Vous êtes sur la page 1sur 2

La petite fille aux allumettes (d’après Endersen)

C’était la veille de Noël. Ce soir-là, il faisait un froid de chien, la neige tombait déjà depuis
plusieurs jours.

Dehors, sur le trottoir, se trouvait une pauvre fillette qui n’avait guère plus de dix ans.
Une pauvre misère toute maigrichonne, qui n’avait même pas un bonnet sur la tête et
même pas une paire de galoches pour lui cacher les orteils.

Dans son tablier, elle serrait des paquets d’allumettes que son père et sa mère lui avaient
demandé de vendre en ville.
Mais ce soir-là, il n’y avait personne sur les trottoirs, tant il faisait froid dehors, les gens
s’occupaient bien au chaud de ce qu’ils allaient manger le soir pour leur fête. Ce qui fait
que, quand la nuit est venue, l’enfant n’avait pas vendu le premier paquet d’allumettes.
Oh ! Dieu, qu’elle avait donc froid, qu’elle avait donc faim cette pauvre petite fille dans
cette nuit toute noire.

Elle passait la tête aux fenêtres des maisons, là où les chandelles brillaient de tous leurs
feux. Elle trouvait çà si joli ! Et ça sentait bon ! Elle voyait dans les cheminées, sur les
chenets, un gros coq à la peau toute dorée qui éclatait sous la flamme, ou bien une oie
dont la graisse coulait sur la cendre.
Mais dehors, il faisait de plus en plus froid. La fillette ne voulait plus rentrer chez elle à la
ferme. Comme elle n’avait pas vendu ses paquets d’allumettes, elle savait bien que son
père allait décrocher son ceinturon et qu’elle aurait les reins bien rougis. Si bien qu’elle
s’est assise, toute douloureuse, entre deux maisons. Elle se recroquevilla le plus possible
pour que le froid lui fasse moins de misère. Elle ramena la frange de ses petits cheveux
blonds sur son visage comme un rideau. Mais le froid pénétrait dans son corps.

Elle s’est donc dit : « Et si je brûlais une allumette pour me chauffer les doigts ? »

Quand l’allumette se mit à flamber, elle n’en croyait pas ses yeux. Elle s’est crue tout à
coup devant la cheminée de leur cuisine. La chaleur inondait son corps. Elle se mit à
sourire. Mais la flamme se mit à vaciller et le bois d’allumette devint noir comme du
charbon. La cheminée de la cuisine s’envola et la petite fille sentit à nouveau le froid lui
glacer les sangs.

Ce qui fait qu’elle en a frotté une autre. Quand la flamme a grandi, ce n’était plus la
cheminée de la cuisine qu’elle voyait mais leur grande table de ferme. Sa maman avait
mis une jolie nappe toute blanche, blanche comme la neige du trottoir. Dessus, il y avait
le gros coq avec sa peau toute craquelée par la flamme du feu de bois, un beau rôti de
cochon tout luisant et des pommes de terre en chapelet tout autour. La fillette s’en
pourléchait d’avance, elle allait le manger à grosses bouchées. Et puis le bois d’allumette
est devenu tout noir comme du charbon; la table, le coq, la cochonnaille, s’étaient
envolés. Et la pauvre enfant ressentit le froid lui glacer les sangs plus encore.
Elle en a donc rallumé une troisième. Là, ce n’était plus la table de chez elle mais un beau
sapin de Noël qui brillait sous ses yeux avec ses bougies de toutes les couleurs. La fillette
voulut en tenir une dans ses doigts mais toutes les bougies se mirent à monter au ciel et
devenir comme des étoiles filantes. Sa bonne grand-mère qui venait de mourir lui avait
dit que lorsqu’on voyait une étoile filer c’est qu’une âme montait au paradis.

Si bien qu’elle se dépêcha d’en allumer une autre. Mais cette fois, c’est sa bonne grand-
mère qu’elle vit et qui lui sourit gentiment. « Grand-mère, dit la fillette, grand-mère,
emmène-moi avec toi, emmène-moi vite avant que mes allumettes soient noires comme
du charbon. J’ai trop froid, grand-mère et je ne veux plus te quitter ».

La pauvre enfant alluma toute ses allumettes jusqu’à la dernière pour voir le plus
longtemps possible sa grand-mère. La bonne vieille la prit dans ses bras et la monta
près du bon Dieu, là où il ne fait plus ni froid ni faim.

Le lendemain matin, jour de Noël, on a retrouvé la petite fille aux allumettes sur le
trottoir, les sangs glacés. Autour de son petit corps, il y avait comme un rond
d’allumettes noires comme du charbon. Ses petits cheveux blonds flottaient dans la bise
comme les blés de la moisson. Mais elle avait gardé, cette petite fille, son joli petit
sourire. Le sourire des enfants à Noël, le sourire des enfants qui dorment bien au chaud
dans les bras d’une bonne vieille grand-mère.