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Revue française de sociologie

Lefebvre Henri, Critique de la vie quotidienne. Tome II :


Fondements d'une sociologie de la quotidienneté.
Viviane Isambert-Jamati

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Isambert-Jamati Viviane. Lefebvre Henri, Critique de la vie quotidienne. Tome II : Fondements d'une sociologie de la
quotidienneté. . In: Revue française de sociologie, 1962, 3-3. pp. 334-337;

http://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1962_num_3_3_6105

Document généré le 02/05/2016


Revue française de sociologie

de l'histoire humaine est celui de faire la totalisation humaine, cela apparaît


d'une façon immanente dans la relation de l'homme à l'homme à travers la
nature (13). Et il ajoute : « II faut saisir la dialectique dans l'expérience de la
praxis humaine, en mesurer le sens, c'est-à-dire le sens de la totalisation comme
de la négation, ou du projet» (14). La dialectique se fonde donc sur
l'expérience de la réalité, sur la praxis. C'est à partir de là qu'il faut la comprendre
et que pourront être élaborés « les découpages des totalités dans l'univers
matériel » (15). Le passage suivant de Y Introduction à la philosophie de
l'histoire révèle plus précisément la signification que Raymond Aron accorde à la
dialectique et la conception qu'il formule ici est au fond assez proche d'une
pensée existentielle : « L'existence de l'individu dans le temps implique les
trois dialectiques du passé et de l'avenir, du savoir et du vouloir, du moi et des
autres. Ces trois dialectiques élémentaires se subordonnent à celle du monde
et de la personne (16). Je découvre la situation dans laquelle je vis, mais je ne
la reconnais pour mienne qu'en l'acceptant ou la refusant, c'est-à-dire en
déterminant celle où je veux vivre » (17).
H. RossiRE.

Lefebvre, Henri. Critique de la vie quotidienne. Tome II :


Fondements ďune sociologie de la quotidienneté. Paris, l'Arche, 1961,
360 p. 16,50 NF (Le Sens de la Marche).
Seul le premier chapitre de ce nouvel ouvrage s'intitule mise au point et
fait explicitement le lien avec le tome précédent, qui lui-même était tout entier
une introduction. Mais nous croyons y voir une suite de mises au point, au
sens où l'on met au point pour photographier, par approximations successives.
Un homme dont la recherche est constante et passionnée, les intérêts multiples
et toujours renouvelés, la culture encyclopédique, réfléchit tout haut et met
au point sa pensée.
Le lecteur cherche un fil, consulte désespérément le sommaire mais il n'y
a pas de charpente visible qui faciliterait l'accès à la pensée, qui permettrait de
saisir, puis peut-être de résumer pour d'autres, un système. Il lui faut lire et
relire les deux tomes, s'imprégner de ces textes avant d'en saisir la suite. Il
trouve alors bien des pages qui lui permettent de voir plus clair dans la
réalité sociale, et qui lui offrent le schéma d'une interprétation à la fois analytique
et totalisante. Après avoir lu la Critique de la vie quotidienne il ne pourra
plus voir un paysage, un objet, un être humain tout à fait de la même façon.
Ce livre aide à connaître ce qui est familier et qui n'est pas pour cela connu,
comme le soulignait Hegel.
Lefebvre voit dans la vie quotidienne un niveau de la réalité sociale propre
à la civilisation industrielle contemporaine. Niveau sinon uniforme d'un pays
à un autre, d'une classe à une autre, du moins commun et comparable. C'est
ce qui reste quand on a éliminé les institutions, les idéologies, le langage, la
culture, les activités constituées et structurées — mais qui est modifié, produit
même, par tout cela. Le quotidien n'a pas de sens au-delà de lui-même, il est
vécu chaque jour sans référence ni au passé ni à l'avenir collectif, d'une façon
(13) Hyppolite, Jean : Marxisme et existentialisme : controverse sur la dialectique,
Paris, Pion, 1962, p. 47.
(14) Ibid., p. si.
(15) ibid., p. 51.
(16) Souligné par nous.
(17) Introduction à la philosophie de l'histoire, p. 335.

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Bibliographie

à la fois isolée (c'est la vie « privée ») et semblable à des millions d'autres.


C'est l'usage des objets courants, de la brosse à dents à l'automobile, c'est la
conversation banale, c'est la réaction aux petits événements sans importance.
Il s'agit donc de certains aspects de la vie de travail, en même temps que de
nombreux aspects de la vie hors travail. A ce niveau les besoins et les désirs
se satisfont, et ils se satisfont pour tous sensiblement de la même façon, grâce
aux produits industriels. Mais précisément parce qu'ils se satisfont, et parce
que la vie quotidienne se suffit à elle-même, le niveau des idéologies, de la
culture, de l'Etat, en sont de plus en plus éloignés.

A propos de l'idée même de vie quotidienne, l'auteur est sur la défensive


dans toute la première partie : oui, il reste bien quelque chose lorsqu'on
élimine tous ces niveaux, nous dit-il, et oui, cela vaut bien la peine d'en parler,
non pour le magnifier à la manière de certains écrivains fascinés par les
détails, mais pour l'analyser en termes clairs et pour le « critiquer ». Le
critiquer, c'est en souligner les manques au nom de certaines valeurs, qui ne
sont pas situées dans un monde idéal, et aperçues confusément par la pensée,
mais conçues comme possibles à travers la réalité même. Les réponses aux
« objections ■» et que l'auteur appelle « les sciences parcellaires », qui
s'adressent en réalité surtout aux sociologues spécialisés, nous arrêteront
particulièrement. A ces spécialistes, qui exigent avant toute chose la division du réel,
la délimitation d'un champ afin de l'explorer de façon précise, il reproche
d'hypostasier leur propre découpage, d'établir sur leur domaine une sorte
de droit de propriété; à partir de là, pense-t-il, l'attitude technocratique n'est
pas loin. La sociologie critique de la vie quotidienne, elle, ne se taille pas
un nouveau champ : elle soumet des concepts à l'épreuve des faits de chaque
jour. Mais en réponse à cette réponse, qu'il nous soit permis, à nous aussi, de
nous défendre : bien que certains comportements pratiques fassent peut-être
penser à des domaines réservés, nous ne pensons pas que la plupart des
sociologues soient aussi empiristes que les voit Henri Lefebvre : même s'ils
soumettent des concepts à l'épreuve des faits à propos d'un certain aspect de la
réalité sociale, cela ne signifie pas toujours qu'ils refusent les concepts
généraux et qu'ils se bornent à conclure sur leur propre terrain, remettant la
connaissance globale au jour où l'on pourra additionner les connaissances
particulières. Très souvent ils savent qu'ils ont fait un choix, un peu arbitraire,
certes, mais ils espèrent se voir révéler la société à travers un de ses aspects.
Au reste l'auteur lui-même est bien obligé, lorsqu'il en vient à la matière
même de sa critique, de choisir lui aussi. Il choisit, il est vrai, non pas un
aspect du réel, mais des aspects, et ce qui fait son originalité, parmi les
sociologues, c'est qu'il les prend comme illustrations et non comme objets à
décrire pour eux-mêmes. Ce sont les concepts qu'il va mettre à l'épreuve de
l'analyse de la vie quotidienne, ou, du moins, de tels ou tels aspects bien
choisis de la vie quotidienne, plutôt que se demander si tel ou tel concept
« colle » a posteriori avec une description (préalablement considérée comme
scientifique) de telle catégorie de faits.
Prenons quelques exemples des démarches intellectuelles de cet ouvrage.
A propos de Y ambiguïté, qui définit une situation vécue à partir de
contradictions étouffées, l'auteur suggère en quelques touches des analyses successives
de la vie des familles (amour et rivalité, protection et étouffement), de celle
des femmes (agents des tâches prosaïques et en même temps dépositaires des

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valeurs les plus hautes, de la pérennité même), de la culture de masse


(réception quotidienne qui comporte raffinement du goût, l'acquisition de multiples
connaissances, mais qui est aussi source de conditionnement, voire
d'abêtissement).
A propos de la praxis l'auteur insiste sur l'aspect non matériel de la
production contemporaine : les « services » réalisent l'articulation de la
production matérielle et de la consommation dans la quotidienneté. La distribution
(et même la publicité), les spectacles, les transports, l'éducation, la médecine,
toutes activités bien distinctes de l'extraction et de la fabrication des produits,
sont essentielles à la vie quotidienne, et s'intègrent dans la pratique sociale
car elles déterminent des rapports sociaux de types nouveaux.
Lorsqu'il traite du champ sémantique, Lefebvre développe l'idée d'un texte
social, avec son système de signaux, de symboles et de signes, qui peut être
plus ou moins bien lu, tout autant qu'un texte écrit. Un développement sur la
rue citadine nous a rappelé certains des passages les mieux venus du premier
tome : le dimanche à la campagne, la colline de Sèvres et sa vue sur les usines
Renault. Une rue animée est le microcosme du monde moderne, « elle publie
ce qui se passe ailleurs, dans le secret ». Les passants portent sur eux des
signes de leur appartenance sociale, les vitrines résument la production et
fétichisent les biens, qui deviennent « symboles de richesse sans limites et
sans fin ».
Aux dernières étapes de l'ouvrage, la vie quotidienne est le thème d'une
réflexion plus générale, à propos des hommes faisant leur histoire. Une théorie
des processus cumulatifs et non cumulatifs montre la vie quotidienne comme
à l'intersection des uns et des autres. Dans la mesure où elle utilise le langage,
les techniques, où elle comporte une multiplicité de signaux, elle appartient
aux processus cumulatifs; mais elle reste imprégnée d'affectivité, de symbo-
lismes, et soumise aux rythmes cycliques, c'est-à-dire en dehors de
l'accumulation et de l'historicité. La vie quotidienne subit des transformations,
certes, mais à son propos pas plus qu'en tout autre secteur de la vie sociale
on ne peut parler de progrès linéaire. Enfin la vie, « le vivre » tel que Lefebvre
l'interprète, ne comporte pas seulement une quotidienneté stable, parfois grise,
et qu'il faut fixer longuement pour en discerner les formes, elle comporte aussi
des choix, par lesquels chacun fait son histoire. Il s'agit de temps forts, de
temps forts d'une certaine durée, où l'on tente plus ou moins consciemment la
réalisation totale d'une possibilité. Ces moments, qui viennent de la vie
quotidienne, la dépassent cependant. Et si la vie quotidienne les rendait plus souvent
possibles, elle ne serait plus l'objet d'une aussi vive critique.

Le schéma d'analyse de Lefebvre nous apparaît donc, dans ce tome II


comme un puissant « révélateur », pour prendre encore une image empruntée
à la photographie. Et s'il a ce pouvoir, s'il est aussi pregnant, c'est parce
qu'il saisit un niveau réellement important, et souvent négligé, de la vie
sociale. Nous ne sommes pas tout à fait convaincue de la spécificité historique
de ce niveau, sans être d'une compétence particulière pour en discuter. Les
jeunes paysans profondément enracinés dont nous parle Lefebvre, par
opposition aux jeunes ouvriers, ou même les femmes de l'Amazonie pilant leur
manioc, n'ont-ils vraiment pas, eux aussi, une vie quotidienne avec une grande
part de répétition et de non-signifiant ? Du fait de la popularisation des arts
ménagers et des loisirs industriels, rendus possibles par une plus grande

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"Wellems, Emilio. Dictionnaire de sociologie. Adaptation française par


Armand Cuvillier. Paris, Rivière, 1961, 272 p., 13,50 NF. (Petite
Bibliothèque sociologique internationale.)
Le recours à un ouvrage brésilien (Dicionario di Sociologia, Rio de Janeiro
et al. loc, Editora Globo, 1950) montre assez la pénurie sémantique actuelle
de la sociologie de langue française. De ce point de vue, A. Cuvillier a fait
œuvre utile en adaptant et en complétant l'ouvrage, comblant ainsi
partiellement une lacune dont on peut espérer le caractère très temporaire. Les
dimensions mêmes de ce Dictionnaire montrent qu'il n'a pas la prétention de
défricher plus que les notions élémentaires de sociologie et si l'édition française
complète la liste des sociologues cités, un choix forcément arbitraire a dû être
fait entre ceux-ci. Ce qui manquera le plus à un instrument comme celui-ci,
c'est l'exposé de la pluralité des acceptions des termes qui font problème.
L'auteur semble avoir davantage voulu présenter sa définition des termes,
tenue pour correcte, plutôt que montrer l'existence d'une recherche de
vocabulaire à travers les discussions de mots. L'étudiant en sociologie, par
exemple, ne trouvera pas trace du débat sémantique en même temps qu'épisté-
mologique, qui tourne autour du découpage entre les termes de « culture »,
« civilisation », « société ». Il ne percevra pas non plus que la définition du
mot « classe » est source de débat, ou que le terme ď « attitude »,
passepartout commode, a été en fait l'objet d'approximations successives.
F.-A. Isambert.

The teaching of sociology to students of education and social work.


Edited by Paul Halmos. Keele, University College of North
Staffordshire, 1961, 133 p., 12/- (Sociological Review Monograph, 4).
Une conférence interprofessionnelle ayant rassemblé des professeurs
d'écoles normales et des professeurs d'école de service social pour échanger
des expériences d'enseignement de la sociologie, les principaux rapports
paraissent aujourd'hui. L'aspect pédagogique de cet ouvrage n'est pourtant pas le
plus intéressant, car cette réunion fut surtout l'occasion pour quelques-uns
parmi les meilleurs sociologues anglais de formuler un certain nombre de
réflexions sur l'école et sur le service social.
T. S. Simey met l'accent sur le changement social, et le trouve
insuffisamment présent à l'esprit des professeurs et des travailleurs sociaux.
L'enseignement tend en effet parfois à se perpétuer lui-même (les meilleurs

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