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JUSTICE

Affaire Ranucci : une


jurée raconte sa vie
après la mort
Par Stéphanie Harounyan, correspondante à
Marseille(http://www.liberation.fr/auteur/5537-stephanie-harounyan)
— 5 mars 2017 à 19:06

Christian Ranucci, encadré par des policiers, le 6 juin 1974, à Marseille. Photo AFP

En 1976, Geneviève Donadini a fait partie des douze


personnes ayant scellé le sort d’un des derniers
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condamnés à la peine capitale en France pour le


meurtre d’une petite fille. Aujourd’hui âgée de 76 ans,
elle évoque dans un livre «le poids de la culpabilité»
et appelle à une meilleure prise en charge du jury
d’assises.

Un si long silence ne s’interrompt pas facilement. Assise dans le coquet salon


familial, Geneviève Donadini réfléchit souvent, cherche ses mots, les pèse
aussi, pour ne pas enfreindre la loi. On ne peut pas tout dire lorsque l’on a été
jurée d’assises, même quarante ans après. Le secret des délibérations, dit le
code de procédure pénale, ne doit jamais être rompu, sous peine d’une
sanction pouvant aller jusqu’à 15 000 euros d’amende et un an
d’emprisonnement.

Dans le livre qu’elle vient de publier (1), Geneviève Donadini ne dit donc rien
du huis clos étouffant qu’elle a vécu ce 10 mars 1976 dans une salle de la cour
d’assises d’Aix-en-Provence. Elle ne dit pas non plus combien de jurés
exactement ont voté la peine de mort pour Christian Ranucci, qui
comparaissait pour le meurtre d’une petite fille à Marseille. Mais à 76 ans, la
dame discrète s’autorise enfin à raconter le reste : comment une jeune femme
ignorant tout du monde de la justice a hérité, avec huit autres jurés, du droit
de vie ou de mort sur un garçon de 22 ans. Et comment cet épisode
douloureux l’a accompagnée silencieusement durant toute sa vie.

Croix autour du cou


C’est par une convocation à la gendarmerie, en février 1976, qu’elle apprend la
nouvelle : son nom a été tiré au sort pour la prochaine session d’assises, qui
débute trois semaines plus tard. Pour «rendre service», Geneviève Donadini,
alors jeune élue à la mairie de La Penne-sur-Huveaune, près de Marseille,
avait accepté de figurer parmi les personnes susceptibles d’être appelées
comme juré. A l’époque, c’est l’édile qui a la responsabilité de fournir chaque
année à la justice une liste de personnes disponibles. «C’était toujours un
problème pour le maire, se souvient Geneviève Donadini. Beaucoup
refusaient…
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Mais dans le fond, j’étais sûre de ne jamais être appelée, il y avait des
centaines de noms sur la liste du département…» Le gendarme qui la reçoit
veut aussi la prévenir : parmi les affaires à juger, il y aura celle impliquant
Christian Ranucci. «D’un seul coup, raconte-t-elle, tout m’est revenu en tête.»

Deux ans auparavant, l’histoire avait tourné en boucle dans les médias. Ce
matin du 3 juin 1974, Marie-Dolorès Rambla, 8 ans, jouait avec son frère au
pied de son immeuble, dans un quartier tranquille de Marseille. Un homme au
volant d’une voiture grise les accoste. Il a perdu son petit chien noir. Marie-
Dolorès monte dans la voiture pour l’aider à le retrouver. Elle ne reviendra
jamais. Le lendemain, la France entière accuse le coup. Geneviève Donadini,
alors âgée de 35 ans, a tout de suite pensé à sa petite dernière, qui a presque le
même âge que Marie-Dolorès. Elle aussi joue souvent dehors, sur le chemin
devant la maison familiale. «Marie-Dolorès, c’était un peu la petite fille de
tout le monde», résume-t-elle aujourd’hui.

Lorsque le corps de l’enfant est découvert au bord d’une route, quarante-


huit heures plus tard, l’émotion populaire est à peine atténuée par
l’arrestation, dans la foulée, d’un suspect. Christian Ranucci, 22 ans, a été
aperçu par des témoins le jour de l’enlèvement près des lieux où le cadavre de
la fillette a été retrouvé. Il a une voiture grise. Et surtout, il finit par avouer le
meurtre, donnant même aux enquêteurs le lieu où est cachée l’arme du crime.
«En moins d’une semaine, tout était "réglé", se souvient Geneviève Donadini.
Après, je n’y ai plus pensé.» Jusqu’au coup de fil du gendarme.

Le matin du procès, le 9 mars 1976, la jeune femme arrive confiante au palais


de justice d’Aix. Le gendarme la rassure : elle devrait certainement être
récusée. C’est une femme, une mère de famille, rien de bon pour les avocats de
Christian Ranucci qui veulent éviter la peine de mort. A l’époque, l’opinion
publique se déchire sur l’affaire et le procès du jeune homme est d’autant plus
médiatisé qu’une histoire similaire a émergé quatre jours avant l’audience :
Patrick Henri, 23 ans, est arrêté pour l’enlèvement et le meurtre d’un petit
garçon à Troyes. «La France a peur», avait déclaré le journaliste Roger
Gicquel en ouvrant son journal télévisé. Geneviève Donadini craint que ce
climat de tension ne génère des débordements : la jeune jurée est d’ailleurs
partie un peu plus tôt de chez elle pour ne pas arriver en retard à l’audience.
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Elle ne s’est pas trompée : «Les gens étaient agglutinés sur les marches du
palais de justice, se souvient-elle. Dans la nuit, les murs avaient été tagués :
"La mort !"» Elle parvient à se frayer un passage jusqu’à la salle d’audience.
Aux côtés des autres convoqués, elle écoute sagement le président de la cour
tirer au sort les noms des jurés. Il suffit qu’un avocat la renvoie d’un simple
«récusée» et tout sera terminé. «Quand mon nom est tiré, j’attends… Rien. Le
président s’énerve, me dit d’avancer. Alors j’avance, comme dans un rêve.
Abasourdie, assommée.» Seule femme du jury, qui compte neuf personnes,
elle prend place tout près du banc des accusés. Quand Christian Ranucci entre
en scène, vêtu d’un pull bleu flashy et d’une énorme croix autour du cou, l’effet
sur le jury est déplorable. «Cette croix… se remémore Geneviève Donadini.
Pour moi qui ai reçu une éducation catholique, ça représentait quelque
chose…»

«Peloton d’exécution»
Durant la première journée d’audience, consacrée au déroulé des faits, la
charge émotive est sévère. «Le moment le plus pénible, c’est lorsqu’ils nous
ont fait passer la chaussure de la petite fille, tachée de sang… Quel est
l’intérêt pour un juré de voir cela ? On juge une personne, pas le crime !» Le
comportement du jeune homme, «arrogant, vindicatif, à la limite de la
politesse», n’arrange rien. La jeune mère horrifiée s’efforce de contenir ses
sentiments. C’est ce que le président de la cour a exigé des jurés, lorsqu’ils ont
prêté serment. Ses difficultés, ses émotions, Geneviève Donadini n’en dira mot
à ses compagnons de galère. «Peut-être que s’il y avait eu une autre femme
dans le jury, je me serais confiée, concède-t-elle avec le recul. Mais c’était
comme si on était tous enfermés dans notre mutisme. Comme si ça devenait
un problème personnel qu’il ne fallait pas partager.»

Le «problème» en jeu n’est pas la culpabilité de Christian Ranucci. Au


moment du procès, personne n’en doute. Ce n’est que deux ans après, lorsque
Gilles Perrault pointera les incohérences du dossier dans son livre le Pull-over
rouge, que le doute s’installera. Pour Geneviève Donadini comme pour les
autres jurés, la seule question qui se pose alors, c’est l’application, ou pas, de
la peine de mort. Sans surprise, l’avocat général l’a réclamée dans son
réquisitoire. Mais y a-t-il des circonstances atténuantes qui permettraient à
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Christian Ranucci d’éviter la guillotine ? Après seulement deux jours


d’audience, le jury se retire avec cette interrogation. La petite pièce attenante à
la salle d’audience a des fenêtres donnant sur la rue. Geneviève Donadini
entend distinctement la foule réclamer «la mort ! La mort !» «Il n’y a pas eu
énormément de discussions», confie-t-elle sans s’attarder. Le secret des
délibérations est préservé : l’ex-jurée n’a jamais dit à personne combien,
parmi eux, ont voté la peine de mort ni quel a été son choix personnel. On
croit le deviner, entre les lignes de son livre : «Nous nous retrouvions avec ce
droit exorbitant, ce droit de vie ou de mort, ce droit de tuer sciemment, de
décider que la personne installée sur le banc d’en face allait mourir, écrit-elle.
Comment ne pas penser que nous étions là paisiblement, sans armes, dans la
position du peloton d’exécution ?» Les délibérations ne durent que trois
heures. Lorsque le jury revient dans la salle d’audience, c’est dans un silence
de plomb que le président de la cour lit le verdict : parmi les douze votants (les
neuf jurés, le président et ses deux assesseurs), «huit au moins» ont opté pour
la mort. La foule applaudit. Bouleversée, Geneviève Donadini s’enfuit du
palais de justice et pleurera longtemps ce soir-là.

Suivi psychologique
Plus d’un an après, lorsqu’elle apprend par la radio que Christian Ranucci
vient d’être exécuté, elle s’effondrera à nouveau. «Je pense que je m’étais
inconsciemment raccrochée à la possibilité d’une grâce présidentielle»,
analyse-t-elle. Après cet ultime épisode, la jurée se murera dans le silence.
L’histoire ne la quittera pourtant jamais. En 1978, quand le Pull-over rouge
paraît, elle le lit d’une traite. Les zones d’ombre mises au jour par l’écrivain la
troublent. «Tous ces arguments auraient dû être étudiés à l’audience. Cela
aurait été plus simple pour moi, en tout cas…» Et quand la peine de mort est
abolie en 1981, elle a une pensée pour ceux «qui n’auront plus jamais à faire
ça».

Lorsqu’elle devient maire de La Penne-sur-Huveaune, en 1985, elle aura elle


aussi, durant un temps, la lourde tâche de sélectionner les jurés sur les listes
électorales. Certes, désormais, la justice a changé. La peine de mort n’existe
plus, les condamnés des assises peuvent faire appel du jugement et les jurés
ont même droit à une journée de formation. Mais juger les autres reste une
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épreuve. C’est ce qui a poussé Geneviève Donadini à écrire son livre, comme
une ultime thérapie : «Jusque-là, je portais seule le poids de la culpabilité.
Désormais, j’ai l’impression de le porter avec d’autres…» remarque-t-elle.
Elle espère aussi que son témoignage, rare pour un juré, poussera la justice à
changer les règles. En organisant, par exemple, un suivi psychologique. «Le
but n’est pas de supprimer les jurys de citoyens, plaide-t-elle. On ne peut pas
se passer du bon sens populaire. Il faut juste faire en sorte que les personnes
ne soient pas trop abîmées à la fin.»

(1) Le Procès Ranucci, de Geneviève Donadini, préface de Gilles Perrault, éditions l’Harmattan, 13 €,
106 pp..

Stéphanie Harounyan correspondante à Marseille(http://www.liberation.fr/auteur/5537-


stephanie-harounyan)

(1) Le Procès Ranucci, de Geneviève Donadini, préface de Gilles Perrault, éditions l’Harmattan, 13 €, 106 pp..

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