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AcademiaNet offre un service unique aux instituts de recher- che, aux journalistes et aux organisateurs de conférences qui recherchent des femmes d’exception dont l’expérience et les capacités de management complètent les compétences et la culture scientifique.

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N° 93 NOS CONTRIBUTEURS p. 38-45 Grégory Michel Professeur de psychopathologie à l’université de Bordeaux,

N° 93

N° 93 NOS CONTRIBUTEURS p. 38-45 Grégory Michel Professeur de psychopathologie à l’université de Bordeaux, directeur

NOS CONTRIBUTEURS

N° 93 NOS CONTRIBUTEURS p. 38-45 Grégory Michel Professeur de psychopathologie à l’université de Bordeaux, directeur

p. 38-45

Grégory Michel

Professeur de psychopathologie à l’université de Bordeaux, directeur adjoint de l’équipe Healthy- Santé et réussite des jeunes, psychologue clinicien, Grégory Michel étudie les facteurs qui influencent notre développement pendant l’enfance et l’adolescence.

notre développement pendant l’enfance et l’adolescence. p. 54-57 Didier Pleux Psychothérapeute, docteur en

p. 54-57

Didier Pleux

Psychothérapeute, docteur en psychologie du développement, Didier Pleux analyse les conséquences de différents schémas éducationnels et les moyens de surmonter les difficultés qui en découlent parfois.

de surmonter les difficultés qui en découlent parfois. p. 62-64 Véronique Fournier Docteure en médecine, ancienne

p. 62-64

Véronique Fournier

Docteure en médecine, ancienne interne des hôpitaux, cardiologue, Véronique Fournier est directrice du Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie et du Centre d’éthique clinique de l’hôpital Cochin, à Paris, qu’elle a créé en 2002.

l’hôpital Cochin, à Paris, qu’elle a créé en 2002. p. 86-87 Olivier Houdé Professeur à l’université

p. 86-87

Olivier Houdé

Professeur à l’université Sorbonne-Paris-Cité (USPC), directeur du LaPsyDÉ, Olivier Houdé étudie les capacités d’apprentissage du cerveau de l’enfant et examine régulièrement l’efficacité des diverses méthodes de neuroéducation disponibles.

ÉDITORIAL

méthodes de neuroéducation disponibles. ÉDITORIAL 3 SÉBASTIEN BOHLER Rédacteur en chef Enfance bénie,

3

SÉBASTIEN

BOHLER

Rédacteur en chef

Enfance bénie, enfance maudite

U ne des nouvelles les plus saisissantes de Dino Buzzati s’appelle Pauvre petit garçon. Je ne saurais en livrer la teneur par res- pect pour ceux qui ne l’ont pas lue. Qu’ils aient le plaisir de le faire et de mesurer le poids de ce qui se joue dans l’enfance, et des conséquences infinies que peuvent avoir nos premières

années. Ce court texte vaut mieux qu’un long discours, il glace d’effroi et montre, comme le disait Marguerite Duras, « qu’il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours… ». Il reste toujours quelque chose de l’enfance. Mais quoi ? Aujourd’hui, la tendance est à l’analyse scientifique, et non plus à l’analyse des refoulements sexuels freudiens. Les outils maniés par les chercheurs sont les études au long cours, menées sur des décennies, qui établissent des corrélations entre les conditions de l’éclosion d’un être et la structure ultérieure de sa person- nalité, sa façon de s’attacher à ses proches et même ses opinions politiques. De premières règles s’en dégagent : par exemple, le lien entre une éduca- tion alliant tendresse et discipline et une bonne estime de soi plus tard, ou la tendance assez répandue à calquer notre lien d’attachement à nos parents sur nos relations de couple. Les sciences du vivant s’en mêlent, décelant dans

notre génome les marques de l’affection ou de la maltraitance (des empreintes

dites épigénétiques), qui exercent ensuite des effets durables sur notre per- sonnalité. Ce que l’on apprend durant l’enfance est mieux gravé que dans la pierre, dit un proverbe chinois… Heureusement, il existe des moyens de s’en libérer. En revisitant son passé, en en parlant et en décidant de changer. Pour ne pas être un «Pauvre petit garçon». £

en en parlant et en décidant de changer. Pour ne pas être un «Pauvre petit garçon».

N° 93 - Novembre 2017

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SOMMAIRE

N° 93 NOVEMBRE 2017

p. 14 p. 22 p. 30 p. 34
p. 14
p. 22
p. 30
p. 34

p. 6-34

DÉCOUVERTES

p. 6 ACTUALITÉS

Le « bon » gras rend intelligentp. 22 p. 30 p. 34 p. 6-34 DÉCOUVERTES p. 6 ACTUALITÉS Les neurones qui voient

Les neurones qui voient à travers les habitsp. 6 ACTUALITÉS Le « bon » gras rend intelligent Pourquoi le bâillement est contagieux Les homos traqués

Pourquoi le bâillement est contagieuxintelligent Les neurones qui voient à travers les habits Les homos traqués sur Internet ? p. 12

Les homos traqués sur Internet ?à travers les habits Pourquoi le bâillement est contagieux p. 12 FOCUS Des cellules souches contre

p. 12 FOCUS

Des cellules souches contre Parkinson

Un espoir nouveau : soigner les malades grâce à leurs propres cellules.

Bénédicte Salthun-Lassalle

p. 14 NEUROSCIENCES

Décrypter le cerveau :

les outils du xxi e siècle

Avec des colorants, de l’ADN ou de la lumière, on espère découvrir comment les neurones produisent la conscience.

Rafael Yuste et George Church

p. 22 CAS CLINIQUE

Rafael Yuste et George Church p. 22 CAS CLINIQUE LAURENT COHEN L’amnésique qui manquait de sommeil

LAURENT

COHEN

L’amnésique qui manquait de sommeil

Monsieur U. a retrouvé la mémoire en réapprenant à dormir normalement.

p. 28 L’INFOGRAPHIE

Le guide des émotions

Comment détecter la joie, la colère, le dégoût, la tristesse, la peur sur les visages…

Steve Ayan, Anna von Hopffgarten et Yousun Koh

p. 30 GRANDES EXPÉRIENCES DE PSYCHOLOGIE

et Yousun Koh p. 30 GRANDES EXPÉRIENCES DE PSYCHOLOGIE DANIELA OVADIA Rosenhan et le test du

DANIELA

OVADIA

Rosenhan et le test du faux patient

En 1973, des individus sains se font passer pour fous : ils sont réellement internés !

p. 34 LA QUESTION DU MOIS

Pourquoi se fait-on des cheveux blancs ?

En rongeant l’extrémité des chromosomes, le stress fait vraiment vieillir plus vite.

Sonja Entringer

Ce numéro comporte un encart abonnement Psychologies sur une sélection d’abonnés France Métropolitaine. En couverture : © Gettyimages/DreamPictures

En couverture : © Gettyimages/DreamPictures N° 93 - Novembre 2017 p. 37-61 Dossier QUE RESTE-T-IL DE

N° 93 - Novembre 2017

: © Gettyimages/DreamPictures N° 93 - Novembre 2017 p. 37-61 Dossier QUE RESTE-T-IL DE NOTRE ENFANCE ?

p. 37-61

Dossier

QUE RESTE-T-IL DE NOTRE ENFANCE ?

COMMENT NOS PREMIÈRES ANNÉES FORGENT (OU PAS) NOTRE CARACTÈRE

NOS PREMIÈRES ANNÉES FORGENT (OU PAS) NOTRE CARACTÈRE p. 38 PSYCHOLOGIE COMMENT NOTRE ENFANCE NOUS FAÇONNE

p. 38 PSYCHOLOGIE

COMMENT NOTRE ENFANCE NOUS FAÇONNE

Les éléments de notre enfance qui forgent notre caractère sont identifiés par des études menées sur plusieurs décennies.

Grégory Michel

p. 46 COUPLE

LES RACINES DE NOS RELATIONS AMOUREUSES

Notre relation avec notre partenaire est en partie dictée par celle que nous avions avec nos parents.

Nicolas Favez

p. 54 INTERVIEW

NOUS NE SOMMES PAS PRISONNIERS DE NOTRE ENFANCE

Réinterpréter les faits de la petite enfance est crucial pour se réaliser librement.

Didier Pleux

p. 58 COGNITION

DES OPINIONS POLITIQUES FORGÉES DÈS LE BERCEAU

Avant l’âge de 7 ans, certaines opinions politiques sont déjà bien ancrées dans nos neurones.

Lou Safra et Coralie Chevallier

p. 62 p. 66 p.68
p. 62
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p.68

p. 62-69

ÉCLAIRAGES

p. 62 RETOUR SUR L’ACTUALITÉ

Anne Bert :

la médecine paralysée ?

La loi française prévoit des solutions pour la fin de vie, mais le monde médical n’est pas prêt à les appliquer.

Véronique Fournier

p. 66 À MÉDITER

à les appliquer. Véronique Fournier p. 66 À MÉDITER CHRISTOPHE ANDRÉ Les émotions qui font (bien)

CHRISTOPHE

ANDRÉ

Les émotions qui font (bien) dormir

Les ressentis positifs et énergiques comme la curiosité et l’enthousiasme aident à mieux dormir, surtout si l’on est stressé.

p. 68 PSYCHO CITOYENNE

surtout si l’on est stressé. p. 68 PSYCHO CITOYENNE CORALIE CHEVALLIER Adolescents : un dangereux besoin de

CORALIE

CHEVALLIER

Adolescents :

un dangereux besoin de reconnaissance

C’est pour s’illustrer devant leurs pairs que les ados prennent des risques. En leur conférant plus de statut, on réduit leurs comportements dangereux.

p.70 p. 76
p.70
p. 76

p. 70-91

VIE QUOTIDIENNE

p. 70 COMPORTEMENT

Pour ne plus se ronger les ongles

Se ronger les ongles serait un signe de perfectionnisme. Mais cela se guérit…

Anna Eichbichler

p. 76 ADDICTIONS

Le sucre, une drogue ?

Le sucre active le circuit cérébral de la récompense, impliqué dans les addictions.

Irene Campagna

p.

83 TEST

Êtes-vous « accro » à la nourriture ?

Vous avez englouti la tablette de chocolat en cinq minutes ? Ce test est pour vous.

p. 86 L’ÉCOLE DES CERVEAUX

Montessori, la méthode qui réussit au cerveau

Les neurosciences valident cette méthode d’apprentissage qui fait florès.

Olivier Houdé

p. 88 LES CLÉS DU COMPORTEMENT

La pente glissante du maquillage

On se sent belle en se maquillant… jusqu’au moment où on l’est moins. Quand s’arrêter ?

Nicolas Guéguen

où on l’est moins. Quand s’arrêter ? Nicolas Guéguen N° 93 - Novembre 2017 5 p.

N° 93 - Novembre 2017

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p. 94 p. 92
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p. 92-98

LIVRES

p. 92 SÉLECTION DE LIVRES

Manipulations et influences5 p. 94 p. 92 p. 92-98 LIVRES p. 92 SÉLECTION DE LIVRES La Méduse qui

La Méduse qui fait de l’œilp. 92 SÉLECTION DE LIVRES Manipulations et influences Borderline : cahier pratique de thérapie à domicile

Borderline : cahier pratique de thérapie à domicileManipulations et influences La Méduse qui fait de l’œil Apprendre à résister Alcool : plaisir ou souffrance ?

Apprendre à résisterBorderline : cahier pratique de thérapie à domicile Alcool : plaisir ou souffrance ? Et si nous laissions

Alcool : plaisir ou souffrance ?pratique de thérapie à domicile Apprendre à résister Et si nous laissions nos enfants respirer ? p.

Et si nous laissions nos enfants respirer ?Apprendre à résister Alcool : plaisir ou souffrance ? p. 94 NEUROSCIENCES ET LITTÉRATURE SEBASTIAN DIEGUEZ

p. 94 NEUROSCIENCES ET LITTÉRATURE

enfants respirer ? p. 94 NEUROSCIENCES ET LITTÉRATURE SEBASTIAN DIEGUEZ Candide : du danger de croire que les

SEBASTIAN

DIEGUEZ

Candide :

du danger de croire que les nez sont faits pour porter des lunettes

Penser que tout a été créé pour remplir une fonction précise est un travers de pensée très fréquent – déjà dénoncé par Voltaire dans son célèbre conte.

©Image de gauche : Shutterstock.com/morisfoto ©Image de droite : Shutterstock.com/Tatiana Makotra

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DÉCOUVERTES

p. 6 Actualités

NUTRITION

p. 12 Des cellules souches contre Parkinson ?

p. 14 Décrypter le cerveau

Actualités

Par la rédaction

p. 22 L’amnésique qui manquait de sommeil

p. 28 Le guide des

Le « bon » gras rend intelligent

Une nouvelle étude révèle que l’organisation de certains réseaux cérébraux impliqués dans l’intelligence est directement liée à notre consommation d’acides gras insaturés, comme les oméga-3.

consommation d’acides gras insaturés, comme les oméga-3. M. K. Zamroziewicz et al. , Nutritional status, brain

M. K. Zamroziewicz et al., Nutritional status, brain network organization, and general intelligence, NeuroImage, vol. 161, pp. 241-250, 1 er novembre 2017.

L’idée fait son chemin :

bien manger et de façon équilibrée améliorerait la santé cérébrale et nos performances cognitives. C’est notamment le cas avec le régime médi- terranéen, riche en acides gras mono- insaturés et poly-insaturés dont font partie les oméga-3. Mais aucune étude n’avait encore vraiment prouvé qu’il existe un lien entre les composants de ce régime et l’efficacité des réseaux cérébraux impliqués dans l’intelli- gence. C’est ce que vient de faire l’équipe de Aron Barbey, de l’université Urbana-Champaign, dans l’Illinois. L’intelligence dite générale regroupe plusieurs aptitudes dont le raisonnement, la capacité de résoudre des problèmes, de prendre des déci- sions au quotidien, ainsi que les facultés sociales. Elle repose sur la synchronisation et l’efficacité de la communication entre différents réseaux cérébraux, par exemple celui du mode par défaut, actif quand on est au repos, le réseau dorsal de

par exemple celui du mode par défaut, actif quand on est au repos, le réseau dorsal
N° 93 - Novembre 2017
N° 93 - Novembre 2017

émotions p. 30 Rosenhan et le test du faux patient

p. 34 Pourquoi se fait-on des cheveux blancs ?

faux patient p. 34 Pourquoi se fait-on des cheveux blancs ? RETROUVEZ LA PAGE FACEBOOK DE

RETROUVEZ LA PAGE FACEBOOK DE CERVEAU & PSYCHO

blancs ? RETROUVEZ LA PAGE FACEBOOK DE CERVEAU & PSYCHO l’attention, jouant un rôle clé dans

l’attention, jouant un rôle clé dans les tâches exigeantes et la réalisation quo- tidienne de problèmes, ou encore le réseau frontopariétal, impliqué entre autres dans la prise de décision.

POISSON, HUILE DE COLZA… Or le bon fonctionnement du cer- veau dépend en partie de ses graisses, qui représentent plus de 55 % de son poids sec ! Car les acides gras et le cholestérol contribuent à la structure des neurones et des autres cellules cérébrales, ainsi qu’à la synthèse des neurotransmetteurs, enzymes, hor- mones, qui assurent l’activité céré- brale. La plupart des acides mono- insaturés (de l’huile d’olive par exemple) et saturés (des graisses ani- males) existent en quantité suffisante dans l’alimentation. En revanche, parmi les poly-insaturés, les oméga-3 sont plus rares : on les trouve dans les huiles de colza et d’olive, certains pois- sons, l’avocat, les noix… Des aliments du régime méditerranéen que nous ne consommons pas suffisamment. Barbey et ses collègues ont donc réalisé une analyse sanguine des bio- marqueurs nutritionnels de 99 adultes en bonne santé, âgés en moyenne de 69 ans, afin de déterminer les quan- tités d’acides gras circulant dans leur organisme. Ces taux reflètent non seulement les graisses consommées, mais également celles disponibles pour le cerveau. Puis les chercheurs ont mesuré l’intelligence générale

– grâce à un test classique de Wechsler – de chaque participant. En parallèle, ils ont aussi enregistré en imagerie par résonance magnétique la connectivité et l’organisation fonc- tionnelle de sept grands réseaux céré- braux, dont ceux cités ci-dessus. Résultat : la connectivité interne et l’organisation du réseau dorsal de l’attention, et dans une moindre mesure celles du réseau frontoparié- tal, sont associées à une intelligence générale plus élevée. Et plus les par- ticipants ont une organisation « effi- cace » de ces réseaux, et par consé- quent une meilleure intelligence, plus ils présentent d’acides gras insaturés dans leur sang. En revanche, aucun lien n’a été déterminé avec les autres réseaux, ni même avec les autres marqueurs nutritionnels. N’hésitez pas à consommer du gras, il n’est jamais trop tard pour booster votre cerveau. Il est probable que plus vous mangez de « bons » acides gras, plus le cerveau en a à sa disposition pour produire les élé- ments essentiels à son fonctionne- ment. De sorte que les réseaux neu- ronaux sont plus efficaces, avec certainement un retentissement sur les capacités d’attention et l’intelli- gence. Voilà une nouvelle preuve que la nutrition influe sur l’efficacité du cerveau, et que la recherche en neu- rosciences cognitives nutritionnelles a un bel avenir devant elle. £ Bénédicte Salthun-Lassalle

N° 93 - Novembre 2017
N° 93 - Novembre 2017

NEUROLOGIE

Réveillé après 15 ans d’état végétatif

NEUROLOGIE Réveillé après 15 ans d’état végétatif M. Corazzol et al. , Current Biology , 25

M. Corazzol et al., Current Biology, 25 septembre 2017.

M. Corazzol et al. , Current Biology , 25 septembre 2017 . A près douze mois,

Après douze mois, les chances de sortir d’un état végétatif – caractérisé par une absence de conscience de soi et du monde exté- rieur, malgré des yeux ouverts – sont faibles. Mais pas nulles, comme vient de le confirmer une équipe lyonnaise. Les chercheurs ont réussi à tirer de cet état un patient qui s’y trouvait depuis quinze ans. Pour ce faire, ils ont implanté sous sa clavicule gauche un dispositif stimulant le « nerf vague ». Ce dernier est l’une des principales voies nerveuses reliant les viscères au cerveau. Il peut ainsi influen- cer, par des connexions plus ou moins directes, des régions clés de l’encéphale. D’où l’idée des cher- cheurs de l’utiliser pour « ranimer » le cerveau. Bilan : après un mois de stimulation, le patient

a commencé à donner des signes de conscience.

Il suivait ainsi du regard un objet en déplacement et manifestait de la surprise – en ouvrant grand les yeux – lorsqu’un expérimentateur s’approchait brusquement de lui. Son activité cérébrale présen- tait également une « signature » caractéristique de la conscience. Le patient n’a toutefois pas totalement recouvré ses capacités. Il se trouve dans ce qu’on appelle un état de conscience minimale, où il est incapable de communiquer ses pensées. L’enjeu est maintenant de se rapprocher d’une guérison plus complète – ce qui ne sera probablement possible que chez certains patients, dont le cerveau n’est pas trop abîmé. £

Guillaume Jacquemont

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probablement possible que chez certains patients, dont le cerveau n’est pas trop abîmé. £ Guillaume Jacquemont

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DÉCOUVERTES Actualités

© Shutterstock / Syda Productions

DÉCOUVERTES Actualités © Shutterstock / Syda Productions VISION Les neurones qui voient à travers les habits

VISION

Les neurones qui voient à travers les habits

VISION Les neurones qui voient à travers les habits A.M. Fyall et al., Dynamic representation of

A.M. Fyall et al., Dynamic representation of partially occluded objects, eLIFE, 10.7554/ eLife.25784, 2017.

Notre cerveau manifeste une tendance marquée à deviner des formes qui lui sont cachées, comme le montre habilement cette image un peu osée. Je fais tout de suite une mise au point : si vous pensez que Cerveau & Psycho s’égare sur le terrain des revues pour adultes, vous n’avez encore rien vu. Tournez la page, et vous découvrirez la même photo sans le cache orange (je ne plaisante pas). En revanche, si vous préférez faire durer le plaisir, lisez d’abord ce texte. Bien. Maintenant que j’ai perdu tous mes lecteurs masculins qui se sont précipités sur la page 10, je m’adresse à vous, Mesdames. Rassurez-vous, vous allez voir revenir ces messieurs tout penauds car les jeunes femmes sur cette photo portent des bikinis tout à fait normaux. Simplement, comme les contours du cache orange masquent les maillots, le cerveau reconstitue men- talement les parties correspondantes du corps, en interpolant à partir des zones nues de la peau. Des neuroscientifiques de l’université de Seattle ont découvert comment il s’y prend. Grâce à des expériences similaires menées sur des macaques à qui ils montraient des formes (géométriques) partiellement occultées

des formes (géométriques) partiellement occultées ou au contraire intégralement visibles, ils ont découvert

ou au contraire intégralement visibles, ils ont découvert que cer- tains neurones situés dans une partie antérieure de leur cerveau (le cortex préfrontal ventrolatéral) réagissent plus fortement à la vue de formes partiellement dissimulées que de motifs complets. Or ces neurones préfrontaux sont connectés à ceux des zones visuelles du cerveau qui perçoivent les lignes réellement vues. Ils amplifient leur activité, les forçant en quelque sorte à voir ce qui est invisible. Ces observations suggèrent que nous aurions tous dans notre cerveau une sorte de machine à voir à travers les habits, un dispositif qui a probablement été fort utile à nos lointains ancêtres pour détecter des formes dangereuses ou attirantes (prédateurs ou proies) dans un milieu naturel à partir de fragments de leur corps. Aujourd’hui, il explique qu’un corps à demi voilé peut être aussi attirant qu’un corps nu. Le charme du strip-tease serait-il dû à cette connexion entre cortex frontal ventrolatéral et aires visuelles ? £ Sébastien Bohler

Connaissez-vous la neurosagesse ?

L a sagesse est une qualité aussi rare que recherchée, depuis

des millénaires. Traditionnellement, ce sont les philosophes qui se dévouaient à la tâche. Mais

des neuroscientifiques tentent aujourd’hui de l’analyser précisément en lui attribuant des substrats neuronaux. À l’université de San Diego, Dilip Jeste et ses

collègues ont mis au point un questionnaire de sagesse qui évalue six grandes qualités (prosocialité, connaissance pragmatique de la vie, régulation des émotions, réflexion sur soi, tolérance des opinions différentes et acceptation de l’incertitude), chacune associée à l’activité d’une zone précise de notre cerveau. Selon eux, cette cartographie cérébrale de la sagesse ouvrira la porte à de nouvelles méthodes pour la mesurer et

la cultiver. La philosophie deviendra-

t-elle alors une science ? £

S. B.

N° 93 - Novembre 2017
N° 93 - Novembre 2017

20%

de créativité en plus chez des personnes croyant respirer un parfum qui rend plus imaginatif (effet placebo).

Source : Rozenkrantz et al., Plos One, 11/09/2017

© Shutterstock / MRAORAOR

Le sexisme, ancré dans le cerveau depuis l’enfance ?

L es stéréotypes de genre ont la vie dure. Des chercheurs italiens ont enregistré l’activité

cérébrale de 15 hommes âgés de 24 ans en leur présentant des phrases qui violaient ou non les stéréotypes de genre – par exemple « elle s’est tachée en changeant l’huile de sa voiture ». Sans que les jeunes n’aient conscience du but de l’expérience ou de la tâche. Ainsi, à chaque fois qu’un stéréotype était présenté, deux régions profondes de leur cerveau s’activaient davantage et automatiquement : le gyrus frontal moyenet la jonction temporopariétale. Or ce

sont aussi celles qui s’activent quand on détecte des erreurs de syntaxe, dont les règles sont enracinées depuis l’enfance. Autrement dit, pour le cerveau, une femme qui change l’huile de son

moteur, c’est une faute de syntaxe ! £

B. S.-L.

Des bactéries qui rendent intelligent

C es dernières années, de multiples travaux ont montré à quel point nos bactéries

intestinales, en libérant notamment diverses substances chimiques, interagissent avec notre cerveau. Elles pourraient même influencer son développement, si l’on en croit une nouvelle étude menée par l’équipe de Rebecca Knickmeyer, de l’université de Caroline du Nord. Les chercheurs ont analysé des échantillons fécaux recueillis dans les couches de 89 bébés de 1 an, qu’ils ont soumis 12 mois plus tard à divers tests cognitifs. Or ceux qui avaient une quantité importante de bactéries du genre

Bacteroides ont mieux réussi ces tests. Ces

résultats restent très préliminaires, mais selon Rebecca Knickmeyer, c’est une piste pour agir sur le développement cognitif, afin par exemple

de prévenir certains troubles mentaux. £

G. J.

PSYCHOLOGIE SOCIALE

Montrer son stress évite les conflits

PSYCHOLOGIE SOCIALE Montrer son stress évite les conflits J. Whitehouse et al. , Scientific Reports ,

J. Whitehouse et al., Scientific Reports, 11 septembre 2017.

et al. , Scientific Reports , 11 septembre 2017. I l se ronge les ongles ou

Il se ronge les ongles ou se gratte le visage ? Ou vous le sentez stressé, à en croire son expression ? Ce n’est pas le moment d’entrer en conflit avec votre interlocuteur ou de lui demander quelque chose qui ne lui plairait pas. L’issue ne serait pas favorable pour vous deux. C’est ce que viennent de montrer Jamie Whitehouse et ses collègues de l’uni- versité de Portsmouth en Angleterre. Du moins, chez les macaques. Le stress se trahit par des expres- sions ou des comportements parti- culiers, comme le fait de se gratter. Mais on ignore si ce geste est une façon de communiquer son stress à son entourage ou s’il s’agit d’une simple réaction physiologique à une menace de l’environnement. Et dans le premier cas, quel serait l’intérêt de montrer son stress ? Pour explorer ces questions, Jamie Whitehouse et ses collègues ont suivi un groupe de plus de 200 macaques en liberté à Porto Rico, entre juin et novembre 2016. Ils ont enregistré les mouvements et interactions sociales de 45 adultes, qu’ils soient des domi- nants ou des individus quelconques.

Ils ont constaté que se gratter est bien un signe de stress, en particulier social, car ce geste se produit davantage en présence de dominants ou d’ennemis. En outre, cette manifestation corpo- relle diminue le nombre de combats et de conflits : le risque d’agression chute de 75 % pour un singe stressé qui se gratte, comparé à celui qui ne montre rien. Les primates n’ayant pas de lien social fort évitent ainsi les confrontations. Et cela profite à tous : les manifes- tations du stress contribuent à la cohé- sion sociale. Pourquoi ? D’un point de vue évolutif, et pour les macaques en particulier, les attaquants évitent ainsi d’agresser des individus qui ont un comportement imprévisible et donc potentiellement dangereux, ou, à l’inverse, des congénères qui semblent affaiblis par le stress, ce qui rendrait l’attaque inutile. Or se battre coûte cher en énergie. Montrer son stress est donc une forme de communication sociale. Les individus les plus empathiques tirent profit de leur faculté à le détecter chez les autres, ce qui confère un avantage à tout le groupe. £ B. S.-L.

N° 93 - Novembre 2017
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DÉCOUVERTES Actualités

© Shutterstock / marino bocelli ; © Shutterstock / Neale Cousland

/ marino bocelli ; © Shutterstock / Neale Cousland CONSCIENCE Le neurone de Roger Federer T.

CONSCIENCE

Le neurone de Roger Federer

/ Neale Cousland CONSCIENCE Le neurone de Roger Federer T. Reber et al. , Single-Neuron correlates

T. Reber et al., Single-Neuron correlates of conscious perception in the human medial temporal lobe, Current Biology, vol. 27, pp. 1-8, 2017

Vous l’avez forcément vu. Roger Federer. Même si vous ne vous en êtes pas rendu compte. Un neurone s’est activé dans votre cerveau, et l’a détecté (sauf, bien sûr, si vous ne connaissez pas du tout cette star). Des neuroscientifiques de l’université de Bonn ont découvert que nous avons dans notre cerveau des neurones qui réagissent spécialement à la vue de ce tennisman, même lorsque nous n’avons pas conscience de le voir. Ces neurones contribuent à une représentation inconsciente de la

star de la petite balle jaune, même lorsque nous n’y pensons pas. Les neurochirurgiens ont implanté des électrodes dans le cerveau de patients devant être opérés pour des épilepsies, et leur ont montré diverses images, dont le portrait de Federer. Certains neurones, situés dans le lobe temporal, se réveillaient uniquement à cette vue, et restaient indifférents à toute autre image ou personnage. Mais les chercheurs ont ajouté une astuce

à leur expérience : ils ont montré successivement deux images

à leurs patients, la première représentant un paysage, un objet

quelconque ou une personne inconnue, et la seconde, Roger Federer. Détail crucial, les deux images étaient présentées très

Détail crucial, les deux images étaient présentées très rapidement l’une après l’autre, ce qui provoque un

rapidement l’une après l’autre, ce qui provoque un phénomène nommé clignement attentionnel, bien connu en psychologie : la seconde image n’est pas perçue consciemment parce que l’atten- tion est encore accaparée par la première. Concrètement, si vous montrez très rapidement à une personne une image de la Tour Eiffel puis une image de Roger Federer, cette personne déclarera n’avoir vu que la Tour Eiffel. Mais dans sa tête, le neurone de Roger Federer s’allume. Parce que c’est un neurone de la repré- sentation inconsciente de Federer. On savait déjà que certains neurones, situés plus à l’avant du lobe temporal, nous font détecter consciemment des grands concepts ou des personnes connues. L’originalité de cette étude est de mettre en lumière des neurones de détection inconsciente, situés plus à l’arrière. Il semble que les représentations mentales passent de l’inconscient au conscient en se propageant de l’ar- rière vers l’avant du cerveau. Tout ça grâce à Federer… £ S. B.

du cerveau. Tout ça grâce à Federer… £ S. B. Perdu ! Les femmes de la page

Perdu ! Les femmes de la page précédente portaient en réalité des maillots. Vous avez été abusé par vos « neurones préfrontaux ventrolatéraux »

Les homos traqués sur Internet?

I maginez une dictature homophobe où les réseaux

sociaux serviraient à analyser les visages des internautes au moyen d’intelligences artificielles capables

de déterminer leur orientation sexuelle. Cet horizon se rapproche :

les dictatures homophobes ne manquent pas, et l’intelligence artificielle capable d’une telle

N° 93 - Novembre 2017
N° 93 - Novembre 2017

«classification» fait ses premiers pas. Des chercheurs de Stanford ont réussi à déterminer avec 91 % d’exactitude si une personne est homo ou hétérosexuelle, à partir de quelques photos de son visage. Les auteurs entendent ainsi montrer l’imminence du danger. Ces derniers temps, de grands noms de l’IA, tel Elon Musk, alertent sur le fait que les «superintelligences» artificielles feraient courir à l’humanité un risque bien plus grand que les conflits nucléaires. À quand un traité

S. B.

sur la prolifération des IA ? £

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NEUROSCIENCES

Pourquoi bâiller est-il contagieux ?

Inshyna NEUROSCIENCES Pourquoi bâiller est-il contagieux ? B. J. Brown et al. , Current Biology ,

B. J. Brown et al., Current Biology, vol. 27, pp. 2713-2717, septembre 2017.

, Current Biology , vol. 27, pp. 2713-2717, septembre 2017. I l se met à bâiller,

Il se met à bâiller, alors vous faites de même. Pourquoi ? L’équipe de Georgina Jackson, à l’université de Nottingham, en Angleterre vient de mettre en évidence les bases neu- ronales du « bâillement contagieux », et plus largement de tous les « écho- phénomènes », ces actes que l’on reproduit instinctivement. En effet, bâiller est un échophé- nomène, comme le fait de répéter inconsciemment les mots d’une autre personne ou la fin de ses phrases, ou de reproduire ses gestes – elle se touche le menton, je touche le mien instinctivement. Et chacun est plus ou moins sensible à ce type de mimé- tisme, qui dépendrait de différences d’excitabilité du cortex moteur. Pour tester cette hypothèse, les neuroscientifiques ont fait visionner à 36 adultes des vidéos de personnes qui bâillent, en leur demandant soit de réprimer leurs propres bâillements, soit de se laisser aller. Les participants appuyaient aussi sur un bouton à chaque fois qu’ils avaient envie de bâil- ler. Et lors de certaines sessions, ils portaient un casque de stimulation magnétique transcrânienne, ce qui per- mettait aux chercheurs d’enregistrer

l’excitabilité et l’inhibition de leur cortex primaire ou de le stimuler. Les résultats sont étonnants. Quand on demandait aux participants de ne pas bâiller, ils avaient d’autant plus envie de le faire. Et, surtout, le nombre de « vrais » bâillements (bouche grande ouverte) diminuait, mais celui de bâillements « étouffés » augmentait. Donc en moyenne, les sujets n’arrivaient pas à s’empêcher de bâiller quand ils regardaient les vidéos et bâillaient ainsi autant que lorsqu’ils étaient libres de se laisser aller. Preuve que c’est un phénomène automatique, stable pour chaque indi- vidu, et quasi incontrôlable. En outre, les enregistrements de l’activité corticale révèlent que l’exci- tabilité du cortex moteur et son inhi- bition prédisent la propension de chaque sujet à bâiller par contagion. En simplifiant, plus l’activité de cette région est élevée, plus on a ten- dance à bâiller par contagion. Et si on augmente l’excitabilité du cortex moteur primaire par stimulation transcrânienne, les sujets bâillent davantage. C’est donc l’activité de cette région qui est responsable des bâillements contagieux. £ B. S.-L.

N° 93 - Novembre 2017
N° 93 - Novembre 2017
contagieux. £ B. S.-L. N° 93 - Novembre 2017 11 Un magazine édité par POUR LA

11

Un magazine édité par POUR LA SCIENCE

170 bis boulevard du Montparnasse 75014 Paris

Directrice des rédactions : Cécile Lestienne Cerveau & Psycho Rédacteur en chef : Sébastien Bohler Rédactrice en chef adjointe : Bénédicte Salthun-Lassalle Rédacteur : Guillaume Jacquemont

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à papier utilisée pour la fabrication du papier de cet ouvrage provient de forêts certifiées et
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DÉCOUVERTES Focus

© Marie Marty 12 DÉCOUVERTES Focus NEUROBIOLOGIE BÉNÉDICTE SALTHUN-LASSALLE Docteure en neurosciences, Rédactrice en

NEUROBIOLOGIE

© Marie Marty 12 DÉCOUVERTES Focus NEUROBIOLOGIE BÉNÉDICTE SALTHUN-LASSALLE Docteure en neurosciences, Rédactrice en

BÉNÉDICTE

SALTHUN-LASSALLE

Docteure en neurosciences, Rédactrice en chef adjointe de Cerveau & Psycho.

Cellules souches

Un traitement de la maladie de Parkinson ?

Pour la première fois, des chercheurs ont utilisé avec succès des cellules de peau humaine pour soigner des singes atteints d’une forme de maladie de Parkinson. D’où l’espoir de transposer ce traitement à l’homme.

Paul, 70 ans, présente tous les symptômes de la maladie de Parkinson, qui concerne presque 1,5 % de la population, soit plus de 100 000 personnes en France : dimi- nution de l’activité motrice, lenteur des mouvements, tremblements et rigidité. Si les causes de la pathologie demeurent inconnues, on sait qu’elle, ainsi que ses symptômes moteurs, est due à une mort progressive d’un seul type de neurones, dits dopaminer- giques, qui prennent naissance dans la substance noire et se projettent dans le striatum, deux régions au cœur du cerveau. Alors pourquoi ne pas remplacer ces neurones pour traiter la pathologie ? Ce rêve des neurobiologistes est peut-être en train de devenir réalité grâce à la transplantation de «bébés» neurones issus de cellules souches, dites pluripotentes. Ces dernières peuvent en effet se

différencier en n’importe quel type de cellules, donc potentiellement en neurones dopaminergiques. L’équipe de Jun Takahashi, de l’uni- versité de Kyoto au Japon, vient de franchir une étape importante de la thérapie cellulaire en utilisant des cellules humaines pour soigner des singes «parkinsoniens».

SUR LE CHEMIN DE LA GUÉRISON Remplacer les neurones perdus par des cellules souches qui se diffé- rencient en nouvelles cellules dopa- minergiques est particulièrement indiqué dans le cas de la maladie de Parkinson, car les symptômes appa- raissent lorsqu’environ 70 % des neurones de la substance noire sont déjà morts. Les premiers essais de transplantation remontent aux années 1990, avec des cellules souches de fœtus humains issus d’avortements thérapeutiques… Les

fœtus humains issus d’avortements thérapeutiques… Les N° 93 - Novembre 2017 premiers patients traités ont vu

N° 93 - Novembre 2017

premiers patients traités ont vu leurs symptômes moteurs diminuer et les neurones greffés ont survécu, parfois jusqu’à vingt ans, sans dégénérer, comme l’a montré l’équipe de Marc Peschanski, à l’hôpital Henri-Mondor, à Créteil. Puis d’autres études ont eu lieu avec des cellules souches ani- males cultivées en laboratoire que l’on greffait à des singes atteints d’une forme de maladie de Parkinson. Avec des résultats, là encore, assez probants. Mais il était tant technique- ment qu’éthiquement compliqué de cultiver en laboratoire des cellules souches humaines… Toute la diffi- culté était donc de disposer d’une source inépuisable de ces cellules. La solution est arrivée en 2006 quand Shinya Yamanaka, de l’uni- versité de Kyoto, et ses collègues ont créé des cellules souches animales à partir de cellules adultes (des iPSC pour induced pluripotent stem cells) :

ils ont reprogrammé des cellules de peau de souris pour les transformer en leurs ancêtres embryonnaires. Dès lors, à partir de 2011, plusieurs équipes, dont celle de Takahashi, ont transplanté des cellules dopami- nergiques dérivées de cellules souches induites animales chez des singes parkinsoniens: leurs troubles moteurs disparaissaient et les neu- rones dopaminergiques greffés sur- vivaient. Cette thérapie cellulaire

COMMENT REMPLACE-T-ON LES NEURONES PERDUS À PARTIR DE CELLULES DE PEAU ADULTES ?

1 Un médecin prélève des cellules de peau chez un patient parkinsonien. Cellule de peau
1
Un médecin prélève
des cellules de peau
chez un patient
parkinsonien.
Cellule
de peau
2 les cellules adultes, qui se changent en cellules souches induites. Cellule
2
les cellules adultes, qui se changent
en cellules souches induites.
Cellule

En modifiant l’expression de l’ADN, les chercheurs reprogramment

souche induite

Striatum
Striatum

5 Des neurones se développent et libèrent de la dopamine : les

singes récupèrent progressivement leurs fonctions motrices.

4 Après 28 jours de culture, les

progéniteurs sont greffés dans le striatum de singes parkinsoniens.

Modification

de l’ADN

3 Les cellules souches induites sont transformées en progéniteurs dopaminergiques.
3
Les cellules
souches induites
sont transformées
en progéniteurs
dopaminergiques.

Progéniteur

dopaminergique

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est-elle envisageable avec des cel-

GREFFER DE JEUNES NEURONES

progéniteurs des hommes sains,

inflammation ni tumeur n’ont été

lules souches induites humaines ?

4

ont reçu ceux des Parkinsoniens, et

détectées dans le cerveau des singes.

Pour le savoir, Jun Takahashi et

3

n’ont reçu aucune cellule souche.

Takahashi et ses collègues

ses collègues ont créé 7 lignées de cel- lules induites humaines, 4 provenant de sujets en bonne santé et 3 de Parkinsoniens. Après avoir prélevé des cellules de peau à ces adultes, ils ont produit des cellules souches induites en culture, puis des « progé-

Un traitement immunosuppresseur était associé pour éviter tout rejet. Douze mois après la greffe, les 8 animaux ayant reçu les progéniteurs dopaminergiques se déplaçaient mieux et plus vite. Ils avaient aussi de meilleures aptitudes cognitives et

espèrent commencer un essai cli- nique chez l’homme à la fin de l’année prochaine. En 2014, une Japonaise a déjà reçu des cellules souches induites humaines pour traiter, avec succès, une dégénéres- cence maculaire liée à l’âge – une

niteurs» de neurones (voir la figure ci-dessus). Au bout de 26 jours, ces dernières ont commencé à exprimer des marqueurs caractéristiques des neurones dopaminergiques, comme des enzymes, à émettre des potentiels d’action et à libérer de la dopamine.

Après les avoir cultivés pendant 28 jours, les chercheurs ont implanté ces progéniteurs dans le striatum de macaques dont les neurones dopa- minergiques avaient été détruits par un traitement avec une molécule toxique, le MPTP. Avant la transplan- tation, les 11 singes présentaient les symptômes moteurs de la pathologie et se déplaçaient peu; 4 ont reçu les

motrices, avec une amélioration de leur « score » symptomatique de 40 à 55 %, que les progéniteurs soient issus des patients ou des personnes saines. Ces bénéfices perduraient jusqu’à deux ans (et probablement plus, mais l’étude a été stoppée à l’issue de cette période) et étaient comparables à ceux obtenus par un traitement symptomatique avec de fortes doses de L-Dopa, une molécule précurseur de la dopamine (qui fait défaut dans le striatum). Les scienti- fiques ont aussi suivi le devenir des greffons par imagerie cérébrale: les neurones ont bien survécu au cours de cette période de deux ans, ont émis des prolongements et ont sécrété de la dopamine. Et aucune

maladie de l’œil liée à la mort de neurones rétiniens. En outre, aucun traitement immunosuppresseur ne sera nécessaire si on utilise les cel- lules adultes du patient pour créer ses propres cellules induites et neu- rones dopaminergiques. Mais ces derniers coûtent cher à produire et mettent plusieurs mois à se développer. Des difficultés écono- miques vont se poser. Le traitement est pourtant prometteur. Ce n’est pas Paul qui dira le contraire: huit ans après avoir été transplanté avec des cellules dopaminergiques issues de cellules souches fœtales par le neu- rochirurgien Ivar Mendez, de l’uni- versité de Saskatchewan, au Canada, il allait beaucoup mieux. £

Ivar Mendez, de l’uni- versité de Saskatchewan, au Canada, il allait beaucoup mieux. £ N° 93

N° 93 - Novembre 2017

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DÉCOUVERTES Neurosciences

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© Bryan Christie

Décrypter le cerveau

 Les outils du xxi e siècle

Par Rafael Yuste et George Church.

Malgré de récents progrès dans le domaine, les scientifiques ne savent pas exactement comment le cerveau produit nos pensées et nos émotions. Pour le comprendre, ils devront scruter l’activité des circuits cérébraux, neurone par neurone.

M algré un siècle de recherches actives, les scientifiques ignorent toujours ce qui se passe dans le cerveau de l’homme, cet organe de moins d’un kilogramme et demi où siège la conscience. Beaucoup ont essayé de résoudre cette difficulté en examinant les systèmes nerveux d’organismes plus simples. En fait, quinze années se sont écoulées depuis que les chercheurs ont cartographié les connexions de chacune des 302 cellules nerveuses du nématode Caenorhabditis elegans. Pour autant, le schéma de câblage de ce minuscule ver n’a pas permis de comprendre comment ces connexions donnent naissance à des comportements même rudimen- taires, comme l’alimentation et la reproduction. Chez l’homme, établir un lien entre anatomie cérébrale et comportement est encore plus com- pliqué. Les médias présentent régulièrement des

EN BREF

£ Le cerveau et son

fonctionnement restent l’un des grands mystères de la science.

£ De nouveaux outils,

permettant d’analyser le fonctionnement de circuits formés d’une multitude de neurones, sont nécessaires pour progresser.

£ Plusieurs techniques

d’enregistrement ou

de contrôle de l’activité de circuits cérébraux entiers commencent

à voir le jour.

£ Des projets de grande

envergure sont dévolus

à cet aspect, notamment l’initiative Brain, aux États-Unis.

cet aspect, notamment l’initiative Brain, aux États-Unis. N° 93 - Novembre 2017 images cérébrales montrant que

N° 93 - Novembre 2017

images cérébrales montrant que des régions par-

ticulières du cerveau s’activent lorsqu’on se sent rejeté, lorsqu’on parle une langue étrangère… Ces annonces donnent parfois l’impression que les techniques actuelles fournissent de nouvelles connaissances sur le fonctionnement du cerveau. Mais c’est une fausse impression.

LE NEURONE DE JENNIFER ANISTON Voire une illusion. La preuve avec cette étude récente, très médiatisée, où l’on a identifié une cellule cérébrale qui a émis un signal électrique en

réaction à la vue du visage de l’actrice américaine Jennifer Aniston. Bien qu’ayant fait sensation, la découverte du « neurone de Jennifer Aniston » ne nous avance pas beaucoup. Nous ignorons toujours

comment les impulsions électriques de ce neurone influent sur la capacité de reconnaître le visage de

l’actrice et permettent d’établir un lien avec la

série télévisée Friends qui l’a rendue célèbre. Pour que le cerveau identifie l’actrice, un vaste ensemble de neurones doit probablement s’activer, neurones qui communiquent entre eux à l’aide d’un code qui reste à ce jour indéchiffré. Le neurone de Jennifer Aniston est aussi un bon exemple de la croisée des chemins à laquelle

à ce jour indéchiffré. Le neurone de Jennifer Aniston est aussi un bon exemple de la

DÉCOUVERTES Neurosciences

DÉCRYPTER LE CERVEAU : LES OUTILS DU XXI e SIÈCLE

Biographie

Rafael Yuste

LES OUTILS DU XXI e SIÈCLE Biographie Rafael Yuste Professeur de sciences biologiques et de neurosciences

Professeur de sciences biologiques et de neurosciences

à l’université Columbia,

aux États-Unis. Il codirige l’institut de la fondation Kavli pour la science du cerveau.

George Church

la fondation Kavli pour la science du cerveau. George Church Professeur de génétique à l’université Harvard,

Professeur de génétique

à l’université Harvard,

aux États-Unis.

de génétique à l’université Harvard, aux États-Unis. se trouvent les neurosciences. Nous savons enre- gistrer

se trouvent les neurosciences. Nous savons enre- gistrer l’activité de neurones isolés dans le cer- veau humain. Mais pour progresser vraiment, nous avons besoin de nouvelles méthodes afin de sonder et de modifier l’activité électrique de mil- liers, voire de millions, de neurones – des tech- niques capables de déchiffrer ce que l’Espagnol

Santiago Ramón y Cajal, pionnier de la neuro- anatomie, appelait « les jungles impénétrables où de nombreux chercheurs se sont perdus ».

POLITIQUES ET CHERCHEURS TRAVAILLENT ENSEMBLE Avec de telles percées méthodologiques, on y verrait un peu plus clair dans la succession des événements qui se déroulent entre l’activation des neurones et la cognition – perception, émo- tion, prise de décision… – et, en fin de compte, la conscience elle-même. Ce déchiffrement des activités cérébrales sous-jacentes à la pensée et aux divers comportements fournirait aussi des informations essentielles sur le dysfonctionne- ment des circuits cérébraux dans des troubles psychiatriques et neurologiques, comme la schi- zophrénie, l’autisme, les maladies d’Alzheimer ou de Parkinson. Ces appels pour de nouvelles techniques d’étude du cerveau ont commencé à être enten- dus en dehors des laboratoires. De fait, l’adminis- tration du président américain Barack Obama a lancé en 2013 une vaste initiative en faveur du développement de neurotechnologies innovantes nommée Brain (Brain Research through Advancing Innovative Neurotechnologies ou Recherche sur le cerveau par le développement de neurotechnolo- gies innovantes).

Retracer la façon dont les cellules cérébrales forgent le concept de Jennifer Aniston constitue pour le moment un obstacle insurmontable.

Ce projet, initialement financé à hauteur de 100 millions de dollars (74 millions d’euros) en 2014, vise à développer des techniques qui per- mettent d’enregistrer les signaux électriques et chimiques émis par de nombreuses cellules céré- brales, voire par de larges régions du cerveau. Brain vient compléter d’autres grands travaux de neurosciences menés en dehors des États-Unis. Par exemple, le Human Brain Project (Projet du

Par exemple, le Human Brain Project (Projet du N° 93 - Novembre 2017 cerveau humain), financé

N° 93 - Novembre 2017

cerveau humain), financé par l’Union euro- péenne, est un effort de recherche de 1,2 milliard d’euros sur dix ans, qui vise à élaborer une simu- lation informatique de l’ensemble du cerveau. D’ambitieux projets ont également été lancés en Chine, au Japon et en Israël. Désormais, c’est le siècle du cerveau qui s’ouvre devant nous. Retracer la façon dont les cellules cérébrales forgent le concept de Jennifer Aniston constitue pour le moment un obstacle insurmontable. Il ne s’agit plus de mesurer l’activité d’un seul neurone, mais de comprendre comment une assemblée de neurones établit des interactions complexes pour créer une entité globale – ce que les scientifiques nomment une propriété émergente. Par exemple, la résistance mécanique ou l’état magnétique d’un matériau émergent des interactions d’une multitude de molécules ou d’atomes. Prenons l’exemple des atomes de carbone. Les mêmes atomes peuvent se lier pour former soit du dia- mant, le plus dur des matériaux, soit du graphite, si mou qu’il permet d’écrire sur du papier. Dureté ou mollesse, des propriétés émergentes, ne dépendent pas des atomes pris isolément, mais de l’ensemble de leurs interactions.

DES APTITUDES COGNITIVES QUI ÉMERGENT DES INTERACTIONS NEURONALES De même, le cerveau présente probablement des propriétés émergentes qui restent inintelli- gibles si l’on examine des neurones isolés ou si l’on dispose d’une image grossière de l’activité d’un grand nombre d’entre eux. La vision d’une fleur ou le rappel d’un souvenir d’enfance mettent en jeu l’activité de circuits cérébraux qui véhiculent des signaux à travers des chaînes complexes de cen- taines ou de milliers de neurones. Alors comment franchir cet obstacle ? Peut-être en dressant une carte des connexions, ou synapses, qui relient les neurones, une entreprise nommée connectomique (voir la figure page de droite). Ainsi, le Projet du connectome humain, lancé il y a quelques années aux États-Unis, fournira un schéma du câblage du cerveau. Toutefois, comme pour le nématode, ce ne sera qu’un point de départ, car il n’indiquera pas les signaux électriques fluc- tuants associés aux processus cognitifs. Parmilesméthodesdontondisposeaujourd’hui pour enregistrer l’activité des neurones, des élec- trodes en forme d’aiguilles recueillent la décharge d’un seul neurone, événement qui correspond à l’émission de « potentiels d’action ». Cette impulsion électrique est déclenchée par la réception de signaux chimiques d’autres neurones. Quand un neurone reçoit une stimulation appropriée, le vol- tage dans sa membrane externe s’inverse. Ce

changement provoque une ouverture des canaux membranaires et une entrée d’ions positifs (de sodium, de calcium…) dans la cellule. Cet afflux produit à son tour un potentiel d’action qui par- court le long prolongement neuronal, nommé axone, et déclenche la libération d’un signal chimique vers d’autres neurones, lesquels conti- nuent ainsi à propager l’information. Enregistrer l’activité d’un seul neurone revient à essayer de suivre le déroulement d’un film en haute définition alors qu’on ne voit qu’un seul pixel. C’est aussi une technique invasive qui peut endommager les tissus cérébraux lorsque les électrodes y pénètrent.

DES TECHNIQUES ANCIENNES ET INADÉQUATES Mais les méthodes qui permettent de suivre l’activité des neurones à travers le cerveau entier sont aussi inadéquates. Dans l’électroencéphalogra- phie (EEG), technique bien connue et inventée par Hans Berger dans les années 1920, des électrodes placées sur le crâne mesurent l’activité combinée de plus de 100 000 cellules nerveuses sous-jacentes. L’EEG enregistre les variations rapides, à l’échelle de la milliseconde, du signal électrique, mais elle ne distingue pas les neurones qui sont actifs. Quant à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), qui produit des images où les

régions actives sont représentées en couleurs, elle enregistre l’activité de ces zones de façon non inva- sive, mais les résolutions temporelle et spatiale sont faibles. Chaque élément de l’image ou voxel (pixel tridimensionnel) correspond à environ 80000 neurones. De plus, l’IRMf ne suit pas direc- tement l’activité neuronale, mais détermine les variations correspondantes du flux sanguin dans les voxels (plus l’apport en sang est élevé, plus le neurone consomme de l’énergie et est donc actif). Les chercheurs ont donc besoin de nouveaux détecteurs capables d’enregistrer plus précisément les signaux de plusieurs milliers de neurones. Les nanotechnologies peuvent les y aider. Des proto- types qui incorporent plus de 100000 électrodes sur une base de silicium ont été construits ; de tels dispositifs mesureraient l’activité électrique de dizaines de milliers de neurones de la rétine. Poussée plus avant, cette technique permettrait d’empiler ces ensembles d’électrodes en structures tridimensionnelles, de miniaturiser les électrodes pour éviter de léser les tissus et d’allonger le dis- positif pour pénétrer profondément dans le cortex cérébral, la couche externe du cerveau. On enre- gistrerait ainsi l’activité électrique de milliers de neurones chez l’homme, cellule par cellule. Les électrodes ne sont que l’un des moyens de suivre l’activité neuronale. Des méthodes autres

© Pew-Thian Yap, laboratoire MIND (Université de Caroline du Nord)
© Pew-Thian Yap, laboratoire MIND (Université de Caroline du Nord)
Yap, laboratoire MIND (Université de Caroline du Nord) N° 93 - Novembre 2017 L’objectif de la

N° 93 - Novembre 2017

(Université de Caroline du Nord) N° 93 - Novembre 2017 L’objectif de la connectomique : établir la

L’objectif de la connectomique : établir la carte de toutes les connexions neuronales du cerveau. Ici, la représentation, obtenue par la technique dite d’IRM de diffusion, des principaux prolongements des neurones qui forment la substance blanche.

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par la technique dite d’IRM de diffusion, des principaux prolongements des neurones qui forment la substance

DÉCOUVERTES Neurosciences

DÉCRYPTER LE CERVEAU : LES OUTILS DU XXI e SIÈCLE

que les détecteurs électriques apparaissent dans les laboratoires. Les biologistes se servent de tech- niques conçues par des physiciens, des chimistes et des généticiens pour visualiser des neurones chez des animaux vaquant à leurs occupations. Ainsi, en 2013, Misha Ahrens et ses collègues, à l’institut médical Howard-Hugues, aux États- Unis, ont obtenu des images de l’activité des neu- rones de l’ensemble du cerveau de la larve de pois- son zèbre. Ce dernier est l’un des organismes préférés des neurobiologistes, parce que l’espèce est transparente au stade larvaire, ce qui permet d’observer facilement l’intérieur de son corps, notamment son cerveau. Les chercheurs ont modi- fié génétiquement les neurones du poisson zèbre pour qu’ils deviennent fluorescents lorsque des ions calcium y pénètrent après leur activation. Un nouveau type de microscope éclairait le cer- veau du poisson zèbre en projetant un feuillet de lumière sur l’organe, pendant qu’un appareil photo effectuait des prises de vue toutes les secondes.

SUIVRE L’ACTIVITÉ D’UN CERVEAU ENTIER Cette technique, nommée imagerie calcique, a permis de suivre l’activité de 80 % des 100 000 neu- rones du poisson zèbre. L’expérience a montré que lorsque la larve est au repos, de nombreuses zones de son système nerveux s’activent et s’éteignent suivant des schémas mystérieux. Depuis que l’EEG existe, les chercheurs savent que le cerveau est, pour l’essentiel, toujours actif. Mais ce nouveau résultat laisse espérer que grâce à des techniques plus poussées, on relèvera un défi majeur en neu- rosciences : comprendre l’activation spontanée et incessante de grands groupes de neurones. Tout cela n’est qu’un début. L’imagerie calcique est trop lente pour suivre l’excitation rapide des neurones et elle est aussi incapable de mesurer les signaux inhibiteurs qui ralentissent l’activité élec- trique des cellules. Des neurophysiologistes, en collaboration avec des généticiens, des physiciens et des chimistes, essayent d’améliorer les tech- niques optiques qui enregistrent directement l’acti- vité des neurones en détectant les variations de potentiel dans leur membrane. Des colorants dont les propriétés optiques changent avec le voltage, et qui seraient soit fixés à la surface du neurone, soit intégrés à la membrane elle-même par génie géné- tique, pourraient faire mieux que l’imagerie cal- cique. Cette autre technique dite imagerie de vol- tage permettrait à terme d’enregistrer l’activité électrique de chacun des neurones d’un circuit entier (voir l’encadré page ci-contre). Cependant, l’imagerie de voltage n’est pas au point. Les chimistes doivent améliorer la capacité des colorants à changer de couleur lorsqu’un

la capacité des colorants à changer de couleur lorsqu’un neurone s’active. Il faut aussi concevoir les

neurone s’active. Il faut aussi concevoir les colo- rants de façon à ce qu’ils n’endommagent pas la cellule. Toutefois, des biologistes élaborent déjà des sondes de voltage codées génétiquement; il s’agit de cellules qui synthétisent une protéine fluorescente, laquelle s’intègre à leur membrane externe. Une fois en place, ces protéines réagissent aux modifications du voltage des neurones par un changement d’intensité de leur fluorescence.

MÊLER LE BIOLOGIQUE ET LE QUANTIQUE Comme pour les électrodes, des systèmes nano- technologiques seraient utiles. À la place de colo- rants organiques ou d’indicateurs génétiques, il est possible de réaliser un nouveau type de détecteur de voltage constitué de « boîtes quantiques », de

Les nanodiamants, issus de l’optique quantique, sont très sensibles aux variations des champs électriques liés à l’activité neuronale.

des champs électriques liés à l’activité neuronale. N° 93 - Novembre 2017 petites particules semi-conductrices

N° 93 - Novembre 2017

petites particules semi-conductrices qui présentent des effets quantiques et dont on ajuste avec préci- sion les propriétés optiques comme la couleur ou l’intensité de la lumière émise. Les nanodiamants, autre nouveau matériau issu de l’optique quan- tique, sont très sensibles aux variations des champs électriques liés à l’activité neuronale. On pourrait aussi associer des nanoparticules à des colorants organiques, classiques ou obtenus par génie géné- tique, pour produire des molécules hybrides où une nanoparticule servirait d’antenne pour amplifier les faibles signaux produits par des colorants fluo- rescents, au moment où un neurone est excité. Autre défi technique que pose la visualisation de l’activité neuronale : transmettre de la lumière aux circuits situés loin de la surface du cerveau et collecter celle qu’ils émettent. Pour résoudre ce problème, les spécialistes de neurotechnologie col- laborent avec des chercheurs d’autres domaines qui ont eux aussi besoin de voir à travers des objets solides de façon non invasive, qu’il s’agisse de la peau, du crâne ou de l’intérieur d’une puce d’ordi- nateur. Les scientifiques savent depuis longtemps qu’une partie de la lumière qui atteint un objet est diffusée, et que les photons diffusés peuvent, en principe, révéler des détails de l’objet. Par exemple, la lumière d’une lampe élec- trique placée d’un côté de la main traverse cette

dernière et ressort sous la forme d’une lueur dif- fuse, sans donner d’indication sur la localisation des os ou des vaisseaux sanguins. Mais les infor- mations sur le chemin qu’emprunte la lumière à travers la main ne sont pas totalement perdues. Les ondes lumineuses désordonnées diffusent, puis interfèrent les unes avec les autres. De nou- velles méthodes de calcul permettent, à partir de la lumière diffusée, de reconstruire une image de ce qui se trouve à l’intérieur. Ainsi, Rafael Piestun

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et ses collègues, à l’université du Colorado, ont utilisé cette technique pour voir à travers un matériau opaque. Combinée avec d’autres méthodes optiques, notamment celles utilisées par les astronomes pour corriger les distorsions de la lumière des étoiles introduites par l’atmos- phère, l’optique dite computationnelle aiderait à visualiser la lueur fluorescente émanant de colo- rants qui s’éclairent quand les neurones situés en profondeur s’activent.

quand les neurones situés en profondeur s’activent. À L’ÉCOUTE DE MILLIONS DE NEURONES L es

À L’ÉCOUTE DE MILLIONS DE NEURONES

s’activent. À L’ÉCOUTE DE MILLIONS DE NEURONES L es neurobiologistes ont besoin de moyens plus efficaces

L es neurobiologistes ont besoin de moyens plus efficaces et moins invasifs pour observer les circuits cérébraux, où des signaux

électriques passent d’un neurone à l’autre. Tout un éventail de techniques, certaines déjà utilisées et d’autres n’existant encore

que dans l’imagination des chercheurs, devrait aider les scientifiques à enregistrer les signaux de milliers, voire de millions, de neurones. Elles remplaceront les anciennes méthodes peu précises, qui nécessitent souvent l’utilisation de sondes électriques invasives.

L’imagerie de voltage Dans cette technique, un colorant injecté dans un neurone permet de déterminer
L’imagerie de voltage
Dans cette technique, un colorant injecté dans un neurone
permet de déterminer si celui-ci est actif. Il constitue un capteur,
qui émet une fluorescence lorsque le champ électrique à travers
la membrane cellulaire change de polarité ; cela se produit quand
un signal électrique passe. Un détecteur (non représenté) enregistre
l’événement et peut aussi suivre l’activité de nombreux autres
neurones, marqués à l’aide du même colorant.
Lorsque le neurone
s’active, le capteur
émet de la lumière.
Capteur
éteint
Membrane
Surface
de la cellule
cellulaire
© Emily Cooper
Une bande d’enregistrement constituée d’ADN Une approche radicalement nouvelle, celle de la bande
Une bande d’enregistrement constituée d’ADN
Une approche radicalement nouvelle, celle de la bande
d’enregistrement moléculaire, consisterait, selon l’un des scénarios,
à placer à l’intérieur d’une cellule, juste en dessous de sa surface,
un brin d’ADN de séquence de nucléotides connue. Une enzyme
(l’ADN polymérase modifiée) ajouterait ensuite de nouveaux
nucléotides qui se lieraient aux premiers pour former un double brin
d’ADN (à gauche). Lorsqu’un neurone s’activerait, des ions calcium
pénétreraient par un canal venant de s’ouvrir dans la membrane.
Cet afflux entraînerait l’ajout par l’enzyme d’un nucléotide erroné (à
droite), erreur qui serait détectée lors du séquençage ultérieur du brin
d’ADN. Les neurones actifs seraient alors repérés grâce à ces erreurs.
Canal calcium
fermé
Canal calcium
ouvert
ADN polymérase
modifiée
Nucléotides
inadéquats
L’ADN polymérase ajoute
de nouveaux nucléotides
à un brin d’ADN existant.
inadéquats L’ADN polymérase ajoute de nouveaux nucléotides à un brin d’ADN existant. N° 93 - Novembre
inadéquats L’ADN polymérase ajoute de nouveaux nucléotides à un brin d’ADN existant. N° 93 - Novembre

N° 93 - Novembre 2017

inadéquats L’ADN polymérase ajoute de nouveaux nucléotides à un brin d’ADN existant. N° 93 - Novembre
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DÉCOUVERTES Neurosciences

DÉCRYPTER LE CERVEAU : LES OUTILS DU XXI e SIÈCLE

D’ailleurs, certaines techniques optiques ont

déjà été utilisées avec succès pour observer, à plus d’un millimètre de profondeur, l’intérieur du cer- veau d’un animal ou d’un homme, par de petites ouvertures réalisées dans leur boîte crânienne. En perfectionnant la méthode, on aura peut-être un moyen de voir à travers l’épaisseur du crâne… Toutefois, l’imagerie optique transcrânienne ne permettra pas de pénétrer suffisamment pour détecter des structures situées en profondeur. Une autre invention récente aborde ce problème :

la microendoscopie. Cette technique consiste à insérer un tube étroit mais flexible dans l’artère fémorale, puis à le guider vers une autre partie du corps, par exemple le cerveau, qui est explorée

à l’aide des guides lumineux microscopiques insé-

rés dans le tube. En 2010, une équipe de l’institut Karolinska, à Stockholm, a fait la démonstration d’un « extroducteur », un dispositif qui perfore en toute sécurité l’artère ou la veine dans laquelle se faufile l’endoscope, ce qui rend accessible à l’ins- pection n’importe quelle partie du cerveau, et pas seulement son système vasculaire.

DE L’ADN POUR RÉVÉLER L’ACTIVITÉ D’UN NEURONE ? Les électrons et les photons sont les candidats les plus évidents pour enregistrer l’activité élec- trique cérébrale, mais ce ne sont pas les seuls. Dans un futur encore éloigné, l’ADN pourrait aussi jouer un rôle essentiel dans l’analyse de l’excita- tion neuronale (voir l’encadré page 19), comme le suggère l’une de nos études publiée en 2012. L’idée est de modifier génétiquement des ani- maux de laboratoire pour que leurs neurones synthétisent une «bande d’enregistrement molé- culaire», une molécule qui change de façon par- ticulière et détectable quand le neurone s’active. Selon l’un des scénarios envisagés, la bande d’enregistrement serait synthétisée par une enzyme nommée ADN polymérase. Cette der- nière fabriquerait en continu un long brin d’ADN qui se lierait à un autre brin composé d’une séquence préétablie de nucléotides (les « lettres » constitutives de l’ADN). Un afflux d’ions calcium, dû à l’activation d’un neurone, entraînerait alors la production par la polymérase d’une séquence différente de lettres, autrement dit des « erreurs » dans le placement prévu des nucléotides. Le séquençage du double brin de nucléotides qui en résulterait fournirait le « séquençage fluo- rescent in situ », l’enregistrement des différents changements, c’est-à-dire des erreurs par rapport

à la bande d’enregistrement d’origine, qui corres-

pondent soit à l’intensité, soit à l’activation de chacun des neurones d’un tissu cérébral.

De telles manipulations relèvent de la biologie de synthèse, domaine où les chercheurs se servent des matériaux biologiques un peu comme des pièces d’une machine. Dans un registre similaire, on envisage de créer des cellules artificielles qui se comporteraient comme des sentinelles biolo- giques. Une cellule obtenue par génie génétique servirait d’électrode biologique d’un diamètre inférieur à celui d’un cheveu, que l’on placerait près d’un neurone et qui détecterait son activité. Un nanocircuit intégré à l’intérieur de la cellule artificielle enregistrerait cette activité et la trans- mettrait à un ordinateur à l’aide d’une liaison sans fil. Ces dispositifs nanométriques, qui combinent des composants électroniques et biologiques, seraient alimentés de l’extérieur par des ultrasons, voire de l’intérieur du neurone par du glucose ou de l’ATP (la source d’énergie des cellules).

CONTRÔLER LES RÉSEAUX CÉRÉBRAUX PAR LA LUMIÈRE Mais pour comprendre ce qui se passe dans les réseaux cérébraux, les images ne suffisent pas. Il faudra aussi activer ou inhiber à volonté certains groupes de neurones pour tester ce qu’ils font. C’est ce que permet l’optogénétique, une technique qui s’est beaucoup répandue ces dernières années. Elle consiste à modifier génétiquement des ani- maux de façon à ce que leurs neurones produisent des protéines photosensibles. Exposées à la lumière d’une longueur d’onde particulière, ache- minée au neurone par une fibre optique, ces pro- téines, un peu comme des interrupteurs, peuvent alors soit activer, soit inhiber la cellule. Avec l’optogénétique, des chercheurs ont déjà activé des circuits neuronaux impliqués par exemple dans le plaisir ou dans les troubles moteurs de la maladie de Parkinson. On a même réussi à « implanter » de faux souvenirs à des sou- ris. Mais étant donné son recours au génie géné- tique, l’optogénétique nécessitera de longues procédures d’autorisation avant de pouvoir être testée ou utilisée à titre thérapeutique chez l’être humain. D’où une technique plus pratique pour certaines applications: on insère des neurotrans- metteurs, les molécules de communication entre neurones qui régulent leur activité, dans des «cages» chimiques photosensibles. Exposée à la lumière, la cage se rompt et le neurotransmetteur s’en échappe pour agir. En 2012, Steven Rothman, de l’université du Minnesota, en collaboration avec le laboratoire de Rafael Yuste, a placé des cages de ruthénium contenant du Gaba, un neurotransmetteur qui diminue l’activité neuronale, sur le cortex cérébral de rats chez qui l’on déclenchait, par des moyens

de rats chez qui l’on déclenchait, par des moyens N° 93 - Novembre 2017 LE CERVEAU

N° 93 - Novembre 2017

l’on déclenchait, par des moyens N° 93 - Novembre 2017 LE CERVEAU HUMAIN EN CHIFFRES Une

LE CERVEAU

HUMAIN

EN CHIFFRES

moyens N° 93 - Novembre 2017 LE CERVEAU HUMAIN EN CHIFFRES Une masse d’environ 1,3 à

Une masse d’environ 1,3 à 1,5 kilogramme, dont 80 % sont constitués par le cortex.

De l’ordre de 86 milliards de neurones, dont 16 milliards pour le cortex.

Un nombre similaire de cellules non neuronales.

Un cortex de quatre millimètres d’épaisseur et présentant une surface de 2,5 mètres carrés.

1 013 à 1 015 connexions synaptiques.

20 % de la consommation d’oxygène par l’organisme.

chimiques, des crises d’épilepsie. Une impulsion de lumière bleue dirigée sur le cerveau libérait alors le Gaba, ce qui atténuait les crises. Des approches « optochimiques » similaires sont actuel- lement utilisées pour explorer la fonction de cer- tains circuits neuronaux. Développées plus avant, elles pourraient être mises en œuvre pour soigner certains troubles neurologiques ou mentaux. La route est encore longue entre la recherche fondamentale et les applications cliniques. Chacune des nouvelles idées pour réaliser des mesures à grande échelle et manipuler l’activité neuronale devra être testée sur les drosophiles, les nématodes et les rongeurs, avant de passer à l’être humain. Grâce à d’intenses efforts, d’ici quelques années, les chercheurs visualiseront et contrôleront peut-être par des moyens optiques une bonne partie des quelque 100000 neurones du cerveau d’une drosophile. Mais la technologie qui permettra d’enregistrer et de moduler l’acti- vité neuronale d’une souris éveillée risque de ne pas être disponible avant dix ans.

COMMENT GÉRER LES QUANTITÉS ASTRONOMIQUES DE DONNÉES ? À mesure du progrès des nanotechnologies, les chercheurs devront améliorer la gestion et le par- tage d’énormes quantités de données. L’imagerie de l’activité de tous les neurones du cortex d’une souris engendrerait quelque 300 téraoctets de données compressées par heure. Ce n’est pas insurmontable. De grandes structures de recherche, analogues aux observatoires astrono- miques, aux centres de génomique et aux accélé- rateurs de particules, pourraient acquérir, intégrer et distribuer ces flux de données numériques. Tout comme le Projet du génome humain a donné nais- sance au domaine de la bio-informatique pour faire face aux données du séquençage, les neuros- ciences computationnelles pourraient décoder les fonctionnements de systèmes nerveux entiers. La capacité d’analyser des masses gigan- tesques de données préparerait le terrain à de nouvelles théories sur la façon dont la cacophonie apparente des activations neuronales se traduit par des perceptions, de l’apprentissage et de la mémorisation. Cela aiderait aussi à confirmer ou écarter des théories qui n’ont pas pu être testées auparavant. D’après l’une d’elles, les nombreux neurones qui participent à l’activité d’un circuit développent au fil du temps des séquences parti- culières d’activation, nommées attracteurs, qui seraient la base d’états cérébraux émergents – une pensée, un souvenir ou une décision. Une meilleure compréhension des circuits neuronaux permettrait également d’améliorer le

circuits neuronaux permettrait également d’améliorer le 21 diagnostic de troubles mentaux, comme la mala- die

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diagnostic de troubles mentaux, comme la mala- die d’Alzheimer et l’autisme, et de mieux connaître leurs causes. Ce qui aura sans doute des conséquences économiques positives sur la médecine et les biotechnologies. Mais comme pour le projet du génome humain, des questions éthiques et juridiques se poseront, en particulier si ces recherches conduisent à l’observation et à la modification des états mentaux – ce qui exigera de recueillir le consentement des patients et de respecter leur vie privée.

Nous sommes convaincus que sans ces nouveaux outils, qui visualisent l’activité de millions de neurones, la science du cerveau ne progressera guère.

Bibliographie

T. R. Insel et al.,

The NIH Brain initia- tive, Science, vol. 340, pp. 687-688, 2013.

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M. B. Ahrens et al., Whole-brain functional imaging at cellular reso- lution using light-sheet microscopy, Nature Methods, vol. 10, pp. 413-420, 2013.

A. P. Alivasatos et al.,

The brain activity map project and the challenge of functional connectomics, Neuron, vol. 74, pp. 970-974, 2012.

connectomics, Neuron , vol. 74, pp. 970-974, 2012. N° 93 - Novembre 2017 Pour que ces

N° 93 - Novembre 2017

Pour que ces diverses initiatives aboutissent, les scientifiques et leurs commanditaires doivent cependant rester centrés sur l’objectif de l’image- rie et de la manipulation de circuits neuronaux. L’idée de l’initiative Brain est née d’un article publié dans la revue Neuron en juin 2012, dans lequel, avec nos collègues, nous suggérions une collaboration durable entre physiciens, chimistes, nanoscientifiques, biologistes moléculaires et neuroscientifiques pour développer une « carte de l’activité cérébrale » issue de nouvelles techniques qui permettent de mesurer et contrôler l’activité

de circuits cérébraux entiers. À mesure de l’avancée du projet Brain, il convient de garder le cap initial, à savoir le déve- loppement d’outils. Les recherches sur le cerveau

représentent un domaine très vaste et l’initiative Brain pourrait facilement se transformer en une liste de souhaits hétéroclites visant à satisfaire les intérêts particuliers des nombreuses sous-disci- plines des neurosciences. Elle se réduirait alors à un simple financement supplémentaire. Dans ce cas, les progrès se feraient au hasard et des défis techniques majeurs ne seraient jamais relevés. La mise au point d’instruments qui visualisent l’activité électrique de millions de neurones ne se fera qu’au prix d’un effort soutenu d’une vaste

équipe pluridisciplinaire de chercheurs. Les tech- niques ainsi développées seront alors mises au service de la communauté des neurosciences, comme le sont les observatoires pour les astro- nomes. Et nous sommes convaincus que sans ces nouveaux outils, la science du cerveau ne pro- gressera guère. £

© Shutterstock.com/nulinukas

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L’amnésique qui manquait de sommeil

Monsieur U. perd souvent le fil des conversations et oublie ce qu’il allait chercher dans la cuisine… Et pourtant, il est en excellente santé !

et oublie ce qu’il allait chercher dans la cuisine… Et pourtant, il est en excellente santé

N° 93 - Novembre 2017

DÉCOUVERTES Cas clinique

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DÉCOUVERTES Cas clinique 23 Legende photo xxxxx xxx xxxxx xxx xx xxx xxxxx xxx xxxxxxx xxx

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LAURENT COHEN

Professeur de neurologie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière.

EN BREF

£ Monsieur U. se plaint

de troubles de la mémoire depuis quelque temps ; il est obligé de tout noter pour s’en rappeler.

£ En fait, il manque

de sommeil, car il cumule deux emplois dont un de nuit. Or le sommeil, le « lent » notamment, est essentiel à la consolidation des souvenirs.

£ Sa mémoire et ses

capacités d’attention reviennent dès qu’il redort normalement.

d’attention reviennent dès qu’il redort normalement. N° 93 - Novembre 2017 P armi les motifs les

N° 93 - Novembre 2017

Parmi les motifs les plus fré-

quents de consultation d’un neurologue figure ce qu’on appelle la « plainte mnésique », ou plus simplement l’impression d’avoir des pro- blèmes de mémoire. Les causes de cette plainte sont extrêmement variées, de la maladie d’Alzheimer à la dépression. J’ai reçu en consul-

tation monsieur U. qui, étonnamment, va nous emmener vers un tout autre domaine: le som- meil. Monsieur U., âgé de 60 ans, m’expliqua que sa mémoire l’inquiétait depuis quelques années : il devait tout noter sur un carnet ou des post-it, perdait le fil des conversations. Au point que son épouse avait remarqué ses difficultés,

quoique sans conséquences graves. Par ailleurs, monsieur U. était en excellente santé. Il n’était ni anxieux ni déprimé, et ses problèmes semblaient à peu près stables ces der- nières années, ce qui n’évoquait guère une pathologie dégénérative cérébrale comme la maladie d’Alzheimer. Poursuivant mon enquête, j’interrogeai mon patient sur son mode de vie. Il m’expliqua qu’il avait deux emplois, chacun à mi-temps : il travaillait d’une part dans une librairie et était d’autre part réceptionniste dans un hôtel, deux à trois nuits par semaine. Souvent, son emploi du temps compliqué ne lui permettait pas de récupérer, ni de dormir le len- demain de ses nuits de travail. Ses troubles de

compliqué ne lui permettait pas de récupérer, ni de dormir le len- demain de ses nuits
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DÉCOUVERTES Cas clinique

L’AMNÉSIQUE QUI MANQUAIT DE SOMMEIL

la mémoire étaient-ils donc liés à un sommeil insuffisant ou à ce rythme chaotique? La littérature médicale atteste en effet que si l’on soumet des sujets insomniaques à des tests de mémoire, ils ont des performances inférieures à celles des gros dormeurs. Cette simple observa- tion suggère que le sommeil joue un rôle dans le fonctionnement de la mémoire. Cette idée est en fait apparue assez tôt dans l’histoire de la psycho- logie scientifique, dont un des pères fondateurs est Hermann Ebbinghaus (1850-1909). Celui-ci a surtout travaillé sur la mémoire, et il était lui- même son principal, voire son unique cobaye. Il s’est astreint à apprendre par cœur des listes de dizaines de syllabes, tout en mesurant le temps qu’il mettait à les oublier.

DORMIR FAVORISE LA CONSERVATION DES SOUVENIRS Une des lois importantes qu’Ebbinghaus a découverte est que les souvenirs évoluent avec le temps selon un schéma particulier : ils s’effacent d’abord rapidement, puis de plus en plus lentement (voir la figure ci-contre). Toutefois, Ebbinghaus n’était pas homme à négliger les détails et il remar- qua sur sa courbe une petite bosse : entre 8 heures et 24 heures après l’apprentissage, elle était quasi plate. Pendant cette période, il avait oublié éton- namment peu de ce qu’il avait appris, compte tenu de la pente générale de la courbe d’oubli. Que s’était-il donc passé de particulier pen- dant ce laps de temps, qui puisse expliquer cette « trop bonne » conservation des souvenirs ? Très naturellement, une fois terminée sa journée aca- démique, Ebbinghaus allait se coucher et passait une bonne nuit de sommeil, nuit qui tombait jus- tement pendant cette période où les souvenirs semblaient relativement préservés de l’oubli. Plutôt que d’attribuer ce phénomène au sommeil, il semble toutefois qu’Ebbinghaus s’acharna à en trouver l’explication dans de subtils défauts de sa technique expérimentale. Quoi qu’il en soit, quarante ans après la publi- cation des résultats d’Ebbinghaus, John Jenkins et Karl Dallenbach, psychologues à l’université Cornell, aux États-Unis, ont repris cette hypothèse selon laquelle le sommeil est en cause dans la conservation des souvenirs. Ils ont fait apprendre par cœur à deux de leurs étudiants des listes de syllabes sans signification, et en ont testé la réten- tion après 1, 2, 4 et 8 heures. Et ce, dans deux conditions: soit leurs sujets dormaient, soit ils ne dormaient pas, entre l’apprentissage et le test. Dans le premier cas, l’apprentissage avait lieu en pleine nuit pour que les sujets, déjà en pyjama, puissent aller aussitôt s’endormir dans la pièce voisine.

Les résultats furent sans appel: quel que soit le délai entre apprentissage et test, les deux étu- diants se souvenaient beaucoup mieux des syl- labes s’ils avaient dormi que s’ils étaient restés éveillés. Un fait confirmé par d’autres études: le sommeil favorise bien la consolidation des sou- venirs. Le manque de sommeil de monsieur U. devait donc pénaliser sa mémorisation, d’où l’uti- lisation de ses post-it. L’expérience de Jenkins et Dallenbach a depuis été répliquée dans d’innombrables contextes, tes- tant différents types de souvenirs. En particulier, il existe une grande dichotomie entre ce qu’on appelle la mémoire déclarative et la mémoire pro- cédurale, schématiquement celle du « savoir » et celle du « savoir-faire ». Apprendre une liste de mots ou de syllabes est un exemple typique de mémoire déclarative, alors qu’apprendre à faire du vélo ou à taper sur un clavier relève de la mémoire procédurale. Ces différents apprentissages bénéfi- cient du sommeil, mais probablement pas de ses mêmes phases. En effet, la nuit, deux sortes de sommeil alternent : d’une part, le sommeil REM (pour Rapid eye movements, car les yeux sont animés de mouvements rapides sous les paupières), pendant lequel le cerveau est dans un état proche de celui de l’éveil; d’autre part, le sommeil lent, où le cer- veau est globalement peu actif. Le terme lent provient de l’enregistrement de l’activité élec- trique cérébrale grâce à l’électroencéphalogra- phie (EEG). Au cours d’un EEG, on place des élec- trodes sur la tête d’un sujet pour mesurer globalement l’activité électrique de milliards de neurones. Sur le tracé obtenu, on observe des ondes (voir la figure page ci-contre), c’est-à-dire

100 % 20 minutes 50 % 1 heure 8 heures 24 heures 2 jours 0 % Pourcentage de
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20 minutes
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Pourcentage de syllabes encore connues

Temps entre l’apprentissage et le rappel

encore connues Temps entre l’apprentissage et le rappel N° 93 - Novembre 2017 Hermann Ebbinghaus, ayant

N° 93 - Novembre 2017

entre l’apprentissage et le rappel N° 93 - Novembre 2017 Hermann Ebbinghaus, ayant appris par cœur

Hermann Ebbinghaus, ayant appris par cœur des listes de syllabes, s’est aperçu qu’il les oubliait avec le temps. Sauf entre 8 et 24 heures après l’apprentissage (flèche noire, l’oubli est moins important). C’était le moment où il dormait.

des fluctuations régulières de l’activité électrique, et le sommeil lent correspond à la présence d’ondes particulièrement… lentes. Or plusieurs études scientifiques ont montré que c’est surtout ce sommeil qui est important pour la consolidation des souvenirs épisodiques (comme dans les expériences d’Ebbinghaus), alors que le sommeil REM serait prépondérant pour les apprentissages procéduraux et les sou- venirs impliquant les émotions. C’est sans doute là une simplification, mais il semble qu’une bonne alternance physiologique de ces deux types de sommeil soit aussi un élément favorable. Reste à comprendre le rôle du sommeil, en particulier le sommeil lent, dans la consolidation mnésique. Les nouveaux souvenirs passent sans doute par deux étapes au cours de leur formation. Dans un premier temps, ils sont stockés de façon temporaire et réversible par l’hippocampe, une région du cerveau cachée dans les profondeurs des lobes temporaux. De fait, cette structure est parmi les premières affectées par la maladie d’Alzheimer, dont le premier symptôme est en général l’incapacité à former de nouveaux souve- nirs. Dans un second temps, les souvenirs se libèrent progressivement de la responsabilité de l’hippocampe et sont transférés à des régions lar- gement distribuées à l’ensemble du cortex, où ils seront mémorisés durablement. Des travaux réa- lisés chez des rats ont permis de mettre en évi- dence le rôle du sommeil dans ce transfert.

POUR MÉMORISER UNE HISTOIRE, ON LA REJOUE DANS SA TÊTE QUAND ON DORT À côté de son implication dans la mémoire, l’hippocampe participe aussi à la localisation dans l’espace. Le rat dispose d’un véritable GPS hippo- campique, une sorte de petite carte du monde où il évolue. On enregistre ainsi des neurones, dits de lieu, qui s’activent quand le rat se trouve dans le coin arrière droit de sa cage, d’autres neurones quand il est dans son couloir, d’autres encore quand il arrive près de la porte… Ces découvertes ont valu à John O’Keefe, ainsi qu’à May-Britt et Edvard Moser, le prix Nobel de médecine en 2014. En enregistrant ce qui se passe dans l’hippo- campe d’un rat pendant qu’il circule dans sa cage, au moyen d’électrodes implantées dans son cer- veau, on « voit » donc en quelque sorte son trajet sur cette petite carte cérébrale. Typiquement, on entraîne l’animal à effectuer un chemin donné, en plaçant de la nourriture sur le parcours pour le motiver. En même temps, on détermine l’image de ce trajet dans son hippocampe. Un peu plus tard, pendant que l’animal dort, si l’on continue à enregistrer son hippocampe, on s’aperçoit qu’il

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à enregistrer son hippocampe, on s’aperçoit qu’il 25 L’électroencéphalo- graphie permet d’enregistrer les
à enregistrer son hippocampe, on s’aperçoit qu’il 25 L’électroencéphalo- graphie permet d’enregistrer les
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à enregistrer son hippocampe, on s’aperçoit qu’il 25 L’électroencéphalo- graphie permet d’enregistrer les
à enregistrer son hippocampe, on s’aperçoit qu’il 25 L’électroencéphalo- graphie permet d’enregistrer les

L’électroencéphalo-

graphie permet d’enregistrer les ondes cérébrales chez une personne endormie, c’est-à-dire les fluctuations régulières de l’activité électrique de milliards de neurones. Il existe ainsi plusieurs phases de sommeil avec des ondes de plus en plus lentes (de haut en bas).

avec des ondes de plus en plus lentes (de haut en bas) . N° 93 -

N° 93 - Novembre 2017

refait « dans sa tête » le même parcours que lorsqu’il était éveillé. Et comme il n’a pas besoin de se déplacer réellement, ce circuit purement mental est réalisé très rapidement, jusqu’à 10 ou 20 fois plus vite qu’en réalité. Cette manière de «rejouer» pendant le sommeil un événement sur- venu la veille favoriserait sa mémorisation. Chez l’homme, on ne peut pas mesurer l’acti- vité des neurones de lieu comme chez les rongeurs. Mais Philippe Peigneux, de l’université libre de Bruxelles, et ses collègues ont utilisé l’imagerie cérébrale fonctionnelle pour faire avec des hommes une sorte d’équivalent de ce que nous venons de voir. Ils ont entraîné des participants à s’orienter dans une ville en réalité virtuelle. Puis les sujets sont allés se coucher dans une machine de PET- scan et s’y sont endormis. Les chercheurs ont alors réalisé des images fonctionnelles de leur cerveau endormi. Un peu comme chez les rats, ils ont trouvé plus d’activité de l’hippocampe chez les per- sonnes qui avaient réalisé la tâche d’orientation avant d’aller se coucher, comparées à des sujets ne s’étant pas déplacés dans la ville virtuelle. De plus, cette activité cérébrale pendant le sommeil permettait une meilleure mémorisation. En effet, au réveil, les participants s’orientaient plus facilement dans la ville virtuelle qu’avant d’aller se coucher. Mais surtout, les sujets qui avaient le plus profité de leur sommeil – ceux dont les performances s’étaient le plus améliorées entre le coucher et le lever – étaient ceux ayant eu la plus forte activation hippocampique durant la nuit.

entre le coucher et le lever – étaient ceux ayant eu la plus forte activation hippocampique
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DÉCOUVERTES Cas clinique

L’AMNÉSIQUE QUI MANQUAIT DE SOMMEIL

En réalité, réduire la consolidation des souve- nirs pendant le sommeil à ce qui se passe dans l’hippocampe serait une erreur. Chez le rat, on a montré que ce n’est pas seulement dans cette struc- ture que se rejoue le trajet parcouru pendant l’éveil, mais aussi dans des régions éloignées du cortex; et ces deux films sont synchronisés. On suppose que cette façon synchronisée de « revivre » mentalement le souvenir permet précisément son transfert de l’hippocampe vers le cortex. Et, pour boucler la boucle, cette synchronisation survient pendant le sommeil lent. Mais que représente vrai- ment une onde comme celles qu’enregistre l’EEG? Schématiquement, le sommet d’une onde cor- respond à un moment où les neurones dans de vastes étendues du cerveau augmentent tous de concert leur activité, et le creux de l’onde signale une baisse d’activité. Les ondes sont donc la marque d’une synchronisation de régions éloi- gnées du cerveau. Une telle synchronisation serait un moyen, pour ces régions, d’entrer en communication; en particulier, on pense que les ondes lentes permettent l’échange d’informations entre hippocampe et cortex.

UNE SYNCHRONISATION CÉRÉBRALE EST NÉCESSAIRE Si tout cela est exact, augmenter la quantité d’ondes lentes pendant le sommeil devrait amélio- rer les performances de notre mémoire. L’équipe de Jan Born, de l’université de Tübingen en Allemagne, a testé cette hypothèse en amplifiant ces ondes de plusieurs façons. En voici une. Ils ont fait apprendre des paires de mots à leurs sujets, le soir. Puis ces derniers ont dormi en portant des électrodes EEG. Les chercheurs guettaient alors l’apparition des ondes lentes sur le tracé de l’EEG. Dès qu’elles arrivaient, ils faisaient entendre aux dormeurs de brefs sons parfaitement synchronisés avec ces ondes, ce qui permettait de les amplifier. C’est un peu comme une balançoire, qui monte de plus en plus haut quand on lui ajoute une petite impulsion, bien synchronisée avec son rythme de balancement spontané. Résultat : sur les 120 paires de mots appris, les sujets ayant reçu les bips synchronisés avec leurs ondes cérébrales amélioraient d’une ving- taine de mots leurs souvenirs entre la veille au soir et le matin, par rapport aux personnes qui n’avaient pas reçu la stimulation. Et il est possible d’obtenir un effet similaire en soumettant les par- ticipants, plutôt qu’à des sons, à des stimulations électromagnétiques très faibles au moyen d’élec- trodes placées sur le cuir chevelu. Revenons à monsieur U. Après avoir vu les liens étroits entre sommeil et consolidation des

souvenirs hippocampiques, on imagine bien qu’un sommeil insuffisant ou désorganisé retentisse sur sa mémoire. Mais la privation de sommeil a des effets plus larges. Notre organisme obéit à plu- sieurs cycles dits « circadiens » : la température corporelle, diverses hormones, le besoin de dormir

corporelle, diverses hormones, le besoin de dormir Le manque de sommeil, dont souffre monsieur U., diminue

Le manque de sommeil, dont souffre monsieur U., diminue ses performances, en particulier ses capacités d’attention et sa mémoire de travail.

et d’autres paramètres fluctuent de façon régulière au cours du jour et de la nuit. L’exposition quoti- dienne à la lumière du jour est importante pour maintenir ces cycles bien calés sur un rythme d’environ 24 heures. Le travail de nuit, qui déplace le sommeil à des moments « anormaux », désorga- nise et décale de façon assez anarchique ces cycles. Le sommeil après une nuit de veille est en moyenne insuffisant d’environ 3 heures (surtout aux dépens du sommeil REM et peu profond), et de nombreux travailleurs de nuit souffrent, d’une part, d’insom- nie durant la journée et, d’autre part, de somno- lence lorsqu’ils cherchent à rester éveillés. Ce manque de sommeil accumulé conduit à des baisses de performances, en interférant avec les capacités d’attention et la mémoire de travail. Celle-ci nous permet de maintenir et de manipu- ler dans notre esprit des informations impor- tantes, même quand elles ne sont plus présentes dans notre environnement, par exemple se sou- venir d’un numéro de téléphone le temps de trou- ver un stylo pour le noter. Ce type de soucis cor- respondait bien à ce dont se plaignait monsieur U. Il perdait facilement le fil des conversations, ou passait d’une pièce à l’autre sans plus savoir ce qu’il était venu y chercher. Bref, mon premier conseil a été d’essayer de simplifier son rythme de travail pour qu’il retrouve un meilleur sommeil. Je n’ai revu mon- sieur U. que deux ans plus tard. Il avait quitté son travail de nuit, avait trouvé un emploi complé- mentaire dans une autre librairie, et avait selon lui retrouvé «son cerveau de 20 ans». £

et avait selon lui retrouvé «son cerveau de 20 ans». £ N° 93 - Novembre 2017

N° 93 - Novembre 2017

Bibliographie

A. J. Krause et al.,

The sleep-deprived human brain, Nat. Rev. Neurosci., vol. 18, pp. 404-418, 2017.

H. V. Ngo et al., Auditory

closed loop stimula- tion of the sleep slow oscillation enhances memory, Neuron, vol. 78, pp. 545-553, 2013.

S. Diekelmann et J. Born,

The memory function of sleep, Nat. Rev. Neurosci., vol. 11, pp. 114-126, 2010.

P. Peigneux et al., Are

spatial memories strengthened in the human hippocampus during slow wave sleep ?, Neuron, vol. 44, pp. 535-545, 2004.

M. A. Wilson

et B. L. McNaughton, Reactivation of hip- pocampal ensemble memories during sleep, Science, vol. 265, pp. 676-679, 1994.

B. L. McNaughton, Reactivation of hip- pocampal ensemble memories during sleep, Science , vol. 265, pp.

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DÉCOUVERTES L’infographie

Le guide des émotions

Joie, colère, dégoût, tristesse, peur, surprise : chaque émotion a son expression faciale. Deux psychologues, Paul Ekman et Wallace Friesen, ont montré que ces mimiques résultent de la contraction de 46 combinaisons de muscles. Sachant cela, on peut les analyser d’un œil expert et lire ses semblables à livre ouvert

Texte : Steve Ayan - Anna von Hopffgarten / Illustration : Yousun Koh

Ayan - Anna von Hopffgarten / Illustration : Yousun Koh extatique enthousiaste joyeux Le grand muscle

extatique

enthousiaste

joyeux

/ Illustration : Yousun Koh extatique enthousiaste joyeux Le grand muscle zygomatique est le maître d’œuvre

Le grand muscle zygomatique est le maître d’œuvre du sourire véritable. Il est difficilement commandable par la volonté, ce qui explique que les tentatives de composer un visage heureux se soldent souvent par un rictus grimaçant. Également caractéristiques des expressions de joie et de bonheur : les sourcils relevés et les yeux rétrécis par l’élévation des commissures de la bouche et des joues. En cas de joie intense, les dents se découvrent.

JOIE

JOIE

hilare

amusé

content

les dents se découvrent. JOIE hilare amusé content perplexe Ici, ce sont les yeux grands ouverts

perplexe

Ici, ce sont les yeux grands ouverts qui dominent, dans le but de mieux discerner la cause de la surprise. Des plis horizontaux sur le front, des sourcils relevés et une bouche entrouverte complètent le tableau.

neutre

SURPRISE étonné embarrassé timide Les sourcils rapprochés sont caractéristiques de ce sentiment. Le front se
SURPRISE
étonné
embarrassé
timide
Les sourcils rapprochés sont
caractéristiques de ce sentiment.
Le front se couvre de plis dont
l’orientation est parallèle à la ligne
des sourcils. Et dans les situations
d’embarras, on observe souvent
en même temps une petite morsure
de la lèvre inférieure.
PEUR
inquiet
effrayé
une petite morsure de la lèvre inférieure. PEUR inquiet effrayé impressionné paniqué N° 93 - Novembre

impressionné

paniqué

N° 93 - Novembre 2017

Au contraire de la mimique joyeuse, les traits du visage ont tendance à s’abaisser quand nous sommes tristes. Nous faisons, au sens propre, une tête « longue ». Le principal responsable de cette transformation est le muscle abaisseur de l’angle de la bouche. En cas d’émotion forte, la zone autour des yeux, la bouche et le menton se tendent ou commencent à trembler. Parfois, le muscle orbiculaire de l’œil entre en action et provoque l’éjection de liquide lacrymal : on pleure !

abattu
abattu

29

TRISTESSE troublé désespéré en larmes Tête légèrement baissée, dents en partie découvertes par le
TRISTESSE
troublé
désespéré
en larmes
Tête légèrement baissée, dents en partie
découvertes par le relèvement de la lèvre supérieure
et front contracté adressent un message clair :
contrarié
offensé
gardez vos distances ! Le muscle corrugateur des
sourcils s’en donne aussi à cœur joie : le bourrelet
susorbitaire descend sur les yeux
COLÈRE
énervé
en colère
furieux
Les sourcils adoptent une ligne ondulée,
les lèvres se plissent sous l’action du muscle
orbiculaire de la bouche, se relevant parfois
d’un côté sous celle du muscle élévateur
de la lèvre supérieure. Le menton légèrement
relevé donne l’impression que le sujet vous
considère de haut et les ailes des narines dilatées
traduisent qu’il n’est pas loin d’en venir aux mains.
sceptique
dédaigneux
MÉPRIS
Plis à la base du nez, bouche ouverte, langue
tirée : autant de signes caractéristiques
du dégoût. Les voies respiratoires se rétrécissent
et la gorge se contracte, allant parfois jusqu’au
crachat – un réflexe pour se prémunir des
intoxications. Les mouvements acrobatiques
du nez sont le fait d’un muscle : l’élévateur
des lèvres supérieures et des ailes du nez.
fier
arrogant
DÉGOÛT
révulsé
des lèvres supérieures et des ailes du nez. fier arrogant DÉGOÛT révulsé N° 93 - Novembre

N° 93 - Novembre 2017

30

DÉCOUVERTES Grandes expériences de psychologie

Rosenhan

et le test du

Par Daniela Ovadia, codirectrice du laboratoire Neurosciences et société de l’université de Pavie, en Italie, et journaliste scientifique.

L es années 1960 ont été un moment de grande remise en question des méthodes utilisées en psychiatrie, notamment aux États-Unis. David Rosenhan, psychologue à l’université de Stanford et spécialiste des exper- tises médicolégales à la faculté de droit, fut un de ceux qui prirent conscience que certains dia- gnostics psychiatriques étaient totalement arbi- traires, notamment lorsqu’ils étaient utilisés dans un contexte judiciaire pour soustraire un accusé à la peine encourue. Rosenhan est en effet convaincu que la psy- chiatrie en général est une discipline trop sûre d’elle-même, surtout étant donné les méthodes dont elle dispose aux débuts des années 1970 : ce sont en général des cas peu objectifs qui four- nissent des résultats difficilement vérifiables d’un point de vue scientifique. Pour le prouver, Rosenhan imagine alors une expérience, publiée en 1973 dans la revue Science, sous le titre de On being sane in insane places, à savoir : être sain d’esprit chez les fous.

En 1973, le psychologue américain David Rosenhan demande à cinq personnes saines d’esprit de se faire passer pour folles. Elles sont réellement internées ! Signe que la psychiatrie manquait alors sérieusement de méthode…

EN BREF

£ Une remise en cause

de la psychiatrie, notamment des méthodes diagnostiques, voit le jour au milieu du siècle dernier.

£ Le psychologue

américain Rosenhan

a alors l’idée de se faire passer pour malade, avec sept comparses. Tous font croire qu’ils ont des hallucinations auditives. Tous sont hospitalisés pour maladie psychiatrique.

£ La « vérité »

diagnostique en

psychiatrie pose encore problème aujourd’hui, en partie à cause des préjugés qui entourent

la santé mentale.

à cause des préjugés qui entourent la santé mentale. N° 93 - Novembre 2017 L’expérience du

N° 93 - Novembre 2017

L’expérience du psychologue comporte deux

phases. Durant la première, huit personnes en bonne santé mentale, trois femmes et cinq hommes (dont Rosenhan), ont pour objectif de se faire hospitaliser en psychiatrie après avoir pris rendez-vous pour une simple consultation. Ils doivent se présenter en se plaignant d’hallucina-

tions auditives. Le psychologue nomme ses volon- taires des « pseudopatients » : parmi eux, un étu-

diant en psychologie d’une vingtaine d’années, trois psychologues, un psychiatre, un artiste et une femme au foyer.

SAIN D’ESPRIT CHEZ LES FOUS Tous adoptent une fausse identité, en particu- lier ceux qui travaillent dans le secteur de la

santé mentale. Pour éviter de se contredire, les volontaires fournissent de vraies informations sur leur vie et leurs précédentes maladies, excepté sur leurs symptômes hallucinatoires. Lors de la première consultation, les pseudopatients

racontent la même histoire : depuis quelque temps, ils entendent des voix qui prononcent des mots comme vide ou chute. Rien de plus. Le choix des mots n’est pas un hasard: Rosenhan les a sélectionnés parce qu’ils évoquent en général une crise existentielle, sans pour autant avoir été

© Stefano Fabbri
© Stefano Fabbri

31

faux patient

31 faux patient Imaginez qu’un psychiatre considère comme fous deux prétendus patients qui sont en réalité

Imaginez qu’un psychiatre considère comme fous deux prétendus patients qui sont en réalité sains d’esprit, mais qui font mine de se prendre pour Napoléon. Et quand un vrai patient délirant présente ce symptôme, le médecin le prend pour… un imposteur ! C’est un peu ce qui se passe en psychiatrie, les diagnostics étant parfois arbitraires.

C’est un peu ce qui se passe en psychiatrie, les diagnostics étant parfois arbitraires. N° 93

N° 93 - Novembre 2017

32

DÉCOUVERTES Grandes expériences de psychologie

32 DÉCOUVERTES Grandes expériences de psychologie ROSENHAN ET LE TEST DU FAUX PATIENT décrits dans la

ROSENHAN ET LE TEST DU FAUX PATIENT

décrits dans la littérature scientifique comme associés à des troubles psychiatriques précis. Les faux patients sont invités à se comporter normalement et à collaborer amicalement avec les médecins. Lorsqu’on le leur demande, ils affirment se sentir parfaitement bien, mis à part la présence de ces voix incongrues. L’expérience est menée dans douze hôpitaux de cinq États différents, du petit centre médical de province, quasiment en sous-effectifs, à la riche clinique privée. Le résultat de ce test des faux patients est étonnant : après le premier entretien, tous sont hospitalisés. Pendant leur séjour, ils se com- portent de façon normale, ainsi que le confir- ment les dossiers médicaux que Rosenhan récu- père au terme de l’expérience. Bien qu’ils présentent les mêmes symptômes, les pseudo- patients sont admis avec des diagnostics

LES AUTRES ENQUÊTES ET IMPOSTURES D avid Rosenhan n’est pas le premier à avoir eu
LES AUTRES ENQUÊTES
ET IMPOSTURES
D avid Rosenhan n’est pas le premier à avoir eu l’idée d’étudier
de l’intérieur les services psychiatriques. En 1887, l’une des premières
journalistes d’investigation, l’Américaine Nellie Bly, s’infiltre dans un hôpital
psychiatrique pour femmes et publie les résultats de son enquête dans un
livre intitulé Dix jours à l’asile. En 1968, un psychiatre, Maurice K. Temlin,
demande à un acteur d’interpréter le rôle d’un patient auprès de deux
groupes de douze psychiatres chacun. Temlin dit aux premiers qu’il existe
un doute sur le diagnostic – le patient est-il seulement névrotique ou aussi
psychotique ? –, tandis qu’aucune information n’est fournie aux seconds.
Dans le premier groupe, 60 % des médecins diagnostiquent une psychose,
alors qu’aucun spécialiste n’évoque cette possibilité dans le second groupe.
Les experts aussi ont des préjugés !
En 2004, la psychologue américaine Lauren Slater affirme avoir reproduit
l’expérience de Rosenhan pour le livre qu’elle est alors en train d’écrire.
Elle se serait présentée dans neuf services d’urgences psychiatriques,
en se plaignant d’hallucinations auditives. Les médecins auraient à chaque
fois posé un diagnostic de psychose dépressive, mais Slater n’a jamais fourni
les preuves de ses affirmations.
Enfin, en 2008, la BBC produit un programme intitulé How mad are you ?
(À quel point êtes-vous fou ?) durant lequel dix sujets, cinq ayant des antécédents
psychiatriques et cinq considérés en bonne santé mentale, sont évalués par trois
experts. La règle du jeu suppose que les diagnostics soient réalisés seulement
en se reposant sur le comportement extérieur du sujet, sans jamais lui parler
directement. Les experts diagnostiquent correctement trois patients sur cinq
(avec toutefois une erreur de pathologie) et attribuent une maladie mentale
à deux personnes « saines ». Le but de l’émission n’était toutefois pas de critiquer
les systèmes diagnostiques en psychiatrie, car les médecins n’avaient
pas le droit d’interagir avec les patients, mais de montrer que
« de l’extérieur, personne n’est normal », ainsi que l’affirme le slogan
d’une importante association de patients psychiatriques.
d’une importante association de patients psychiatriques. N° 93 - Novembre 2017 différents : sept sont

N° 93 - Novembre 2017

différents : sept sont schizophrènes, un souffre de psychose maniacodépressive. Les hospitalisations durent de 7 à 52 jours, 19 en moyenne. C’est la clinique privée qui pose le diagnostic de psychose (considéré comme moins grave), tandis que tous les hôpitaux publics affirment en fin de séjour que les patients sont des schizophrènes en rémission : un verdict lourd, à une époque où les soins disponibles sont peu nombreux et peu efficaces, alors que la stig- matisation sociale associée à la maladie mentale reste importante. Durant leur séjour à l’hôpital, les pseudo- patients prennent ouvertement des notes sur le comportement du personnel et des autres patients. L’idée qu’il s’agisse d’imposteurs n’ef- fleure pas l’esprit des médecins, alors que 35 des autres patients hospitalisés sur les 118 question- nés doutent de l’aliénation mentale de leurs « collègues ». Certains suspectent même que ce sont des journalistes en train d’enquêter sur l’état des hôpitaux.

TRAUMATISÉS PAR L’EXPÉRIENCE, « DÉSHUMANISANTE », MAIS PAS FOUS La partie la plus intéressante de l’expérience est la façon dont le personnel médical et infir- mier a analysé le comportement des faux malades. Tout est interprété selon la clé de lec- ture du trouble mental, y compris le fait que les sujets prennent des notes toute la journée. Nous sommes dans les années 1970 et les patients psychiatriques n’ont pas les mêmes droits que les autres. Ils ne peuvent pas décider de sortir de l’hôpital ou d’interrompre leur traitement. Avant de commencer l’expérience, Rosenhan a d’ailleurs pris soin de contacter un avocat et d’établir tous les documents nécessaires pour démontrer la bonne santé mentale des parti- cipants, au cas où les médecins décideraient de prolonger l’hospitalisation au-delà du rai- sonnable. Dans tous les cas, la sortie n’advient que lorsque les patients «reconnaissent» leur trouble mental en acceptant de suivre un trai- tement et de prendre des médicaments (qu’ils jettent en fait dans les toilettes, sans qu’aucun infirmier ne s’en aperçoive). L’expérience de l’hospitalisation est traumati- sante pour tous les pseudopatients : même, si dans la majorité des situations, le personnel se comporte correctement, des abus physiques et psychologiques ont lieu, par exemple des épi- sodes de voyeurisme (comme être observé en train de se laver ou aux toilettes). De façon géné- rale, les volontaires parlent de déshumanisation et de traitements arbitraires. On leur a retiré tous

leurs objets personnels, sans raison précise ni explication. Ils s’ennuient une bonne partie de la

leurs objets personnels, sans raison précise ni explication. Ils s’ennuient une bonne partie de la journée et le temps moyen d’interaction avec les médecins est de 6,8 minutes par jour. La publication de cette étude s’abat comme un cyclone sur la psychiatrie américaine. On accuse Rosenhan d’avoir mené une expérience non éthique, car, à l’époque, la discipline se fonde sur- tout sur les symptômes décrits par le patient et suppose donc une relation de confiance réciproque. Le psychologue de Stanford n’est pas convaincu. C’est son activité d’expert médicolégal, où il n’est a priori pas possible de croire en la bonne foi du patient, qui a provoqué son enquête : le diagnostic doit reposer sur des données objectives. De plus, il est persuadé que la psychiatrie doit évoluer et abandonner un diagnostic fondé exclusivement sur des éléments comportementaux, car la marge d’er- reur est trop élevée.

TROP D’ERREURS DANS LES MÉTHODES DE LA PSYCHIATRIE Il a alors l’idée d’effectuer une contre-expé- rience. Un seul hôpital est ciblé, un centre uni- versitaire de renom. Les médecins du service connaissent la publication de Rosenhan et sont avertis qu’au cours des trois prochains mois, ils sont susceptibles de recevoir un ou plusieurs pseudopatients. On demande au personnel de donner une note de crédibilité à tous les patients examinés, en ambulatoire et dans le service. En réalité, Rosenhan n’envoie personne… Malgré tout, 41 patients (réels!) sur 193 sont considérés comme des imposteurs, et 42 comme des

Bibliographie

C. Chiland,

Reflections of a child psychiatrist on the diagnosis and hospita- lization in psychiatry of adults : an experience of David Rosenhan, Psychiatr. Enfant, vol. 35, pp. 421-479, 1992.

D. L. Rosenhan,

On being sane in insane places, Science, vol. 179, pp. 250-258, 1973.

in insane places, Science, vol. 179, pp. 250-258, 1973. N° 93 - Novembre 2017 suspects. Près

N° 93 - Novembre 2017

suspects. Près de la moitié des personnes qui pré- sentent de véritables symptômes psychiatriques apparaissent donc saines d’esprit aux yeux des psychiatres alertés de la possibilité d’une fraude !

ÉTABLIR DES BASES SCIENTIFIQUES SOLIDES POUR ÉVITER LES PRÉJUGÉS Ce travail de Rosenhan reste un classique de la psychiatrie moderne. Malgré les années et les changements dans l’organisation des services psychiatriques – certains introduits en réaction à la publication de ses conclusions –, le passage d’une psychiatrie reposant exclusivement sur la description des symptômes et sur l’analyse des comportements (pas toujours objective) à une discipline aux fondements scientifiques plus solides est encore en cours. Les débats qui accom- pagnent périodiquement la révision du DSM, le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, aujourd’hui arrivé à sa cinquième édi- tion, en sont la preuve.

Les neurosciences fournissent également dif- férents éléments pour comprendre les méca- nismes biologiques des troubles mentaux; par exemple, l’imagerie cérébrale permet d’obtenir des données anatomiques et fonctionnelles qui sous-tendent de nombreux diagnostics psychia- triques. Toutefois, plusieurs des difficultés expo- sées par Rosenhan perdurent, en particulier le

préjugé qui entoure la maladie mentale. De fait, certains médecins spécialisés interprètent encore parfois sous l’angle de la pathologie des compor- tements qui seraient parfaitement normaux si on les replaçait dans leur juste contexte. £

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DÉCOUVERTES La question du mois

Shutterstock.com/Concretecowb0y

PSYCHOLOGIE

Pourquoi se fait-on des cheveux blancs ?

PSYCHOLOGIE Pourquoi se fait-on des cheveux blancs ? LA RÉPONSE DE SONJA ENTRINGER Professeure de médecine

LA RÉPONSE DE

Pourquoi se fait-on des cheveux blancs ? LA RÉPONSE DE SONJA ENTRINGER Professeure de médecine psychologique à

SONJA ENTRINGER

Professeure de médecine psychologique à l’hôpital La Charité de Berlin.

psychologique à l’hôpital La Charité de Berlin. Le stress intense ronge les extrémités des chromosomes et

Le stress intense ronge les extrémités des chromosomes et les fait parfois vieillir de dix ans.

enfant malade, plus ses télomères rac- courcissent. Ce qu’on explique par des cascades de réactions biochimiques liées au stress, dans le corps de la mère. Des hormones comme l’adrénaline et le cortisol sont libérées, et si l’angoisse se prolonge, il en résulte des modifications durables dans l’organisme. Le cortisol entrave l’action d’une enzyme impor- tante pour la réparation des télomères abîmés, qui a un effet protecteur contre leur raccourcissement.

Parfois un stress intense donne l’impression de vieillir brusquement de dix ans. On se fait un sang d’encre - et des cheveux blancs. Simple expression, ou le stress fait-il vraiment vieillir? La réponse à cette question, obtenue en 2004 par des recherches sur les chro- mosomes, fait froid dans le dos. Elissa Epel et ses collègues de l’université de Californie à San Francisco comparent alors des cellules immunitaires du sang de mères d’enfants atteints de maladies chroniques, avec celles de mères d’en- fants sains. Ils examinent plus particu- lièrement les extrémités des chromo- somes de ces cellules, les télomères – il s’agit d’une portion de notre ADN qui, sans renfermer d’information génétique au sen strict, protège néanmoins l’inté- grité des chromosomes et les maintient en bon état de marche.

QUAND L’ADN EN PREND UN COUP Si ces télomères sont trop courts, le chromosome subit des dommages, les cel- lules ne peuvent plus se diviser et finissent par mourir. Ce qui, à long terme, se tra- duit par une baisse des fonctions métabo- liques qui mène au vieillissement. Les chercheurs ont découvert que plus une mère s’occupe longtemps d’un

Le stress a donc une action directe sur l’horloge biologique : les télomères des mères d’enfants malades sont en moyenne plus courts de 550 paires de nucléotides (les fameuses bases A, C, T, G) que ceux de mères d’enfants sains. En général, il faut dix ans de temps réel pour produire ce raccourcissement des télomères. Le stress ferait donc vieillir de dix ans. Les relations familiales détériorées, la précarité ou les violences domes- tiques comptent parmi les facteurs essentiels qui rongent les extrémités des chromosomes et provoquent un vieillis- sement accéléré. On observe alors, chez les personnes victimes d’abus ou de vio- lence pendant leur enfance, des télo- mères rognés. Même les nourrissons dont les mamans ont dû faire face à une forte adversité au cours de leur gros- sesse, ont des chromosomes érodés. Heureusement, la pratique régulière du sport ou de la méditation stimule l’acti- vité de l’enzyme télomérase, et la répa- ration chromosomale… £

télomérase, et la répa- ration chromosomale… £ En partenariat avec Télématin, de Laurent Bignolas, sur

En partenariat avec Télématin, de Laurent Bignolas, sur France 2, retrouvez ce sujet

dans la chronique de Christelle Ballestrero le lundi 6 novembre à partir de 6 h 30.

sujet dans la chronique de Christelle Ballestrero le lundi 6 novembre à partir de 6 h 30. N°
sujet dans la chronique de Christelle Ballestrero le lundi 6 novembre à partir de 6 h 30. N°

N° 93 - Novembre 2017

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00017 - Crédit photo : Christophe Abramowitz / RF Dans l’ êt de la science mathieu

Dans l’

êt de

la science

mathieu

la tête au carré

vidard

14:05-15:00

photo : Christophe Abramowitz / RF Dans l’ êt de la science mathieu la tête au

QUE RESTE-T-IL DE NOTRE

Dossier

SOMMAIRE

p. 38

p.

38

Personnalité : comment notre enfance nous façonne

p. 46

p.

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Couple : les racines de nos relations amoureuses

p. 54 Interview

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54 Interview

Nous ne sommes pas prisonniers de notre enfance

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Des opinions politiques forgées dès le berceau

ENFANCE ?

À quel point sommes-nous influencés par nos interactions précoces avec nos parents ? D’autres fac- teurs de notre enfance nous façonnent-ils durablement ? Dans quelle mesure pouvons-nous évoluer par la suite ? Ces dernières années, plusieurs travaux scientifiques ont livré des informations précieuses sur ces questions controversées. Ces études, dites longitudinales, ont suivi des centaines, voire des milliers, de participants tout au long de leur vie. Et leurs conclusions sont doubles. Oui, bien sûr, notre enfance nous influence : notre personnalité, notre vie de couple et jusqu’à nos opinions politiques dépendent de ce que nous avons vécu pendant cette période structurante. Mais ces études mettent aussi en évi- dence nos capacités d’évolution. Par exemple, si un soutien parental insuffisant lors des premières années risque d’entraîner une vision négative de soi et des autres, des amitiés fortes peuvent corriger en partie cet effet. C’est tout le sens du message des psychothéra- peutes : quelles que soient les traces laissées en nous par notre enfance, il est le plus souvent possible d’inflé- chir une trajectoire défavorable…

Guillaume Jacquemont

est le plus souvent possible d’inflé- chir une trajectoire défavorable… Guillaume Jacquemont N° 93 - Novembre

N° 93 - Novembre 2017

est le plus souvent possible d’inflé- chir une trajectoire défavorable… Guillaume Jacquemont N° 93 - Novembre

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Dossier

PERSONNALITÉ :

EN BREF

£ La personnalité évolue

tout au long de l’enfance et de l’adolescence, et ne se stabilise que vers l’âge de 30 ans.

£ Cette évolution

est déterminée par l’interaction de ce que nous vivons et de notre tempérament initial, d’origine génétique, ainsi que par la maturation cérébrale.

£ Des perturbations

de la personnalité peuvent survenir lorsque l’enfance est marquée par des expériences traumatiques.

personnalité peuvent survenir lorsque l’enfance est marquée par des expériences traumatiques. N° 93 - Novembre 2017

N° 93 - Novembre 2017

© Shutterstock.com/FineShine ; © Shutterstock.com/INSAGO

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COMMENT NOTRE ENFANCE NOUS FAÇONNE

39 COMMENT NOTRE ENFANCE NOUS FAÇONNE Comment sommes-nous modelés par l’attitude de nos

Comment sommes-nous modelés par l’attitude de nos parents, l’entrée à l’école, les éventuelles expériences traumatiques ? En suivant des personnes sur des décennies, les psychologues ont vu se dessiner de premières réponses.

Par Grégory Michel, psychologue clinicien, psychothérapeute et professeur de psychopathologie.

psychothérapeute et professeur de psychopathologie. V ous décririez-vous comme une personne plutôt introvertie

Vous décririez-vous comme une personne plutôt introvertie ? Rigoureuse et consciencieuse ? Faisant facilement confiance aux autres ? Encline à l’anxiété ? Tous ces comportements, pensées, sentiments et façons de réagir définissent en grande partie qui vous êtes. D’après le dictionnaire Le Littré, la personnalité est « ce qui appartient à une personne et ce qui fait qu’elle est elle et non une autre ». Mais qu’est-ce donc qui fait de nous des individus uniques ? Bien sûr, nos gènes sont en partie responsables : en influant sur des paramètres biologiques comme les concentrations hor- monales, ils nous rendent par exemple plus ou moins émotifs. Mais les différents apprentissages, la culture, les règles sociales, les relations avec les autres vont aussi façonner ce que nous sommes. À ce titre, l’enfance et l’adolescence ont un poids particulier. Ce sont en effet des périodes marquées à la fois par une forte maturation du cerveau et par un grand nombre d’expériences structurantes.

la fois par une forte maturation du cerveau et par un grand nombre d’expériences structurantes. N°

N° 93 - Novembre 2017

la fois par une forte maturation du cerveau et par un grand nombre d’expériences structurantes. N°
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40

DOSSIER QUE RESTE-T-IL DE NOTRE ENFANCE ?

PERSONNALITÉ : COMMENT NOTRE ENFANCE NOUS FAÇONNE

AGRÉABILITÉ

– Confiance

– Franchise

– Franchise

– Altruisme

– Conciliation

– Modestie

– Sensibilité

CARACTÈRE

CONSCIENCIEUX

– Compétence

– Ordre et méthode

– Sens du devoir

– Recherche de la réussite

– Autodiscipline

– Délibération

de la réussite – Autodiscipline – Délibération NÉVROSISME – Anxiété – Colère - Hostilité –

NÉVROSISME

– Anxiété

– Colère - Hostilité

– Dépression

– Timidité sociale

– Impulsivité

– Vulnérabilité

Timidité sociale – Impulsivité – Vulnérabilité OUVERTURE À L’EXPÉRIENCE Ouverture : – aux
Timidité sociale – Impulsivité – Vulnérabilité OUVERTURE À L’EXPÉRIENCE Ouverture : – aux

OUVERTURE À L’EXPÉRIENCE

Ouverture :

– aux rêveries

– à l’esthétique

– aux sentiments

– aux actions

– aux idées

– aux valeurs

– aux actions – aux idées – aux valeurs EXTRAVERSION – Chaleur – Sociabilité –
– aux actions – aux idées – aux valeurs EXTRAVERSION – Chaleur – Sociabilité –

EXTRAVERSION

– Chaleur

– Sociabilité

– Assertivité

– Activité

– Recherche de sensations

– Émotions positives

– Recherche de sensations – Émotions positives Dès l’âge d’environ 6 mois, les enfants pré -
– Recherche de sensations – Émotions positives Dès l’âge d’environ 6 mois, les enfants pré -

Dès l’âge d’environ 6 mois, les enfants pré- sentent des différences de « personnalité » – à cet âge, on parle plutôt de tempérament. Ils sont plus ou moins actifs, répondent à des stimulations d’intensité variable, ont tendance à rechercher ou à fuir la nouveauté et ont des cycles biologiques (faim, sommeil, excrétion) plus ou moins régu- liers. Au départ, ces traits sont essentiellement d’origine génétique, mais très vite, l’environne- ment va les moduler. Plusieurs études dites longi- tudinales (où des personnes sont suivies à plu- sieurs années d’intervalle) ont mesuré la façon dont la personnalité évolue, parfois pendant une trentaine d’années.

LES PARENTS FORGENT L’ESTIME DE SOI Un facteur déterminant dans la construction de notre personnalité est l’environnement fami- lial. Il a une forte influence sur notre capacité à nous apprécier nous-mêmes, notre confiance en soi et notre estime de soi. Ce lien a été exploré dès les années 1970, notamment par une psychologue de l’université de Berkeley, Diana Baumrind. Selon ses études, notre estime de soi peut en partie

s’expliquer par quatre types de comportements que nos parents ont eus à notre égard. Si ceux-ci nous procurent un encadrement attentif et chaleu- reux, s’ils nous inculquent dans le même temps une discipline ferme et cohérente, s’ils font appel à ce qui peut nous rendre plus matures (tout ce qui peut apprendre à l’enfant à s’autodiscipliner) et s’ils entretiennent avec nous une bonne commu- nication, alors l’estime de soi en sort grandie. Si un de ces aspects est défaillant, cette même estime de soi peut être hésitante, voire bancale. En 2013, cette notion a été confirmée par les travaux du psychologue turc Mehmet Deniz, de l’université technique Yildiz, à Istanbul. Deniz et ses collègues ont fait remplir des questionnaires à plus de 400 étudiants pour analyser à la fois leur bien-être affectif et les conditions de leur développement au cours de leur enfance, et il en est ressorti que les personnes ayant bénéficié de ces bonnes pratiques parentales étaient par la suite plus heureuses que celles dont les parents avaient été autoritaires (abusant des punitions) ou trop protecteurs (les empêchant d’apprendre à se confronter aux situa- tions stressantes).

à se confronter aux situa- tions stressantes). N° 93 - Novembre 2017 Le modèle dit du

N° 93 - Novembre 2017

aux situa- tions stressantes). N° 93 - Novembre 2017 Le modèle dit du Big Five décrit

Le modèle dit du

Big Five décrit la

personnalité à travers

cinq dimensions, ou

facettes, elles-mêmes

décomposées en un

certain nombre de traits,

variables selon les

questionnaires (ici, ceux

de l’échelle NEO-PI-3).

Biographie

Grégory Michel

ceux de l’échelle NEO-PI-3). Biographie Grégory Michel Professeur de psychopathologie (université de Bordeaux),

Professeur de psychopathologie (université de Bordeaux), directeur adjoint de l’équipe Healthy « Santé et réussite des jeunes » et psychologue clinicien- psychothérapeute (Pôle santé Saint-Genès, Bordeaux). Auteur de nombreux articles sur la personnalité et de l’ouvrage Personnalité et Développement : du normal au pathologique (Dunod, 2006), coécrit avec Diane Purper- Ouakil.

Personnalité et Développement : du normal au pathologique (Dunod, 2006), coécrit avec Diane Purper- Ouakil.

Des psychologues comme Mary Rothbart, de l’université de l’Oregon, insistent toutefois sur le fait qu’une telle influence s’exerce dans les deux sens : certes, les attitudes éducatives modèlent le comportement de l’enfant, mais elles en dépendent également. Les parents ne traiteront ainsi pas de la même manière des enfants calmes et très impulsifs, le risque d’un excès de punition étant bien supérieur dans le second cas.

SI JE SUIS DÉSORDONNÉ, EST-CE LA FAUTE À MON ÉDUCATION  ? Deux autres aspects importants de la person- nalité sont d’une part le caractère rigoureux et organisé, d’autre part l’ouverture à la nouveauté et aux expériences originales. Ces deux caracté- ristiques font partie de ce que les psychologues

appellent les cinq dimensions de la personnalité (voir l’encadré page de gauche). Toutes deux semblent liées au type de relation entre parents et enfants au cours de l’enfance. Par exemple, à l’université de Californie, le psychologue Neal Halfon et son équipe ont montré que les enfants deviennent plus consciencieux et plus ouverts quand leurs parents partagent des activités avec eux, leur offrent des livres ou les emmènent au musée. Ce faisant, les parents stimulent, d’une

part, leur imagination et leur intérêt pour l’art et les idées, et, d’autre part, leur autodiscipline et leur sens de l’organisation. Si vous êtes quelqu’un de très organisé et de méticuleux, c’est peut-être en partie parce que ce type de relation a baigné votre enfance (le tem-

pérament et les gènes comptent aussi

). Et si, au

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LES AÎNÉS ET CADETS ONT-ILS DES CARACTÈRES DIFFÉRENTS ? C ’est bien connu, les aînés
LES AÎNÉS ET CADETS ONT-ILS
DES CARACTÈRES DIFFÉRENTS ?
C ’est bien connu, les aînés sont sérieux
et moralisateurs, et les petits derniers
sont de joyeux drilles, toujours prêts à aller
vers les autres. Fait avéré ou pure légende ?
Le débat ne date pas d’hier. Dès les années
1920, le psychologue autrichien Alfred Adler
postule que l’ordre de naissance influe sur
la personnalité. Selon lui, les responsabilités
excessives qui pèsent sur les aînés, ainsi que
leur peur de décevoir, les prédisposeraient
davantage au névrosisme, une dimension de
la personnalité caractérisée par une
instabilité des émotions (voir la figure
page de gauche). D’autres études viennent
explorer cette question, et livrent des
résultats contradictoires. Ainsi, vers le milieu
des années 1990, Frank Sulloway, de
l’université de Californie, s’illustre par sa
théorie de la niche familiale. Selon celle-ci,
les aînés, longtemps plus forts que leurs
frères et sœurs, développeraient un
caractère dominant et auraient donc un
score plus faible sur la dimension
d’agréabilité. En outre, pour plaire à leurs
parents, ils s’occuperaient de leurs frères et
sœurs et deviendraient plus consciencieux.
consciencieux et d’imagination. Les aînés
avaient seulement un score très légèrement
supérieur sur « l’intellect », une autre
sous-dimension de l’ouverture à l’expérience
qui caractérise l’intérêt pour les nouvelles
idées, mais aussi la propension à se croire
capable de les intégrer. Autrement dit, les
aînés sont peut-être
un peu plus curieux et
ouverts, mais ont aussi tendance à se
surestimer. Ce que les chercheurs expliquent
par le fait qu’ils endossent souvent le rôle du
professeur avec leurs frères et sœurs et que,
se comparant à eux
tout en se situant à un
À force de jouer aux professeurs,
les aînés tendent à se croire plus
intelligents… mais ils ne deviennent
pas plus consciencieux pour autant !
stade plus avancé de leur développement, ils
se croient plus intelligents
Cela étant, ils le sont
réellement un peu plus,
du point de vue du QI. Peut-être parce qu’ils
bénéficient, au moins pendant un temps, de
l’attention exclusive de leurs parents et que le
rôle de tuteur qu’ils s’attribuent souvent
favorise leur développement cognitif. Le QI
point à chaque échelon
dans l’ordre de naissance. Bien sûr, ces
résultats n’ont qu’une valeur statistique : dans
une fratrie de deux prise au hasard, le second
a tout de même 4 chances sur 10 d’avoir un QI
Les petits derniers, en revanche, se verraient
contraints de rechercher une place
inoccupée au sein de la niche familiale et
développeraient de ce fait une plus grande
imagination (sous-dimension de l’ouverture
à l’expérience).
Oui mais voilà, tout cela n’était pas réellement
prouvé et il fallut attendre 2015 pour que la
psychologue allemande Julia Rohrer, de
l’université de Leipzig, et ses collègues se
penchent sérieusement sur ces affirmations.
Ils ont donc étudié trois cohortes américaine,
britannique et allemande, réunissant au total
plus de 20 000 personnes. Les tests de
personnalité n’ont révélé aucune différence
significative de personnalité entre aînés et
cadets dans les dimensions d’extraversion,
de névrosisme, d’agréabilité, de caractère
décroît d’environ 1,5
plus élevé que son aîné.
Source : Julia Rohrer et al., Examining the effects
of birth order on personality, PNAS, vol. 112,
pp. 14224–14229, 2015
© Shutterstock.com/juninatt
birth order on personality, PNAS, vol. 112, pp. 14224–14229, 2015 © Shutterstock.com/juninatt N° 93 - Novembre

N° 93 - Novembre 2017

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DOSSIER QUE RESTE-T-IL DE NOTRE ENFANCE ?

PERSONNALITÉ : COMMENT NOTRE ENFANCE NOUS FAÇONNE

contraire, vous passez votre temps à chercher vos affaires dans un bureau ou une chambre en désordre, c’est peut-être parce que cette relation n’était pas assez présente. De la même façon, une certaine hostilité à ce qui est nouveau serait impu- table en partie à un environnement précoce où l’intérêt pour l’art, la culture, la diversité des opi- nions ou la curiosité n’étaient pas des valeurs ou des pratiques ayant cours de façon quotidienne.

ENVIRONNEMENT FAMILIAL  ET RÉUSSITE SCOLAIRE Le comportement des parents influe, non seu- lement sur la personnalité de l’enfant, mais aussi sur son développement cognitif. Dans une étude publiée en 2015, ces mêmes chercheurs se sont

ainsi penchés sur le cas de 6600 enfants âgés d’en- viron 6 ans. Ils ont divisé leurs parents en cinq tranches, en fonction de leur catégorie socioécono- mique (fondée sur leur métier, leur niveau d’étude et leur revenu). Or les compétences en lecture et en mathématiques des enfants étaient notablement plus élevées pour les tranches les plus hautes, même si elles restaient bien sûr rudimentaires à cet âge. Surtout, les chercheurs ont montré que l’écart entre les deux extrêmes s’expliquait à 18 % par «l’environnement éducatif familial» (étudié en demandant par exemple à quelle fréquence un des membres de la famille lisait une histoire à l’enfant) et à 14 % par le « style parental » (à quel point les parents soutenaient et stimulaient leur progéniture).

NOTRE PERSONNALITÉ N’EST PAS FIGÉE, ELLE SE DÉVELOPPE EN PLUSIEURS PHASES

N’EST PAS FIGÉE, ELLE SE DÉVELOPPE EN PLUSIEURS PHASES Notre personnalité est en évolution constante et

Notre personnalité est en évolution constante et passe par plusieurs phases. À chacun des âges de la vie, certains événements (la scolarisation, par exemple) viennent moduler la structure de notre psyché. Les psychologues décrivent la personnalité à travers cinq grandes composantes qu’on appelle les dimensions : extraversion, agréabilité, caractère consciencieux, névrosisme et ouverture à l’expérience (voir la figure page 40). Tous autant que nous sommes, nous possédons chacun de ces traits développé à des degrés divers, et c’est ce qui fait notre unicité. Or ces traits de

personnalité ne sont pas figés et évoluent au cours de notre vie. Le chercheur Michael Lamb, de l’Institut américain de la santé de l’enfant et du développement humain, et ses collaborateurs ont suivi une centaine de personnes depuis l’âge de 2 ans jusqu’à 29 ans pour savoir comment ces traits de personnalité évoluaient depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte. En moyenne, nous devenons de moins en moins extravertis jusqu’au début de l’âge adulte, puis ce trait de personnalité se stabilise. L’agréabilité et le caractère consciencieux, en revanche, s’accroissent tout au long de

l’enfance et de l’adolescence (même si l’augmentation est assez faible pour l’agréabilité, qui serait donc, pour l’essentiel, fixée assez tôt). C’est ici qu’intervient un événement important dans la vie : la scolarisation qui amène de nouvelles règles de vie, des sollicitations cognitives et des relations avec nos semblables. Le travail nécessaire pour réussir aux examens développerait ainsi le caractère consciencieux, tandis que le besoin de susciter l’intérêt des autres élèves et des professeurs, de même que le travail de groupe, stimuleraient l’agréabilité. La baisse de l’extraversion s’expliquerait quant à elle par le

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EXTRAVERSION
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Autrement dit, si vous avez eu des difficultés en maths à l’école, cela peut certes résulter de vos aptitudes intrinsèques, mais peut-être aussi de votre terreau familial. L’aisance dans laquelle vivait le foyer peut avoir un impact sur les études d’une multitude de façons, mais le type de stimu- lation que vous proposaient vos parents a pu jouer un rôle. Les moments de partage autour de textes ou de réflexions, la sensibilisation au lan- gage et à la logique, tout cela se passe au jour le jour, et les familles où ce type de rapport est soi- gneusement entretenu ont probablement plus de chances de favoriser l’évolution de l’enfant vers l’excellence dans les domaines des maths mais aussi de la littérature. Et il ne faut jamais oublier, comme le démontre cette étude, que la confiance

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L’estime de soi dépend beaucoup de l’attention que l’on a reçue étant enfant, et des encouragements à devenir
dépend beaucoup de l’attention que l’on a reçue étant enfant, et des encouragements à devenir mature.L’estime de soi

fait que dans un contexte social comme l’école, l’enthousiasme et les activités débridées des jeunes enfants sont inadaptés ; ceux-ci apprennent donc à les réguler. Mais nous n’avons pas tous le même parcours scolaire, et cette différence peut influer sur la structure de notre personnalité. Angelina Sutin, de l’université d’État de Floride, et ses collègues, en analysant des données recueillies auprès de près de 60 000 personnes, ont ainsi constaté que l’ouverture à l’expérience, l’extraversion, le caractère consciencieux et la stabilité émotionnelle sont d’autant plus élevés qu’une personne a suivi de longues études. Mais où est la poule, et où est l’œuf ? Si les études pourraient bien développer ces traits de personnalité, l’inverse est aussi possible car les personnes

initialement ouvertes d’esprit sont davantage motivées par les stimulations intellectuelles, et un caractère consciencieux procure la persévérance, l’organisation et la discipline nécessaires aux études. À l’inverse, le névrosisme rend plus vulnérable à la démotivation et aux émotions négatives, d’où un taux supérieur d’échec scolaire Et cette loi reflète une moyenne, ce qui veut dire qu’elle ne s’applique pas forcément à tous. Pour certains, l’école est source d’angoisse, et développe alors la dimension de névrosisme. Même s’il est difficile de déterminer avec certitude quelles proportions d’enfants sont concernées, plusieurs enquêtes ont montré qu’au collège et au lycée, 20 à 30 % des élèves endurent un stress important. Globalement, le névrosisme augmente jusqu’à l’adolescence,

NÉVROSISME OUVERTURE À L’EXPÉRIENCE 9,00 9,00 7,00 7,00 5,00 5,00 3,00 3,00 1,00 1,00 0
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puis se maintient à un niveau élevé : c’est un âge où les peurs et les angoisses liées au passage à l’âge adulte sont au maximum. Par la suite, le névrosisme diminue (même si ce n’est probablement par le cas pour ceux que l’école angoisse). Résultat de la stabilité que l’on acquiert peu à peu dans ses relations personnelles et professionnelles, mais aussi de la maturation cérébrale : les zones responsables de la maîtrise de soi et du contrôle des pulsions affinent leur développement à partir de 15 ans – plus tardivement que celles impliquées dans les émotions –, entraînant une augmentation progressive de la stabilité émotionnelle. Enfin, la cinquième dimension de la personnalité, l’ouverture à l’expérience, semble augmenter jusqu’à l’âge de 8 ans environ, puis diminuer jusqu’au début de l’âge adulte.

environ, puis diminuer jusqu’au début de l’âge adulte. Les cinq grandes dimensions de la personnalité évoluent

Les cinq grandes dimensions de la personnalité évoluent au cours des trente premières années. Ces tracés représentent des valeurs moyennes obtenues sur 60 000 personnes. Cette moyenne admet des écarts individuels parfois importants, qui dépendent du parcours de chacun. Ces courbes ne représentent pas le détail des fluctuations qui peuvent survenir à l’adolescence, où des pics d’extraversion, de névrosisme et d’ouverture à l’expérience se produisent souvent.

Source : M. Wängqvist et al., Child and adolescent predictors of personality in early adulthood, Child development, 2015

al. , Child and adolescent predictors of personality in early adulthood, Child development, 2015 N° 93

N° 93 - Novembre 2017

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DOSSIER QUE RESTE-T-IL DE NOTRE ENFANCE ?

PERSONNALITÉ : COMMENT NOTRE ENFANCE NOUS FAÇONNE

En provoquant des changements dans l’expression des gènes, notre enfance modulerait notre personnalité, mais aussi celle de
des changements dans l’expression des gènes, notre enfance modulerait notre personnalité, mais aussi celle de nos propres enfants.En provoquant

témoignée par les parents à l’enfant est un impor- tant facteur de succès dans tous les domaines, y compris à l’école.

ANXIEUX ? CHERCHEZ LA MALTRAITANCE Reste que notre personnalité peut être dans certains cas anxieuse, voire impulsive ou agres- sive. D’où viennent ces comportements à la limite, ces fluctuations de l’humeur? Généralement, ces paramètres sont fixés assez tôt dans le cours de la vie. Si l’on prend l’exemple le plus extrême, celui de la personnalité antisociale, on s’aperçoit qu’elle est souvent précédée par des antécédents de troubles des conduites (agression envers des personnes ou des animaux, destruction de biens, fraudes, vols, infractions graves aux règle- ments…). Selon le professeur Donald Lynam de l’université du Wisconsin, le risque d’agressions et de violences à l’âge adulte est particulière- ment élevé quand les troubles de conduite pré- coces se doublent d’un profil psychologique mêlant hyperactivité, impulsivité et difficulté à maintenir son attention. Que s’est-il alors passé au cours des premières années ? Sensibilité génétique, certes, mais sou- vent aussi exposition à un environnement patho- gène. Les recherches réalisées sur ce sujet sug- gèrent ainsi que les enfants sont plus vulnérables aux troubles anxieux (comme l’anxiété

plus vulnérables aux troubles anxieux (comme l’anxiété N° 93 - Novembre 2017 généralisée, qui se caractérise

N° 93 - Novembre 2017

généralisée, qui se caractérise par des inquié- tudes permanentes et irréalistes) quand leurs parents en souffrent ; ces derniers ont alors des attitudes de surprotection et d’hypercontrôle, qui inquiètent leur progéniture et l’empêchent d’af- fronter le monde extérieur. En 1980, le psychologue suédo-norvégien Dan Olweus a aussi montré que si l’enfant a une mère froide et hostile, voire recourant aux punitions physiques, il risque davantage d’avoir des compor- tements antisociaux à l’adolescence. Une trop grande permissivité est également nocive, car si les parents ne sanctionnent pas les premières marques d’agressivité, celle-ci aura tendance à perdurer. Ces effets sont d’autant plus marqués que l’enfant est remuant à l’origine. À l’inverse, Peter Prinzie et ses collègues de l’université de Louvain, en Belgique, ont montré en 2003 que, face à des parents colériques ou impulsifs, les enfants présentant au départ une forte dimension d’agréabilité (une des cinq grandes dimensions de la personnalité, voir la figure page 40) déve- loppent moins d’attitudes violentes par la suite. Là encore, tout dépend donc de l’interaction entre le tempérament de l’enfant et le comporte- ment de ses parents. Les psychologues améri- cains Alexander Thomas et Stella Chess ont ainsi élaboré la notion d’adéquation de l’ajustement (goodness of fit). Selon ce principe, la personna- lité risque de devenir pathologique dès lors qu’il existe une incompatibilité trop importante entre le tempérament de l’enfant, ses capacités d’adap- tation, son niveau d’organisation cognitive et les exigences de son entourage.

L’EMPREINTE DE L’ÉDUCATION DANS LES GÈNES Dans tous les cas les expériences trauma- tiques – carences affectives, violences, maltrai- tances sexuelles… – sont particulièrement toxiques. Elles renforcent souvent une autre dimension de la personnalité, le névrosisme encore appelé instabilité émotionnelle. Parfois, au point de déboucher sur une personnalité qua- lifiée de borderline, caractérisée par une extrême instabilité émotionnelle et un risque élevé d’auto- mutilation et de suicide. C’est ce que suggèrent les travaux publiés en 2005 par l’équipe de Borwin Bandelow, de l’université de Göttingen, en Allemagne : les patients borderline étudiés par les chercheurs avaient vécu en moyenne dix fois plus d’événements traumatiques durant leur enfance que les membres du groupe contrôle. Mais comment ces événements agissent-ils sur le cerveau ? Des résultats d’études récentes révèlent l’implication de mécanismes dits épigénétiques (du

© Shutterstock.com/Eakachai Leesin

grec ancien épí, « au-dessus de ») : les expériences précoces difficiles ne modifient pas les gènes eux- mêmes, mais la façon dont ils s’expriment. Elles font en particulier varier le nombre de groupes chimiques particuliers (appelés « méthyles ») qui sont présents sur l’ADN ; la forme de ce dernier change alors, ce qui influe sur le degré d’expression des gènes. Isabelle Mansuy et ses collègues de l’Ins- titut de recherche sur le cerveau, à Zurich, ont par exemple montré chez la souris que l’exposition à un stress chronique (exercé en séparant les souri- ceaux de leur mère) entraîne un changement de méthylation de l’ADN dans certaines régions céré- brales, en particulier sur le gène d’un récepteur de la corticolibérine, une hormone intervenant dans la régulation du stress. La méthylation du gène codant un récepteur de la sérotonine, neurotrans- metteur impliqué dans l’humeur, évolue aussi avec ces « traumatismes ». Les expériences précoces dif- ficiles semblent donc perturber à la fois les méca- nismes de régulation du stress et de l’humeur. Parfois, les changements de méthylation touchent aussi les spermatozoïdes ou les ovules, et se transmettent alors aux générations suivantes. En 2014, Katharina Gapp, de l’université de Zurich, et ses collègues ont par exemple montré chez la

Bibliographie

A. R. Sutin et al.,

Parental educational attainment and adult offspring personality, Journal of Personality and Social Psychology, 2017, à paraître.

P. Prinzie et al., The

additive and interactive effects of parenting and children’s personality on externalizing beha- viour, European Journal of Personality, vol. 17, pp. 95-117, 2003.

K. Gapp et al., Implica-

tion of sperm RNAs in transgenerational inhe- ritance of the effects of early trauma in mice, Nature neuroscience, vol. 17, pp. 667-669, 2014.

in mice, Nature neuroscience, vol. 17, pp. 667-669, 2014. 10 FOIS PLUS D’EXPÉRIENCES TRAUMATISANTES dans
in mice, Nature neuroscience, vol. 17, pp. 667-669, 2014. 10 FOIS PLUS D’EXPÉRIENCES TRAUMATISANTES dans
in mice, Nature neuroscience, vol. 17, pp. 667-669, 2014. 10 FOIS PLUS D’EXPÉRIENCES TRAUMATISANTES dans
in mice, Nature neuroscience, vol. 17, pp. 667-669, 2014. 10 FOIS PLUS D’EXPÉRIENCES TRAUMATISANTES dans

10 FOIS PLUS

D’EXPÉRIENCES TRAUMATISANTES

dans l’enfance (violences, carences affectives, maltraitantes sexuelles) chez les patients borderline que chez les membres du groupe contrôle.

Source : B. Bandelow et al., Psychiatry Research, vol. 134, 169–179.

et al. , Psychiatry Research , vol. 134, 169–179. N° 93 - Novembre 2017 45 souris
et al. , Psychiatry Research , vol. 134, 169–179. N° 93 - Novembre 2017 45 souris

N° 93 - Novembre 2017

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souris qu’un traumatisme précoce entraîne des troubles métaboliques et dépressifs chez les des-

cendants, même s’ils n’ont jamais été en contact avec leurs parents. Ce que nous vivons dans l’en- fance pourrait donc moduler non seulement notre personnalité, mais aussi celle de nos enfants !

L’ÂGE DE LA STABILITÉ De nombreux facteurs font donc évoluer notre

personnalité tout au long de notre développement, et il serait illusoire de croire qu’elle est fixée dès la petite enfance. À partir de l’adolescence, l’in- fluence des parents diminue au profit de celle des amis. Les adolescents s’associent avec des cama- rades qui partagent leurs activités, leurs valeurs et leurs intérêts, mais également certaines carac-

téristiques individuelles. Ainsi, les jeunes qui ont une forte impulsivité (une sous-dimension du névrosisme) ou qui sont avides de sensations fortes (une sous-dimension de l’extraversion) tendent à se regrouper, par exemple pour prati- quer des sports extrêmes ou se livrer à des conduites à risques. Celles-ci n’ont d’ailleurs pas la même forme qu’à un âge plus jeune : alors qu’un enfant en quête de sensations va plutôt grimper dans les arbres, l’adolescent aura plutôt tendance à s’essayer aux drogues. Au final, la fré- quentation d’amis qui lui ressemblent renforce souvent ses traits de personnalité. Et puis, il n’y a pas que l’amitié qui façonne la personnalité : l’amour aussi ! Entamer une rela- tion amoureuse à l’adolescence serait ainsi asso- cié à un faible névrosisme et des scores élevés d’extraversion et d’ouverture, selon une étude publiée en 2001 par Franz Neyer, de l’université Humboldt de Berlin. L’influence va probablement dans les deux sens : les jeunes plus stables et extravertis ont davantage de chances de séduire un partenaire, tandis qu’entamer une relation stabilise et aide à sortir de soi-même. Globalement, les études longitudinales montrent que notre personnalité ne se stabilise qu’à partir de 30 ans. Après cet âge, même si l’on traverse un passage difficile, comme une dépres- sion (qui tend à diminuer brutalement l’extraver- sion), les traits de personnalité reviennent en général ensuite à leurs valeurs initiales, parfois avec de légères évolutions. Cela étant, les modi- fications qui surviennent pendant nos premières décennies sont très progressives et n’entraînent pas non plus un bouleversement total – un grand introverti ne deviendra jamais complètement extraverti. Finalement, c’est peut-être ce qu’il faut retenir d’essentiel sur la façon dont notre enfance nous façonne: l’idée d’un changement dans la continuité. £

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DOSSIER QUE RESTE-T-IL DE NOTRE ENFANCE ?

COUPLE

LES RACINES DE NOS RELATIONS AMOUREUSES

46 DOSSIER QUE RESTE-T-IL DE NOTRE ENFANCE ? COUPLE LES RACINES DE NOS RELATIONS AMOUREUSES N° 93

N° 93 - Novembre 2017

© Gettyimages/blue jean images

© Gettyimages/blue jean images Vous vous disputez sans cesse avec votre conjoint et avez l’impression de
© Gettyimages/blue jean images Vous vous disputez sans cesse avec votre conjoint et avez l’impression de

Vous vous disputez sans cesse avec votre conjoint et avez l’impression de reproduire le schéma parental ? Le suivi de centaines de personnes tout au long de leur vie révèle que notre enfance influe bien sur nos relations amoureuses… mais aussi qu’il est possible de quitter une trajectoire défavorable.

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Par Nicolas Favez, professeur de psychologie clinique du couple et de la famille.

EN BREF

£ Les psychologues

pensent que la confiance en soi et envers les autres, essentielle à une vie de couple épanouie, est influencée par l’enfance, et en particulier par les relations avec les parents.

£ La proportion dans

laquelle cette confiance peut évoluer reste toutefois débattue.

£ Des études plus

détaillées ont montré que certains facteurs de la vie amoureuse, comme les émotions ressenties au quotidien, dépendent de l’ensemble des relations vécues, notamment amicales.

de l’ensemble des relations vécues, notamment amicales. N° 93 - Novembre 2017 « M es parents

N° 93 - Novembre 2017

vécues, notamment amicales. N° 93 - Novembre 2017 « M es parents étaient froids et distants

« M es parents étaient froids et distants avec moi, du coup aujourd’hui j’ai du mal à exprimer mes émotions dans mon couple. », « Je me dispute sans arrêt avec mon conjoint, j’ai l’impression de revoir ma

mère et mon père »… De telles affirmations sont monnaie courante dans les cabinets des psycho- thérapeutes, qui entendent souvent leurs patients rendre leur enfance responsable de leurs difficul- tés dans la sphère amoureuse. Mais à quel point ont-ils raison ? Notre passé lointain détermine-t-il vraiment notre comportement en couple ? Nombre de psychologues estiment en tout cas qu’il l’influence fortement. Ils invoquent notam- ment le fait qu’adultes et enfants ont des «sys- tèmes d’attachement » similaires. Ce terme décrit notre besoin d’être « protégés » émotionnellement (choyés, aimés, câlinés). Les psychologues ont longtemps pensé que ce besoin disparaissait à l’âge adulte, mais ils admettent aujourd’hui que ce n’est pas le cas et qu’il constitue l’une des prin- cipales motivations pour se mettre en couple – avec bien sûr l’attirance sexuelle.

constitue l’une des prin- cipales motivations pour se mettre en couple – avec bien sûr l’attirance

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DOSSIER QUE RESTE-T-IL DE NOTRE ENFANCE ?

COUPLE : LES RACINES DE NOS RELATIONS AMOUREUSES

ENFANCE ? COUPLE : LES RACINES DE NOS RELATIONS AMOUREUSES Les besoins en matière d’attachement sont toutefois

Les besoins en matière d’attachement sont toutefois très variables. En 1987, Cindy Hazan et Phillip Shaver, de l’université de Denver, aux États-Unis, ont établi une classification, maintes fois confirmée depuis. Ils ont distingué deux styles principaux d’attachement : sécure et insé- cure. Environ 60 % des adultes sont ainsi dotés d’un attachement sécure; ils vivent en général bien leur relation, avec une certaine confiance en leur partenaire. L’attachement insécure, en revanche, se caractérise par une forme de méfiance envers les autres et une difficulté à s’engager sur le long terme. Parmi les insécures, on distingue les évitants, les anxieux et les désor- ganisés (ou effrayés). Près de 20 % des adultes ont ainsi un attachement insécure-évitant: ils esquivent les relations proches, en particulier amoureuses, qu’ils décrivent comme peu grati- fiantes, destinées à durer peu de temps et souvent dépourvues de confiance mutuelle. Pour eux, leurs partenaires potentiels sont fondamentale- ment peu fiables. En même temps, ils souffrent du fait de ne pas pouvoir compter sur les autres.

« JE NE MÉRITE PAS D’ÊTRE AIMÉ » Les insécures-anxieux (environ 10 % des gens) font plutôt une description inverse : l’amour absolu existe, mais ils s’en jugent indignes et pensent donc qu’il est difficile à trouver, et sur- tout à garder. Ils craignent constamment de perdre l’autre et cherchent sans cesse à s’assurer qu’il est toujours amoureux. Paradoxalement, ces comportements deviennent lassants pour le partenaire et risquent de provoquer la séparation que la personne anxieuse voulait à tout prix évi- ter. Enfin, quelque 15 % des adultes ont un atta- chement insécure-désorganisé : ils alternent entre les modes évitant et anxieux, ce qui les amène à rechercher en permanence le contact des autres et à le rejeter dès qu’ils l’ont obtenu. Notons que la répartition au sein de la catégorie insécure varie selon les études, qui trouvent par- fois un attachement désorganisé bien plus rare; les chiffres donnés ici sont issus de travaux publiés en 1991 par Kim Bartholomew, de l’uni- versité Simon Fraser, et Léonard Horowitz, de l’université Stanford, aux États-Unis. Le style d’attachement a une influence notable sur la vie sexuelle. Un attachement sécure conduit ainsi à une sexualité vécue comme plus satisfaisante, avec un désir plus élevé doublé de rapports plus fréquents et empreints d’un certain partage émotionnel. Les personnes qui ont un attachement insécure-anxieux, quant à elles, uti- lisent le sexe pour être proches de leur parte- naire, même quand elles ne ressentent pas une

Lorsqu’une personne a reçu assez d’attention et de soins de la part de ses parents, elle tolère
a reçu assez d’attention et de soins de la part de ses parents, elle tolère mieux, une fois adulte, les conflits et désaccords au sein de son couple.Lorsqu’une personne

énorme attraction physique pour lui. À l’inverse, les personnes évitantes privilégient une sexualité dépourvue d’affects, voire s’abstiennent presque totalement pour ne pas avoir à être en contact avec leur partenaire. En pratique, le style d’attachement n’est pas binaire : nous avons tous une tendance plus ou moins marquée à un attachement sécure ou insé- cure, ce qu’on quantifie par des échelles de mesure. Le questionnaire le plus utilisé, nommé « The Experiences in Close Relationships » (litté- ralement «Les expériences en matière de rela- tions proches »), comporte des affirmations du type « Je suis souvent inquiet à l’idée que mon partenaire ne veuille pas rester avec moi » ou « Il est facile pour moi de compter sur mes parte- naires amoureux ». Il faut alors exprimer son degré d’accord sur une échelle de 1 à 7. On peut ensuite calculer une note globale indiquant à quel point l’on est sécure, mais on tend de plus en plus à dresser à la place un « profil dimensionnel », avec un score pour chaque tendance (sécure, insécure-évitant, anxieux, désorganisé).

DES STYLES D’ATTACHEMENT SIMILAIRES À CEUX DES ADULTES DÈS L’ÂGE DE 2 ANS Les variations s’expliquent en partie par des différences génétiques, notamment car notre équipement neurophysiologique de base rend la régulation des émotions plus ou moins facile. Mais nombre de psychologues pointent aussi une influence de l’enfance. Historiquement, c’est

aussi une influence de l’enfance. Historiquement, c’est N° 93 - Novembre 2017 Biographie Nicolas Favez Professeur

N° 93 - Novembre 2017

Biographie

Nicolas Favez

c’est N° 93 - Novembre 2017 Biographie Nicolas Favez Professeur de psychologie clinique du couple et

Professeur de psychologie clinique du couple et de la famille à l’université de Genève et codirecteur du Centre d’étude de la famille à l’Institut universitaire de psychothérapie de Lausanne.

de Genève et codirecteur du Centre d’étude de la famille à l’Institut universitaire de psychothérapie de

même chez les enfants que les grands types d’at- tachement ont été proposés – par le pédopsy- chiatre John Bowlby en 1969 – et les travaux sur les adultes s’en sont inspirés. Dès l’âge de 1 à 2 ans, des différences appa- raissent en effet dans la façon d’être avec les autres. En 1978, les psychologues américains Mary Ainsworth, Mary Blehar, Everett Waters et Sally Wall l’ont illustré par une expérience de laboratoire restée célèbre. Le principe consiste à séparer brièvement de tout jeunes enfants de leur mère et à observer leur réaction. Certains restent relativement stoïques et, quand leur mère revient, ils manifestent leur contentement en s’approchant d’elle et en échangeant des câlins; dès qu’ils sont rassérénés, ils se livrent à d’autres activités, comme recommencer à jouer. D’autres, en revanche, sont manifeste- ment en détresse au départ de la mère et ne sont pas rassurés par son retour. Une partie d’entre eux ne s’approchent plus d’elle, voire s’en détournent et font comme si de rien n’était. Les autres vont vers elle, mais au lieu de se calmer, semblent encore plus perturbés par le fait de se retrouver dans ses bras, signe d’une anxiété qui ne disparaît pas. Les chercheurs ont ainsi constaté qu’une partie des enfants ont confiance dans leurs relations, ce qui leur procure un bon équilibre entre leurs besoins de protection et d’exploration, tandis que d’autres ont une tendance à l’évitement et à l’an- xiété. Autrement dit, on voit apparaître très tôt des styles d’attachement sécure, insécure-évitant et insécure-anxieux.

L’INFLUENCE DES PARENTS Comment se mettent-ils en place ? Les recherches ont identifié une grande influence de l’entourage, en particulier des parents. L’enfant adapte en effet très vite son comportement à ce qu’il attend de son environnement. Si son entou- rage réagit de façon fiable et adaptée à ses besoins, il prend confiance en lui et envers les autres. Autrement dit, il développe un attache- ment sécure. À l’inverse, deux types de comportements parentaux risquent de faire naître un sentiment d’insécurité chez lui. Quand les parents se montrent en permanence froids, peu soucieux de ses besoins émotionnels, voire le rejettent carrément, l’enfant anticipe le rejet et s’éloigne de lui-même plutôt que de subir à nouveau cette expérience désagréable ; il développe ainsi un attachement insécure-évitant. Le second com- portement problématique consiste à manquer de constance et à se montrer instable

18 % 57 % 10 % 15 % Sécure Évitant Anxieux Désorganisé Insécure
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Près de 60 % des gens ont un attachement amoureux dit sécure, caractérisé par une certaine confiance en eux et en leur partenaire. Les autres se répartissent en différentes catégories « insécure ». On retrouve ces styles d’attachement dans des proportions voisines entre les jeunes enfants et leurs parents, de sorte qu’on pense que cette relation précoce influence notre vie affective future.

Source : K. Bartholomew et L. Horowitz, Journal of Personality and Social Psychology, 1991

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émotionnellement, ce qui conduit quelquefois à répondre aux besoins de l’enfant, mais pas toujours et jamais de façon prévisible. Ces parents tendent à faire passer leurs propres besoins avant ceux de l’enfant : tantôt ils le pro- tègent dans des circonstances où il n’est pas effrayé, car eux-mêmes le sont (les comporte- ments dits de surprotection), tantôt ils ne réa- gissent pas quand il a peur car eux-mêmes n’ont

aucune inquiétude. Dès lors, si l’enfant pense

avoir une chance d’être réconforté mais que

celle-ci est très incertaine, il va «s’accrocher»

et amplifier sa détresse pour «forcer» une réac-

tion positive du parent ; c’est l’attachement insécure-anxieux. L’attachement insécure- effrayé est quant à lui souvent la conséquence de traumatismes ou de violences.

DES SCHÉMAS COGNITIFS QUI SE CRISTALLISENT Dès l’âge de 2 ans, l’enfant s’est donc forgé un modèle de ce que sont les interactions avec les autres, à partir de ses relations avec son entourage proche. Il a ainsi stocké dans sa mémoire à long terme des schémas cognitifs, largement inconscients, qui traitent automati- quement l’information. Ces schémas vont guider son comportement envers les autres et sa com- préhension des événements sociaux, avec une tendance autovalidante : si l’enfant s’attend à ce

COMMENT GUÉRIT-ON D’UNE ENFANCE DIFFICILE ? S i les difficultés de couple prennent parfois racine
COMMENT GUÉRIT-ON
D’UNE ENFANCE DIFFICILE ?
S i les difficultés de couple prennent parfois racine dans l’enfance, la plupart
des courants psychothérapeutiques ne considèrent pas qu’identifier cette
origine suffit à résoudre les problèmes. Ceux-ci ne se résorbent pas comme
par miracle une fois leur cause connue, l’essentiel est de travailler dans l’ici et
maintenant. L’une des méthodes les plus efficaces est la thérapie de couple
centrée sur les émotions, proposée par la psychothérapeute américaine Susan
Johnson en 2004. Elle procède en se penchant sur les « blessures
d’attachement » en lien avec la relation de couple, c’est-à-dire le sentiment
chez les partenaires que des besoins émotionnels n’ont pas été remplis. Ce
sentiment est particulièrement fréquent chez les personnes dites insécures :
lorsqu’elles montrent leur tristesse, par exemple après une déconvenue
professionnelle, et que leur partenaire ne réagit pas, elles le vivent comme un
rejet et ressentent de la colère. Le thérapeute encourage alors l’identification
des émotions liées à ces « blessures », puis tente d’amener les partenaires à
exprimer et à entendre leurs besoins d’attachement réciproques dans le cadre
des séances. Grâce à ce rétablissement de la communication, ils
arrivent en général à progresser, dans une certaine mesure, vers un
attachement dit sécure, plus stable et satisfaisant.
dans une certaine mesure, vers un attachement dit sécure, plus stable et satisfaisant. N° 93 -

N° 93 - Novembre 2017

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DOSSIER QUE RESTE-T-IL DE NOTRE ENFANCE ?

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COUPLE : LES RACINES DE NOS RELATIONS AMOUREUSES

COUPLE : LES RACINES DE NOS RELATIONS AMOUREUSES que les autres soient froids et rejetants, il

que les autres soient froids et rejetants, il remarque sélectivement les moments où ils ne lui prêtent pas attention, ce qui renforce le schéma. Bien connu des psychologues, ce biais cognitif est qualifié de biais de confirmation. L’enfant adopte en outre un comportement conforme à son schéma, comme aller peu vers les autres, puisqu’il les considère comme peu fiables. En conséquence, sa conception des rela- tions tend à se cristalliser. De nombreuses questions restent en suspens quant aux paramètres qui influencent cette conception. Alors que John Bowlby supposait que seules les interactions avec la mère comptent, la réalité semble bien plus complexe. De mul- tiples études ont montré que les schémas d’atta- chement sont parfois différents avec la mère et le père, c’est-à-dire sécure avec l’un(e) et insé- cure avec l’autre. L’enfant généralise-t-il alors seulement un de ces deux modèles à l’ensemble de ses relations? Élabore-t-il un «superschéma», avec des attentes différentes envers les uns et les autres ? Et dans ce dernier cas, intègre-t-il d’autres relations proches – frères et sœurs, cou- sins, amis, nounous, tuteurs (s’il est orphe- lin)… – dans ce superschéma ? Ces points restent à trancher. En outre, les psychologues sont loin d’être tous d’accord sur l’étendue de l’influence qu’ont les expériences précoces sur la vie amoureuse adulte. À quel point notre attitude envers les autres peut-elle évoluer? Certains facteurs de résilience permettent-ils de quitter une trajec- toire défavorable pour aboutir à une vie rela- tionnelle adulte satisfaisante ?

QUAND LES ADULTES REFONT L’HISTOIRE De nombreuses recherches se sont penchées sur la question. Les premières ont été rétrospec- tives, c’est-à-dire qu’elles ont reconstitué des parcours de vie à partir de récits adultes. Elles renseignent toutefois plus sur le sens que les personnes donnent à leur passé que sur ce qu’il s’est réellement produit : l’on sait maintenant que les autobiographies contiennent des souve- nirs reconstruits, que nous pensons avoir vécu certains événements qui nous ont en fait été racontés pendant notre enfance, et qu’il arrive d’avoir de faux souvenirs d’événements trauma- tiques. Le problème d’une approche rétrospec- tive est donc qu’il est difficile de connaître la direction de l’influence : est-ce une enfance malheureuse qui a entraîné une vie adulte peu satisfaisante, ou est-ce une vie adulte difficile qui fait revoir de façon négative des éléments de l’enfance?

revoir de façon négative des éléments de l’enfance? Des relations amicales fortes peuvent donner à l’enfant
revoir de façon négative des éléments de l’enfance? Des relations amicales fortes peuvent donner à l’enfant

Des relations amicales fortes peuvent donner à l’enfant une image positive des relations avec les autres, et ainsi corriger les effets d’un manque d’affection parentale.

corriger les effets d’un manque d’affection parentale. N° 93 - Novembre 2017 C’est notamment le défaut

N° 93 - Novembre 2017

C’est notamment le défaut des études sur les conséquences à long terme d’un divorce des parents, presque toutes rétrospectives. Nombre d’entre elles concluent que les enfants de divor- cés ont des opinions négatives sur le mariage et des problèmes d’intimité : ils peinent à apprécier les contacts physiques, qu’il s’agisse d’actes sexuels ou de simples câlins, mais aussi à entre- tenir une certaine complicité émotionnelle. Les chercheurs supposent que le conflit entre les parents rendrait ces derniers moins attentifs à leur enfant, ce qui augmenterait le risque d’atta- chement insécure chez lui; plus tard, il aurait alors des difficultés à développer des relations stables et gratifiantes. Toutefois, cette explica- tion reste spéculative et l’amplitude des effets observés est très variable selon les études. En conséquence, les controverses font rage. Les impacts psychologiques sur l’enfant dépendent probablement des conditions de la séparation (les parents ont-ils continué de se parler après le divorce ? L’enfant avait-il perçu des signes avant-coureurs ?), mais le caractère rétrospectif des études rend difficile la reconstitution de ce qu’il s’est réellement passé. Il fallait donc conduire des recherches pros- pectives, qui suivent des individus de leur petite enfance jusqu’à l’âge adulte. Plusieurs études de

ce type, dites longitudinales, ont été menées. Les chercheurs ont ainsi suivi des centaines de sujets pendant une vingtaine d’années, voire une tren- taine. L’objectif de ces études était principale- ment de déterminer si le type d’attachement développé pendant l’enfance expliquait certains troubles pathologiques – un attachement insé- cure risquant par exemple de conduire à des addictions ou une dépression –, mais quelques- unes se sont aussi intéressées aux modèles d’atta