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QUELQUES AVATARS DU MOT « POLITIQUE » (XIVE -XVIIE

SIÈCLES)

Marie-Luce Demonet

Éditions de la Maison des sciences de l'homme | Langage et société

2005/3 - n° 113
pages 33 à 61

ISSN 0181-4095
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Pour citer cet article :
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Demonet Marie-Luce, « Quelques avatars du mot « politique » (XIVe -XVIIe siècles) »,
Langage et société, 2005/3 n° 113, p. 33-61. DOI : 10.3917/ls.113.0033
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Quelques avatars du mot « politique »
(XIVe-XVIIe siècles)

Marie-Luce Demonet
Centre d’Études Supérieures de la Renaissance, CNRS
Université François-Rabelais de Tours

Entre le XIVe et le XVIe siècle s’élabore en France l’image moderne de
l’homo politicus, qui glisse de l’idéal vertueux et républicain du stoï-
cisme romain vers un pragmatisme nourri par l’épreuve des faits : le
politique s’infléchit vers l’intérêt de l’État, aux dépens de la morale et
du pouvoir spirituel, tout en favorisant une autre sorte de morale,
civique, collective et sociale, et néanmoins sacralisée dans la personne
royale. Les usages du mot politique, étudiés ici dans les textes et dans
les dictionnaires, donnent une idée de ce changement majeur du
début des temps modernes, où la lecture des textes politiques de
l’Antiquité est très nettement influencée par des événements qui
imposent le poids de la référence. Ces emplois ne marquent pas seu-
lement une laïcisation effective des institutions et l’indépendance
croissante du politique à l’égard du religieux (illustrée par les doc-
trines « réalistes », de Machiavel à Hobbes), mais aussi une concep-
tion mystique du politique qui se manifeste avec la métamorphose
du chef de guerre Henri de Navarre en souverain Henri IV.
La diffusion des lexies « politic/politique » en français, comme subs-
tantif (1265) et comme adjectif (1370), est souvent attribuée à la traduc-
tion des Politiques d’Aristote par Nicole Oresme, auteur qui fonde à
bien des égards la langue technique des sciences et de la philosophie
à la fin du Moyen Âge. Bien entendu, politicus était déjà courant en

© Langage et société n° 113 – septembre 2005

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latin médiéval, également tributaire d’une traduction, celle des
mêmes Politiques par Guillaume de Moerbeke (1260). Si le XVe siècle
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amorce un tournant important de la philosophie politique, la période
de la Renaissance contribue au développement du concept de « poli-
tique » en voyant naître les acceptions majeures que nous connaissons
maintenant dans une répartition générique :
– « le » ou « la » politique, sens abstrait et neutre : la science qui
concerne tout ce qui relève de l’État et de son gouvernement, qui
peut affecter le substantif comme l’adjectif. Il s’agit de ce « sçavoir
politicque » que Gargantua reconnaît avoir connu du temps de son
père Grandgousier (Pantagruel 1999 : 8, 62) ;
– « la » politique et son adjectif, non pas science mais « art », qui
concerne la conduite de la cité dans sa réalité pratique 1.
Pour reprendre une répartition classique depuis le Moyen Âge,
l’un est « contemplatif », l’autre « actif », avec tout ce que l’immer-
sion dans le réel peut supposer de prudence, d’habileté, de sens du
compromis, voire de compromission. Les inflexions du mot à la
Renaissance sont tributaires de la propagation de la Réforme et des
guerres de religion qui s’ensuivent, de la réception de l’œuvre de
Machiavel en France, de la doctrine de la « raison d’État » qui
s’implante comme realpolitik du moment (Meinecke 1929). Il en résulte
un sens trouble, peu sensible dans les dictionnaires de l’époque, mais
bien présent dans les emplois en contexte.
C’est le deuxième ensemble sémantique dont l’histoire mérite
d’être esquissée. Il est responsable de l’idée de tolérance religieuse
telle qu’elle est énoncée autour de 1560, puis, sous la poussée des évé-
nements et de l’accession d’Henri IV au trône de France, il renforce
de façon durable le pouvoir monarchique. « Politique », qui possé-
dait une connotation républicaine, est confisqué en moins d’un siècle
par l’idée d’un pouvoir fort, seul garant contre les « factions ».

1. Le dictionnaire de Huguet associe cette acception, « habile à gouverner », à un autre
passage où Rabelais utilise l’adjectif en qualifiant Numa Pompilius de « juste, poli-
tic et philosophe » (Tiers Livre, 1545 : I, 27). Le contexte est assez vague et ne le dis-
tingue guère du sens précédent.

Littré et Godefroy la reprodui- sent encore. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme de la superposition des définitions issues de l’Éthique à Nicomaque et des Politiques d’Aristote. non pas à l’entrée « Politique » mais à « Police ». Les dictionnaires Document téléchargé depuis www.130. LE « POLITIC » CIVIL 1.182 .10/12/2014 02h19.cairn. Thierry 1564.. qui est la plus noble et haute science et li plus nobles offices qui soit en terre. Quant au Grand Dictionaire françois-latin (1593-1614). © Éditions de la Maison des sciences de l'homme La stabilisation du sens général de « politique » au XIVe siècle résulte Document téléchargé depuis www. Derrière cette « noble » science.130. le Dictionarium de Calepino édité par Josse Bade (1509) n’avait pas d’entrée Politicus 2. Le sens de « magistrat qui s’occupe d’une ville ou de l’administration du royaume » est attesté au Moyen Âge. Cette absence d’entrée spécifique dans les dictionnaires français est assez curieuse. pas plus que les diction- naires français antérieurs (Robert Estienne 1549. on reconnaît l’adaptation des Politiques d’Aristote par Thomas d’Aquin. d’autant plus que la lexico- graphie latine propose une histoire différente. paral- lèle au Thresor de Nicot. qui n’a pas d’entrée à « Politique ». il offre l’intéressant synonyme de «Politique» à l’entrée « Temporiseur ». le portans sur l’espaule ».. (Latini 1863 : 575) Le début de la définition est repris dans le Dictionnaire françois-latin de Robert Estienne (1549). d’abord sous la graphie « politic » : de l’expression « homme politic » est issue la substantivation du terme. La Curne de Sainte-Palaye.info . selon ce que politicque com- prent generaument toutes les ars qui besoignent à la communité des hommes.. Le Thresor de Nicot (1606). ou bien politique.183..1.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 35 QUELQUES AVATARS DU MOT « POLITIQUE » (XIV e -XVII e SIÈCLES) 35 1. Dupuys 1573).182 .183. soit civil et criminel.10/12/2014 02h19. « Prevosté [… ] magistrat et prevost seculier.186. La contamination est effectuée avant Oresme par li Livres dou Tresor de Bruneto Latini (1265) : Politique ce est a dire le governement des citez.cairn. Nicot y fait référence à l’entrée « Chaperon » : « aucuns magistrats politiques en usent. » . Si le Vocabularius latin-français d’Antonio de Nebrija (1519) offre une brève entrée « Politicus » (« civil citoyen »). qu’il traduit par « O virum studiosum Reipublice ».info .186. utilise l’adjectif sous l’entrée « Heroïque » (les « Signalez actes de guerre ou politiques »). ou criminel sans plus. l’associe au magistrat de la prévôté 2 et enregistre encore tardivement ce sens innocent à l’interjection « O » : « O le bon politique ! ».

3. « Cic. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. Civitatem ordinare. reprise dans le Dictionarium de Charles Estienne (le frère de Robert) de 1552. ce qui est repris par Dupuys 1573 et Nicot 1606.186. » L’édition augmentée par Thierry en 1564 ajoute..186. Catach) enregistre le mot comme substantif féminin à partir de 1549 alors qu’il n’a toujours pas d’entrée.130. Politia. Politique ». qui existe.. ou s’entremet et aime le faict d’une republique. Cic.. cum aut homo imbecillis a valentissima bestia laniatur ? » 4.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 36 36 MARIE-LUCE DEMONET (seulement Politia). le tout premier de la série qui deviendra le Thesaurus Latinae linguae. le premier Dictionnaire françoislatin vraiment bilingue de Robert Estienne avait étendu quelque peu l’entrée « Police » sans enregistrer « Politique » 5. […] Sumpsi mihi quasdam tanquam theseis quae & politicae sunt & tempo- rum horum. Le fait et gouvernement d’une rep.182 . Cette dissymétrie est-elle le signe que l’emploi du terme.cairn.183. sera plus tard du parti que l’on commence à nommer celui des « Politiques ».10/12/2014 02h19. Son Dictionarium de 1536 conserve cette entrée avec la même glose et une citation supplémentaire de Cicéron 4. L’édition de Gueffier 1614. tout comme celui de Robert Estienne 1549. toujours sans entrée à Politique.10/12/2014 02h19. ne devait pas apparaître ? Les Estienne sont huguenots et Nicot.. évoluant vers une prudence nécessaire déjà sensible dans la langue vernaculaire à cette époque. Le Dictionnaire historique de l’orthographe française (N. Celui de Pavie 1584 offre une entrée à l’adjectif Politicus et se contente de traduire par « politique. Le « Calepino » de 1546 (Lyon. bene moratae et bene constitutae civitates. La définition à partir du latin ne sera pas davantage « retournée » dans le Dictionnaire françoislatin de 1549 où l’on retrouve implicitement la proximité ancienne entre « la » poli- tique et la « police » (à l’entrée « Police »). Quod est civile. Sébastien Gryphe) ne propose ni l’un ni Document téléchargé depuis www.130. destinée « aux nations estrangeres ». avait fait de même : l’entrée Politicus. « Police. politicum.info . après « Politia » : « Policer une ville ».cairn.182 . & ou il y a bonne police. magistrat et conseiller royal. politica. Citez bien policees. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme l’autre. En revanche. . » 5. donne encore le synonyme « civile » et le complète par une cita- tion de Cicéron qui s’impose par la suite et fige l’expression « homo politicus » 3. ajoute après cette expression « Rempub. civil ». consti- tuere ».info .183. Le Dictionarium latin de Robert Estienne 1531. le Dictionarium latin-français de 1543 ajoute une nouvelle définition en français : « Qui entend bien. Il inclut une notion intéressante (« s’entremettre ») et consacre l’adjectif français « politique » alors qu’en 1539. Sed quae potest esse homini politico delectatio. « Politicus.

148). 26. secular. Shakespeare : « Am I politic ? Am I subtle ? Am I a Machiavel ? » (The merry wives of Windsor.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 37 QUELQUES AVATARS DU MOT « POLITIQUE » (XIV e -XVII e SIÈCLES) 37 1.info . par Rubinstein). Le Dictionary of the French and English tongue de Cotgrave (1611) rappelle cette ancienne synonymie de « politicke.. lay. Non citées. La bibliographie politique s’étoffe ponctuellement avec Cardan et Francis Bacon chez Furetière. voir Nicolaï Rubinstein 1987. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme des expressions comme « lois politiques ». et. en signifiant avant tout « relatif au gouvernement ».2. bien que le sens en anglais ait déjà pris à cette époque une connotation machiavélienne 7. 1965.182 . Toutes les citations des Essais renvoient à l’édition de P. la République de Platon (augmentée de la Politique et des Lois).130. dans lesquelles Montaigne avait vu un « docte et labo- rieux tissu » 8 (1965 : I. 6. « sage politique ». 7.130. Dans la première moitié du XVIe siècle. 719). 8. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. de Gilles de Rome et d’autres auteurs scolastiques comme Buridan. leurs analyses n’en sont pas moins repérables notamment sous le lien établi.. employé dans Document téléchargé depuis www. Les humanistes semblent oublier les commentaires de Thomas. à la fin du siècle. Villey. l’adjectif « politique ». implicitement ou explicitement. L’un est spirituel […] l’autre est politic ou civil » ([1538-41] 1961 : XIV. qui complètent les Politiques d’Aristote : les Politiques de Plutarque. . la science politique est tou- tefois plus livresque que pratique.186.cairn. Mais comment signifiait-on « le » politique avant la découverte des Politiques d’Aristote ? Dès le XIIe siècle. Les emplois antérieurs aux guerres de religion En dehors des dictionnaires. ignorer les décrétalistes (auteurs des textes du droit ecclésiastique consigné dans les Décrétales) et ce que le droit canonique avait pu apporter de réflexion politique sur la délicate question de l’imperium et de ses limitations.183.. civi- lis apparaît en doublet synonymique avec politicus. la République de Cicéron.186.10/12/2014 02h19.182 . cit.183.. Pour l’histoire médiévale de politicus et des termes apparentés.10/12/2014 02h19. de Xénophon. 1602. Calvin utilise le même doublet dans l’Institution de la religion chrétienne : « Il y a double regime de l’homme. pour expliciter ce dernier 6. civill ». entre politique et raison d’État. restera neutre avant les guerres de religion.info . les Politiques de Juste Lipse. Le terme fait expressément réfé- rence aux grandes sources classiques de la philosophie politique.cairn.

à la suite de Furetière.130. La clé- mence des princes n’est souvent qu’une politique pour gagner l’affection des peuples.182 . Cette notion d’adresse prudente est également absente des diction- naires de grec du XVIe siècle.. dans sa première définition. l’accommodation : Mesnagement. ren- forcé par la lecture de Platon. qu’il puisse être dévoyé. D’elle dérivera la connotation souvent péjorative. C’est la prudence « mixte ».cairn.. Le célèbre dictionnaire du dominicain Nanius Mirabellius. la lexicographie latine et grecque de tradition huma- niste ne tient pas compte d’un emploi apparu en latin médiéval et déjà attesté en français.info . conduit à souligner une qualité mora- le habituellement associée à la notion de politique : la prudence. le sens « machiavélien » que Littré. Sfez 2000 : 80). dans une sorte d’interprétation laxiste de la prudence thomiste 9. Retracer l’origine précise de cette association est malaisé : on peut constater son apparition à la fin du Moyen Âge. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme 2.1. le politique englobe tous les arts civiques : rien ne laisse entendre. qui se contentent de rendre politikos par politicus. La grande science d’un politique.186.183.10/12/2014 02h19. L’adresse prudente En tant que « science ». DU MÉNAGE DE LA CHOSE PUBLIQUE AUX AMÉNAGEMENTS POLITIQUES Document téléchargé depuis www. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. alors que Furetière enregistre un emploi qui témoigne du passage du simple « ménage » (administration) de la république au ménagement ou à l’aménagement. ou « mêlée » de Juste Lipse (voir Lazzeri 1992 : 123. atteste en citant La Rochefoucauld : [politique]. tout comme « policer » (chez Oresme et dans Alector de Barthélemy Aneau 1562). que le sens d’administrer ou de civiliser. Le rapprochement entre l’Éthique et les Politiques d’Aristote.cairn. Elle est donc un trait caractéristique des emplois de cette famille de termes en latin tardif et en langue vernaculaire..10/12/2014 02h19. la Polyanthea. augmenté et modifié pendant plus d’un 9. en ces siècles.info . telle qu’on l’a vue brièvement émerger dans Robert Estienne 1543.183. La manière adroite dont on se sert pour arriver à ses fins.182 . relatif au gouvernement de l’État (glose du dictionnaire de Budé publié en 1554).L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 38 38 MARIE-LUCE DEMONET 2.. « civile ».130.186. Si elle admet le terme. d’un agent chargé de quelques négociations. . est le mesnagement des esprits. « Politiser » n’a. des humeurs des per- sonnes.

car derrière la notion d’habileté tout Européen de la seconde moitié du XVIe siècle aura compris « machia- vélisme » . Pour notre époque.. enregistre dans ses premières versions l’étymologie grecque Document téléchargé depuis www. Les dictionnaires destinés à l’usage pédagogique confirmeraient a contrario l’absence significative d’emplois consacrant la dégénéres- cence de la prudence en habileté. Ce n’était pas le cas dans la France déchirée des années 1560- 1600. La raison d’etat que l’on allégue si souvent pour justifier les procédés ou les entreprises des Princes. pour enchaîner immédiatement avec la notion de prudence héritée de Thomas d’Aquin : « Est autem politi- ca prudentia per quam convenienter disponitur pertinentia ad bonum commune civitatis secundum bea. efface toute référence à la pruden- ce et relègue Thomas dans le florilège de citations.. Il rappelle la trilogie politi- ca.186. car la réception même de Machiavel est une affaire compliquée. donnée par Joseph Lange de Fribourg en Brisgau.183. qu’autant qu’elle se concilie avec l’intérêt commun des nations . de 1771) entérine le sens déviant tout en le dénon- çant : « On a défini la politique. monastica.info . au temps des plus graves troubles religieux. Tho. la rubrique a été complètement refaite dans les éditions du XVIIe siècle de la Polyanthea nova : celle de 1630. 10. est un symptôme caractéristique de cette transformation de la prudence en art habile de trouver des compromis 10. l’art de jouer & de tromper les hommes. la plupart des partis sont « poli- tiques ». où monastikos ne veut pas dire monastique. ou ce qui revient au même. mais individuel. encore vivante dans les textes du XVIe siècle..info ..cairn. » . par opposition au collectif. revient à une synthèse humaniste et neutre de l’aristotélisme politique. solitaire (monos). dictio graeca est. oeconomica. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www.130. où « politique » pouvait constituer une insulte (Miernowski 2002). La cause en est à la fois simple et complexe : simple. prend le nom de poli- tique dans le cabinet des Princes […].182 . de la justice & de l’humanité. avec les règles invariables de la bonne foi. complexe.182 .cairn. Le Dictionnaire de Trévoux (éd. Si l’édition de 1546 reprend le même texte. Qu’un parti ait été appe- lé celui des « Politiques » par ses ennemis Ligueurs. pourtant bien présente au cœur de la réflexion politique de la Renaissance.186.10/12/2014 02h19. ».130.183.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 39 QUELQUES AVATARS DU MOT « POLITIQUE » (XIV e -XVII e SIÈCLES) 39 siècle jusqu’à devenir un recueil alphabétique de lieux communs à succès. respublica dicitur »). © Éditions de la Maison des sciences de l'homme du substantif féminin (« Politica.10/12/2014 02h19. […] civilis […] poli- teia. notamment en France. ne peut véritablement avoir cet effet. Ce qui s’appelle fraude & infidélité dans le commerce de la société.

Les auteurs médiévaux connaissaient bien l’étymologie du mot « police ».3. opère sur le plan politique : le mot « franc » révèle la liberté associée. Si les théoriciens médiévaux n’ignorent pas le status. l’État (Skinner 2001). Il confirme l’idée que la monarchie est le meilleur gouvernement pour la France.182 . Ce moment est mentionné. grâce au travail de l’historiographie de propagande. à partir de la lecture du Prince. d’après Furetière. Repenser la pluralité Il fut un temps où « politique » pouvait signifier « républicain » au sens étroit. en vertu d’institutions devenues coutumières. et par- Document téléchargé depuis www. voire pour certains du roi lui-même et des citoyens. ce n’est pas un hasard si. 2. au même moment. et non religieuses » (1589).182 . © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. dans le Dictionnaire historique d’Alain Rey : « [politique] s’est appliqué à un membre d’un parti qui prétendait s’occuper de questions politiques. partisan d’un gouvernement démocratique.130. Vers la compromission d’État Le sens florentin résulterait donc d’une conjoncture particulière. à l’origine élective des chefs par les assemblées. remarque assez proche de la description qu’en donne Trévoux 1771. Au cœur du conflit.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 40 40 MARIE-LUCE DEMONET 2.2. Encore fallait-il que se soit consti- tuée dans les esprits une autre notion encore relativement nouvelle. même mythique.cairn. qui va connaître. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme ticulière à la France..183.info .. ou même dès 1564 suivant les auteurs) 11. selon Post 1992). s’énonce chez Botero ce concept politique auquel nos sociétés actuelles se réfèrent encore si souvent. Outre le fait que l’on doive anticiper la pre- mière attestation (1568.info .10/12/2014 02h19. La « nation France » (Beaune 1985) se construit un passé qui.130. et l’acception politique du mot « État » tarde aussi à être enre- gistrée par les dictionnaires. issu 11. la « ragion di stato » (1589). . Pasquier appelle Michel de l’Hôpital « sage politic » à Poissy (Jouanna 2002 : 483)..186. chez les Monarchomaques.. une promotion remarquable au début des temps modernes. Status n’appartient pas à la langue courante des diction- naires. ils sont tributaires de la lente émergence de la notion de « nation ». qu’ils identi- fient plus ou moins à la respublica et à la politia (Thomas d’Aquin. sous une forme atténuée.10/12/2014 02h19. au-dessus de tous les royaumes et de toutes les républiques.183.cairn.186. il fau- drait plutôt comprendre que ce parti s’efforçait de traiter les questions religieuses en tant qu’affaires soumises à l’État.

prise au sens figuré : « Bonace. Toutefois.info . sive civitas » (Rubinstein 1987 : 43).130.182 .L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 41 QUELQUES AVATARS DU MOT « POLITIQUE » (XIV e -XVII e SIÈCLES) 41 comme politicus du grec polites et de polis (« ville »). pource qu’il est malaisé de croire qu’il y ait rien de public en ce gouvernement où tout est à un.183.cairn. le dominium plurium vient de « polis. Albert Le Grand avait découvert dans les Politiques d’Aristote la distinction entre le regimen regale et le regimen politicum. l’endroit où l’on vit à plusieurs. avant que mettre en doute quel rang la monarchie doit avoir entre les republicques. ce qui revient à penser la plura- lité comme le Machiavel des Discorsi (1532)..130. ce qui peut expliquer pourquoi. comme s’ils retrouvaient sous le mot honni une pluralité impossible à imaginer. a pu être synonyme de « républicain » : ainsi Le Jouvencel de Jean de Bueil (1466) atteste le sens de « gouvernement de plusieurs ». « polus ». et ils pratiquent le jeu de mots entre « polype » et « politique » aux dépens des disciples supposés de Machiavel (Fragonard 2002 : 437). © Éditions de la Maison des sciences de l'homme un rapprochement (abusif.186. Gilles de Rome effec- tuera le rapprochement entre ce dernier et le gouvernement des villes italiennes.10/12/2014 02h19. mais la plu- ralité des religions. qui aborde en passant « ceste question tant pourmenée » du choix entre les trois formes de gouvernement. où le pouvoir est exercé par délégation (Fioravanti 1999 : 9-12). mais significatif) entre polis. si elle en y doit avoir aucun.10/12/2014 02h19. pour pallier 12. Le gouvernement politique est aisé pendant la bonace et la paix ». dans quelques textes.186.. tout en annonçant un traité à part sur le sujet.183. à quoi Furetière donnerait un lointain écho à l’entrée « Bonace ». » (1987 : 34) . La Boétie [1548 ?] : « Ancor’voudrois je sçavoir. quod est pluralitas. en français et en italien. selon Tolomeo de Lucca. que certains Ligueurs populistes pouvaient soutenir.182 . © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. On ne s’étonnera pas de trouver chez La Boétie.. et la pluralité. La pluralité insup- portable n’est pas pour eux l’idée d’une monarchie constitutionnel- le. ce qui ne l’empêche pas de soutenir que le roi. considéré comme favo- rable à une monarchie constitutionnaliste ou à un gouvernement « républicain ». Plusieurs libelles ligueurs écrivent « polytique ».. cer- taines remarques étymologiques au XIVe et au XVe siècles établissent Document téléchargé depuis www.info . un doute concernant l’appellation de « république » pour une monar- chie 12. vient de la traduction de Moerbeke . « politique ».cairn. L’infléchissement du zoon politikon (l’« animal politique ») d’Aristote vers un animal civilis.

et il est synonyme de « républicain ». Lyon. montre l’étendue des changements conceptuels qui ont pré- cédé ou accompagné les événements. 2. Mais la France est monarchis- te par coutume . mais par ce qu’elles sont loix » (1965 : III. 194). popularis gubernatio est respublica lapsa » (ca. cités par Fioravanti 1999. il ne convient pas de modifier cette « loi reçue ». voir l’ensemble des communications pré- sentées au colloque De Michel de l’Hôpital à l’Édit de Nantes. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme se alors d’une part au théologique. . d’autre part au monarchique. Gilles de Rome. tout en se soumettant également au pape 13..cairn. se trouvent ridicules et ineptes à mettre en practique. et Jouanna 1998. doit être au-dessus d’elles. 2. le politique s’oppo- Document téléchargé depuis www. De regimine principum.. Albert le Grand. VIII. III. les premiers commentaires d’humanistes aux Politiques d’Aristote (par Clichtove et Lefèvre d’Étaples) éloignent clairement leurs lecteurs de toute tentation républicaine – au sens du gouverne- ment populaire – pour affirmer : « respublica regia omnium esse opti- mam […] . 2002. confirmant ainsi les sympathies républicaines et « civiles » de son ami.. éd.1. LE PARTI DES « POLITIQUES » (1560-1596) 3. […] Non par opinion mais en verité. Au tournant du XVe siècle.130. Montaigne dit de La Boétie qu’il aurait mieux aimé être né « à Venise qu’à Sarlat » (1965 : I. l’excellente et meilleure police est à chacune nation celle soubs laquelle elle s’est maintenuë. 1510 : 10 v°). 957) 3. (1965 : III. D’après différentes études consacrées par les historiens à cette évolution 14. 13. Jamy. 1072) : Et certes toutes ces descriptions de police. Sa forme et commodité essentielle despend de l’usage. en sachant que. et il est synonyme de « civique ».183. Un républicanisme tout relatif puisque son modèle est celui de Venise. 1651 (Opera omnia IV) et In octo libros Politicorum. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. 14. leurs partisans pouvaient ignorer qu’on les appelât « Politiques » ou refuser cette appellation. En France.186. pour chacune d’elles. lectio 1d . I. In decem libros Ethicorum Aristotelis. Les trois vagues de l’attitude « politique » L’apparition en France de ce qui a été appelé le « parti » des « Politiques ».183. même si les lois « se maintiennent en credit non parce qu’elles sont justes. 28.182 . responsable à la fois de l’accession au trône de l’héri- tier protestant Henri de Navarre et de sa légitimation politique sou- veraine. 9..info .130. 13.182 . ibid.info ..10/12/2014 02h19.10/12/2014 02h19. on distinguera trois attitudes « politiques » correspondant à trois moments du conflit.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 42 42 MARIE-LUCE DEMONET le défaut des lois.cairn. feintes par art. Parmi beaucoup d’autres publications.186.

130. Leurs thèses sont exprimées dans la Satyre Ménippée (1593). Bien que Jacques-Auguste de Thou déclare qu’ils se soient eux-mêmes appelés ainsi (Historia sui temporis.. est appelée celle des « Malcontents ». des protestants modé- rés comme Duplessis-Mornay se rattachaient à cette mouvance. 17. Partisans de la paix. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. partisans de la tolérance et de la paix. admettent que le royaume puisse avoir deux religions (Édit de Janvier 1562). VII. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme qui.182 . Selon Arlette Jouanna. et résumées dans l’anonyme De la vraye et legitime constitution de l’Estat (1591) : « l’Estat n’est estably ny maintenu par la religion.183. et des Monarchomaques protestants. les arguments les plus machiavéliens des Politiques. qui n’est pas un gouvernement « politique ». ancien Ligueur rallié à Henri de Navarre..186.183. sans doute aussi par intérêt personnel. les vrais Politiques doivent se démarquer et des Malcontents de la période précédente. Ce dernier groupe est la cible des Ligueurs. La pression des événements rallie à la théorie de la sou- veraineté exprimée par Jean Bodin la plupart des magistrats et une grande partie de la noblesse de robe. Le « monarchomaque » protestant. ils devien- nent des « Politiques » aussi a posteriori chez leurs ennemis 15. après la Saint-Barthélemy.info .cairn. le noble rallié à la cause royale). ce qui n’est pas tout à fait exact : certes minoritaires.182 . 3) 1586 (mort du duc d’Anjou)-1596 : pendant les guerres de la Ligue. 38). ch 10). parle de « gouvernement poli- tique » (La Gaule française.. en particulier dans la harangue de d’Aubray.130. 15. . avec une sympathie non dénuée de cynisme. François Hotman. Le Dictionnaire du Moyen Français (Kean-Greimas) donne ce parti comme « catho- lique ». 2) 1572-1576 : la réunion d’un « tiers-parti ».10/12/2014 02h19.cairn. ce qui pourrait paraître un pléonasme : mais il entend une monarchie élective et constitutionnelle qui s’oppose aussi à la tyrannie. On les désigne également sous le nom de « Mitoyens » ou « Moyenneurs ». ains la Religion conservée par l’Estat ».10/12/2014 02h19. autour de François d’Alençon. Plus difficile était le ralliement de la noblesse d’épée : Le Dialogue d’entre le Maheustre et le Manant (dans sa version royaliste de 1593) expose par la bouche du Maheustre (le « Maître ».L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 43 QUELQUES AVATARS DU MOT « POLITIQUE » (XIV e -XVII e SIÈCLES) 43 1) 1560-1568 : deviennent « politiques » a posteriori les membres du cercle du chancelier Michel de l’Hôpital (protestants et catholiques) Document téléchargé depuis www. plutôt proches d’une monarchie « bridée » par les États généraux et les conseils 17.info . les partisans catholiques d’Henri de Navarre héritier légitime s’asso- cient de fait avec les partisans catholiques ou protestants de la concorde 16. 16.186..

celle des « préceptes politiques ». Au milieu de ce discours économique. Béatrice Sayi-Périgot (Pasquier 1995 : 362) a bien vu que Pasquier concevait l’Etat comme un « corps politique transcendant » et a noté que le mot « politique » était alors « en pleine évolution ». plutôt que la lecture des romans. qui pré- sente le point de vue du notable juriste. Politiques et courtisans Longtemps.186. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. décidèrent « politiquement » (77) de faire des économies en ne payant pas les intérêts aux créanciers. mais en s’intéressant particulière- ment à Commines. cette distinction ne sera pas effective et l’appellation de Document téléchargé depuis www.2.130. mais le « Courtizan ».10/12/2014 02h19. est d’autant plus intéressant qu’il disparaît.182 . Pasquier brosse le portrait d’un corteggiano devenu disciple caricatural de Machiavel.183. rappelle la différence entre le public et le « monastique ». en revanche.183. avec le sens d’une utilité publique moralement douteuse. des richesses et du monde. alors qu’une conception sécularisée de la politique avait émergé avant le début du conflit dans les milieux gallicans. historien à qui l’on pouvait reprocher ses accom- modements à l’égard de Louis XI (88)... .L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 44 44 MARIE-LUCE DEMONET 3. Turchetti 2002).10/12/2014 02h19. un usage apparemment neutre de l’adjectif : il recommande au prince. Leur point commun pourrait n’être que la recherche de la paix (Beame 1993. Le « Politic » montre.cairn. ni le philosophe (stoïcien) arc-bouté à son mépris de la noblesse. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme « Politiques » désigne « Malcontents » et royalistes de la troisième vague.info . Étienne Pasquier avait mis en scène dans son Pourparler du Prince un porte-parole nommé le « Politic ». Il se résigne sans effort à la « licence du temps qui court » (1996 : 72). mais néanmoins favorable à la limitation de son pouvoir par la loi18 .186.. son principal adversaire n’est pas le prétentieux « Escholier » qui surplombe les réalités politiques de sa satisfaction de cuistre et d’esthète.. Tout en récusant la violence inhérente à l’État.cairn. comme si l’inclination vers l’utile devait être écartée du registre politique au moment de la réconciliation. Pasquier insère un exemple qu’il supprimera en 1596 : le Courtizan fait l’éloge des Vénitiens qui. Dès 1560. L’emploi de l’adverbe. l’observateur servile affirme que le prince doit être craint comme il doit encoura- ger des guerres extérieures utiles à la gloire et à l’exercice des nobles. un flatteur dont l’égoïsme n’a d’égal que celui du roi adulé. rançonnés par Louis XII.130. et compa- re l’arbitraire royal à celui des monnaies.info . Il ne prône que la guerre 18.182 . déjà entièrement dévoué à son roi.

186. Cette classe imprécise de magis- trats qui sécularise la matière politique est rapidement accusée d’indifférence religieuse.186. le politique fait plus que se distinguer du religieux en s’y opposant franchement (Jouanna 1998 : 1211). © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 45 QUELQUES AVATARS DU MOT « POLITIQUE » (XIV e -XVII e SIÈCLES) 45 défensive. l’emploi injurieux de « politique » aura prati- quement disparu et les premiers historiens de ces guerres ne se réfè- reront plus à cette appellation partisane. Les Politiques en parlent à la troisième personne.130. 739) 19. comme s’il s’agissait d’un autre. 3. et. rappelle que les rois sont contrôlés en France par la Cour de Parlement et la possibilité d’adresser des « remontrances ». © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Pasquier utilise à deux reprises la vieille analogie de l’harmonie du corps de la république en l’appliquant à la relation proportionnelle entre les petits et les grands. Document téléchargé depuis www.cairn. (Recherches. que l’on estimoit de pire condition que le huguenot parce qu’il plaidoit pour la paix. au moment des guerres de la Ligue (1586-1596).182 . Étienne Pasquier consacre en 1596 un chapitre des Recherches de la France (« Du mot huguenot ») à la naissance des vocables qui désignent les partis. à la fin du siècle.10/12/2014 02h19. alors que la dissociation entre État et reli- gion n’est pas un principe revendiqué : elle est plutôt la conséquen- ce d’un accord sur l’urgence en temps de crise. La crise française a été le champ d’application de cette torsion du politique vers l’intérêt de l’État.. quand l’avènement d’Henri IV aura calmé les esprits et les armes. et le Ligueur. accord efficace puis- qu’il aboutira. La métaphore de la consonance entre les personnes de différentes qualités est prise de la République de Platon (II).183.130. comme dans la polyphonie : les défauts des princes sont ainsi couverts par l’har- monie du tout19... VIII. La paix comme raison d’État Trente ans plus tard.info . à un apaisement forcé du royaume.182 .info .3.183.10/12/2014 02h19. Les royalistes sont devenus de fait des « Politiques » quand ils ont admis que le roi devait se convertir pour préserver l’État. Il entend le faire en lexicographe et en observateur objectif : Il n’est pas qu’en nos derniers troubles le parti catholique ne fut encore sub- divisé en Politique.cairn. [1596] 55. mais en l’infléchissant à la fin de son dia- logue vers une intégration des éléments discordants. fortement aidé par les victoires militaires d’Henri de Navarre. ..

Cette intégration se fera même au grand jour. une fois la guerre civile achevée. Malgré une mise à distance qui confirme la disparition de l’adverbe Document téléchargé depuis www.cairn. Quelle solution proposer ? Faire rentrer la douceur et la bonté dans nos esprits et imiter les Athéniens qui avaient demandé à l’oracle de Delphes quelle religion ils devaient suivre : la réponse étant « celle que leurs ancestres avoient accoustumé de tenir ». Adrien Turnèbe (professeur royal de grec) montre sa préférence pour l’ancienne religion. l’oracle leur répond encore : « la meilleure ».186. Le Politique « nécessaire » Revenons à la première vague de tentation politique en France et aux premières mentions du terme appliqué au cercle de Michel de l’Hôpital. 3. La Curne de Sainte-Palaye tronque la citation au mauvais endroit.182 . démontre que les ruses accompagnent la manifestation de la puissance et conduisent l’homme de Cour à se montrer également bon « politique ». et comme il y en avait plusieurs.. mais rénovée. Le bon 20. mais aussi dans cer- tains textes : Le Bréviaire des politiciens..cairn. Nulle part on ne trouve cette acception.186.. tres arrogants & audacieus. absolument contradictoire avec tous les autres témoignages historiques ou littéraires. à en dire la verité & sans dissimuler.130. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. publié en latin à partir d’une lettre de Mazarin (1649). semble irréversible : « poli- tique » adjectif ou substantif pourra désormais. selon le contexte. non seulement dans les dictionnaires. ce qui le conduit à ce commentaire absurde : « Il estoit pris aussi en mauvaise part pour désigner ceux qui épousoient un parti avec trop de chaleur et avec excès ». habile.10/12/2014 02h19.4.183. Le « Politique » deviendra un peu plus que prudent. inté- grer la notion de raison d’État associée à des moyens « utiles » de gou- verner comme la ruse et la trahison. pour estre les ungs. les autres tres-immodestes & des-hontés (1564 : 17).130.info .L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 46 46 MARIE-LUCE DEMONET Cette définition se retrouvera chez La Curne de Sainte-Palaye 20. plus tard.182 . il constate l’échec du Concile de Trente et renvoie les partisans dos-à-dos : Quand à moy il me semble que les ungs et les autres ont tort. Parmi ses membres supposés.10/12/2014 02h19..183. Dans son Brief discours de l’occasion des troubles et dissentions du jourd’huy au fait de la Religion. . © Éditions de la Maison des sciences de l'homme « politiquement » dans la nouvelle édition du Pourparler.info . l’évolution du terme.

cairn. qui avait été son disciple et qui l’admirait. La politique turque de François 1er est expressément mentionnée et l’alliance des années 1542-44 avec Barberousse qui avait provoqué l’indignation dans le monde chrétien. il risque d’être érigé en principe de gouvernement de façon habituelle.. selon Machiavel.10/12/2014 02h19.. opérant ainsi un mélange entre le « Politic » et le « Courtizan » du Pourparler du Prince. 21.130.cairn. ne dira pas autre chose : lui aussi aura choisi le meilleur parti – il trouve lâche de ne pas se déclarer – et attend de Dieu qu’il apaise le conflit.130. Ces modérés n’en sont pas moins obligés d’admettre que certaines situations demandent autre chose que la prière. l’alliance avec le Turc plutôt qu’avec quelque voisin chrétien dangereux (1882 : 106). Le long poème du pro- testant Jean de La Taille. Le texte ne s’étend pas sur la ruse machiavélienne. Si l’adage « nécessité fait loi » est d’actualité dans le contexte des guerres. Exemples de « cruautés utiles » : « De punir les plus grands.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 47 QUELQUES AVATARS DU MOT « POLITIQUE » (XIV e -XVII e SIÈCLES) 47 sens de l’oracle a quelque chose de « politique » et Turnèbe conclut par la nécessité de la réforme de l’Église et de la prière : Document téléchargé depuis www. il justifie l’exercice d’un pouvoir fort (jusqu’à la cruauté exemplaire) et surtout la production de signes extérieurs de la puissance 21. rédigé juste avant la Saint-Barthélemy. en prônant l’attitude du renard plutôt que celle du lion.182 ..183. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Il fault prier Dieu chascun en son endroict de tout son cueur.183. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. se présente comme une sorte de miroir réaliste du prince.186. affin que sentans tous une mesme chose en Jesus Christ nostre Sauveur.186. dans l’état de conflit per- manent qui caractérise les sociétés modernes. de raser quelques villes/ Qui refuseroient paix » (1878-82 : 116).info . .182 .. « Le Prince nécessaire » (1572-76). mais il l’évoque avec un por- trait plutôt flatteur du « subtil » Louis XI. (1564 : 22) Montaigne. mais dont la menace avait été d’une efficacité cer- taine au moment où Charles-Quint convoitait encore la Provence. La notion de « néces- sité » est en effet un concept typiquement machiavélien qui entre dans la sphère du politique en tant que « ménage » du bien public.10/12/2014 02h19.info . c’est-à-dire. nous conspirions sainctement à l’advancement de sa gloire & edification de son Eglise. qu’il luy plaise nous en faire la grace. dans lequel il est clairement dit que les miroirs habituels présentant un prince idéal (le contraire du « néces- saire ») sont chimériques .

avant 1574. (« De la coustume et de ne changer les loix receues ».130. par « temerité de juger » et d’une « privée fantasie » (120-21). © Éditions de la Maison des sciences de l'homme domaine de l’exécutif et du judiciaire. ne pourvoit pas à ces accidens extraordinaires : elle presuppose un corps qui se tient en ses principaux membres et offices.182 .183. Ce point de vue conduit un certain nombre de protes- tants à des conversions qui semblent consacrer un nicodémisme de fait. 120) C’est rendre à César ce qui lui revient et se mettre « à sa mercy ». Le second se convertira à la suite du roi. avait exprimé son dédain ironique pour les arguments des Politiques (1978 : 302). et un commun consentement à son .cairn. avant sa propre conversion en 1594. Du côté catholique. se rallient à leur position. non du législatif.info .. pour esta- blir le salut du genre humain et conduire cette sienne glorieuse victoire contre la mort et le peché. La contre- partie est de ne pas vouloir changer les « lois reçues » à toute force. et sans doute aussi lors de l’épisode des Malcontents.130. ne l’a voulu faire qu’à la mercy de nostre ordre politique. qui. et.183. Ces Politiques sont naturellement mal vus des protestants de la ligne dure (d’Aubigné) alors qu’un Duplessis-Mornay. contrairement à beaucoup d’autres qui l’utilisent pour justi- fier purgation ou amputation. il se sert de la métaphore corporelle appliquée à l’État d’abord pour en souligner la cohésion : [1588] D’autant que la discipline ordinaire d’un Estat qui est en sa santé. 23. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www.10/12/2014 02h19.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 48 48 MARIE-LUCE DEMONET L’alliance avait d’ailleurs été préparée par un cardinal. selon le principe énoncé par Paul aux Romains. Jean du Bellay… Jean de La Taille place toutefois la force du pouvoir dans le Document téléchargé depuis www..186.info . On devine qu’il était proche du Chancelier de L’Hôpital en 1560-62 et. 1965 [1588] : I.182 . mais aussi prendre le risque de considérer la religion comme une coutume. sans doute pour des raisons tout aussi politiques. comme le poète Jean de Sponde qui. Une fois que le mal est fait. un Philippe Canaye.10/12/2014 02h19. Montaigne ne s’en remet pas pour autant à la force pure. L’annexion de ce texte par les protestants lui fait renoncer à ce projet.186. mais il affirme clairement plus tard (1588) le principe de la dépendance du religieux à l’égard du politique : Quel merveilleux exemple nous en a laissé la sapience divine.cairn. l’indétermination est fréquente : la position de Montaigne est royaliste-légitimiste pour la troisième phase... il avait eu l’intention de placer au centre du livre I des Essais la Servitude volontaire de La Boétie (rédigé vers 1548).

4. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme 3.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 49 QUELQUES AVATARS DU MOT « POLITIQUE » (XIV e -XVII e SIÈCLES) 49 observation et obeïssance. Dès les premières pages des Essais. d’aider de nostre recommandation leurs actions indifferentes pendant que leur auctorité a besoin de nostre appuy. citant De Thou.5. conduit en effet à un dédoublement inévitable entre la sphère publique et l’ordre privé. 241). 39. Public et privé Le point de vue politique qui s’affranchit de la morale individuelle au profit d’une éthique d’État.186.cairn. Et ceux qui. par respect de quelque obligation privée espousent iniquement la memoi- re d’un prince meslouable. L’état politique Furetière définit encore. qui consiste en l’art de gouverner et de policer les Estats pour y entretenir la seureté.182 .183. et n’est pas pour tenir bon à un aller licencieux et effrené.. ce que Montaigne appelle « l’ordre politique ».info . 3. Donnons à l’ordre politique de les souffrir patiemment indignes. de celer leurs vices. non plus que l’affection.10/12/2014 02h19. (1965 : I. 16) Le caractère dissimulateur était souvent reproché à ces catholiques qui servaient le parti d’Henri de Navarre à partir du moment où il était devenu l’héritier de la couronne. ce que Montaigne appelle « l’arriere-boutique toute nostre » (1580 : I. et 22.183. Ce caractère manifestement machiavélien est enlevé à l’influence de Machiavel pour être rapporté à la plus noble raison d’État. Mais nostre commerce finy. et nommement de refuser aux bons subjects la gloire d’avoir reveremment et fidellement servi un maistre. la tranquillité.130. et qui « servoient cependant sourdement le parti du roi de Navarre assiégeant » 22.130. nous ne la devons qu’à leur vertu.1. Montaigne énonce des préceptes à la fois d’obéissance et d’indépendance : Nous devons la subjection et l’obeissance egalement à tous Rois. [1592] L’aller legitime est un aller froid. car elle regarde leur office : mais l’estimation. (1965 : 122) Document téléchargé depuis www.. parmi d’autres emplois.182 .cairn.10/12/2014 02h19. la politique comme « la première partie de la Morale. mais dans une addition postérieure à 1588.. ÉTHIQUE ET POLITIQUE 4. La Curne de Sainte-Palaye. font justice particuliere aux despends de la Justice publique. .info . ce n’est pas raison de refuser à la Justice et à nostre liberté l’expression de noz vrays ressentiments. les imperfections duquel leur estoient si bien cognues : frustrant la postérité d’un si utile exemple..186. poisant et contraint. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www.

. » Mais « première » dans quel sens ? ce peut être une antécédence sans précellence.182 .10/12/2014 02h19.186. selon la traduction du « principaliora » de Thomas d’Aquin.10/12/2014 02h19.info .info .. politique » (1938 : II.130. utile : Mais aussi le deshonneste. comme cela est brutale- ment confirmé par frère Jean des Entommeures déclarant que les moines sont « machemerdes ». semble remplacer l’éthique par la religion sans relation hiérarchique.cairn. dans la mesure où ce dernier est traduit par « relatif au mœurs ». « Iconomique.130.cairn. ethique.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 50 50 MARIE-LUCE DEMONET l’honnesteté des mœurs. que aussi l’estat poli- ticq et vie oeconomicque » (1542 : 7) : cette énumération. « qui regardent le devoir particulier de chacun en soy » (III. . Pontus de Tyard en 1558 associait encore étroitement la politique à la morale : « nostre science civile et politique n’est autre chose qu’une election de certaines institutions choisies en la Philosophie morale » (Mantice 1990 : 85). Le « monasticus » des scolastiques pouvait être remplacé par « ethicus ». 856). il définit les lois éthiques comme ce qui était dit auparavant des « monastiques »..186. separez de conversation politicque comme sont les retraictz d’une maison.183. 13.. 220). » (Gargantua 1542 : 40. La trilogie « éthique. dommageable ». habitant « leurs conventz et abbayes. politique » remonte au moins à Jean de Salisbury (Rubinstein 1987 : 41). 1070). Christine de Pisan la considérait comme « la plus haute » (Mutation de Fortune : 123). écono- Document téléchargé depuis www.183. la Morale étant le genre recouvrant les trois espèces. Jean Molinet énonce. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme mique.182 . laquelle vous revelera de treshaultz sacremens et mysteres horri- ficques. 941). pour qui l’éthique et la politique comprennent chacune des « contraires » : «l’ethique et politique ne donnent seulement à entendre l’honneste. mais l’ordre peut en être modifié. ce qui permet de faire reluire le positif par contraste. dans l’ordre. 8. juste. livre où le lecteur trouvera « doctrine plus absconce. injuste. qui suit immédiatement un jugement également favorable sur Commines (III. et comme « après la pluie. S’il rapproche « ethiques et politiques » dans son jugement favorable sur Tacite. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. La division ternaire se retrouve chez Le Roy (Vicissitude 1988 : 115). Rabelais sépare donc explicitement le reli- gieux (au sens de l’institution) du politique. Rabelais met en premier la « religion » dans le Prologue du Gargantua. tant en ce que concerne nostre religion. le syntagme « lois ethiques » semble justement s’opposer aux lois politiques. Chez Montaigne. si com- mentée. tout en présentant une association significative entre « état » et « politique ».

24. Les Politiques ser- vent de repoussoir jusque dans leurs propres rangs et personne ne s’avoue « politique » 23. le Maheustre illustre parfaitement ce qu’est devenue « la » politique en cette fin des guerres de religion : le compromis. leur probable irréligion. les ruses. qui sont proprement des manquements d’ordre politique : l’absence de volonté de conciliation.186. alors que la nouvelle conception du politique se détache. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. en effet). terme qui peut inclure à la fois la persuasion par les paroles et par l’argent (Le Person 2002) : les Politiques savent aussi acheter des suf- frages et les villes pour le bien public. l’ambivalence apparaît comme une caractéristique naturelle de l’animal Document téléchargé depuis www. L’intérêt de l’État l’emporte sur le préjugé religieux et le Politique endosse la part maudite du gou- vernement et de l’exécutif. de facto et progressivement. Au-dessus même de ces « Politiques » machiavéliens. 23... le noble se réservant l’art de la bataille à l’épée. de desunir ses ennemis ». Furetière.183.182 . entretenir la mésentente entre les différents prétendants au trône (maxime machiavélienne. en principe. Mario Turchetti (attaché à la détermination contextuelle du mot) refuse qu’on appel- le « Politiques » des personnages comme Pasquier.186. l’union contre le péril espagnol..L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 51 QUELQUES AVATARS DU MOT « POLITIQUE » (XIV e -XVII e SIÈCLES) 51 le beau temps ». mais elle est en voie d’en créer une autre.130..cairn. de nature sociale. Le Maheustre avoue les turpitudes de ses alliés Politiques. le jeu des alliances. Mais il a en commun avec eux l’indigna- tion devant les péchés majeurs des Ligueurs. Il en dévoile les procédés efficaces : diviser pour mieux régner 24.cairn.info . « Nos amis les politiques » dit le Maheustre. Personne ne renonce.182 . Sous la plume de ce traducteur des Politiques (1568). sinon machiavélistes. « pratiquer ». au nom d’un État protégeant la religion. qui tient à distance cette noblesse de robe ou ces notables qui ont effec- tué le travail immoral de gagner les cœurs au profit du roi de Navarre (1593 : 216).info . de l’éthique. le souci de la conservation des institutions et du royaume. les fausses rumeurs. la haine de la noblesse.10/12/2014 02h19. la pré- férence pour un prince étranger.130. .183.10/12/2014 02h19. au mot « politique » comme substantif masculin : « Diviser. Non seulement la politique est en train de s’affranchir de la morale. et l’incompétence de ces chefs igno- rant que l’intérêt général l’emporte sur le particulier. à l’idéal de vertu exprimé par les Politiques d’Aristote. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme social. l’idéal de retour à la monarchie élective. la sincérité douteuse de la conversion du roi. La grande adresse d’un politique est de diviser. de Thou : « ils n’en méritent pas les insultes » (2002 : 388). espionner.

espèce de morale d’un genre particulier et supérieur. à laquelle il refuse de s’astreindre: « [1588] Le bien public requiert qu’on trahisse et qu’on mente [1592] et qu’on massacre . à l’entrée « Prédire ». voir Jean Brunel.. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. » (1965 : III.186. 150) . 1.. 23). Dans leurs propres textes. est un historien qui tient compte des leçons du passé et prend des décisions en fonction des forces en présence et des objectifs : Machiavel affirmait que la Fortuna et le kairos (ou « moment opportun ») étaient des éléments constitutifs de la conduite politique. mais le mot lui-même. mais le témoi- gnage ironique de d’Alembert montre qu’elle a pu devenir la règle : La politique. et globalement par les termes pudiques d’« utile » ou de « nécessaire » par opposition à « honnête ».2. donne cette glose : « Un homme de bon sens et bon politique predit plusieurs evenements qui arrivent ». Le Politique. et pour certains. « bien commun ».info .183. car les auteurs qui soutenaient le parti Document téléchargé depuis www. ils n’utilisent jamais « politique » dans le sens machia- vélien et l’on a vu que les dictionnaires français évitaient de noter non seulement cet emploi.130. 26. édité et 25.. 791) 26. Celle-ci se fonde sur un réseau métaphorique qui emprunte à l’art militaire et à la chasse : le mot de stratagema. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme du compromis politico-religieux étaient les mêmes qui encoura- geaient une monarchie forte. « ordre politique » : c’est le bonum commune civitatis de Thomas d’Aquin. La « guerre du Bien Public » contre les tendances autoritaires de Louis XI est men- tionnée par Hotman (1574 : 18. souvent un magistrat ou un notable.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 52 52 MARIE-LUCE DEMONET Le rapprochement possible entre « politique » et « républicain » se sera considérablement affaibli. Cette utilité-là entre bien dans la confi- guration de la raison d’État. à laquel- le les principes de la morale ordinaire ne peuvent quelquefois s’accommoder qu’avec beaucoup de finesse.182 . qui a d’abord été connu par le traité de Frontin.10/12/2014 02h19. « composition ». absolue.10/12/2014 02h19.info . Leur attitude est expri- mée par d’autres termes : « accommodement ».186.cairn.cairn. (Discours Préliminaire à l’Encyclopédie) 4. L’entorse à l’éthique au nom du bien public devait rester exceptionnelle. elle aussi présente sous diverses appel- lations : « bien public »25. Les calculateurs Furetière. [1588] resignons cette commission à gens plus obeissans et plus soupples. Montaigne avait brièvement médité sur les « mauvais moyens employés à bonne fin » dans un chapitre portant ce titre (II. Montaigne en admet amèrement la « nécessité ».182 .130. .. 2002.183.

sans doute écrit par un protestant. 29. ch.info . et gagner tout de même (379). II.. compa- rées au massacre de la Saint-Barthélemy.. La Saint- Barthélemy était parfois attribuée (par les protestants) aux « Politiques » du moment et un texte italien. dit l’auteur (1995 : 103). que Pasquier.10/12/2014 02h19. p.cairn. tout en élaborant une théorie du complot 29. tout autant que le récit orienté de l’événement réellement survenu.info . Pasquier a reconnu la force absolue de l’autorité royale. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme associe une stratégie d’ensemble à une tactique de réponse selon le kairos.cairn. à la suite de Jean de Meung et de Philippe de Mézières.182 .130. qui lui demandèrent la mort plutôt que d’entériner une décision inique : « stratageme memorable d’une cour ». et ne retenir que le Roy avec ses Pions ».. Il n’est pas éton- nant de voir ces comparaisons l’associer aux règles du jeu d’échecs.182 .186.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 53 QUELQUES AVATARS DU MOT « POLITIQUE » (XIV e -XVII e SIÈCLES) 53 illustré. Camille Capilupi. Recherches de la France. ch. il insiste sur la puissance de la pièce royale. à tel point que certains savent jouer sans « toutes les pièces d’honneur.186.183. 27. jusqu’au « coup » qui a précédé l’autre.130. 31 en 1621 et dans les éditions ulté- rieures . présente Catherine de Médicis et surtout Charles IX comme des dissimulateurs et des stratèges habiles ayant attiré sciemment les huguenots dans le piège du mariage royal pour en éliminer les chefs. alors que la comparaison effectuée par Pasquier se situe davantage sur le plan de la politique réelle. Cette reconstitution du coup qui n’a pas été joué constitue. tout à fait favorable à cette solution radicale. . 28 en 1596. Voir Quillet 2001 : 266 sqq. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. L’analogie avec les échecs permet de remonter le temps. il conclut que certes il faut se soumettre à l’Église. le jeu d’échecs est une représentation allégorique et utopique. 29 en 1611. 988/ 378. pour examiner le jeu des forces en présence et le poids de telle ou telle décision 28. Pasquier l’utilise dans la bouche de son « Politic » en rappelant la noble révolte des conseillers contre Louis XI. Au livre IV des Recherches 27. 1996. notamment en matière de politique étrangère. est utilisé pour désigner les « ruses de guerre » (par exemple celles de Guillaume Du Bellay) mais aussi les ruses du chasseur qui Document téléchargé depuis www. Dans Le Songe du vieil pelerin de Philippe de Mézières.10/12/2014 02h19. car « de la conservation ou ruine de nostre Roy depend la conservation ou ruine de nostre Estat ». 28. rapporte explicitement dans les Recherches au jeu diplomatique : à la fin du chapitre consacré au récit des « Vêpres Siciliennes ».183. Entre 1560 et 1596.. mais sans mêler la religion avec l’État si l’on veut « rester maistre du tablier » (1665 : 746). ce que nous avons appelé le « possible passé » (Demonet 2005). Le stratagème de Charles IX….

183. .10/12/2014 02h19.cairn. et une confiance dans la fortune Document téléchargé depuis www. mais elle concerne plutôt un corps constitué comme le Parlement. pour échapper à la fois à la logique de guerre et au morcellement du royaume.186. soit ascendant et civique. 12). théocratique et augustinien (le pou- voir vient de Dieu)..183. un droit directement issu de la puissance divine. Montaigne oppo- se la décision selon l’inspiration. lui qui fait du peuple politique une fiction selon un pacte tacite (Pécharman 1999).L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 54 54 MARIE-LUCE DEMONET À cette culture du jeu politique et de la « partie ».182 . C’est reconnaître la part de construction mentale qui s’effectue. Le point de vue « politique » est plus une fiction qu’un idéal.182 ..info . Henri de Navarre.130.10/12/2014 02h19. une fiction aussi réelle et nécessaire que le deuxiè- me corps du roi.info . mais qui est imaginé et construit par l’homme. si l’on admet le parallélisme entre celui-ci et le corps politique 30 en tant que corps de l’État. 4. Le chemin tout droit pouvait aussi se révéler de bonne politique. 2 p. si l’on en croit le chapitre « De la phisio- nomie » (III. par la remontée des sujets vers le prince à partir de la définition aristotélicienne de l’homme 31. 31.3.130. non sans un grand bénéfice idéologique pour le premier. mais en se passant de l’autorisation du pape. 9-24. dans son article fondamental. malgré les efforts des théologiens Bellarmin. Des Politiques comme Du Vair retournent en faveur de l’héritier légitime. L’opposition du politique-civil au théologique l’emportera en France. Même le théologien Suárez le reconnaît. dans ces années de sang. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. t. Du Perron et Suárez pour s’opposer à cette évolution.. 15). la monarchie française et les Politiques qui la soutiennent vont s’emparer du modèle théologique. L’expression « corps politic » est utilisée par Noël du Fail (Eutrapel. l’essen- tiel tenant dans le consensus ou dans le pacte. Comme l’explique Marie-France Renoux-Zagamé (1999).cairn. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme qui exclurait tout calcul. Voir Fioravanti 1999. p. Le pacte politique Edmund Beame. présente le Politique anti-ligueur comme « a centaure-like creature » (1987 : 363).. C’est au nom même de cette divinisation que la monarchie française gallicane peut tolérer 30. La fin du Moyen Âge a consacré les deux grands principes posant l’ori- gine du droit : soit descendant. Les Politiques se fondent sur cet « être de raison » qui n’est pas un universel donné par la nature ou par Dieu.186.

et explique comment le tout universel de la Cité est supérieur à la somme de ses parties indivi- duelles 32.cairn. 1574) veut définir de façon théorique. un Montaigne ne choisit pas : conscient de la force unificatrice du second. Or un texte de sensibilité ultra-catholique. Face à cette double tradition du corps poli- tique comme somme (Guillaume d’Ockham). il lui concède le pouvoir et se réserve son « arrière-boutique ». « Et combien que la Cité. C’est l’homme « séparé ». 4. et dans la lignée d’Aristote. qui apparaît à la fin du XVIe siècle selon Anna Maria Battista (1966. La Poneropolis. ce qui permet de maintenir une cer- taine liberté individuelle.130.. Politiques divines L’opposition entre « politique » et pouvoir divin semble l’emporter pendant cette période.10/12/2014 02h19. & que nous autres hommes singuliers » (1574 : 68 v°). refuse de distinguer la justice divine de l’humaine. 1998). de ces deux dimensions.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 55 QUELQUES AVATARS DU MOT « POLITIQUE » (XIV e -XVII e SIÈCLES) 55 deux religions. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme lienne.186. 1992. voire une schizophrénie du social et du privé qui était peut-être la seule solution de survie : « ma raison n’est pas duite à se courber et flechir. ce sont mes genoux » (III. 8. savonaro- Document téléchargé depuis www. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www.info .10/12/2014 02h19. ville des méchants devenue lieu commun des historiens et mentionnée par Montaigne. un universel).183. version aggravée d’une polyphonie où tous chanteraient faux.cairn. ensemble ses parties soient natu- relles : toutefois elle est premiere par nature. refusant d’opérer la distinction entre les églises et l’institution suprême. qui est un tout universel. 935)..182 .183. À cet étrange concert s’oppose la tradition nominaliste qui refusait de voir dans le nouveau tout qu’est la communauté des hommes une entité à part : le tout n’est que l’agrégat de ses parties. Il va jusqu’à admettre une prudence fondée sur le secret 32. Écrit pendant la guerre des Malcontents et avant les guerres de la Ligue.info . comme si le pouvoir transcendait le religieux. que ses parties. alors que les Ligueurs restent dans une conception fusionnelle.182 . .4. montre que le tout est bien plus que la somme de ses parties. « les loix.130..186. l’État. & façons Politiques » (b ij r°). et comme unité (Thomas d’Aquin). il argumen- te en faveur du « corps mystic d’une Republique » (biij r°).. La fiction du « Politique » repose sur le glissement du totum inte- grale (somme des parties) au totum universale (qui extrait une notion générale. publié par l’archidiacre de Toul François de Rosières (Les six livres des Politiques.

183. qu’il ne doit en rien être changé.130. Comme Montaigne. Dieu ne se mêle pas d’aussi près des querelles humaines. ce qui ne revient pas à la disparition pure et simple de la dimension mystique ou supra-naturelle d’un pouvoir désormais séculier. La politique divine semblerait alors ne pencher que du côté d’un catholicisme sans concession. souhaitent le retour à la monarchie française d’avant le Concordat de Bologne. sinon pour que soient rappelées les paroles de Paul aux Romains... et beaucoup d’intransigeance. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. mais d’une autre manière. malgré l’opposition de ceux qui. Rien ne semblerait plus opposé au développement de la notion de politique que l’intervention divine. Cette religiosité s’attache tout autant.info .182 . Le mouvement de l’opinion des magistrats va dans le sens d’une certaine sécularisation. Pour les Politiques. à quoi le Maheustre peut répliquer facilement que les suc- cès militaires d’Henri de Navarre et les dissensions internes à la Ligue prouveraient plutôt le contraire. Pasquier est du parti de la confiance : les hommes doivent faire ce qu’il faut pour établir ou rétablir l’ordre dans la cité. Les factions ligueuses exploitent la . s’il y a quelque revers.L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:35 Page 56 56 MARIE-LUCE DEMONET (mais non sur la dissimulation. à ces universaux que sont l’État.cairn.10/12/2014 02h19. tant dans les pamphlets et les discours que dans les prédications..cairn. Cette époque voit la confirmation du mouvement de transfert du pouvoir politique romain à celui du roi trèschrétien.10/12/2014 02h19. profitant des guerres. Ainsi la Providence invoquée par un « Politique » aussi soucieux de la cohérence de l’État qu’Étienne Pasquier peut tout à fait logiquement aider ceux qui en apparence prônent l’éviction du reli- gieux de la sphère politique : l’interprétation de George Huppert ne présente pas un Pasquier providentialiste à la manière de Bodin. et emploie l’expression « l’Estat politic » pour affirmer Document téléchargé depuis www.186. comme pénitence toute provisoi- re. le Manant ligueur en appelle à toute occasion à cette « faveur extraordinaire » de Dieu.186. pour faire en sorte que la notion de « corps politique » soit elle aussi dotée d’une « âme » universelle et immortelle. la Nation ou le Roi. à l’encontre d’autres lecteurs qui prennent davantage à la lettre les men- tions de l’intervention divine (Huppert 1973).130.182 . et Dieu les favo- risera s’il veut (Langer 2002 : 418)..info . © Éditions de la Maison des sciences de l'homme avec un soupçon de machiavélisme. soit. l’intervention permanente de Dieu soit en leur faveur.183. Les Ligueurs invoquent. Dans le Dialogue d’entre le Maheustre et le Manant. dans une distinction quelque peu sophistique).

uto- ronto. ajoute à ses Œuvres. Thierry 1563. de la configuration sémantique du politique : les dictionnaires pré-classiques résistent à fixer ce changement en res- tant fidèle à un idéalisme politique sans compromis. traduisent les révolutions internes aux nouvelles organisations sociales d’une France commu- niant avec son roi. Corpus de littérature médiévale. Leur art s’oriente vers un usage politique du droit divin. 1543. Calepino 1509. De la vraye et legitime constitution de l’Estat (1591). Charles Estienne 1552. En vertu de ces nouveaux sens de « politique ». et peut-être encore mieux qu’un autre 33.. un Traité des escrouelles qui explique d’un point de vue « médical » comment l’onction royale provoque le pouvoir guérisseur (voir le célèbre ouvrage de Marc Bloch.cairn.186.183.cairn. André du Laurens.. Certains sont accessibles sur le site de Russon Wooldridge : http://www. Les Dictionnaires français du XVIe et du XVIIe siècle. tandis que les textes engagés. RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES Lexicographie : Outre les dictionnaires historiques classiques. à la fois réalistes et transcendants. (Bibliothèque Mazarine). Les Rois thaumaturges. Or les Politiques sollicitent la faveur divine par le maniement raisonnable des affaires publiques. 1924). offrent une esquisse. éditions Redon.. plus encore que les traités. 1536. 1538.10/12/2014 02h19.10/12/2014 02h19. Le médecin et chirurgien royal.182 .130. traqués dans leur contexte précis.183. sans doute à compléter par une extension aux autres langues verna- culaires européennes. le nouveau roi Henri IV guérira des écrouelles tout aussi bien qu’un autre. 1584. dans leur version française uniquement. nous avons consulté : – Cédéroms : Dictionnaire de l’ancienne langue française. Ces mots.182 . pour le bien public et en déplaçant la croyance vers de nouvelles valeurs universelles. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme Document téléchargé depuis www. – Palsgrave 1530.ca/~wulfric/ ANONYME (1591). Champion électronique . 33. – Nebrija 1519. slnd..L&Sn°113 pp 1 à 123 27/09/05 15:36 Page 57 QUELQUES AVATARS DU MOT « POLITIQUE » (XIV e -XVII e SIÈCLES) 57 crédulité populaire en lui présentant un « coup du ciel » (assassinat d’Henri III) qui aurait répondu au « coup de majesté » royal (assassi- Document téléchargé depuis www.chass. .186. Dupuys 1573.130.info . Robert Estienne 1531. Atelier his- torique de la langue française. © Éditions de la Maison des sciences de l'homme nat des Guises par Henri III).info .

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