’autre qu’elle ne pouvait les entendre. Ainsi le grand, le beau, le richissime Léo Kozakis cherchait à meubler agréablement les quelques se- maines qu’il passait à Londres et il ne voyait aucun inconvénient à renouer avec elle puisqu’elle n’était

pas journaliste ! La belle affaire ! De quel droit se

permettait-il d’évoquer l’ardeur de leurs étreintes? Croyait-il que cela suffisait à effacer les injures dont il l’avait accablée? A moins qu’il les ait purement et

simplement oubliées

Il en était bien capable

Combien de femmes avait-il traitées avec la même désinvolture depuis leur séparation? Des cen- taines, à en juger par les articles que lui consacrait la presse à scandales. La pensée de la pauvre Barbara lui revint à l’esprit. Barbara qui lui rappelait telle- ment la Jacy d’autrefois. Il y avait gros à parier que l’amant sans scrupule qui avait abusé de son inno- cence était une copie conforme de Léo Kozakis. La fortune en moins

Dans son émotion, elle avait to-

talement oublié. Mais oui. Elle le tenait, le moyen infaillible de river son clou à ce mufle ! Et de lui faire payer toutes les humiliations que les sales ma- chos dans son genre faisaient subir aux femmes. Elle sortirait avec Léo pendant un mois, mais au lieu d’obtenir ce qu’il escomptait, il recevrait une leçon qu’il n’oublierait pas de sitôt.

Gros à parier

La pensée de la tête qu’il ferait le jour où elle lui révélerait la vérité — en le remerciant de l’avoir si gentiment aidée à gagner le bouddha d’ivoire — amena un sourire éblouissant aux lèvres de Jacy. Penchant le visage, elle lui adressa un regard d’une

coquetterie éhontée aux grands maux, les grands remèdes ! — avant de susurrer d’une voix douce comme du velours :

Tu tiens vraiment à dîner avec moi ?

Elle faillit éclater de rire en voyant l’éclair de triomphe qui traversa les yeux noirs de Léo.

— Non seulement j’y tiens, mais j’espère bien

que nous n’en resterons pas là, ma chère. Quand es-

tu libre?

Jacy se mit à réfléchir à toute vitesse. Il fallait le faire attendre, bien sûr, mais pas trop, sinon il ris- quait ou de se lasser — la patience n’avait jamais été le fort de Léo Kozakis ou de douter de son em- pressement. Or, il fallait absolument qu’il la croie sincère. Trois jours étaient un délai acceptable

— Samedi soir, cela t’irait? proposa-t-elle, sans même avoir eu l’air de réfléchir.

A cet instant, Liz fendit la foule dans leur direc-

tion.

 

J’espère que Jacy s’occupe bien de vous

Léo.

— Elle vous seconde à merveille puisqu’elle

pousse l’amabilité jusqu’à accepter de dîner en ma compagnie samedi prochain.

Une pointe de vanité masculine perçait dans ces paroles. De la vanité et aussi autre chose de plus indéfinissable. Subitement mal à l’aise dans le rôle qu’elle avait choisi, la jeune femme frissonna, se sentant soudain incapable de poursuivre la comédie plus longtemps. Un dégoût violent l’envahit, qui s’adressait autant à elle-même qu’à Léo.

Ce jeu était malsain. Déjà, elle regrettait d’avoir accepté l’invitation de Léo. Elle s’aventurait sur un terrain dangereux où elle risquait de se perdre. N’était-ce pas une erreur de chercher à se venger? Surtout d’un homme de la trempe de Léo. Il évo- quait, à cet instant, un prédateur à l’affût s’amusant avec sa proie avant de la dévorer. Il fallait qu’elle parte, le plus vite possible, loin de cet homme. Elle avait hâte de se retrouver chez elle, à l’abri, pour tenter d’oublier cette funeste soirée.

— Si cela ne t’ennuie pas, Liz, je crois que je vais rentrer.

Mais, il est encore très tôt, Jacy. Tu

— Une rude journée m’attend demain, expli-

qua-t-elle. Aussi, tu m’excuseras, mais je vais appe- ler un taxi et

Inutile, je te raccompagne, proposa Léo.

— Ce serait gentil de votre part! s’exclama

Liz avec un clin d’œil à l’adresse de son amie. La nuit, les femmes seules dans les rues de Londres ne sont pas en sécurité.

Jacy eut beau protester, Liz et Léo se liguèrent

contre elle avec tant d’insistance que, de guerre lasse, elle finit par s’incliner.

Dix minutes plus tard, assise dans la-superbe

Jaguar vert sombre de Léo, Jacy lui donnait son

adresse à Pimlico.

Pourquoi ces réticences pour que je te rac-

compagne alors que tu n’as pas refusé mon invita- tion à dîner? demanda Léo.

Sans répondre, Jacy lui lança un regard en coin. Se doutait-il de quoi que ce soit? Il n’y avait aucune chance pour qu’il devine la vérité sur son consente-

ment, mais il avait dû sentir que quelque chose clo- chait. Le mieux était de garder le silence

— Tu ne dis rien, Jacy? J’ai toujours apprécié

ton calme. Avec ton corps, c’est ce que j’aime le plus en toi.

Quel menteur! songea-t-elle, ulcérée. Léo n’avait jamais rien aimé en elle. Quant à son corps, il s’en était servi pour assouvir un désir purement physique, mais s’il s’imaginait pouvoir agir de même aujourd’hui, il se trompait du tout au tout !

Un instant assoupi, son désir de revanche surgit de plus belle. Aussi arrogant soit-il, il n’allait pas tarder à s’apercevoir que Jacy Carter était de taille à lui damer le pion !

Plongée dans ses réflexions, elle se rappela le conseil que Liz lui avait donné :

Rappelle-toi qu’il suffit de sortir avec lui

pour obtenir le netsuké, pas de te retrouver dans son lit ! Cela étant, ce n’est pas moi qui te jetterais la

pierre si tu succombes car j’ai rarement vu un tel magnétisme chez un homme. Mais prends tout de même garde à ne pas trop jouer avec le feu

Tout en contemplant d’un regard distrait les rues qui défilaient, Jacy esquissa un sourire moqueur. Celui qui se brûlerait les doigts, c’était Léo, pas elle!

Arrivé devant la maison de Jacy, ce dernier vou- lut sortir pour lui ouvrir la portière, mais elle l’en empêcha en lui posant la main sur la cuisse. Il la regarda, visiblement surpris et un brin troublé de son audace.

— Je te remercie de m’avoir raccompagnée,

dit-elle avec un sourire enjôleur, mais je ne veux pas te priver de la soirée. Promets-moi d’y retourner tout

de suite et retrouvons-nous samedi soir à 8 heures.

Elle voulait susciter le désir de Léo tout en le maintenant à distance : aussi se dépêcha-t-elle d’ôter sa main dès qu’il esquissa un geste vers elle.

Inutile de descendre, dit-elle. Je

— Ne t’inquiète pas, j’ai l’intention de retour- ner chez Tom, coupa Léo.

Avant qu’elle ait eu le temps de sortir, il avait contourné la Jaguar et lui tenait la portière ouverte. Il l’escorta ensuite jusqu’à la porte. Gênée, Jacy murmura tout en fouillant dans son sac pour y prendre les clés :

Merci, Léo. Tu peux me laisser, mainte-

nant.

— Le temps va me paraître long jusqu’à sa- medi, Jacy.

Au son de cette voix rauque, presque émue, elle leva la tête, stupéfaite. Leurs yeux se croisèrent un bref instant puis, très vite, Léo lui déposa sur les lèvres un baiser d’une douceur incroyable. Trop sur- prise pour réagir, elle ne protesta pas davantage quand il lui prit les clés des mains. Une fois la porte ouverte, il la fit pivoter et la poussa gentiment à l’intérieur.

— Je n’entre pas aujourd’hui, ma douce, chu-

chota-t-il tout contre son oreille, mais samedi, j’espère te retrouver aussi impatiente et brûlante qu’autrefois.

D’abord interdite, Jacy se retourna vivement pour refermer le battant avec une vigueur qui trahit l’intensité de son émotion. Un grand éclat de rire retentit derrière la porte tandis qu’elle s’y adossait, les yeux fermés, l’esprit en déroute. Durant un court instant, Léo avait retrouvé l’expression rieuse, presque juvénile, de l’homme libre et insouciant qu’elle avait connu à Corfou. Et, comme à cette époque, le cœur de Jacy s’était mis à battre la cha- made.

Furieuse de sa faiblesse, exaspérée par cet homme qui détenait encore le pouvoir de la boule- verser, elle traversa le minuscule salon et se rendit directement dans la cuisine où elle brancha la bouil- loire d’un geste sec. Un thé bien fort lui remettrait les idées en place.

Nichée au creux du canapé du salon, elle but le liquide brûlant à petites gorgées puis reposa la tasse sur la table basse et renversa la tête sur le dossier en poussant un long soupir.

Jamais, même dans ses pires cauchemars, elle n’avait envisagé qu’elle reverrait un jour Léo. La colère qui lui avait permis d’affronter le choc s’était dissipée à présent, et elle se sentait complètement désemparée.

Redressant la tête, elle embrassa la pièce du re- gard pour tenter de puiser un réconfort dans cette vision familière. Comme elle aimait la douce quié- tude de son intérieur ! La luminosité de la tapisserie

ivoire, les roses et les verts des tentures, la grande table d’acajou clair patinée par le temps, une des

rares choses qui lui venaient de sa mère

celle-ci avait trouvé la mort dans un terrible accident

Lorsque

de voiture peu après le divorce, Jacy n’avait pu sup- porter de continuer à vivre dans l’appartement qu’elles habitaient ensemble. Elle avait vendu la quasi-totalité des meubles et s’était installée dans

cette maison de Pimlico avec son père. Si seulement sa mère était là, elle comprendrait son désarroi, elle l’aiderait !

Jacy esquissa un sourire triste. Pourquoi avait-il fallu que sa rencontre avec Léo ressuscite tous les fantômes du passé? Pour la première fois depuis bien longtemps, elle évoqua avec déchirement les souvenirs douloureux et les événements traumati- sants de cette année-là

Jusqu’à l’âge de dix-huit ans, Jacy avait mené une vie heureuse et insouciante. Ses parents l’adoraient et elle habitait une grande maison dans le Kent, non loin de Londres. Sa mère écrivait des livres pour enfants et son père travaillait depuis plu- sieurs années comme rédacteur en chef d’un men- suel américain, un métier qui l’obligeait à séjourner à Los Angeles la plupart du temps. D’un naturel optimiste, Jacy ne trouvait rien d’anormal à cette situation car, même si les visites de son père étaient rares, nombre de ses amies, dont le père était em- ployé à l’étranger, connaissaient le même sort.

Après son baccalauréat, elle avait décidé de s’offrir une année sabbatique avant de se lancer dans des études de sciences politiques et d’économie. En compagnie de deux amies, elle avait effectué le ri- tuel tour d’Europe en vogue chez les étudiants de leur âge, un périple qui devait se terminer par un

séjour à Corfou où elles avaient loué un appartement pour le mois de juillet. C’est là, au cours de ce mois fatidique, que son existence avait pris une tout autre direction, là qu’elle était brusquement devenue adulte

En se passant machinalement la main sur le vi- sage, Jacy s’aperçut que ses joues étaient baignées de larmes. Agacée par tant de sensiblerie elle n’avait pas pleuré sur son sort depuis des années et n’allait pas commencer maintenant ! — elle se pré- cipita dans la salle de bains située à l’étage. Avec une détermination née de la colère, elle se déshabilla en un tournemain et prit une longue douche afin d’effacer tous ces odieux souvenirs.

Hélas, une fois couchée, le poids du passé l’écrasa de nouveau. Pendant des heures, elle se re- tourna dans son lit, s’obligeant à retracer les cas les plus difficiles rencontrés dans son travail, évoquant tout ce qui pourrait lui permettre d’oublier les images pénibles que Léo Kozakis lui rappelait

Lorsqu’elle entendit l’horloge de l’église voi- sine sonner deux heures, elle renonça à lutter et, de guerre lasse, se résigna à laisser son esprit retourner sur cette île de Corfou où elle avait connu Léo

La mer était d’un bleu profond qui se confon- dait, à l’horizon, avec celui du ciel. Assise en plein

soleil, tout au bord de la petite plage de galets, près d’une digue de rochers, Jacy était immobile.

Elle fixait une cage aux parois grillagées soli- dement arrimée à un pieu et qui émergeait de l’eau à quelques mètres d’elle. En guise de toit, une simple planche de bois. C’était surtout le contenu du casier qui retenait l’attention de Jacy. Une douzaine d’énormes homards se débattaient furieusement à l’intérieur. Sans doute, la propriété d’un pêcheur, songeait-elle, partagée entre l’envie de les déguster et le désir de leur rendre la liberté. Mais qu’elle opte pour l’une ou l’autre de ces solutions, elle finirait probablement son séjour à s’expliquer avec les auto- rités grecques si on la prenait sur le fait.

Encore fallait-il que quelqu’un s’aperçoive de son geste. Or, personne ici ne semblait lui prêter la moindre attention. Depuis deux jours, elle se sentait même terriblement abandonnée. Arrivée à Paleokas- tritsa une semaine auparavant en compagnie de Joan et d’Anne, elle était décidée, comme ses amies, à se reposer et à se détendre après un périple passionnant mais épuisant à travers le continent. Malheureuse- ment, deux jeunes touristes allemands avaient con- vaincu Anne et Joan de les accompagner pour une randonnée de trois semaines à travers l’île. Beau- coup plus libres et expérimentées avec les hommes que leur amie, Anne et Joan n’avaient pas hésité longtemps si bien que Jacy se retrouvait complète-

ment seule dans ce village où elle ne connaissait âme qui vive.

Les mains posées à plat derrière elle pour se soutenir, la jeune fille étendit ses longues jambes et laissa les vagues lui lécher la plante des pieds, of- frant son visage et son corps au soleil.

Délaissant la plage des touristes, Jacy avait jeté son dévolu sur ce petit port où étaient amarrés les bateaux à fond transparent destinés à l’observation des fonds sous-marins. Quelques bateaux de pê- cheurs se balançaient également à l’ancre. Jacy avait choisi cet endroit parce que le café situé sur le port était le moins onéreux de Paleokastritsa. Elle venait de terminer son déjeuner et s’interrogeait sur la fa- çon dont elle allait occuper son après-midi lors- qu’elle avait repéré le casier où s’agitaient les pauvres homards.

Avec un teint comme le vôtre, vous ne de- vriez pas vous exposer ainsi, mademoiselle, sinon vous allez ressembler à mes homards quand ils se- ront cuits.

Intriguée par cette voix bien timbrée qui parlait l’anglais presque sans accent, Jacy tourna la tête vers son interlocuteur et se figea, le souffle coupé.

L’homme qui se tenait à quelques mètres d’elle s’apparentait à l’un de ces dieux grecs dont elle avait si souvent admiré les statues dans les musées d’Europe. Très grand, vêtu d’un jean coupé court qui dévoilait des jambes solides et musclées, il se tenait en équilibre sur deux rochers. Le torse puissant, re- couvert d’une fine toison brune, le ventre plat et les épaules à la carrure athlétique signalaient un homme rompu aux exercices physiques et à la vie au grand air. Une abondante masse de cheveux sombres et bouclés retombait sur un front dont les sourcils bien dessinés dominaient les yeux les plus noirs et les plus expressifs qu’elle ait jamais vus. Le nez, très droit, presque sévère, contrastait avec la bouche aux lèvres pleines et sensuelles.

De son côté, lui aussi se livrait au même exa- men. Le résultat dut lui plaire : une lueur admirative brilla dans ses yeux, à la grande confusion de Jacy qui se sentit rougir. Le minuscule bikini qu’elle avait acheté sur la Côte d’Azur sur les conseils de Joan était peut-être un peu osé pour cette île de pê- cheurs

Ce

ce sont vos homards? demanda-t-elle,

soulagée de ne pas les avoir relâchés.

En effet, et je serais ravi si vous acceptiez d’en partager un avec moi ce soir.

Il s’approcha et s’accroupit près d’elle.

— Si vous n’avez pas d’autre rendez-vous, bien sûr, ajouta-t-il.

Non, non

Gênée par leur soudaine proximité, Jacy se mit à bavarder à tort et à travers, racontant la désertion de ses amies, inconsciente de révéler ainsi à quel point la solitude lui pesait.

Eh bien, des amies comme les vôtres ne

méritent pas ce nom ! dit-il d’un ton sec.

Oh, je ne leur en veux pas.

Alors, je leur serai éternellement recon-

naissant si vous me dites votre nom et si vous m’autorisez à m’occuper de vous pendant votre sé-

jour.

— Je m’appelle Jacy, murmura-t-elle timide-

ment.

Jacy

Léo.

répéta-t-il en souriant. Moi, c’est

D’un geste solennel, il lui prit la main pour la serrer mais elle perdit l’équilibre et s’appuya sur lui

une seconde. Un curieux frisson la parcourut tandis qu’elle se redressait, les joues en feu. Du coup, elle le salua d’un air guindé avec un sec petit mouvement de tête.

Que de formalisme! lança-t-il. Mais j’aime

autant ça.

Il la contempla, une lueur amusée au fond des yeux puis jeta un bref coup d’œil aux seins fermes et ronds à peine dissimulés par le bikini. Très gênée, Jacy sentit ses joues s’empourprer de plus belle.

Avec un petit rire, Léo se leva en l’entraînant avec lui.

Vous êtes charmante quand vous rougis-

sez! Décidément, je suis ravi de vous rencontrer. Si vous le permettez, je vous ferai découvrir les splen- deurs de mon île. Je serai votre guide particulier, en

quelque sorte. D’accord?

Ensorcelée par le regard ardent qu’il posait sur elle, elle répondit dans un souffle :

Si vous voulez. Mais

votre travail.

Que savez-vous de mon travail ?

.

Le visage soudain sévère, il s’exprima d’un ton si coupant que Jacy eut un mouvement de recul. Tout à coup, il lui parut plus âgé, plus dur, plus mûr que le jeune homme insouciant qui l’avait apostro- phée quelques minutes plus tôt. Croyait-il qu’elle le méprisait parce qu’il était un simple pêcheur?

à vrai dire, pas grand-

chose, balbutia-t-elle. Mais, je croyais qu’il était

difficile de gagner sa vie en tant que pêcheur. Pou- vez-vous vous permettre de quitter votre travail à votre guise?

Euh

eh bien

Les traits de Léo se détendirent aussitôt et son sourire réapparut.

Ça, jeune demoiselle, c’est mon problème! Venez, je vais vous montrer mon bateau. Si vous êtes sage, je vous apprendrai à pêcher.

Les deux semaines suivantes s’écoulèrent comme dans un rêve pour Jacy. Le bateau de Léo constitua la première surprise de ces journées qui en comptèrent beaucoup. Il s’agissait d’un modèle ul- tramoderne, pourvu d’un puissant moteur, doté d’une cabine très confortable et même d’une douche. Comme elle s’en étonnait, Léo expliqua qu’il em- menait parfois des gens à la pêche au gros. Des clients, supposa Jacy. Ce ne fut que bien plus tard qu’elle comprit sa méprise.

Le soir même de leur rencontre, ils partagèrent le homard sur le pont du bateau avec pour seuls té- moins la lune et les étoiles. Peu après minuit, Léo raccompagna Jacy dans une jeep plutôt délabrée. Après l’avoir embrassée furtivement sur les lèvres, il lui promit de venir la chercher le lendemain de bonne heure.

Au bout de deux jours, Jacy eut l’impression d’avoir connu Léo de toute éternité. Bien sûr, elle ne savait pas grand-chose de lui, seulement qu’il avait vingt-neuf ans et était né à Corfou, mais elle se mo- quait bien d’obtenir des précisions. Seuls comptaient sa présence et son sourire envoûtant.

Leurs journées s’écoulaient à bord du bateau dans une totale insouciance. Ils partaient pour de longues promenades, nageaient, jouaient, plaisan- taient comme des gamins et prenaient presque tous leurs repas à bord. De plus en plus subjuguée par Léo, Jacy finit par se rendre à l’évidence : pour la première fois de sa vie, elle était amoureuse.

Ce jour-là, ils venaient de mouiller l’ancre dans une petite baie à laquelle on ne pouvait accéder que par mer. La vue de Léo, s’apprêtant à plonger coupa le souffle à Jacy. Il émanait de lui une telle virilité, une telle séduction qu’elle s’étonnait encore qu’il ait jeté son dévolu sur elle. Après tout, les femmes plus jolies et plus expérimentées qu’elle ne devaient pas

manquer à Paleokastritsa ! Oui, mais c’était elle qu’il avait choisi. Cette pensée fit fleurir sur ses lèvres un sourire de triomphe.

Allez, paresseuse, viens me rejoindre ou je

remonte te chercher ! lança Léo en tentant de l’éclabousser.

Jacy plongea sans hésiter dans l’eau limpide.

— On fait la course jusqu’au rivage! cria-t-

elle en commençant à nager en direction de la plage.

Soudain, une main saisit la cheville de Jacy et la tira sous l’eau. Deux bras puissants l’enveloppèrent tandis qu’une bouche avide se posait sur la sienne avec détermination. Instinctivement, elle s’agrippa aux épaules de Léo, mêlant ses jambes aux siennes et répondant avec fièvre à son étreinte. Ils s’abandonnèrent à l’ivresse de ce baiser jusqu’à ce que, à bout de souffle, ils soient obligés de remonter à la surface.

Léo plongea les yeux dans les prunelles mordo- rées de la jeune femme.

Tu me rends fou, Jacy ! J’ai tellement en- vie de toi !

Debout sur le sable, il la maintenait contre lui. En proie à une émotion intense, Jacy fut parcourue d’un long frémissement.

Moi aussi, murmura-t-elle d’une toute pe-

tite voix.

Les mains nouées derrière la nuque de son com- pagnon, elle se mit à jouer avec ses boucles brunes. En cet instant, elle eut la certitude que Léo représen- tait tout ce qu’elle avait jusqu’ici confusément dési- ré, au point de ne plus concevoir sa vie sans lui. Une fraction de seconde, elle se demanda si un tel en- gouement ne relevait pas de la pure folie, mais Léo l’embrassa de nouveau et tous ses doutes s’évanouirent.

Je veux que tu me rendes mon baiser, chu-

chota-t-il d’une voix mi-impérieuse, mi-tendre.

Elle obéit dans un élan passionné de tout son être. Ils se livrèrent alors à une lente et délicieuse exploration qui les mena au bord du vertige. D’une main experte, Léo détacha le haut du bikini pour mieux caresser la gorge qui s’offrait à lui. Un cri échappa à Jacy. Cri de plaisir, d’impatience, de joie extrême

Léo la souleva dans ses bras pour la porter sur la plage.

Si tu veux arrêter, Jacy, dis-le maintenant.

Après, je ne répondrai plus de moi. Je te désire tel- lement que j’en perds la raison. Aucune femme n’a jamais eu cet effet-là sur moi.

— Oh, Léo! Moi non plus, je n’ai jamais rien éprouvé de pareil.

Jacy disait vrai. Elle n’éprouvait ni honte, ni fausse pudeur, ni embarras. Tout ce qui s’était passé ces derniers jours, leurs baisers, leurs caresses, les avait menés à cet instant où elle s’offrait tout entière au regard de son amant. Elle-même contemplait avec émerveillement le corps magnifique de Léo, son torse éclaboussé de soleil, la fine toison où perlaient encore des gouttelettes, et ses yeux noirs assombris par le désir. Leurs poitrines se soulevaient au même rythme saccadé, leurs souffles se mêlaient, leurs corps se tendaient l’un vers l’autre.

Lorsque Léo l’allongea sur le sable, elle étendit les bras, offerte, vulnérable, le cœur gonflé d’une indescriptible joie.

Tu es si belle ! murmura-t-il en s’étendant près d’elle.

Avec passion, il acheva de la dévêtir, se désha- billa à son tour, puis roula sur elle.

Agrippée à lui, elle se laissa guider aveuglément de plaisir en plaisir. Longtemps, il la caressa, encore et encore, la berçant de mots tendres et fous jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’impatience et désir.

— Léo, s’il te plaît, viens

Il leva la tête, une lueur étrange au fond des yeux.

Es-tu

manda-t-il.

As-tu pris des précautions ? de-

Qu’importait puisqu’elle l’aimait

Non, mais

Un flot de paroles furieuses échappa à Léo qui se leva d’un bond et se précipita dans les vagues, la tête la première.

Trop sidérée pour bouger, Jacy demeura allon- gée, tremblante et frustrée. Peu à peu, cependant, elle reprit conscience du soleil, de sa nudité, de l’eau qui venait mourir à ses pieds

La main devant les yeux pour se protéger du so- leil, elle se dressa sur son séant. En voyant Léo mon- ter sur le bateau, un cri de désespoir lui échappa. Dans son immense délicatesse, Léo n’avait pensé

qu’à elle et elle devrait lui être reconnaissante de son attention. Pourtant, le sentiment qui prédominait en elle à cet instant était la frustration. Une frustration

Et aussi l’espoir fervent que Léo l’aime

profonde

comme elle l’aimait. Elle se moquait bien des pré- cautions ! Elle voulait un enfant de lui. Un petit gar-

çon aux cheveux noirs.

Un sourire naquit sur les lèvres de la jeune femme tandis qu’elle remettait son maillot et s’élançait vers le bateau. Un jour, peut-être, son sou- hait se réaliserait

Quelques minutes plus tard, elle montait l’échelle. Les hanches ceintes d’une serviette, Léo lui tendit la main pour l’aider.

Excuse-moi, Jacy, dit-il d’un air sombre. Il fallait que je parte sinon

Sinon quoi?

A demi nue, ruisselante sous le soleil, elle sou- riait, provocante, jouant pour la première fois de son pouvoir de femme. Pourtant, elle était loin de soup- çonner à quel point elle était belle. Avec sa peau bronzée et ses longs cheveux dorés, elle ressemblait à une Eve tout droit sortie du paradis pour tenter les

Incapable de résister, il la souleva dans

hommes

ses bras et descendit dans la cabine où il la déposa sur la couchette.

En riant, elle leva les yeux vers lui, mais son rire mourut dans sa gorge. Léo l’observait d’un re- gard sévère, presque furieux.

Que

se

passe-t-il,

Léo?

d’une voix incertaine.

Rien! Enfin si

tout!

demanda-t-elle

Sans autre explication, il vint s’allonger près d’elle.

D’elles-mêmes, leurs lèvres s’unirent de nou- veau et la fièvre qu’ils venaient de partager sur la plage se ranima de plus belle.

— Ne t’inquiète pas, murmura-t-il d’une voix rauque. Tu ne risques rien, à présent

Il l’étreignit en tremblant de désir et Jacy s’abandonna sans réserve au plaisir vertigineux qu’elle découvrait sous la bouche brûlante et les mains douces de son amant. Lorsqu’il la fit sienne, une douleur brève mais intense la transperça.

La sentant tressaillir, Léo se figea.

— Jacy ! Pourquoi ne m’as-tu rien dit?

Ardents, les yeux noirs scrutèrent le visage de la jeune femme avec intensité.

— Léo, je t’en prie, ne me laisse pas. Pas maintenant !

La supplique arracha à Léo un gémissement sauvage. Il l’entraîna alors dans un lent mouvement de va-et-vient qui se mua peu à peu en un corps à corps effréné.

— Je t’aime, Léo ! Je t’aime tellement

Dans un même cri d’extase, ils clamèrent leur plaisir avant de retomber l’un contre l’autre, ivres de bonheur.

Pendant un long moment, on n’entendit plus que le murmure des vagues contre la coque du bateau. Jamais Jacy n’avait ressenti une telle plénitude. Le corps de Léo recouvrait encore le sien, il était là, contre elle, son amant, et elle lui appartenait pour l’éternité

En se redressant, il l’enveloppa d’un regard tendre et possessif.

Tu aurais dû m’avertir que c’était la pre-

mière fois, Jacy. Je me serais montré plus patient. Je ne t’ai pas fait trop mal ?

— Mal? Mais je suis au paradis! Et je t’aime.

J’ignorais que l’amour pouvait être si merveilleux. C’est toujours comme ça?

Avec toi, j’ai l’impression que ce le sera

toujours.

— C’est juste une impression ?

Tout contre les lèvres de Jacy, il murmura :

Non, une certitude

Chapitre 3

Fredonnant gaiement, Jacy s’assura que tout était prêt pour le dîner d’amoureux auquel elle avait convié Léo, puis elle s’approcha de la fenêtre pour le guetter. Dehors, les lueurs du crépuscule s’estompaient, cédant la place aux ténèbres. Vue de nuit, la baie de Paleokastritsa était encore plus spec- taculaire. Les lampions de couleurs vives qui bril-

laient aux terrasses des cafés et des maisons, le clair

de lune et la lueur du phare au loin

l’allégresse de la jeune femme. Le paradis, elle

l’avait trouvé ici ! Grâce à Léo

tout ajoutait à

Les trois derniers jours, Jacy avait vécu sur un nuage. Un sourire très doux se peignit sur ses lèvres tandis qu’elle évoquait le moment merveilleux où Léo avait fait d’elle une femme. Avec quelle ten- dresse, avec quelle passion son amant l’avait initiée à l’art de l’amour! Cet après-midi-là, ils s’étaient aimés avec une frénésie qui ne semblait s’apaiser

que pour mieux renaître, puis, grisés, comblés, ils étaient rentrés au port à la nuit tombante. Plus tard, en aidant Léo à amarrer le bateau, Jacy s’était écriée sans réfléchir :

Je ferais une excellente femme de pêcheur, tu ne trouves pas?

Le voir acquiescer en riant avait rendu la jeune femme folle de bonheur. Rien au monde ne la force- rait jamais à le quitter. Pas même l’inquiétude de ses parents

Jacy se rembrunit soudain. Lorsqu’elle avait ap- pelé sa mère ce matin pour lui annoncer qu’elle ne rentrerait pas dans quatre jours, comme prévu, et qu’elle renonçait à l’Université, tout ça à cause de Léo, celle-ci s’était vivement alarmée. « Tu ne peux quand même pas décider d’une chose aussi impor- tante comme ça, sur un coup de tête ! s’était excla- mée Mme Carter. Ton père doit bientôt venir passer quelques jours à Londres. Rentre au moins pour que nous puissions discuter de ton avenir tous ensemble. » Jacy avait raccroché sans avoir eu le courage de lui avouer qu’elle appartenait déjà corps et âme à son pêcheur grec et que rien ne pourrait la faire revenir sur sa décision.

Le claquement sourd d’une portière la fit tres- saillir. Le cœur battant, elle courut ouvrir la porte et se figea, éblouie.

Délaissant son vieux jean pour un pantalon de couleur crème et un polo assorti, Léo était plus beau que jamais, ce soir. Se lasserait-elle un jour de con- templer ce corps athlétique dont elle connaissait à présent tous les secrets? se demanda Jacy. Jamais, sans doute

Avec cette nonchalance qui n’appartenait qu’à lui, Léo s’appuya au chambranle, une bouteille de champagne dans une main, un énorme bouquet de roses jaunes dans l’autre.

— Des roses d’or pour mon rayon de soleil,

déclara-t-il en lui effleurant les lèvres.

La gorge nouée par l’émotion, Jacy le contem- pla sans rien dire. Dans cette tenue, Léo paraissait

différent. Plus mûr, plus sophistiqué, plus grave aus-

Cette soirée serait à marquer d’une pierre

blanche, elle le pressentait. Prononcerait-il les mots

qu’elle brûlait d’entendre? Lui demanderait-il enfin d’être sienne pour toujours ?

si

Elle saisit les fleurs qu’il lui tendait, et, prise d’un soudain accès de timidité, abaissa la tête vers les roses, comme pour respirer leur parfum.

Merci, Léo. Elles sont très belles.

Attention aux épines, mon ange! Je ne tiens pas à ce que tu t’égratignes le visage.

Elle leva les yeux vers lui, une lueur malicieuse au fond des yeux.

Cela signifie-t-il que tu ne m’aimes que pour mon « visage » ?

Eh bien, pour être franc, pas tout à fait

Ton corps possède également des attraits non négli- geables.

Tous deux partirent en même temps d’un grand éclat de rire qui donna le ton à la soirée. Ils dînèrent aux bougies dans la petite cuisine, tantôt perdus dans la contemplation de l’autre, tantôt en proie à une gaieté inextinguible.

Jacy avait mis un point d’honneur à concocter un repas typiquement anglais avec un somptueux gigot d’agneau accompagné de pommes de terre fondantes puis, comme dessert, un pudding royal aux fruits confits.

Où veux-tu en venir, petite sorcière? inter-

rogea Léo en achevant la dernière bouchée de pud-

ding. Essaies-tu de m’amadouer par tes talents de cordon-bleu ?

Tu y verrais une objection?

Non

non, je ne crois pas.

Léo répondit d’un air pensif. Les yeux rivés sur elle, il l’examina d’un regard pénétrant puis se leva d’un mouvement brusque.

Viens ! Allons terminer cette bouteille au salon, déclara-t-il d’un ton abrupt.

Jacy eut la désagréable impression que quelque chose avait froissé son compagnon, mais ses craintes se dissipèrent dès qu’il s’installa sur le canapé en lui tendant les bras. Sans l’ombre d’une hésitation, elle se blottit contre lui, heureuse de sentir les mains chaudes de Léo se refermer sur ses épaules nues.

Pour faire honneur à Léo, elle portait la seule robe qu’elle avait emportée dans son sac à dos. Il s’agissait en fait d’une longue tunique de coton rete- nue au cou par un simple nœud et qui dévoilait com- plètement son dos bronzé. Plus une tenue de plage qu’autre chose, mais à la guerre comme à la guerre

Tu es bien silencieuse, murmura Léo en lui

mordillant le lobe de l’oreille. Qu’est-ce qui te tra- casse ?

Rien. Simplement, je regrettais de ne pas

avoir de vêtements un peu plus chic pour te séduire. Tu ne m’as vue qu’en bikini ou en short.

— En ce qui me concerne, c’est encore trop, mon ange. Car je te préfère déshabillée

Pour illustrer sa théorie, Léo défit le nœud de la robe avec ses dents et dévoila la gorge magnifique de Jacy qu’il effleura d’une main très douce.

Malgré son trouble, Jacy décida d’aborder le su- jet qui lui tenait à cœur avant qu’ils ne perdent tous deux la tête. Elle saisit la main de Léo et l’immobilisa contre elle.

En fait, il y a un problème, Léo.

Un problème? Lequel?

Mes amies ne vont pas tarder à revenir.

Nous devons prendre l’avion pour l’Angleterre dans

quatre jours et pourrai pas

je ne veux pas te quitter. Je ne

je

D’un doigt, elle suivit la ligne des sourcils, l’arête du nez puis la courbe sensuelle de cette bouche qui savait si bien la combler. Dieu qu’elle l’aimait! Emportée par un élan de passion irrésis- tible, elle posa les lèvres sur celles de Léo et l’embrassa éperdument.

Léo lui répondit avec une fièvre qui témoignait de la violence de son désir.

Alors, ne pars pas, murmura-t-il en re-

commençant à lui caresser les seins. Reste avec moi.

Eperdue de joie, Jacy sentit son cœur s’emballer. Léo ne venait-il pas de lui avouer, à mots couverts, ce qu’elle espérait tant entendre? Lui aussi souhaitait qu’ils s’engagent! Lui aussi souhaitait l’épouser!

Oh, Léo ! Je veux partager le reste de ma vie avec toi.

A ces mots, Léo tressaillit. Sa main retomba et il se rejeta contre le dossier pour la contempler.

— Tu es très jeune, Jacy. La vie entière, c’est

long, tu sais, dit-il au bout d’un instant d’une voix

curieusement rauque.

Ce ne sera jamais assez long pour épuiser mon amour, Léo.

Doucement, elle lui prit le visage entre les paumes.

Embrasse-moi, ordonna-t-elle dans un souffle. A cet instant, un coup sonore retentit à la porte.

Jacy se leva d’un bond et rajusta sa tenue en hâte.

— Tu attends quelqu’un? demanda Léo.

Non, personne. A part Anne et Joan.

Les coups redoublèrent tandis qu’elle regardait la porte d’un air perplexe.

Tu ferais mieux d’aller ouvrir et de te dé-

barrasser d’elles, conseilla Léo. Et si elles veulent rester, c’est nous qui partirons. J’ai toujours eu envie de pratiquer la pêche de nuit, ajouta-t-il avec un sou- rire entendu.

Rassurée à l’idée que leur soirée ne s’achèverait pas sur un fiasco, Jacy alla ouvrir.

Pourquoi as-tu mis si longtemps, bon sang? s’exclama une voix grave et masculine.

— Papa ! Qu’est-ce que tu fais là ?

John Carter souleva sa fille dans ses bras en la serrant à l’étouffer et l’emporta vers le salon.

Je viens pour te voir, Ja

A peine eut-il aperçu Léo qu’il la reposa brus- quement à terre.

Seigneur ! Kozakis !

D’abord interdite, Jacy pâlit. Le cœur étreint par une terrible angoisse, elle observa le face-à-face entre les deux hommes. Le regard de son père ex- primait une franche hostilité. Quant à Léo, il se leva d’un bond et, rejoignant John Carter en deux enjam- bées, il le prit par le collet.

Que fabriquez-vous ici, Carter? Vous cher-

chez à ajouter quelques ragots aux ordures que votre torchon a déjà publié sur mon compte? Sortez de là avant que je ne vous casse la figure !

Le visage de Léo, déformé par la colère, trahis- sait une haine farouche. Jacy se précipita entre eux, affolée.

— Non, Léo ! C’est mon père !

Aussitôt, Léo lâcha John Carter. Il se tourna len- tement vers Jacy et la toisa d’un air méprisant.

Cet homme est ton père? Tu savais, alors !

Tu savais depuis le début qui j’étais ! s’écria-t-il

d’un ton cinglant.

Le sang de Jacy se glaça dans ses veines. En un clin d’œil, l’amant passionné qui la tenait dans ses bras quelques minutes auparavant était devenu un étranger menaçant aux yeux étincelants de fureur. Terrorisée, elle garda le silence.

Je suppose que tu comptes suivre les traces

de ton père dans le journalisme, poursuivit Léo avec une douceur terrifiante.

— L’idée m’a traversé l’esprit, mais

— J’aurais dû deviner que toute cette inno-

cence était trop belle pour être vraie. Où voulais-tu en venir, Jacy? Tu cherchais un scoop pour te lan- cer? « Comment Kozakis a séduit une pure jeune fille ». Eh bien, essaie, Jacy ! Essaie seulement de publier un mot sur moi et tout le monde saura que tu

es la pire traînée qui ait jamais existé.

Le corps secoué de tremblements, Jacy luttait de

toutes ses forces pour refouler ses larmes. Elle ne comprenait rien : ni la fureur soudaine de Léo, ni les propos qu’il lui tenait, ni l’attitude étrange de son

Totalement déboussolée,

terrifiée par la violence de la colère de Léo, elle se

père qui s’était pétrifié

réfugia dans le mutisme.

Mais peut-être que je me trompe, reprit

Léo. Peut-être voulais-tu encore davantage? Un beau mariage qui t’aurait mise à l’abri du besoin pour le reste de tes jours? Seigneur! Dire que j’ai failli tom- ber dans le panneau !

John Carter, qui semblait complètement aba- sourdi, émergea enfin de sa torpeur.

Une minute, Kozakis ! Je vous interdis d’insulter ma fille !

Ignorant l’injonction, Léo se dirigea vers la porte. La main sur la poignée, il se retourna.

— J’ai toujours su que vous étiez un ignoble

personnage, Carter. Et le vieil adage se vérifie une fois de plus : tel père, telle fille

Il foudroya Jacy d’un regard meurtrier.

— Une prostituée a au moins l’honnêteté de

fixer un prix, mais les femmes comme toi ca- pables de toutes les bassesses afin d’amener un homme à leur passer la bague au doigt ces femmes-là me rendent malade !

La porte claqua violemment : il était parti. En état de choc, Jacy fixa un instant la porte derrière laquelle il avait disparu, puis ses nerfs lâchèrent et elle s’affala sur le canapé, sanglotant à fendre l’âme. Les mots empoisonnés de Léo, sa voix dure, cas- sante, résonnaient encore à ses oreilles. Qu’avait-elle fait de mal? Pourquoi s’était-il acharné à lui briser le cœur?

John Carter entoura les épaules de sa fille d’un geste compatissant.

Calme-toi, Jacy. Il n’en vaut pas la peine.

— Mais je l’aime, papa! s’écria-t-elle en le-

je ne

vant vers lui son visage baigné de pleurs. Je comprends pas. Nous nous aimons

— J’ignore ce qui s’est passé, ma chérie. Ta

mère m’a raconté une histoire à dormir debout;

d’après elle, tu voulais épouser un pêcheur.

Oui, Léo. Mais

Un éclair de pitié traversa le regard de John Car- ter qui eut un soupir navré.

— Ma chérie, Léo Kozakis n’est pas plus pê-

cheur que moi. C’est un homme d’affaires puissant qui brasse l’argent par millions. Sa famille possède sur l’île une luxueuse villa aussi bien gardée que

Fort Knox. Il t’a menti sur toute la ligne.

Au fur et à mesure que son père parlait, Jacy mesurait à quel point Léo s’était moqué d’elle. Son amour, son bel amour n’avait été qu’une sinistre plaisanterie. Elle se sentait humiliée, honteuse, presque salie, de s’être ainsi abandonnée corps et âme à un homme capable d’une telle duplicité, d’une telle noirceur. Soudain, tous les petits détails qui l’avaient intriguée s’éclaircissaient d’eux-mêmes. Le luxe du bateau, le temps libre dont Léo disposait, le

fait qu’elle ne l’ait jamais vu pêcher quoi que ce soit.

Sauf le jour de leur rencontre

acheter ces homards à un vrai pêcheur !

Et encore, il avait dû

Comme elle avait été naïve et stupide ! Rien que l’élégance de Léo, ce soir, aurait dû lui mettre la

puce à l’oreille. Quel pêcheur avait les moyens de s’habiller ainsi? Et puis il y avait l’anglais! Léo le

maîtrisait à la perfection

songe. Dire qu’il avait osé prétendre — quand elle s’était étonnée de l’entendre parler un anglais parfait et presque sans accent avoir appris la langue au

de même que le men-

contact des touristes. Oh oui, il avait dû bien rire de sa crédulité

— S’il t’a fait le moindre mal, je te garantis

qu’il va le payer, dussé-je y passer le reste de mes jours, affirma John Carter en la voyant redoubler de sanglots. Il a fait de toi sa maîtresse, je suppose?

D’instinct, Jacy sut qu’il valait mieux taire la vérité. Que pouvait un simple journaliste contre un homme qui avait à la fois l’argent et le pouvoir? Si son père s’attaquait à Léo, celui-ci elle en avait la conviction le briserait impitoyablement et sans l’ombre d’une hésitation. Sous aucun prétexte, elle ne devait laisser son père soupçonner ce qui s’était vraiment passé

Au prix d’un effort surhumain, elle ravala ses larmes.

Non, rassure-toi. Cela n’a pas été si loin,

murmura-t-elle en gardant la tête baissée pour qu’il ne puisse voir son visage.

Jacy, je connais sa réputation. Dis-moi la

vérité.

— C’est la vérité. Je n’ai pas été sa maîtresse,

affirma-t-elle, en le regardant cette fois, surprise

d’entendre sa voix résonner aussi fermement quand tout en elle n’était que désespoir et chaos.

Plus tard, beaucoup plus tard, elle se demanda d’où elle avait tiré l’étrange force qui lui avait per- mis de tenir bon à ce moment-là. Mais pour l’heure, seule la pensée de dissimuler l’étendue du désastre à son père l’habitait. Et aussi la volonté de savoir

Pourquoi a-t-il réagi comme cela en te

voyant, papa? questionna-t-elle, d’un ton pressant. Pourquoi? D’où le connaissais-tu?

— Oh, ma chérie, c’est une longue et déplai- sante histoire.

— S’il te plaît! J’ai besoin de savoir! Il faut que je comprenne.

Un profond soupir échappa à John Carter qui expliqua avec réticence :

Il y a quelques mois, Kozakis a fait les

frais d’une campagne de presse plutôt virulente aux Etats-Unis. La femme qui vivait avec lui, à San Francisco, depuis trois ans le poursuivait en justice

pour qu’il lui verse une pension alimentaire. Mon journal a pris fait et cause pour elle.

A la mention d’une autre femme, Jacy eut l’impression qu’on lui enfonçait un couteau dans le cœur.

— Mais, ils n’étaient pas mariés, n’est-ce pas?

Non.

Alors comment pouvait-elle lui demander une pension alimentaire?

— En Californie, il suffit d’avoir vécu marita-

lement pendant plusieurs années avec quelqu’un pour être en droit d’en réclamer une. Dans le cas de Kozakis, cette femme a prouvé qu’elle vivait chez lui depuis trois ans et qu’il l’avait jetée à la rue du jour au lendemain. Au tribunal, Kozakis s’est battu comme un lion en affirmant qu’il ne s’était jamais engagé d’aucune manière vis-à-vis d’elle, et qu’il lui avait juste offert d’habiter son appartement parce

qu’elle n’avait plus de domicile.

— C’est sordide !

— La bataille a été rude, je t’assure.

Qui a gagné?

Kozakis, bien sûr. Malheureusement pour

toi, c’est mon journal qui s’est montré le plus achar-

né à défendre les droits de sa maîtresse et Kozakis ne me l’a pas pardonné. De toute évidence, quand je suis entré ici ce soir, il a cru à un coup monté entre toi et moi pour noircir un peu plus sa réputation.

Mon Dieu! Tout concordait, songea Jacy avec désespoir. Ainsi, voilà pourquoi Léo voulait tant savoir si elle se destinait au journalisme ! Et le pire était que, par sa réponse, elle avait renforcé les hor- ribles soupçons qu’il nourrissait à son égard. Si seu- lement elle avait pu le détromper, lui expliquer Mais il ne lui en avait même pas laissé la chance.

Je suis vraiment désolé pour toi, ma chérie,

reprit son père, mais Kozakis ne t’aurait jamais épousée de toute façon. S’il séjourne à Corfou en ce moment, c’est parce que son père est souffrant, si- non, il serait déjà reparti pour Londres, New York ou Paris depuis longtemps. Et il est connu pour avoir une maîtresse dans chaque endroit où il se rend pour affaires. Cela fait des années qu’il profite de toutes ; les bonnes fortunes qui s’offrent à lui sans jamais s’engager. Et crois-moi, elles sont nombreuses !

Une indicible tristesse s’empara de Jacy en en- tendant ce qu’elle savait être la vérité. Son père avait raison. Elle n’avait été pour Léo qu’une simple dis- traction, rien de plus. Au bout du compte, il aurait fini par la rejeter, comme un jouet dont il se serait lassé. Et dire qu’elle l’avait jugé délicat et prévenant

de faire tellement attention à ce qu’elle ne tombe pas enceinte! En fait, il ne faisait que se protéger, lui, d’avoir à subir un mariage forcé. Pendant qu’elle rêvait de mariage et d’enfants, il prenait des précau- tions pour éviter de se retrouver piégé dans une rela- tion qu’il n’avait jamais eu l’intention de prolonger.

Je sais qu’il

était ton premier amour et que tu souffres en ce mo- ment, mais tu t’en remettras. Fais-moi confiance :

dès que tu seras plongée dans tes études, tu considé- reras toute cette histoire comme une amourette de vacances à reléguer aux oubliettes.

— Tu es jeune, Jacy. Tu oublieras

Les yeux clos, la tête enfouie dans l’oreiller, Ja- cy poussa un profond soupir. Dix ans s’étaient écou- lés depuis lors, mais elle revoyait comme si c’était hier le visage grave de son père lorsqu’il avait pro- noncé ces mots. En un sens, il avait eu raison. La vie avait repris son cours, elle était entrée à l’Université et s’était bientôt trouvée absorbée par une foule de nouvelles connaissances et d’occupations. Mais sa belle insouciance s’était envolée pour toujours ! Elle avait grandi

Et lorsque, à l’automne qui avait suivi sa ren- contre avec Léo, ses parents avaient divorcé, Jacy avait réagi en adulte. Bien sûr, le choc avait été rude. En prenant conscience que, depuis des années, ses parents n’avaient fait que maintenir les apparences

jusqu’à son départ pour l’Université, Jacy avait per-

du les quelques illusions qui lui restaient et son re- gard sur l’amour, le mariage et les hommes se fit

Cependant, elle avait ac-

cueilli la nouvelle de ce divorce avec fatalisme, comme si la séparation de ses parents ne faisait que

parachever l’œuvre de destruction entamée à Cor- fou: le monde de son enfance avait fini de s’écrouler

encore plus désabusé

Tout en évitant les hommes comme la peste, Ja- cy s’était alors lancée à corps perdu dans les études. Là, au moins, elle pouvait se donner à fond sans

Elle avait décroché tous ses

diplômes avec mention, ce qui lui avait permis, voilà cinq ans, d’entrer à la prestigieuse Save and Trust Company. Sa carrière était devenue la seule chose importante à ses yeux et elle était parfaitement satis- faite de l’orientation qu’elle avait donnée à sa vie. Jusqu’à ce soir

craindre d’être trahie

Avec un soupir excédé, elle se retourna dans ses draps. Ce n’était pas parce que Léo Kozakis avait réapparu et daignait jeter les yeux sur elle qu’elle

allait le laisser chambouler son existence. Elle était maintenant de taille à se défendre et même à contre-

On verrait bien, cette fois, lequel des deux

manipulerait l’autre!

attaquer

Réconfortée par cette pensée et épuisée par toutes ces émotions, elle sombra bientôt dans un profond sommeil

Dans un océan de brume, Jacy courait à perdre haleine au bord d’une mer en furie. Dans son dos, elle entendait le souffle haletant de son poursuivant. Elle perdait peu à peu du terrain, le sentait se rap- procher. D’un coup d’œil par-dessus son épaule, elle

tenta de distinguer ses traits et poussa un cri de ter- reur. Il n’avait pas de visage. Sa figure n’était qu’une masse sombre, opaque, indiscernable et pourtant menaçante. Elle était à bout de souffle, à

Une main de fer s’abattit sur son

bout de forces

épaule. Epouvantée, elle se débattit sauvagement mais son assaillant la maintenait comme dans un étau. Dans le lointain une sonnerie résonna, stri- dente, odieuse, de plus en plus forte

Jacy ouvrit les yeux en hurlant. Etendue sur le lit, les draps entortillés autour de son corps, la peau

moite, elle respirait difficilement. La vue familière et rassurante de sa chambre l’apaisa progressivement. Quel horrible cauchemar ! Dieu merci, elle ne faisait pas souvent des rêves aussi terrifiants. Et le télé-

phone qui continuait de sonner

draps et se leva en hâte pour décrocher.

Elle se libéra des

Jacy ? dit la voix chantante de Liz.

— Non, mais! Tu te rends compte de l’heure

qu’il est!

7 heures, je sais, mais je voulais t’appeler

avant ton départ pour le bureau. Raconte comment s’est passé ton retour avec Léo, hier soir ! Il t’a fait des avances?

Une question à la fois ! dit Jacy mi-

amusée, mi-excédée. Tout s’est très bien passé. Il m’a ramenée, m’a dit bonsoir et, non, il ne m’a pas embrassée puisque c’est tout ce qui t’intéresse.

Ouf, tu me soulages ! Ecoute, Jacy, tu de-

vrais laisser tomber. Oublions le pari, tu veux ?

— Tiens donc ! C’est la peur de perdre le net-

suké qui te fait parler? Si mes souvenirs sont bons, c’est pourtant toi qui a insisté pour que je sorte avec M. Kozakis.

— Oui, mais je ne l’avais rencontré qu’une

fois et je l’avais trouvé charmant. D’ailleurs, il l’est!

C’est bien le problème. Tom m’a révélé hier, après la soirée, que Léo était un don Juan invétéré et qu’il ne s’embarrassait pas de scrupules avec les femmes. Je crains le pire si tu tombes dans ses griffes. Tu es bien trop naïve.

Naïve? Détrompe-toi, Liz.

Tu sais très bien à quoi je fais allusion. Tu

as beau être une dure à cuire dans ton métier, tu ne possèdes pas la moindre expérience des hommes et celui-là risque de ne faire qu’une bouchée de toi ! Franchement, il vaut mieux que tu gardes tes dis- tances.

Pour que Liz, qui tentait de la marier depuis des années, émette de telles réserves, il fallait qu’elle ait de sacrées bonnes raisons. Mais lesquelles?

— Liz, je te connais par cœur, dit Jacy avec

une ombre d’impatience, et je sais très bien que tu

me caches quelque chose. Alors dis-moi clairement de quoi il s’agit, plutôt que de tourner autour du pot

Léo est revenu chez nous après

t’avoir raccompagnée, hier soir. Il savait que j’étais au courant de votre rendez-vous, samedi soir, mais

ça ne l’a pas empêché de proposer à Thelma de la ramener chez elle. Et sous mon nez, encore ! J’en suis restée baba!

Eh bien

L’indignation de Liz suscita l’hilarité de Jacy. Elle imaginait si bien son amie dardant des regards furibonds sur le couple qui n’en avait cure. Un rire qui ne l’empêcha pas d’éprouver un pincement au cœur en songeant à la pulpeuse créature qu’elle avait

vue danser si langoureusement dans les bras de Léo

— Il n’y a pas de quoi rire, je t’assure. Thelma

est peut-être une excellente décoratrice mais elle a aussi la réputation de ne pas être très farouche. Si c’est le genre de femmes auquel Léo Kozakis s’intéresse, j’aimerais autant que tu renonces au pari. Ce n’est vraiment pas un homme pour toi !

— Je suis bien d’accord avec toi, mais cela ne

m’empêchera pas de dîner avec lui samedi soir pour gagner notre pari. Et tant mieux pour M. Kozakis s’il

peut assouvir ses pulsions avec Thelma, parce que je t’assure qu’il n’obtiendra rien de moi, hormis le plaisir de ma compagnie !

Tu joues un jeu dangereux, Jacy, car je ne

t’ai pas encore tout dit. La présence de Kozakis à la soirée n’était pas un hasard. Tom m’a avoué qu’il avait eu vent de la surprise que je lui préparaisgrâce aux enfants, bien sûr ! — et qu’il en avait plai- santé avec Léo avant de partir du bureau hier soir. Quand celui-ci a appris, en cuisinant Tom, que tu serais là, il a subitement insisté pour venir récupérer des documents soi-disant urgents. Et ce n’est pas tout. Tom avait déjà remarqué que Kozakis s’était attardé devant une photo de toi dans le Surrey, le week-end dernier. Crois-moi, cet homme mijote quelque chose.

— C’est possible, rétorqua Jacy avec flegme. Mais il en sera pour ses frais.

Bon, je suppose que tu sais ce que tu fais,

répondit Liz après un court silence. Du moins, je l’espère

Après avoir raccroché, Jacy s’assit au bord du lit, songeuse. Ainsi, son intuition était juste! Léo savait qu’elle se trouverait à la réception. Mais pourquoi s’intéressait-il à elle après tout ce temps? Thelma ne lui suffisait-elle donc pas? Eh bien, pour une fois, M. Kozakis allait goûter le traitement qu’il infligeait aux autres. Après tout, ce n’était qu’un juste retour des choses. Un lent sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme : soudain, il lui tar- dait d’être à samedi soir

En attendant, mieux valait cesser de bayer aux corneilles et se préparer, sans quoi elle allait arriver très en retard au bureau !

Chapitre 4

Etonner, captiver, séduire : le programme de Ja- cy pour la soirée était fixé depuis longtemps. Restait encore à le mener à bien

Avec un petit sourire, elle se contempla dans la glace. Soit dit en toute modestie, Léo Kozakis serait bien difficile s’il ne la trouvait pas à son goût! Ce soir, elle avait opté pour un maquillage sophistiqué qu’elle avait appliqué avec le plus grand soin. Lèvres rouge vif, ombre à paupières mordorée qui mettait en valeur les paillettes ambrées de ses yeux, trait de khôl pour les souligner. Un voile de poudre transparente sur le visage et le décolleté rehaussait la finesse de sa peau nacrée. Quant à ses longs che- veux, elle les avait relevés en un chignon élaboré.

Satisfaite de l’image que lui renvoyait le miroir, elle passa alors la tenue achetée, le matin même, pour l’occasion — l’arme absolue : un bustier rebro-

dé de perles, une courte veste assortie et une jupe en taffetas de soie noire dont les plis serrés à la taille s’évasaient en corolle gracieuse jusqu’aux genoux. De retour devant la glace, Jacy se baissa pour enfiler ses escarpins, noirs eux aussi, avant de s’observer d’un œil critique.

L’effet était stupéfiant. Il ne manquait que la

touche finale de parfum

Voilà, elle était prête.

Une lueur de défi s’alluma au fond de ses yeux lorsqu’elle entendit le carillon de l’entrée retentir soudain. Sans se presser, elle s’empara de sa po- chette et descendit lentement l’escalier. Devant la porte, une curieuse appréhension la saisit, comme une sorte de pressentiment. « Tu joues un jeu dange- reux, Jacy ». Les mots de Liz résonnaient dans sa tête de façon alarmante : avait-elle eu tort de prendre à la légère la mise en garde de son amie? Bah, Liz avait toujours eu tendance à exagérer. Ce n’était qu’un simple dîner, après tout. Comme pour mettre un terme à ses hésitations, un deuxième coup de sonnette impatient la rappela à l’ordre. Alors elle releva le menton, prit une profonde inspiration, ou-

vrit et

se pétrifia sur place.

Vêtu d’un smoking impeccable, un manteau de cachemire négligemment jeté sur les épaules, Léo

était d’une séduction à couper le souffle. Il émanait de lui un charme d’une telle sensualité que la jeune femme sentit un frisson la parcourir tout entière.

Tandis qu’il la contemplait, une lueur étrange s’alluma dans ses yeux sombres, comme si, cons- cient du trouble qu’elle ressentait, il savourait déjà

Son sourire s’élargit et d’une

sa prochaine victoire

main, il lui tendit un énorme bouquet de roses jaunes.

— Des roses d’or pour mon rayon de soleil, déclara-t-il.

Merci, je vais les mettre dans un vase, dit- elle, glaciale.

Elle prit les fleurs tout en faisant mine d’ignorer la bouteille de champagne qu’il lui tendait de l’autre main.

Folle de rage, elle tourna les talons et s’enfuit dans la cuisine. Le mufle ! Comment osait-il se li- vrer à cette parodie de leur dernier tête-à-tête? Sans doute avait-il agi délibérément pour tester sa réac- tion?

En maugréant, elle ouvrit un placard, sortit le premier vase qui lui tomba sous la main, le remplit d’eau et y flanqua les roses d’un geste brusque.

— Eh bien ! s’exclama Léo juste derrière elle.

En voilà une manière de traiter des fleurs si déli- cates.

Jacy se retourna vivement et le regretta aussitôt. Il se tenait juste derrière elle, trop près, beaucoup trop près, si près qu’elle pouvait sentir son souffle

léger lui caresser la joue

Jacy ne pouvait même pas s’écarter.

Coincée contre l’évier,

Je

je les arrangerai plus tard. Je meurs de

faim alors autant aller dîner tout de suite.

Elle balbutiait lamentablement mais l’air domi- nateur de Léo et son regard de braise lui faisaient perdre tous ses moyens. Avec effroi, elle se rendit compte à quel point il la troublait. Avait-elle sérieu- sement pensé à se jouer d’un tel homme? Sortir avec Léo équivalait à se jeter dans la gueule du loup

Comme pour mieux lui donner raison, Léo s’approcha encore davantage et soudain, elle se re- trouva contre lui, plaquée par une main impérieuse. Elle ouvrit la bouche pour protester, mais il ne lui en laissa pas le temps et étouffa ses paroles sous un baiser possessif. De saisissement, elle lâcha sa po- chette qui tomba sur le sol avec un bruit sourd et tenta de le repousser. Sans beaucoup de succès ; il ne desserra même pas son étreinte. Affolée, Jacy s’aperçut qu’une griserie dangereuse commençait à

l’envahir. Elle avait beau vouloir rester de marbre,

Léo l’embrassait avec une telle sensualité, une telle fougue, que le désir montait en elle, irrésistible, ty-

rannique

et délicieux.

Et soudain, ce fut fini. Léo la laissa aller aussi brusquement qu’il l’avait étreinte et la contempla, railleur. Mortifiée par son sourire, elle rougit vio- lemment.

Comment oses-tu?

— J’ai toujours pensé qu’il vaut mieux se li-

bérer au plus tôt du premier baiser, sinon on risque de passer la soirée à s’interroger sur le moment où la fameuse « alchimie » est censée se produire

Un sourire moqueur aux lèvres, il se baissa d’un mouvement souple pour ramasser sa pochette et la lui tendit. Trop furieuse pour trouver les mots qui auraient remis ce goujat à sa place, Jacy la saisit en silence, non sans lui décocher un regard assassin.

Tu es tellement belle que je resterais volon-

tiers ici, dit-il en l’enveloppant d’un regard entendu. Mais j’ai faim, moi aussi, alors le champagne atten- dra notre retour, dit-il en jetant un coup d’œil à la

bouteille qu’il avait posée sur la table.

Quelques minutes plus tard, Jacy se retrouvait dans la Jaguar sans qu’ils aient échangé un mot. Dé- sireuse de rompre ce silence pesant et aussi de montrer à son compagnon que ce qui s’était passé dans la cuisine n’avait vraiment aucune importance pour elle — Jacy s’enquit d’un ton léger :

— Où m’emmènes-tu dîner?

Au Ritz ! Ma famille fête les vingt-et-un

ans d’une de mes cousines. J’espère que cela ne t’ennuie pas trop, mais je ne peux pas me dérober. En Grèce, nous sommes toujours très respectueux de

ce genre d’occasion.

La jeune femme s’attendait à tout sauf à ça. Un dîner aux chandelles dans un restaurant à la mode était plus dans le style de Léo Kozakis qu’une pré- sentation au clan familial.

Une soirée de famille? Mais

Nous ne resterons pas longtemps, rassure-

toi. Si tu veux, après, nous irons dans un endroit

plus

intime.

Ignorant le sous-entendu, Jacy songea à l’ironie de la situation. Dix ans auparavant, elle aurait été transportée de joie d’être présentée au clan Kozakis. Aujourd’hui, cette perspective l’épouvantait

En entrant dans la salle au bras de Léo, Jacy eut un mouvement d’hésitation. Intimidée, elle évalua l’assistance d’un coup d’œil rapide : une cinquan- taine de personnes disséminées autour de petites tables rondes. Son métier l’avait déjà mise en con- tact avec des gens très riches mais jamais elle n’avait assisté à une soirée privée de ce type. Les femmes rivalisaient d’élégance et de sophistication, mais, Dieu merci, sa toilette ne leur cédait en rien sur ce point. Un peu rassurée, elle tourna alors son regard vers les quatre musiciens qui jouaient une mélodie grecque : c’était curieux comme cette musique pou- vait être à la fois entraînante et un brin mélanco- lique.

Un maître d’hôtel vint au-devant d’eux et les guida vers la plus grande table vraisemblable- ment la table d’honneur — qu’occupaient déjà trois couples. L’un des hommes, petit et corpulent, se précipita à leur rencontre et les salua avec exubé- rance :

Léo ! Je suis heureux que tu aies pu venir,

surtout en si charmante compagnie. Dépêche-toi

donc de me présenter à ta ravissante amie.

Jacy, je te présente mon oncle Nick, décla-

ra Léo avec un sourire amusé. Oncle Nick, voici Jacy, une amie très chère.

Après avoir chaleureusement serré la main de Jacy, oncle Nick effectua les présentations auprès des autres convives. Il y avait là Nina, l’héroïne de la fête, la fille de Nick, en compagnie de son fiancé; sa mère, Anna, une femme avenante à la cinquan- taine épanouie, et puis les parents de Léo. M. Koza- kis, dont le regard pétillait d’intelligence, salua Jacy d’un grand sourire. Son épouse, une femme grande, sèche et anguleuse, qui arborait une rivière de dia- mants éblouissante, accueillit Jacy avec une amabili- té teintée de réserve.

— Ça va, Jacy? murmura Léo en l’aidant à

s’asseoir. Il n’y a pas de quoi être intimidée, tu sais.

Ils ne te mangeront pas.

Qui t’a dit que j’étais intimidée ! riposta-t- elle tout bas d’un ton acerbe.

— Diable, que d’agressivité ! Bois un peu de

vin, cela te détendra. Et surveille ton mauvais carac- tère !

Il accompagna ses paroles d’une pression de la jambe contre celle de la jeune femme.

Troublée plus que de raison, Jacy écarta sa jambe immédiatement, mais il était trop tard. Déjà, ses joues s’empourpraient, trahissant son émoi. Une

réaction qui lui valut une œillade sardonique de la part de son compagnon.

A voir ta mine de vierge effarouchée, on te

donnerait le bon Dieu sans confession ! Et pour-

tant

,

murmura-t-il d’un air entendu.

Jacy frémit de colère. Au prix d’un gros effort de volonté, elle se retint de répliquer, mais il lui fal- lut un bon moment pour se calmer. Par bonheur, la conversation allait bon train entre les convives et personne ne sembla s’apercevoir de son silence pro- longé. Le repas ne tarda pas à leur être servi.

Contre toute attente, il se déroula à merveille. Jacy retrouvait avec plaisir la saveur de plats grecs qu’elle n’avait plus goûtés depuis longtemps. Et pour cause ! Pendant des années, tout ce qui, de près ou de loin, pouvait lui rappeler la Grèce provoquait chez elle le plus profond dégoût.

Au début, elle demeura sur ses gardes, étonnée d’être acceptée si facilement par la famille de Léo. Puis, peu à peu, elle se détendit et participa de bonne grâce à la conversation. Quant à Léo, il déployait tant de charme et se montrait si attentionné, si pré- venant, qu’elle aurait pu croire, si elle ne l’avait connu sous son vrai jour, qu’il tenait réellement à elle.

Mais Jacy n’était pas dupe. Il ne faisait que pré- server les apparences et s’était montré suffisamment clair sur ce qu’il attendait d’elle pour qu’elle puisse entrer dans son jeu. « Une amie très chère », avait-il dit. « Une distraction d’un soir » aurait été plus juste, quoiqu’un peu malaisé à annoncer lors d’une réunion de famille ! Songeuse, elle réfléchissait à ses propres motivations, guère plus louables que celles de son compagnon, lorsqu’elle s’aperçut que le père de Léo venait de lui poser une question.

Jacy? Vous rêvez? A moins que le fait de danser avec moi ne vous ennuie

Elle leva la tête, confuse de sa distraction.

— Au contraire. J’en serai ravie.

Avec une prestance étonnante pour son âge, M. Kozakis entraîna Jacy dans une valse lente. Il valsait à merveille, et la jeune femme se laissa aller sans arrière-pensée au plaisir de la danse.

Dites-moi, Jacy, depuis combien de temps

connaissez-vous mon fils? demanda-t-il au bout d’un moment.

Oh, des années

Ah ! Dans ce cas, je comprends mieux

Mon fils ne vous aurait jamais amenée ici si vous n’étiez pour lui qu’une passade. Vous allez l’épouser bientôt, n’est-ce pas?

Sidérée par cette question directe et incongrue, Jacy écarquilla les yeux avant d’éclater de rire. Ap- paremment, M. Kozakis ne connaissait pas aussi bien son fils qu’il le croyait !

— Seigneur! Qu’est-ce qui a pu vous donner une telle idée?

Nous verrons

,

se contenta de répondre

son cavalier d’un air énigmatique.

Puis, comme le morceau venait de s’achever, il la raccompagna à la table.

Que te racontait mon père de si drôle? de- manda Léo avec curiosité.

A son grand soulagement, Jacy n’eut pas le temps de répondre car un jeune homme venait de s’approcher de Léo pour lui glisser quelques mots à l’oreille. Sous l’œil interloqué de Jacy, Léo, son père, l’oncle Nick et le fiancé de Nina ôtèrent veste de smoking et nœud papillon puis se dirigèrent vers le centre de la pièce.

L’orchestre attaqua alors un sirtaki lent et ca- dencé. Se tenant par l’épaule, les quatre hommes se mirent en ligne et commencèrent à danser dans un ensemble parfait, avec lenteur d’abord, puis de plus en plus vite au fur et à mesure que le rythme de la mélodie s’accélérait. Des hourras enthousiastes re- tentirent dans l’assistance qui se mit à frapper dans ses mains. Soudain, l’un des invités lança une as- siette qui s’écrasa sur le sol avec fracas, puis une autre qui vint atterrir aux pieds des danseurs. Ce fut comme un signal. Les assiettes fusèrent alors de toutes parts.

Immobile et frappée de mutisme, Jacy ne pou- vait détacher les yeux de Léo : au milieu de toute

cette joyeuse et bruyante euphorie, elle ne voyait que lui. Il souriait. Non de ce sourire arrogant, un rien cynique, qu’il arborait en permanence mais d’un sourire insouciant et gai, celui du jeune pêcheur de

En le voyant évoluer avec une grâce féline,

Corfou

ses moindres mouvements soulignant la puissance et la sensualité de son corps viril, une bouffée de désir intense et délicieuse submergea la jeune femme. Cette danse ne relevait pas d’un banal folklore :

c’était un rite païen, primitif, d’une force érotique inouïe qui invitait à d’autres ébats, tout aussi sau- vages

Lorsque la musique stoppa, brutalement, Léo se

sous un tonnerre

dirigea

vers

elle

d’applaudissements et de cris. Lorsque leurs regards se croisèrent, le cœur de Jacy se mit à battre à tout rompre dans sa poitrine. Les cheveux courts de Léo bouclaient sur son front trempé de sueur, des gouttes ruisselaient sur son torse musclé que l’on apercevait par la chemise entrouverte.

En un éclair, il la rejoignit et, glissant la main derrière la nuque de la jeune femme, il s’empara de sa bouche avec une ardente ferveur. Bouleversée, Jacy ne songea même pas à résister. Ce fut un baiser long, passionné et brûlant. Loin, très loin, elle en- tendit des acclamations et des voix scander le nom de Léo.

Lorsque celui-ci releva enfin la tête, une lueur malicieuse brillait au fond de ses yeux.

Délicieux, murmura-t-il, mais il y a vraiment trop de monde ici. Allons-nous-en.

Encore tremblante du baiser qu’elle venait de recevoir, Jacy jeta un coup d’œil égaré autour d’elle. La famille entière, oncles, tantes, cousins, la con- templait en souriant. Léo l’entraîna par la main et avant qu’elle ait compris ce qui lui arrivait, elle se retrouva dans la Jaguar, sans même avoir pris congé.

La joue posée contre la vitre froide, elle reprit lentement ses esprits. Cependant, perdue dans ses

réflexions, elle ne fit pas la moindre attention au chemin qu’ils empruntaient, pas plus qu’elle ne son- gea à s’enquérir de leur destination.

Comment Léo pouvait-il l’affoler à ce point alors que depuis dix ans, pas un homme n’avait réussi à l’émouvoir? La façon lascive dont elle lui avait rendu son baiser la laissait totalement désorien- tée. Elle se sentait brisée d’émotion, épuisée au point de considérer soudain toute idée de vengeance comme vaine et dérisoire. Pourquoi s’acharnait-elle à ressusciter les ombres du passé? Tout ce qu’elle risquait de gagner à ce jeu malsain c’était de nou- velles souffrances. Rien n’avait changé entre eux :

Léo la bouleversait autant qu’avant et ne l’aimait pas plus qu’autrefois. Alors à quoi bon?

Elle ne s’aperçut qu’ils étaient arrivés devant chez elle à Pimlico, que lorsque Léo coupa le mo- teur. Mal à l’aise, impatiente de mettre un terme à cette soirée qui ne ressemblait en rien à tout ce qu’elle avait pu imaginer, elle sortit de la voiture sans attendre et se dirigea vers la maison. Léo la rejoignit au moment où elle ouvrait la porte.

Quelle hâte ! murmura-t-il. Je suis flatté.

— Merci de m’avoir ramenée, Léo. Bonsoir.

Pas si vite, Jacy !

Avec une vivacité extraordinaire, il la poussa à l’intérieur et referma la porte derrière lui.

— La danse m’a donné soif. Je prendrais vo- lontiers un peu de champagne.

Ecoute, Léo, je suis très fatiguée et je pré- férerais que tu ne restes pas.

Tu

ne vas

tout

de même pas priver un

homme assoiffé d’un rafraîchissement?

Juste une coupe alors, concéda-t-elle de guerre lasse.

Une lueur de satisfaction brilla fugitivement dans les yeux de Léo.

Parfait

m’occupe de tout.

! Va t’asseoir dans

le salon,

je

Tu ne sais pas où je range les verres !

— Je me débrouillerai, ne t’inquiète pas.

Malgré sa réticence, la jeune femme se dirigea vers le salon où Léo la rejoignit quelques minutes plus tard, tenant les verres dans une main et le champagne dans l’autre. Il déboucha la bouteille avec une adresse qui la stupéfia.

Tu aurais pu être barman ! dit-elle en pre- nant la coupe qu’il lui tendait.

— Je l’ai été, figure-toi.

Toi barman ? Tu plaisantes !

— Pas du tout. J’ai été barman, serveur de res-

taurant, garçon de café et même garçon d’étage dans

un hôtel.

Se laissant tomber sur le canapé à côté de Jacy, Léo attrapa nonchalamment la coupe qu’il avait po- sée sur la table du salon et but une gorgée. L’air dé- tendu, presque amical, qu’il affichait déconcerta la jeune femme. Plus que jamais, elle devait se tenir sur ses gardes.

Mon père a tenu à ce que je commence en

bas de l’échelle, expliqua Léo. Dès que j’ai eu quinze ans, il m’a obligé à travailler dans un de nos hôtels durant les vacances d’été et ce jusqu’à ma majorité. J’avoue qu’au début, je n’étais pas très doué. Je me souviens du jour où j’ai servi pour la première fois au restaurant. Une horreur ! J’ai ren- versé de la sauce hollandaise sur une cliente. Elle arborait un décolleté si plongeant il fit une gri- mace éloquente que mon regard a dévié légère- ment au mauvais moment

En dépit de ses préventions, Jacy ne put retenir un sourire amusé.

— En tout cas, l’incident m’a servi de leçon,

reprit-il d’un air pénétré en reposant sa coupe sur la table basse.

De leçon? Comment ça?

— Disons que je n’ai plus jamais regardé les

clientes de trop près. Pourtant, si jamais vêtement a été créé pour attirer l’œil, c’est bien le bustier : de- puis le début de la soirée, j’avoue éprouver les plus grandes difficultés à éviter de regarder le tien. Quant

à ne pas le toucher, c’est plus fort que moi

Joignant le geste à la parole, il enlaça les épaules de Jacy et effleura du doigt les doux renfle- ments que dévoilait son bustier.

Furieuse de s’être laissé piéger — et surtout de sentir son corps frémir sous la caresse la jeune femme repoussa la main aventureuse d’un geste sec et se leva si brusquement qu’elle renversa la coupe qu’elle tenait encore. Par chance, celle-ci était presque vide.

— Apparemment, tu n’as pas appris la leçon

jusqu’au bout. D’ailleurs, il est temps que tu partes.

— Ah, non ! La bouteille n’est pas finie.

Si tu continues, tu ne seras plus en état de

conduire.

— Bah, tu m’offriras bien l’hospitalité pour la

nuit.

Sûrement pas !

Aurais-tu peur de moi, Jacy? dit-il en l’attirant de nouveau sur le canapé.

Lâche-moi !

Pourquoi ces dérobades, Jacy? Nous avons déjà été amants

Avec une douceur qui la désarma, il lui captura le menton et la regarda droit dans les yeux un instant avant de poursuivre :

Et nous le serons de nouveau, tu le sais

aussi bien que moi. Mais n’aie pas peur, je

n’essaierai pas de te contraindre à quoi que ce soit. Lorsque tu te donneras à moi, ce sera de ton plein

gré et nous ferons l’amour comme autrefois

attendant — il lui effleura les lèvres d’un baiser lé- ger je te laisse pour ce soir. Fais de beaux rêves.

En

Immobile, Jacy le regarda se lever puis sortir de la pièce. Elle entendit le claquement de la porte

d’entrée puis le ronflement d’un moteur

parti. L’air songeur, la jeune femme se passa lente- ment le doigt sur les lèvres. Sa colère s’était éva- nouie comme par enchantement, cédant la place à une extrême confusion.

Il était

Rien ce soir ne s’était passé comme elle l’attendait et, l’eût-elle voulu, qu’elle n’aurait su dire si elle devait s’en réjouir ou bien s’en alarmer

Chapitre 5

Comment avait-elle pu se mettre dans une telle situation ?

Réfugiée dans la salle de bains de l’appartement de Léo, Jacy s’examinait dans la glace sans se re- connaître. Ses yeux immenses brillaient d’un éclat inaccoutumé qui reflétait un trouble intense. Léo venait juste de donner congé au couple de domes- tiques qui leur avait préparé et servi le dîner qu’ils venaient de partager et, pour la première fois depuis leurs retrouvailles, elle se retrouvait seule, absolu- ment seule, avec lui. Luttant contre la panique qui l’envahissait, Jacy s’adressait d’amers reproches.

Tout était sa faute ; elle aurait dû se méfier da- vantage. Mais au cours de la semaine, Léo avait si bien su l’apprivoiser qu’elle en avait oublié de se montrer vigilante. Contre toute attente, il avait tenu sa promesse de ne pas la brusquer et s’était montré

le plus tendre et le plus prévenant des compagnons. Le lendemain de la soirée au Ritz, il l’avait emme- née déjeuner, le lundi il l’avait invitée à un concert dans le West End, le mercredi à un vernissage et le samedi, ils étaient allés au San Lorenzo, un restau- rant à la mode fréquenté par de nombreuses célébri- tés. Lorsque ce soir, dimanche, Léo lui avait proposé une soirée tranquille dans son appartement, elle avait accepté sans arrière-pensée. Et maintenant, elle avait l’impression de se réveiller, après un long sommeil de somnambule, devant un précipice qui s’ouvrait, béant, à ses pieds.

A vrai dire, ce n’était pas tant l’attitude de Léo que son propre comportement qui l’inquiétait. De fait, elle avait beau se répéter qu’elle n’avait accepté toutes ces invitations que pour mieux assouvir sa soif de vengeance, elle était trop lucide pour se leur- rer plus longtemps. De jour en jour, elle appréciait davantage la compagnie de Léo. Il était cultivé, bril- lant et elle adorait parler avec lui ! Des heures du- rant, ils avaient discuté de peinture, de musique, de

Si seulement l’attrait qu’elle

littérature, de cinéma

ressentait pour lui s’était borné à une complicité intellectuelle, il n’y aurait rien eu à redire. Mais, hélas, c’était loin d’être le cas

Dès qu’elle le voyait, son cœur battait la cha- made. Il n’avait qu’à lui sourire ou lui effleurer la main pour qu’elle sente à quel point elle n’était plus

Un courant d’une sensuali-

té inouïe circulait entre eux. Jusqu’ici, rien ne s’était passé — du moins, rien d’irrévocable — mais la façon qu’il avait de la couver de son regard sombre rappelait sans cesse à la jeune femme les mots qu’il avait prononcés le soir de leur dîner au Ritz. C’était comme s’il eût patiemment attendu son heure, sa-

chant qu’elle viendrait, tôt ou tard. Et le pire était qu’il ne se trompait pas ! Avec inquiétude, Jacy prit conscience que sa propre volonté ne serait pas de taille à lutter contre le désir qu’il lui inspirait si, d’aventure, il se montrait plus pressant que la der- nière fois. Or ce soir, elle le pressentait, il ne s’en tiendrait pas à un baiser furtif.

maîtresse d’elle-même

Jacy jeta un nouveau coup d’œil dans la glace et s’arma de courage. Elle ne pouvait se cloîtrer dans

cette salle de bains indéfiniment, alors autant affron- ter la situation, aussi dangereuse soit-elle. Avec un

soupir, elle poussa la porte d’un geste décidé et retrouva enveloppée dans une étreinte possessive.

se

— Je me demandais si tu ne t’étais pas noyée

dans la baignoire! s’exclama Léo. Cela fait une éter-

nité que tu es enfermée là-dedans. Tout va bien ?

Oui, oui

La jeune femme posa sa main fragile rem- partcontre le torse de son compagnon mais, fasci-

née par le magnétisme qui émanait de Léo, n’esquissa aucun mouvement pour se dégager. La lueur de désir qui brûlait dans les yeux de celui-ci ne laissait aucune équivoque sur ses intentions. Pas plus que son cœur qui battait à tout rompre contre la paume de la jeune femme. En proie à la plus grande confusion, elle ne savait plus à quel saint se vouer. Si seulement elle parvenait à le haïr! Si seulement elle ne se sentait pas aussi vulnérable

Ma chambre est juste à côté, murmura-t-il d’une voix douce comme du velours.

Le regard dont il l’enveloppa était si sensuel, si voluptueux que la vision de leurs corps enlacés vint tourmenter encore davantage l’esprit en déroute de

Jacy. La tête lui tournait à l’idée de redécouvrir le

Aimée? Un ultime sursaut de

fierté vint à son secours. Non, ce n’était pas d’amour qu’il s’agissait ici. Etait-ce vraiment tout ce qu’elle

désirait, une nuit d’ivresse avec un homme qui la rejetterait impitoyablement dès qu’il aurait obtenu ce qu’il voulait?

plaisir d’être aimée

Elle le repoussa d’un geste brusque.

Je te trouve bien sûr de toi !

Sa réplique acerbe ne produisit aucun mouve- ment d’humeur chez Léo : au contraire, il sourit puis

lui effleura les seins, conscient de l’émoi qu’il susci- tait en elle.

Ne fais pas ça !

— Pourquoi pas? Je ne t’ai pas menti sur mes

intentions. Je te désire et tu me désires aussi, je le

sais.

— C’est possible. Mais les liaisons d’un soir ne m’intéressent pas.

En es-tu sûre? Ta bouche dit des mots,

Pourquoi t’obstines-

tu à nier l’attirance que nous avons l’un pour l’autre?

mais ton corps en dit d’autres

Avec une surprenante douceur, il lui prit les mains entre les siennes et l’attira à lui. Déjà, elle faiblissait, déjà son corps fondait, en proie à une

délicieuse langueur

Pourtant lorsqu’il voulut

l’embrasser, elle trouva encore la force de détourner la tête.

Cesse ce jeu stupide, Jacy ! dit-il d’une

voix où perçait une pointe de colère. A moins que tu ne résistes que pour mieux te faire désirer

Le ton arrogant et légèrement teinté de mépris qu’il avait adopté la cingla comme une gifle. Elle se libéra d’une secousse et se rua vers l’entrée. Mais

avant qu’elle ait pu atteindre la porte, Léo l’avait rattrapée.

— Je n’aime pas qu’on se moque de moi, Ja-

cy.

Voyez-vous ça! Si tu t’imagines avoir des

droits sur moi parce que tu m’as offert quelques dî- ners au restaurant, détrompe-toi ! J’ai passé l’âge de me laisser éblouir par ce genre de choses !

Excuse-moi ! J’oubliais que chaque femme

a son prix. Quel est le tien? Un bracelet de dia- mants? Un collier?

Hors d’elle, Jacy lui appliqua un soufflet reten- tissant.

— Tu es l’être le plus ignoble que j’aie jamais

rencontré ! s’écria-t-elle d’une voix vibrante de rage.

Mon père avait raison : tu n’es qu’un don Juan mi- nable.

Elle contempla avec satisfaction la marque rouge que ses doigts avaient laissée sur la joue de Léo.

Les yeux étincelants de colère, il la reprit dans ses bras, sans douceur cette fois. Affolée, elle tenta de s’échapper, mais Léo lui encercla la gorge d’une

main. Avec une lenteur délibérée, il se mit à lui ca- resser la nuque, le cou, s’attardant sur la petite veine qui battait follement près de l’oreille.

Pourquoi jouer la vertu outragée? Il y a eu

d’autres hommes que moi dans ta vie. Alors qui es- saies-tu de tromper? Pas moi, tout de même! Je sais reconnaître le désir chez une femme et je sais que tu partages ma frustration.

Jamais il ne devrait savoir qu’il avait été son unique amant ! songea-t-elle, alarmée de la manière dont elle réagissait à ses caresses. Ses jambes ne la portaient plus et son cœur menaçait d’exploser tant il battait à coups redoublés

Pourquoi cette allusion à ton père? reprit-il

d’une voix plus douce. Tu crois que je lui en veux encore? Mais je me moque du passé et je n’ai plus rien à vous reprocher, ni à toi ni à lui, alors, pour-

Je t’assure que tu ne

quoi ne pas prendre le risque seras pas déçue.

Il ponctua sa déclaration d’un baiser ardent au creux de la nuque de la jeune femme.

En proie à une colère folle, Jacy le foudroya du regard.

— Tu n’as plus rien à me reprocher? Comme

c’est magnanime de ta part! s’écria-t-elle. Autant que je me souvienne, c’est pourtant toi qui t’es amu- sé à me séduire en te faisant passer pour un simple pêcheur, puis qui m’as quittée en m’abreuvant d’injures. Le jeu avait cessé de te divertir, sans doute, et tu as pris le premier prétexte venu pour me

signifier mon congé! Tu m’as humiliée, injuriée, blessée et tu croyais qu’il suffisait de claquer des doigts pour que je te pardonne ! poursuivit-elle d’une voix frémissante.

L’espace d’un instant, une expression indéfinis- sable se peignit sur les traits de Léo. Lâchant la jeune femme, il se mit à la scruter attentivement sans que son visage, redevenu impassible, trahisse autre chose qu’une intense réflexion.

, murmura-t-il

comme pour lui-même, avant de poursuivre d’une

voix aux inflexions métalliques :

— Mon Dieu ! C’était donc ça

— Voilà pourquoi tu t’amuses à souffler le

chaud et le froid depuis une semaine. Séduire pour

Mes félicitations ! Tu joues la

comédie comme une actrice professionnelle. Et pen-

dant tout ce temps tu ne cherchais qu’à te venger! Mais dis-moi, combien de temps pensais-tu pouvoir me mener en bateau ? Un mois ?

mieux repousser

Jacy releva la tête comme si une guêpe l’avait piquée. Se pouvait-il que Léo soit au courant de son pari avec Liz, songea-t-elle avec un frisson. Mais son compagnon ne lui laissa pas le temps d’approfondir la question. Traversant la pièce en un éclair, il la prit par les épaules.

Ecoute, lui dit-il d’une voix mystérieuse-

ment radoucie. Jusqu’à ce soir, je n’avais pas cons-

cience de t’avoir blessée il y a dix ans.

Frappée de stupeur, Jacy le contempla bouche bée. Léo, le fier et orgueilleux Léo, semblait prêt à faire amende honorable ! Elle rêvait ! Abasourdie, elle se laissa guider vers le canapé sans protester.

Il faut tirer ça au clair, dit-il en s’asseyant

près d’elle. Je reconnais que je me suis montré ex- trêmement dur, surtout pour quelqu’un d’aussi jeune, mais je venais de traverser une épreuve dou-

loureuse et j’étais loin de m’en être remis.

Jacy se raidit. Croyait-il l’amadouer avec une ficelle aussi grosse?

Une épreuve douloureuse, répéta-t-elle

avec ironie. Si tu fais allusion au procès avec ta maî-

tresse, il me semble pourtant que tes avocats ont réussi à te sauver la mise.

Laisse-moi au moins t’expliquer avant de

me condamner. J’ignore ce que tu sais de toute cette affaire mais crois-moi, quoi qu’en aient dit les jour- naux à l’époque, ce n’était pas moi qui avais le mau- vais rôle. Cette femme était une véritable garce. Lorsque j’ai fait sa connaissance, j’avais vingt- quatre ans et c’était mon premier séjour aux Etats- Unis. Je l’ai rencontrée dans une boîte de nuit où elle chantait et nous sommes devenus amants. Au départ, j’étais très amoureux d’elle en dépit des dix ans qui nous séparaient. Elle me disait qu’elle m’aimait aus- si, mais refusait toujours de me suivre lors de mes voyages et comme mes affaires m’appelaient cons- tamment loin de la Californie, nous ne nous voyions que très peu. Elle me demandait sans arrêt de l’argent, des sommes de plus en plus importantes, en me racontant des histoires à dormir debout et moi, pauvre imbécile, je lui donnais tout ce qu’elle vou- lait. Nous nous connaissions depuis deux ans lors- qu’elle m’a avoué être à la rue. L’immeuble où elle habitait venait d’être racheté par une société immo- bilière pour être transformé en bureaux. Comme un idiot, je lui ai proposé de s’installer dans mon appar- tement. Même si je n’y étais presque jamais, j’étais heureux de la savoir chez moi

Une telle sincérité vibrait dans la voix de Léo que Jacy ne douta pas une seconde de l’authenticité de son récit.

A peu près un an plus tard, reprit-il, le portier de l’immeuble m’a informé que non seulement Lily recevait une quantité impressionnante d’hommes dans l’appartement, mais qu’elle avait eu des ennuis avec la police pour possession et usage de stupé- fiants. Lorsque j’ai voulu m’en expliquer avec elle, elle m’a ri au nez, en me disant que sa vie privée ne me concernait pas. Nous avons eu une scène atroce où j’ai découvert à quel point elle s’était moquée de moi et, le soir même, je l’ai jetée dehors. J’étais ef- fondré par le cynisme avec lequel elle m’avait avoué comment elle m’avait berné pendant tout ce temps et je souffrais terriblement. Même si depuis cette femme me faisait horreur, je ne pouvais pas oublier du jour au lendemain à quel point je l’avais aimée. La blessure qu’elle m’avait infligée était déjà suffi- samment douloureuse pour que je mette du temps à m’en remettre. Mais je n’avais pas encore touché le fond. Cette garce s’est assuré l’appui d’un avocat véreux pour m’intenter un procès et a réussi, Dieu sait comment, à embobiner les journaux. A l’instigation de ton père, la presse s’est emparée de l’événement et ma vie est devenue un enfer. Je ne pouvais plus faire un pas sans me faire insulter par les gens qui avaient lu les journaux.

— Pourtant, la cour s’est prononcée en ta fa-

veur !

Oui, mais le mal était fait. On avait traîné

mon nom dans la boue. Si j’avais été le seul en cause, je n’en aurais pas autant souffert. Mais le

scandale a rejailli sur ma famille. Mon père était très malade à l’époque et cette histoire l’a terriblement

Rien que pour ça,

j’aurais volontiers étranglé de mes mains tous les journalistes qui avaient couvert l’affaire, et ton père en particulier !

affecté, tout comme ma mère

Le regard perdu au loin, Léo fixait un point imaginaire. Ses lèvres formaient une ligne dure qui trahissait une détermination farouche à protéger ceux qu’il aimait. Puis son regard s’adoucit tandis qu’il fixait de nouveau sa compagne.

— L’été suivant, je t’ai rencontrée. Tu étais

jeune, innocente et si belle

sauf par omission, peut-être. Tu as cru que j’étais un pêcheur et je ne t’ai pas détrompée. J’étais tellement

heureux de voir quelqu’un qui m’aimait pour moi, sans chercher à m’extorquer quoi que ce soit

Je ne t’ai pas menti,

Une bouffée de détresse submergea Jacy. N’avait-elle été que cela pour lui? Un moyen d’apaiser son amour-propre blessé? Et elle qui croyait vivre le grand amour!

Le soir où ton père a fait irruption à Cor-

fou, j’ai cru avoir été berné une deuxième fois :

j’étais fou de rage, reprit Léo d’un air sombre. Tu étais la fille de celui qui m’avait fait tant de mal et je ne pouvais pas croire que notre rencontre était le fruit du hasard.

Tu aurais au moins pu me demander des

explications, s’écria la jeune femme avec amertume.

— J’étais trop blessé pour réagir avec objecti-

vité ! Puis j’étais si sûr que toi et ton père étiez de mèche

— Et tu n’avais pas changé d’avis sur moi lorsque tu m’as revue, n’est-ce pas?

Non. Tu étais si belle, si rayonnante que je

n’ai songé qu’à reprendre notre liaison, sans arrière- pensée. Pas une seconde je n’ai soupçonné que tu m’en voulais encore. Je reconnais que je t’ai fait du mal, mais maintenant que tout est clair, ne pouvons-

nous oublier le passé?

La mine songeuse, Jacy prit le temps de réflé- chir. Léo s’était montré honnête et sans doute n’obtiendrait-elle rien d’autre qui se rapproche da- vantage d’une excuse. De là à croire que cette expli- cation suffisait pour qu’elle tire un trait et le suive dans son lit, il y avait un monde.

Elle se dégagea des bras de Léo et s’assit au bord du canapé en l’observant du coin de l’œil. Les jambes étendues devant lui, le visage impénétrable, il demeura parfaitement immobile. Seul un tic ner- veux sur sa joue révélait qu’il n’était pas aussi dé- contracté qu’il voulait le faire croire.

La balle est dans ton camp, Jacy, murmura-

t-il.

Jacy hésitait encore. Et pas seulement à cause

Le présent lui paraissait bien plus dange-

reux. En somme, tout ce qu’il lui proposait, c’était

de devenir sa maîtresse pour quelques semaines, quelques mois au mieux. Mais pas un seul des mots qu’il avait prononcés n’indiquait qu’il éprouvât le moindre sentiment pour elle

du passé

Doucement, très doucement, comme s’il avait suivi le cours des pensées de la jeune femme, Léo lui effleura le poignet, suivit d’un doigt léger la trace sinueuse d’une veine, glissa vers le creux de la paume. Le cœur de Jacy se mit à battre follement et elle sut alors que rien pas même la peur de se brûler à la flamme qui l’avait consumée dix ans au- paravant — ne pourrait l’empêcher de se donner à cet homme. Elle lui appartiendrait de nouveau parce qu’elle le voulait, lui et pas un autre. Mais à aucun prix il ne devait soupçonner à quel point elle était proche de céder à la même passion qu’autrefois

— Finalement, tu n’es pas aussi abominable

que je le pensais, murmura-t-elle avec un sourire taquin en se penchant vers lui. Et puis, tant qu’à faire, j’aime autant un magnat des affaires qu’un pêcheur, ajouta-t-elle d’un ton volontairement léger.

Pendant quelques secondes, il la contempla avec intensité puis il lui déposa au creux des mains un baiser délicieusement érotique.

Je savais que tu étais une femme raison-

nable, chuchota-t-il en l’attirant à lui.

Raisonnable, elle? Oh, que non ! songea Jacy en suivant d’un doigt léger la courbe sensuelle des lèvres de Léo. Comme s’il n’attendait que cette in- vite, celui-ci enfouit voluptueusement les mains dans la chevelure soyeuse de la jeune femme et l’embrassa avec passion. Prisonnière du feu sombre de son regard, Jacy s’abandonna tandis que la pièce, lentement, se mettait à tournoyer. Avec quelle joie elle sentit son corps reprendre vie sous ces mains expertes et douces ! Le désir de Léo provoquait en elle une sorte d’exultation, une allégresse sauvage et impudique

Soudain, la sonnerie stridente du téléphone vril- la le silence.

Oh non

!

Ce n’est

d’une voix exaspérée.

pas vrai

! lança

Léo

Personne ne t’oblige à répondre

Il s’arracha à leur étreinte avec un soupir contrit.

— J’aimerais bien. Mais il doit s’agir de

quelque chose d’important pour qu’on m’appelle à

cette heure-ci.

Il lui effleura brièvement les lèvres et alla dé- crocher le combiné à l’autre bout de la pièce. Il par- lait en grec et si Jacy ne comprenait pas cette langue, elle n’en perçut pas moins, au ton de sa voix, que quelque chose n’allait pas. Son intuition se changea bientôt en certitude lorsqu’elle le vit raccrocher avec brusquerie avant de se retourner vers elle.

Je dois partir, Jacy. Je suis désolé.

Comme elle le contemplait d’un air égaré, il ajouta en guise d’explications :

— C’était le siège, à Athènes. Un de nos ba-

teaux est en difficulté au beau milieu du Pacifique.

Je m’envole immédiatement pour la Californie. Le jet de la compagnie m’attend à Heathrow.

Le corps tremblant de frustration, Jacy rebou- tonna lentement son chemisier que les mains impa- tientes de Léo avaient mis à mal.

Ce dernier s’approcha et lui souleva le menton.

Nous nous reverrons dès que je rentrerai, dit-il. Tâche d’être sage en m’attendant

Le ton nonchalant qu’il avait adopté blessa la jeune femme qui fit un effort démesuré pour se mettre au diapason.

Promis, dit-elle en affectant la légèreté.

Déjà, Léo appelait un taxi pour la reconduire.

Quelques minutes plus tard, il l’accompagnait jusqu’à la limousine qui venait d’arriver.

Je te téléphonerai demain, murmura-t-il

avant de refermer la portière de la voiture.

Sans un regard en arrière, il s’engouffra dans l’immeuble.

Chapitre 6

Vous semblez en pleine forme, ce matin,

mademoiselle Carter! s’écria Mike, le benjamin de la compagnie, en pénétrant dans le bureau de Jacy.

Votre week-end s’est bien passé?

Celle-ci leva distraitement la tête de la pile de documents qu’elle était en train d’examiner.

Oui, merci, Mike. Vous désiriez quelque

chose ?

Non. Je pensais simplement que vous se-

riez contente de jeter un coup d’œil sur ceci, dit-il en exhibant un journal.

— J’avoue que les journaux à scandales me

passionnent moins que vous, répondit Jacy avec un sourire.

Tout le monde à la Save and Trust était au cou- rant du curieux engouement de Mike pour la presse à sensation. Mais jusqu’ici, celui-ci s’était abstenu de vouloir faire partager son enthousiasme à ses col- lègues. Quelle mouche le piquait aujourd’hui?

Il y a une photo de vous en cinquième

page. Vous êtes très sexy quand vous dénouez vos cheveux, vous savez.

Jacy bondit de sa chaise et lui arracha le journal.

D’une main fébrile, elle chercha la page en question puis s’effondra sur sa chaise avec un gé- missement horrifié. Un cliché de Léo et d’elle sor- tant du San Lorenzo s’étalait au beau milieu de la page. La légende lui arracha un cri de fureur. « Le millionnaire grec Léo Kozakis, bien connu pour ses faiblesses envers les blondes pulpeuses et son aver- sion pour la presse, effectue un retour remarqué sur le devant de la scène. Miss Jacy Carter, sa nouvelle conquête, est, pour une fois, non seulement belle mais aussi intelligente. Etoile montante de la Save and Trust, elle devrait se voir attribuer bientôt un poste de direction. Cela nous change des starlettes auxquelles Kozakis nous avait habitués. Bravo, Léo!»

Folle de rage, Jacy envoya le journal valser dans la direction de son collègue.

Tenez Mike! Reprenez donc cette saleté. Si cela ne vous fait rien, j’ai à travailler, ajouta-t-elle pour se débarrasser de l’importun.

Penaud, celui-ci s’éclipsa sans demander son reste.

La jeune femme bouillait de rage. Si le journa- liste de malheur qui avait commis cet article lui tombait sous la main, elle l’étranglerait avec la plus grande joie.

Après avoir pesté un bon quart d’heure, elle se remit au travail. Dieu merci, si quelque chose était capable de la distraire de sa fureur, c’était bien le dossier complexe dont elle s’occupait pour l’heure. En moins de six mois, cinq laboratoires de produits capillaires appartenant à la même société avaient mystérieusement brûlé. L’affaire sentait le soufre et la Save and Trust hésitait à rembourser les dégâts. Avec la conscience professionnelle qui la caractéri- sait, Jacy se replongea dans les méandres compli- qués de cette ténébreuse affaire et oublia bientôt la célébrité malvenue qu’elle avait acquise grâce à Léo.

Une heure plus tard, Jacy appela sa secrétaire à l’interphone.

Peux-tu m’apporter une tasse de café, Ma-

ry, s’il te plaît? Oh, et si tu vois Mike, dis-lui que je suis désolée de m’être emportée tout à l’heure.

Avec le recul, elle regrettait d’avoir réagi aussi vivement. Après tout, le pauvre Mike n’y était pour rien si les paparazzis qui rôdaient en permanence

aux alentours du San Lorenzo les avaient pris pour cible, elle et Léo. Sans compter que plus elle aurait l’air furieuse, plus la rumeur de sa liaison avec Léo

aurait de chance de s’amplifier

apprendre à mépriser ce genre de journaux, surtout si

Mieux valait donc

elle continuait à sortir avec un homme tel que Léo Kozakis.

La porte s’ouvrit sur Mary qui déposa une tasse sur le bureau, non sans gratifier Jacy d’un regard interrogateur. Puis, incapable de refréner sa curiosi- té, elle ne put s’empêcher d’interroger celle-ci :

— Alors? C’est vrai pour Kozakis?

Oh, non ! Pas toi, Mary !

Jacy but une gorgée en fronçant les sourcils puis reposa la tasse sur la soucoupe. Elle commençait à comprendre Léo lorsqu’il affirmait que la presse avait réussi à faire de sa vie un enfer. Dieu merci, elle n’en était pas encore là !

Ecoute, si on te demande quoi que ce soit,

contente-toi de répondre que je connais Léo Kozakis depuis plus de dix ans et que nous sommes bons amis, rien de plus. Tu voulais me demander autre chose?

Un large sourire rassuré illumina le visage de Mary.

Non. Mais Liz a téléphoné, elle demande que tu la rappelles avant 13 heures.

Merci, Mary.

Jacy déjeuna d’un sandwich tout en épluchant ses rapports sur les incendies. Son repas terminé, elle composa le numéro de Liz, avec une petite gri- mace inquiète. Son amie devait être au courant de l’article et elle ne se contenterait sûrement pas d’une explication aussi succincte que celle qui avait suffi à Mary

— Ah, Jacy ! s’écria Liz d’une voix un brin

excitée. Ecoute, je dois partir et je suis déjà en re-

tard, mais je viens à Londres mercredi. On peut dé- jeuner ensemble?

Soulagée d’échapper, contre toute attente, à un interrogatoire en règle, Jacy accepta volontiers et se

replongea dans ses dossiers aussitôt après avoir rac- croché.

Cette affaire d’incendies était un véritable casse- tête. Elle commençait à peine à y voir plus clair lorsque, en fin d’après-midi, un appel de leur suc- cursale de Manchester l’informa qu’un autre labora- toire avait brûlé dans la nuit précédente. Il fallait agir sans délai et démêler l’histoire au plus vite. Après une entrevue avec son supérieur, il fut décidé qu’elle se rendrait sur place dès que possible et ne rentrerait qu’une fois le problème résolu.

Ce soir-là, en ouvrant la porte de sa maison, Ja- cy arborait une mine sinistre. Après avoir consulté son agenda, elle s’était aperçue qu’elle ne pouvait partir avant jeudi, juste au moment où Léo risquait de rentrer à Londres. Ce qui signifiait qu’elle ne pourrait le revoir avant longtemps car elle-même resterait sûrement bloquée à Manchester plusieurs jours. Par bonheur, Léo lui avait promis hier de l’appeler ce soir. Ensemble, ils pourraient peut-être trouver une solution pour se retrouver d’une façon ou d’une autre

A 11 heures du soir, la jeune femme frôlait le désespoir. Elle avait passé toute la soirée à tourner autour du téléphone en espérant un appel qui n’était pas venu. A minuit, de guerre lasse, elle alla se cou- cher en se traitant de sombre imbécile. La presse la

ridiculisait, elle avait subi toute la journée les coups d’œil entendus de la part de ses collègues, tout ça pour rien ! En se remémorant la rapidité avec la- quelle il s’était débarrassé d’elle la veille et surtout la manière détachée dont il lui avait dit qu’il l’appellerait, Jacy se dit qu’elle avait été stupide d’attendre qu’il le fasse vraiment. Et dire qu’elle avait passé la nuit dernière à échafauder les rêves les plus fous

Le cœur lourd, elle se pelotonna au fond de son lit Dix ans auparavant, elle s’était promis de ne plus verser une larme sur cet homme. A croire que le passé ne lui avait pas servi de leçon ! Crispée par la colère et le chagrin, elle ferma les paupières pour tenter d’endiguer le flot mais une larme rebelle glis- sa tout de même le long de sa joue. Elle l’essuya avec rage d’un revers de main en fulminant de plus belle.

A cet instant, le téléphone sonna. Jacy bondit

sur le combiné, renversant dans sa hâte le réveil posé sur la table de nuit.

Jacy? C’est Léo.

La

voix bien timbrée résonna comme une douce

mélodie aux oreilles de la jeune femme. Son cœur battait la chamade et c’est tout juste si elle parvenait à respirer.

Tu es là, Jacy?

Sous le coup de l’émotion, elle se mit à parler à tort et à travers.

Il est presque 1 heure du matin, Léo! Je

pensais que tu n’appellerais plus. Tu as vu notre

photo dans le journal ! C’est incroyable ! Je

Calme-toi, Jacy ! Ne te mets pas dans cet

état pour un article sans importance. Et excuse-moi de téléphoner si tard, j’ai oublié le décalage horaire. Ici, nous sommes en plein milieu de l’après-midi. J’espère que tu es seule et que tu languis de moi.

Bien sûr que je suis seule ! Quant à languir

de toi, eh bien

peut-être

Faute de mieux, je me contenterai de cette

réponse. Quoique si j’étais près de toi en ce moment,

je te jure bien que je te ferais regretter ton manque d’ardeur

L’intonation de Léo se fit si suggestive qu’une irrépressible bouffée de désir submergea la jeune femme. C’était à peine croyable ! A des milliers de kilomètres de distance, il la troublait presque autant que s’il était à son côté. Mais avec un homme pareil, la plus élémentaire prudence interdisait à Jacy de se livrer à ce genre de confession. Mieux valait donc

qu’il ignore toute l’étendue du pouvoir qu’il avait sur elle

Comment se passent tes affaires ? demanda- t-elle pour s’écarter de ce terrain dangereux.

Ravie d’entendre la voix chaude de Léo — et enchantée qu’il ne puisse voir le sourire béat avec lequel elle buvait chacune de ses paroles Jacy se cala confortablement contre les oreillers pour écou-

ter le récit de l’incident qui avait amené Léo en Cali-

fornie.

L’avarie n’était pas aussi grave qu’on le pensait. Le bateau de croisière avait pu continuer sa traversée vers le port le plus proche, situé sur une petite île perdue du Pacifique. C’est là qu’il serait réparé. Il restait encore à régler quelques détails, mais Léo espérait être de retour le vendredi.

— Oh, non ! s’exclama Jacy. Je dois partir pour Manchester jeudi !

En quelques mots, elle expliqua la situation.

On trouvera bien le moyen de se voir, dit

Léo. Réfléchis de ton côté et je t’appellerai mercre-

di.

Lorsqu’elle raccrocha, Jacy nageait en pleine fé-

licité. Consciente de se réjouir exagérément pour un simple coup de fil, elle tenta bien de tempérer cet enthousiasme intempestif; après tout, rien dans les propos de Léo n’indiquait qu’il accordât plus d’importance à leur histoire qu’aux innombrables

liaisons qu’elle lui connaissait

Mais aucune des

mises en garde de sa raison ne put venir à bout du bonheur qu’elle éprouvait et, un sourire aux lèvres, elle s’endormit d’un sommeil peuplé de songes heu- reux.

Le surlendemain, ainsi qu’elles en étaient con- venues, Jacy retrouva Liz pour déjeuner chez Har- rods.

Cette dernière arriva, comme à l’accoutumée, un bon quart d’heure en retard.

Alors? déclara-t-elle, en guise de préam-

bule. La célébrité n’est pas trop lourde à porter?

Idiote!

Tant que tu ne te comportes pas comme

une idiote, toi aussi, tu peux me traiter de tous les

noms, répliqua Liz du tac au tac en prenant place en face de Jacy.

Une lueur d’inquiétude au fond des yeux, elle scruta d’un air méditatif les traits de son amie.

Tom m’a montré le journal. Fais attention,

Jacy ! Léo Kozakis n’est pas exactement le genre d’homme dont on puisse se moquer et je me fais du souci pour toi. Cela dit, peut-être comprendrais-je mieux ton attitude si tu daignais me raconter ce qui s’est passé autrefois entre vous

Eludant la question, Jacy appela la serveuse pour commander.

— Une assiette norvégienne, s’il vous plaît

avec une eau minérale. Qu’est-ce que tu prends, Liz?

— La même chose que toi. Et n’essaie pas de

détourner la conversation. Pour l’amour de Dieu, que s’est-il passé entre toi et Léo Kozakis ?

Liz semblait si déterminée que Jacy se résigna à dévoiler une partie de la vérité, une fois que la ser- veuse se fut éloignée. Oh, une version soigneuse- ment édulcorée! Elle connaissait trop le tempéra- ment expansif de Liz pour risquer, en lui faisant des aveux complets, de subir le torrent de reproches et d’avertissements bien sentis que celle-ci ne manque- rait pas de lui assener !

— Rien de plus que ce que je t’ai dit l’autre

fois.

Nous nous sommes rencontrés à Corfou, il y a

dix ans. Disons que nous avons eu une amourette de

vacances, mais, une fois rentrée en Angleterre, je l’ai complètement oublié et je ne l’avais jamais revu

avant l’anniversaire de Tom. Depuis nous avons passé quelques soirées ensemble et c’est tout.

As-tu l’intention de continuer à le voir?

— Pour l’instant c’est un peu difficile car il a

dû partir en catastrophe pour les Etats-Unis. Mais

nous gardons le contact.

En somme, tu es en train de me prévenir

que le netsuké sera bientôt à toi.

En quelque sorte

Jacy se garda bien de préciser à Liz qu’elle ne le prendrait pas, même si elle gagnait le pari. Le lui dire, c’était avouer du même coup que le bouddha d’ivoire n’avait plus aucune importance, ou du moins qu’il n’était qu’un prétexte pour continuer à voir Léo. Or, cela, son amie ne devait à aucun prix le soupçonner.

— Léo doit m’appeler ce soir, ajouta-t-elle

d’un ton léger. Ne t’inquiète pas, je te tiendrai au courant. Et maintenant que tu es fixée, changeons de sujet. J’ai une faim de loup, dit-elle en s’attaquant à l’appétissante assiette de saumon fumé que la ser- veuse venait de poser devant elle.

Visiblement, la curiosité de Liz était loin d’être apaisée : elle enveloppa son amie d’un regard dépité et poussa un profond soupir.

— Très bien, s’exclama-t-elle. Changeons de sujet. Mais pour la peine, tu vas me rendre un ser- vice. Il faut absolument que tu m’accompagnes au Grand Prix de Cheltenham dans une semaine.

Tu tiens vraiment à me transformer en

joueuse invétérée, Liz! D’abord le pari et maintenant les courses.

En riant, Liz expliqua que la banque de Tom avait loué un pavillon particulier pour inviter leurs clients les plus importants à assister à la remise du prestigieux trophée hippique.

Comme de bien entendu, je suis obligée

d’y aller et ça risque d’être mortel : il n’y aura presque que des hommes et la plupart ne sont pas très drôles ! Tandis que si tu viens avec moi, nous pourrons au moins bavarder ensemble

— Bon, c’est bien pour te faire plaisir, soupira

Jacy en souriant. Je m’arrangerai pour prendre ma journée

Le reste du déjeuner se déroula agréablement. Jacy écouta avec plaisir son amie lui raconter les dernières bêtises des jumeaux et le nouvel engoue- ment de Tom pour la peinture abstraite. Bientôt, il fut temps de se séparer.

— N’oublie pas ta promesse pour Chelten-

ham, rappela Liz tandis qu’elles quittaient le restau- rant. Quant au netsuké, je te l’enverrai par colis spé-

cial si tu tiens bon encore les quinze prochains jours avec le sieur Kozakis !

— Oh, j’ignore si je pourrai le supporter en-

core aussi longtemps, lança Jacy en pouffant.

Son humeur joyeuse ne la quitta pas de la jour- née. A vrai dire, le fait de savoir que Léo devait l’appeler le soir même n’était pas du tout étranger au sentiment d’euphorie qu’elle éprouvait. Pourtant, lorsqu’elle entendit enfin la voix chaude de Léo, toute gaieté la déserta instantanément.

Je suis désolé, Jacy, mais je ne pourrai pas rentrer avant la semaine prochaine.

La jeune femme ne chercha même pas à dégui- ser sa déception.

— Mais

rien de grave.

tu m’as dit que le bateau n’avait

En effet, mais une de mes tantes faisait par-

tie des passagers. Elle a plus de quatre-vingts ans et comme son état de santé laisse à désirer, mon père m’a demandé d’aller la chercher en avion et de l’escorter jusqu’en Grèce. Je ne peux pas refuser. Tu sais combien ma famille m’est chère.

Chère

et

nombreuse,

si

j’en

juge

par

l’échantillon rassemblé au Ritz l’autre soir.

Très nombreuse, en effet. Et depuis quinze

jours, l’envie d’y ajouter un nouveau membre me taquine parfois.

Interdite, Jacy retint son souffle et attendit, le

Hélas, Léo rompit le

cœur battant à tout rompre charme presque aussitôt.

Dieu merci, je sais maîtriser mes impul-

sions. Un bon whisky et je n’y pense plus. Bon, je ne

peux pas rester longtemps au téléphone. Où puis-je te joindre à Manchester?

Jacy lui donna le numéro de l’hôtel où elle comptait descendre puis elle raccrocha, la mine rê- veuse. La déclaration de Léo l’avait stupéfiée. Se pouvait-il qu’il ait été sincère? Certes, le ton badin avec lequel il s’était rétracté l’inclinait à penser le contraire cependant, tout au fond de son cœur, un espoir fou venait de naître en elle

La semaine suivante parut interminable à la jeune femme. Pourtant, Jacy avait toutes les raisons de se réjouir de son voyage à Manchester. Au bout d’à peine quatre jours d’enquête, elle avait non seu- lement établi la cause criminelle du sinistre mais encore trouvé le coupable. Le dénouement était d’ailleurs si comique que le mardi, lorsque Léo télé- phona, elle brûlait d’impatience de lui raconter le fin mot de l’histoire.

Tu sembles très excitée, dit-il d’un ton soupçonneux. J’espère que tu es sage.

— Très. J’ai bouclé mon dossier d’incendie.

Eh bien, tu ne devineras jamais qui était le pyromane

!

Avec le talent que tu as hérité de ton père

pour déterrer les sales histoires, tu as dû trouver faci-

lement. D’ailleurs, dans la plupart des cas, ce sont les propriétaires, les coupables, non?

Pas cette fois-ci. Il s’agit d’un illuminé, un

homme assez jeune qui est devenu chauve prématu- rément et qui a investi des sommes folles dans les produits capillaires pour faire repousser ses cheveux. Comme ça n’a pas marché, il est devenu fou furieux et s’est mis à incendier systématiquement tous les laboratoires produisant les lotions qu’il avait es-

sayées sans succès.

Léo accueillit la nouvelle d’un immense éclat de

rire.

Mon Dieu, Jacy ! Comme tu me manques !

Je n’étais pas d’humeur joyeuse en t’appelant, mais tu m’as remonté le moral. Il me tarde de te retrouver. Veille bien sur toi. Je passerai te prendre samedi, vers 19 heures.

La jeune femme raccrocha le cœur lourd car, en ce qui la concernait, Léo ne lui avait pas remonté le moral, loin de là. Sa remarque sarcastique sur les talents qu’elle avait hérités de son père en disait long sur le peu d’estime qu’il continuait de lui porter. Comment avait-elle pu, même en rêve, espérer que Léo voyait en elle autre chose qu’un agréable — et sensuel passe-temps ?

Allez, Tornade ! Vas-y !

Les mains crispées sur la barrière, Jacy s’époumonait pour encourager le cheval sur lequel elle avait misé un alezan de toute beauté et sauta de joie lorsqu’elle le vit coiffer au poteau ses concurrents. Rayonnante, elle quitta les gradins d’un </