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Communications

Thématique de la solitude
Lubomir Dolezel

Citer ce document / Cite this document :

Dolezel Lubomir. Thématique de la solitude. In: Communications, 47, 1988. Variations sur le thème. Pour une thématique. pp.
187-197;

doi : 10.3406/comm.1988.1713

http://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1988_num_47_1_1713

Document généré le 21/03/2017


Lubomir Dolezel

Thématique de la solitude :

Robinson Crusoé et Des Esseintes

J'ai précédemment tenté de traiter la thématique littéraire en tant


que sémantique extensionnelle des textes fictionnels l. Les thèmes
littéraires sont en effet des structures extensionnelles que l'on peut situer
sur deux plans :
- les thèmes de premier ordre sont des agglomérats structurés
d'unités extensionnelles élémentaires, c'est-à-dire des motifs (dans
l'acception précisée par Tomachevski, 1928, et Mukafovsky, 1928). Nous
pouvons appliquer à une théorie des thèmes de premier ordre la
désignation de thématique représentationnelle ;
- les thèmes de second ordre sont des hypothèses extensionnelles
formulées en termes de systèmes interprétatifs universels. Nous
pouvons appliquer à une théorie des thèmes de second ordre la désignation
de thématique interprétationnelle.
Cette thématique interprétationnelle se présente elle-même sous
diverses formes : les systèmes interprétatifs proppiens élaborent des
structures thématiques sous la forme d'hypothèses fonctionnelles ; ces
thèmes sont des universaux narratifs et font partie intégrante d'une
conceptualisation proprement poétologique. Les systèmes idéologiques
(freudien, marxiste, etc.) élaborent des thèmes sous la forme de
propositions psychologiques, sociologiques, philosophiques, etc. De tels
thèmes sont des universaux idéologiques et dérivent de
conceptualisations extralittéraires. Les thèmes archétypaux, qui interprètent
le récit en termes de structures mythologiques récurrentes, se situent
entre les interprétations proppiennes et les interprétations
idéologiques.
Dans ce cadre théorique, l'analyse thématique d'une œuvre
littéraire repose sur deux procédures : premièrement, le texte est transcrit
en formules de motifs qui représentent son sens extensionnel de
premier ordre. Deuxièmement, ces formules font l'objet d'une paraphrase
les traduisant dans le vocabulaire universel du système interprétatif

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choisi ; cette paraphrase exprime le sens extensionnel de second


ordre.
L'analyse thématique, ainsi conçue, est l'opération centrale du
traitement des textes littéraires. L'analyse représentationnelle est reliée à
la structure du texte en tant qu'opération qui dérive sa lecture exten-
sionnelle de premier ordre du sens intensionnel de la texture. L'analyse
interprétationnelle, en traduisant les motifs particuliers en
descriptions universelles, fait le lien avec les structures extralittéraires.
La théorie littéraire devrait reconnaître le rôle fondamental de la
thématique représentationnelle ; les interprétations de second ordre
ne peuvent en effet être vérifiées que si elles sont explicitement mises
en relation avec les thèmes de premier ordre. Étant fondées sur des
conjectures intelligentes et non sur des traductions réglementées de
représentations textuelles, les interprétations en termes universaux
sont notoirement exposées à l'arbitraire et aux hésitations de la
subjectivité qui les avance.
Tenant pour acquise la primauté de la thématique
représentationnelle et laissant de côté le problème des interprétations universelles,
j'ai essayé de préciser les notions de thème et de champ thématique
dans le langage de la sémantique des mondes possibles 2. On peut alors
définir les thèmes comme des structures extensionnelles régies par les
conditions sémantiques globales qui caractérisent les mondes fiction-
nels. Dans ma communication au colloque Pour une thématique /, je
me suis servi du thème du double pour illustrer le pouvoir explicatif de
cette théorie 3. Je voudrais démontrer à présent les avantages de la
thématique des mondes possibles en examinant un autre thème
simple, celui de la solitude.
Le thème de la solitude n'est pas moins ancien que celui du double et
jouit d'une certaine popularité dans la Stoffgeschichte. Il a été,
cependant, mis dans la même catégorie que des thèmes apparentés, surtout
ceux de l'aliénation et de l'isolement (cf. Aziza et al., p. 167-169). Sous
cette forme non différenciée, il a été assimilé à d'autres thèmes ; ainsi
Frenzel, 1976, le considère sous les rubriques « Einsiedlerschaft »
(p. 128-129), « Inseldasein » (p. 383-401), « Menschenfeind » (p. 524-
535) et « Sonderling-» (p. 619-633). Les études du thème dans divers
genres et œuvres littéraires (par exemple, Vossler, 1946 ; Canat,1967 ;
Vigoroux, 1972 ; Sayre, 1978 ; Georgianna, 1981) manifestent une
semblable absence de différenciation conceptuelle. Dans le cadre de la
sémantique des mondes possibles, le thème de la solitude peut être
reconnu comme une structure extensionnelle spécifique qui représente
le noyau d'un champ thématique. Le caractère particulier du thème
dérive des conditions sémantiques globales du monde à un seul agent.

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Thématique de la solitude : Robinson Crusoe et Des Esseintes

Le thème de la solitude n'est engendré que si une seule personne existe


dans le monde fictionnel. Les thèmes de l'aliénation et de l'isolement
sont au contraire engendrés par un contraste physique, mental ou
moral entre un personnage fictionnel non conforme et son groupe, sa
communauté ou sa société. Un tel contraste présuppose la présence
dans le monde fictionnel d'autres personnages, quoique passifs, qui
fournissent la motivation de l'aliénation ou de l'isolement. Ces thèmes
se placent donc dans un monde à multiples agents 4.
Cette brève description du champ thématique de la solitude suffit
pour mon exposé. Je ne vise pas la typologie, mais l'analyse : examiner
comment s'individualise le thème de la solitude dans des textes
littéraires particuliers. Dans cette perspective analytique, je traiterai le
thème comme la source potentielle de variabilité, comme une
structure invariante qui doit subir des modifications dans chacune de ses
manifestations concrètes.
Les traits invariants du thème de la solitude sont engendrés par les
restrictions sévères imposées au champ d'action et à l'éventail de
propriétés du solitaire qui habite le monde à un seul agent : a) il n'y a
aucune possibilité d'interaction, c'est-à-dire d'un échange réciproque
d'actions coopératives ou antagonistes entre deux ou plusieurs agents ;
b) les actions de l'agent ne touchent que lui-même (l'action reflexive)
ou les objets naturels ou culturels autour de lui ; c) c'est son existence
solitaire qui détermine la vie mentale de l'agent. Dans des textes
fictionnels particuliers, la structure thématique invariante subit
diverses modifications. On observera cette potentialité de variabilité en
examinant les modifications du thème de la solitude dans deux textes
fictionnels qui en traitent, Robinson Crusoe de Defoe, et A rebours de
Huysmans. Ces textes se prêtent bien à la comparaison parce qu'ils se
placent respectivement au début et à la fin de la période « classique »
du roman européen.
Le monde à un seul agent est un espace artificiel, précaire et donc
provisoire. La solitude de Robinson découle d'un désastre occasionné
par la force de la nature ; la solitude de Des Esseintes est un état voulu,
le résultat de ses décisions et de son action propres. La découverte sur
l'île des empreintes de pieds signifiant l'intrusion d'autres
personnages-agents détruit le monde à un seul agent de Robinson ; Des
Esseintes est expulsé de sa thébaïde par la force de la nature, en raison de
l'aggravation de sa maladie. La délimitation asymétrique de l'espace
de la solitude ne constitue qu'une différence mineure entre les deux
traitements du thème. Plus importants, en ce qui concerne la
variabilité, sont les différents « contenus » possibles du thème de la solitude,
c'est-à-dire les diverses activités physiques et mentales que peut exé-

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cuter le personnage fictionnel dans sa solitude. Robinson Crusoé précise


le thème en se focalisant sur les actions physiques du solitaire, tandis
quM rebours est l'histoire d'un esprit solitaire. Ce déplacement de la
focalisation entraîne des manifestations assez divergentes du thème de
la solitude.
Chez Defoe, la solitude est une condition qui stimule la capacité
d'action du solitaire. Robinson, par un effort continu, intensif et
concentré, arrive à transformer la nature en culture, le monde-sans-
homme en monde-pour-1'homme 5. Certes, la nature n'est pas
seulement un espace écologique offert au déroulement des actions de Robin-
son ; elle est aussi une force puissante, aléatoire, fortuite, qui possède
sa propre capacité à provoquer des événements. L'interaction, nous
l'avons constaté, n'est pas possible dans le monde à un seul agent ;
Defoe lui trouve un substitut non moins dramatique, en construisant
un échange très riche entre les forces de la nature et le solitaire.
Robinson rappelle par certains côtés les héros culturels qu'on
rencontre dans la mythologie et les légendes, héros qui ont réalisé des exploits
surhumains, et parfois surnaturels, en luttant contre les forces de la
nature. Mais, à l'opposé du héros culturel, Robinson ne se comporte pas
en antagoniste dans sa confrontation avec la nature. Il n'a pas pour but
d'asservir la nature. Quand les forces de la nature deviennent
menaçantes, Robinson prend des mesures protectrices ; plus typiquement,
cependant, il se lance dans une collaboration asymétrique avec la
nature en s'efforçant de la faire coopérer aux buts visés par son
action 6. Un modèle exemplaire de cette collaboration entre l'agent
solitaire et la force de la nature apparaît dans l'épisode où Robinson
traîne les provisions du vaisseau naufragé. Quand son radeau s'échoue
et que les provisions sont sur le point de tomber dans la mer, Robinson
tient les coffres contre son dos pendant presque une demi-heure ; puis,
« la montée des eaux me leva plus au niveau, et peu après, les eaux
montant toujours, mon radeau se remit à flotter... » (p. 61). Certes, la
force de la nature, étant brute et irrationnelle, ne se soumet pas aux
intentions de l'agent ; elle peut être productive, mais également
destructrice ou neutre. Par contraste, les actions de Robinson sont
toujours productives, conçues et effectuées pour assurer sa survie autant
que pour élever son niveau de vie. C'est évident, dira-t-on, mais il faut
le noter ; Robinson n'a aucune tendance à agir de façon destructrice ou
acratique 7.
La prédominance des actions productives détermine l'étendue et la
structure de la vie mentale de Robinson dans sa solitude. Les
composants principaux de cette vie mentale sont l'acquisition de savoir et le
raisonnement pratique, deux opérations indispensables à une praxis

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Thématique de la solitude : Robinson Crusoe et Des Esseintes

rationnelle. Le caractère rationnel des actions de Robinson s'incarne


dans l'étape principale du raisonnement pratique, à savoir dans le
processus de décision. En règle générale, Robinson considère les
alternatives possibles sous les conditions données et choisit celle qu'il juge
optimale pour remplir son objet. Une des décisions qu'il devait prendre
au début de son existence solitaire était : Quel genre d'habitation lui
serait optimal et où la construire ? Il résout la première question en
posant une alternative : « une caverne sous la terre, ou une tente sur la
terre ». De façon originale, Robinson « se résolut aux deux » (p. 58). La
décision fixant le lieu optimal découle alors de la décision
fondamentale concernant le genre d'habitation. Robinson s'est donc construit
une habitation qui est en même temps un monument élevé à son
ingéniosité.
Puisque le raisonnement pratique détermine le champ d'action de
Robinson, ses échecs seront en principe la conséquence d'un défaut de
programmation. La construction du premier bateau en est un exemple
pertinent. Au lieu de résoudre d'avance la question du lancement,
Robinson s'est satisfait d'une « solution bête » : « Faisons-le d'abord, je
suis certain que je trouverai un moyen de le lancer une fois construit »
(p. 126). En tolérant une lacune grave dans la conception d'une
activité complexe, Robinson échoue complètement. Il perd plusieurs mois
de travail, et un moyen d'évasion se révèle inutile.
La capacité dont Robinson fait preuve pour accepter les restrictions
imposées par sa condition et pour concevoir toutes les alternatives
disponibles en fait un agent libre. La liberté de sa volonté se définit par
l'éventail des alternatives dont il dispose ; la liberté de sa raison se
définit par sa capacité de choisir l'alternative optimale. Les échecs de
son action, en tant que conséquence d'une opération mentale
déficiente, peuvent être rectifiés. L'agent libre, l'agent qui a le pouvoir
d'agir rationnellement, préside en maître à la création et à l'entretien
de son monde.
La liberté de Robinson dépasse en outre le raisonnement pratique
pour englober les niveaux de contemplation. Je désigne sous le nom de
contemplation des opérations mentales qui, n'étant pas des conditions
préalables à l'action, permettent au personnage d'évaluer et
d'interpréter ses actions, sa situation, son mode. Par la contemplation
reflexive, l'agent devient en quelque sorte observateur de sa propre
existence. D'une façon significative, l'activité contemplative de Robin-
son est déclenchée par un rêve, expérience où devient possible la
division entre le fait d'être et le fait de s'observer. Son rêve entraîne une
réinterprétation radicale de sa condition en stimulant son intérêt pour
son passé antérieur à la solitude. L'évocation du passé, en tant qu'opé-

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ration contemplative fondamentale du solitaire, s'introduit dans la


structure de la vie mentale de Robinson. La structure est complétée par
la réactivation de la croyance religieuse qui s'ajoute aux procès
contemplatifs. Ainsi la réinterprétation ultime de la solitude sur le
fondement de la métaphysique chrétienne est-elle rendue possible.
Dans cette interprétation qu'on peut qualifier de « mythologique », la
force de la nature se métamorphose en agent animé, personnel,
surnaturel. Le monde-pour-1'homme devient monde-de-Dieu.
La mythologisation du monde à un seul agent dans Robinson Crusoe
change les conditions de l'agir et conduit ce monde à ses limites.
L'introduction d'une divinité dans l'état de solitude transforme l'action
physique de l'agent en quasi-interaction, et ses actes verbaux
intransitifs (la prière, la lecture) en actes transitifs de quasi-communication.
Soulignons, cependant, que dans la mythologie particulière qui façonne
le monde fictionnel de Robinson Crusoe l'interaction reste une
expérience purement subjective ; la divinité ne s'offre pas à une interaction
en face à face puisqu'elle ne devient pas personnage fictionnel.
L'asymétrie qui caractérisait l'échange entre la personne et les forces de la
nature dans le monde à un seul agent avant sa mythologisation se voit
reproduite dans le rapport entre le solitaire et sa divinité 8.
Comme je l'ai souligné au début, la réalisation du thème de la
solitude consiste surtout dans le comblement du vide par une activité
particulière du solitaire. Le trait caractéristique du traitement du
thème chez Defoe réside dans la praxis productive. Activité dominante
du protagoniste, celle-ci détermine la structure de l'esprit de Robinson
dans la hiérarchie de ses constituants. Les opérations du raisonnement
pratique et de l'acquisition du savoir accaparent son esprit tandis que
l'activité contemplative reste au fond. Le traitement du thème chez
Huysmans contraste radicalement avec celui de Defoe. La solitude du
héros de Huysmans est entraînée par l'abolition des coagents 9 ;
l'espace fictionnel de sa « thébaïde raffinée » est de plus circonscrit par
le refoulement radical des deux domaines qui ont figuré dans le monde
à un seul agent de Robinson, celui de l'action physique et celui de la
nature.
L'élimination de l'action physique est presque absolue. L'activité
physique de Des Esseintes se borne aux mouvements physiques les plus
simples. Quelques-uns sont nécessaires pour survivre ; la plupart
d'entre eux ne sont pourtant que des préalables physiques à ses
activités mentales (par exemple, feuilleter des livres, ranger des gravures,
préparer des parfums). En d'autres termes, ses activités physiques sont
subordonnées à sa vie mentale. La même subordination se manifeste
du point de vue opposé, c'est-à-dire lorsqu'on examine le raisonne-

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Thématique de la solitude : Robinson Crusoe et Des Esseintes

ment pratique de Des Esbeintes. Tout comme Robinson Crusoe, Des


Esseintes conçoit l'activité productive en examinant soigneusement les
alternatives possibles. Mais, contrairement au héros du dix-huitième
siècle, ce héros fin-de-siècle ne se charge pas de l'exécution de ses plans,
mais la remet aux agents auxiliaires. Le héros « décadent » crée son
monde-pour-l'homme uniquement par l'activité mentale 10.
Le retrait volontaire de Des Esseintes de l'activité productive
physique est la conséquence spontanée de ses conditions matérielles ; en
revanche, son reniement de la nature découle d'une décision réfléchie
fondée sur une idéologie. La nature, selon le héros de Huysmans, « a
définitivement lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de
ses ciels, l'attentive patience des raffinés » (p. 107) ll. Dépourvu de
l'environnement naturel, le monde fictionnel du solitaire repose
exclusivement sur la « fourniture » des artefacts culturels. C'est un cadre
approprié et, en effet, nécessaire à la solitude de Des Esseintes, une
solitude remplie surtout par une opération mentale spécifique, celle de
la contemplation esthétique. Entouré des livres, des gravures et des
tableaux choisis selon son goût élitiste, Des Esseintes passe la plupart
de son temps en « exercices d'amateur », dans une activité qui est
« l'ersatz de [...] l'imagination créatrice de l'artiste » (Fumaroli, 1977,
p. 32). Les constituants et la structure de l'esprit de Des Esseintes
sont déterminés par sa communication solitaire avec ses artefacts
preteres.
a) Les artefacts esthétiques stimulent des perceptions sensorielles
exquises. Il est typique de la composition de son esprit que les sens bas
— le goût et l'odorat I2 — , qui sont émoussés chez des gens ordinaires,
lui a procurent des plaisirs égaux à ceux obtenus par l'ouïe ou la vue »
(p. 222 ; cf. Laforêt, 1975). Des Esseintes est maître dans « l'art de la
parfumerie » et un raffiné dans le mélange des saveurs. Les parfums
qu'il fait chez lui et son « orgue à bouche » lui donnent des sensations
syncrétiques exquises, les stimuli olfactif et tactile produisant des
« spectacles » visuels ou des compositions musicales auditives.
6) Le constituant émotionnel de son esprit est particulièrement
sensible à la musique. Un Lied de Schubert évoque un sentiment de
« désolation » qui rappelle l'impression émotionnelle d'une « fin
d'amour dans un paysage triste » (p. 341). Mais ne perdons pas de vue
que, avant l'invention de l'enregistrement, la musique ne pouvait
entrer dans le monde d'un solitaire dilettante ; la poésie et la peinture
— les meubles principaux du monde fictionnel — produisent une
impression émotionnelle continue et, par conséquent, plus durable.
Les « extases de joie » qu'expérimente Des Esseintes devant les tableaux
de Gustave Moreau ou devant les gravures d'Odilon Redon ont été

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commentées plusieurs fois dans la littérature critique (par exemple,


Trudgian, 1934, p. 235-252). Elles ne sont égalées que par le « charme
incroyable » de la poésie de Baudelaire qui voit en Des Esseintes la plus
haute émotion esthétique.
c) La couche dominante de l'esprit, chez Des Esseintes, est
constituée par les opérations interprétatives. Les capacités de l'esprit d'un
dilettante sont comblées par la formulation d'une esthétique subjective
et par la profération de jugements critiques impressionnistes. Se
laissant guider par son esthétique élitiste, l'esprit de Des Esseintes
parcourt les vastes étendues des arts ancien et moderne tout en enterrant
des périodes entières et en exprimant son admiration de quelques
bijoux exquis. L'accomplissement le plus mémorable de la faculté
interprétative de Des Esseintes est son histoire personnelle de la
littérature latine et de la littérature moderne française. Sa découverte du
Satiricon de Pétrone aussi bien que d'autres œuvres de la « décadence »
latine n'a d'égale que son admiration précoce des poètes
contemporains français tels que Verlaine, Corbière et Mallarmé.
L'opération interprétative façonne l'esprit esthétique de Des
Esseintes en une homogénéité puriste. Son idéologie esthétique subjective
sert de base aux jugements critiques et détermine l'étendue de ses
sentiments et sensations esthétiques. De plus, en déterminant le dessin
de son habitation et la composition de ses collections, l'idéologie
esthétique établit la structure de l'environnement matériel de Des
Esseintes. Nous pouvons maintenant constater que le raisonnement pratique
de Des Esseintes est purement tautologique : la sélection d'une
alternative est déterminée a priori par son esthétique subjective 13. Le
domaine matériel du monde solitaire de Des Esseintes n'est qu'une
projection de son esprit esthétique. Cette solitude n'est pas seulement
absolue, mais parfaitement uniforme.
Nous pouvons maintenant formuler explicitement le caractère
spécifique de la solitude voulue de Des Esseintes par contraste avec la
solitude involontaire de Robinson. Robinson, en producteur poussé par
des motivations pratiques, élargit toujours le domaine matériel du
monde à un seul agent et, au cours de cet élargissement, crée et recrée
une vie mentale de plus en plus complexe. Finalement, la structure de
son esprit comprend des opérations contemplatives mais reste dominée
par le raisonnement pratique. C'est un esprit pratique orienté vers
l'extérieur, vers l'action productive. Le monde projeté par un esprit
pratique est ouvert et dynamique. A l'opposé, l'opération mentale
« inutile » de la contemplation esthétique représente l'activité mentale
principale de Des Esseintes. Son esprit, dominé par une idéologie fixe
et coupée d'expériences et d'impressions nouvelles, s'oriente vers

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Thématique de la solitude : Robinson Crusoe et Des Esseintes

l'intérieur. L'esprit idéologique construit son monde en versant son


contenu, en remaniant sa réserve. L'opération caractéristique de
l'esprit idéologique est la reproduction : la relecture des monuments
littéraires accumulés, le réexamen de tableaux et d'objets d'art
possédés en privé, l'évocation des événements et expériences passés.
La solitude est un espace idéal pour les opérations de l'esprit
idéologique reproductif. Elle paraît offrir une liberté complète à cet esprit
absorbé dans des plaisirs récréatifs. Cependant, une fois passé la
nouveauté de cet état, les effets opposés se font sentir :

la solitude avait agi sur son cerveau, de même qu'un narcotique.


Après l'avoir tout d'abord énervé et tendu, elle amenait une
torpeur hantée de songeries vagues : elle annihilait ses desseins,
brisait ses volontés, guidait un défilé de rêves qu'il subissait,
passivement, sans même essayer de s'y soustraire. Le tas confus de
lectures, des méditations artistiques, qu'il avait accumulées depuis son
isolement, ainsi qu'un barrage pour arrêter le courant des anciens
souvenirs, avait été brusquement emporté, et le flot s'ébranlait...
(p. 173 sq.).

C'est surtout l'évocation qui déséquilibre la solitude idéale de Des


Esseintes, en révélant sa potentialité négative, la capacité
d'interrompre les plaisirs présents de l'esprit par les images spontanées,
implacables du passé. Une fois que le souvenir spontané s'impose dans le
monde du solitaire, d'autres opérations mentales également
spontanées et implacables s'ensuivent : un « courant » d'émotions, un «
torrent » d'angoisse, un « ouragan » de rage (p. 360). La solitude visait à
donner la liberté absolue aux activités contemplatives intentionnelles,
mais l'esprit réaffirme son autonomie par une spontanéité
incontrôlable et non refrénée. L'esprit solitaire qui s'enorgueillissait de sa
souveraineté se voit transformé en champ d'opération de forces
antagonistes engendrées par sa propre productivité, forces qui se déchaînent
indépendamment de la volonté. L'esprit solitaire souverain finit par se
convertir en névrose pathologique. Le jeu du spiendide isolement est
fini.
Dans le monde réel, la solitude est l'essai d'un être humain, une
condition où les qualités de l'individu se révèlent vigoureusement.
Dans les fictions, l'élimination de coagents rend possibles l'exposition et
la manipulation, de façon très évidente, des dimensions sémantiques
fondamentales d'un personnage fictionnel. Pour cette raison, le monde
à un seul agent n'est pas simplement l'origine structurelle du récit,
mais aussi un laboratoire d'essais narratifs élégants. En analysant le
traitement du thème de la solitude chez Defoe et Huysmans, l'occasion

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nous a été donnée d'examiner comment sont construits dans ce


laboratoire l'action, les émotions, la pensée du personnage fïctionnel, ainsi
que ses rapports avec l'environnement naturel et culturel. Ces
observations nous permettent de dégager une perspective significative sur la
nature du récit fictionnel : les récits fictionnels sont des constructions
sémantiques. La thématique de la solitude est indispensable pour
comprendre la sémantique de la fictionnalité.

Traduit de l'anglais Lubomîr Dolezel


par Nancy TRAILL Université de Toronto

NOTES

1. Au colloque Pour une thématique I, mais une partie seulement de l'exposé a été publiée
dans Poétique, 64.
2. Dans l'intervalle, j'ai examiné en détail la potentialité d'une sémantique des mondes
possibles pour l'étude des fictions littéraires, aussi bien que ses avantages par rapport à
d'autres cadres sémantiques extensionnels et universels (cf. mon exposé « Possible VVorlds
and Literary Fictions », à paraître dans les Actes de colloque Nobel 65).
3. Ce n'est que cette partie de l'exposé qui a paru dans Poétique, 64.
4. La différence entre le monde à un seul agent et le monde à multiples agents dans une
typologie des mondes fictionnels a été définie dans Dolezel, 1985.
5. Chez Defoe, le traitement du thème de la solitude peut être considéré comme une
solution à une expérience de pensée courante dans les discussions des XVIIe et xvme siècles à
propos de l'état primitif, naturel de l'homme. On supposait que, dans l'état de solitude,
l'homme pourrait se comporter de trois façons possibles : « Quelques écrivains croyaient que
l'homme naturel isolé pourrait, par la force de la raison, atteindre la même condition
morale et intellectuelle que l'être humain élevé en société. D'autres [...] suggéraient qu'il
serait sauvage et brute mais qu'il aurait plus de liberté et de bonheur et moins de vices que
l'homme civilisé. La plupart des écrivains cependant affirmaient que l'homme est un animal
social, que la vie bestiale du sauvage solitaire est précaire et que, loin d'être heureux,
l'homme naturel isolé vivait dans la peur constante de la mort » (Novak, 1963, p. 23).
6. La « coopération lucide avec les circonstances » dont Robinson fait preuve a été
commentée par Richetti (1975, p. 39). Richetti a reconnu aussi le contraste entre le
comportement héroïque et le mode d'agir de Robinson tout en remarquant que dans les récits de Defoe
il y a « une tentation forte » de passer au mode héroïque (p. 53).
7. Robinson ne se laisse tenter par ce mode d'agir qu'une fois, sous le coup du choc de son
naufrage sur l'île déserte. Parce qu'il « ne prévoit aucun espoir de vie », il se propose de
« considérer le jour suivant de quelle façon [il] devrait mourir » (p. 17). Le matin suivant, il
oublie cette intention.
8. La solitude de Robinson n'est pas dépassée seulement par le procédé spirituel de la
croyance religieuse. Son activité de scripteur est également importante pour dépasser sa
condition existentielle. Son Journal et son rapport des événements ne sont pas un texte de
caractère privé, mais une forme rudimentaire de littérature. Comme le journal de bord d'un
capitaine, le Journal de Robinson ne sera achevé que par la lecture, c'est-à-dire dans le
circuit de communication.
9. La présence de quelques personnages accessoires (surtout les domestiques de Des
Esseintes) pourrait être considérée comme une violation de la restriction fondamentale du
monde à un seul agent. Ces agents pourtant exécutent des tâches purement auxiliaires et ne

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Thématique de la solitude : Robinson Crusoe et Des Esseintes

participent pas aux activités qui meublent le contenu de la solitude de Des Esseintes. La
solitude est interrompue par le voyage avorté à Londres, après lequel le monde à un seul
agent n'est plus restitué à sa forme pure.
10. Le choix des couleurs, du décor et des meubles à l'asile Fontenay est un exemple
révélateur de la praxis • décadente ».
11. Des Esseintes non seulement élimine la nature de son monde, mais la pousse au-delà
de l'horizon de l'observation. Une seule fois (p. 109), il observe le paysage de nuit silencieux
autour de son asile ; deux fois (p. 137, 236), il ouvre sa fenêtre (dans le second cas à cause du
vertige).
12. Strawson a explicitement formulé une hiérarchie des sens telle que l'accord général la
pose en principe : « Traditionnellement cinq sens peuvent se distinguer comme des modes de
perception des objets publics. De ceux-ci, le goût et l'ouïe sont remarquablement plus
insignifiants que les autres... Il ne semble pas que l'absence des éléments gustatifs ou olfactifs
puisse constituer une incitation à une révolution conceptuelle significative » (Strawson,
1959, p. 64).
13. Le choix des couleurs pour le décor de la maison, mentionné ci-dessus, en est un
exemple pertinent. On nous rappelle de manière explicite que « le choix de Des Esseintes ne
pouvait donc prêter au moindre doute » (p. 98).

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Aziza, Claude et al., 1978, Dictionnaire des types et caractères littéraires, Paris, Nathan.
Canat, Renée, 1967, Une forme du mal du siècle. Du sentiment de la solitude morale chez les
romantiques et les parnassiens, Genève, Slatkine Reprints.
Defoe, Daniel, Robinson Crusoe, London, Oxford University Press, 1972.
Dolezel, Lubomir, 1985, « Pour une typologie des mondes fictionnels », in Herman Parret et
Hans-Georg Ruprecht eds., Exigences et Perspectives de la sémiotique. Recueil d'hommages
pour Algirdas Julien Greimas, vol. 1, Amsterdam-Philadelphia, Benjamins, p. 7-23.
- « Possible Worlds and Literary Fictions », Proceedings of Nobel Symposium 65 (à
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