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Ce livre constitue une version revue et augmentée de Ma plus belle histoire d’amour. L’Œuvre intégrale (L’Archipel, 2000).

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eISBN 978-2-8098-0898-8

Copyright © L’Archipel, 2012.

Sommaire

Page de titre Page de Copyright Préface Avertissement

L’univers poétique de Barbara L’univers musical de Barbara CHANSONS

• 1 - J’AI TROQUÉ

• 2 - J’AI TUÉ L’AMOUR

• 3 - VEUVE DE GUERRE

• 4 - LA BELLE AMOUR

• 5 - SOUVENANCE

• 6 - LES VOYAGES

• 7 - AVANT DE PARTIR

• 8 - DE SHANGHAI À BANGKOK

• 9 - CHAPEAU BAS

• 10 - LE TEMPS DU LILAS

• 11 - LE VERGER EN LORRAINE

• 12 - TU NE TE SOUVIENDRAS PAS

• 13 - DIS, QUAND REVIENDRAS-TU?

• 14 - NANTES

• 15 - J’ENTENDS SONNER LES CLAIRONS

• 16 - ATTENDEZ QUE MA JOIE REVIENNE

• 17 - CE MATIN-LÀ

• 18 - À MOURIR POUR MOURIR

• 19 - PIERRE

• 20 - LE BEL ÂGE

• 21 - AU BOIS DE SAINT-AMAND

• 22 - JE NE SAIS PAS DIRE

• 23 - GARE DE LYON

• 24 - PARIS 15 AOÛT

• 25 - BREF

• 26 - SANS BAGAGES

• 27 - NI BELLE NI BONNE

• 28 - LE MAL DE VIVRE

• 29 - SI LA PHOTO EST BONNE

• 30 - SEPTEMBRE (QUEL JOLI TEMPS)

• 31 - TOUS LES PASSANTS

• 32 - GÖTTINGEN

• 33 - TOI L’HOMME

• 34 - UNE PETITE CANTATE

• 35 - LA SOLITUDE

• 36 - LES MIGNONS

• 37 - TOI

• 38 - MADAME

• 39 - PARCE QUE (JE T’AIME)

• 40 - AU CŒUR DE LA NUIT

• 41 - Y AURA DU MONDE

• 42 - À CHAQUE FOIS

• 43 - MA PLUS BELLE HISTOIRE D’AMOUR

• 44 - LES RAPACES

• 45 - LA DAME BRUNE

• 46 - MARIE CHENEVANCE

• 47 - LE SOLEIL NOIR

• 48 - PLUS RIEN

• 49 - GUEULE DE NUIT

• 50 - LE SOMMEIL

• 51 - TU SAIS

• 52 - LE TESTAMENT

• 53 - MES HOMMES

• 54 - MON ENFANCE

• 55 - DU BOUT DES LÈVRES

• 56 - L’AMOUREUSE

• 57 - JOYEUX NOËL

• 58 - AVEC TOI C’EST AUTRE CHOSE

• 59 - MOI, JE ME BALANCE

• 60 - DE JOLIES PUTES VRAIMENT

• 61 - LE 4 NOVEMBRE

• 62 - REGARDEZ LE REGARD DES HOMMES

• 63 - ILS ÉTAIENT CINQ

• 64 - JE SERAI DOUCE

• 65 - AMOUREUSE

• 66 - LA NUIT TU DORS

• 67 - À PEINE

• 68 - QUAND CEUX QUI VONT

• 69 - HOP-LÀ

• 70 - L’AIGLE NOIR

• 71 - DROUOT

• 72 - LA COLÈRE

• 73 - AU REVOIR

• 74 - LE ZINZIN

• 75 - L’INDIEN

• 76 - LA FLEUR, LA SOURCE ET L’AMOUR

• 77 - LA SAISONNERAIE

• 78 - VIENNE

• 79 - L’ABSINTHE

• 80 - C’EST TROP TARD

• 81 - ÉGLANTINE

• 82 - AMOURS INCESTUEUSES

• 83 - LE BOURREAU

• 84 - PRINTEMPS

• 85 - RÉMUSAT

• 86 - PERLIMPINPIN

• 87 - ACCIDENT

• 88 - LA LIGNE DROITE

• 89 - CLAIR DE NUIT

• 90 - L’ENFANT LABOUREUR

• 91 - LE MINOTAURE

• 92 - LÀ-BAS

• 93 - LES HAUTES MERS

• 94 - MARIENBAD

• 95 - LA LOUVE

• 96 - MONSIEUR CAPONE

• 97 - MA MAISON

• 98 - JE T’AIME

99 - L’HOMME EN HABIT ROUGE

• 100 - LA MUSIQUE

• 101 - LA MORT

• 102 - FRAGSON

• 103 - IL AUTOMNE

• 104 - L’AMOUR MAGICIEN

• 105 - LES INSOMNIES

• 106 - MONSIEUR VICTOR

• 107 - PRÉCY JARDIN

• 108 - LA DÉRAISON

• 109 - MILLE CHEVAUX D’ÉCUME

• 110 - CET ENFANT-LÀ

• 111 - SEULE

• 112 - REGARDE

• 113 - PANTIN

• 114 - BERLIN

• 115 - IL TUE

• 116 - CET ASSASSIN

• 117 - Ô MES THÉÂTRES

• 118 - LILY PASSION

• 119 - BIZARRE

• 120 - TIRE PAS

• 121 - JE VIENS

• 122 - TANGO INDIGO

• 123 - DAVID SONG

• 124 - EMMÈNE-MOI

• 125 - L’ÎLE AUX MIMOSAS

• 126 - CAMPADILE

• 127 - MÉMOIRE, MÉMOIRE

• 128 - QUI EST QUI

• 129 - QUI SAIT

• 130 - RAISON D’ÉTAT

• 131 - SID’AMOUR À MORT

• 132 - LE PIANO NOIR

• 133 - GAUGUIN (Lettre à Jacques Brel)

• 134 - LES ENFANTS DE NOVEMBRE

• 135 - RÊVEUSES DE PARLOIR

• 136 - VOL DE NUIT

• 137 - COLINE

• 138 - PLEURE PAS

• 139 - LE JOUR SE LÈVE ENCORE

• 140 - SABLES MOUVANTS

• 141 - FEMME PIANO LUNETTES

• 142 - IL ME REVIENT

• 143 - À FORCE DE

• 144 - LE COULOIR

• 145 - VIVANT POÈME

• 146 - FAXE-MOI

• 147 - FATIGUE

• 148 - JOHN PARKER LEE

• 149 - LUCY

• 150 - FEMME PIANO

TEXTES DIVERS CHRONOLOGIE BIBLIOGRAPHIE DISCOGRAPHIE INDEX DES CHANSONS REMERCIEMENTS

Préface

Sans doute est-ce le fait d’avoir écrit les paroles de « Coline» qui me vaut l’honneur d’écrire cette préface. Quand, à sa demande insistante, j’ai écrit et lui ai apporté cette chanson, sur une mélodie de Franz Schubert, je l’ai vu s’en emparer, se l’approprier, accepter avec enthousiasme le texte, puis en modifier les deux derniers vers, refusant ma proposition de le cosigner. Il fallait que la musique des mots soit dans une harmonie parfaite avec la mélodie. Il lui fallut une heure environ pour la faire sienne.

Cette intégrale est bienvenue. Donner à lire des paroles : peu d’auteurs de chansons résisteraient à un tel traitement. On y découvre, avec les très rares exceptions des chansons dont elle n’avait écrit ni les paroles ni la musique, que Barbara était un grand poète. Qui savait se nourrir de sa vie pour en tirer des métaphores distantes, des situations allusives, qui donnaient à ses chansons une universalité qu’elles n’auraient pas eue avec moins de pudeur. Ceux qui les liront sans entendre sa voix seront surpris de découvrir un écrivain. Elle était bien plus qu’une voix merveilleuse. Elle était une grande mélodiste. Barbara détestait parler d’elle. Même à ses amis. Elle était sans cesse en empathie. Ses textes le disent, dans une formidable continuité. Ce livre nous le fait savoir avec bonheur.

Jacques ATTALI

Avertissement

— Et si nous réunissions vos chansons en un recueil?

Combien de fois, par téléphone ou lettre, n’avions-nous évoqué l’idée de rassembler quelque quarante années d’écriture? Barbara hésitait, résistait ou s’amusait, tendre et maligne, à me faire languir…

— Vous croyez? Mais il y a déjà un livre, répondait-elle.

Jacques Tournier avait en effet tracé un portrait court, juste et sensible qui fut publié en 1968 dans la collection que Lucien Rioux dirigeait chez Seghers. Il précédait une quarantaine de textes de chansons choisies par l’auteur – c’était la règle pour tous ces livres au format carré. Le volume en question était introuvable depuis bien longtemps, la dame brune feignait de l’ignorer. Les mois, les années passaient et, de loin en loin, Barbara continuait d’esquiver tous mes arguments : « Ceux qui vous aiment et écoutent vos disques seraient heureux de fredonner vos chansons, le texte sous les yeux… »

Puis, il y eut cette promesse.

— Si je décide de faire ce livre un jour, nous le ferons ensemble !

Foi de Barbara ! aurait-elle pu ajouter, histoire de provoquer, chez elle et moi, un éclat de rire salutaire. Elle préférait m’entraîner vers un autre projet, un album qui aurait présenté les photos de Lily Passion, cet opéra créé en 1986 au Zénith. C’était à mon tour d’esquiver! En fait, Barbara doutait des qualités littéraires de ses textes, prétendant qu’ils étaient indissociables de leur mélodie. « Je ne suis pas du tout un poète. Il y a des poètes parmi les chanteurs, des vrais. Pas moi», confiait-elle à Jacques Tournier. D’ailleurs, c’est à la demande expresse de Barbara que Lucien Rioux avait accepté de rebaptiser « Chansons d’aujourd’hui» sa collection qui s’appelait jusque-là « Poètes d’aujourd’hui» et comptait déjà plus de cent titres.

Comment les chansons lui venaient-elles? « J’écris ensemble le texte et la musique. Je n’ai

Comment les chansons lui venaient-elles?

« J’écris ensemble le texte et la musique. Je n’ai jamais écrit une chanson

sans l’entendre immédiatement. Pour prendre un exemple connu, j’ai entendu la phrase “Dis, quand reviendras-tu?” avec la musique.

« Et Le Petit Bois de Saint-Amand, je l’ai écrit, je dormais. J’ai fait comme

ça “lalalalala” et, le lendemain, j’ai écouté le magnétophone – je l’ai à portée de main – et il y avait la chanson, enfin deux phrases comme ça. » Elle se lève en pleine nuit avec, à l’esprit, une ritournelle entêtante qui hésite à se déployer. La somnambule s’installe alors au piano et, une fois l’appareil enclenché, enregistre une ou deux phrases mélodiques. Puis se recouche. Le lendemain, elle a tout oublié. C’est par hasard qu’elle tombe, ou ne tombe pas – il peut sombrer dans l’oubli pendant des mois –, sur le bout de musique figé là. Avant de former une chanson digne de ce nom, les accords et les bribes de textes s’alanguissent sur ces bandes qui s’amoncellent autour de son piano- vaisseau.

« Nantes a mis longtemps à venir. Il est venu “Il pleut sur Nantes” le jour

vraiment où il pleuvait, et que c’était l’enterrement de mon père, et puis pendant trois ans plus rien… Rémusat est une chanson qui est venue très vite. La Cantate aussi, écrite pour une jeune femme, très jeune, qui est partie très tôt, dans un accident de voiture. La Plus Belle Histoire d’amour est venue un 15 septembre, à la sortie d’un spectacle de Bobino où vraiment ça m’avait tellement… Écrite pour le public, elle est venue comme ça. »

Barbara n’a jamais cessé de le proclamer : « Je n’ai pas d’imagination. Pour que j’écrive, il faut que je vive. » Ainsi, ses chansons sont-elles toutes autobiographiques. La mort d’un père, d’une mère, un amant qui tarde à venir, un homme que l’on quitte, le mal de vivre qui vous accable, un incendie à Précy-Jardin, une surdose de médicaments, des souvenirs d’enfance, un voyage cahoteux en autostop, les musiciens en tournée, une salle des ventes, le souvenir d’un maquisard malmené par la milice… Un inceste en filigrane. Celle qui (pudique) refusait de se livrer sur demande préférait chanter (impudique) les moindres tourments de sa vie.

Celle qui (pudique) refusait de se livrer sur demande préférait chanter (impudique) les moindres tourments de

Le lecteur ne trouvera pas dans cet ouvrage les chansons d’autres artistes que Barbara interpréta à ses débuts (sur la scène de L’Écluse) ni celles, enregistrées occasionnellement pour un Musicorama à l’Olympia ou un récital au TMP-Châtelet. Malgré l’intérêt et l’émotion qu’elles suscitent, ces ritournelles Belle Époque (Fragson, Xanroff) ou ces textes empruntés à des contemporains (Ferré, Brel, Brassens, Perret) ne présentent pas le caractère autobiographique que Barbara tint à insuffler à ses propres compositions. Ce livre ne se limite cependant pas aux cent six chansons signées Barbara, paroles et musique. Des textes importants, comme La Dame brune, L’Enfant laboureur, L’Île aux mimosas, Vivant poème et bien d’autres, qui furent écrits pour elle ou avec sa collaboration, y figurent également pour former un ensemble cohérent de cent cinquante textes. Ensemble, ils nous éclairent sur la personnalité de celle qui affirmait: « Je ne peux écrire qu’après une déchirure. »

Jean-Daniel Belfond

L’univers poétique de Barbara

Lire Barbara

C’est drôle de lire une anthologie des chansons de Barbara ; drôle de regarder les textes de celle qui se proclamait dès 1964 « femme qui chante» sans entendre la voix qui les accompagne, qui les porte. Est-ce pour autant une hérésie? Non, c’est drôle, tout simplement. Et cette bizarrerie devient, une fois consentie, un privilège extraordinaire, pour elle et pour nous. D’abord parce que tout le monde n’aime pas écouter Barbara : avant 1964, qu’elle imite la gouaille parisienne ou qu’elle « grandiloquente » en râpant les gutturales, Barbara adopte un phrasé qui peut déplaire et pas seulement à la jeune génération. Après 1972, il y a un chuintement dans le grain de voix sur les consonnes sifflantes. Après 1981, une raucité, séquelle des crises d’asthme, ne fera, bon an mal an, que s’accentuer jusqu’au dernier récital de Tours en 1994. Et que ceux qui ne voudraient pas entendre Barbara puissent la lire, c’est une aubaine. Beaucoup d’écrivains terniraient leur réputation si nous devions les découvrir à travers leur seule récitation. Ensuite parce que, en changeant de support, les mots changent de valeur, ils jouent imprévisiblement entre eux sans la musique qui les aspire et les teinte, sans la voix qui les accapare et les soude (le contraire est d’ailleurs tout aussi vrai, et les phrases d’un texte théâtral qu’on se contente de lire trouveraient un écho différent lors de la représentation à laquelle on assiste :

ce qui compte, c’est donc le passage d’un statut de lecteur à celui d’auditeur ou inversement, et l’attention particulière que ce passage nécessite). Et que ceux qui ont tant de fois écouté et usé les paroles de Barbara puissent les redécouvrir, c’est une seconde chance. Enfin parce que, si le papier les glace, ces mots prennent une nouvelle dimension, aux allures de revendication poétique. Notre regard de lecteur pourra les isoler, les ralentir, les épingler avec tout le poids dont les a lestés l’auteur. « Je veux ce mot-là, c’est ça et pas autre chose que je veux dire », déclare-t-elle en 1970. Nous pourrions l’illustrer avec un détail infime de la chanson Vienne au texte si raffiné, qui grâce à des inversions élégantes coule

des phrases amples et des rimes difficiles dans des dixains très réguliers. Un soin particulier est accordé aux e muets afin qu’ils respectent leur valeur classique en poésie et se prononcent devant une consonne, ce qui relève d’un style étonnamment soutenu: ne s’agit-il pas d’ailleurs d’une correspondance entre amants distingués? Le nom propre Vienne y rimera avec le verbe venir ou comprendre à la deuxième personne du présent du subjonctif, avec le verbe se promener, avec les adjectifs lointaine, autrichienne, les substantifs persienne, semaine, chaîne, le pronom mienne. Pourtant, au milieu de cet art consommé, le troisième couplet laisse passer une bizarrerie :

C’est beau, à travers les persiennes, Je vois l’église Saint-Étienne Et quand le soir se pose C’est bleu, c’est gris, c’est mauve Et la nuit par-dessus les toits

À la place de Barbara, nous aurions tous imaginé un ciel viennois rose pour rimer avec le verbe poser. Or, Barbara ne dénature pas ses sensations, elle veut ce ciel mauve, par-dessus tout et par-dessus les toits verlainiens, et elle préfère alors, dans ce poème soigné, utiliser une simple assonance en [o]. La rime de Barbara sera donc expressive ou ne sera pas. Et que ceux qui n’ont jamais eu qu’une écoute furtive des textes puissent restituer à chaque tournure, à chaque mot un temps propre relève de la liberté élémentaire. En cela, lire Barbara, c’est drôle parce que surprenant. Drôle, c’est d’ailleurs aussi un mot cher dans l’écriture de Barbara et le déroulé de la voix qui chante aurait tendance à nous faire négliger sa récurrence dans des phrases incidentes :

C’est drôle, j’ai gardé le secret (Au cœur de la nuit) C’est drôle, j’avais tout tout tout dans les gambettes (Hop-là) C’est drôle, jamais l’on ne pense (Rémusat) On ne me croira pas, c’est vraiment drôle (La Déraison)

Ce n’est pas une drôlerie pour en rire ; et même si Barbara insiste dans la présentation de Hop-là sur son enjouement (« je suis même très drôle dans la vie, je suis une femme très amusante. Ah! je suis pas non plus “tralali tralala”, mais amusante »), même si des textes comme Si la photo est bonne ou Joyeux Noël creusent une veine satirique, nous mettrions plutôt cette insistance lexicale, cette tentation, du côté de la singularité. Les mots de Barbara s’étonnent du déroulement des événements, dénichent les sentiments, saisissent une incongruité :

Dans salle d’attente Drôle de petite fille Très sautillante Bien énervée Drôle de pilote Et drôle de tête Sûr, on va tomber Drôle de monde Drôle d’ambiance Drôle de jeune homme Drôle de lunettes Drôle de chapeau Drôle d’humeur Drôle d’avion Envol

Et la suite de Vol de nuit poursuivra ce drôle de tableau par d’autres anaphores… jusqu’au paradoxe: dans un avion qui le ramène vers son amant attitré, le personnage féminin se laissera séduire par le charme d’un jeune passager. C’est que le courant de la vie réserve maintes surprises pour peu qu’on veuille jouer avec les hasards, accepter fatalement la déraison ou revenir avec lutte et lucidité dans le droit chemin. Le lecteur de Barbara, s’il veut bien se laisser guider, suivra les routes zigzagantes que lui tracent les mots. Parmi elles, la plus étonnante est cette rénovation complète du vers barbaresque entre une première partie de carrière de 1958 à 1973 où la

chanteuse parolière respecte a priori une versification régulière, malgré quelques signes avant-coureurs de Pierre à L’Indien, et une surprenante émancipation vis-à-vis des codes scripturaux au cours des années 1970, dont témoigne justement le long extrait qui précède. Et que cette Intégrale chronologique nous permette tout naturellement de mesurer à la fois le mouvement d’une écriture qui se réforme et les constantes d’une rythmique, c’est une évidence.

Écouter Barbara

Il y a donc des mots chers à Barbara : « Je ne suis qu’une murmureuse et j’aime les mots qui ont l’air mieux élevés que d’autres», confie-t-elle en 1986 ; des formules murmurées qui justifieraient que tant d’adeptes l’écoutent encore et toujours. En 2010, à la suite d’un télécrochet échoué, la toute jeune Camilia Jordana propose, en lancement de son premier album, un titre comme un programme, Non, non, non (Écouter Barbara) :

J’

veux juste aller mal,

Y

a pas d’ mal à ça

Traîner, manger que dalle Écouter Barbara Peut-être qu’il reviendra

L’allusion à Dis, quand reviendras-tu? ne justifie pas seule la référence explicite. Sous l’éloge intertextuel, on démasque, au détour de ce refrain de quatre sous, l’ambivalent statut des chansons de Barbara : « écouter Barbara », c’est consoler sa peine en l’entretenant. Vertu de la musique qui détourne les mots, qui les froisse ou les plie et fait de la parole chantée un avènement heureux; chanter la douleur pour la transformer en spectacle, la mettre à distance et sans s’en réjouir en jouir, malgré tout. Alors, parce que le noir domine partout, convenons-en, l’éblouissement peut avoir lieu : qui pourrait parier, sur les premières mesures du Mal de vivre en 1965, où la voix solennelle nous conduit aux frontières du suicide, que la chanson deviendra par son parallélisme final un hymne à la vie et à la résistance ? Comment ne

pas sourire de cette tentative de suicide dans Les Insomnies (1975), rendue dérisoire par le rythme effréné et l’accumulation des jeux lexicaux? Omniprésente, la conscience aiguë de la mort, de la souffrance et du mal n’est pas pleurnicharde et c’est en cela qu’elle revivifie et encourage. À tout juger, Jacques Brel est bien plus défaitiste que Barbara dont le slogan deviendra très symboliquement à partir de Lily Passion : « J’avance mais j’ai peur/J’ai peur, j’avance quand même. » Le contraire d’une lamentation : dans des situations existentielles variées, la chanteuse impose, comme un mouvement tragique, sa détermination. Il s’agit de se défaire de l’attente qui piétine ou du doute qui paralyse :

Je n’ai pas la vertu des femmes de marins (Dis, quand reviendras-tu?) Et partir pour partir /Je choisis l’âge tendre (À mourir pour mourir) Il ne sera jamais emporté par le temps (Parce que) Je m’arrête ici /Toi, tu vas plus loin (L’Amour magicien)

La force consolatrice de Barbara réside dans cette prise à bras-le-corps du sentiment: je peux me tromper, nous dit-elle, mais il faut bien décider, trancher, jouer de l’emporte-pièce.

Ne touche pas mes théâtres Ne me touche à rien J’ai tout, j’ veux rien Peccable/Ont touché à rien, sont partis plus loin Peccable /Rien à dire/Faut savoir/C’ que vouloir M’ont laissée toute seule Avec mes lunettes, avec mon piano (Femme piano lunettes)

Terriblement fragile derrière ses fanfaronnades, Barbara insinue ses doutes plus qu’elle ne les avoue, mais sa démarche relève tout de même d’un pacte

de défiance vis-à-vis de sa perception des événements, en même temps que d’un acte de foi vis-à-vis de son récepteur ; elle apparaît à son auditeur fiable et faible, sincère dans son engagement mais subjective dans son choix. D’où les régulières remises en question des dires (fréquence de la locution adverbiale peut-être, plutôt rare en chanson, dans dix-sept titres sur les cent cinquante répertoriés, Madame, Au revoir, Quand ceux qui vont, L’Indien, Amours incestueuses, La Musique, Cet enfant-là, Sid’amour, Faxe-moi, L’Aigle noir, etc.) qui « s’affirment » encore davantage dans les interviews ; d’où la préférence au silence, celle que l’on perçoit en creux dans les recours de plus en plus manifestes à des paroliers (Makhno, Moustaki, Forlani, Dabadie, Wertheimer, Plamondon, Attali…), ou celle qui s’inscrit paradoxalement dans les textes et que traduisent les vocalises inimitables de Göttingen et Pierre, jusqu’à la religieuse Chanson pour une absente. Car, lorsque Barbara ne trouve pas les mots, c’est la musique qui lui permet de communiquer. « Femme-piano », si peu experte en solfège, elle ne se dira jamais « femme-stylo ». Et nous pourrions citer Une petite cantate, La Musique ou Je ne sais pas dire :

C’est trop bête, je vais le dire, C’est rien, ces deux petits mots-là, Mais j’ai peur de te voir sourire, Surtout, ne me regarde pas, Tiens, au piano, je vais le dire, Amoureuse du bout des doigts, Au piano, je pourrais le dire, Écoute-moi, regarde-moi

Parce que la musique désinhibe, les mots n’ont plus besoin d’ornements artificiels et artificieux. Et, par ricochet, l’air qui les propulse les sublime. Si Barbara n’est pas seule à expliquer que ses paroles sont incapables de fonctionner sans le support mélodique, elle est néanmoins la première dans l’entre-deux-générations des chanteurs à texte (celle de 1950 Brassens-Férré et celle de 1960 Gainsbourg-Nougaro) à laisser si peu de place aux mots :

Barbara est de beaucoup la moins verbale, celle qui fait le plus confiance au hors-texte musical, celle qui, consciemment ou inconsciemment, à son insu

ou de son plein gré, épure. Dans deux styles différents, deux titres au texte bref comme Au bois de Saint-Amand ou Pierre l’illustreraient. Le premier déroule toute une existence en deux minutes et sept quatrains, des balançoires de l’enfance à la prévisible inhumation. Aux antipodes, le second évoque, en un peu plus de cent mots, trois minutes de la vie d’une femme qui attend son compagnon, triant dans le réel ce qui guide son monologue buissonnier. Barbara, qui affirme n’être pas poète, nous prend au trébuchet et se donne raison quand elle exhibe sa maladresse, sa familiarité, son manque d’inspiration. Elle donne raison à ceux qui ne voient en elle qu’une chanteuse de variétés. Bien plus, elle les devance, refusant inlassablement le statut

d’intellectuelle et terminant, juste avant le soupir, son récital par la formule :

« Je suis une chanteuse de boulevard» (Femme piano).

Voir Barbara

Ce que Barbara apporte à la chanson française, bien plus que des textes

littéraires sur lesquels seraient élégamment plaquées sa musique et sa voix, c’est une posture poétique: « Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous», comme une marque déposée; la « femme qui chante » prenant le voile pour la scène ; la louve solitaire qui se réserve, se protège, se maquille pour son

« amant de mille bras»; la prostituée qui refuse le « talent de la vie à deux» pour mieux se consacrer à son public :

Plus jamais je ne rentrerai en scène.

Je ne chanterai jamais plus.

Plus jamais ces heures passées dans la loge à souligner l’œil et à dessiner les lèvres avec toute cette scintillance de poudre et de lumière, en s’obligeant avec le pinceau à la lenteur, la lenteur de se faire belle pour vous.

Plus jamais revêtir le strass, le pailleté du velours noir.

Plus jamais cette attente dans les coulisses, le cœur à se rompre.

Plus jamais le rideau qui s’ouvre, plus jamais le pied posé dans la lumière sur la note de cymbale éclatée.

Plus jamais descendre vers vous, venir à vous pour enfin nous retrouver.

(Il était un piano noir…)

Décliné sous toutes les coutures, dans les chansons, les entretiens et les posthumes Mémoires interrompus (1998), largement prouvé d’ailleurs par la biographie, ce concept confère à toute la carrière une authenticité inaltérable. Adossée à la reprise inlassable de certains topoï comme la rose, le jardin, l’arbre, le voilier, l’oiseau, l’automne, la route, le noir, le cou qui tissent une œuvre unifiée, cette posture sincère embrasse l’intégralité des textes et recentre chaque exemplaire, même le plus distancié, même le plus improbable, dans le puzzle, un espace autofictif tout en zones d’ombre que Monique Serf, métamorphosée en Barbara, a délimité. C’est une triple effigie qu’admire le spectateur : il y a Monique Serf, la personne civile qui circule entre le jardin des Batignolles, la rue de Rémusat et Précy-sur-Marne, qui évoque « Jean, Claude et Régine » dans Mon enfance ; il y a la cantrice, celle qui met sa voix au service d’un je, intime mais trompeur, celui de Gare de Lyon, de Madame, de Vienne, de Cet enfant- là, de Nantes surtout; et il y a Barbara accouchée, advenue, adoubée, dans Göttingen, Ma plus belle histoire d’amour, Le Soleil noir, Perlimpinpin, Femme-piano-lunettes. Mais la personne, le personnage et la personne devenue vedette se confondent: qui est Lily Passion? Dans Fragson, Barbara se met au piano, sous l’affiche de la Loïe Fuller qui appartient à Monique Serf, mais à qui l’inconnu au bout du fil répond-il quand rien ne prouve la véracité de l’anecdote? Et laquelle des trois figures rêve d’un aigle noir? Laquelle regrette son départ? Laquelle parle au père incestueux dans le triptyque de Jacques Serf (Nantes, Au cœur de la nuit, L’Aigle noir)? Celle qui écrit: « Je te pardonne, tu peux dormir tranquille, je m’en suis sortie puisque je chante » ? Vaines questions qu’il faut tôt éluder à la faveur du leurre incarné, d’une sorte de « mentir-vrai» en chanson: généreuse imposture de cette posture poétique. Philippe Delerm souligne le pouvoir magique dans la chanson Nantes du

vers anodin qui intervient au bout de la confidence:

La lenteur de la mélancolie accueille soudain ces mots presque transparents: « Voilà, tu la connais l’histoire… » et la chair de poule vient sur ces mots-là, pourquoi?

Le tutoiement peut-être, étonnant dans le hiératisme théâtral d’une dame qui jusque dans l’épanchement affectif avec son public gardera ses distances […]. Mais on ne peut s’empêcher de penser que cela signifie aussi: […] en me mettant à nu j’ai éveillé une étrange fraternité, nous sommes ensemble puisque tu suis les méandres de mes arpèges et de mes secrets.

La distance va se réinstaller : « Il était revenu un soir… Je veux que tranquille il repose. » Il, je… Mais il y a eu ce tu

porté au-delà du récit par l’harmonie de la tristesse 1 .

C’est bien à une illusion de la confidence, généralisée à l’ensemble de l’œuvre, que nous avons affaire. Barbara intronise aussi le concept de « chanson/conversation ». Et l’on a par ailleurs montré à quel point toutes les chansons qu’elle écrit se donnent un destinataire pour créer la proximité discursive, murmure ou invective. De là, peut-être, tant de chansons qui, même narratives, se déroulent au présent, dans le temps de l’interprétation (Pierre, Au revoir, La Colère) ou recréent la fugacité de l’événement (Au cœur de la nuit, Mon enfance, À peine, Monsieur Victor, Vol de nuit, Il me revient, Faxe-moi) ou s’établissent en tirade (Attendez que ma joie revienne, Parce que, Amours incestueuses, L’Amour magicien, Tire pas, Sables mouvants )… Et c’est au public que s’adressent les chansons spéculaires. Ainsi François Wertheimer associe en 1973, incongrûment, la Dame brune à un « enfant laboureur», dans un texte métadiscursif qui ressemblerait presque à un « art poétique » :

Et que mes grands délires me fassent toujours escorte

La raison est venue, j’ai demandé qu’elle sorte […] Mes secrets sont pour vous, mon piano vous les porte Mais quand la rumeur passe, je referme ma porte (L’Enfant laboureur)

En tous les cas, un art de vivre : la déraison contre une sagesse restreinte, le silence protecteur contre la dilapidation des phrases… Car derrière l’exemplaire Barbara, vie et œuvre, il y a aussi un enseignement à recevoir.

N’en doutons pas : si nous avons tenté de cerner l’univers poétique de Barbara, tel que ses textes et sa carrière sur scène nous le dévoilent, on pourrait imaginer une autre Barbara, pour d’autres juges tout aussi (im)partiaux. Une Barbara engagée et humaniste, la Barbara des hommages aux défunts, l’énergumène frondeuse des amours partagées, la romantique solitaire des amours contrariées. Nous avons privilégié ici le profil le plus spectaculaire, celui que Barbara pose dans Ma plus belle histoire d’amour en 1967 et qui s’impose aujourd’hui, sa voix éteinte : la passion de chanter, à la fois abandon et résistance au public amoureux, comme dans une exclusive relation charnelle; passion qui lui fait dans la même seconde bénir et maudire cet amant trop exigeant :

Mon Dieu, que j’avais besoin de vous. Que le diable vous emporte! (Ma plus belle histoire d’amour)

Joël July, Université d’Aix-Marseille

L’univers musical de Barbara

La musique a été la première forme d’expression artistique de Barbara. Elle n’a cessé d’être au premier plan dans son œuvre, au point que Barbara

peut être considérée, avant tout, comme une musicienne 2 . Décrire son univers musical n’est cependant pas chose aisée. L’union si forte du texte poétique et de la musique dans ses chansons rend difficile l’analyse de la musique en tant que telle. Tout semble déjà contenu dans la musicalité du poème. Par ailleurs, la sensibilité qui s’exprime dans chaque titre confie à la musique le rôle d’incarner la chair de l’émotion. Elle ne facilite pas l’approche « froide», fondée sur la description des procédés musicaux. Enfin, la voix inouïe de Barbara, qui a ému tant d’auditeurs, même après son affaiblissement, représente à elle seule un univers musical. Décrire cette voix magique semble revenir à décrire la musique elle-même. L’art de Barbara ne se résume pourtant pas à sa voix. Il est inséparable de son piano, au point qu’un titre, Femme piano (1996), l’a consacré. Il fait appel à un traitement original de nombreuses dimensions musicales qui lui donnent une réalité unique dans la chanson française. Compositrice autodidacte, Barbara possède néanmoins une longue expérience de chanteuse et de pianiste et varie constamment ses procédés d’expression et de dramatisation. Ses conceptions musicales ont également évolué au cours de sa carrière. Avant d’en donner un aperçu, il convient de distinguer les étapes de son parcours artistique.

Un style musical en évolution

Comme on le sait, la chanteuse laisse place à l’auteure-compositrice- interprète en 1962 avec Dis, quand reviendras-tu ?, même si les premiers titres enregistrés portant sa signature (texte et musique) apparaissent dès 1958, alors qu’elle chante au cabaret parisien L’Écluse. La première période (1962-1967), jusqu’à l’album Ma plus belle histoire d’amour, est celle de ses grands succès (Nantes, Göttingen). En raison de la sobriété de ses

arrangements, cette période a été décrite comme celle où « Barbara emploie

un style musical classique 3 », au sens où il faut l’entendre pour la chanson française dite à texte des années 1960. Une deuxième période s’ouvre avec l’album Le Soleil noir (1968). Elle donne lieu à des développements musicaux spécifiques et de nouveaux arrangements qui assureront le succès de titres comme L’Aigle noir (1970). Cette période s’achève en 1986 par l’album Lily Passion, interprété avec le concours de Gérard Depardieu. Elle voit l’altération profonde de la voix de Barbara à partir de Seule (1981). Une dernière période s’ouvre dans les années 1990. Elle comprend essentiellement l’album Barbara (1996), publié un an avant sa mort, et les quelques titres qui l’ont précédé. Cette division en trois périodes peut laisser penser qu’il n’y a pas de point commun entre les albums. Or si les arrangements, les collaborations et la référence à des styles musicaux diffèrent, on peut trouver des constantes musicales chez Barbara, malgré la diversité de ses productions. L’écriture de ses albums est pourtant marquée, il faut le souligner, tant par ses recherches musicales que par l’évolution des techniques d’enregistrement. Barbara commence sa carrière à l’ère du 78 tours et de l’enregistrement monophonique; elle obtient ses premiers grands succès avec les vinyles (33 et 45 tours) ; elle la termine à l’époque du CD triomphant, tandis que se développe peu à peu l’Internet. L’enregistrement et la conception du son évoluent de manière magistrale entre ces périodes. Ils conditionnent certaines dimensions musicales, les arrangements et l’expression de la voix en particulier. D’autres, comme la mélodie, semblent au contraire connaître moins d’évolution et pouvoir déterminer un « style » Barbara.

Un lyrisme intime

Le lyrisme profond de Barbara s’exprime d’abord, en effet, par la mélodie. Celle-ci est fondée sur des thèmes courts et reconnaissables, deux ou quatre mesures, articulés sur des tempos assez modérés. L’écart entre la note la plus grave et la note la plus aiguë n’y est pas très grand, en général. Barbara semble concevoir ses thèmes en fonction des mouvements de sa main sur le clavier. Dans Une petite cantate et Fragson, les paroles et les mélodies l’expriment d’ailleurs clairement. Elle utilise souvent des phrases mélodiques clés qui sont répétées et donnent lieu, par paliers, à des progressions par notes

conjointes ou des arpèges vers les registres medium (Nantes), aigu (L’Aigle noir) ou grave (Göttingen). Cette progression par paliers se retrouve totalement dans la comptine Au bois de Saint-Amand. L’utilisation de la répétition et de la variation caractérise sa conception de la mélodie. On la retrouve d’ailleurs dans certaines chansons du dernier album (Femme piano, Fatigue). La variation de la mélodie est naturellement conditionnée par la signification poétique. Elle peut être marquée par des contrastes ou des ruptures. Dans Dis, quand reviendras-tu?, la monotonie de la progression mélodique par notes conjointes dans les couplets, qui exprime l’ennui, débouche sur une mélodie étendue dans le refrain, qui incarne le désir de retrouver l’être aimé. La mélodie peut aussi être chromatique et traduire une dimension tragique en contraste avec des passages lyriques (L’Amoureuse). Barbara opte également pour des mélodies très développées qui progressent vers un point culminant avant de revenir quasiment à leur point de départ, des mélodies où se révèle son art du phrasé comme dans Ma plus belle histoire d’amour, Une petite cantate et Les Insomnies. Ce qui la singularise cependant, dans la chanson française, c’est l’expression d’un lyrisme intime dont Pierre (1964) est le plus beau symbole. Une mélodie fredonnée doucement, sans paroles, alterne avec des fragments en récitatif ou des passages à peine plus lyriques, sur des balancements rythmique et harmonique réguliers qui donnent corps au calme de la nuit. L’impact du lyrisme de Barbara provient de cette dimension rythmique qui dynamise la mélodie. Celle-ci se retrouve aussi dans le rythme de danse de nombreuses chansons : la valse (Nantes, Septembre (Quel joli temps), Mes hommes, Gare de Lyon, Göttingen) ou plus rarement la marche (le refrain de Marienbad). Le rythme peut être également marqué à contretemps (J’ai troqué, Si la photo est bonne). Il provient aussi des ruptures à l’intérieur de titres tels que Perlimpimpin (couplet à quatre temps, refrain à trois temps), Le Soleil noir ou L’Aigle noir, où le développement symphonique laisse brusquement place au retour de la voix et du piano. Les chansons de Barbara reposent d’ailleurs sur des structures variées (couplet/refrain, répétition de couplets). Cette variété se retrouve aussi dans le choix des rythmes et des styles musicaux qui s’élargit tout au long de sa carrière, comme le montrent par exemple L’Enfant laboureur (arrangé par William Sheller, où l’on retrouve le rock), La Colère (musique brésilienne) et, dans le dernier album, un titre influencé par la soul,

Le jour se lève encore. L’art de Barbara, enfin, consiste à donner au rythme une réalité sensible grâce aux fluctuations de sa voix qui prolonge une syllabe, accentue un silence ou crée des inflexions inattendues (Précy jardin). Le rythme de la voix met ainsi en œuvre le lyrisme intime. Cette dimension personnelle se retrouve aussi dans la conception de l’harmonie et le choix des tonalités qui constituent la charpente musicale d’une chanson.

Des harmonies douloureuses

L’harmonie des chansons de Barbara, de prime abord, est peu originale. Elle est conditionnée par les enchaînements d’accords en usage dans la chanson française, notamment le fameux « anatole » (succession d’accords

des V e et I er degrés, par exemple la-, sol- do, fa-si b). Les tonalités restent apparemment simples. Nantes est pourtant conçue de manière originale :

l’introduction est en la b majeur (4 bémols) et passe très vite en une tonalité éloignée (fa # mineur, 3 #), apte à révéler le drame. Ma plus belle histoire d’amour commence aussi en la b majeur, mais module par mouvement chromatique dans une autre tonalité éloignée, la majeur (3 #), tout comme Drouot (fa mineur / fa # mineur). Ce type de progression chromatique est souvent imperceptible. Il donne un ton dramatique à une comptine en apparence très simple, Au bois de Saint- Amand, où chaque répétition du thème débouche sur une nouvelle tonalité do majeur, b majeur (5 b), majeur (2 #), mi b majeur (3 b), mi majeur (4 #), ce qui est tout à fait singulier dans la chanson à l’époque (1964). On la retrouve également dans Une petite cantate, où alternent do majeur et b majeur. Barbara ne fait pas souvent usage de l’opposition traditionnelle en musique entre le mode majeur, associé à l’expression de la force et de la gaieté, et le mode mineur, associé à la tristesse. Pierre, chanson d’un amour apparemment serein, reste en la mineur, tout comme Göttingen. Une petite cantate et Rémusat conjurent la mort en majeur. Barbara compose peu à peu, également, des harmonies originales. Elles sont évidentes dans L’Amoureuse, qui commence par une partie chromatique et dissonante, mais sont le plus souvent discrètes. En 1972, Vienne débute ainsi par un enchaînement d’accords sur une descente chromatique. Il

n’aboutit qu’à la fin du premier quatrain sur un repère clair, le V e degré de la

tonalité, la dominante (ici mi b). Ces accords complexes contribuent à exprimer la mélancolie liée à l’absence de l’être aimé, puis l’espoir de son retour. Le refrain de Marienbad (en sol b majeur, 6 bémols !) expose également des enchaînements d’accords surprenants qui trouvent leur équilibre sur la dominante, à la fin du quatrain. Ces harmonies révèlent la fragilité des souvenirs de la narratrice, alors qu’elle semble sûre d’avoir rencontré à Marienbad l’homme qu’elle a aimé. Les tonalités et les accords jouent un rôle clé dans l’expression du lyrisme.

Le rôle des arrangements

Le passage de Barbara du cabaret à la scène, dans les années 1960, entraîne la collaboration d’autres musiciens et va permettre de nouveaux arrangements. Le piano se conjugue alors à d’autres timbres instrumentaux. Cette nouvelle palette sonore s’ouvre en outre à des styles différents, tels que le jazz, le rock, la chanson berlinoise des années 1920 ou la musique romantique. Elle joue souvent un rôle dramatique. On peut l’observer dans L’Amoureuse, chanson fondée sur l’opposition entre les passages chromatiques en récitatif accompagnés au piano (sur une trame d’orgue) et ceux de l’ensemble instrumental (accordéon, saxophone, contrebasse, piano), qui rythment peu à peu la marche vers la mort. Dans L’Aigle noir, l’entrée progressive des instruments issus du rock et de l’orchestre, puis d’un chœur, donne une dimension métaphysique à l’apparition de l’oiseau. Dans Le jour se lève encore, l’ensemble instrumental (orgue Hammond, piano, basse, batterie percussions) et le chœur engendrent un hymne à la vie dans le style de la musique soul. Le développement des moyens musicaux s’accorde avec le besoin de Barbara de développer une dimension théâtrale. Elle lui permet de jouer davantage sur le timbre et le son pour toucher son public. Le choix de nouveaux moyens sonores reste cependant soumis au sens poétique de chaque titre. Il n’exclut pas la présence de souvenirs intimes, parfois mis en musique par d’autres, comme Il me revient (1996), chanson qui évoque son enfance sous l’Occupation. Barbara n’était pas seulement une grande interprète. C’était aussi une grande compositrice. Son art, comme celui de Schubert, consiste à rendre simple, accessible et naturelle une musique très élaborée, que caractérisent son lyrisme et son énergie intérieure. Elle impose à elle seule l’écoute

attentive de ses chansons.

Jean-Marie Jacono, Université d’Aix-Marseille

CHANSONS

Dans les notices, on renvoie entre crochets aux autres chansons de Barbara désignées par leur numéro dans le sommaire et aux œuvres de la bibliographie, en fin d’ouvrage, par le nom de l’auteur et la date de publication. La présentation des chansons propose parfois des regroupements de vers (séparés par une barre oblique) pour mieux faire sentir la construction prosodique et le rythme mélodique.

• 1

J’AI TROQUÉ

(Barbara/Barbara-Henri Rawson)

J’ai troqué est le premier texte de Barbara enregistré en studio (janvier 1958), repris dans sa version définitive dans le deuxième 30 cm Philips (1965). C’est avec ce titre que Barbara fera son premier passage à la télévision dans l’émission « Au cabaret ce soir», en janvier 1959. La chanson est, par la voix comme par sa structure, d’inspiration réaliste. La thématique du dévergondage et la référence explicite à une forme de prostitution sont une source d’inspiration féconde chez Barbara, aussi bien dans ses reprises (La Complainte des filles de joie de Georges Brassens, qu’elle interprète encore à l’Olympia en 1969) que dans ses propres créations sur l’ensemble de sa carrière (J’ai tué l’amour[2], Hop-là [69], tout l’album Madame [60-66], Lucy [149]). La saveur du texte tient aussi à la satire bourgeoise qui rappelle Les Amis de monsieur d’Harry Fragson (1869-1914), que Barbara admire et chante au cabaret L’Écluse à la même époque et dont une chanson de 1975 porte le nom [102].

J’ai troqué mes chaussettes blanches Contre des bas noirs Et mon sarrau du dimanche Contre de la moire Mon doux regard d’infante Et mes allures guindées Pour des regards d’amante Pour des airs encanaillés.

Les matinées enfantines Où l’on bousculait Chopin Les réunions de cousines Autour d’un fuseau de lin Les petites bonnes à tout faire Que mon père affectionnait Et les amants de ma mère Qui s’installaient pour l’année J’en ai eu assez.

J’ai troqué mes chaussettes blanches Contre des bas noirs Et mon sarrau du dimanche Contre de la moire Et ce besoin de tendresse Que je trimballais L’ai changé pour des caresses L’ai changé pour des baisers.

J’ai quitté le vieux domaine Où mes rêves agonisaient, Mon titre de châtelaine Sans soupirs et sans regrets La rue qui est une grande famille N’a pas hésité, Elle a fait de moi sa fille Elle m’a adoptée. Elle a transformé en rires Mes airs tristes d’autrefois Truqué mon masque de cire Me voilà fille de joie.

© Éditions Métropolitaines/Pathé Marconi, 1958

VARIANTE. Dans la seconde version de cette chanson, enregistrée par Philips en 1965, le vers 36 (« Truqué mon masque de cire») a été remplacé par : « Elle m’a changé, on peut le dire». De plus, à la fin de la chanson ont été repris les vers:

J’ai troqué mes chaussettes blanches Contre des bas noirs Et mon sarrau du dimanche Contre de la moire.

• 2

J’AI TUÉ L’AMOUR

(Barbara/Barbara)

J’ai tué l’amour est la première chanson de Barbara, signée paroles et musique, enregistrée en studio en 1958. Elle a, par exemple, fait l’objet d’une reprise magistrale de Dominique A sur l’album Auguri en 2000. Même si Barbara affiche une grandiloquence pathétique inspirée de Piaf, J’ai tué l’amour est un texte très personnel. Non seulement ce titre, à la métaphore violente, ouvre le sillon des amours avortées dans le répertoire barbaresque, mais il introduit des éléments psychologiques fondamentaux comme la solitude et la peur : la rupture semble parfois le seul remède à une crainte intolérable de voir les liaisons sentimentales s’effilocher (Parce que (je t’aime) [39], Amours incestueuses [82]). Serge Beucler, découvreur de talents pour Pathé-Marconi, la première maison d’édition de Barbara, se rappelle la difficulté que Barbara eut à enregistrer ses propres chansons [Belfond, 2000, p. 35-36].

J’ai l’air comme ça d’une moins que rien Qu’a pris la vie du bon côté D’une fille perdue qui va son chemin Sans trop chercher à s’y retrouver Quand un garçon me fait la cour Ça me fait plus rien j’ai l’habitude Ça m’amuse deux ou trois jours Puis je retourne à ma solitude

J’ai tué l’amour

Parce que j’avais peur Peur que lui ne me tue À grands coups de bonheur J’ai tué l’amour J’ai tué mes rêves Tant pis si j’en crève

Je ne fais pas l’amour pour de l’argent Mais il ne me reste pas beaucoup de vertu C’est presque aussi décourageant Que de faire les cent pas dans la rue Maintenant mon cœur est ensablé Il a cessé de fonctionner Le jour même où je l’ai quitté Sans trop savoir où ça me mènerait

REFRAIN

Quand je pense que pour ma liberté J’ai brisé, cassé notre chaîne Quand je pense qu’il n’y avait qu’à s’aimer Qu’à mettre ma main dans la sienne Maintenant je l’ai ma liberté Comme un fardeau sur mes épaules Elle me sert tout juste à regretter D’avoir joué le mauvais rôle

J’ai tué l’amour Parce que j’avais peur Peur que lui ne me tue

À grands coups de bonheur J’ai tué l’amour J’ai tué mes rêves Aujourd’hui, j’en crève

© Éditions Pathé Marconi, 1958

• 3

VEUVE DE GUERRE

(Marcel Cuvelier/Marcel Cuvelier)

Écrite par le comédien Marcel Cuvelier, Veuve de guerre est une chanson à la fois drôle et fataliste, que Barbara chanta à L’Écluse, puis tout au long des années 1960, et qu’elle reprit enfin, de manière assez surprenante, pour le spectacle du Châtelet (1993) et sa dernière tournée (1994). Le vers 9 (« Comme j’étais couchée sur le ciment») était alors remplacé par « Mais j’avais bu et c’était le printemps ». Barbara réclame ce titre à son créateur en 1958 pour ses couplets satiriques et légers [Barbara, 1998, p. 122], mais peut- être revient-elle plus tard dans son répertoire pour la dénonciation sans concession qu’elle fait des guerres meurtrières et continues. D’ailleurs, enregistrée sur le deuxième 45 tours de Barbara en mars 1958, durant le conflit algérien, cette chanson est alors interdite d’antenne.

Mon mari est mort à la guerre Je venais d’avoir dix-huit ans Je fus à lui seul tout entière De son vivant Mais le jour de la fête On me conta fleurette Peut-être qu’on n’aurait pas pu Si je n’avais pas tant bu Comme j’étais couchée sur le ciment On a pu facilement devenir mon amant

Si ça devait arriver

C’est que ça devait arriver Tout dans la vie arrive à son heure Il faut bien qu’on vive Il faut bien qu’on boive Il faut bien qu’on aime Il faut bien qu’on meure

Mon amant est mort à la guerre Je venais d’avoir dix-neuf ans Je fus à lui seul tout entière De son vivant Mais quand j’ai appris ça Je ne sais ce qui se passa Je ne sais quelle folie Je ne sais quelle furie En un jour je pris trois amants Et puis encore autant Dans le même laps de temps

REFRAIN

Tous les six sont morts à la guerre À la guerre que font mes amants Bientôt chez nous y aura plus guère D’hommes vivants Mais quand un seul restera J’épouserai celui-là On sera enfin tranquilles Jusqu’au jour où nos filles En seront aussi au moment De prendre des amants Comme leur pauvre maman

REFRAIN (avec bissage des quatre derniers vers)

© d. r., 1959

• 4

LA BELLE AMOUR

(Jean Poissonnier/Barbara)

La Belle Amour est une chanson composée par la seule Barbara ; elle fera l’objet d’un enregistrement public, sur disque 25 cm, en janvier 1959, à L’Écluse. Jean Poissonnier, qui sera un ami intime de Barbara à la fin des années 1950, écrira également pour elle Le Verger en Lorraine [9]. À cette période, Poissonnier a une trentaine d’années, « l’esprit vif, l’humour pointu et le langage précieux» [Lehoux, 2007, p. 96]. L’idylle avec Barbara durera plus de deux ans. Ils vont ensemble à Lignières, dans le Cher, près de Saint- Amand-Montrond et il faut supposer que leurs promenades dans la forêt toute proche de la résidence familiale inspirera Au bois de Saint-Amand [21]. La Belle Amour figure aussi sur un 45 tours – 4 titres parus chez Pathé-Marconi en mars 1959 dont Barbara affirme n’avoir vendu que 4 exemplaires [Barbara, 1998, p. 123].

La belle amour, avec un A Grand comme Paris Toi, t’en as pas Tu m’en promets Tu m’en promets Mais moi, j’attends dans tes quinquets De voir s’allumer le grand reflet D’la belle amour dont je rêvais D’la belle amour dont tu causais Quand t’avais pas c’ que tu voulais

La belle amour au fond des yeux Ça vous tapisse le cœur en bleu La belle amour à même la peau Quand il fait froid ça vous tient chaud La belle amour à en mourir Ça ressemble un peu à un sourire C’est tellement joli quand c’est vrai La belle amour La vraie de vrai

Il n’ t’est jamais venu à l’idée Qu’on aurait pu vraiment s’aimer Avec du soleil à pleins bras Et puis des rires à cœur joie C’était pourtant pas bien malin Dis, t’avais qu’à me tenir par la main Alors on aurait pu se payer D’la belle amour à en crever

Si tu savais comme bien souvent J’ai pensé à foutre le camp Pour aller chercher cet amour Qui hantait mes nuits et mes jours Et puis je me suis fait une raison J’ai balancé mes illusions La belle amour avec un A Grand comme Paris J’en aurai pas

© Éditions Pleins Feux, 1959

• 5

SOUVENANCE

(André Schlesser/André Schlesser)

Souvenance est une chanson au texte très daté, dont les inversions imitent le style poétique. Elle a été écrite par André Schlesser (1914-1985), qui était depuis 1951 l’un des quatre directeurs de L’Écluse, cabaret de la Rive gauche parisienne d’environ soixante-dix places au 15 quai des Grands-Augustins. Parce que le statut de vedette la place à cette époque en fin de soirée, Barbara y devient progressivement la « Chanteuse de minuit»; enseigne qui sert de titre général à certains albums reprenant ses plus anciens titres. À l’époque, Souvenance paraît dans le même album 25 cm où figure La Belle Amour, à côté de reprises comme La Femme d’Hector de Georges Brassens ou Tais-toi Marseille de Maurice Vidalin.

Quand les ans t’auront courbé Tes amis abandonné Que les serments, les chimères T’auront seul ainsi laissé Souviens-toi du temps passé De nos vingt ans, de ma prière.

Viens-t’en, la lune éclaire Toutes les primevères Si lourdes de rosée. De toutes nos nuits belles Un bouquet d’immortelles Nous ferons mon aimé.

Quand reviennent les saisons Les lilas et les moissons Dans ta solitude blême Souviens-toi de nos beaux jours Nos jeux, nos ris, nos amours On ne dit qu’une fois « je t’aime».

REFRAIN

Où es-tu en ce moment Partageant le même tourment D’une vie par nous gâchée? Riche et laide suis devenue Et toi-même n’as pas voulu Tant de larmes épanchées.

Dis-moi que tu as songé En ce monde désolé Au souvenir d’une image Caillou blanc et caillou noir Oh ! dis-moi qu’un fol espoir Te fit chercher mon image.

REFRAIN

Ma chanson n’a pas de fin Si tu ne me tends pas la main Du plus profond de la terre Mon amour cherchant le tien Ton pardon trouvant le mien Entendons cette prière.

Mais reviens la nuit éclaire Toutes les primevères Si lourdes de rosée. De toutes nos nuits belles Un bouquet d’immortelles Nous ferons mon aimé.

© d. r., 1959

• 6

LES VOYAGES

(Raymond Lévesque/Raymond Lévesque)

Gilles Schlesser, fils d’André Schlesser (Souvenance [5]), écrit: « À L’Écluse, en ce début d’année 1959, la cote de Barbara – comme interprète – ne cesse de grandir. Depuis Léo Ferré, jamais un chanteur Rive gauche n’a bénéficié d’une telle ferveur auprès des médias» [Schlesser, 2006]. Barbara évoque la manière dont elle s’est accaparé ces Voyages : « Raymond Lévesque débarque du Canada, halluciné et hallucinant, avec ses chansons pour lesquelles il s’accompagne au youkoulélé ; il est magnifique» [98, p. 115]. Elle précise, par hommage, qu’il est aussi l’auteur de la chanson Quand les hommes vivront d’amour (1956). Pourtant, ces petits textes lyriques, comme d’autres que Barbara emprunte en cette période, sont certainement écrits à la va-vite, avec des rimes faciles, sans grand soin dans les régularités métriques. Ils n’ont pas l’envergure de ceux qu’elle mettra au point peu après. C’est sa voix extrêmement sensible, sensuelle par endroits, qui anoblit la musicalité des mots.

Ah! les voyages Aux rivages lointains Aux rêves incertains Que c’est beau, les voyages! Qui effacent au loin Nos larmes et nos chagrins Mon Dieu! Ah! les voyages, Comme vous fûtes sages De nous donner ces images.

Car les voyages, C’est la vie que l’on fait, Le destin qu’on refait Que c’est beau, les voyages! Et le monde nouveau Qui s’ouvre à nos cerveaux Nous fait voir autrement Et nous chante comment La vie vaut bien le coup Malgré tout.

Ah! jeunes gens, Sachez profiter de vos vingt ans Le monde est là Ne craignez rien : il n’est pas méchant Il vous guidera.

Ah ! les voyages Qui mûrissent nos cœurs Qui nous ouvrent au bonheur Que c’est beau, les voyages ! Et lorsque l’on retourne chez soi Rien n’est comme autrefois Car nos yeux ont changé Et nous sommes étonnés De voir comme nos soucis Étaient simples et petits.

Car les voyages Tournent une page

Ah! les voyages…

© Éditions Barclay, 1959

• 7

AVANT DE PARTIR

(Louis Ducreux/Louis Ducreux)

Cette chanson de l’acteur Louis Ducreux (1911-1992), enregistrée par Barbara pour la radio en juin 1960, figure dans la compilation Le Temps du lilas [2007, Le Chant du monde, coll. « Les greniers de la mémoire», CD 2]. Or elle n’est pas à négliger dans la formation barbaresque et utilise par exemple la formule « livre d’images » qui fera réminiscence lors de la composition de la chanson Le Bel Âge en 1964 [20]. Comme le précédent, ce texte propose des rimes faciles et un lexique stéréotypé. D’ailleurs des vers semblent se faire écho. Pourtant, Avant de partir creuse chez Barbara la thématique des amours que l’on interrompt « au plus beau» (Amours incestueuses, 1973, [82]), avant les fatales souffrances. Le parallèle des relations sentimentales avec les saisons fera aussi école dans l’univers de la chanteuse.

Avant de partir Ne dis pas « je t’aime» Qu’il ne te souvienne Que de nos plaisirs

Nous n’avons tous deux Que tourné les pages D’un livre d’images Le temps d’un ciel bleu.

REFRAIN

Les sables, la mer, Déserts et rivages Ah! les beaux voyages De nos cœurs ouverts.

Notre amour était Au plus haut du ciel Comme le soleil Au cœur de l’été.

REFRAIN

Tu sais, bien des fois, Le plus beau poème Tourne à la rengaine Je ne le veux pas.

Va-t’en sans rien dire Ni rien demander; Les mots de l’été Nous feraient souffrir.

Et le souvenir

Suffit à ma peine Ne dis pas « je t’aime» Avant de partir.

© d. r., 1960

• 8

DE SHANGHAI À BANGKOK

(Georges Moustaki/Georges Moustaki-Claude-Henri Vic)

La complicité qui naît avec Georges Moustaki prendra une grande importance, six ans plus tard, au moment de la création de La Dame brune [45]. Moustaki n’a pas grand-chose d’autre à son actif que sa participation à Milord d’Édith Piaf. Ce texte encore très marqué par le style populaire des chansons de cabaret propose tout de même un joli retournement ironique, très prévisible, en milieu de chanson, dans le changement de locuteur et le mode de désignation du personnage caricatural de l’aventurier raté (de je à il). Barbara emprunte volontiers un accent faubourien qui rajoute au comique général. La référence à la musique comme vecteur du souvenir (« le piano à bretelles») propose une satire de ce que Les Feuilles mortes de Jacques Prévert ont transformé en cliché, mais, dans l’imaginaire de Barbara, cela appelle des chansons plus tardives et personnelles comme Une petite cantate [34] ou La Musique [100].

De Shanghai à Bangkok, sur une coque de noix, Sydney à Caracas, les jours qui passent sans toi Traînant de port en port, à bord l’ennui, le bourdon Je repense au retour, dans quatre jours, c’est long C’est pour toi, ma jolie, que je suis sorti vainqueur De ces îles perdues, où l’on tue et où l’on meurt J’ai jeté par-dessus bord tous mes remords, ma conscience, Pour sortir victorieux du cap de Désespérance

Je t’avais promis, en te quittant, D’aller conquérir un continent, De piller pour toi la fortune tout entière Il y en aurait tant eu qu’on ne saurait que faire Je t’avais promis en te quittant Des pièces d’or pour ton bracelet Ben, c’est raté.

De Shanghai à Bangkok, sur tous les docks, j’ai flâné Les filles de couleur m’offraient leur cœur à aimer Quand j’avais trop le bourdon, j’allais les voir, et pourtant C’est toi qui as mon cœur, jolie fleur que j’aimais tant En croyant m’enrichir, j’ai vu périr mes dollars Aux dés ou au poker, jeux de l’enfer et du hasard Quand le piano à bretelles jouait le fameux air que t’aimais Je ne suis pas mélomane, mais le vague à l’âme me prenait

Il m’avait promis, en me quittant, D’aller conquérir un continent, De piller pour moi la fortune tout entière Il y en aurait tant eu que je n’aurais pas su que faire Il m’avait promis, en me quittant, Des pièces d’or pour mon bracelet Je crois que c’est raté.

Adieu Shanghai, Bangkok, et sa défroque de marin Car sa dernière escale, c’est le canal Saint-Martin Il n’aura pour merveille qu’un peu de soleil dans ses mains Mais qu’est-ce que ça peut faire, il est sur le chemin Qui le ramène enfin de Shanghai à Paris, De Shanghai à Paris, de Shanghai à Paris.

© 1961

• 9

CHAPEAU BAS

(Barbara/Barbara)

Barbara a toujours affirmé que la première chanson qu’elle ait écrite était Chapeau bas et fait remonter la création de cette ritournelle endiablée au début 1958 [Barbara, 1998, p. 117]. Les hexamètres, bien cadencés par la musique et la voix, ne riment pourtant que de manière irrégulière et trahissent en effet la précocité du texte. Barbara commença tous ses spectacles avec cette chanson jusqu’en 1980 où Perlimpinpin [86] puis Le jour se lève encore [139], notamment, la remplacèrent. Elle est en effet assez unique dans son répertoire par le vibrant éloge à la vie, presque blasphématoire : c’est une des chansons encore très colorées de Barbara. Aucun biographe n’a identifié le personnage de Christine.

Est-ce la main de Dieu Est-ce la main de Diable Qui a tissé le ciel De ce beau matin-là Lui plantant dans le cœur Un morceau de soleil Qui se brise sur l’eau En mille éclats vermeils?

Est-ce la main de Dieu Est-ce la main de Diable

Qui a mis sur la mer Cet étrange voilier Qui pareil au serpent Semble se déplier Noir et blanc, sur l’eau bleue Que le vent fait danser?

Est-ce Dieu, est-ce Diable Ou les deux à la fois Qui, un jour s’unissant Ont fait ce matin-là? Est-ce l’un, est-ce l’autre? Vraiment, je ne sais pas. Mais, pour tant de beauté, Merci, et chapeau bas!

Est-ce la main de Dieu Est-ce la main de Diable Qui a mis cette rose Au jardin que voilà? Pour quel ardent amour Pour quelle noble dame La rose de velours Au jardin que voilà?

Et ces prunes éclatées Et tous ces lilas blancs Et ces groseilles rouges Et ces rires d’enfants

Et Christine si belle Sous ses jupons blancs Avec au beau milieu L’éclat de ses vingt ans?

Est-ce Dieu, est-ce Diable Ou les deux à la fois Qui, un jour s’unissant Ont fait ce printemps-là? Est-ce l’un, est-ce l’autre? Vraiment je ne sais pas. Mais, pour tant de beauté, Merci, et chapeau bas!

Le voilier qui s’enfuit, La rose que voilà, Et ces fleurs et ces fruits, Et nos larmes de joie… Qui a pu nous offrir Toutes ces beautés-là? Cueillons-les sans rien dire, Va, c’est pour toi et moi!

Est-ce la main de Dieu Et celle du Malin Qui un jour s’unissant Ont croisé nos chemins? Est-ce l’un, est-ce l’autre? Vraiment je ne sais pas,

Mais pour cet amour-là Merci, et chapeau bas !

Mais pour toi et pour moi, Merci, et chapeau bas !…

© Éditions Caravelle, 1961

VARIANTE. Une version chante pour les deux premiers vers:

C’est peut-être bien Dieu/C’est peut-être bien Diable

• 10

LE TEMPS DU LILAS

(Barbara/Barbara)

Le Temps du lilas est une valse rapide dans laquelle les nombreuses répétitions, les anaphores, le langage familier dès le premier vers, les expressions populaires comme « Adieu Berthe » mettent une dose d’autodérision. L’adresse au destinataire (tantôt tu, tantôt vous) rend néanmoins assez complexes les intentions du texte. Entre les couplets d’octosyllabes, on observe un refrain très travaillé dont les variations progressives nourrissent le dépit amoureux et multiplient les métaphores florales, filées et fanées avec lesquelles Barbara renforce la dimension ironique.

Il a foutu le camp Le temps du lilas Le temps de la rose offerte, Le temps des serments d’amour, Le temps des toujours toujours. Il m’a plantée là, Sans m’ laisser d’adresse Il est parti, adieu Berthe Si tu l’ vois, ramène-le-moi, (dis) Le joli temps du lilas.

On en sourit du coin de l’œil Mais on en rêve du grand amour Je l’ai connu, j’en porte le deuil Ça ne peut pas durer toujours. Je l’ai valsée au grand soleil, La valse qui vous fait la peau douce. Je l’ai croqué, le fruit vermeil À belle dent à belle bouche.

J’en ai profité Du temps du lilas, Du temps de la rose offerte, Du temps des serments d’amour, Du temps des toujours toujours. Avant qu’il me quitte, Pour me planter là Qu’il me salue, adieu Berthe, J’en ai profité, t’en fais pas pour moi, Du joli temps du lilas.

Il vous arrive par un dimanche Un lundi, un beau jour comme ça Alors chaque nuit qui se penche S’allume dans un feu de joie. Et puis un jour c’est la bataille, Meurent la rose et le lilas, Fini le temps des épousailles, C’est la guerre du toi et moi.

Et le voilà qui fout le camp Sans nous crier gare, La rose s’est trop ouverte,

On veut l’ rattraper, Mais il est trop tard, Le joli temps du lilas. Il vous plante là Sans laisser d’adresse Il salue et, adieu Berthe, Il vous file entre les doigts, Le joli temps du lilas.

Va te balancer à ses branches Va-t’en rêver dans ses jardins Va-t’en traîner hanche contre hanche Du soir jusqu’au petit matin.

Mais va-t’en profiter Du temps du lilas, Du temps de la rose offerte, Du temps des serments d’amour, Du temps des toujours toujours. Ne reste pas là, va-t’en le cueillir Il passe et puis adieu Berthe T’en fais pas pour moi j’ai mes souvenirs Du joli temps que voilà. (bissage des deux derniers vers)

© Éditions Bagatelle, 1962

• 11

LE VERGER EN LORRAINE

(Jean Poissonnier/Barbara)

Le Verger en Lorraine propose des strophes et une musique grandiloquentes, sans un refrain (sauf la reprise en coda des deux premières strophes syncopées dans la dernière), sans une multiplication des pauses rythmiques (sauf les fins de strophe). Il s’agit d’une énumération qui présente toujours le même schéma : les victimes de la guerre ont permis et se réjouissent que la nature favorise de nouvelles amours sur les lieux mêmes où elles ont souffert. Malgré la richesse du texte et le ton assez accusateur, cette consolation n’est pas faite pour Barbara qui trouvera, pour traiter le thème de la guerre, des termes bien moins conciliants.

Tout le sang qu’ont versé Les hommes dans la plaine Et tous les trépassés Des causes incertaines Ont fait qu’à ce verger Il pousse par centaines La rose et le pommier, Aussi la marjolaine

Tous ceux qui ont crié Que leur mort était vaine, Tous ceux qui ont pleuré Le front dans la verveine,

Tous ceux qui ont soufflé, Là, leur dernière haleine Ont fait de ce verger, Sur la rive lorraine, Un creux tendre où s’aimer Quand les saisons reviennent

Tous ces désarçonnés Qui n’eurent le temps même De dire, émerveillés, Ce sont tes yeux que j’aime Toutes ces fiancées Dont l’attente fut vaine, Ces hommes arrachés À leurs noces prochaines Sourient à regarder Ceux que l’amour amène Sur l’herbe du verger Quand leurs bouches s’étrennent

Tous ceux qui ont laissé Leurs amours quotidiennes, Les membres fracassés Et le sang hors des veines, Tous ceux qu’on a pleurés Lors des guerres anciennes, Ceux qu’on a oubliés Les sans noms, les bohèmes Se lèvent pour chanter Quand les amants s’en viennent Insouciants, échanger La caresse sereine Qui leur fut refusée Au nom d’une rengaine

Tout le sang qu’ont versé Les hommes dans la plaine Et tous les trépassés Des causes incertaines Ont fait qu’à ce verger Il pousse par centaines La rose et le pommier, Aussi la marjolaine, Ont fait de ce verger Sur la rive lorraine Un creux tendre où s’aimer Quand les saisons reviennent

© Éditions Caravelle, 1962

• 12

TU NE TE SOUVIENDRAS PAS

(Barbara/Barbara)

Tu ne te souviendras pas est peut-être la première chanson vraiment nocturne de Barbara. Jusque-là, tout se passait effectivement en plein jour. La présence de la mer et du rivage entre également dans l’imaginaire de Barbara pour longtemps. Mais ce cadre sensuel est rétrospectif et le futur de la phrase-titre tranche sur les passés des autres vers octosyllabiques. Alors la douleur explose dans les quatrains au présent qui terminent la chanson… Nostalgique et lancinant, Tu ne te souviendras pas est enregistré en mai 1962 sous l’orchestration de François Rauber, qui travaillait également avec Jacques Brel.

Tu ne te souviendras pas De cette nuit où l’on s’aimait, Toutes les nuits cahin-caha S’effeuillent au calendrier.

Tu ne te souviendras pas De mon visage, de mon nom, Les marionnettes d’ici-bas Font trois petits tours et puis s’en vont.

Tu ne te souviendras pas Du vent, des algues, de cette plage

De ce silence, de notre émoi Quand se sont mêlés nos visages.

Tu ne te souviendras pas Nous étions là, émerveillés, J’ai glissé un peu contre toi Contre toi tu m’as entraînée.

Tu ne te souviendras pas De nos corps couchés sur le sol, Les corps s’enfoncent comme les pas Dans le sable où le vent les vole.

Tu ne te souviendras pas Doucement, la nuit s’est penchée Traînant dans son manteau de soie Des morceaux de ciel étoilé.

L’amour nous menait en voyage Longtemps nous avons navigué, La mer se cognait au rivage Dans tes yeux je me suis noyée.

L’amour nous menait en voyage On s’est aimés, on s’est aimés, Qu’il fut merveilleux le naufrage Quand dans tes bras j’ai chaviré.

Passent les jours, file le temps S’égrènent les calendriers, Brûle l’été, soufflent les vents, Moi, je ne peux rien oublier.

J’attends sur la plage déserte Et je vis au creux du passé, Je laisse ma porte entrouverte Reviens, nous pourrons la fermer.

Tu ne te souviendras pas De cette nuit où l’on s’aimait Toutes les nuits cahin-caha S’effeuillent au calendrier.

© Éditions François Llenas, 1962

• 13

DIS, QUAND REVIENDRAS-TU?

(Barbara/Barbara)

Hubert Ballay est conseiller financier à Abidjan et cet éloignement rend sa relation sentimentale avec Barbara difficile, malgré une tentative de la chanteuse de vivre à ses côtés en Côte d’Ivoire. « Dans l’avion, une petite musique et quatre phrases… Je commence Dis, quand reviendras-tu?… Arrivée à “Vitruve”, j’écris puis déchire et jette les pages de mon cahier d’écolière, comme chaque fois que je compose une chanson. » [Barbara, 1998, p. 144] C’est parce que cette expérience est intime que Barbara revendique son écriture pour ne pas avoir à exprimer ses sentiments avec des mots masculins [Millot, 2004, p. 242]. De fait, la chanson analyse presque médicalement la sensation physique du manque car les alexandrins de Barbara sont incomparables : très fluides, ils savent aussi jouer sur un rythme énumératif (vers 19 et 20). Le temps semble s’écouler entre les refrains, au point que la locutrice, d’abord suppliante, devient finalement menaçante et presque déterminée à rompre dans la dernière strophe au futur. Barbara, qui confia d’abord cette chanson à Cora Vaucaire, l’interprète finalement par elle-même. C’est le titre le plus souvent repris de son répertoire.

Voilà combien de jours, voilà combien de nuits Voilà combien de temps que tu es reparti Tu m’as dit cette fois c’est le dernier voyage, Pour nos cœurs déchirés c’est le dernier naufrage Au printemps tu verras, je serai de retour, Le printemps c’est joli pour se parler d’amour Nous irons voir ensemble les jardins refleuris Et déambulerons dans les rues de Paris.

Dis, quand reviendras-tu Dis, au moins le sais-tu Que tout le temps qui passe Ne se rattrape guère Que tout le temps perdu Ne se rattrape plus?

Le printemps s’est enfui depuis longtemps déjà Craquent les feuilles mortes, brûlent les feux de bois À voir Paris si beau dans cette fin d’automne Soudain je m’alanguis, je rêve, je frissonne Je tangue, je chavire, et comme la rengaine Je vais, je viens, je vire, je tourne et je me traîne Ton image me hante, je te parle tout bas Et j’ai le mal d’amour et j’ai le mal de toi.

REFRAIN

J’ai beau t’aimer encore, j’ai beau t’aimer toujours J’ai beau n’aimer que toi, j’ai beau t’aimer d’amour Si tu ne comprends pas qu’il te faut revenir Je ferai de nous deux mes plus beaux souvenirs Je reprendrai ma route, le monde m’émerveille J’irai me réchauffer à un autre soleil Je ne suis pas de celles qui meurent de chagrin Je n’ai pas la vertu des femmes de marin.

REFRAIN

© Éditions Beuscher, 1962

VARIANTE. Une version masculine dans une reprise de Mouloudji chante au dernier couplet:

Je n’ai pas la vertu des chevaliers anciens

• 14

NANTES

(Barbara/Barbara)

Sans compter la révélation posthume de Barbara sur l’inceste que son père lui fit subir [Barbara, 1998, p. 31-32], sans compter les falsifications qu’elle opère par rapport à la vérité biographique [op. cit., p. 126-137], la chanson Nantes est une mine inépuisable, par elle-même [July, 2004, p. 21-62], et par la projection que ce texte à la deuxième personne offre à l’auditeur ainsi placé dans une situation de confidence intime. Les commentateurs ou les psychanalystes ont relevé la proximité du vers 20 avec Au cœur de la nuit [40] et dressé ainsi un triptyque paternel, rédemption et résilience, jusqu’à L’Aigle noir [70]. Mais l’originalité de cette chanson funèbre et funéraire tient à sa progression narrative, à la diversité des refrains, au leitmotiv de l’adresse, inventée de toutes pièces (lire à ce sujet dans les Textes divers, les esquisses pour Lily Passion) ; et surtout une dramatisation de cette oraison

grâce à l’impeccable suspense, construit autour du troublant message de la 3 e strophe puis, par la suite, de l’énigmatique solliciteur, exhumé en apothéose dans l’avant-dernier mouvement. Monique Serf est effectivement prévenue du décès de son père, Jacques, à l’hôpital de Nantes le 21 décembre 1959 et les premières ébauches mentales de cette chanson datent de cette période.

Il pleut sur Nantes Donne-moi la main Le ciel de Nantes Rend mon cœur chagrin.

Un matin comme celui-là Il y a juste un an déjà La ville avait ce teint blafard Lorsque je sortis de la gare. Nantes m’était alors inconnue Je n’y étais jamais venue Il avait fallu ce message Pour que je fasse le voyage :

« Madame soyez au rendez-vous 25, rue de la Grange-aux-Loups Faites vite il y a peu d’espoir Il a demandé à vous voir. »

À l’heure de sa dernière heure, Après bien des années d’errance, Il me revenait en plein cœur Son cri déchirait le silence. Depuis qu’il s’en était allé Longtemps je l’avais espéré Ce vagabond ce disparu Voilà qu’il m’était revenu.

25, rue de la Grange-aux-Loups Je m’en souviens du rendez-vous Et j’ai gravé dans ma mémoire Cette chambre au fond d’un couloir.

Assis près d’une cheminée J’ai vu quatre hommes se lever La lumière était froide et blanche

Ils portaient l’habit du dimanche. Je n’ai pas posé de question À ces étranges compagnons, J’ai rien dit mais à leur regard J’ai compris qu’il était trop tard.

Pourtant j’étais au rendez-vous 25, rue de la Grange-aux-Loups Mais il ne m’a jamais revue Il avait déjà disparu.

Voilà, tu la connais l’histoire Il était revenu un soir Et ce fut son dernier voyage Et ce fut son dernier rivage. Il voulait, avant de mourir Se réchauffer à mon sourire Mais il mourut à la nuit même Sans un adieu sans un je t’aime.

Au chemin qui longe la mer Couché dans le jardin de pierres Je veux que, tranquille, il repose, Je l’ai couché dessous les roses, Mon père, mon père.

Il pleut sur Nantes Et je me souviens Le ciel de Nantes Rend mon cœur chagrin.

© Éditions Métropolitaines, 1963

VARIANTE. Le 5 novembre 1963, au Théâtre des Capucines, à l’occasion des Mardis de la chanson, orchestrés par Gilbert Sommier, Barbara interprète une version qui comporte des variantes par rapport à celle qu’elle

conservera par la suite. La 4 e strophe disait:

À l’heure de sa dernière heure Après des années de silence Il me revenait en plein cœur Et me rendait un peu d’enfance. C’était vrai, j’allais le revoir, Enfin comprendre, enfin savoir Pourquoi il avait disparu Et n’était jamais revenu.

Une variante des vers 41 à 52 figure également dans cette version:

Pour eux, ça restera l’histoire D’un homme qui venait de nulle part, Plus beau qu’un prince de Castille Et qui n’avait point de famille. C’est mieux, ils ne sauront jamais Qu’un vagabond, qu’un mal-aimé S’en vint un soir, dans sa détresse, Se réchauffer à leur tendresse.

Au chemin qui longe la mer Il dort dans le jardin de pierre Je veux que tranquille, il repose

À l’ombre d’une rose rose

Le mardi suivant, le 5 e couplet (vers 41 à 48) est de nouveau transformé pour se rapprocher sensiblement de la version définitive:

Voilà tu la connais l’histoire De l’homme qui venait de nulle part, Et qui revint comme une épave Du bout de son dernier voyage. Ce vagabond ce mal-aimé Qui se rappelait le passé Voulut avant de s’endormir Se réchauffer à mon sourire.

À partir de 1969, le texte a créé une alternance entre « Je veux que tranquille, il repose» (version initiale) et « Je sais que tranquille, il repose » pour le vers 51. Puis Barbara adopte définitivement le vers « Je crois que tranquille il repose» à partir de 1974. De même, la répétition du verbe « coucher » dans cette pénultième strophe sera éliminée par un vers 50: « À l’ombre du jardin de pierre ». Enfin, Barbara permettra à la chronologie interne une certaine fidélité aux événements en transformant à partir de 1974 le vers 6: « Il y a bien longtemps déjà ».

• 15

J’ENTENDS SONNER LES CLAIRONS

(Barbara/Barbara)

J’entends sonner les clairons figure sur le dernier album que Barbara enregistre chez Odéon-CBS (comme les sept titres qui précèdent [8-14] et les deux qui suivent [16-17]) et qui paraîtra au printemps 1964. Cette vision de l’amour comme un combat rapproche cette chanson de La Colère [72], par exemple. Tous les vers ont sept syllabes pour marquer la scansion musicale, effectivement proche d’une marche militaire. « La chanson, bâtie sur un rythme de sardane, rappelle Quand on n’a que l’amour [de Jacques Brel] » [Wodrascka A., 2001, p. 150].

J’entends sonner les clairons C’est le chant des amours mortes J’entends battre les tambours C’est le glas pour nos amours. Sur le champ de nos batailles Meurent nos amours déchirées Les corbeaux feront ripaille J’entends les clairons sonner. T’as voulu jouer à la guerre Contre qui et pour quoi faire J’étais à toi tout entière J’étais déjà prisonnière Mais du matin qui se lève Du jour à la nuit sans trêve Tu voulais ton heure de gloire Et je ne sais quelle victoire.

Entends sonner les clairons C’est le chant des amours mortes Entends battre les tambours C’est le glas pour nos amours. Sur le champ de nos batailles Meurent nos amours déchirées J’ai lutté vaille que vaille Mais je n’ai rien pu sauver. Ci-gît couché sous la pierre Tout nu sans une prière Notre amour mort à la guerre Fallait fallait pas la faire. Ci-gît un printemps à Rome Et la moitié d’un automne Ci-gît sans même une rose Notre amour paupière close.

Entends sonner les clairons

C’est le chant des amours mortes Entends battre les tambours C’est le glas pour nos amours.

À tant jouer à la guerre

À tant vouloir la gagner

Tu m’as perdue tout entière Tu m’as perdue à jamais. Tu peux déposer les armes Oui j’ai fini de t’aimer Il est trop tard pour tes larmes Entends les clairons sonner.

© Éditions Caravelle, 1963

• 16

ATTENDEZ QUE MA JOIE REVIENNE

(Barbara/Barbara)

Ce titre date, pour l’écriture, d’avril 1963, à l’époque où Barbara rencontre le peintre Luc Simon qui partagera quelque temps sa vie. Le passage du vouvoiement au tutoiement montre l’évolution des sentiments et pourrait faire espérer un dénouement plus suave. Mais le dernier couplet aboutit à une fin de non-recevoir et le postulant semble définitivement éconduit. L’expression « fleur d’amour» sera utilisée plus tard comme titre d’album (1972). Insistons sur le motif de la porte, symbole de la séparation des amants (ou de leur enfermement) et indice d’une liberté dont Barbara ne se prive jamais que provisoirement : À peine [67], La Saisonneraie [77], Amours incestueuses [82], Rémusat [85], L’Enfant laboureur [90], Sables mouvants

[140]…

Attendez que ma joie revienne Et que se meure le souvenir De cet amour de tant de peine Qui n’en finit pas de mourir Avant de me dire je t’aime Avant que je puisse vous le dire Attendez que ma joie revienne Qu’au matin je puisse sourire.

Laissez-moi, le chagrin m’emporte Et je vogue sur mon délire

Laissez-moi, ouvrez cette porte Laissez-moi je vais revenir.

J’attendrai que ma joie revienne Et que soit mort le souvenir De cet amour de tant de peine Pour lequel j’ai voulu mourir J’attendrai que ma joie revienne, Qu’au matin je puisse sourire Que le vent ait séché ma peine Et la nuit calmé mon délire. Il est, paraît-il, un rivage

Où l’on guérit du mal d’aimer Les amours mortes y font naufrage Épaves noires du passé.

Si tu veux que ma joie revienne Qu’au matin je puisse sourire Vers ce pays où meurt la peine Je t’en prie, laisse-moi partir. Il faut de mes amours anciennes Que périsse le souvenir Pour que libérée de ma chaîne Vers toi je puisse revenir.

Alors, je t’en fais la promesse Ensemble nous irons cueillir Au jardin fou de la tendresse La fleur d’amour qui va s’ouvrir.

Mais c’est trop tôt pour dire je t’aime Trop tôt pour te l’entendre dire La voix que j’entends c’est la sienne Ils sont vivants mes souvenirs. Pardonne-moi, c’est lui que j’aime Le passé ne veut pas mourir.

© Éditions Caravelle, 1963

VARIANTE. Le titre initial de cette chanson était Attendons que ma joie revienne. Enregistrée pour la première fois le 12 mars 1963, cette version figure dans le coffret Philips de 1992 et la compilation Femme piano de 1997. Logiquement, la première personne du pluriel se retrouvait aux vers 1 et 7. Par ailleurs, dans les premiers couplets, « vous » était « tu » et « laissez-moi » était « laisse-moi », « ouvrez » donnait « ouvre».

• 17

CE MATIN-LÀ

(Barbara/Liliane Benelli)

Ce matin-là est la première des deux collaborations attestées entre Barbara et Liliane Benelli, l’une des pianistes qui l’accompagnent à L’Écluse, en plus de Ni belle ni bonne [27]. On entend dans cette chanson, qui appartient au romantisme barbaresque, des échos verlainiens du poème « Green », par exemple ; mais même dans ce texte où les deux amoureux sont en instance de se retrouver, comme dans Pierre [19], on remarquera que Barbara préfère la plupart du temps évoquer ses couples d’amants éloignés, juste avant de se rejoindre, comme ici, ou déjà séparés. Cette chanson sert de générique de fin au film Les Chansons d’amour de Christophe Honoré (2007).

J’étais partie ce matin au bois Pour toi, mon amour, pour toi Cueillir les premières fraises des bois Pour toi, mon amour, pour toi.

Je t’avais laissé encore endormi Au creux du petit jour Je t’avais laissé encore endormi Au lit de notre amour.

J’ai pris, tu sais, le petit sentier Que nous prenions quelquefois,

Afin de mieux pouvoir nous embrasser En allant tous les deux au bois.

Il y avait des larmes de rosée Sur les fleurs des jardins, Oh que j’aime l’odeur du foin coupé Dans le petit matin.

Seule je me suis promenée au bois Tant pis pour moi le loup n’y était pas. Pour que tu puisses, en te réveillant, Me trouver contre toi J’ai pris le raccourci à travers champs Et bonjour me voilà.

J’étais partie ce matin au bois Bonjour, mon amour, bonjour Voici les premières fraises des bois Pour toi, mon amour, pour toi.

© Éditions Métropolitaines, 1963

• 18

À MOURIR POUR MOURIR

(Barbara/Barbara)

À la suite de ses premiers succès, Barbara, résiliant son engagement chez Odéon-CBS passe un contrat chez Philips et y réalise l’album 30 cm le plus personnel, Barbara chante Barbara, qui présente une paire de roses rouges baccarat sur sa pochette, qui paraîtra en octobre 1964 et qui obtiendra le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros l’année suivante, en 1965. Y figurent les neuf titres qui suivent À mourir pour mourir [19-27], auxquels s’ajoutent Chapeau bas [9] et Nantes [14]. On retrouve très souvent les motifs de l’aube (et du crépuscule) chez Barbara et ceci la place souvent dans un code romantique, comme en témoignent les stéréotypes des magnifiques quatrains 4 et 5. Mais, ici, contrairement à ce qu’elle affirmera dans Le jour se lève encore [139], l’aurore nouvelle est à rejeter au bénéfice de la liberté de mourir. Tous les vers sont des hexamètres à l’exception des vers 10 et 12, 22 et 24, 34 et 36 qui s’allongent selon un rythme musical en boucle. Ce sont ces vers qui répètent l’expression populaire « se faire lanlaire», savoureuse trouvaille pour créer de l’humour noir.

À mourir pour mourir Je choisis l’âge tendre Et partir pour partir Je ne veux pas attendre. (bis)

J’aime mieux m’en aller Du temps que je suis belle

Qu’on ne me voie jamais Fanée sous ma dentelle. (bis)

Et ne venez pas me dire Qu’il est trop tôt pour mourir Avec vos aubes plus claires Vous pouvez vous faire lanlaire…

J’ai vu l’or et la pluie Sur les forêts d’automne Les jardins alanguis, La vague qui se cogne. (bis)

Et je sais sur mon cou La main nue qui se pose Et j’ai su à genoux La beauté d’une rose. (bis)

Et tant mieux s’il y en a Qui, les yeux pleins de lumière Ont préféré les combats Pour aller se faire lanlaire…

Au jardin du bon Dieu Ça n’a plus d’importance Qu’on s’y couche amoureux Ou tombé pour la France. (bis)

Il est d’autres combats Que le feu des mitrailles On ne se blesse pas Qu’à vos champs de bataille. (bis)

Et ne comptez pas sur moi S’il faut soulager mes frères Et pour mes frères ça ira J’ai fait ce que j’ai pu faire…

Si c’est peu, si c’est rien, Qu’ils décident eux-mêmes Je n’espère plus rien Mais je m’en vais sereine. (bis)

Sur un long voilier noir La mort pour équipage Demain, c’est l’au-revoir, Je quitte vos rivages. (bis)

Car mourir pour mourir Je ne veux pas attendre Et partir pour partir Je choisis l’âge tendre…

© Éditions Métropolitaines, 1964

VARIANTE. Barbara chante plus souvent au septième quatrain « Au fond quelle importance!». Dans une première version enregistrée, restée inédite jusqu’à la parution en 2002 du coffret Mercury de 13 CD, on pouvait entendre « les jardins d’automne » et « les forêts alanguies » (et non l’inverse). Mais surtout figuraient plusieurs vers retranchés de la version publiée en 1964:

Au ventre de la nuit J’ai couché ma jeunesse Mes matins ont fleuri Dans des lits de caresse.

Et aussi:

Sur leurs beaux habits neufs S’ils versaient une larme Oh ! consolez mes veufs Ils oublieront mes charmes. (bis)

Je ne leur laisse rien Je n’ai pas d’héritage Ni fortune ni biens C’est trop jeune à mon âge. (bis)

• 19

PIERRE

(Barbara/Barbara)

« C’est au studio Blanqui où j’enregistrais Pierre que Michel Portal entendit la mélodie et improvisa sur-le-champ une phrase musicale qui ne bougera plus jamais» [Barbara, 1998, p. 161]. Michel Portal est un saxophoniste de jazz et son instrumentation si prestigieuse reste assez rare sur les fréquentes reprises en live de Pierre. Pour autant, la chanson propose un accompagnement de Barbara par un chantonnement bouche fermée qui plonge ce texte minimal dans une infinie rêverie. Pour la rendre également par les mots, Barbara abandonne, pour la première fois, des structures métriques trop convenues, elle multiplie les résonances phoniques par les rimes en [i] et les suggestives allitérations en [l] dans le premier mouvement musical. Une femme, presque fébrilement, attend son compagnon au prénom si répandu et si symbolique et commente futilement dans cette attente le climat pluvieux du soir bucolique. « Chez Barbara et dans Pierre, l’importance de la musicalité et de la réception l’emporte sur les exigences scripturales habituelles et transforme facilités voire négligences en vertus» [Cantaloube, 97, p. 155]. Le sentiment amoureux ne se lit qu’entre les lignes, par connotation, et l’échéance des retrouvailles, dont on pourrait douter, est renvoyée au hors-texte.

Il pleut Il pleut Sur les jardins alanguis Sur les roses de la nuit Il pleut des larmes de pluie Il pleut

Et j’entends le clapotis

Du bassin qui se remplit Oh mon Dieu, que c’est joli

La pluie…

Quand Pierre rentrera

Il faut que je lui dise

Que le toit de la remise

A

fui

Il

faut qu’il rentre du bois

Car il commence à faire froid Ici…

Oh, Pierre Mon Pierre Sur la campagne endormie Le silence et puis un cri Ce n’est rien, un oiseau de la nuit, Qui fuit Que c’est beau cette pénombre Le ciel, le feu et l’ombre Qui se glisse jusqu’à moi Sans bruit

Une odeur de foin coupé Monte de la terre mouillée Une auto descend l’allée C’est lui

Oh, Pierre

Pierre…

© Éditions Tutti, 1964

• 20

LE BEL ÂGE

(Barbara/Barbara)

Le Bel Âge fait l’objet d’un premier enregistrement, en 1963, sous le titre Presque vingt ans, avant d’être intégré à l’album Barbara chante Barbara. Ce titre fera florès dans le répertoire barbaresque en initiant le thème des amours interrompues à cause de la différence d’âge : la trop grande jeunesse de l’amant apparaîtra plus ou moins comme un handicap dans Amours incestueuses [82], L’Amour magicien [104], La Déraison [108], Sables mouvants [140]. Or, dans cette série qu’elle intronise, la chanson Le Bel Âge offre l’avantage d’adopter d’abord, par une voix gouailleuse, un registre

argotique et comique pour enfin prendre l’auditeur au dépourvu dans la 5 e strophe, celle du dépit amoureux. À trente-quatre ans, Barbara se dit déjà, en affaire de cœur, « à l’abri du grand soleil» (vers 5).

Il avait presque vingt ans Fallait, fallait voir Sa gueule c’était bouleversant Fallait voir pour croire. À l’abri du grand soleil Je l’avais pas vu venir Ce gosse c’était une merveille De le voir sourire.

Voilà que timidement Le Jésus me parle

De tout, de rien, de sa maman Tu parles, tu parles. J’aime beaucoup les enfants J’ai l’esprit de famille Mais j’ai dépassé le temps De jouer aux billes.

Il avait presque vingt ans Et la peau si douce J’ai cueilli du bout des dents La fleur de sa bouche Et j’ai feuilleté pour lui Un livre d’images Qu’était pas du tout écrit Pour les enfants sages.

Trente jours et tant de nuits Donne, je te donne, Lui pour moi, et moi pour lui Et nous pour personne, Mais il fallait bien qu’un jour Je perde mes charmes Devant son premier amour J’ai posé les armes.

Elle avait presque vingt ans, Fallait, fallait voir, Sa gueule c’était bouleversant Fallait voir pour croire Ils avaient tous deux vingt ans, Vingt ans Le bel âge…

© Éditions Métropolitaines, 1964

• 21

AU BOIS DE SAINT-AMAND

(Barbara/Barbara)

Au bois de Saint-Amand est une chanson rapide et brève qui emprunte au départ le schéma et le rythme de la comptine pour évoquer des figures et des jeux de l’enfance. Mais la chronologie d’une existence se déroule implacablement et l’arbre spectateur devient consolateur. Auprès de mon arbre de Georges Brassens pourrait servir de source d’inspiration, mais Au bois de Saint-Amand refuse le classicisme : des vers polymétriques, une absence de refrain détaché, un brouillage des interlocuteurs… autant de marques de fabrique qui nourriront les futures compositions barbaresques. Cette chanson est aérienne et fait voler les pigeons, les balançoires, le jupon et le cœur sur un rythme piqué et effréné. Tout bouge et se déplace parce qu’au bois de Saint-Amand le temps furtif et assassin est un furet mignon qu’il semble vain de vouloir attraper ou retenir…

Y a un arbre, je m’y colle,

Dans le petit bois de Saint-Amand,

Je

t’attrape, tu t’y colles,

Je

me cache, à toi maintenant.

Y

a un arbre, pigeon vole

Dans le petit bois de Saint-Amand Où tournaient nos rondes folles Pigeon vole, vole, vole au vent.

Dessus l’arbre oiseau vole

Et s’envole, voilà le printemps.

Y a nos quinze ans qui s’affolent

Dans le petit bois de Saint-Amand.

Et sous l’arbre, sans paroles, Tu me berces amoureusement, Et dans l’herbe, jupon vole, Et s’envolent nos rêves d’enfants.

Mais un beau jour, tête folle

Loin du petit bois de Saint-Amand, Et loin du temps de l’école,

Je suis partie, vole, vole au vent.

Bonjour l’arbre, mon bel arbre,

Je reviens, j’ai le cœur content,

Sous tes branches, qui se penchent

Je

retrouve mes rêves d’enfant.

Y

a un arbre, si je meurs

Je

veux qu’on m’y couche doucement,

Qu’il soit ma dernière demeure Dans le petit bois de Saint-Amand. Qu’il soit ma dernière demeure Dans le petit bois de Saint-A…

Y a un arbre, pigeon vole,

Mon cœur vole, Pigeon vole et s’envole, Y a un arbre, pigeon vole…

© Éditions Tutti, 1964

• 22

JE NE SAIS PAS DIRE

(Barbara/Barbara)

Barbara, qui ne sait pas dire « je t’aime », n’a pas cessé de le dire et de nous le dire – mais en chanson. Puissance de la musique et de la voix qui permet au poète de ne jamais bégayer, de ne jamais en donner l’impression. Exigence de la performance scénique qui l’oblige à vaincre sa pudeur et sa douleur pour en faire un spectacle. Bouclier et rempart que ce piano auquel, de plus en plus, Barbara se soude, physiquement tout le début de sa carrière, puis moralement dans la création néologique Femme piano [150].

Je ne sais pas dire « je t’aime» Je ne sais pas, je ne sais pas, Je ne peux pas dire « je t’aime» Je ne peux pas, je ne peux pas, Je l’ai dit tant de fois pour rire, On ne rit pas de ces mots-là, Aujourd’hui que je veux le dire Je n’ose pas, je n’ose pas, Alors j’ai fait cette musique Qui mieux que moi te le dira.

Pour une larme, pour un sourire, Qui pourraient venir de toi, Je ferais le mieux et le pire, Mais je ferais n’importe quoi,

Pourtant, le jour, et la nuit même Quand j’ai le mal d’amour pour toi, Là simplement dire « je t’aime», Je n’ose pas, je n’ose pas, Alors, écoute ma musique Qui mieux que moi te le dira.

Je sais ta bouche sur ma bouche, Je sais tes yeux, ton rire, ta voix, Je sais le feu quand tu me touches, Et je sais le bruit de ton pas, Je saurais, sur moi dévêtue, Entre mille quelle est ta main nue, Mais simplement dire « je t’aime» Je ne sais pas, je ne sais pas.

C’est trop bête, je vais le dire, C’est rien, ces deux petits mots-là, Mais j’ai peur de te voir sourire, Surtout, ne me regarde pas, Tiens, au piano, je vais le dire, Amoureuse du bout des doigts, Au piano, je pourrais le dire, Écoute-moi, regarde-moi,

Je ne peux pas Je ne sais pas Je n’ose pas

Je t’aime, je t’aime, je t’aime…

© Éditions Métropolitaines, 1964

• 23

GARE DE LYON

(Barbara/Barbara)

Une source d’inspiration de ce texte pourrait être les voyages en Italie auxquels Hubert Ballay invite Barbara. Gare de Lyon est une chanson pleine d’enthousiasme que ses vers courts (pentasyllabes) et ses changements d’énonciation (adresse au partenaire, puis à Paris puis au chauffeur de taxi) portent vers le crescendo. Pourtant, là encore, les amoureux qui doivent se rejoindre de façon imminente sont montrés comme séparés. La géographie parisienne est évoquée avec précision et les comparaisons avec le prestige des villégiatures italiennes préfigurent en quelque sorte le schéma argumentatif de Göttingen [32]. On retrouve d’ailleurs la mention de « l’aube grise » dans ces deux titres.

Je te téléphone,

Près du métro Rome, Paris sous la pluie, Me lasse et m’ennuie,

La Seine est plus grise, Que la Tamise, Ce ciel de brouillard, Me fout le cafard, Paris pleut toujours, Sur le Luxembourg,

Y a d’autres jardins

Pour parler d’amour,

Y a la tour de Pise,

Mais je préfère Venise,

Viens, fais tes bagages, On part en voyage.

Je te donne rendez-vous,

À la gare de Lyon,

Sous la grande horloge Près du portillon, Nous prendrons le train Pour Capri la belle, Pour Capri la belle, Avant la saison, Viens voir l’Italie, Comme dans les chansons Viens voir les fontaines Viens voir les pigeons, Viens me dire « je t’aime»,

Comme tous ceux qui s’aiment

À Capri la belle,

En toute saison.

Paris, mon Paris, Au revoir et merci, Si on téléphone, J’y suis pour personne, J’ vais dorer ma peau, Dans les pays chauds, J’ vais m’ensoleiller, Près des gondoliers, Juste à l’aube grise, Demain, c’est Venise, Chante barcarolle, J’irai en gondole, J’irai sans sourire, Au pont des Soupirs,

Pour parler d’amour,

À voix de velours.

Taxi, menez-moi

À la gare de Lyon,

J’ai un rendez-vous, Près du portillon, Je vais prendre le train Pour Capri la belle, Pour Capri la belle, Avant la saison, Passant par Vérone, Derrière les créneaux, J’ vais voir le fantôme Du beau Roméo,

Je vais dire « je t’aime»,

À celui que j’aime,

Ce sera l’Italie, Comme dans les chansons.

Taxi vite, allons,

À la gare de Lyon.

© Éditions Métropolitaines, 1964

• 24

PARIS 15 AOÛT

(Barbara/Barbara)

Le cliché du mois d’août parisien rappelle le roman de René Fallet, Paris au mois d’août, de 1964 lui aussi, pour l’adaptation duquel Charles Aznavour assurera le rôle principal et la chanson de générique. Qu’il y ait ou non une interférence, Barbara prend de toute façon le contrepied du roman, puisque le mari profite ici de son mois de vacances familiales et espagnoles, délaissant sa maîtresse, vouée à la solitude. Tout le texte se dirige néanmoins vers la chute humoristique de la région bretonne qui sanctionne l’émancipation féminine de celle qui n’a pas la soumission, la patience et « la vertu des femmes de marin» (Dis, quand reviendras-tu? [13]). Marie-Paule Belle proposera une version savoureuse de ce titre.

Paris 15 août, Paris 15 août, Nous aurions pu l’avoir tout à nous, Paris est désert en ce mois d’août, Mais tu es parti, En Espagne.

Je le sais bien, Tu n’y peux rien, Tes enfants ont besoin de vacances, Et chaque mois d’août, ça recommence,

Tu pars avec eux En Espagne.

Je t’imagine, Et je devine, Que pour moi, mon amour, tu t’inquiètes. Je sais bien que parfois tu t’embêtes Avec ta famille, En Espagne.

Il n’y a pas, Il n’y a pas, Que ceux qui s’aiment et qui s’émerveillent, Que ceux qui rêvent d’aller au soleil Qui s’en vont ensemble En Espagne.

Et tous ceux-là, Qui comme toi, Chéri, ont des amours clandestines, Ceux qui, au départ, font grise mine Attendent leur retour D’Espagne.

En attendant En attendant Soyez heureux près de vos enfants Et n’ayez pour moi aucun tourment.

Demain, je pars seule En Bretagne.

© Éditions Métropolitaines, 1964

VARIANTE. Dans une version inédite enregistrée au Théâtre des Capucines (1963) figure un avant-dernier couplet supplémentaire:

Ce sera long, Ce sera long Mais bientôt dans Paris retrouvé

Comme avant nous pourrons nous aimer Et rêver ensemble D’Espagne

• 25

BREF

(Barbara/Barbara)

Pour ses titres les plus populaires, comme Bref, Barbara fabrique des vers approximatifs moulés par des expressions stéréotypées. Au milieu de ce style convenu, quelques perles métaphoriques comme « coins de ma peau», « fosse aux souvenirs», « ventre de l’eau», sollicitées par les vers courts, presque imposés par le titre. Les personnifications de la mer, de la guerre et de la vie servent l’impression que les éléments sont programmés pour faire échouer les amours et les réduire à la brièveté. Le registre fataliste sur lequel le texte se déroule rappelle celui de Veuve de guerre [3].

La fille pour son plaisir Choisit le matelot L’eau voulut des navires Pour voguer à son eau L’homme choisit la guerre Pour jouer au soldat Et partit pour la faire Sur l’air de « ça ira» Bref, chacun possédait Ce qu’il avait souhaité.

Moi je voulais un homme Ni trop laid ni trop beau Qui promènerait l’amour

Sur les coins de ma peau Un homme Qui au petit matin Me prendrait par la main Pour m’emmener croquer Un rayon de soleil Moi je voulais un homme À chacun sa merveille Et la vie en passant Un jour me l’amena.

Puis la fille prit des coups Par son beau matelot La guerre en plein mois d’août Nous faucha le soldat Le navire qui passait Juste à ce moment-là Le navire qui passait Prit l’eau et puis coula Bref, on ne sait pourquoi Mais tout se renversa.

Moi je pris en plein cœur Un éclat de son rire Quand il jeta mon bonheur Dans la fosse aux souvenirs Je le vis s’en aller Emportant mon soleil Emportant mes étés J’avais voulu un homme J’aurais dû me méfier Cette garce de vie Un jour me le reprit.

Qu’importe si la vie Nous donne et nous reprend Puisqu’ici-bas tout n’est Que recommencement La fille, pour son plaisir Reprendra des matelots On refera des navires Pour le ventre de l’eau Y aura toujours des guerres Pour jouer aux soldats Qui partiront la faire, Sur l’air de « ça ira».

Eh ben moi, je reprendrai un homme, Pas de mal à ça, Un homme, Les hommes, j’aime ça, Un homme, un homme, un homme…

© Éditions Tutti, 1964

• 26

SANS BAGAGES

(Sophie Makhno/Barbara)

C’est la première des cinq chansons écrites par Françoise Lo, alias Sophie Makhno, pour Barbara, la seule présente sur « l’album à la rose » puisque les quatre suivantes paraîtront en 1965: Septembre [30], Tous les passants [31], Toi l’homme [33] et Les Mignons [36]. C’est Sophie Makhno qui présentait « Les Mardis de la chanson» au Théâtre des Capucines, fin 1963, lesquels ont servi de tremplin définitif à Barbara. Sophie Makhno a décrit la manière dont la musicienne s’est approprié le texte en remodelant des fragments de phrases tout « en posant les notes et les accords » [Makhno, 2003, p. 19]. Ainsi, à l’origine, la chanson s’intitulait « Le jour où tu viendras » et le vers 3 donnait : « C’est pour les rides aussi que j’aime ton visage. » Surtout, d’après la parolière, le vers 2 disait: « N’oublie pas tes bagages. » Barbara aurait souhaité changer radicalement la signification du texte [Brierre, 1998, p. 38].

Le jour où tu viendras, le jour où tu viendras, Le jour où tu viendras, ne prends pas tes bagages Que m’importe, après tout, ce qu’il y aurait dedans Je te reconnaîtrai à lire ton visage Il y a tant et tant de temps que je t’attends Tu me tendras les mains, je n’aurai qu’à les prendre Et consoler les voix qui pleurent dans ta voix Je t’apprivoiserai, les lumières éteintes Tu n’auras rien à dire, je reconnaîtrai bien

Le tout petit garçon, le dragueur solitaire Qui cachait ses chagrins dans les jardins perdus, Qui ne savait jouer qu’aux billes ou à la guerre, Qui avait tout donné mais n’avait rien reçu

Si je venais vers toi, je viendrais sans bagages Que t’importe, après tout, ce qu’il y aurait dedans Tu me reconnaîtrais à lire mon visage Il y a tant et tant de temps que tu m’attends Je te tendrais les mains, tu n’aurais qu’à les prendre Et consoler les voix qui pleurent dans ma voix Tu m’apprivoiserais, les lumières éteintes Je n’aurais rien à dire, tu reconnaîtrais bien

La toute petite fille aux cheveux en bataille Qui cachait ses chagrins dans les jardins perdus Et qui aimait la pluie, et le vent et la paille, Et le frais de la nuit, et les jeux défendus

Quand viendra ce jour-là, sans passé, sans bagages Nous partirons ensemble vers un nouveau printemps Qui mêlera nos corps, nos mains et nos visages Il y a tant et tant de temps que l’on s’attend

À quoi bon se redire les rêves de l’enfance

À quoi bon se redire les illusions perdues

Quand viendra ce jour-là, nous partirons ensemble

À jamais retrouvés, à jamais reconnus

Le jour où tu viendras, le jour où tu viendras Il y a tant et tant de temps que je t’attends…

© Éditions Tutti, 1964

• 27

NI BELLE NI BONNE

(Barbara/Barbara-Liliane Benelli)

On mettra avantageusement cette chanson en regard du programme de l’Olympia 69 [voir p. 285] où Barbara dresse d’elle un célèbre autoportrait qui tend à démystifier son personnage de scène en évacuant les images fantasmées que les chansons ont entretenues; et notamment ici l’association à la « mante religieuse », premier titre de Ni belle ni bonne.

Je suis la très mystérieuse Je suis la mante religieuse. Ni belle ni bonne Je n’aime personne Et je passe, bonjour Je suis celle de la nuit Je suis celle de l’amour Et je croque le mari Qui rôde à mon alentour.

Mais non mes belles, Mes tourterelles, Je suis la douce, Si douce, douce, J’ai le cœur tendre, Et patte de velours Et pour me prendre

Au piège de l’amour, Il n’y en a qu’un Qui sait poser ses mains, Au creux de mon cou Au creux de mes reins.

Pour vous, je suis mystérieuse, La noire, la fleur vénéneuse, Ni belle ni bonne

Qui n’aime personne Et qui passe, bonjour Il s’en est fallu d’un rien J’étais blonde au nez mutin, Chacun a la gueule qu’il a Moi j’ai la mienne et voilà. Pourtant si douce, Oh douce, douce Je suis la fidèle La pas cruelle, Quand je vous quitte Je vais cheveux au vent, Je vais cueillir La petite fleur des champs, Mais pour vous plaire Lorsque revient le soir Sous les lumières, Ange du désespoir.

Je suis la très mystérieuse, La noire, la fleur vénéneuse Ni belle ni bonne

Je n’aime personne Et je passe, bonjour Et je passe, bonjour.

© Éditions Caravelle, 1964

VARIANTE. Le 12 mars 1963, Barbara a enregistré une première version de cette chanson, qui figure dans le coffret Philips de 1992, intitulée La Mante religieuse, dont elle avait composé elle-même la musique. On pouvait y entendre, au troisième couplet: « Ni bonne, ni belle / J’ suis l’intellectuelle », au lieu de: « Ni belle ni bonne/Qui n’aime personne. »

• 28

LE MAL DE VIVRE

(Barbara/Barbara)

La particularité du Mal de vivre, que compose Barbara pour son deuxième album personnel chez Philips, c’est d’associer à la douleur mentale une douleur physique (rénale notamment) qui prime d’abord et rend le sujet passif et démuni face aux mouvements de l’âme. La personnification de la déprime à l’aide des mots « gueule » et « rire » accentue son caractère imprévisible. L’utilisation des pronoms on et vous la transforme en mal collectif d’autant plus redoutable. Le défigement de l’expression « vaille que vaille » en « vaille que vivre» fait également beaucoup pour la poésie du texte. C’est aussi pour sa versification (trois types de strophes différentes, des rimes habiles sur des mots rares) que cette chanson séduit. Enfin, c’est l’interprétation de Barbara qui impressionne, jouant sur les modulations et proposant une sorte de cri rauque pour faire basculer la chanson vers « la joie de vivre ».

Ça ne prévient pas, ça arrive/Ça vient de loin Ça s’est traîné de rive en rive/La gueule en coin Et puis un matin, au réveil/C’est presque rien Mais c’est là, ça vous ensommeille/Au creux des reins.

Le mal de vivre Le mal de vivre Qu’il faut bien vivre Vaille que vivre.

On peut le mettre en bandoulière Ou comme un bijou à la main Comme une fleur en boutonnière Ou juste à la pointe du sein C’est pas forcément la misère C’est pas Valmy, c’est pas Verdun Mais c’est les larmes aux paupières Au jour qui meurt, au jour qui vient.

REFRAIN

Qu’on soit de Rome ou d’Amérique Qu’on soit de Londres ou de Pékin Qu’on soit d’Égypte ou bien d’Afrique Ou de la porte Saint-Martin On fait tous la même prière On fait tous le même chemin, Qu’il est long quand on doit le faire Avec son mal au creux des reins.

Ils ont beau vouloir nous comprendre Ceux qui nous viennent les mains nues Nous ne voulons plus les entendre On ne peut pas, on n’en peut plus. Alors seule dans le silence D’une nuit qui n’en finit plus Voilà que soudain on y pense À ceux qui n’en sont pas revenus.

Du mal de vivre Leur mal de vivre Qu’ils devaient vivre Vaille que vivre.

Et sans prévenir ça arrive/Ça vient de loin Ça s’est promené de rive en rive/Le rire en coin Et puis un matin au réveil/C’est presque rien Mais c’est là ça vous émerveille/Au creux des reins.

La joie de vivre La joie de vivre Oh viens la vivre Ta joie de vivre.

© Éditions Tutti, 1965

• 29

SI LA PHOTO EST BONNE

(Barbara/Barbara)

Barbara s’incarne-t-elle en épouse d’un président de la République qui pratique l’amnistie ou d’un président de tribunal qui abuse de ses prérogatives? Toujours est-il que ce plaidoyer contre la peine de mort passe par un humour décapant. Les allusions libertines pourtant fréquentes ne se départent jamais d’un manteau de Noé et la verve implicite et faussement vertueuse du personnage féminin pourrait mener à une satire bourgeoise si, en fin de compte, la femme de président ne nous demeurait pas si sympathique avec son incroyable audace de midinette, qui met une condition esthétique à sa mansuétude. Difficile de ne plus remarquer aujourd’hui que le délit du jeune homme relève de pratiques incestueuses.

Si la photo est bonne

Juste en deuxième colonne

Y a le voyou du jour

Qui a une petite gueule d’amour. Dans la rubrique du vice

Y a l’assassin de service

Qui n’a pas du tout l’air méchant Qui a plutôt l’œil intéressant. Coupable ou non coupable S’il doit se mettre à table Que j’aimerais qu’il vienne Pour se mettre à la mienne.

Si la photo est bonne Il est bien de sa personne, L’a pas plus l’air d’un assassin Que le fils de mon voisin. Ce gibier de potence Pas sorti de l’enfance Va faire sa dernière prière Pour avoir trop aimé sa mère. Bref, on va pendre un malheureux Qui avait le cœur trop généreux.

Moi qui suis femme de président J’en ai pas moins de cœur pour autant De voir tomber des têtes À la fin ça m’ embête. Et mon mari le président Qui m’aime bien qui m’aime tant Quand j’ai le cœur qui flanche Tripote la balance. Si la photo est bonne Qu’on m’amène ce jeune homme Ce fils de rien, ce tout et pire Cette crapule au doux sourire Ce grand gosse au cœur tendre Qu’on n’a pas su comprendre. Je sens que je vais le conduire Sur le chemin du repentir Pour l’avenir de la France Contre la délinquance C’est bon je fais le premier geste Que la justice fasse le reste.

Surtout qu’il soit fidèle Surtout je vous rappelle

À l’image de son portrait Qu’ils se ressemblent trait pour trait. C’est mon ultime condition Pour lui accorder mon pardon Qu’on m’amène ce jeune homme Si la photo est bonne. (bis)

© Éditions Tutti, 1965

• 30

SEPTEMBRE (QUEL JOLI TEMPS)

(Sophie Makhno/Barbara)

Septembre est intégré à la bande-annonce du film Mademoiselle Chambon de Stéphane Brizé (2009), adapté d’un roman à succès d’Éric Holder, en une longue séquence où les deux acteurs (Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon) expriment par des regards gênés la passion désabusée qui naît chez leur personnage. Dans le film, la même séquence utilise une pièce musicale au violon d’Albert Markov. Ce titre avait d’abord été interprété par Jean-Claude Pascal (1927-1992). Mais cette rupture automnale entre avec aisance dans le répertoire de Barbara.

Jamais la fin d’été n’avait paru si belle Les vignes de l’année auront de beaux raisins On voit se rassembler déjà les hirondelles Mais il faut se quitter, pourtant l’on s’aimait bien

Quel joli temps pour se dire au revoir, Quel joli soir pour jouer ses vingt ans Sur la fumée des cigarettes L’amour s’en va, mon cœur s’arrête Quel joli temps pour se dire au revoir, Quel joli soir pour jouer ses vingt ans

Les fleurs portent déjà les couleurs de septembre

Et l’on entend, de loin, s’annoncer les bateaux Beau temps pour un chagrin que ce temps couleur d’ambre Je reste sur le quai, mon amour, à bientôt

Quel joli temps, mon amour, au revoir, Quel joli temps pour jouer ses vingt ans Sur la fumée des cigarettes L’amour nous reviendra peut-être Peut-être un soir, au détour d’un printemps Ah quel joli temps, le temps de se revoir

Jamais les fleurs de mai n’auront paru si belles Les vignes de l’année auront de beaux raisins Quand tu me reviendras, avec les hirondelles Car tu me reviendras, mon amour, à demain…

© Éditions Métropolitaines, 1965

• 31

TOUS LES PASSANTS

(Sophie Makhno/Barbara)

On possède peu d’informations sur les circonstances de cette création. Faut-il absolument résister à l’envie de lire la griffe barbaresque derrière la formule « très lourds secrets» qui ne propose qu’une assonance (é fermé contre è ouvert) dans la strophe 4 où elle apparaît?

Tous les passants s’en sont allés, Plus rapides que la mémoire, Écrire un petit bout d’histoire Les uns debout, d’autres couchés Certains sont entrés dans l’histoire, Sans avoir eu le temps d’y croire, Pas même le temps d’y songer

Tous les passants s’en sont allés, Jean de Flandre et Jean de Navarre, Qui voulaient la mer à boire La mer, je crois, les a gardés Le petit John des Amériques Devenu John le magnifique, La gloire ne l’a pas épargné

Tous les passants s’en sont allés,

Ceux qui buvaient à la fontaine, Ont maintenant leur cave pleine De vins aux noms ensoleillés Ceux qui croyaient à la colère, Ceux qui voulaient gagner des guerres, La guerre a dû les décimer

Tous les passants s’en sont allés Mais toi, plus têtue que la pierre, Tu n’as pas quitté la rivière Ni la colline aux fleurs de mai Tu gardes le feu et la table, La rose et le sirop d’érable Comme au temps des très lourds secrets

Si les passants s’en revenaient, Au lieu de leurs vingt ans superbes Sur lesquels a repoussé l’herbe Je ne sais s’ils s’arrêteraient Moi, je vois couler l’eau profonde Sans m’y pencher une seconde J’ai peur d’y voir ce que j’étais

Tous les passants s’en sont allés, Jean de Flandre, Jean de Navarre, Le petit John des Amériques, Tous les passants s’en sont allés…

© Éditions Tutti, 1965

• 32

GÖTTINGEN

(Barbara/Barbara)

Göttingen est une ritournelle improvisée par une jeune chanteuse, encore très peu connue en juillet 1964, invitée dans une ville universitaire ouest- allemande et qui trouve, pour remercier ce public chaleureux l’avant-veille de son départ, les mots de la réunification. Car si le texte prend pour toile de fond une confrontation entre la France et l’Allemagne, celle-ci se met au service d’une comparaison égalitaire : « Mais les enfants ce sont les mêmes » (vers 28). Loin de toute prise de position radicale, Barbara tire de son voyage outre-Rhin une modeste leçon humaniste. Or il s’avère qu’elle est d’origine juive, que sa chanson rencontrera le succès, dont les hommes politiques se serviront comme étendard promotionnel quand l’amitié franco-allemande deviendra dans les années 1980 un sujet d’actualité. Ainsi, en 1992, à la veille d’un référendum, François Mitterrand choisit ce titre pour terminer un entretien télévisé. En 2003, la chanson fut reprise dans les écoles lors des commémorations du quarantième anniversaire du Traité de l’Élysée. Barbara reçut en 1998 la médaille d’honneur de la ville et l’ordre du mérite fédéral. La version allemande de Göttingen figure en bonne place dans la compilation 1997. Mais la version française est célèbre à l’étranger, comme le prouve la belle reprise de la vénézuélienne Soledad Bravo.

Bien sûr ce n’est pas la Seine Ce n’est pas le bois de Vincennes Mais c’est bien joli tout de même À Göttingen, à Göttingen.

Pas de quais et pas de rengaines

Qui se lamentent et qui se traînent Mais l’amour y fleurit quand même

À Göttingen, à Göttingen.

Ils savent mieux que nous, je pense L’histoire de nos rois de France, Hermann, Peter, Helga et Hans

À Göttingen.

Et que personne ne s’offense

Mais les contes de notre enfance « Il était une fois» commencent

À Göttingen.

Bien sûr nous, nous avons la Seine Et puis notre bois de Vincennes

Mais Dieu que les roses sont belles

À Göttingen, à Göttingen.

Nous, nous avons nos matins blêmes Et l’âme grise de Verlaine Eux, c’est la mélancolie même

À Göttingen, à Göttingen.

Quand ils ne savent rien nous dire Ils restent là, à nous sourire Mais nous les comprenons quand même

Les enfants blonds de Göttingen.

Et tant pis pour ceux qui s’étonnent Et que les autres me pardonnent Mais les enfants ce sont les mêmes À Paris ou à Göttingen.

Ô faites que jamais ne revienne Le temps du sang et de la haine Car

Ô faites que jamais ne revienne Le temps du sang et de la haine Car il y a des gens que j’aime À Göttingen, à Göttingen.

Et lorsque sonnerait l’alarme S’il fallait reprendre les armes Mon cœur verserait une larme Pour Göttingen, pour Göttingen.

© Éditions Métropolitaines, 1965

VARIANTE. Le brouillon de cette chanson, griffonné l’avant-dernier jour du récital en Allemagne, propose en guise de premier quatrain :

Bien sûr il n’y a pas la Seine Et c’est loin du pont de Suresnes Mais c’est très joli tout de même À Göttingen

Certaines versions offrent pour le vers 22 la variante « Et l’aube grise de Verlaine ». L’orthographe du vers 25 devrait plutôt être « Oh ! faites que… » ; de même que dans L’Aigle noir, on attendrait « dis l’oiseau, oh ! dis, emmène-moi » ; et a contrario dans Mon enfance la particule de vocatif ô dans l’énumération. Nous respecterons ici l’orthographe de Barbara, libérée et peut-être pas si aléatoire qu’il n’y paraît.

• 33

TOI L’HOMME

(Sophie Makhno/Barbara)

Toi l’homme fait partie des chansons murmurées par Barbara, qui coule sa voix dans les phrases répétitives et insistantes de Sophie Makhno. Barbara compositrice travaille par fredonnements, pour confectionner des mélodies suaves qui épousent ce genre de texte. « Elle a une oreille de louve, elle repérerait sur les bandes des battements d’ailes de libellule » [Paquotte, 2007, p. 9].

Je cherche un homme Un homme qui ressemble à un homme Un homme, en somme C’est beau et puis c’est chaud les hommes Et plus c’est rare et plus c’est beau J’aimerais que ce soit moins rare Et tant pis si c’était moins beau

Je cherche un homme Un homme qui ressemble à un homme Un homme, en somme C’est beau et puis c’est chaud les hommes Et plus c’est rare, plus ça tient chaud J’aimerais que ce soit moins rare Et tant pis si j’avais moins chaud J’en ai connu plusieurs

Que le soir nous apporte Et qu’au petit matin, Triste, l’on reconduit Jusqu’au seuil de sa porte J’en ai connu plusieurs Mais le vent les emporte Ils font de ma maison Plus triste qu’un automne Un jardin d’amours mortes

Si tu es l’homme, cet homme, Qui ressemble à mon homme Mon homme, en somme Si tu es l’homme que j’espère, Si tu es l’homme que j’attends, Oh, tu devrais venir plus vite Tu devrais venir maintenant Si tu es l’homme après qui Aucun autre homme sur ma vie Ne sera plus jamais un homme Ni dans mon cœur, ni sur ma peau Oh, tu devrais venir plus vite, Oh, tu devrais venir plus tôt, Et tant pis, tant pis, Si tu n’es pas beau

Toi l’homme L’homme qui ressemble à un homme Mon homme, en somme Mon homme, mon homme, mon homme…

© Éditions Tutti, 1965

• 34

UNE PETITE CANTATE

(Barbara/Barbara)

Une petite cantate est une chanson que Barbara écrit en hommage à Liliane Benelli, pianiste à L’Écluse, qui vient de trouver précocement la mort dans un accident de voiture aux côtés de Serge Lama (le chanteur en gardera longtemps des séquelles). Par humilité, elle oppose la virtuosité de sa camarade (« au bout des doigts », vers 14) à sa maladresse (« du bout des doigts », vers 2). Avec une grande simplicité de moyens, Barbara parvient à faire renaître l’intimité musicale des deux artistes. Les répétitions, les notes de musique, les lallations participent de cette économie pudique. « Si mi la ré sol do fa » correspond à la série des bémols dans la gamme majeure. Cet usage des notes et des vocalises en remplacement du texte est une tendance profonde de Barbara qui a « mal aux mots », de son propre aveu (interview du 16 mai 1992 [July, 2004, p. 12]) : « le chant pur, la voix libérée de toute parole articulée, le rêve barbaresque du fam fi lou la » [Blanckeman, 2005, p. 4].

Une petite cantate Du bout des doigts Obsédante et maladroite Monte vers toi Une petite cantate Que nous jouions autrefois Seule je la joue maladroite Si mi la ré sol do fa

Cette petite cantate Fa sol do fa N’était pas si maladroite Quand c’était toi Les notes couraient faciles Heureuses au bout de tes doigts Moi j’étais là malhabile Si mi la ré sol do fa

Mais tu es partie fragile Vers l’au-delà Et je reste malhabile Fa sol do fa Je te revois souriante Assise à ce piano-là Disant « bon je joue, toi chante, Chante, chante-la pour moi »

Si mi la ré / Si mi la ré / Si sol do fa (bis) Oh mon amie, oh ma douce, Oh ma si petite à moi Mon Dieu qu’elle est difficile Cette cantate sans toi

Une petite prière La la la la Avec mon cœur pour la faire Et mes dix doigts Une petite prière Mais sans un signe de croix Qu’elle offense Dieu le Père Il me le pardonnera

Si mi la ré / Si mi la ré / Si sol do fa (bis) Les anges avec leur trompette La joueront, joueront pour toi Cette petite cantate Que nous jouions autrefois, Les anges avec leur trompette La joueront, joueront pour toi Cette petite cantate /Qui monte vers toi (bis) Si mi la ré / Si mi la ré / Si sol do fa

© Éditions Tutti, 1965

• 35

LA SOLITUDE

(Barbara/Barbara)

La Solitude est un excellent exemple du mélange des niveaux de langue dans les chansons de Barbara de la première période (1958-1972). Au langage familier, trivial ou argotique (« renifleuse », « garce », « gueule », « aller voir ailleurs », « s’en payer») répondent les tournures élégantes (« faire escorte», « cœur à la traîne», « amours mortes», « matins blêmes» et « heure blême»), les parallélismes soignés (« larges yeux cernés» et « longues nuits désolées»). Les strophes sont carrées : huitains d’octosyllabes, comme les couplets de J’ai tué l’amour [2] ou Nantes [14], comme dans Attendez que ma joie revienne [16], Toi [37], Au cœur de la nuit [40]. Mais la richesse de ce texte tient surtout à l’allégorie de la solitude sous les traits d’une entité harcelante, mi-chienne fidèle mi-clocharde répulsive. La répétition du verbe vouloir, presque maladroite au vers 32, montre la détermination farouche et illusoire (et inutile) avec laquelle Barbara entre en lutte.

Je l’ai trouvée devant ma porte Un soir que je rentrais chez moi Partout elle me fait escorte Elle est revenue, la voilà, La renifleuse des amours mortes Elle m’a suivie pas à pas, La garce, que le diable l’emporte Elle est revenue elle est là.

Avec sa gueule de carême, Avec ses larges yeux cernés, Elle nous fait le cœur à la traîne Elle nous fait le cœur à pleurer, Elle nous fait des matins blêmes, Et de longues nuits désolées, La garce, elle nous ferait même L’hiver au plein cœur de l’été.

Dans ta triste robe de moire, Avec tes cheveux mal peignés T’as la mine du désespoir, Tu n’es pas belle à regarder, Aller, va-t’en porter ailleurs Ta triste gueule de l’ennui, Je n’ai pas le goût du malheur Va-t’en voir ailleurs si j’y suis.

Je veux encore rouler des hanches Je veux me saouler de printemps, Je veux m’en payer des nuits blanches À cœur qui bat, à cœur battant Avant que sonne l’heure blême Et jusqu’à mon souffle dernier, Je veux encore dire « je t’aime» Et vouloir mourir d’aimer.

Elle a dit: ouvre-moi ta porte Je t’avais suivie pas à pas, Je sais que tes amours sont mortes Je suis revenue, me voilà Ils t’ont récité leurs poèmes

Tes beaux messieurs, tes beaux enfants, Tes faux Rimbaud, tes faux Verlaine Eh bien c’est fini, maintenant.

Depuis elle me fait des nuits blanches Elle s’est pendue à mon cou, Elle s’est enroulée à mes hanches, Elle se couche à mes genoux. Partout elle me fait escorte, Et elle me suit pas à pas, Elle m’attend devant ma porte, Elle est revenue, elle est là.

La solitude, la solitude…

© Éditions Métropolitaines, 1965

• 36

LES MIGNONS

(Sophie Makhno/Barbara)

De beaucoup, Les Mignons est la meilleure réussite de l’association de Barbara et son assistante Sophie Makhno. Ce titre entre de plain-pied dans les chansons espiègles qui épinglent les comportements conjugaux et plus précisément la puérilité masculine. Une chanson comme Joyeux Noël [57] lui assure une heureuse filiation. Les chemins de Barbara et Sophie Makhno vont assez rapidement et orageusement se séparer. Marie Chaix, sœur d’Anne Sylvestre et future écrivaine, prendra cette fonction de management pour la carrière de Barbara.

Avec des yeux plus grands que le ventre, Avec des mots plus grands que le cœur, Ils entrent dans notre existence Côté tendresse, côté cœur Ils nous racontent leur enfance En se cachant sur nos genoux Et je ne crois pas qu’ils plaisantent Quand ils disent: « j’ai peur de vous» Ils nous découvrent, ils nous adorent, Ils nous bercent avec des chansons, Ils font bien d’autres choses encore Moi, je les trouve assez mignons

Avec une belle assurance,

Une fois par mois, avec des fleurs, Ils nous proposent une existence Côté coin du feu, côté cœur Ils ronronnent dans nos corbeilles Et viennent manger dans nos mains Puis, de bonne heure, ils s’ensommeillent Ça nous fait de joyeux matins Ils nous embrassent, ils nous ignorent, Ils chantent faux sur nos chansons, Quelquefois, ils font pire encore Ça ne fait rien, moi je les trouve mignons

Un jour, ils refument la pipe Qu’ils avaient jetée aux orties Et voilà qu’ils prennent en grippe La cage qu’ils s’étaient choisie On se dit que l’on s’aime encore En sachant que rien ne va plus Ce monsieur, près de qui l’on dort, Pourquoi donc nous avait-il plu? On leur ouvre tout grand la porte, On n’a plus le cœur aux chansons, Bêtement, la vie les emporte Dommage, ils étaient bien mignons

Avec des nuits de solitude, Avec des jours de fin de mois, On se refait des habitudes À vivre seul, on vit pour soi Et voilà-t’y pas qu’ils reviennent « Bonjour, tu vas bien, me voilà, Cette maison qui est la mienne Tu vois que je ne l’oublie pas» On ne dit rien mais l’on s’étonne,

On a beau savoir la chanson, On la trouve assez polissonne La dernière de nos mignons.

© Éditions Métropolitaines, 1965

• 37

TOI

(Barbara/Barbara)

Toi fait partie des chansons virevoltantes de Barbara qui nécessitent une élocution sans faille, à l’instar de Chapeau bas [9], Le Temps du lilas [10], À chaque fois [42], Le Soleil noir [47] ou Les Insomnies [105]. L’image d’une Barbara mutine qui s’affiche depuis J’ai troqué [1] ou Ni belle ni bonne [27] comme une croqueuse d’hommes se développe, malgré la dernière strophe, avec des vers comme « Du boy-scout jusqu’au légionnaire ».

Tu me fais des nuits et des jours Et des jours et des nuits d’amour Toi, je le sais, tu pourrais même M’ensoleiller sous la pluie même, Avant toi d’autres sont venus Que je n’ai jamais reconnus Pour toi je ne suis pas la même Toi, ce n’est pas pareil, je t’aime. Je t’aime.

Tu me fais des nuits et des jours Et des jours et des nuits d’amour Tu me fais la mer et les dunes Et les plages au clair de la lune Avec ta gueule de Jésus Tu es venu, oh bien venu

Et tu m’as griffée en douceur Là, juste à la pointe du cœur. À la pointe du cœur.

Tu me fais la nuit, le jour Le jour et la nuit, l’amour Et dans tes bras je fais naufrage Sans même quitter le rivage, J’ai beau connaître mon affaire Du boy-scout jusqu’au légionnaire, Devant toi, j’étais vraiment nue, Le jour où tu m’as dévêtue…

Tu m’as faite au premier matin Timide et vierge, vierge et catin Pour toi, je ne suis plus la même Toi, ce n’est pas pareil, je t’aime…

© Éditions Métropolitaines, 1965

• 38

MADAME

(Barbara/Barbara)

Le style prétentieux avec lequel la locutrice répond à « madame » trahit la relation froide et inamicale des deux personnages. La répétition du titre à chaque distique instaure une politesse affectée et, au bout du compte, une irréductible distance. Car rien de la situation antérieure n’est tout à fait explicité ; c’est à l’auditeur de tout reconstruire et de comprendre ce qui vaut cette expression empesée de la lettre : l’orgueilleuse belle-mère a autrefois mal accepté la relation que son fils unique entretenait avec la chanteuse, précipitant celui-ci vers la mort par la douleur des amours contrariées. La correspondance des deux femmes, que tout sépare excepté leur passion pour le défunt, ne peut donc être que condescendante et dédaigneuse. Lorsque l’épistolière ajoute « je vous retrouve là» (vers 17), comme entre parenthèses, elle suggère l’idéologie patriote de sa destinatrice bourgeoise dont la gloriole aurait été satisfaite d’avoir un fils mort au combat. Or sur le terreau de ces relations sociales, le message délivré explique l’impossibilité de partager sa douleur ou de cautériser son deuil.

Je reçois à l’instant où je rentre chez moi Votre missive bleue, madame. Vingt fois je la relis et mes yeux n’y croient pas, Pourtant c’est écrit là, madame, Et de votre douleur je me sens pénétrée Mais je ne pourrai rien, madame, Vous savez aujourd’hui que de l’avoir perdu, C’est lourd à supporter, madame.

Vous demandez pardon de n’avoir pas compris Ce qu’était notre amour, madame, Vous n’aviez que ce fils, vous aviez peur pour lui Et vous l’avez gardé, madame, Ne me demandez pas ce qu’a été ma vie Quand vous me l’avez pris, madame, Je me suis toujours tue, ce n’est pas aujourd’hui Que je vous le dirai, madame.

Vous eussiez préféré, je vous retrouve là, Qu’il fût mort en héros, madame, Oui c’eût été peut-être plus noble, je le crois, Que de mourir d’amour, madame, Mais qu’il soit mort ici ou qu’il mourût là-bas, Auriez-vous versé moins de larmes? Il en a décidé, lui seul avait le droit Il faut vous résigner, madame.

C’est trop tard maintenant pour que je vous revienne Et vous vieillirez seule, madame, Et ne m’en veuillez pas si je parais cruelle Mais je l’ai trop aimé, madame, Pour qu’à la fin du jour près d’une cheminée Nous évoquions ensemble, madame, Celui que vous et moi nous avons adoré Et perdu tout ensemble, madame.

Mais le chagrin m’égare, il faut me pardonner, J’ai mal de votre mal, madame, Mais que faire et que dire puisqu’il s’en est allé

Je ne puis rien pour vous, madame. Pour la seconde fois il va nous séparer, Non je ne viendrai pas, madame, Car le perdre deux fois c’est lourd à supporter Vous me comprendrez bien, madame.

Je reçois à l’instant où je rentre chez moi Votre missive bleue, madame, Vingt fois je l’ai relue mes yeux n’y croyaient pas Pourtant c’est écrit là, madame. Et de votre douleur je me sens pénétrée Mais je ne puis plus rien, madame, Vous saurez comme moi que de l’avoir perdu, C’est lourd à supporter, madame.

© Éditions Pathé Marconi, 1967

• 39

PARCE QUE (JE T’AIME)

(Barbara/Barbara)

Sur l’album Bobino 67 figurent huit titres nouveaux, de Madame [38] aux Rapaces [44], créés d’abord sur la scène de Bobino à la fin 1966. Serge Reggiani, dont la prestigieuse carrière d’acteur s’essouffle, est recruté par Barbara pour assurer la première partie du spectacle avec des textes de l’ami Moustaki; une liaison s’ensuit, brève mais passionnelle [Delassein, 2002, p. 101-107]. Dans Parce que, la succession des présentatifs dans les trois premières strophes (couplets et refrain) permet de passer du haché et de l’inarticulé (les raisons du corps) à des phrases construites et argumentées (les raisons du cœur). Même si nous comprenons la fuite de la chanteuse, elle reste un insoutenable paradoxe, calqué sur le « Quand on aime, il faut partir» du poète Blaise Cendrars (1887-1961).

C’est parce que ton épaule à mon épaule, Ta bouche à mes cheveux et ta main sur mon cou, C’est parce que dans mes reins quand ton souffle me frôle, C’est parce que tes mains, c’est parce que joue à joue, C’est parce qu’au matin, c’est parce qu’à la nuit Quand tu dis « viens», je viens, tu souris, je souris. C’est parce qu’ici ou là dans un autre pays Pourvu que tu y sois, c’est toujours mon pays.

C’est parce que je t’aime Que je préfère m’en aller

Car il faut savoir se quitter Avant que ne meure le temps d’aimer.

C’est parce que j’ai peur de voir s’endeuiller Les minutes, les heures, les secondes passées. C’est parce que je sais qu’il faut un presque rien Pour défaire une nuit et se perdre au matin. Je ne laisserai pas pencher sur notre lit Ni l’ombre d’un regret, ni l’ombre de l’ennui, Je ne laisserai pas mourir au fil des jours Ce qui fut toi et moi, ce qui fut notre amour. Il ne sera jamais emporté par le temps Je l’emporte moi-même, il restera vivant.

Oh laisse-moi, oui je t’aime Mais je préfère m’en aller Car il faut savoir se quitter Avant que ne meure le temps d’aimer.

J’en ai vu comme nous qui allaient à pas lents Et portaient leur amour comme on porte un enfant. J’en ai vu comme nous qui allaient à pas lents Et tombaient à genoux dans le soir finissant. Je les ai retrouvés, furieux et combattants Comme deux loups blessés, que sont-ils maintenant?

Ça, je ne veux pas, je t’aime Je ne veux pas nous déchirer. C’est mieux crois-moi de nous quitter Avant que ne meure le temps d’aimer.

C’est mieux, bien mieux, de nous quitter Avant que ne meure le temps d’aimer.

© Éditions Tutti, 1967

• 40

AU CŒUR DE LA NUIT

(Barbara/Barbara)

Au cœur de la nuit est une chanson de Barbara qu’elle n’interprète que sur la scène de Bobino en 1966 et qui passe inaperçue au moment de sa création. Joli titre, musique soignée, interprétation solennelle n’empêchent pas cette chanson opaque de rester tapie dans l’ombre où elle s’est formée. Pourtant, le dernier geste artistique de Barbara consistera à sélectionner pour une compilation en 1997 quarante chansons de son répertoire, parmi lesquelles Au cœur de la nuit sera exhumée. Concomitamment à l’écriture de son autobiographie, qui révèle le harcèlement paternel, Barbara fait surgir cette chanson oubliée, comme surgit l’aigle noir et comme surgit dans les paroles d’Au cœur de la nuit « de l’allée obscure […] un bruissement d’ailes». Pour le psychanalyste Boris Cyrulnik, qui prend appui sur la trajectoire de Barbara pour illustrer sa théorie de la résilience, « ce n’est pas l’événement traumatisant qui est mis en rêve, c’est l’impression qu’il déclenche » [Cyrulnik, 2001, p. 230].

J’ai le souvenir d’une nuit Une nuit de mon enfance, Toute pareille à celle-ci Une longue nuit de silence.

Moi qui ne me souviens jamais D’un passé qui m’importune C’est drôle, j’ai gardé le secret

De cette longue nuit sans lune.

J’ai le souvenir d’une nuit D’une nuit de mon enfance, Toute pareille à celle-ci Une longue nuit de silence.

Soudain, je me suis éveillée Il y avait une présence Soudain, je me suis éveillée Dans une demi-somnolence

C’était au-dehors, on parlait À voix basse, comme un murmure, Comme un sanglot étouffé Au-dehors, j’en étais sûre.

J’ai souvenir qu’une nuit Une nuit de mon enfance, Toute pareille à celle-ci Froide et lourde de silence.

J’allais à demi éveillée Longeant une allée obscure J’allais à demi éveillée Guidée par l’étrange murmure.

Il y eut, je me le rappelle Surgissant de l’allée obscure Il y eut un bruissement d’ailes Là, tout contre ma figure.

C’était au cœur de la nuit C’était une forêt profonde C’était là, comme cette nuit Un bruit sourd venant d’outre-tombe.

Qui es-tu pour me revenir? Quel est donc le mal qui t’enchaîne? Qui es-tu pour me revenir? Et veux-tu que vers toi je vienne?

S’il le faut j’irai encore Tant et tant de nuits profondes Sans jamais revoir l’aurore Sans jamais revoir le monde.

Pour qu’enfin tu puisses dormir Pour qu’enfin ton cœur se repose Que tu finisses de mourir Sous tes paupières déjà closes.

J’ai le souvenir d’une nuit Une nuit de mon enfance, Toute pareille à celle-ci

Froide et lourde de silence.

© Éditions Tutti, 1967

• 41

Y AURA DU MONDE

(Barbara/Barbara)

La qualité comique de cette chanson repose sur la dérision à l’égard de toute une faune bigarrée qui entoure la locutrice, aussi bien les admirateurs « pendus […] au fil [du] téléphone» que les mondains (« mesdames les sous- préfètes») qu’épinglera encore la chanson Les Rapaces [44] sur le même album. Mais Barbara ne néglige pas, et c’est une vertu souveraine, l’autodérision: par exemple en évoquant (détail véridique) des amants « de père en fils » (vers 14). Au final, comme le titre l’énonce, Barbara prévoit tout un cortège qui tranche avec l’accompagnement solitaire dont elle a entouré son image à l’album précédent (La Solitude [35]) : « et finie la douce habitude […] à vivre dans la solitude » (vers 61-63). Barbara fera mentir ses vœux en mourant un 24 novembre au cœur de l’automne.

Y

aura du monde à l’enterrement

Si

l’on en croit les apparences,

S’ils viennent tous à l’enterrement Ceux que je trouve avec outrance, Couchés là sur mon paillasson Lorsque je n’y suis pour personne Ou pendus avec déraison Au fil de mon téléphone, Ou pendus avec déraison Au fil de mon téléphone.

Y aura du monde assurément,

Au nom du Père au nom du Fils, S’ils viennent tous à l’enterrement Ceux que j’aimais de père en fils. Ça me fera un gentil régiment Me rendant les derniers offices Pour mes bons et loyaux services Le jour de mon enterrement, Pour mes bons et loyaux services Le jour de mon enterrement.

Les celles qui « je l’ai bien connue» Les pas belles, les cancanières, Les celles qui ont de la vertu Et de bien méchantes manières, Viendront dans leur robe de bal Me dire un petit compliment Pour ma dernière générale Le jour de mon enterrement, Pour ma dernière générale Le jour de mon enterrement.

Les mondains, les encanaillés Et mesdames les sous-préfètes,

Trois petits-fours et deux ave

À la fête comme à la fête,

Se diront pour passer le temps

À voix basse des bagatelles

Tout en se repassant la pelle Le jour de mon enterrement, Tout en se repassant la pelle Le jour de mon enterrement.

Ah, je voudrais rien qu’un instant Les voir sur la dalle froide, Agenouillés et marmonnant, Et en avant pour la mascarade, Ceux qui viennent et font semblant Effeuillant d’une main distraite Du bout du cœur, du bout des gants Un chrysanthème, un je regrette Un peu, beaucoup, passionnément Le jour de la dernière fête, Le jour de la dernière fête.

Au jour de mon dernier matin Au jour où je me ferai belle Au jour où salut les copains Je pars pour là-bas, on m’appelle! J’irai cultiver mon jardin J’irai voir fleurir mes roses De l’autre côté du chemin, De l’autre côté du chemin.

Ça fera du monde à l’enterrement Et finie la douce habitude Celle-là de passer mon temps À vivre dans la solitude, Je sens qu’au dernier rendez-vous Non, non, je ne serai pas seulette Qu’ils viennent et ce sera vivant Le jour de mon enterrement, Qu’ils viennent et ce sera vivant Le jour de mon enterrement.

Je veux que ce soit au printemps, À l’heure de la belle lumière, Je veux m’en souvenir longtemps De l’heure de mon heure dernière, Et lorsque je serai couchée Au-dedans de la bonne terre, Oh vous tous que j’ai tant aimés Durant cette vie tout entière, Si vous entendez la la la la… Ma dernière petite chanson, Surtout n’en ayez pas de peine, C’est pour dire « adieu, je vous aime» Et je m’en vais le cœur content, C’est pour dire « adieu, je vous aime» Le jour de mon enterrement, Le jour de mon enterrement.

© Éditions Tutti, 1967

• 42

À CHAQUE FOIS

(Barbara/Barbara)

À chaque fois, comme bon nombre des chansons rapides de Barbara, est un titre que l’on pense léger et facile, de ceux qui ont laissé moins de traces dans son répertoire. Pourtant Barbara y manifeste un sens aigu de la formule (certaines reviendront dans d’autres chansons) : « mentir d’amour», « se rire du fond des yeux», « au creux des reins », « des clairs d’amour». La présence de cette chanson dans la compilation 1997 prouve que Barbara en connaissait les mérites; notamment encore celui de construire les strophes 1 et 4 en symétrie.

Chaque fois qu’on parle d’amour C’est avec jamais et toujours Viens, je te ferai le serment

Qu’avant toi, y avait pas d’avant

Y avait pas d’ombre, y avait pas de soleil

Le jour, la nuit c’était pareil

Y avait pas au creux de mes reins

Douce la chaleur de tes mains.

À chaque fois, à chaque fois

Chaque fois qu’on parle d’amour.

Chaque fois qu’on aime d’amour C’est avec jamais et toujours On refait le même chemin

En ne se souvenant de rien Et l’on recommence, soumise, Florence et Naples, Naples et Venise, On se le dit et on y croit

Que c’est pour la première fois

À chaque fois, à chaque fois

Chaque fois qu’on aime d’amour.

Ah, pouvoir encore et toujours S’aimer et mentir d’amour

Et bien qu’on connaisse l’histoire

Pouvoir s’émerveiller d’y croire. Et se refaire pour pas une thune

Des clairs d’amour au clair de lune Et rester là c’est merveilleux

À se rire du fond des yeux.

Ah pouvoir encore et toujours S’aimer et mentir d’amour.

Ah, redis-le, redis-le-moi Que je suis ta première fois Viens et refais-moi le serment

Qu’avant moi y avait pas d’avant

Y avait pas d’ombre et pas de soleil

Le jour, la nuit, c’était pareil,

Y avait pas au creux de tes reins

Douce la chaleur de mes mains Ah, redis-le, redis-le-moi Que je suis ta première fois

Ah, redis-le-moi, je le crois

Et j’aime, c’est la première fois.

Comme à chaque fois Comme à chaque fois

Comme à chaque fois…

© Éditions Tutti, 1967

Comme à chaque fois… © Éditions Tutti, 1967

• 43

MA PLUS BELLE HISTOIRE D’AMOUR

(Barbara/Barbara)

Le 15 septembre 1965, Barbara revient à Bobino, un an après y avoir fait, en « vedette américaine», la première partie de Georges Brassens. Elle est alors la tête d’affiche et rencontre désormais un public fervent. L’année suivante, elle revient pour la troisième fois et crée ce titre, Ma plus belle histoire d’amour, en hommage à son public. Elle quitte pour la première fois sa place derrière le piano pour l’interpréter. La chanson sera enregistrée en 1967. Barbara l’intégrera jusqu’à la fin dans tous ses récitals. Jusque tard dans le texte, le destinataire peut se confondre avec un amant que la locutrice vouvoierait: confusion qui prouve la relation tout particulièrement obsédante et fusionnelle qu’elle cherche à décrire, mais aussi à instaurer. En effet, arrivée très tôt dans le parcours professionnel de Barbara, cette chanson se veut aussi bien un bilan qu’un engagement pour les trente ans de carrière à venir.

Du plus loin que me revienne L’ombre de mes amours anciennes, Du plus loin du premier rendez-vous, Du temps des premières peines Lors, j’avais quinze ans à peine, Cœur tout blanc, et griffes aux genoux. Que ce fut, j’étais précoce De tendres amours de gosse Ou les morsures d’un amour fou, Du plus loin qu’il m’en souvienne Si depuis j’ai dit « je t’aime»

Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous.

C’est vrai, je ne fus pas sage Et j’ai tourné bien des pages Sans les lire, blanches et puis rien dessus, C’est vrai, je ne fus pas sage Et mes guerriers de passage À peine vus, déjà disparus. Mais à travers leurs visages C’était déjà votre image, C’était vous déjà et le cœur nu, Je refaisais mes bagages Et poursuivais mon mirage, Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous.

Sur la longue route, qui menait vers vous Sur la longue route, j’allais, le cœur fou Le vent de décembre me gelait au cou Qu’importait décembre, si c’était pour vous?

Elle fut longue la route Mais je l’ai faite la route Celle-là qui menait jusqu’à vous, Et je ne suis pas parjure Si ce soir, je vous jure Que pour vous, je l’eus faite à genoux Il en eut fallu bien d’autres Que quelques mauvais apôtres Que l’hiver ou la neige à mon cou, Pour que je perde patience Et j’ai calmé ma violence, Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous.

Mais tant d’hivers et d’automnes De nuits, de jours et personne, Vous n’étiez jamais au rendez-vous. Et de vous perdant courage Soudain me prenait la rage Mon Dieu, que j’avais besoin de vous. Que le diable vous emporte! D’autres m’ont ouvert la porte, Heureuse, je m’en allais loin de vous. Oui je vous fus infidèle Mais vous revenais quand même, Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous.

J’ai pleuré mes larmes, mais qu’il me fut doux Oh qu’il me fut doux, ce premier sourire de vous Et pour une larme qui venait de vous J’ai pleuré d’amour, vous souvenez-vous?

Ce fut un soir en septembre, Vous étiez venus m’attendre

Ici même, vous en souvenez-vous?

À vous regarder sourire,

À vous aimer sans rien dire

C’est là que j’ai compris tout à coup J’avais fini mon voyage

Et j’ai posé mes bagages, Vous étiez venus au rendez-vous. Qu’importe ce qu’on peut en dire, Je tenais à vous le dire :

Ce soir je vous remercie de vous. Qu’importe ce qu’on peut en dire, Je suis venue pour vous dire, Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous.

© Éditions Tutti, 1967

• 44

LES RAPACES

(Barbara/Barbara)

« À l’époque du succès enfin éclaté de Bobino 1965, nombreux parmi les gens de métier avaient été pris de court car peu jusque-là misaient sur la cavale Barbara. Jugée ultra-confidentielle, voire intellectuelle, dotée d’un physique trop spécial, ils ne croyaient pas à sa réussite auprès du grand public. Elle est peut-être myope mais, le soir de son triomphe, quand elle les vit tous défiler dans sa loge, sourire en berne et superlatifs au bout de la langue, elle fit comme Dieu, elle sut reconnaître les siens. Excessivement courtoise avec les autres, elle garda pour plus tard les flèches qu’elle leur décocha dans Les Rapaces » [Chaix, 86, p. 55]. Justement, le 14 décembre 1966, à Bobino, lors d’une capture du spectacle, Barbara entame cette chanson et s’interrompt au bout de la troisième strophe : « J’vous demande pardon parce que je viens de finir cette chanson y a (ça vous regarde pas d’ailleurs, j’avais qu’à la savoir !), y a exactement une heure et j’avais fait le pari que je vous la chanterai parce que j’avais envie et puis je la sais pas… [applaudissements] Mais ça peut très bien s’arranger parce qu’au fond j’avais prévu […] : j’ai mon papier et mes paroles, tout ça… et puis mes lunettes parce que je suis une femme très myope. Si vous m’autorisez, je sais bien que ça se fait pas à une générale… moi, je vais vous la lire et puis tant pis. Ça vous permettra de voir aussi que quand on dit que j’ai du mystère, c’est simplement que je suis une femme myope […]. On m’avait dit “on fait pas ça à une générale, c’est grossier”, moi je le fais quand même » [Le Temps du lilas, CD 1, éd. Le Chant du monde, coll. « Les greniers de la mémoire»].

M’ont tous connue, connue avant/Se le rappellent, Au temps de l’eau et du pain noir, /Sans mirabelles.

Ils ont tous partagé Leurs tartines beurrées Et couché dans leur lit, Mes longues insomnies Et moi j’ai beau, j’ai beau chercher/En vain j’appelle Mes souvenirs du temps passé/Mais infidèle, Je n’ai pas souvenir Du moindre souvenir Du paysage De leur visage.

Ils étaient beaucoup moins nombreux/Je me rappelle, Au temps de l’eau et du pain noir,/Sans mirabelles. Ils ne me devaient rien Qu’ils ne regrettent rien Mais qu’ils ne viennent pas Raconter qu’autrefois Ils m’ont, souvenez-vous, Bercée sur leurs genoux

Les ra… les ra… les rapaces Les ra… les ra… les rapaces.

Ils m’inventeraient pour un peu / Quelle indécence Les premiers mots, les premiers jeux/De mon enfance. M’ont connue à Passy M’ont connue en Bavière Ou bien tout simplement À la soupe populaire. Et moi pas vu, pas vu, pas pris/Conte, raconte, J’ai mon sourire bien poli/De femme du monde

Et moi, mais oui, mais oui Et moi, merci, merci D’être venus ce soir D’être venus, bonsoir.

Hier encore ils festoyaient / À d’autres tables Demain c’est chez toi qu’ils iront/Se mettre à table, Ces amis inconnus, Que je n’ai jamais vus. Mais qu’ils ne viennent pas Se chauffer sous mon toit. Qu’ils aillent donc porter leurs jambes/Et ronds de jambes, Qu’ils portent ailleurs leur savoir-faire/Leurs belles manières, Sont vilains, sont pas beaux, sont ridicules Bref, ils me font la tête comme une pendule. Oh, qu’ils ne viennent pas, Non, je ne nourrirai pas,

Ces ra… ces ra… ces rapaces Ces ra… ces ra… ces rapaces.

À ceux qui m’ont connue avant,/Je suis fidèle Au temps de l’eau et du pain noir/Sans mirabelles. Ceux qui ont partagé Leurs tartines beurrées Et couché dans leur lit Mes longues insomnies. Ceux-là j’en ai le souvenir/Dans ma mémoire, Ceux-là peuvent me revenir/C’est sans histoire, Qu’ils viennent aujourd’hui Peuvent paraître

Ceux-là oui je saurai Les reconnaître, Les amis d’autrefois Ceux-là qui ne sont pas,

Des ra… des ra… des rapaces Des ra… des ra… des rapaces.

© Éditions Métropolitaines, 1967

VARIANTE. Lors de la création de cette chanson, le soir de la première à Bobino, Barbara a chanté une version restée inédite, avec notamment les couplets:

Me feraient d’Orléans Ou, pour plus de mystère, Me feraient revenir De châteaux en Bavière

Ils savent que la gloire Est éphémère Et viennent se réchauffer À mon mystère

• 45

LA DAME BRUNE

(Georges Moustaki-Barbara/Georges Moustaki)

Le surnom le plus tenace de Barbara lui vient de ce titre de Georges Moustaki, créé en janvier 1968 lors d’une émission de Denise Glaser, « Discorama ». Sollicité par Barbara, en manque d’inspiration, Moustaki, qui n’a pas encore composé Le Métèque et vient d’être licencié par sa maison de disques, aurait décidé de la décrire simplement et Barbara aurait proposé une réplique. Naissance d’un duo que Moustaki viendra honorer chaque soir sur la scène de l’Olympia en février 1969. La dernière strophe distille des images barbaresques : la marche, les creux du lit, les reins, que l’on retrouve abondamment dans les propres textes de la Dame brune.

Pour une longue dame brune J’ai inventé Une chanson au clair de la lune Quelques couplets Si jamais elle l’entend, un jour Elle saura Que c’est une chanson d’amour Pour elle et moi

Je suis la longue dame brune Que tu attends Je suis la longue dame brune Et je t’entends

Chante encore au clair de la lune Je viens vers toi Ta guitare, ancre de fortune Guide mes pas

Pierrot m’avait prêté sa plume Ce matin-là

À ma guitare de fortune

J’ai pris le la Je me suis pris pour un poète En écrivant Les mots qui passaient par ma tête Comme le vent

Pierrot t’avait prêté sa plume Cette nuit-là

À ta guitare de fortune

Tu pris le la Et je t’ai pris pour un poète En écrivant Les mots qui passaient par ta tête Comme le vent

J’ai habillé la dame brune Dans mes pensées D’un morceau de voile de brume Et de rosée J’ai fait son lit contre ma peau Pour qu’elle soit bien Bien à l’abri et bien au chaud Entre mes mains

Habillée d’un voile de brume Et de rosée Je suis la longue dame brune De ta pensée Chante encore au clair de la lune Je viens vers toi À travers les monts et les dunes J’entends ta voix

Pour une longue dame brune J’ai inventé Une chanson au clair de la lune Quelques couplets Je sais qu’elle l’entendra un jour Qui sait, demain Pour que cette chanson d’amour Finisse bien

Bonjour, je suis la dame brune J’ai tant marché Bonjour, je suis la dame brune Je t’ai trouvé Fais-moi place au creux de ton lit Je serai bien Bien au chaud et bien à l’abri Contre tes reins

© 1967

• 46

MARIE CHENEVANCE

(Jean-Loup Dabadie/Barbara)

Écrite par Jean-Loup Dabadie pour Serge Reggiani, avec lequel Barbara est un temps très liée, cette chanson tombe finalement dans l’escarcelle de la chanteuse, qui la transforme en fable des amours contrariées. Et pour cause :

l’amitié entre cet adulte et cette enfant, suffisamment équivoque pour que soient lâchés les chiens, rappelle celle des deux protagonistes des Dimanches de Ville d’Avray de Serge Bourguignon, oscar du meilleur film étranger en 1963. Le texte de Jean-Loup Dabadie incite à la clémence pour ce « magicien » et Barbara l’a-t-elle peut-être interprété comme une autopersuasion pour réhabiliter son père…

Je me souviens Elle le croyait magicien Oh, Marie, Marie Chenevance Oh, Marie, Marie Chenevance

Il avait inventé un oiseau qui danse Et l’avait donné avec innocence

À Marie, Marie Chenevance

À Marie, Marie Chenevance

Mais elle était une petite fille Alors ils ont fait des histoires

En la jetant derrière des grilles Parce qu’ils n’ont pas voulu croire Qu’ils allaient simplement Et, la main dans la main, Qu’ils allaient doucement Loin, la main dans la main, La main dans la main

Je me souviens Elle le croyait magicien Oh, Marie, Marie Chenevance Oh, Marie, Marie Chenevance Et voilà l’offense Il avait trouvé Comme un air d’enfance Dans les yeux noyés De Marie, Marie Chenevance De Marie, Marie Chenevance

Mais elle était une petite fille Alors ils ont lâché les chiens Sur un pantin de pacotille Et je ne me souviens pas bien Il lui donnait la main Ils allaient ensemble, Un oiseau, un pantin, Elle et lui, en septembre, en septembre

Je me souviens Sur le sable de septembre Avec ses cheveux d’ambre Et ses yeux de faïence

Oh, Marie, Marie Chenevance Oh, Marie, Marie Chenevance

Un oiseau qui danse Un homme, une petite fille, Un arlequin de pacotille La main dans la main Alors ils ont lâché les chiens Marie Chenevance Oh, Marie, Marie Chenevance Marie, Marie, Marie Chenevance Oh, Marie, Marie Chenevance

© 1967

• 47

LE SOLEIL NOIR

(Barbara/Barbara)

Lorsque Barbara revient à Göttingen en 1967, le jeune Gunther Klein, qui l’avait accueillie à l’hôtel du Soleil d’or (et séduite) en 1964, est décédé. Au milieu de l’année 1968, la dépression oblige la chanteuse à une cure de repos [Millot, 2007, p. 27]. Le Soleil noir, dont le titre oxymorique rappelle évidemment Nerval et Baudelaire, fait donc partie de ses chansons les plus ostensiblement défaitistes. Barbara y mime une situation précise : celle de la glaneuse qui, pleine d’enthousiasme, souhaite, pour changer les thématiques lugubres de son répertoire habituel (vers 1), rapporter à son public « des soleils éclatants » (vers 11). Peine perdue, le tragique de l’existence fait échouer toutes ses tentatives. Mais cette chanson est encore l’occasion pour Barbara de confectionner en filigrane son autoportrait d’aventurière, extérieure et intérieure, et d’artiste altruiste selon laquelle « on ne peut profiter du bonheur s’il n’est pas partagé par tous » [Oron, 2008, p. 27]. Le vers « Légère, si légère, j’allais court vêtue » s’inspire de la Perrette, la laitière des Fables de La Fontaine : elle aussi folle d’un espoir vite déçu. L’alternance rythmique est symptomatique de l’évolution musicale de Barbara : du jazz pour les couplets aux vers longs, un lamento pour les refrains variants aux vers courts.

Pour ne plus, jamais plus, vous parler de la pluie Plus jamais du ciel lourd, jamais des matins gris, Je suis sortie des brumes et je me suis enfuie Sous des ciels plus légers, pays de paradis Oh, que j’aurais voulu vous ramener, ce soir, Des mers en furie, des musiques barbares,

Des chants heureux, des rires, qui résonnent bizarres Et vous feraient le bruit d’un heureux tintamarre, Des coquillages blancs et des cailloux salés Qui roulent sous les vagues, mille fois ramenés, Des soleils éclatants, des soleils éclatés, Dont le feu brûlerait d’éternels étés

Mais j’ai tout essayé J’ai fait semblant de croire Et je reviens de loin Et le soleil est noir Mais j’ai tout essayé Et vous pouvez me croire Je reviens fatiguée Et c’est le désespoir

Légère, si légère, j’allais court vêtue Je faisais mon affaire du premier venu Et c’était le repos, l’heure de nonchalance À bouche que veux-tu, et j’entrais dans la danse J’ai appris le banjo sur des airs de guitare J’ai frissonné du dos, j’ai oublié Mozart Enfin, j’allais pouvoir enfin vous revenir Avec l’œil alangui, vague de souvenirs Et j’étais l’ouragan et la rage de vivre Et j’étais le torrent et la force de vivre J’ai aimé, j’ai brûlé, rattrapé mon retard Que la vie était belle et folle mon histoire

Mais la terre s’est ouverte, Là-bas, quelque part Mais la terre s’est ouverte

Et le soleil est noir Des hommes sont murés Tout là-bas, quelque part, Des hommes sont murés Et c’est le désespoir

J’ai conjuré le sort, j’ai recherché l’oubli J’ai refusé la mort, j’ai rejeté l’ennui Et j’ai serré les poings pour m’ordonner de croire Que la vie était belle, fascinant le hasard Qui me menait ici, ailleurs ou autre part Où la fleur était rouge, où le sable était blond, Où le bruit de la mer était une chanson Oui, le bruit de la mer était une chanson

Mais un enfant est mort, Là-bas, quelque part Mais un enfant est mort Et le soleil est noir J’entends le glas qui sonne Tout là-bas, quelque part J’entends le glas sonner Et c’est le désespoir

Je ne ramène rien, je suis écartelée Je vous reviens, ce soir, le cœur égratigné Car, de les regarder, de les entendre vivre Avec eux j’ai eu mal, avec eux j’étais ivre Je ne ramène rien, je reviens solitaire Du bout de ce voyage au-delà des frontières Est-il un coin de terre où rien ne se déchire?

Et que faut-il donc faire, pouvez-vous me le dire? S’il faut aller plus loin pour effacer vos larmes Et si je pouvais, seule, faire taire les armes, Je jure que, demain, je reprends l’aventure Pour que cessent, à jamais, toutes ces déchirures,

Je veux bien essayer Et je veux bien y croire Mais je suis fatiguée Et le soleil est noir Pardon de vous le dire Mais je reviens, ce soir, Le cœur égratigné Et c’est le désespoir Le cœur égratigné Et c’est le désespoir Le désespoir…

© Famille Barbara, 1968

• 48

PLUS RIEN

(Barbara/Michel Colombier)

Plus rien est une chanson érotique, comme le seront À peine [67] et Vol de nuit [136], par exemple. La teneur sensuelle vient d’une évocation comme en direct des émotions et de la chaleur de ce discours au partenaire. Les rimes semblent moins importer que la puissance suggestive des mots et cette aspiration au silence s’exprime justement par une série de phrases nominales, comme inachevées. La collaboration avec le chef d’orchestre Michel Colombier sera féconde, puisqu’il sera l’arrangeur de l’album L’Aigle noir, deux ans plus tard, puis de l’album Seule en 1981.

Plus rien, plus rien Que le silence Ta main, ma main Et le silence Des mots, pourquoi, Quelle importance Plus tard, demain, Les confidences Si douce, ta bouche Et je m’affole Je roule, m’enroule

Et tu t’affoles

La nuit profonde, La fin du monde, Une gerbe de feu Pour se connaître, Se reconnaître, Pourpre et or et puis bleue, bleue Et rien, plus rien Que le silence Si bien, nos mains Et ce silence…

© Famille Barbara, 1968

• 49

GUEULE DE NUIT

(Barbara/Barbara)

Gueule de nuit est le troisième titre de l’album Le Soleil noir. Prévue pour la chanteuse Régine, femme de la nuit (on parle de boa comme dans La Grande Zoa, titre de 1966 sur une musique de Frédéric Botton), cette chanson évoque des espaces parisiens qui éveillent l’imagination: Montparnasse, le canal Saint-Martin et surtout Passy, à l’ouest de Paris (déjà présent dans Les Rapaces [44]), ou Pantin, à l’est, qui deviendra – valeur prophétique – un lieu hautement emblématique dans la carrière de Barbara (Pantin [113]).

J’ suis une souris, gueule de nuit Et je vais, je viens, je passe, passe J’ suis pas du jour, gueule d’amour D’ailleurs j’ suis de Montparnasse, nasse Cherchez pas de mystère, j’en ai pas J’ai bon caractère, mais faut pas, Pas pousser grand-mère d’un faux pas, ah

Oui, j’aurais pu, comme vous Ou comme toi, être ronde, ronde Mais c’est foutu, c’est classé Car Dieu m’a préférée longue, longue Pour c’ que j’ai à faire, ça m’ gêne pas On peut pas s’ refaire, gêne ou pas Passez donc la main,

La main dans la main, et viens

J’ voudrais voir l’automne Dans le petit matin Quand le ciel s’étonne Sur le canal Saint-Martin Au lieu d’ ça, je trime Alors j’imagine Que je vois l’automne Dans le petit matin Et je m’abandonne Et j’en rêve et c’est bien J’ai jamais vu ça, J’ai jamais vu ça J’ voudrais voir l’automne, L’automne avec toi

Parfois je pense, je pense à c’ que j’aurais voulu être, être Tiens, la Goulue, Malibran, ou la Divine peut-être, être Ah, les années trente, trente et un Monsieur de Truc ou de Machin T’ prenait ta vertu Et t’avais pignon sur rue

Je m’ serais payé, dans mon fiacre, Un drôle de tour du monde, monde Et des montagnes aux lacs Je l’aurais dansée ma ronde, ronde En boa, bottée, dans mon fiacre Et toi, chapeauté, chapeau claque On s’en s’ rait allés Allez, fouette cocher, et viens

Viens donc voir l’automne Dans le petit matin Quand le ciel s’étonne Sur le canal Saint-Martin Non mais t’imagines, Au lieu d’ ça, je trime J’ voudrais voir l’automne Dans le petit matin Quand le ciel s’étonne De Passy à Pantin J’ai jamais vu ça, J’ai jamais vu ça J’ voudrais voir l’automne, L’automne avec toi

On peut rêver, rêvasser, À ce qu’on aurait voulu être, être Mais c’est foutu, c’est classé Ce n’est pas plus mal peut-être, être V’là la fin du jour, gueule d’amour C’est bientôt la nuit, gueule de nuit En robe de lumière J’serai à mon affaire, viens

Après tout l’automne Dans le petit matin Quand le ciel s’étonne

On verra ça demain Viens, la ville s’allume

Et Paris s’emplume Après tout l’automne Dans le petit matin Qu’est-ce que ça peut faire Puisqu’on s’aime et c’est bien J’ai jamais vu ça, J’ai jamais vu ça C’est toi qui m’étonnes, Tilalalala…

J’

suis ta souris, gueule de nuit

Et

je vais, je viens, je passe, passe

Y

en a que c’est de Saint-Denis

Moi que c’est de Montparnasse, nasse

J’

suis ta souris de la nuit

J’

suis ta souris, gueule de nuit (bis)

© Famille Barbara, 1968

VARIANTE. Barbara a écrit deux versions de ce texte, la première pour Régine, qui l’interpréta et l’enregistra, la seconde – que nous reproduisons – pour elle-même. Les différences d’écriture correspondent notamment au tempérament et au physique des deux chanteuses (interversion de « longue »

et « ronde » dans la 2 e strophe).

• 50

LE SOMMEIL

(Barbara/Barbara)

Cette chanson, qui a aussi pu être titrée Du sommeil à mon sommeil, se met en parallèle, par le rêve avec L’Aigle noir [70], par la fatigue avec Fatigue [147], et en contradiction, par le sommeil, avec Les Insomnies [105]. Parallèles et contradiction qui projettent Barbara dans un univers cyclothymique, parfois attirée par le silence absolu (Plus rien [48]), d’autres fois portée vers un « heureux tintamarre » (Le Soleil noir [47]). Le motif de l’oiseau, ici volatile de lune blanc, prouve sa fécondité et sa multiplicité…

Du sommeil à mon sommeil Je guette tout un long jour La nuit qui me ramène enfin, Enfin le sommeil Le rêve et ses merveilles Où de grands oiseaux blancs Tournoient lentement Regardez, il neige De grands oiseaux de neige Et de fatigue en fatigue, Emportée, je navigue Oh, ne m’éveillez pas Des milliers d’oiseaux de lune Se posent sur la dune Ne les effrayez pas Oh, laissez-moi dormir Mes oiseaux pour escorte

Je vais, la fatigue me porte Plus loin, plus loin Vers le silence, silence, silence Ah, laissez, laissez-moi dormir Mes oiseaux pour escorte Je vais, la fatigue me porte Plus loin, plus loin Vers le silence, silence, silence

Des fleurs géantes, Du sable d’ambre Il neige des plumes D’oiseaux de lune Un désert blanc, Un continent, Et puis si loin, Si loin, la mer

Du sommeil à mon sommeil Je guette tout un long jour Le rêve Je rêve, Je rêve…

© Famille Barbara, 1968

• 51

TU SAIS

(Barbara/Barbara)

Près de vingt ans plus tard, dans la chanson Je viens [121], Barbara produira à l’amant la même promesse : celle de l’élection et du sacrifice. La locutrice s’interroge sur l’idée de se remettre en route vers l’autre (voyage a priori spirituel), malgré les efforts qu’il lui en coûte. Aspirant au silence et à l’inertie, tout à coup, entre les deux strophes, le corps se met à balancer et le désir de cet autre, élu entre tous, l’emporte. Le rythme s’accélère dans la phase finale quand est prise l’irrévocable décision de s’abandonner et de s’offrir, comme dans Vienne [78]. Barbara choisit pour titre de cette pièce la proposition Tu sais, formule très orale qui cherche à attirer l’attention de l’interlocuteur sur l’aveu particulier et sincère qu’on se destine à lui faire.

Tu sais, si ce n’était pas toi Si ce n’était pas toi Au bout de ce voyage Tu sais, si ce n’était pas toi Referais-je les pas Aurais-je le courage De te venir De recommencer un voyage De te venir De risquer peut-être un naufrage Tu sais, je suis si lourde Du temps que je porte Si lourde, lourde Et l’idée de refaire mes bagages

Au creux de l’hiver, c’est dur à mon âge Je veux dormir, j’ai besoin de silence Je n’en peux plus, et soudain je balance, je balance

Car toi, chaque fois que je te retrouve Toi, c’est la vie que je redécouvre J’ai beau savoir et te connaître et m’y attendre C’est fou, mais je sais qu’encore tu vas me surprendre À m’étonner, m’émerveiller Je viens et tant pis si l’on se déchire Je viens, je veux le meilleur et le pire Je viens demain car je veux te rejoindre Je viens, je pars dès que le jour va poindre Ce qu’il faut vivre, s’il faut le vivre Je viens pour le vivre avec toi, toi, toi…

© Éditions L.E.M., 1968

• 52

LE TESTAMENT

(Barbara/Barbara)

Encadrées par les deux strophes testamentaires qui se font écho, vingt tercets réguliers rappellent, non sans humour, les griefs de la chanteuse à l’égard de ce partenaire d’occasion (elle lui attribue une fille d’un autre lit). Barbara parvient à rendre savoureuses les querelles du couple par un enchaînement rapide de discours directs (vers 29 à 40) pour lequel les prises de parole ne sont pas attribuées. Nous y entendons la mixité des voix, la fréquence des disputes, l’irritante ironie des scènes conjugales. Lors d’un entretien radiophonique en 1969, Barbara aurait souligné la contribution de l’écrivain Françoise Sagan (1935-2004) au texte du Testament. Le phrasé naturel des deux amies étant d’un débit pareillement excessif, on ne peut plus s’étonner ni de la virtuosité de l’écriture, ni de la précipitation du chant.

Je soussignée une telle qui suis saine d’esprit Qui suis folle de toi et ne s’en remets pas Je te lègue aujourd’hui en ce doux soir de mai Où j’en ai plus qu’assez tout ce qui est fini

Je n’aurais jamais pensé Qu’il suffirait d’une année Et pas davantage Pour pouvoir, ô mon amour, Amasser au jour le jour Un tel héritage

Comme je n’espérais plus Voilà que tu es venu Ô toi ma tendresse Tu es descendu des nues Pareil au petit Jésus Ce fut ma richesse À bouche bouche ta bouche Tu as partagé ma couche Nuits enchanteresses Notre amour larguait ses voiles Sous un ciel troué d’étoiles La chaude paresse L’orage éclata soudain Nous laissant un ciel chagrin Et l’humeur chagrine Notre amour battit de l’aile Et s’enfuit à tire-d’ailes Comme l’hirondelle Ah je te veux, je veux plus Ah, dis, pourquoi souris-tu Je te veux entière Ah où vas-tu et pourquoi D’où viens-tu, réponds-moi J’étais chez ma mère Tes dimanches en famille Tes jeudis avec ta fille Ta chère petite Et le reste merci bien Un drame pour les presque rien Il faut qu’on se quitte Je sais, je n’ai, trois fois non, Non rien du bœuf mironton Tout comme on l’appelle Je reconnais, pourquoi pas, Que dans la vie je ne suis pas Un cadeau du ciel Mais j’ai eu lorsqu’on y pense

Pour nous deux tant de patience, De tendres patiences, Qu’aujourd’hui je n’en peux plus Épuisée, lasse et rompue C’est la délivrance Tous nos souvenirs d’amour Amassés au jour le jour À toi sans partage Tu voulais tout/Garde tout… Tu pourras faire de nous Un livre d’images Marrakech, Londres et Capri Puis clandestins dans Paris Que de paysages Et creusée au chaud du lit L’empreinte de nos corps unis C’est ton héritage

Je soussignée une telle encore saine d’esprit Toujours folle de toi qui ne s’en remet pas Je te lègue aujourd’hui en ce doux soir de mai Où j’en ai plus qu’assez, tout ce qui est fini Où j’en ai plus qu’assez, tout ce qui est passé.

© Famille Barbara, 1968

• 53

MES HOMMES

(Barbara/Barbara)

La chanson Mes hommes décrit les relations particulières que Barbara entretient avec ses musiciens (tel Charley Marouani, son agent depuis 1965, d’origine tunisienne); il n’en demeure pas moins qu’en explicitant le moins possible leur statut par rapport à elle, Barbara semble évoquer une relation polyandre dans laquelle le pouvoir et la douceur sont curieusement inversés. Cette valse vive et entraînante joue sur les répétitions du titre en épiphore. Or elle est construite sur un imperturbable schéma strophique et, sous ses airs badins, évoque une relation certes teintée d’ambiguïté et de possessivité, mais aussi profondément altruiste. En témoignent les hommages funèbres que la chanson prédit dans les deux dernières strophes. On y retrouve le sépulcre ombragé et paisible cher à Barbara dans Nantes [14] ou dans Au bois de Saint-Amand [21].

Ils marchent le regard fier,/Mes hommes Moi devant et eux derrière,/Mes hommes Et si j’allonge le pas,/Ils me suivent pas à pas Je ne leur échappe pas/Mes hommes, mes hommes

Où que je sois, ils sont là,/Mes hommes Je n’ai qu’à tendre les bras/En somme, Je les regarde venir,/Fière de leur appartenir, C’est beau de les voir sourire,/Mes hommes

Moi qui suis fille des brumes/En somme De la nuit et de la lune, /Tout comme Quand j’arrive, le teint clair,/Moi devant et eux derrière, Je comprends bien que les gens/S’étonnent, s’étonnent

Car ils viennent de Tunisie,/Mes hommes Marseille, Toulon, le Midi,/Mes hommes Ils marchent avec insolence/Un petit rien dans la hanche Ça ressemble à une danse/Mes hommes

Ils ne m’appellent pas Madame,/Mes hommes Mais, tendrement, ils me nomment/Patronne Ils se soumettent à ma loi,/Je me soumets à leur loi, Que c’est doux d’obéir/À mes hommes

Tout d’amour et de tendresse,/Mes hommes M’ont fait une forteresse,/Mes hommes Non, vous ne passerez pas/C’est à eux, n’y touchez pas Ils sont violents, quelquefois/Mes hommes, mes hommes

Ils se sont faits sentinelles,/Mes hommes Ils pourraient être cruels,/Mes hommes Ils me veillent, comme moi/Je les veille quelquefois Moi pour eux et eux pour moi,/Mes hommes

Quand naissent les premières feuilles/D’automne Quand le chagrin se fait lourd,/Mes hommes Vont se mettre, sans un mot, /Debout autour du piano

Et me disent tendrement/Patronne, patronne

C’est fou comme ils sont heureux,/Mes hommes Quand le son du piano noir/Résonne Ils vont faire leurs bagages/Et on reprend le voyage Faut qu’ils changent de paysage,/Mes hommes

Quand descend la nuit furtive,/Mes hommes À pas de loup ils s’esquivent/Personne, Ils vont chasser dans la nuit/Bergers, gardez vos brebis Qui ont le goût et l’envie/Des hommes, des hommes

Car, de la blonde à la rousse,/Mes hommes Ils vont coucher leur peau douce,/Mes hommes Et repartent dans la nuit,/Courtois, mais pas attendris Quand ils ont croqué le fruit,/La pomme

Ils reviennent au matin,/Mes hommes Avec des fleurs dans les mains,/Mes hommes Et restent là, silencieux, /Timides, baissant les yeux En attendant que je leur/Pardonne

Ils ont installé mon lit,/Mes hommes Au calme d’une prairie,/Mes hommes Je peux m’endormir à l’ombre/Ils y creuseront ma tombe Pour la longue nuit profonde/Des hommes, des hommes

Pas de pleurs, pas une larme,/Mes hommes Je n’ai pas le goût du drame,/Mes hommes Continuez, le regard fier,/Je serai là comme hier Vous devant et moi derrière,/Mes hommes.

© Éditions L.E.M., 1968

• 54

MON ENFANCE

(Barbara/Barbara)

Marie Chaix, qui fut la secrétaire de Barbara, commente dans sa biographie l’épisode où Barbara, de passage en Isère, décide de retourner sur les lieux du souvenir, à Saint-Marcellin [Chaix, 86, p. 17]. Au cours de l’exode, avec sa famille, elle avait trouvé un dernier refuge au 9 de la rue du Mollard, au pied du château et d’un coteau de noyers, dans une maison avec jardin où toute la famille était réunie, de juillet 1943 à octobre 1945, après d’innombrables séparations. Ce qui devait être une visite réjouissante s’annonce d’emblée, dès le premier vers, un choix décevant. La visite progresse dans le temps et l’espace vers l’effroyable douleur. À l’instar des poètes romantiques se désolant que la nature ignore la fuite du temps, Barbara souffre de voir que le décor n’a pas changé ; pis, toutes les sensations conspirent à lui rappeler le passé… L’arbre consolateur rappelle Au bois de Saint-Amand [21], comme la mention des « quinze ans» au titre de l’âge merveilleux des folies. Les prénoms mentionnés sont effectivement ceux de la fratrie Serf. Le vouvoiement utilisé pour la prière filiale du quatrième mouvement est également une exactitude biographique, puisque Barbara vouvoyait sa mère.

J’ai eu tort, je suis revenue Dans cette ville, au loin, perdue Où j’avais passé mon enfance J’ai eu tort, j’ai voulu revoir Le coteau où glissait le soir Bleu et gris, ombre de silence Et j’ai retrouvé comme avant, Longtemps après,

Le coteau, l’arbre se dressant Comme au passé J’ai marché, les tempes brûlantes, Croyant étouffer sous mes pas Les voix du passé qui nous hantent Et reviennent sonner le glas Et je me suis couchée sous l’arbre Et c’était les mêmes odeurs Et j’ai laissé couler mes pleurs, Mes pleurs

J’ai mis mon dos nu à l’écorce L’arbre m’a redonné des forces Tout comme au temps de mon enfance Et longtemps, j’ai fermé les yeux Je crois que j’ai prié un peu Je retrouvais mon innocence Avant que le soir ne se pose J’ai voulu voir La maison fleurie sous les roses, J’ai voulu voir Le jardin où nos cris d’enfants Jaillissaient comme sources claires Jean, Claude et Régine et puis Jean Tout redevenait comme hier Le parfum lourd des sauges rouges, Les dahlias fauves dans l’allée, Le puits, tout, j’ai tout retrouvé Hélas

La guerre nous avait jetés là D’autres furent moins heureux, je crois, Au temps joli de leur enfance La guerre nous avait jetés là

Nous vivions comme hors-la-loi Et j’aimais cela, quand j’y pense Oh mes printemps, oh mes soleils, Oh mes folles années perdues, Oh mes quinze ans, oh mes merveilles, Que j’ai mal d’être revenue Oh les noix fraîches de septembre Et l’odeur des mûres écrasées C’est fou, tout, j’ai tout retrouvé Hélas

Il ne faut jamais revenir Au temps caché des souvenirs Du temps béni de son enfance Car parmi tous les souvenirs Ceux de l’enfance sont les pires, Ceux de l’enfance nous déchirent Vous, ma très chérie, ô ma mère,

Où êtes-vous donc, aujourd’hui Vous dormez au chaud de la terre Et moi, je suis venue ici Pour y retrouver votre rire, Vos colères et votre jeunesse Mais je suis seule avec ma détresse Hélas

Pourquoi suis-je donc revenue Et seule, au détour de ces rues, J’ai froid, j’ai peur, le soir se penche Pourquoi suis-je venue ici Où mon passé me crucifie

Elle dort à jamais mon enfance…

© Éditions L.E.M., 1968

• 55

DU BOUT DES LÈVRES

(Barbara/Barbara)

L’écriture de Barbara fait des plis sur des formules poétiques, porteuses de romantisme; ainsi la notation du « soir qui penche» (vers 17) est-elle déclinée dans Le Temps du lilas [10], Tu ne te souviendras pas [12], Mon enfance [54] ou C’est trop tard [80]. Mais ce peut également être la présence anormalement fréquente de locutions prépositives comme au bout de, du bout de ou sur le bout de qui devient remarquable : huit occurrences dans ce titre, mais quarante-trois sur la bonne centaine de chansons dont Barbara est parolière. Elles introduisent, comme dans Du bout des lèvres, des parties du corps (« au bout de vos cœurs étoilés » dans Pantin [113] ou « du bout de leurs ailes » dans Les Enfants de novembre [134], par exemple) ; mais ce sont aussi les nuits (Le jour se lève encore [139], L’Amour magicien [104]) ou les voyages (Le Soleil noir [47], Tu sais [51]) qu’il faut parachever. « À elles seules, ces locutions prépositives recomposent toute la personnalité et tout l’univers de Barbara: son obsession pour la musique, pour l’écriture, pour le corps, pour la caresse, [le murmure…], le thème de la route, du voyage, du couloir, le topos de la nuit, des oiseaux. Et surtout la manie de certains mots, de certaines expressions, de certains syntagmes arrangés, préfabriqués par son imaginaire, qui coulent de sa plume sans, peut-être, qu’elle s’en rende compte » [July, 2004, p. 254].

Dites-le-moi du bout des lèvres Je l’entendrai du bout du cœur Vos cris me dérangent, je rêve Je rêve

Oh, dites-le-moi doucement Murmurez-le-moi simplement Je vous écouterai bien mieux Sans doute

Si vous parlez du bout des lèvres J’entends très bien du bout du cœur Et je peux continuer mon rêve, Mon rêve

Que l’amour soit à mon oreille Doux comme le chant des abeilles En été, un jour, au soleil, Au soleil

Regardez, dans le soir qui penche Là-bas, ce voilier qui balance Qu’elle est jolie sa voile blanche Qui danse

Je vous le dis du bout des lèvres Vous m’agacez du bout du cœur Vos cris me dérangent, je rêve, Je rêve

Venez donc me parler d’amour À voix basse, dans ce contre-jour

Et faites-moi, je vous en prie, Silence

Prenons plutôt au soir qui penche Là-bas, ce voilier qui balance Qu’elle est jolie sa voile blanche Qui danse

Je vous dirai du bout des lèvres Je vous aime du bout du cœur Et nous pourrons vivre mon rêve, Mon rêve

© Famille Barbara, 1968

• 56

L’AMOUREUSE

(Barbara/Barbara)

« Les mots […] qu’on n’ose même plus prononcer, par exemple amoureuse, à force et à force de les frotter comme elle le fait, c’est vrai qu’on [les] entend, comme elle le dit, pour la première fois » [Cixous, 2008, p. 19]. Or il s’agit bien, en effet, de retremper un lexique simple à une origine quintessenciée pour le purifier et montrer les sentiments dans l’expression de leur innocence : la gestuelle démente de cette Amoureuse préfigure les pantomimes de Barbara sur scène, à partir de 1981. Ainsi, la chanson, l’une des rares du répertoire de Barbara qui n’utilise pas directement la première personne, la fait néanmoins deviner sous les traits de cette suicidaire.

Celle qui tendait les bras, Celle qui aimait si fort Mais qui ne le savait pas Qu’aimer encore et encore, Ça vous brûle, ça vous damne Celle-là qui, les yeux clairs, Marchait les bras grands ouverts Et qui voulait tout donner Et tout prendre Celle-là s’en est allée, Le cœur, d’amour, éclaté, Les bras fourbus de se tendre Et d’attendre

Fut-elle innocence, Fut-elle démence, Qui donc le saura jamais, Qui donc le saura jamais?

Elle jouait, toute enfant, Déjà, d’attraper le vent Dedans ses bras frêles Mais elle ne retenait rien Le vent, ça va et ça vient Et c’est infidèle Elle découvrit la mer La garce lui fit son œil vert En robe d’écume Elle se jeta dedans

Ses cheveux blonds s’emmêlant

Aux reflets de lune Puis elle voulut aussi Voler un morceau de nuit Qu’elle pensait, éblouie, Tenir tout contre elle Mais revint le cœur chagrin L’eau, ça vous glisse des mains La nuit ça va et ça vient Et c’est infidèle

REFRAIN

On a crié « c’est assez De vouloir t’écarteler

À donner, à prendre,

À vouloir donner ton sang,

À te brûler tant et tant,

Tu deviendras cendre» Elle ne répondait rien, Elle espérait quand soudain, On se le rappelle, Comme l’hiver était venu, Un homme lui est apparu Qui marchait vers elle Elle lui ouvrit les bras Et l’homme s’y réchauffa, La caressa tant et tant Qu’elle en devint belle Ce fut, la nuit et le jour, Le temps des chaudes amours Et l’homme restait toujours, Il était fidèle

REFRAIN

Puis l’hiver a disparu Les oiseaux sont revenus Il a dit « écoute J’entends les arbres craquer La forêt s’est éveillée Je reprends ma route» Alors, elle tendit le bras, Ce fut la dernière fois, Et son couteau se planta

Dedans l’infidèle Puis, calme, elle se coucha C’est ainsi qu’on la trouva, Morte, dans le petit jour D’avoir trop aimé d’amour

Fut-elle innocence, Fut-elle démence, Qui donc le saura jamais, Qui donc le saura jamais? Fut-elle innocence, Fut-elle démence, Elle est morte désormais Nul ne le saura jamais Elle est morte au petit jour D’avoir trop aimé d’amour…

© Famille Barbara, 1968

• 57

JOYEUX NOËL

(Barbara/Barbara)

La construction temporelle de cette chanson-récit (cas rare dans la totalité du répertoire, si l’on excepte L’Amoureuse [56] ou Drouot [71]) profite de ce que le réveillon de Noël précède d’une semaine la Saint-Sylvestre. Cela permet à Barbara de ménager sa chute et la bonne morale: « Mais il est bien doux quand même / De rentrer chez soi» (vers 74-75). Pourtant l’apologue le plus insidieux n’est-il pas dans une valorisation de l’infidélité? Madeleine et Jean-Pierre, trompés une semaine par un coup de foudre sur le pont de l’Alma, sont les dindons de la farce. Les héros, ce sont les deux zouaves qui ont sacrifié la routine à un « feu de bois » (vers 60). Le comique de situation et de caractère est relayé par un comique de mot, avec l’expression révisée « infidèle/Jusqu’au bout des dents » (vers 44) ou avec l’utilisation faussement pudique des lallations (vers 35).

C’était vingt-deux heures, à peine, Ce vendredi-là C’était veille de Noël Et pour fêter ça, Il s’en allait chez Madeleine, Près du pont de l’Alma, Elle aurait eu tant de peine Qu’il ne vienne pas Fêter Noël, fêter Noël

En smoking de velours vert, En col roulé blanc Et le cœur en bandoulière, Marchant à pas lents

À pied, il longeait la Seine

Tout en sifflotant Puisqu’il allait chez Madeleine Il avait bien le temps Charmant Noël, charmant Noël

C’était vingt-deux heures, à peine, Ce vendredi-là C’était veille de Noël Et pour fêter ça, Elle s’en allait chez Jean-Pierre, Près du pont de l’Alma, Il aurait eu tant de peine Qu’elle ne vienne pas Fêter Noël, fêter Noël

Bottée noire, souveraine, Et ga