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ARBEITEN ZUR LITERATUR UND GESCHICHTE DES HELLENISTISCHEN JUDENTUMS HERAUSGEGEBEN VON K. H. RENGSTORF IN VERBINDUNG MIT G. DELLInG, H. R. Mormeinc, B. Noack, H, M. ORuiNsky, H. Riesenrexp, A. ScHatrr, H. SCRRECKENBERG, W.C. VAN UnwiK, A.WIKGREN, A.S.vAN DER Woupe Ix Eyzo Luccness L’USAGE DE PHILON DANS L’°GUVRE EXEGETIQUE DE SAINT AMBROISE PEGI, iN & 8 2 S Ie LEIDEN E, J. BRILL 1977 acacia LUSAGE Dz PHILON DANS L'EUVRE EXEGETIQUE DE SAINT AMBROISE UNE «QUELLENFORSCHUNG» RELATIVE AUX COMMENTAIRES D'AMBROISE SUR LA GENESE ENZO LUCCHESI ISBN 99 04 04898 7 Copyright 1977 by E. J. Brill, Leiden, Netherlands All rights reserved. No part ofthis book may be reproduced or translated in any form, by print, pholoprint, microfilm, microfiche ‘or any other means without written Permission from the publisher A ma mére Clara TABLE DES MATIERES Avant-propos .. Abréviations usuelles ............ Introduction ........ L. Histoire de la tradition textuelle du corpus philonien... TT. La méthode exégétique d’Ambroise dans l'emploi de Philon .. BRE cscs i ILL. Ambroise et la critique textuelle et littéraire de Philon. IV. Y ateil des sources Ambroise? ...... jermédiaires entre Philon et Y. Origéne et Hippolyte sont-ils las ¢Mittelquellens présumées d’Ambroise? * VL. La traduction arménienne de Philon .. VIL. La vieille version latine de Philon Conclusion .... Appendice .. Tableaux . Bibliographie Index comparatif des liewx paralléles de Philon et d’ Ambroise Index des citations patristiques ... 53, 2 89 106 118 122 127 130 135 139 AVANT-PROPOS Ma recherche se limite, bien entendu, & la série d'ouvrages exégé- tiques ambrosiens qui ont pu réellement subir une influence philo- nienne globale. L’activité exégétique de Philon étant restreinte au Pentateuque, ce sont naturellement les commentaires d’ Ambroise sur la Gentse (le seul livre de la Loi commenté par celui-ci) qui m'inté- ressent d’abord ici et que je prendrai exclusivement en considération. Jen’examinerai intentionnellement pas les dépendances philoniennes éventuelles qui ont trait soit & d'autres commentaires bibliques, soit a d'autres types d’écrits. A part les Lettres exégétiques qui réunissent a elles seules une centaine et plus demprunts plus ou moins littéraux, Ja plus grande partie de la matiére du rapport général Ambroise Philon va néanmoins entrer en ligne de compte et étre épuisée dans cette revue. Du reste, je ne me suis pas non plus préoccupé des Lettres au sujet desquelles il existe déja une dissertation de G. Wilbrand. C'est a elle que je renvoie pour un complément d’informations. Je saisis Vheureuse occasion qui m'est ici offerte de dire toute ma gratitude au R. P. JD. Barthélemy, Professeur a l'Université de Fribourg (Suisse), pour m’avoir guidé et m'avoir apporté un soutien précieux dans mes efforts de jeune chercheur. ‘Jiadresse aussi mes plus vifs remerciements au R. P. D. Van Damme, de la méme Université, a MU* Fr. Petit, au R. P. C. Mondésert, Direc- teur des «Sources chrétiennes» et co-éditeur des «(Euvres de Philon @'Alexandries, ainsi qu'au regretté Cardinal J. Daniélou, qui, tous, & divers titres, m'ont conseillé, aidé et encouragé & la réalisation de cet ouvrage. ‘Je remercie encore tout particuliérement le Prof. K. H. Rengstorf, Directeur de YeInstitutum Judaicum Delitzschianums & Minster = AMBROISE ET SON USAGE DE PHILON (Westf.), qui m’a fait le grand honneur d’accueillir cette modeste contribution dans la collection qu'il dirige. Je tiens enfin & signaler que ce travail fut présenté en 1971 déja, comme Mémoire de Licence en Théologie & I'Université de Fribourg (Suisse), mais qu'il a été depuis intégralement remanié et augmenté, Pour voir le jour dans cette nouvelle présentation, Geneve, 7 avril 1975. ABREVIATIONS USUELLES Traités de Philon: Abr. Ad. Agric. Alte. Cher. Congr. Decal Deter. Deus Ebr. Gig. Her. Hypoth. Ios. Leg. 1, 1, IIL Migr. ‘Mos. 1, 11, 11 Mutat. Opif. Plant. Poster. Praem, Prof. Pron Quaest Quaest. Ex. Sacrif Sept. Sobr. De Abrahamo De Aeternitate mundi De Agricultura Alexander (De Animalibus) De Cherubim De Congressu eruditionis gratia De Decalogo Quod deterius potiori insidiari soleat Quod Deus sit immutabilis De Ebrietate De Gigantibus Quis rerum divinaram heres sit Hypothetica (Apologia pro Iudacis) De Tosepho Legum allegoriae, I, If, 111 De Migratione Abrahami De Vita Mosis, 1, I, IIT De Mutatione nominum De Opificio mundi De Plantatione De Posteritate Caini De Praemiis et poenis, de exsecrationibus De Profugis (De Fuga et inventione} De Providentia Quaestiones et solutiones in Genesim Quaestiones et solutiones in Exodum De Sacrificiis Abelis et Caini De Septenario De Sobrietate xm AMBROISE ET SON USAGE DE pHtILON Somm. I, 1 De Somniis, I, IT Spec. I, I-IIL, IV De Specialibus legibus I, IT-II1, 1V Virt. De Virtutibus Ces abréviations sont, dans l'ensemble, celles adoptées par la collec- tion de Lyon. Commentaires d’Ambroise: Abrah. 1, 1 De Abraham, [, II Bono De Bono mortis Cain 1, 11 De Cain et Abel, I, IL Fuga De Fuga saeculi Hex, INT Hexaemeron, I-VI Tacob 1, 11 De Iacob et vita beata, I, IT Toseph De Ioseph Isaac De Isaac vel anima Noe De Noe (et arca) Par. De Paradiso Patr. De Patriarchis, Les autres sigles employés sont trop connus pour qu’on s'y arréte. INTRODUCTION Ambroise était consulaire de la Ligurie et de "Emilie, quand, par acclamation populaire, il fut élu évéque de Milan. Sa province se trou- vait étre ainsi inopinément son diocése. A la carriére politique, et celle-ci s’annoncait trés brillante, le destinait la bonne éducation lit- téraire et juridique, ainsi que le prestige et la tradition de famille. Mais en lui rien ne laissait transparaitre le nouveau pasteur. Que des laics, versés dans les disciplines ecclésiastiques, aient été Glevés & la dignité épiscopale, c’était alors relativement fréquent et cela na rien de bien spectaculaire; mais que ce brave gouverneur, intelligent et cultivé par ailleurs, fOt appelé sans doctrine théologique préalable & diriger une des églises principales de I'Empire, sortait de Yordinaire, & vrai dire, et on n’a pu ne pas y voir une intervention divine On a dit qu’Ambroise, en sa qualité de jeune fonctionnaire 4, s'était initié aux sciences religieuses, comme le laisserait entendre sa traduc- tion, controversée du reste, de la Guerre des Juifs (De Bello Judaico) de Flavius Joséphe *. Toutefois, cette initiation, a supposer qu’elle ait eu lieu, devait étre A tous égards faible et superficielle, & en croire Ambroise Ini-méme qui confesse candiidement a ses cleres la situation * Sur les circonstances assez exceptiounelles de cette désignation, voir Paulin de Milan, Vita Ambrosii 6 (6d. Pellegrino, pp. 56-58) # Entre les années 367 & 375 (& Sirmiam) ? Si cette traduction, qui passe pour leuvre d'un nommé Hégésippe, Iai était critiquement attribuable, il s'ensuivrait qu‘Ambroise aurait également composé un soidisant commentaire des quatre livres des Rois: ¢Quattuor libros Regno- rum quos scriptura complexa est sacra, etiam ipse stilo persecutus usque ad captivitatem Iudacorum murique excidiam et Babylonis triumphos historiae in ‘morem composuis, De Excidio urbis Hierosolymitanae, Prol. (SEL Lxvt, 3, 1-4). ‘Si c'était vrai, cela nous renscignerait précicusement sur activité exégétique ‘@’Ambroise avant son élection & I'épiscopat. Concernant le Pseudo-Hégésippe, voir la récente mise au point de Lampe, Zum Hegesipp- Problem. gi AMBROISE ET SON USAGE DE PHILON Paradoxale oi avait entrainé sa nouvelle charge, toute tentative de s'y soustraire s'étant avérée inetficace t Le néo-tvéque, auquel avaient été conférés en hate et non sans contrainte les sacrements de l'initiation chrétienne ~ il était encore catéchuméne ~ et les ordres sacrés, prit vite conscience de son ineuif Sance dans le domaine de la théologie et s'empressa d'acquétir la culture prodigieuse dont témoignent ses innombrables écrits gaint Augustin nous a laissé une image émouvante du saint évéque Bitanals entidrement absorbé dans ses études, au point de ne plus s‘apercevoir de la présence d’autrui 2, Son premier souci fut d’abord de se renseigner sur les synthéses Gu essais de synthése que des génies chrétiens avaient auparavant Gonnés & UEglise. Le genre littéraire le plus apprécié et le plus en vogue était alors sans comparaison le commentaire biblique + Fn parfait connaisseur de la langue grecque *, c'est avant tout vers kes Grecs que vont ses préférences, comme & ceux qui avaient fart Ae’ Preuve de supériorité sur les Latins, bien que ces derniere aient Git donné naissance & une abondante et remarquable littérature avec notamment Tertullien, Cyprien et Hilaire * Thilon, Origene et Basile le Grand, en matitre d'exégise, sont ses altres incontestés et favoris, pour lesquels il manifeste une admin’ tion béate, & cété d'une foule d'auteurs sacrés et profanes * mint ce ianinistrorwm 1, 1, 4: JEgo enim raptus de tribanalibas atque Taman erations intulls ad sacerdotium, docere vos coepi, quod ipes nen goat atte factum est ut prius docere inciperem, quam discens Dineen, gitar BSA) Cee occlu est; quoniam non vacavit ante discerer (PL wey 2A) CL De Pawitentia U, 8, 72 CSEL txt, 192, 4655) ; ime, Epis 47, 1-2 ad Sainum (PL evr, 11508 Gy Tous es onvrages Ambroise, méme les plus dopmatines rece Sei stlnt foment de citations seripturites, diane dene 1h mites accordée a Eeritare fii est peut-tte il oppertun de noter qui a divers noms grecs dans la SaulgcTAmbrotey comprise in, ens pur attant voulct ea Stee nna ‘epi ds antdctdentshelaiqes proces. Pulanqeg Sct een observer quHlippolyte, quoique occidental, dadopriog eat) ‘moins, 6rit encore normalement os gt {Amps pacmi ls auteurs jis ow cron: avis Joxipe,Hippox "ye Ruste de Cesare, Athans, et, parm les auteur cscege ge irropverion 3 Le résultat inévitable de cette formation hative et tardive est, certes, le caractére peu original, mais jamais impersonnel, de ses pro. ductions lui, du moins quant au contenu, Ambroise ne s'est pas géné pour puiser largement chez les grands écrivains orientaux et cccidentaux, en passant, bien sir, sous silence leurs propres noms, comme beaucoup d'anciens avaient dailleurs coutume de faire Nous risquerions done de commettre un anachronisme et nous don- nerions 'impression de méconnaitre la valeur authentique et indiscu- table de notre auteur, si nous portiors sur Iui un jugement trop sévére. Néanmoins, cette attitude apparemment servile d’Ambroise qui ne transposait pas uniquement des pensées ou des idées générales, mais des phrases entiéres, jusque dans levr structure grammaticale, ne dut pas non plus plaire aux anciens. Tel Jéréme qui, avec sa virulence coutumiére, l'accusa ouvertement de plagiat ® Il ne faudrait surtout pas lui en faire grief. Les limites réelles de son exégése étaient dues nécessairement au manque sérieux, mais involontaire, de préparation scientifique adéquate dont un Jéréme, latins: Platon, Sells, Virgie, Cleéron, ee (Ct. Duden, The ite and times. vol, pp.7-Ret 11st es citations paiennes qui cbtoient suvent une source majeure, quand cles ne pascent pas A travers elle, ne st que de simplen rminncencs te letré et temoignent de Iecelente formation classique d'ambtue Coe ee done pas des sources 4 proprement parler ""Benovs verionsdavantage enee cette dépenace ot iiton ita Sites generations suecessives ous avaien: conserve fntacts tus les trees de Yantigitechrtiene, + Litri Diy de Sprite sonctoinerpritio, Pract: +E ut auctorem titulo ‘atcar: malaj alien! opeis interpre: exitfer, quam (wt quam facont) neem Cornicila alinis me coloribus adornare. Leet duem cujsdam libel de So ‘tu sancto: et justa Comic sententiam ex Gracis bonis, Latina vidi non toe Gerte qui hone logert, Latinorum furta cngnoscet et Contemnetrivlon com oepeit haurire de fontibuss (PG xxix, 1982A 1034 A); Homilonoy NATE Origenis in Hoang. Lucas tranctatc, rol: +. cum & sista oelnem cocoon audiam creitantem, et miram in modi de cunetarum avium dec coognn cam totus ipse tenebromss sit Fatsoritaqu, antequamn ile copier ns rigenem tractatibus quasi pucrum falls dere. (GCS, Orgenes 1X2, te Si encore c'est bien Ambroise qui et vis par cs allusions, ott gael ia wens séche ot partiale du De Virisinustrtus 124 (PL nxt, TSIB), Ser les cones gui demeurent obscures des relations pen smicales, pout le more gu'en oon aire, entre les deux grands doctours latins, vir Pare, S. Getsne'e toe brogio (textes relate & cette clebre ninité cuss et comment) 4 AMKOISE ET SON USAGE DE PIILON par exemple, pouvait se dire véritablement pourvu , 11 n‘aurait en outre pas eu le temps matériel de créer ni le loisir de s'appliquer & produire du nouveau et de l'inédit. Son souci dominant est celui d'un évéque-écrivain: pastoral et catéchétique. En quoi il réussit singuligre- ment, Ambroise ne perd jamais de vue la réalité concréte et banale & laquelle il est affronté. Il est moraliste avant d’étre exégete ou théo- logien. Il est potte a ses heures. Aussi ne faudrait-il pas croire que ses ouvrages les plus tributaires au point de vue genase soient de pures «traductions» plates et mornes, Mest en cela assez habile et fécond, pour ne pas vouloir s'asservir inconditionnellement & ses sources ?. Grace & son art de savoir par- faitement adapter les lecons au public auquel il s'adresse 3, il arrive 4 faire ceuvre sincére d'originalité partir d’éléments surannés, Il imprime au texte un caractére personnel. Ce qui fait plus que tout son individualité propre, c'est le style incomparable et unique qui, d'une prose toujours soutenue, s’éleve facilement & la haute poésie *. La réside sans démenti loriginalité Ambroise. * Il est indéniable qu’a lui aussi sont imputables de tels larcins. C'est dire ‘combien peu rigide était pour I’6poque la. notion de droit d'auteur. Indubitable. ‘ment, Ambroise a dit abuser d'une pratique tacitement généralisée, 4 Bien A propos, Lazzati, I! valore lelerario, p. 86: «Non suole citare, prende il testo che gli interessa e lo rielabora, pitt 6 meno, inserendolo nel discorso ‘come cosa sua non senza avergli impresso, in genere, sue note personali, Quando fa questo ® perché egli trova il testo altrui cosi consonante al suo pensiero ¢ al suo sentimento da essere portato quasi istintivamente, come fa per la Scrit. tura, a farlo proprio e ad esprimersi attraverso di esso. Questo modo di fare orrispondeva anche ad tun uso del tempo che non aveva certo al proposite concezioni quali abbiamo noi.» 2 Souvenons-nous que les commentaires écrits étaient, A quelques exceptions Pris, d'abord et principalement des homélies prononcées devant les fdéles. On sent parfois que V'auteur n'a pas pu faire la dernitre retouche et on a limpres, sion d'entendre le langage parlé, ce qui, loin de nuire, donne un éclat et une vivacité sans pareil. Pour la genise littéraire des traités exégétiques ou auties fen tant que réélaborations écrites de catéchises orales sténographiées, voir Palanque, St. Ambroise, Append. 1: Recherches sur la gendse des ceueves de ‘saint Ambroise, pp. 435-479; Dudden, The life and times... vol. IL, pp. 678-710, Lauzati, L’autenticitd del «De Sacramentiss e ta vatutazione letteraia delle opere iS, Ambrogio; Pizzolato, Sulla genesi della «Explanatio Psabmorum XII» di Ambrogio; enfin Hagendahl, Die Bedeutung der Stenographie, pp. 36-38. ‘ ¢.. il valore dell'opera esegetica del vescovo milanese non sta nella novith ed originalita del suo contenuto, per il quale & debitore ai suoi macstri, ma nel suo modo espressivor, Lazzati, op. cit.. p- 99. Aprés avoir ainsi dissipé d’éventuels préjugés et reconnu les mérites d'un grand écrivain, je peux, sans plus de préambules, aborder mon étude, qui est de déterminer en quci consiste au juste cette influence massive de Philon et & quoi elle doit se borner, pour faire place & d'autres prototypes. Mais, avant entree dans levi da sujet, je chercheri tout Aabord A esquisser le mode de réception de la source juive par Ambroise. HISTOIRE DE LA TRADITION TEXTUELLE DU CORPUS PHILONIEN Ambroise est le plus grand usager de Philon, parmi les Péres de VEglise *, et Philon est le plus grand inspirateur (notoire) des com- mentaires bibliques d’ Ambroise *. E: méme si nous admettons, comme fon le verra, une dépendance non noindre & l’égard d’Origene, c'est un Origéne tout imprégné de pensée philonienne, si bien que c'est Philon qui passe souvent & travers hui ¥ Cing cents sont environ les références probables A Philon regroupées par Schenkl, éditeur d’Ambroise dans le corpus de Vienne (CSEL xxxit, P. 1,2), alement dans les commentaires sur Ancien Testament, & exclusion des Psaumes. Si A cela on ajoute 100 et quelques renvois du méme type répartis centre les livres 1A VI des Lettves (6d. Faller, CSEL Lxxxtt), on atteint facile- ‘ment un total de 600, quoique ce ne soient TA que des données statistiques approximatives et provisoires. Clément d Alexandrie vient, me semble-til, juste aprés lui avec environ 300 emprunts repérés dans presque tous les traités con- servés de Philon. Peut-ttre attribuerions.nous le second rang, voire le premier, 4 Orighne, si Ia perte quasi totale de ses travaux exégétiques ne nous en empe- chait la confrontation, En tout état de cause, usage de Philon par les dewx Alexandrins n'est pas uniforme et continuel, comme il ressort qu'il est de regle pour Ambroise, mais trés libre et trés inégal. * Ce que saint Jérdme dit humoristiquement de Philon et Paton: ede hoe, se, Philone, vulgo apud Graecos dicitur, “It IDdzay gitenitet, 3 Otov rhacuviter: id est, aut Plato Philonem sequitur, aut Platonem Philo: tanta est similitudo sensuum et eloquiis, De Viris inlustribus 11 (PL xxx1t1, 659B), pourrait com. ‘modément s'appliquer, mutatis mutandis, A Ambroise et Philon, Ce qui a fait dire & Aucher: «Fit e0 pacto, ut quemsdmodum quibusdam Philo erat alter Plato; ita nobis Ambrosius est Philo christianuss (Paralipomena Armena, Pract. .v). Je me plais encore 4 citer Schenk «ac re uera quae Tullius ad Atticum (XIT 52, 3) scripsit de libris suis ad philosophiam spectantibus, quos tam breai ‘temporis spatio confecit: ‘dices: qui tala conscribis? améypage sunt: minore labore fiunt; nerba tantum adfero’, ea de.. ibris suis iure dicere potuit Ambro- siuss (S. Ambrosii opera, CSEL xxxut, P.1, Praef., p. xx1m). Rien d’étonnant donc si Ambroise, malgré son génie authentique- ‘ment latin, s'est laissé enthousiasmer par ce genre dexégése allégori- sante qui se réclamait de Philon. Il ne faisait que continuer une longue tradition officielle qui avait déebuté bien avant Clément d’Alexandrie. On a démontré Ja parenté trés étroite de Philon avec auteur de VEplire aux Hébreux TI ne faut pas oublier que si 'ceuvre grandiose et imposante du savant juif a, en mesure appréciable, survécu a l'usure du temps, c'est incontestablement grace aux chrétiens qui ont trés tét christianisé, jus- qu’a en faire un évéque?. Son autorité a merveilleusement servi leur apologétique contre ses coreligionnaires qui, outrés de cela, ont méme, un moment donné, essayé de 'expurger, afin de le rendre inoffensif Se pose alors ici le probltme de 1a transmission du texte de Philon. Comment Ambroise I'a-t-il regu? A défaut de critdres externes, c'est par des critéres internes que nous allons pouvoir y répondre. Pour ce faire, il est bon de retracer britvement histoire de la tradition textuelle du corpus philonien. : Test prouvé que les manuscrits médiévaux de Philon (le plus ancien datant du Xe sigcle) proviennent tous indistinctement d'un méme archétype ¢. En effet, on a mis en lumiére des corruptions ou inter- Polations communes & eux tous. Cet archétype semble ne faire qu'un * Voir notamment Spicq, Le philonisme de I Eptive aux Hébreux, et William- som, Philo and the Episte to the Hebrews. # Test en effet plus dune fois désigné dans les Catenae sous le lemme @busvo¢ troxéme». De méme, Jéréme range Philon parmi les chommesillustress dans son histoire de la littérature chrétienne, Non autrement sexprime Cohn, Philonis Alexandrini opera, vol. I, Proeg.,p.1:«Philonis Alexandrini memoria a Tudavis on minus quam a paganis fere neglecta tota pendet ab ecclesia Christiana, nam cum doctrina moratis et Testamenti veteris interpretandi ratio Philonis cum sacris ecclesiae Christianae libris maxime conspirare viderentur, ab antiquis seriptoribus ccclesiasticis eius opera studiosisime lecticata atque usurpata sunt Crest bion ainsi que Barthélemy explique, & juste titre, nombre de retouches furtives qu'une main juive a intentionnellement fait glisser dans le texte ori. Binal. Ce retoucheur est identifié au mieux avec un lettréjuit proche collabora. teur d’Orighne, en ta personne du rabbin Hoshaya Rabba (voir Qui censura le Commentaire Alfgorique?, pp. 43-87 et 66-76): voir en outre Katz qui prenait ferronément parti pour un chrétien de I'école d’Antioche &situer vers le V° sigcle (Phito's Bibie, pp. 116-121) * scodices omnes ex uno archetypo derivatos esse pro certo affirmari potest», Cohn, vol. f, Prole., p. xocevi: LA TRADITION TEXTUELLE DE PHILON 9 avec les papyri de la bibliothéque de Césarée fondée par Origéne et Pamphile et restaurée par Acace et Euzoios, évéques de la ville (de 338 A 363 et de 376 a 379 respectivement) ', On lit en effet dans le codex Vindobonensis Theol. gr. 29, avant le livre Opif,, les mots suivants en forme de croix grecque: Eitéine tnloxonac &y cwpastors dveved- azo. L’expression latine in membranis instaurare des lieux deja cités de la Letire d Marcella et du de Viris inlustribus de Jéréme en est la traduction exacte *, Ensuite, on a remarqué avec raison* que des traités philoniens catalogués par Eustbe * qui a da vraisemblablement consulter & cet effet la bibliothéque césaréenne, prés d’une quinzaine ont disparu par la suite ou ne subsistent plus que trés fragmentairement §, mais qu’au- cun de ceux qui n'y figuraient pas * ne s'est retrouvé depuis dans les manuscrits médiévaux, Il semble, d’autre part, qu'il faille dissocier des papyri-archétype apportés d’Alexandrie a Césarée par Origéne, ceux qui furent diffusés la méme époque (III s. *) en Haute (Coptos) et Moyenne- (Oxyrhynque) od ils ont été découverts *; et cela malgré les avis con- traires de Cohn * et Wendland * Jerome, Epist. 34, 1 ad Mavcellam (CSEL tv, 260, 5-7); de Vir. inl. 113 (PL xin, 7468) * Cohn résume bien le point, vol. 1, po. > Voir Schiirer, Geschichte... vol. II, p. 643. 4 Hist, ecles. 11 18, 1-8 (GCS, Eusebius, II 1, 153-157). Ce sont trois livres de Quaest. Ex. sar cing, deux livres de Leg. sur quatre (2, trois livres de Som, sur cing, le De Tabernaculo, le Quod omnis incipions serous sit et trois livres de Hypoth. (De Tudaeis), une apologie des Juifs © 11 sagit d'un Tept wtoGiy, d'un Tleph Biadpedv en deux livres, d'un Tept 4pDudy et de deux biographies sur Isasc et Jacob, tous connus par référence cexplicite de Philon Iui-meme, Date fixée par Hunt (The Osyrhyrchus Papyri, p. 16) contre Scheil qui proposait une date beaucoup trop basse (Deux traités de Philon, pp. 111-1) "Voir Barthélemy, art. cit., pp. 58-60: «Si Yon veut remonter plus haut ‘dans Phistoire de la tradition textuelle, il importe de noter que le plus ancien usager des couvres de Philon dont nous 2ossédons encore les éerits est Clément ‘’Alexandrie... Lest done trés vraisemblable que ce fut au didascalée d’Alexan- rie, sous Panténe ou sous Clément, que Yeouvre de Philon, ou du moins co que Y'on en put regrouper, fut sauvé de l'abandon oi les juifs hellénophones Ja laissalent. C'est 1A que le savant juif renié par son peuple fut promu pére de I'Eglise et que dut étre constituée Ia collection-archétype doit dérivérent d'un e6té les papyri de Coptos et d’Oxyrhynque, de l'autre les papyri apportés, A Césarée par Orighnes (p. 60). *'Vol. I, p. xtivs. % Vol. IIT, pp. 11, xt 10 AMBROISE ET SON USAGE DE PHILON L'étude critique des retouches juives que je viens de signaler, retouches dont par ailleurs les papyri égyptiens et les citations de Clément sont demeurés indemnes, c'est ce qui a permis & Barthélemy © de remonter & deux éditions césaréennes distinctes. Ces atteintes ont affecté onze traités du soi-disant Commentaire Allégorique. Les manus- crits médiévaux qui, pour trois d'entre enx , ne connaissent plus que leur forme retouchée font communément alterner pout les huit autres’, les traités retouchés aux traités non retouchés. L’ordre a done été irrémédiablement brouillé. Malgré cela, des constantes typiques permettent de reconnaitre et de distinguer immédiatement entre forme retouchée et non retouchée de quelques-uns de nos huit traités dimorphes. Cher. et Agric, par exemple, sous leur forme retouchée, sont toujours amputés de toute 1a seconde partie du texte. Les séquences elles-mémes de ces types de traités sont aussi relativement stables dans les huit chefs de file auxquels on peut ramener les quelque trente collections manuscrites mixtes du Moyen-Age. Ainsiestil possible de discerner nettement deux séquences originelles plus ou moins entrecoupées que Barthélemy désigne par o et af. La séquence a-f, qui est celle ayant subi des retouches, semble en effet avoir été divisée dés sa parution en deux trongons, Virt. * faisant, Pour ainsi dire, fonction de trait d’union. Ces deux séquences sont clairement le reflet de deux éditions con- sécutives dont I’édition af, atteinte par le retoucheur, demande an- tériorité sur l'autre, o, non-retouchée 3. Sua spe a cepa centring années duranty, ibid., pp. 66-67" oe CaO ri ei ree ‘shord du fait que la collection des traités état encore plus complete A'époque LA TRADITION TEXIUELLE DE PHILON u *Pour conclure, disons que tout se passe comme si deux éditions du Commentaire Allégorique, chacune amputée de certains traités, avaient quitté par deux voies différentes le scriptorium de Césarée. Lune de ces éditions avait été divisée en deux codices « et @ et onze de ses traités avaient subi les reouches clandestines d'un rabbin orthodoxe de faible culture grecqie, tandis que deux d’entre eux étaient amputés de la moitié de lear texte. L’autre édition o ofirait un texte sans retouches juives: celui qu’attestent les papyri égyptiens et les citations de Clément, Origtne et Eustbe. On notera pourtant que manquaient dans cette seconde édition non retouchée huit des traités qui avaient fait partie de la premiére. II lui manquait le Quod deterius potiori insidiari soleat, le de Posteritate Caini, le de Planta- ione, le de Ebrietate, le de Sobrictate, le de Confusione linguarum, le Quis rerum divinarum heres sit et le de Fuga et inuentione. Je vois dans cette disparition de huit traités, comme dans les caractéristiques textuelles de certains des présents, un indice que la seconde édition (0) dérive de la copie d'Euzoios et qu’elle est chronologiquement posté- rieure & la premigre (2-8). Quoique de moindre qualité en général, la premiére édition garda pourtant un :ntérét pour les scribes médiévaux, du fait qu'elle offrait seule certains traités qui manquaient dans la seconde. Voila ce qui explique que la plupart des collections médi vales fassent alterner des trongons empruntés & 'une et l'autre éditions +, Sacrif. est l'un des traités les mieux attestés de tout le corpus philo- nien, Sans doute, parce qu'il est apparn trés vite et a trés juste titre ‘comme un spécimen trés réussi de ’Alexandrin. Il figure en effet dans la premigre et dans la seconde édition de Césarée, représentées respec- tivement par UF et PAM, dans le codex G, non identifié 2, et enfin ‘ot’on la réalisa. Puis du fait que intervention d'un rabbin dans les productions, du scriptorium de Césarée, si elle se comprend trés bien & I'époque d’Origéne (ce que nous allons démontrer), est beausoup moins explicable aprés que Pam- phile, Eusbbo, Acaco ot Euzoios eurent repris en mains le sort de la biblio théques, Barthélemy, p. 66, n. 3 * Ibid., pp. 65-66. + Test le seul & mélanger les séquences 2 et w. Les deux familles qui restent, soit H le plus riche en manuscrits et py4-N perdu oi le copiste de Na puisé ses excerpta, sont les formes les plus é:lectiques des deux traditions (a-p et to) et, Ace titre, négligeables (voir la erépartition des deux éditions césaréennes, 2 AMBROISE ET SON USAGE DE PHILO. dans le plus ancien témoin direct de la tradition manuscrite, le papy- rus de Coptos (Pap) qui nous a conservé en outre Her. non représenté par UF}. Ce dernier ne serait pas totalement ignoré, mais peu con- sidéré, d’Ambroise de Milan * qui, Vinverse, s‘inspire a tel point de Sacrif., quiil serait presque & propos de parler de traduction, Les pages qui suivent auront pour but de conclure, aprés avoir passé en revue les diverses variantes et retenu celles qui sont les plus typiques, si le manuscrit de Philon qui est & la base de Cain et dont Ambroise fait un usage constant, est susceptible d’étre rangé dans Yune des familles textuelles connues ou si éventuellement, il a une place de témoin isolé, ne pouvant se rattacher & aucune d’entre elles. Jessaierai dans un premier moment de repérer les points de ren- contre du commentaire latin avec chacune des variantes prises séparé- ‘ment ou avec plusieurs en méme temps contre tous les auitres témoins discordants, puis je donnerai les résultats qui découleront de ma recherche philologique ° Test bien clair que deux conditions sont requises pour cela: il se peut en effet que, d'une part, on soit en présence d'une variante inté- ressante, mais que, d’autre part, Ambroise n’ait pas porté spécialement son attention sur I'endroit oit se trouve justement cette variante; et vice versa, si bien que notre champ de possibilités s'en trouve passable- ment limité. Jai délibérément écarté de mon analyse les citations bibliques. S'il arrive, tel est exactement Je cas, qu'Ambroise donne une péricope du «Commentaire Allégoriques entre les divers types de manuscrits médiévaux de Philons, en Barthélemy, art. laud., tableau p. 63). * Ces deux traités, copiés ensemble mais ne se suivant pas de prés, devaient faire Vobjet d'un intérét singulier. «Considéré (le papyrus) sans doute aux temps anciens comme chose trés précieuse, il avait 6té clos dans une niches, grit Schell dans la Préface a la transcription du papyrus, Deux irailés de Philom, Pei + Etant diversement représenté, d’aprés ce qui apparait an premier contact, une part en ABrah. II (deux seuls emplois, au demeurant fort suapects et nayant aucun poids réel), de Vautre, avec bien davantage de consistance et apparence, en trois des Lettres exégétiques. Méme ici, ot le «littéralismes de Vimitation semblerait aller de soi, s‘agitil vraiment d'une source directe? (cf. p. 85, n.3). Voir une tentative de réponse & cette question dans mon récent article Utrum Ambrosius Mediotanensis. » Jepronds pour référence des textes philonien et ambroisien, les éditions eri- tiqués communes de Cohn et Wendland, d'une part, et de Schenkl,