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Film Etre et avoir

Etre et avoir
France, 2002
De Nicolas Philibert
Avec : Alizé, Guillaume Canet, Jojo Hui, George Lopez, Nathalie Malbranche, Julien Rochefort, Axelle Ropert, François-Olivier
Rousseau, Laura Smet, Jean-Marie Straub, Johanna ter Steege
Durée : 1h44
Sortie : 28/08/2002
Note FilmDeCulte :
Nicolas Philibert (lire l'entretien), fidèle à la création de films documentaires, pose les caméras de
sa dernière réalisation, Etre et avoir, au coeur d'une micro-société aux senteurs de l'enfance: M.
Lopez, instituteur de carrière, exerce dans l'une des dernières écoles à classe unique qui demeurent
encore en France. Celle-ci se trouve au coeur de l'Auvergne et se compose de treize enfants, âgés
de trois à onze ans: Jojo, Olivier, Marie, Alizé, Johan, Julien, etc... En choisissant cet instituteur,
strict mais paternel, et ces élèves attentifs, parfois coquins, toujours attendrissants, Nicolas
Philibert a su détecter les protagonistes idéaux, parfaitement représentatifs d'un monde idyllique
dans lequel le respect de l'autre règne, mais autour duquel plane également la menace des
difficultés du monde rural

Le film peint en la personne de l'instituteur, M. Lopez, le visage d'un homme bon, généreux et extrêmement
professionnel, qui sait s'adapter à toutes les situations, et garde le contrôle de sa classe tout en sachant rire
ou dialoguer avec ces enfants d'âges différents. Le réalisateur montre bien comment le maître va à la fois
savoir par exemple cadrer Jojo, le rigolo de la classe, et rassurer Olivier, dont le père est malade. Cet
enseignant est doué, ses mots sont justes en toute circonstance et souvent enrichissants pour les élèves. Le
film se contente généralement de suivre, avec la distance nécessaire, la mise en scène de ce professeur
dirigeant sa petite troupe d'acteurs d'une façon unique. Une seule fois le réalisateur intègre une figure propre
au documentaire: au cours de la seule et unique interview du métrage, M. Lopez explique au réalisateur et au
spectateur qu'il est lui-même fils d'ouvriers agricoles, qu'il a vu ses parents se dépêtrer des ennuis inhérents
aux métiers ruraux. Voilà pourquoi il comprend si bien la vie, pas toujours évidente, de ces enfants, la plupart
fils de paysans.

Ce documentaire à l'allure parfois fictionnelle livre des scènes d'une tendresse inouïe. La naïveté déconcertante
des enfants fait sourire, et rire à gorge déployée parfois. Quand Jojo le phénomène nomme son petit doigt
"l'horizontale" au lieu de "l'auriculaire", le charme opère, et le spectateur ne peut que craquer devant
l'innocence de l'enfant. De même lorsque Alizé, la cadette, déclare d'une toute petite voix désemparée, prenant
la caméra à témoin, que son voisin lui a pris sa gomme. Des détails qui font la vie de cette classe unique dans
laquelle les enfants sont amenés à grandir et à passer plusieurs années de leur enfance. Des petits instants
qui s'ajoutent à ceux plus sombres montrant les élèves en difficulté: Nathalie face à sa timidité maladive,
Olivier évoquant la maladie et l'hospitalisation de son père, etc.

La qualité du film tient vraiment à toutes ces scènes exquises, à tous ces moments de vie que le réalisateur a
su capter: un instant de bêtise par ci, un moment de drôlerie par là, ajoutés à la difficulté de grandir et
d'apprendre. Le tout filmé avec une tendresse infinie par un réalisateur respectueux de ses personnages, ne
cherchant jamais à les prendre de haut, les montrant tous tels qu'ils peuvent l'être et l'avoir été dans la vie de
tous les jours: avec leurs qualités et leurs faiblesses, aussi émouvantes et drôles les unes que les autres. Voici
les réalités quotidiennes d'une classe unique, servies sous forme de gourmandise.

par Yannick Vély


Durée 104 mn
Nationalité : français
Synopsis

Les treize élèves de l'école primaire du petit village auvergnat de Saint-Etienne-sur-Usson,


âgés de 3 à 10 ans, sont regroupés dans une classe unique. Leur instituteur, Georges Lopez,
adepte des méthodes traditionnelles, les accueille tous les matins. Dehors, il neige. Dans la
chaleur de la classe, les petits commencent par une leçon d'écriture. Puis l'instituteur passe à
la dictée, pour les plus grands. Les jours s'écoulent. Les enfants apprennent à faire des crêpes
ou s'en vont faire de la luge en groupe. Le soir, Georges Lopez corrige les cahiers. Les parents
des enfants se mêlent des devoirs ou font part de leurs inquiétudes au maître...
Critique du 09/10/2010
Par Frédéric Strauss

Film documentaire de Nicolas Philibert (Fr, 2002). Scénario : N. Philibert. Image : Katell
Djian, Laurent Didier. Musique : Philippe Hersant. 105 mn.
Genre : étude libre.

Tourné au fin fond de l'Auvergne, dans la classe d'un instituteur en fin de carrière, ce
documentaire est aujourd'hui devenu un classique, unique en son genre. Le temps s'est arrêté
dans cette chronique pleine de sensations qui se transmettent d'une génération d'écoliers à
l'autre : la place de chacun dans la classe, le froid dehors, les saisons qui s'égrènent, parfois si
lentement! Etre et avoir nous parle d'une éducation qui est formation, initiation à tout ce qui
fait l'être, tout ce qui sera son bagage. L'ennui et la rêverie sont donc les bienvenus. Tout est
utile. Pour Philibert, raconter cette classe, c'est écouter les mots d'enfants, qui sont comme des
échappées belles, mais aussi regarder comment on apprend à vivre ensemble, à travers des
relations qui comptent : entre maître et élève, parents et enfant et, bien sûr, entre camarades
de classe, tantôt amis, tantôt ennemis jurés !

Au fil de ces liens, ce film nous met sur le chemin de l'existence, le coeur battant. Pourtant, qui
pouvait s'attendre à ce que ce documentaire casse la baraque avec près de deux millions
d'entrées ?
Critique lors de la sortie en salle le 31/08/2002
Par Jean-Claude Loiseau

Pourquoi là ? Pourquoi lui ? Qu'avait-elle, cette école de village au fin fond de l'Auvergne pour
que Nicolas Philibert y passe dix semaines, accumulant quelque soixante heures de rushs ?
Qu'avait-il, cet instituteur quinquagénaire et barbichu qui, à un an et demi de la retraite,
l'accueillait volontiers pour lui montrer le train-train de son métier ? Rien d'exceptionnel à
l'horizon. Juste l'intuition d'un documentariste qui, toutes antennes dehors, allait s'efforcer de
capter, comme chaque fois qu'il est parti en chasse dans le passé, ce que la situation la plus
banale du monde peut receler d'humanité insoupçonnée, d'émotions enfouies et de mystères
mal élucidés. Philibert ou l'art virtuose de débusquer de grands sujets nichés dans les plus
modestes aventures individuelles...
Tout est dans l'approche. Elle est d'une discrétion étonnante. Le cadre du film est tout juste
esquissé. Dans un village auvergnat jamais nommé, et jamais montré non plus, un car de
ramassage scolaire file sur une route enneigée. L'école, c'est une grille d'entrée, un coin de
jardin entrevu et la salle de classe, que rien ne distingue de n'importe quelle autre salle de
classe. A ce détail essentiel près : il s'agit d'une « classe unique », dernier recours, souvent,
avant fermeture pour cause d'effectifs insuffisants. Ici se mêlent une douzaine d'enfants, tous
âges confondus, de la maternelle au CM2, dans un équilibre précaire, fruit du savoir-faire d'un
« maître » qui, dans le meilleur des cas, joue à longueur de temps les funambules du savoir.
D'évidence, le cas de figure décrit par Philibert est un « meilleur des cas » : l'instit, dont on
n'apprendra qu'incidemment le nom, « M. Lopez », descend en droite ligne des irremplaçables
« hussards de la République ». Il a le sérieux souple et l'attention jamais prise en défaut,
trente-cinq ans d'une expérience qui pallie tout et une réelle aptitude à appliquer des règles
plutôt traditionnelles sans jamais paraître passéiste.
Etre et avoir beau titre évocateur, s'il en est ne s'évadera guère de ce huis clos entre un maître
qui sait tout et quelques gosses qui en attendent encore plus y compris d'apprendre à grandir.
Les parents ? Sauf en deux occasions, ils resteront invisibles. Hors champ. Hors sujet. C'est
que Nicolas Philibert a délimité au plus serré son terrain d'investigation. Son film s'enrichit de
tout ce qu'il a élagué, épuré. Chaque plan compte, chaque séquence sert à éclairer l'ensemble
d'une lumière magnifiquement juste et contrastée.
La tonalité, sans cesse, varie, comme l'humeur des protagonistes. D'une bagarre à la récré
entre deux « grands » (10 ans), Julien et Olivier, l'instit tire une prévisible leçon de morale,
mais celle-ci, loin de clore le débat, ajoute au trouble des gamins. Ça ne se dit pas. Ça se voit.
Ça ne s'explique pas. Ça se ressent. La caméra de Philibert agit comme un sismographe
ultrasensible. Le cinéaste est en alerte maximale, en phase constante avec ses « personnages
». On le devine et ses images le clament attendri, bouleversé, curieux, dérangé, perplexe. Il ne
triche ni sur ce qu'il montre, ni sur ce qu'il ressent. Alors, on s'attache, comme lui, et
visiblement comme le maître, à une star de 4 ans, l'espiègle Jojo, dont les démêlés avec une
photocopieuse drôlement capricieuse resteront un des clous rigolos de l'aventure.
Mais aussitôt, Philibert nous attire ailleurs, à l'opposé de cette fantaisie enjouée, vers la
gravité sourde qui s'installe dès qu'il s'attache aux faits et gestes de Nathalie, 11 ans, laquelle
cache derrière son sourire mécanique une fragilité insondable. Ou bien il s'attarde à scruter le
regard perdu d'un gosse qui bute sur le chiffre 7, pour lui imprononçable. De vrais
personnages se dessinent ainsi dans le mouvement, et l'hommage à un maître d'école qui,
d'évidence, le mérite bien s'élargit à tout autre chose : une exploration tâtonnante mais
entêtée de cet état éminemment instable qu'est l'enfance, où les rires s'estompent à la vitesse
de l'éclair devant des larmes venues de très loin. Exploration tout en finesse, pudique et
douloureuse, s'il le faut, quand le désarroi déborde.
Jamais le cinéaste ne dramatise, mais il distille les sentiments, tamise les événements et
accumule les situations avec un sens dramaturgique imparable. Cet Olivier emprunté, mal
dans sa peau, si bafouilleur pour parler de lui ou, à l'inverse, d'une volubilité qui sonne faux,
on finit par découvrir son secret au cours d'une scène bouleversante et admirablement amenée
dans le fil du récit. De même, Nathalie, qu'on verra tout au long, inaccessible aux autres, et
même un peu à son maître : on devine ses gouffres intérieurs quand « M. Lopez », à mots
délicatement choisis pour ne surtout pas blesser, essaie d'amener la mère à admettre que sa
fille n'est peut-être pas tout à fait comme les autres mais qu'il faut accepter sa différence. Du
rapport maître-élèves, tout est suggéré par touches précises mais rien n'est tranché : il
s'exprime, à l'écran, sur un mode quasi épidermique, dans les accidents infimes d'une journée
d'école sans histoire. Apparemment sans histoire. D'un côté, le ton du maître, une voix nette,
une précision de chaque seconde. Et en face, les regards que les enfants portent sur lui et qui
sont scrutés, observés comme autant de petites énigmes passionnantes.
Comme dans Le Pays des sourds ou La Moindre des choses, Philibert réussit des morceaux de
bravoure en creux, qui s'incrustent dans la mémoire tels de magnifiques moments de vérité
nue. Chez lui, même la séquence la plus comique peut basculer dans le doute, le malaise. Le
soir, dans la cuisine de la ferme, Julien sèche sur une multiplication qui bientôt mobilise un à
un les membres de la famille, la mère, le père, celui qu'on suppose être un oncle, et aboutit
après moult conciliabules à un constat navré : y'a une erreur quelque part... Cela ressemble à
un sketch, et même un sketch au tempo parfait, mais derrière la drôlerie se terre un sentiment
d'impuissance qui bouscule complètement les perspectives...
Etre et avoir est un film d'une simplicité lumineuse, dont le centre de gravité est cet instit
qu'on aimerait avoir eu, et autour duquel tournent comme ils peuvent des enfants anxieux ou
curieusement désaccordés, butés ou ouverts, rieurs, secrets, timides, que nous avons tous été
plus ou moins. On a souri de leurs naïvetés charmantes, on s'est émus de leurs failles. On a
appris à déchiffrer le trouble derrière l'apparente sérénité régnant dans la classe de M. Lopez.
Mais, à la fin, tout reste en suspens. C'est l'ultime honnêteté de Nicolas Philibert de n'avoir
rien conclu. D'avoir mis des points de suspension au destin de chacun. Celui de Nathalie, de
Julien et d'Olivier, qui vont entrer au collège et en baveront sans aucun doute. Et celui de M.
Lopez, qu'on quitte sur une image fixe et ouverte à toutes les interprétations. Après le film,
tout est encore possible. Et la réflexion peut commencer.
Jean-Claude Loiseau