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Taja Kramberger et Drago Braco Rotar

Lettre Ouverte: « Culture des épurations normalisées »


Avril 2016, à Paris; le texte fut envoyé aux journaux principaux slovènes (Delo, Dnevnik, Primorske novice,
etc.) mais il ne fut publiée par aucun.

(Certaines phrases et notes explicatives dans la version française furent ajoutés par la suite. Les erreurs du français sont à nous.)

Culture des épurations normalisées


(Lettre ouverte de Dr. Taja Kramberger, poète, traductrice, éditrice, enseignante et chercheuse universitaire, et de son mari
Dr. Drago Rotar, prof. des universités en retraite, publiciste, éditeur et traducteur, Officier des Arts et des Lettres de la
République française. Tous les deux furent les cibles principales de la purge universitaire dirigée contre les intellectuels
critiques en 2010 à la Faculté des études humaines à Koper. Ils se sont soustraits aux pressions, menaces et agressions
camouflés en quittant leur pays pour l’exil en automne 2012 et vivent désormais en France.

C'est la quatrième année qui s'écoula depuis notre départ de la Slovénie qui fut, jusqu’au
harcèlement généralisé fait à nous à l’échelle nationale, notre patrie, mais où nous fûmes, par une
série de machinations (d'abord à Ljubljana et ensuite à Koper) privés de tout sauf de notre
détermination ferme et de notre existence nue : de notre statut universitaire et culturel, de notre
position sociale, de notre réputation, de conditions de vie élémentaires dans notre « patrie », de la
sécurité personnelle enfin. Ces agissements qu’on nous ait fait subir furent dignes des histoires
funestes des « temps de plomb » stalinistes. On se demande si ces temps sont effectivement passés,
s’ils ne font que se tapir pour le moment, celui du changement du régime politique. En les masquant
et en se déguisant eux-mêmes, leurs véritables auteurs se sont glissés dans le monde ténébreux des
profiteurs, de la cupidité, de la violence, des secrets d’affaires, de l’élite nationale, néanmoins leurs
empreintes sont devenues sensibles à cause de la soi disant crise économique qui les a fait
réapparaître dans une forme moins éthérée, c’est-à-dire comme une association provinciale des
voyous travestis, sans autoréflexion mais d’autant plus brutaux, rustauds, donc identiques à eux-
mêmes.1 Que les amitiés factices et prétendues se soient volatilisées n'est, tous comptes faits, pour
nous qu'un acquis.

Nous sommes contents, aujourd'hui, d'avoir quitté ce pays : probablement on aurait fait mieux si
on le fit plus tôt, disons, justement après le putsch en 2004 à l'ISH-Institutum studiorum humanitatis
(Faculté des hautes études en sciences humaines à Ljubljana dont la marque ISH® déposée fut, il y a
peu encore, la propriété de Drago (Braco) Rotar, c'est-à-dire aussi au moment où Mme la
« propriétaire » autoproclamé – Mme Neda Pagon l'a vendu pour un amas des deniers à un certain
Monsieur de Maribor (M. Ludvik Toplak), académicien lui-aussi et chef de la branche locale de
l’Alma mater europea très internationalement autrichienne avec le siège à Salzburg (depuis on y
installa les agents de deux purges, celle de l’ISH en 2004 et celle de Koper en 2010-2012, une

1
Pas un/une seul/e des intellectuels/intellectuelles « confirmé(e)s » et internationalement connus de Slovénie ne fit, ni
avant ni après 1991, aucun effort véritable pour améliorer les choses dans son pays en vue d’un avenir plus
démocratique, humain et pluraliste. Pourtant, ils/elles se présentent comme très engagé(e)s, voire zélé(e)s « pour la cause
républicaine et démocratique » quand ils/elles se trouvent dans un milieu non slovène et supposément démocratique, là
où une telle attitude pourrait leur être utile sans pour autant demander un engagement véritable et sans comportant, pour
eux/elles, aucune conséquence embarrassante. En Slovénie, dans leur patrie, on recourt à un scénario contraire. Les rares
gens qui combattent pour les acquis démocratiques sur place, dans le micro monde slovène fascisant, contre une
corruption bien réelle et omniprésente, et sans l’accepter les limites imposées par les corrompus, en refusant le contrôle
imposé par les Angestellten, sont très rapidement dénigrés, chassés, coupés de leur sources de vie et effacés de la
présence sociale consentie.
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Taja Kramberger et Drago Braco Rotar
Lettre Ouverte: « Culture des épurations normalisées »
Avril 2016, à Paris; le texte fut envoyé aux journaux principaux slovènes (Delo, Dnevnik, Primorske novice,
etc.) mais il ne fut publiée par aucun.

(Certaines phrases et notes explicatives dans la version française furent ajoutés par la suite. Les erreurs du français sont à nous.)

poignée des ambitieux morbides, et effaça le passé de l’institution). Mais – oh, quelle veine de pendu
de ces accapareurs ! – les avocats locaux, eux-mêmes habitants du ghetto slovène et membres de son
élite ou aspirants à cette position, ne voulurent nullement prendre la cause du sinistré. Or, comme
nous aimons aller au fond et comme nous sommes exigeants, nous voulûmes et nous dûmes épuiser
toutes les possibilités intellectuelles et créatives offertes par les luttes que, le plus souvent, nous
entreprîmes pour les droits et l'avenir des gens durablement honnêtes peu nombreux dans ce pays.

Ayant épuisé tout ce que nous ayons pu faire nous ne regrettons pas notre départ : enfin nous
nous battîmes aussi longtemps que nous ayons pu et qu’il y ait eu quiconque pour qui lutter. Six
dernières années à la Faculté des sciences humaines à Koper, intenses et belles, valaient nos efforts,
si ce n'était qu'à cause d'une poignée des étudiantes et étudiants excellents. Nonobstant, cette période
fut coupée, en 2010, par l'alliance de fraction q (cf. C. M. Cipolla, Les lois fondamentales de la
stupidité humaine, Presses Universitaires de France, Paris, 2012) des goujats de Slovénie réunis qui
démontra par ses actes et sans ombre de doute que la stupidité humaine ait été indestructible et que
stultorum infinitus est numerus (voir aussi Cipolla). Ainsi, en général, on lutta pour ceux qui, plus
tard, sous les pressions et par la crainte panique pour leurs positions dans le système, tournèrent les
talons en nous assaillant aussitôt que demandé. 2 Bien que nous n'ayons pas beaucoup de
prédispositions pour être victimes, nous le devînmes grâce à une engeance prise dans l'amas
gélatineux de l' « élite slovène » où chaque voix, rarissime, en notre faveur fut immédiatement réduit
au silence.

2
Les attaques contre nous après 2004 (où a eu lieu le putsch des « intellectuels » impliqués dans la domination
néolibérale et personnellement engagés dans le démantèlement de l'équipe orientée vers la science et non rapace
jusqu’alors active à l'ISH) ont été si nombreuses, de même nos réactions et écrits polémiques publiés, qu’il nous ne pas
possible de les citer tous ici. Aussi, à Paris, pendant les années de notre exile (à partir d’automne 2012), les calomnies en
vagues continuaient à produire leurs effets très réels et très nuisibles pour nous (les collègues d’hier nous évitent
ostentatoirement, refusaient de nous donner la main, ne réagissaient pas à nos textes comme s’ils étaient en possession
d’une vérité sur nous que nous ignorions, etc.). Par chance, nous avons aussi une poignée des vrais amis un peu partout
dans le monde. Sans eux et, dans la situation où nous n'avons même pas le droit d’avoir le droit – un des effets de
camouflage slovène efficaces en estime dans notre pays d’origine – nos collègues à l’étranger se font souvent l’illusion
qu’il s’agisse d’une chose sans importance (mais cet illusion est mortellement dangereuse pour nous et pour tous les
dissidents dans la situation qui ressemble à la notre!), il nous serait impossible de nous défendre, et, notamment, dans les
circonstances où tous les « preuves », i.e. insinuations [comme, par exemple, le dernier cas connu de nous, dans ce deux
écrits imprudemment publiés par Mme Svetlana Slapšak en octobre 2016 sur les pages officielles de l’association serbe
intitulé « Centre culturel serbe Danilo Kiš » à Ljubljana dont la directrice est bien Mme Slapšak] est une exception à la
règle : l’accusations et diffamations contre nous sont pour le reste exclusivement orales et non-publiées et livrées aux
réseaux internationaux des « confirmés ». Mais, « les confirmés », il faut s’en rendre compte, dans un pays de l’inversion
carnavalesque des valeurs sociales et éthiques ne sont que les « intellectuels organiques » des cliques au pouvoir. C’est-à-
dire, nos harceleurs : nombreux d’entre eux – connus comme les intellectuels critiques, de gauche ou de droite,
féministes etc.– ont été eux-mêmes impliqués dans les deux purges ou lynchages contre nous (et certaines autres) furent
les gagnants pour la 4e fois à cause de notre impossibilité de publication des textes critiques en Slovénie : 1) par nous
chasser illégalement du monde universitaire en Slovénie (où la justice ne fonctionne qu’en apparence) ; 2) par nous
stigmatiser et détracter ; 3) par nous contraindre de quitter le pays en conséquence d’un éventail d’intimidations ; 4) par
le fait que nos luttes aient été exclues des informations publiques, et par la possibilité qui s’est imposée dans le pays
permettant le remplacement des victimes et des vrais dissidents par leurs détracteurs élevés en position de distribuer les
mensonges partout dans le monde.

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Avril 2016, à Paris; le texte fut envoyé aux journaux principaux slovènes (Delo, Dnevnik, Primorske novice,
etc.) mais il ne fut publiée par aucun.

(Certaines phrases et notes explicatives dans la version française furent ajoutés par la suite. Les erreurs du français sont à nous.)

Néanmoins il est vrai que nous nous comportâmes en citoyens dans un État coupé sur mesure des
écrasés et dociles. Nous ne pourrions jamais nous accommoder aux critères tirés par les cheveux,
abjects, partiaux, hypocrites et changeants sans cesse qui règnent dans le monde des potentats micro-
mégas slovènes et à cause desquels les gens dans leur majorité vivent dans le vide juridique et au
bord de l'existence. Il est question des mêmes « magnats » qui, après avoir pillé la communauté peu
résistante de ses droits et de sa richesse, ont le mauvais goût d’émettre, par leur propre bouche et via
les médias, les énoncés hypocrites ou, plutôt, cyniques comme, par exemple celui que nous ayons eu
l’occasion d’entendre par la radio au moment du passage de la frontière slovène : qu'ils n'ont pas
encore assez fait pour les gens.

Maintenant nous regardons la Slovénie aussi d'une distance géographique. Nous la voyons
comme une destination plutôt touristique et comme localité des jeux de hasard où l'on peut faire
l'expérience des moments d'excitation et d'adrénaline, comme dans un lieu de plaisir, un casino ou
une maison aux monstres, etc., mais aussi au moindre risque pour sa propre sécurité, pour, ensuite,
rentrer soulagé dans le monde réel de l'État de droit fonctionnant et des citoyens convenables. Notre
patrie volée, nous la contemplons à travers une distance irréversible, établie déjà, de façon
conceptuelle, bien avant notre départ: nous ne fîmes depuis que l'accroître.

De ce milieu, peu favorable à la vie et à toutes formes du travail honnête et hostile à toutes
formes des rapports de solidarité entre les gens, nous prenons la mesure soit en tant que les
intellectuels, soit en tant que les êtres créatifs. La vue qui se présente aujourd’hui est plus effrayante
comme celle d'avant notre départ (en 2012) et dévoile l'anomie sociale à peu près dans sa forme pure,
de laboratoire (les impulsions de résistance et des perturbations dans ce milieu étouffant étaient, au
cours des décennies des réductions au silence et des dégradations, minimalisées et les brigands
contemporains, hors d’atteinte dans leur selle, ne doivent même s'en préoccuper): les rapports
interhumains et sociaux dévastés à l'extrême, remplacés par les mensonges, l'envie, les bavardages et
les traques.

Ces procédés anomaux sont les composantes des techniques identitaires en Slovénie, ce qui veut
dire qu'ils sont, entrelacés dans l’identité collective, difficiles à reconnaître et encore plus difficiles à
éliminer de l'intérieur. Pour un tel engagement, une volonté de vie bien ferme est nécessaire, ainsi
qu'un horizon de connaissance claire de l'espace social environnant. Décomposition de toutes valeurs
et mesures qu'on puisse suivre à travers les médias slovènes et le discours régressif et répressif
réitérant qui domine à peu près tous les domaines des activités sociales (plein d'euphémismes,
d'irrationalités, des inversions – projections, des prétentions, de la violence, de la misogynie, des
incitations diverses, de la homophobie et xénophobie) est devenu ces dernières années
immanquablement grotesque et, à la fois, plus présent dans l'espace social que dans les années
auparavant.

Aucune amélioration n'est survenue depuis.

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Avril 2016, à Paris; le texte fut envoyé aux journaux principaux slovènes (Delo, Dnevnik, Primorske novice,
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Quoi qu'il en soit, le silence entourant la purge universitaire de Koper de 2010, emballé dans les
oublis, les banalisations et la cascade dissimulée des crimes académiques et culturels ne s'est fut pas
desserré depuis. « Le monde est plein des gens qui me haïssent à cause du mal qu’ils m’ont fait »,
écrivit jadis Jean-Jacques Rousseau. Les contrevenants malins qui ne touchent jamais à la réalité
concrète, qui n'étudient jamais les vrais documents et la complexité des faits que ceux-là contiennent,
ne sont pas capables, précisément pour cela, d'avouer leur faute, de se repentir, de s'excuser sans
équivoque pour leurs propres aberrations et les torts qu'ils ont commis, et c'est pour cette raison qu'ils
ne peuvent pas sortir de la spirale de leurs méfaits mus en norme du comportement de leur
collectivité.

Déjà pendant la purge de Koper nous avertîmes le public (parce que, enfin, nous eûmes déjà
l'expérience de l'ISH et nous pûmes prévoir la suite) du danger de l'implantation sociale, voire
généralisation d'une version modernisée du fascisme moyennant le subterfuge néolibéral.
Aujourd'hui nous voyons que le modèle fascisant de la purge de Koper soit greffé aussi sur les
institutions de la recherche et de l'enseignement supérieur centrales en Slovénie grâce aux pas et aux
procédures presque identiques. Mais aussi ailleurs, là où l'ennemi du « collectif » (i. e. les
enseignants/chercheurs et intellectuels prônant le désintéressement, les usurpateurs dans les yeux des
fonctionnalisés) est tout un chacun qui ne pense pas en harmonie avec l'esprit pour la plupart
délicatement malicieux mais d'autant plus astucieux des meneurs. Comme les purges des gens
n'appartenant pas sans excédent à l'horizon mental de la légion des réveilleurs nationaux (i. e., en
fait, des rapaces provinciaux) étaient pratiquées déjà pendant un siècle et demi (tout au long de
l'existence formalisée et confirmée de la nation slovène), et de façon si bien voilée, avec les
décalages d’informations et presque sans révoltes véritables ou interventions réelles dans le noyau du
mal social, l'état de santé mentale générale est au moins chronique sinon irrémédiable. Ses créateurs
et détenteurs sont infailliblement ceux mêmes qui, après coup, parfois aussi déjà au cours de la
spoliation généralisée, se présentent comme les sauveurs de ce mal. Aussi pour cette raison toutes les
»alternatives« virtuelles, sans égard de leurs intentions initiales éventuellement bonnes, se
métamorphosent, dans ce contexte des saturnales pérennisées recouvrant la société/culture slovène et
grâce au mimétisme social, en leur contraire.

Si nous étions à l'ISH, en 2004, les témoins principaux et les cibles majeures du premier assaut
néolibéral et mesquin dans le monde universitaire en Slovénie, alors encore localisé, entrepris par la
coterie des semi-instruits vénaux voulant s'installer dans les institutions intellectuelles sans mesure
commune évidente – mais nullement sans rapport camouflé – avec les événements dans l'ambiance
immédiate, on devint (à côté des collègues plus tacites et moins touchés) plus tard, à l'occasion de la
purge des enseignants/chercheurs « oiseux » et trop perspicaces à la Faculté des sciences humaines à
Koper, l'outil éducatif, avertisseur, espèce de modèle de laboratoire pour terroriser et réduire au
silence le peu d'intellectuels têtus qui hantent le pays. Ce n'est qu'après coup qu'une poignée
minuscule des collègues s'en soient aperçus.

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etc.) mais il ne fut publiée par aucun.

(Certaines phrases et notes explicatives dans la version française furent ajoutés par la suite. Les erreurs du français sont à nous.)

Nos produits à nous ne comportent rien de victimes ni de sacrifice, de « subjectif », de « partial »


et du reste des caractérisations favorites sécrétées dans une serre ou une pépinière fournissant aux
puissants les prêts-à-lancer verbaux. Nous-mêmes fûmes, en tant que les proies ciblées pour notre
exception (i. e. anomalie, du point de vue « collégiale »), de facto les victimes de l'orchestration
perfide et intéressée de la part d’une ribambelle des voyous composée des arrivistes infâmes et
malveillants, des arbitres de l’admissible et du subversif dans le milieu local (se côtoyant, se frottant
dans les « mêmes récipients » : dans un pays des saturnales perpétuelles, de la bienséance et de la
probité factice où la justice ne fonctionne pas, les délinquants sont obligés par une économie
hypocrite des apparences, immédiatement après leurs délits voilés, de se montrer comme les
bienfaiteurs de leurs victimes) qui aiment à se présenter comme « le collectif académique » des
employés dans les institutions académiques ou artistiques, mais qui n'ont rien à faire avec
l'intellectuel et les intellectuels, et encore moins avec les actes de création ; mais qui, dans leur cercle
étanche, se décernent entre eux les compliments, les points, les confirmations, les prix et les «
mérites ». Nous fûmes donc les victimes d’un délire dense et homogénéisé mais extériorisé grâce aux
personnes rivalisant entre elles.

On sait que les choses évoquées sont difficilement imaginables à l’extérieur du pays en tant
qu’un phénomène collectif prépondérant et jusqu’à maintenant inaperçu, mais il s’agit ici bien d’une
aberration collective, d’un mimétisme social effrayant tout le monde par des conséquences très dures
pour certains individus, et nous ne pouvons que les décrire et les présenter hors de Slovénie.

Dans un pays des grimaces et des os écrasés il n'y a plus gênant que l'apparition de quelque chose
qui ne se laisse pas briser. Le bris de l'échine, par exemple, est, dans le contexte slovène (et on ne
sait que trop, hélas, que ce ne soit pas le cas unique), un fait social. De plus, une institution sociale –
espèce locale du rite de passage dans l'état adulte, c'est-à-dire, du sacre et de l'acceptation dans la
société des difformes tout en revêtant l'apparence bien poreuse d'une démocratie fantomatique. L'âge
adulte n'y est pas mesuré par la diminution de l'infantilité, par l'avènement de la responsabilité
citoyenne, mais par le fusionnement de l'individu sous-développé et mentalement mutilé avec la
bande des complices, i. e. avec les avortons ainés et méritoires, exaltés à cause de la série de torts
qu'ils infligèrent aux gens et à la société.

Évoquons, comme l’exemple de ces jeux de cache-cache, les diverses académies pour la
démocratie portant tout un éventail des noms évoquant les bonnes intentions et dirigées par les sous-
chefs de file des « bien-pensants » de Koper ou d'ailleurs, devenus, eux, débordement démocratiques
et ouverts à tous les vents (en fait et en premier lieu aux nouveaux méfaits et diffamations) après
l'accomplissement de leurs crimes ; ces « plateformes » ou « forums » ne sont en fait qu'autant des
chiens de paille, qu'un symptôme de ce monde de la course à la conformité et estropié dans sa
structure profonde. Être un Slovène, en fin des comptes, n’est pas tellement une appartenance
nationale qu’un diagnostic, comme, ailleurs, Taja Kramberger l’écrivit déjà.

La normalisation des purges est en même coup la normalisation des procédures totalitaires –
c’est probablement une des raisons pour lesquelles le mot fascisme est à peu près évincé du slovène.
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Est-ce qu’il existe dans ce pays, aujourd’hui, des gens qui se souviennent que, il y a une décennie, ce
fut bien l’utilisation de ce mot dans un courriel privé (ce dernier détail montre que le mot ait été
juste !) du poète M. Iztok Osojnik au cours d’une réunion de l’Association des écrivains slovènes
(AES) destinée à sa destitution du poste du directeur du Festival de la littérature Vilenica3 qui fournit
l’argument « pro » le plus exploité ? L’infraction dans le courrier privé ne fut pas perçue comme
délit. Tout un ensemble des pratiques sociales composant le fascisme est dans l’espace slovène
complètement normalisé depuis un très long temps.

Dans un milieu également existant, mais situé ailleurs et appartenant à une autre constitution
historico-culturelle on ne rencontre pas d’entrave à une discussion sur le fascisme, soit elle paisible
ou polémique, autant qu’elle est argumentée, et on peut y chercher les symptômes néfastes en vue de
les neutraliser. Comme le milieu slovène ne dispose pas des distances cruciales (des réflexions)
permettant la connaissance du monde environnant, on y rencontre le phénomène suivant : les
créateurs et les exécuteurs des purges en culture sont le plus souvent et infailliblement (à quelques
exceptions près) bien ceux-là qui se présentent à tout le monde et à eux-mêmes comme les sauveurs
du mal crée par eux-mêmes. Ce collage des fonctions incompatibles produit un effet d’axiome
permettant que les auteurs cachés des méfaits redeviennent « bons et innocents » bien par ce jeu du
mimétisme social. En effet, chacune de leurs infamies est, par nécessité structurelle, suivi par un
offre aimable du « bienfaiteur repenti » à sa victime – ce « lavage des mains » obligatoire fait partie
de leur constitution psychique et les dévoile, comme indice ou symptôme, comme les coupables non
délibérés (ou pas assez délibérés). Exemple : les plus impliqués dans le licenciement des ouvrières
prétendent le plus bruyamment possible, en se référant à un syndicat pourri (à peu près tous les
syndicats du pays sont pourris) de soutenir les licenciées.

Pour que les milieux difformes puissent dissimuler leurs déformations structurelles et l’absence
d’hétérogénéité, ils développent, dans les domaines sociaux variés, une vraie industrie de
remplacement dans laquelle fleurissent les ersatz de tous les produits véritables – des spirituels aux
matériels; ainsi l'intellect est remplacé par la ruse ou l'astuce, le beurre par la margarine, le café ou le
lait par leurs succédanés délayés, la poésie politique et celle de protestation, ainsi que les écrits sur
elle, sont écrivassés, en balbutiant, par les mouchard sans esprit qui, déguisés en rebelles, restent au
service du régime perverti.

Encore un exemple, un peu différent : au même moment où T. Kramberger lut, un peu avant le
début de la purge à Koper, le rapport exagéré et trop affirmatif d’une membre du jury de son

3
Aussi les documents de cette lutte pour les droits élémentaires des hommes qui a durée des mois au sein de l'AES en
2004 (en plein analogie avec des événements de l'ISH ; Taja a comparé les mécanismes de deux dans l’article de 2005,
publié dans Monitor ZSA) dans laquelle nous avons participé activement en luttant pour les droits élémentaires de l’être
humain d'avoir la liberté d'expression furent publiés dans la revue Apokalipsa, no. 84/85, dans la rubrique « Dosjeji / Le
dossiers ». La publication est restée sans réponse (ainsi comme la publication de la revue Monitor ZSA avec des
documents du putsch à l’ISH), voir sans conséquences sociales (sauf pour nous, les auteurs). L'ironie ou bien la logique
des toutes ces luttes dans le milieu slovène, où l'élite non-scrupuleuse s'est établi et s’est liée fortement à la classe
politique (elle est toujours là), c'est que, selon toute évidence, notre opposition n'ait que contribué à la conquête de
pouvoir de cette élite et au lancement massif des diffamations contre nous-mêmes et quelques autres personnes.
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habilitation longuement obstruée, elle se rendit compte du fait qu’elle ait été mise sur le voie de
congédiement, mais aussi de ce que l’auteure du rapport ait été impliquée dans cette histoire du côté
des meneurs de ce qui, jusqu’à là, ne fut qu’un harcèlement. Cynisme ou la compensation anticipée
du forfait ? Il est nécessaire – pour le maintien de l’équilibre mental et pour la compréhension des
rares alliances – de savoir démêler l’intrigue insinuée qui, sur le plan des signes de l’idiolecte des
responsables pour l’oppression n’est pas très dissimulée d’habitude. Bien sûr ce décodage n’est pas
d’une grande utilité dans la lutte contre une phalange serrée des oppresseurs. Mais il est important du
point de vue épistémique, intellectuel. En raison de cette conjonction contradictoire du bien et du
mal sur la même place dans l’espace social qui empêche la vie normale des gens à cause l’absence de
l’espace de manœuvre dans la société, nécessaire pour que les gens puissent eux-mêmes, par leurs
propres expériences vécues, établir et repenser le qui est qui/quoi et quoi est quoi/qui. Toutes les
« alternatives » virtuelles, sans égard des bonnes intentions initiales, se trouvent vite perverties en
leur contraire dans le contexte des saturnales de la société/culture slovène à travers les amas
agglutinés du mimétisme social. Le fascisme spontané, invisible et omniprésent, entièrement
intériorisé, les absorbe et imprègne par sa nature réelle. Précisément pour cela chaque législation, si
bien écrite soit-elle, est conséquemment interprétée de façon restrictive et pervertie. Bien entendu,
cet habitus négatif pratique tire son origine de la doxa intériorisée de l’individu sans réflexion qui
interprète les lois d’après ses facultés mentales.

Ignorantia nocet, l’ignorance nuit, dit-on, mais en Slovénie, dans son ambiance pervertie, c’est le
savoir qui nuit à ceux qui en possèdent trop, l’ignorance représentant biotope naturel des ignorants
ou nigauds.

Nous ne prîmes pas la parole pour présenter nos vues concernant la Slovénie mais parce que
notre regard de loin, à la suite de celui du près et des expériences immédiates, nous soulève quelques
questions sur lesquelles cette petite poignée des Slovènes honnêtes de deux sexes qui ne quittèrent
pas encore le pays devraient réfléchir à fond avant que les instigateurs et meneurs réunis et mis au
pas ne démantèlent définitivement le capital culturel et symbolique pour la plupart enlevé aux gens
menacés de bannissement par la communauté homogénéisée. Ils sont justement effrayés en
discernant qui (socialement et personnellement) dirige leur pays, ce que resta complètement inaperçu
par négligence, irresponsabilité et l'ignorance générale de la population slovène et, malheureusement,
aussi de la majorité des politiciens et intellectuels à l'étranger. Ils devraient réfléchir surtout sur la
décision de quitter à temps le pays à leur tour.

Les questions ici soulevées concernent la définition de la pensée intellectuelle et critique et de


son rôle dans une société et un pays. Elles sont liées à l'aptitude de l'acceptation de l'autre et du
différent. Par exemple, est-ce qu'il soit, somme toute, possible traiter intellectuellement n'importe
quoi, l'analyser ou discuter en harmonie avec un milieu dont l'attitude de base déterminant les limites
supérieure et inférieure du permis dans la sphère publique est viscéralement anti-intellectuelle depuis
les décennies, voire les siècles ? Une autre décision que l'exil est-elle possible pour un intellectuel ou
une intellectuelle dans la plus grande partie du monde actuel, et, notamment dans le monde slovène

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(Certaines phrases et notes explicatives dans la version française furent ajoutés par la suite. Les erreurs du français sont à nous.)

spécialement invétéré dans un assemblage exubérant des bornés, de la science de consommation et


de l'art instantané dans les institutions académiques et culturelles lucratives ? Est-ce que le travail
dans les institutions d'enseignement et de recherche ressemblant toujours plus aux unités de la
production bureaucratique, gérées, moyennant les postulats des normes ultra-quantitatives, par les
cliques des infantilisés, n'est pas plus proche à l'esclavage classique qu'aux préoccupations
intellectuelles ? Quoi d'autre sont les collectes des points pour les futilités et les écrits imbéciles
apportant les ratings, les candidatures super-rapides pour les projets lucratifs ou « économiques », les
promotions « académiques » éclairs des personnes les plus abjectes agglutinés dans un conformisme
bureaucratique et l' « excellence scientifique » devenues au cours de la dernière décennie la devise de
la médiocrité des têtes creuses ? C’est quoi la promotion étourdie des personnes incompétentes et
interlopes aux décideurs au détriment de la rigueur scientifique, du désintéressement des
connaissances, de l'exigence théorique ensevelis désormais sous la couche toujours plus épaisse de l'
« imitation académique » dérivée de la « logique instrumentale de la culture des affaires », comme
l’écrivit un des intellectuels de proue de la pédagogie révolutionnaire. Ces personnes rompues en
réponses demandées par leurs homologues spirituels dans la zone du pouvoir sont déjà un bon bout
du temps investies d’un statut de bénéficiaires principaux, presque uniques, des moyens publics.

Portée par cet assaut des créatures grotesques (i. e. troglodytes) sur l’Olympe local, Mme Vesna
Mikolič, doyenne de la Faculté des sciences humaines à Koper du temps de la purge (peu importe
que nos étudiant, au moment de la purge, dans leurs écrits contre la direction de l'Université du
Littoral, aient rebaptisé « humanistique » en « humoristique » ironisant sur les gestes balourdes des
dignitaires imposés des « sciences humaines et sociales » qui, selon eux, ne firent qu’appeler la
persiflage), accomplit, en collaboration avec M. Rado Bohinc, recteur du moment, par ailleurs un
politicien sournois, membre de la « classe politique » du pays oint une fois pour toutes (ex ministre
policier slovène, dignitaire slovène, à côté de M. Rastko Močnik et le ménage Slapšak, de
l’Assemblement pour l’initiative démocratique yougoslave – en fait le fer de lance avorté du
néolibéralisme yougoslave – de M. Ante Marković et ministre de la « petite économie » dans le
gouvernement yougoslave de M. Branko Mikulić, un bureaucrate de tous régimes),4 la purge
entièrement illégale et juridiquement répréhensible, mais « inconnue » du public (notamment celui
des autorités juridiques et des juristes en général). Au prix de quelques petits efforts civilisateurs et
de la démonstration d’une bassesse convenable, cette dame fut bien en ce temps reçue dans la
nouvelle politique slovène, l’ultime refuge et remboursement des colporteurs « académiques » et des
cabaleurs de mérite. Ce mouvement appelé Solidarité avec l’ambition de s’imposer comme force
politique centrale ne fut en fait qu’une espèce de récipient (pas vraiment think mais assurément tank)
pour le recyclage des rebuts anti-intellectuels devenus superflus par l’usage exagérée.

4
Les gens comme M. Rado Bohinc, M. Rastko Močnik, M. Živko Pregelj, M. Žarko Puhovski, M. Nebojša Popov, M.
Bogdan Bogdanović, M. Ante Marković, Mme. Dubravka Ugrešić, Mme. Svetlana Slapšak et M. Božidar Slapšak et
beaucoup d’autres furent les membres du parti politique libéralo- « gauchiste » et « démocrate » UJDI (Association pour
l’initiative démocratique yougoslave) qui soutint les préoccupations néolibérales d’Ante Marković, dernier premier
ministre yougoslave. C’est un réseau important pour comprendre les oppressions cachées d’aujourd’hui dans les pays
d’ex Yougoslavie.
8
Taja Kramberger et Drago Braco Rotar
Lettre Ouverte: « Culture des épurations normalisées »
Avril 2016, à Paris; le texte fut envoyé aux journaux principaux slovènes (Delo, Dnevnik, Primorske novice,
etc.) mais il ne fut publiée par aucun.

(Certaines phrases et notes explicatives dans la version française furent ajoutés par la suite. Les erreurs du français sont à nous.)

Selon toute évidence, les véritables intellectuels dans un pays étanchement anti-intellectuel ne peuvent être
vus que comme les autodidactes marginalisés, les drôles de types agitant les connaissances inutiles ou les
lunatiques perspicaces. La plupart des « instruits », Gelehrte en allemand, restent formatés par
l'industrie de la « niaiserie à vie ».

Et selon toute évidence le rayonnement de la stupidité dans les endroits appartenant aux zones
mortes de l'intellectuel est contagieux et difficile à endiguer même dans les conditions moins
extrêmes. Nous lûmes, il y a peu, les documents faisant partie d'un assaut à une historienne, notre
collègue à l'Institut des questions de nationalité. Malgré nos expériences, en les lisant nous ne pûmes
pas retenir le frisson. Il va de soi qu'il n'y eut pas d'action de solidarité ou de soutien de la part de
n'importe quelle des « académies pour la démocratie » ou « académies sociales » aux préoccupations
d’extrême droite et catholico-cléricales pullulant dans le pays. Mais il n'en fut ni de la part des
particulières et particuliers. Les initiatives de la sorte semblent réservées à la propagande et aux
imposteurs – comme nous pûmes le voir dans le cas d'un historien en vedette [M. Jože Pirjevec], un
Jeannot (Kekec)5 pas tellement intrépide que méritoire – »attaquée« bien tendrement (au fait,
évoqué d'un ton pas tout à fait enthousiaste) par un critique – se transformant, le cas échéant, en Ogre
(Bedanec)6 vorace.

À l'heure actuelle, les bousculades féroces et peu scrupuleuses pour le profit et le statut dans la
configuration du clan local de l'anti-intellectualisme « scientifique » exquis et ayant un certain éclat
provenant d'une ré-peinture précaire ou provisoire, n'ont pas d'entraves. Selon toute évidence, ces
bousculades sont devenues le comportement canonisé dans la »sphère académique« de notre pays
d’origine et, bien sûr, de ses homologues partout dans le monde.

Les documents – il n'est pas toujours très clair s'il s'y agit des papiers fabriqués ad hoc ou de
l'archive d'un collectionneur pathologique et, dans cette perspective sélectif, de la paperasse et des
radotages diffamatoires – accusant notre collègues Mme Marija Jurič Pahor,7 présentés au public et
aux instances judiciaires, ne sont mis ensemble qu'avec l'intention de la dénigrer. Ces activités
sécuritaires furent entreprises pour remédier à deux défauts, majeurs dans le milieu des instruits
slovènes, à savoir (1) le fait qu'elle n'appartienne pas à un des troupeaux admis et (2) le fait qu'elle
osa emprunter une trajectoire scientifique propre dans sa déconstruction des nationalismes et dans
son analyse socio-anthropologique de la politique des représentations des genres dans les régimes
oppressifs. Nous estimons ses efforts intelligents et perspicaces. Et les agissements concertés ne sont
qu'un assemblage ahurissant d'une myopie niaise et maussade, et aussi de l'ignorance malveillante

5
Kekec est un petit garçon-héro de la littérature enfantine, imitant les contes folkloriques (alpines en l’occurrence, il
appartient au même genre que Heidi en Autriche). Il a été créé par l’écrivain slovène M. Josip Vandot (1884−1944) en
1918 quand le premier livre sur les aventures de Kekec a été publié.
6
Bedanec est la figure antagoniste de Kekec dans les récits de M. Vandot. Il est un ogre barbu malveillant. Le couple
antagoniste est devenu très populaire, presque un folklore factice.
7
Cette collègue courageuse, chercheuse en SHS, qui, en ce moment, mène la lutte individuelle, nous a envoyé les
accusations contre elle. Les documents ressemblent de près aux documents de la Faculté des sciences humaines à Koper
(de 2010) destinés à nous. Par la lettre ci-présente on voudrait donner le soutien à Mme Jurič Pahor et en même temps
systématiser les procèdes des purges caractéristiques qui sont plus fréquentes qu’on ne le pense.
9
Taja Kramberger et Drago Braco Rotar
Lettre Ouverte: « Culture des épurations normalisées »
Avril 2016, à Paris; le texte fut envoyé aux journaux principaux slovènes (Delo, Dnevnik, Primorske novice,
etc.) mais il ne fut publiée par aucun.

(Certaines phrases et notes explicatives dans la version française furent ajoutés par la suite. Les erreurs du français sont à nous.)

des chefs et des collègues de l'Institut des questions de nationalité (en slovène INV, en français
IQN).

Nous ne fûmes surpris ni par le fait que Mme Mikolič, ex-doyenne de la Facultés des sciences
humaines à Koper, combattante intransigeante contre la raison avec toute sa richesse des expériences
en matière de la répression, de la production et instrumentalisation des semi-vérités et des
mensonges, et Mme Sonja Novak Lukanovič, la directrice de l’Institut des questions de nationalité,
persécutrice zélée, maniaque dirait-on, de Mme Marija Jurič Pahor, toutes les deux les « slovénistes
» dévouées et exaltées (dans le sanctuaire ethnocentrique), les sœurs par discipline et par horizon
mental, ce qui veut dire, traduit en jargon plus profane, les adeptes d’une des sectes les plus
déplumées dans le « Royaume de la Corne Dorée », 8 si l’on fait recours aux métaphores (pseudo)
folkloriques. Évidemment, toutes les deux sont aussi les alliées, voire copines impavides dans la
poursuite de ceux qui pensent d’une façon différente (des êtres pensants, tout court, et, notamment,
de sexe féminin).

Il semble que les slovénistes, dans le moment historique actuel (ce qui est décourageant c’est que
le sexe féminin dispose, dans cette formation, telles les punaises de sacristie et les grenouilles de
bénitier dans les pays de cette partie de l’Europe, d’une majorité pitoyable mais pourtant écrasante),
représentent, avec leur constitution mentale toute spéciale (tous nos respects aux
utilisateurs/utilisatrices et producteurs/productrices rarissimes des savoirs slovénistes qui
n’appartiennent pas à ce troupeau) le profil professionnel/confessionnel le plus recherché dans la
mise en œuvre de pogromes les moins scrupuleux, sur les gens souverains, solidaires, doués et
audacieux. Ces gestes sur le front nationaliste et arriviste, bêtes, balourds et grotesques, ne
comportent aucune ombre d’un scrupule quelconque.

Ces « documents » qui devraient écraser cet intellectuelle et scientifique indépendante – véritable
amas de niaiseries – impliquent aussi toute une série des procédés dont nous-mêmes fûmes atteints
de la part des caïds et des harami-başi universitaires de Koper. Bien sûr, nous ne fûmes pas les seuls
à en goûter, mais, évidemment, nous fûmes parmi les rares qui osèrent décrire et conceptualiser le
mal systémique de la société slovène.

Le modèle de l'anéantissement des intellectuelles/intellectuels est d'autant plus efficace que la


résistance qu’il suscite auprès des gens soit moindre – et, en Slovénie, comme on ne le sait que trop
bien, il n'y a de résistance que de la part d'un très petit nombre d'imprudents qui risquent, eux,
chacun pour lui-même et chaque fois d'être eux-mêmes effacés des catalogues des utilisables pour les
magnats nains du pays (c’est-à-dire d’être placés sur une des listes des individus à « traiter »). Ou
bien une telle résistance, car malgré tout il y en eut, est immédiatement écrasée, anéantie, obstruée,
suspendue et dénigrée. Parmi les procédés d'élimination des intellectuelles/intellectuels et du

8
« Zlatorog » en slovène – le chamois mâle mythique aux cornes dorées des Alpes Juliennes accaparé par les Slovènes.
10
Taja Kramberger et Drago Braco Rotar
Lettre Ouverte: « Culture des épurations normalisées »
Avril 2016, à Paris; le texte fut envoyé aux journaux principaux slovènes (Delo, Dnevnik, Primorske novice,
etc.) mais il ne fut publiée par aucun.

(Certaines phrases et notes explicatives dans la version française furent ajoutés par la suite. Les erreurs du français sont à nous.)

décapage incessant du registre d’intellectuel dans sa totalité nous n'allons qu’évoquer brièvement
cinq les plus révélateurs.

Procédé no 1. Exploitation de la magnanimité et la générosité humaines. La majorité d'entre nous


qui fûmes brutalement chassés du monde académique ou universitaire slovène, travaillâmes pendant
les décennies pro bono en faveur de la communauté académique et de la société environnante. Et
pour préciser, les guetteurs au butin intellectuel, et donc aussi à notre legs scientifique et culturel,
s’accaparent des projets et des connaissances qu’ils, dans la majorité des cas, ne seraient jamais
capables de concevoir et, encore moins, les mettre en œuvre.

Que faire quand on est une nullité intellectuelle et émotionnelle, et frustré en raison de cela, et
quand on désire de se faire important?

À un moment où la victime choisie – parfois une ou un collègue – se trouve dans l'embarras


(tombe malade ou bien ses proches sont impliqués dans une situation fâcheuse), il est propice, pour
un bon harceleur, d’entreprendre tout, sans se laisser prendre in flagranti, de lancer les racontars par
lesquels la cible voit son abnégation récente se muer soudainement en son contraire (celui qui lutta
pour les relations non accablées dans une communauté ou qui, par exemple, dans le cadre d'une
chaire universitaire, vient de céder ses heures de travail aux jeunes collègues pour empêcher leur
congédiement, est d'un coup présenté comme destructeur, démagogue et machinateur).9

9
Il n'est pas sans importance pour saisir le phénomène que nous deux fûmes bien confirmés dans le milieu slovène et
même dans quelques milieux au dehors de la Slovénie avant que le premier « procédé » fut mis en marche : Braco reçut,
en tant qu’écrivain, un prix littéraire pan-yougoslave (Prix de la Jeunesse sous la tutelle de Tito), un prix de la ville de
Ljubljana pour le textes scientifiques, ensuite il fut le fondateur de plusieurs institutions (SH, ISH), il fût même le
membre important du Comité pour la défense des droits de l’homme au temps de la dissolution de la Yougoslavie, en ce
temps il a voyagé au travers de l’Europe occidentale pour obtenir le soutien des organismes et organisations européens à
la cause des accusés devant le tribunal militaire de Ljubljana et contre l’activité des tribunaux militaires en Yougoslavie
en paix et à propos des civils, il a écrit un bon nombre des textes sur ce sujet, il a obtenu l’ordre français de l’Officier des
arts et des lettres (qui n’eut aucun poids au cours des attaques à lui). Les livres littéraires de Taja obtinrent plusieurs
nominations nationales et un prix en 2007. Elle a été invitée, entre 1995-2012 à près de 100 rencontres littéraires
internationaux dans le monde, et ses textes ont eu une bonne réception hors de la Slovénie (4 livres traduits). En 2005,
elle fut le bénéficiaire d’une bourse artistique nationale destinée aux auteurs littéraires « du sommet » (bien que les
dénominations de la sorte reflètent déjà un monde agoniste et prétentieux de la bureaucratie et du milieu culturel
slovènes). Son livre dans le domaine des SHS (Divergence historiographique, 2007), obtint le titre « de l’ouvrage du plus
haut niveau » (sans qu’aucune critique ou aucun compte rendu n’apparaît), le même titre honorifique a été accordé au
livre qu’aient écrit en commun Taja et Braco, Les évidences invisibles : penser "idola tribus" (2011, écrit pendant 2006-
2010). Elle a fondé et dirigé pendant 10 ans la revue Monitor ISH/Monitor ZSA – et fit traduire et traduisit elle-même les
articles cruciaux des plusieurs auteurs français en anthropologie historique et en SHS (Michel Foucault, Michel de
Certeau, Lucette Valensi, Nathan Wachtel, Michelle Perrot, André Burguière, Pierre Bourdieu, Loic Wacquant, etc.) –
sans rémunération, et sous le même régime (du travail volontaire), elle fut la présidente du Collegium artium de la
Faculté des sciences humaines à Koper (2007-2009 ; plus que une centaine d’événements furent réalisés dans ce cadre).
Quelques mois avant la purge universitaire à Koper en 2010, elle fut même élue membre de la direction du Syndicat des
enseignants à la Faculté (par les mêmes gens qui, en peu plus tard, signèrent l’appel au lynchage contre les
congédiés illicitement)… Après quelques années en France, nous pensons que nos « infractions les plus graves » pour la
perception slovène furent notre indépendance intellectuelle et artistique, notre non-participation conséquente dans les
réseaux anti-intellectuels et politiques dans le pays, et notre solidarité avec les gens en détresse.
11
Taja Kramberger et Drago Braco Rotar
Lettre Ouverte: « Culture des épurations normalisées »
Avril 2016, à Paris; le texte fut envoyé aux journaux principaux slovènes (Delo, Dnevnik, Primorske novice,
etc.) mais il ne fut publiée par aucun.

(Certaines phrases et notes explicatives dans la version française furent ajoutés par la suite. Les erreurs du français sont à nous.)

Procédé no 2. Quand les rumeurs atteignent une diffusion assez large on déclenche le lynchage :
l’association des « collègues » montés contre les différents, eux-mêmes envieux, capons, bêtes,
apeurés – parmi eux se trouvèrent déjà les étudiant(e)s vénaux, les jeunes collègues ont été soutenus
par les cibles –, souscrit unanimement une « pétition » pour expulsion des dénoncés suivie par les
réunions officielles en chaîne des instances universitaires confirmant la « volonté commune »
exprimée par la « pétition ». La production intentionnelle de telles situations est traité dans une
littérature abondante : historique, sociologique, psychologique, psychiatrique, etc. qu’on ne peut pas
évoquer ici. 10

Procédé no 3. Le lynchage est régulièrement suivi par l'accaparement frauduleux du capital


symbolique et culturel produit exclusivement par la victime ou dont l'accumulation se passa par elle.
Ce besogne peu estimable est pris en charge par une phalange des chapardeurs et chapardeuses
pseudo-intellectuel(le)s et indolent(e)s (moyennant une dévaluation mensongère de l'œuvre réelle de
la victime régulièrement n-fois plus importante que celle des pour-chasseurs et pour-chassueses
vivant du maniement des points bureaucratiques. Ces « collègues plus convenables » s'attribuent tout
le travail des ciblés : la rapine des avoirs intellectuels et du travail accompli de ceux-ci est offerte
notamment à ceux qui sont engagés dans les projets scientifiques fortuits, mais qui manifestent, dans
leur rapport aux instigateurs et meneurs de l’opération, une orthodoxie commode et une fidélité
complice. 11

10
La production « spontanée » – automatique une fois donné le premier coup – d'une situation de lynchage est décrite,
par exemple, dans A. Corbin, Le village des « cannibales », Aubier, 1990 ; édition Champs/Flammarion, pp. 65-66.
11
Par exemple: parmi nombreuses appropriations de nos produits et nos engagements se trouvent, sans que nos noms
soient évoqués par les accapareurs : la fondation et direction pendant des années de l'édition de traduction en SHS Studia
humanitatis (Braco Rotar ; aujourd’hui plus que 200 titres), la fondation et la direction pendant des années de la première
école du 3e cycle en SHS en Slovénie ISH–Institutum Studiorum Humanitatis (Drago /Braco/ Rotar – un entretien très
indicatif avec Svetlana Slapšak « Engagement antinationaliste féministe d’une helléniste en (ex-)Yougoslavie », par
Mmes Véronique Dasen et Hélène Füger dans les Nouvelles questions féministes, vol. 30., N° 2, 2011, pp. 92-201,
montre assez bien cet omission symptomatique et systématique), la création du programme de l'anthropologie historique
à l'Université de Littoral à Koper (Taja Kramberger et Drago / Braco / Rotar; le programme de 12 cours fut totalement
effacé deux ans après la purge universitaire en 2010, de même la fondation et direction de la revue Monitor ISH par Taja
Kramberger). Taja Kramberger et son équipe furent, en 2004, contraints à fonder l’Association Tropos pour que la revue
ait pu continuer sous le nom de Monitor ZSA, en conséquence d'appropriation de cette revue du jour au lendemain par
Svetlana Slapšak et Maja Sunčič, son assistante d’alors - après le putsch à l'ISH et après la censure imposé au numéro
courant de 2004 par Svetlana Slapšak – le texte du document du 9 mars 2004 traduit en français : « Pour la publication de
nouveau numéro du Monitor ISH, le Sénat de l’ISH désire être informé sur le contenu total de la revue », signature :
Svetlana Slapšak, en fonction de doyenne. Les putschistes – S. Slapšak à leur tête – venant s’accaparer du nom de la
revue (Monitor ISH) abusèrent les premières trois années pour obtenir la subvention de 3 ans de l’État pour une
périodique de leur production, tandis que Taja qui fonda et dirigea cette revue avec son équipe (pour la plupart des
intellectuelles critiques – jeunes chercheuses et chercheurs) pendant ces trois années ne put pas par la suite et ne peut pas
encore enregistrer son nom de la fondatrice et de l’éditrice-en-chef pour cette période dans le registre national des
revues), etc. etc.
La demande de faire introduire le nom de fondatrice et de l’éditrice en chef de la revue dans le registre national des
publications périodiques n’a rien de mégalomanie, ni d’égocentrisme : il y fut la question de la légitimité de l’équipe de
rédaction et de l’accès au financement public. Ni l’« importance mondiale » ni l’ambition maladive de Mme Slapšak ne
sont, pour nous, intéressants que comme la source de ses manigances caractéristiques pour une position et un rôle dans
les sociétés d’un certain type. Nous en avons assez d’expériences in vivo. Et elle n’est pas seule dans l’espace slovène,
12
Taja Kramberger et Drago Braco Rotar
Lettre Ouverte: « Culture des épurations normalisées »
Avril 2016, à Paris; le texte fut envoyé aux journaux principaux slovènes (Delo, Dnevnik, Primorske novice,
etc.) mais il ne fut publiée par aucun.

(Certaines phrases et notes explicatives dans la version française furent ajoutés par la suite. Les erreurs du français sont à nous.)

Procédé no 4. Suit le tour de la stigmatisation et anathémisation déchainés de la victime devant le


public (d’abord dans le milieu universitaire et académique), de la terreur ciblée, c'est-à-dire orienté
uniquement sur la cible et ses proches, de la diffusion éventuelle d'une diagnostique psychiatrique
inventée de toutes pièces. Plus elle est effrénée, plus ses auteurs sont délirants et enfoncés dans la
complicité. Les procédés parallèles de cette étape sont normalement invisibles pour les non-
impliqués, mais, d'ordinaire, il ne s'agit que des anamnèses involontaires et inconscientes des profils
psychiques des persécuteurs eux-mêmes. Les pressions sur la victime deviennent accablantes : les
rumeurs sur l'existence des dossiers psychiatriques et criminels tout à fait imaginés ou falsifiés, les
actions judiciaires montés, le harcèlement et l’intimidation de la victime, de ses parents et amis
augmentent : les coups de téléphone menaçants et insultants au milieu de la nuit, le délire des
dénigrement sur l'internet, les lettres absurdes dans la boîte aux lettres. Parallèlement, un effort
d'isoler la victime par la coupure de tous ses liens sociaux est en cours. Les machinations grâce aux
rumeurs sont régulièrement accompagnées par la mise en circulation frauduleuse des centaines des e-
mails contenant les messages offensants pour les destinataires et signés apparemment par la victime.
Envoyés d'une adresse fortement ressemblante, presque identique à celle de la victime, ils sont
régulièrement pris pour authentiques par les adressés. Mais, à une lecture attentive, les différences
infimes mais décisives deviennent évidentes : l'usage des lettres majuscules, dédoublements d'une
lettre, ajouts d'une lettre, inversement des mots, etc. D'une côté, la plupart des amis d'hier de la cible
se volatilisent, en premier lieu ceux qui se laissent intimider aisément, et, de l'autre côté, les amitiés
trop étroites et non motivées surgissent et nouveaux amis farfouillent indiscrètement dans la vie
privée de la victime et dans son état d’âme du moment avec le dessein mal caché de la bouleverser et
de poursuivre les informations à des endroits idoines.

Procédé no 5. Sans lui tous ces efforts d'anéantissement auraient dégringoler dans le bourbier
puant de la jalousie mesquine et dans le caboulot provincial insidieux : vers la fin des luttes, la
victime se trouve confrontée au disfonctionnement total de la justice qui accepte le licenciement
manifestement illégal, voilé seulement par quelques inanités fabriqués ad hoc pour suggérer, à
propos de ces congédiements illicites, une raison de culpabilité prétendue ou de gestion « technique »
de l’institution tirées par les cheveux et inventées de toutes pièces. D'habitude le (ou la) juge accepte
sans retenues ces accusations et contre-accusations fabriquées de toutes pièces et peu consistantes de
la part des membres de la direction de l’établissement où la cible travailla ou par les plaignants sur
commande. L'engrenage destiné à l'élimination des personnes impropres fonctionne vite et sans
soulever, chez les machinistes, trop de soucis concernant les lois, la légalité et des autres bagatelles
de la sorte.

Et le silence institutionnel, « public » dans une société où il n’y a pas de public, sur l'oppression
et sur l'élimination, d'une ou d'une autre façon, des non ajustés continue à se perpétuer ad infinitum.
Si l'on est disposé ou capable d’y jeter un coup d’œil, on pourrait voir l'oppression sociale pure in

yougoslave et plus large : les accaparations incorrectes des acquis et des œuvres des gens compétents et capables, toute
une politique d’oubli permanente et d’effacement des personnes gênantes, de leurs dégradations incessantes mise en
œuvre est la monnaie courante aussi sans contribution d’ailleurs considérable de Mme Slapšak et ses acolytes.
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Taja Kramberger et Drago Braco Rotar
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Avril 2016, à Paris; le texte fut envoyé aux journaux principaux slovènes (Delo, Dnevnik, Primorske novice,
etc.) mais il ne fut publiée par aucun.

(Certaines phrases et notes explicatives dans la version française furent ajoutés par la suite. Les erreurs du français sont à nous.)

actu, se poursuivant sans rencontrer une entrave quelconque de la part du milieu. Hors de son
emprise se trouvent seulement ceux peu nombreux qui s'en opposent, qui ne participent pas en elle et
qui, tôt ou tard, deviennent ses victimes.

Il est très difficile de vivre et survivre à une uravnilovka (homogénéisation ou généralisation) de


la débilité mentale, la qualité habituelle et, proprement dit, inévitable des milieux provinciaux en
pénurie des distances réflexives, affinée et mise en œuvre par la pulsion de mise à mort chez ses
détenteurs – il s'y agit d'une purge meurtrière des gens intelligents établie sur le mal pur (fait
uniquement des bonnes intentions irréfléchies des personnes pathologiques). Le modus operandi qui
dévoile sa charpente à travers les techniques obscures à l'œuvre dans une purge culturelle ou, plus
exactement, anti-intellectuelle provient de la même source que les manuels des services secrets, de la
même source que le stalinisme avec sa suite des totalitarismes ainsi à l’époque de son
épanouissement qu’aujourd'hui, c'est-à-dire du cœur des sociétés non démocratiques. Se dessaisir
sans répercussions du siphon d'infamie et de complicité insinuée est encore plus difficile. Mais aux
gens qui, comme nous, sont tombés par hasard de naissance, dans ces lieux de l'anomalie
socioculturelle et de mentalité, et qui, par bonheur (ou par malheur, dépend du point de vue)
disposent d'un ethos et qui, par surcroit, n'ont pas de troubles de surmoi (des dénaturations dans le
registre de la morale et des émotions empêchant tout débat rationnel grâce à la réduction de
n'importe quoi aux « querelles personnelles »), ne reste que la lutte ouverte pour tout ou rien. Nous
prîmes le soin de faire savoir à certains de nos amis de l'étranger nos histoires respectives et les
documents clés ainsi que les noms et rôles des agents principaux et agents principales.

Que dire donc de ce carnaval des fous et des voyous qui font passer les leviers du pouvoir des
mains des incompétents aux celles d'encore moins compétents tout en traquant les gens de talent
jusqu'au bord du désespoir et même au-delà, dans la mort ? Qu'il n'est pas convenu d'en parler d’une
manière si fruste et sans respect des responsables, et, notamment, sans retenue envers le public ?
Mais il y a plus : savoir reconnaître l’agissement, et les décrire en détails, c’est d’ores et déjà un bout
de chemin vers la sortie de ce paradis calfeutré de ces insensés meurtriers. Et encore, il y en a, nous
par exemple, qui pensent que tout effort d’un être humain visant à créer lui-même son propre réseau
d’interprétation, à se construire des outils pertinents à comprendre les égarements en cours, dont
celui du type slovène, soit précieux et nécessaire bien pour cette raison.

La première loi fondamentale de la bêtise humaine d'après Carlo M. Cippola stipule que « chacun
de nous sous-estime toujours et inévitablement le nombre des sujets imbéciles dans la circulation ».
Et ce qui est le pire c'est que, bien entendu, « un homme bête ne sache pas qu’il soit bête ». En
Slovénie on fit un pas de plus dans l’indistinction de la raison et de la bêtise : pour mieux dissimuler
le don de la bêtise des dirigeants devenu gênant, un soin spécial est voué à un sacre supplémentaire
et exprès des personnes imbéciles ou dérangées pour pouvoir les ranger parmi les sages présomptifs
et méritants anticipés du point de vue artistique ou académique. La pathologie sociale, en séquelles
de la dissimulation systématique des fautes dont la première cause – masquer les pathologies sociale
et les défauts des chefs – se déteignit graduellement, devient progressivement la mesure même de la

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Taja Kramberger et Drago Braco Rotar
Lettre Ouverte: « Culture des épurations normalisées »
Avril 2016, à Paris; le texte fut envoyé aux journaux principaux slovènes (Delo, Dnevnik, Primorske novice,
etc.) mais il ne fut publiée par aucun.

(Certaines phrases et notes explicatives dans la version française furent ajoutés par la suite. Les erreurs du français sont à nous.)

« génialité » et de la distinction et, par cela, elle édifia la forteresse des valeurs à rebours où les
génies canonisés ne sont que les sujets le plus dérangés. Cette spontanéité du fonctionnement à
l'envers, continue Cipolla, grandement contribue à raffermir l'efficacité et la persévérance de
l'agissement ruineux de la bêtise. D'ailleurs, la doctrine néolibérale du choc est en conformité
excellente avec toutes les lois cyniques de la stupidité humaine (Cipolla) et aussi avec la stratégie de
base de l'assaut des imbéciles, à savoir l’assaut d'un imbécile vient toujours complètement à
l'improviste bien qu’il est inscrit dans la nature de la gens stulta. Pour les gens doués et honnêtes cela
n'est sans doute pas la meilleure consolation mais, néanmoins, elle nous laisse une flammèche de la
liberté – l'humour qui nous permet de dompter la bêtise et d'éloigner de nous les sujets qu'elle hante.

Au juste, par ce petit texte nous ne voulûmes dire que le suivant: notre chère collègue Marija
Jurič Pahor – et tous les honnêtes gens dans une situation analogue – ne résignez pas, luttez pour vos
droits, débarrassez-vous de la bêtise, dévêtez-vous si vous l'avez endossé et rejetez la ; et, dans le cas
où rien autre n'est possible, sauvez au moins vos âmes, vos corps, vos dignités, vos intellects. Coupez
la reproduction des avortons, des corps tordus, des esprits imitatifs devenue spontanée et normalisée.

Dites NON quand vous rencontrez la bêtise !

Cette lutte personnelle très pénible pour les droits des particuliers/particulières, tout en étant, en
tant que modèle ou référence, à la fois une lutte pour les droits de tout un chacun, doit être menée par
l'individu seul, sur son terrain, dans son jardin – si ce n'est que pour pouvoir chaque jour se regarder
dans le miroir sans répugnance jusqu'à la fin de ses jours. Bien que vous risquez, comme nous deux,
à l'âge de 70 et 42 ans, de recommencer votre vie sans revenir dans l'Arcadie natale ombragée ou
même sans y regarder d'un œil nostalgique. Et pour pouvoir éventuellement, après les années, rire en
vue des nigauds subalpines bancals dont vous, autrefois, fîtes parti de façon dis-fonctionnelle contre
votre gré et à votre insu.

Il vaut la peine de dire NON ! Parce que c'est, en traçant précisément ses limites dans la micro-
topologie de la liberté humaine, la seule manière de conserver un rire salutaire et encore croire en la
possibilité inimaginable que, même dans le milieu slovène, puissent naître un juge honnête ou une
fonctionnaire impartiale capables de barrer les bouffées des nigauds. Pour maintenir la vie il faut
avoir conscience qu’éventualité des fautes de connaissance soit infinie et que nous deux pouvons
bien nous tromper à propos du procédé 5.

Qu'on se trompe notamment à propos de ton cas, Marija Jurič Pahor !

Taja Kramberger, poète, historienne et traductrice

Drago Braco Rotar, sociologue, historien et traducteur

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