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La dégradation des sols irrigués et de


la ressource en eau :
une menace pour l’avenir de l’agriculture et pour
l’environnement des pays au sud de la Méditérranée ?
Cl. Cheverry(1) et M. Robert(2)
(1) Professeur de Science du Sol à l’ENSA de Rennes
(2) Directeur de Recherches à l’INRA

RÉSUMÉ
Le thème principal développé dans cet article tourne autour de la durabilité des systèmes irrigués dans les pays au Sud de la
Méditerranée en évoquant, de manière concomitante, les problèmes liés à l’eau et ceux liés au sols.
La limitation de la ressource en eau et les prévisions pessimistes sur son évolution, en fonction des évolutions démographiques et
anthropiques, constituent certainement le problème le plus important. Il est évident, de plus, que la part de cette ressource consacrée à
l’irrigation, va encore décroître en part relative.
L’irrigation s’accompagne, dans un certain nombre de cas, de phénomènes de dégradation des sols par salinisation secondaire. On
distingue la salinisation stricto sensus, l’alcalinisation et la sodisation pour lesquels les mécanismes mis en cause et les effets sur la
dégradation des sols sont très différents.
Une autre contrainte essentielle à prendre en compte est la dégradation de la qualité de l’eau liée à une utilisation intensive de l’eau et
à des activités anthropiques polluantes : l’arsenic en Asie et le fluor aux Etats Unis sont deux exemples particulièrement graves pris en
compte.
Pour l’avenir, il sera nécessaire d’avoir une gestion plus rigoureuse de l’eau et des sols au niveau des bassins versants, échelle à
laquelle les ressources sont étroitement liées, voire interactives, aussi bien au plan quantitatif et qualitatif
Mots clés
Ressources en eaux et en sols ; salinisation secondaire ; dégradation des sols ; pays du pourtour méditerranéen.

SUMMARY
THE DEGRADATION OF IRRIGATED SOILS AND WATER RESOURCE : a threat for thefuture of agriculture and
environment in Mediterranean countries.
The main topic developed in this article turns around the durability of irrigated the systems in the countries to the South of the
Mediterranean while evoking, in a concomitant way, the problems involved with water and those related to soils.
The limitation of the water resource and the pessimistic predictions on its evolution, according to demography and anthropic activity,
constitute certainly the most important problem. It is obvious moreover, that the part of this resource devoted to irrigation, will relatively
decrease in the next future.
The irrigation is accompanied, in a certain number of cases, by degradation phenomena due to secondary salinisation of the soils. One
distinguishes the salinisation stricto sensus, the alkalization and the sodisation for which degradation mechanisms affect the soils in
very different ways.

Reçu : février 1998 ; Accepté : septembre 1998 Étude et Gestion des Sols, 5, 4, 1998 - pages 217 - 226
218 Cl. Cheverry et M. Robert

Another essential constraint to take into account is the deterioration of the quality of water in relation with its intensive use and/or with
polluting anthropic activities : arsenic in Asia and the fluorine in the United States are two particularly serious examples taken into
account.
For the future, it will be necessary to have a more rigorous management of water and soils, especially at the scale of the catchments
where those resources are closely related, in the qualitative and quantitative plan.
Key-words
Water and soil resources ; secondary salinization ; soil degradation ; around Mediterranean Sea countries.

RESUMEN
LA DEGRADACIÓN DE LOS SUELOS IRRIGADOS Y DEL RECURSO HIDRICOS : una amenaza para el porvenir de
la agricultura y para el medio ambiente en los países al sur del mediterráneo ?
El tema principal de este articulo es la sostenibilidad de los sistemas irrigados en los país al sur de la mediterráneo, tratando al mismo
tiempo los problemas ligados al agua y a los suelos.
La limitación del recurso hídrico y las previsiones pesimistas sobre su evolución, en función de las evoluciones demográficas y antrópi-
cas, constituyen el problema más importante. Es evidente, además, que la parte de este recurso usado en irrigación, todavía
aumentara relativamente.
La Irrigación se acompaña en un cierto número de casos de fenómenos de degradación de los suelos por salinización secundaria. Se
distingue la salinización stricto sensus, la alcalinización y la sodización para las cuales los mecanismos existentes y los efectos sobre
la degradación de los suelos son muy diferentes.
Palabras claves
Recursos en aguas y suelos ; salinización secundaria ; degradación de los suelos ; país al sur de la mediterráneo.

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a croissance démographique reste forte dans les compromettre la « qualité » du milieu, dans ses dimensions

L pays de la région méditerranéenne, (Algérie et


Egypte notamment) et du sud Sahara (pays du
Sahel). La sécurité alimentaire des populations
concernées suppose une augmentation très significative de la
production agricole dans les quelques années à venir.
physiques, biologiques et humaines ? Les préoccupations envi-
ronnementales deviennent partout un élément clef d’une
agriculture qualifiée de « durable » (Robert, 1996).

L’amélioration de la productivité de chaque hectare déjà cultivé LA RESSOURCE EN EAU ET LES


est certes une solution à envisager avec attention. Les progrès
de la recherche fondamentale en génétique, en physiologie
PREVISIONS SUR SON EVOLUTION
végétale (par le biais d’une meilleure connaissance des méca- Les figures 1 et 2 sont extraites d’un document récent du
nismes d’adaptation des plantes à des conditions de stress plan Bleu (Benblidia et al., 1997) et représentent les res-
hydrique ou salin) trouveront ici un beau domaine d’application. sources en eau dans la région méditerranéenne. Elles illustrent
Mais quatre autres défis se révéleront incontournables : bien le contraste qui peut exister entre le Nord et le Sud de la
- comment éviter à terme la perte d’usage agricole de terres Méditerranée.
déjà cultivées, par suite d’une dégradation progressive de leur La figure 1 représente les ressources en eaux naturelles
fertilité ? (Robert et Cheverry, 1996) renouvelables en km 3 /an, en distinguant les ressources
- comment créer de nouvelles superficies de terres cultivées internes (propres au pays), externes (venant d’un autre pays)
et irriguées, alors que les sols les plus faciles à mettre en et le total des deux : on voit déjà assez bien la disproportion
valeur sont déjà utilisés, et que les eaux d’irrigation de bonne qui existe entre le Nord et le Sud de la Méditerranée. En ce qui
qualité se font rares ? (Verdier, 1995) concerne le Maghreb, les ressources sont pratiquement uni-
- comment gérer l’eau dans ces régions, que ce soit sur le quement internes, ce qui n’est pas le cas de la Syrie ou de
plan quantitatif (la ressource est déjà en grande partie utilisée) l’Egypte. On peut encore exprimer la ressource en fonction du
ou sur le plan qualitatif (la qualité des eaux se dégrade) ? nombre d’habitants (figure 2), ce qui accentue encore le désé-
- plus généralement, comment améliorer la production sans quilibre Nord-Sud. A part le Maroc, la Syrie et le Liban

Figure 1 - Ressources en eaux naturelles renouvelables dans les pays méditerranéens (Benblidia et al., 1997)
Figure 1 - Natural resources of renewable water in the Mediterranean countries (Benblidia et al., 1997).

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(3 000 m3 par habitant), la plupart des pays du Maghreb et du l’accroissement prévu de population (2,2 % par an), va aug-
Moyen Orient ont moins de 1 000 m 3 /ha/an (767 pour le menter et plus particulièrement dans les secteurs autres que
Maghreb). Un document de l’observatoire Sahara-Sahel l’agriculture (phénomène de glissement d’usages).
(1995), montre que les ressources sont beaucoup plus abon- Une telle projection, déjà pessimiste, ne prend pas en compte
dantes au niveau du Sahel (Sénégal, Mali, Niger, Tchad, l’effet possible d’un changement climatique (DUNGLAS, 1993). A
Soudan, Ethiopie), avec une ressource totale moyenne par ce sujet (tableau 1), les scénarios les plus plausibles prévoient
habitant de 5 655 m3. tous pour 2050, une augmentation générale de la température (+
Pour l’Algérie et la Tunisie, il existe deux nappes saha- 3 °C), un accroissement de la pluviométrie au Nord (1 mm/jour) et
riennes, l’une libre et superficielle, l’autre profonde et captive, une diminution au Sud (1 mm/jour) (Le Houérou, 1995). Ceci
mais l’utilisation de cette ressource, non renouvelable, pose un conduira à une augmentation notable de l’évaporation potentielle
certain nombre de problèmes : eau du complexe terminal très (200 mm/an en moyenne). On peut donc estimer qu’il existera en
salée, eau du continental intercalaire, très chaude (50°C) dehors des autres conséquences sur la désertification, une limite
(Daoud et Halitim, 1994). Exprimée enfin par secteur, la part forte au niveau de la ressource en eau qui se traduira par des
consacrée à l’agriculture va de 60 % pour l’Algérie à près de 80 décroissances pour la ressource en eau par habitant (figure 3) et
à 90 % pour le Maroc, la Tunisie, la Lybie, l’Egypte, la Syrie. Le par conséquent de la part réservée à l'irrigation (figure 4)
même rapport du plan Bleu montre que la ressource devrait (Benbudia et al., 1997). L’irrigation est actuellement la plus gros-
diminuer encore, en moyenne de moitié pour ces différents se consommatrice d’eau (75 %). Mais le développement des
pays en 2050, ceci alors que la demande, déjà en liaison avec villes, l’industrialisation, introduiront une compétition très vive, qui

Figure 2 - Ressources en eau naturelles par habitant (1995) dans les pays méditerranéens (moyenne nationale)
(Benblidia et al., 1997)
Figure 2 - Natural water resources per capita (1995) in the Mediterranean (Benblidia et al., 1997)

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se traduira très probablement par une réduction de la part de On sait, en effet, que les pertes peuvent atteindre plus de 50 %
l’eau affectée à l’irrigation, qui devra ne plus dépasser des actuellement. L’utilisation de la micro-irrigation ne sera, cepen-
valeurs de l’ordre de 60 % (Shiklomanov, 1990). dant pas, sans poser des problèmes vis-à-vis de l’élimination
Une autre conséquence des changements climatiques pré- des sels dans les sols.
vue, est une élévation du niveau de la mer qui serait comprise
entre 0,2 et 0,6 m en 2050, ce qui signifie une inondation de
certaines zones littorales ou de deltas (Camargue, Nil…), une LES PHENOMENES DE
intrusion d’eau de mer dans les estuaires des fleuves et dans DEGRADATION DES SOLS : LA
les nappes littorales.
Zabolcs (1994) prévoit déjà une extension des sols salés en SALINISATION SECONDAIRE
Europe, en relation avec cette extension des eaux salées Le phénomène de salinisation secondaire des périmètres
marines. irrigués constitue une menace particulièrement grave. Dans 10
Il restera donc à jouer au maximum sur l’économie d’eau. pays de la Méditerranée, le pourcentage des terres irriguées

Tableau 1 - Conséquences du réchauffement dans le Bassin Méditerranéen


Table 1 - Consequences of the reheating in the Mediterranean Basin.

Aujourd'hui Vers 2 050


Température Accroissement = 3 °C
Précipitations Nord : accroissement = 1 mm / jour
Sud : baisse = 1 mm / jour
Evapotranspiration potentielle Augmentation = 200 mm / an
Augmentation du niveau de la mer 0,2 à 0,6 m

NORD du Bassin
Augmentation de la production agricole 20 à 30 %
Céréales en zone aride oui non
Limites citrus et olivier 40° latitude nord 46° latitude nord
Forêt maquis accroissement de 1,5 % an
parcours déclin
Erosion et sédimentation faible faible

SUD du Bassin
Population 290 Mhab + 2,2 % an = 850 Mhab
+ 3,5 % / an = 1 950 Mhab
Céréales 4 récoltes / 5 ans 3 récoltes / 5 ans
Cultures jusqu'à 100 mm
Forêts maquis régression 2 % / an Disparition
Parcours dégradés très dégradés
Alimentation animale concentrée
Progression des déserts 600 000 km2
Erosion forte : 5 à 10 T / ha / an très forte : 25 à 50 T / ha / an
sédimentation - mer forte (5) = 0.5 Mds T / an très forte (25) = 2.5 Mds T / an

Source (Le Houerou, 1995)

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Figure 3 - Chute des ressources en eau par habitant dans quelques pays atteintes à des degrés divers par la salinisa-
méditérranéens tion est en effet significatif : ce pourcentage
Figure 3 - Decreasing of water resources per habitant in a few mediteranean varie d’un minimum de 7 % (Grèce) à un
maximum de 30-40 % (Egypte). L’Algérie,
l’Espagne, la Jordanie, Israël, le Maroc, se
situent dans le gros peloton des 10-15 %, la
Syrie et la Tunisie plutôt dans la fourchette
haute (Hamdy et al. 1995).
La ressource en eau de surface de cette
région est par ailleurs très limitée et déjà
fortement mobilisée. Plusieurs pays médi-
terranéens puisent par ailleurs dans des
nappes profondes, fossiles, très partielle-
ment renouvelées (Algérie, Tunisie, Lybie.).
Le recours pour irriguer à des eaux déjà
assez fortement minéralisées (3-4 g de sel
par litre en Tunisie), ou à des eaux usées
(pratique déjà largement initiée en Egypte,
Israël) est déjà couramment mis en œuvre
et devra encore fortement se développer.
Des progrès sur les techniques d’irrigation
elles-mêmes, sur la manière dont les irri-
guants les mettent en œuvre sont certes
envisageables. Mais suffiront-ils ?
Au Sud du Sahara, le phénomène
concerne en particulier les sols irrigués de
la vallée du Fleuve Sénégal (Sénégal,
DZ : Algérie, EG : Egypte, GR : Grèce, GZ : Gaza, IL : Israël, JO : Jordanie, LB : Liban, LY : Libye, MO : Mauritanie), dont l’extension a été forte au
Maroc, SY : Syrie, TN : Tunisie moment de la construction des grands bar-
rages sur le fleuve. Des cas de dégradation
Figure 4 - Production des parts de l’irrigation dans les demandes en eau (d’après sont connus depuis trente ans dans les
plans directeurs) dans plusieurs pays méditérranéens périmètres de l’ancien « Office du Niger »
Figure 4 - Forward estimation of the part of the water resource devoted to au Mali ; ils pourraient se multiplier sur les
irrigation in several mediteranean countries terrasses de ce même fleuve, en amont de
Niamey, au Niger.
Il est donc utile de revenir sur les risques
liés à ce phénomène de salinisation, de pré-
ciser leur nature et de faire le point sur les
moyens dont on dispose pour les réduire.
Classiquement, on évoque une première
série de trois risques majeurs :
- le premier est la salinisation sensu
stricto, c’est à dire l’accumulation de sels
solubles dans la zone racinaire. Cette accu-
mulation est fréquemment liée à un
phénomène de remontée capillaire à partir
d’une nappe phréatique salée et peu profon-
de. Cela perturbe l’alimentation en eau de la
plante, par suite de la modification du poten-
tiel osmotique de la phase liquide du sol.
C’est le phénomène le plus fréquent autour
de la Méditerranée. Ce risque est grave,

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mais des possibilités de restauration des sols, par une désalini- au Sud du Sahara, qu’elle soit héritée (Barbiero, 1994) ou
sation réussie, existent. La maîtrise du plan d’eau est un secondaire à l’irrigation. Il existe certes des quantités non
élément clef de toute solution. Une bonne maîtrise du négligeables de calcaire dans beaucoup de ces sols, mais le
« couple » irrigation/drainage, et une bonne valorisation du pH élevé diminue la solubilité, déjà faible à un pH neutre, de ce
pouvoir de lixiviation des pluies orageuses, notamment par un matériau.
travail du sol adapté, en constituent des outils. Une étude
récente (Hachicha, 1998) vient d’en donner des exemples en
Tunisie, qu’il s’agisse de « sols de lunettes » ou d’un grand LA DÉGRADATION DE LA QUALITÉ
périmètre irrigué. De même, des expérimentations récentes de
réhabilitation, ont été réalisées en Syrie dans la vallée de
DES EAUX DANS LES PÉRIMÈTRES
l’Euphrate en associant un lessivage intense des sels et un IRRIGUES : CONSÉQUENCES
contrôle du niveau de la nappe ; ÉCOLOGIQUES ET SANITAIRES
- le second risque est celui d’alcalinisation des sols, qui se
produit lorsqu’apparaissent dans le sol des sels tels le carbo- Chacun de ces risques précédemment évoqués a déjà fait
nate de sodium. Le pH du sol peut alors atteindre des valeurs l’objet depuis cinquante ans, dans la région méditerranéenne
très élevées, et la matière organique commence à se solubili- et au sud du Sahara, de nombreux travaux d’observation,
ser (« salant noir »). Ce phénomène, qui caractérise d’expérimentation (travaux du Cruesi en Tunisie, de l’Institut de
notamment une origine continentale des sels, est relativement Bari en Italie, de l’ORSTOM et du CIRAD au Sénégal, Mali,
peu fréquent dans la région méditerranéenne, parce que « l’al- Niger, Tchad, etc), de modélisation (Rieu, Laudelout, Dufey et
calinité résiduelle calcite » des eaux d’irrigation est le plus al.). Beaucoup de solutions ont été testées. Des recherches
souvent négative (Valles et al., 1989). Il est en revanche préoc- sont encore en cours. Nous citerons ici, en se limitant au
cupant dans les périmètres du Mali, des observations monde francophone, celles qui portent sur l’organisation et le
(Bertrand, 1993) révélant déjà la présence locale de tâches de comportement physico-chimique des argiles (Tessier, Robert,
salant noir. La composition chimique des eaux des grands Badraoui), sur le comportement hydraulique de ces sols
fleuves du sud du Sahara, le Niger en particulier, lui confère un (Halitim, Hallaire, Daoud) sur le comportement de la matière
caractère quasi-inéluctable à long terme, si des précautions organique, de l’azote et des fertilisants (Soudi, Dellal), sur la
particulières ne sont pas prises. La vallée du Fleuve Sénégal variabilité spatiale et temporelle des accumulations de sels
paraît moins menacée dans l’immédiat. Le phénomène d’alcali- (Job, Hachicha, Boivin, Barbiéro), sur la modélisation (Rieu,
nisation avait déjà été décrit en détail voici trente ans dans les Marlet), sur l’utilisation d’eaux usées (BahriI), et enfin sur la
polders du Lac Tchad (Cheverry, 1974). mise au point de nouveaux outils de repérage (GPS), de mesu-
Ce processus de dégradation est assez difficile à com- re de la conductivité, de caractérisation des états de surface,
battre, car la restauration de ce type de sols implique l’apport etc. Il n’est cependant pas dans l’objectif de cet article de dres-
de produits fortement acides, seuls susceptibles de neutraliser ser un bilan exhaustif des études et des essais
le milieu et d’augmenter la solubilité du carbonate de calcium. d’aménagement récents sur le pourtour méditerranéen. On
Or les pays du sud du Sahara ne disposeraient pas, si l’exten- insistera en revanche sur la nécessité de prendre en compte
sion de cette forme de dégradation s’accentuait, de ces de nouveaux risques et sur l’intérêt de traiter le problème d’une
sources acides (acide sulfurique, pyrite…), du moins dans des manière plus large. Les nouveaux risques à envisager sont
conditions économiques acceptables ; ceux ayant trait à des éléments chimiques mineurs « accompa-
- le troisième risque est celui de la sodisation (Summer, gnant » la salinisation. leurs conséquences sont écologiques et
1993), lié à la fixation de sodium sur le complexe adsorbant sanitaires. On en citera deux ici : le sélénium d’abord, l’arsenic
des argiles. On observe alors fréquemment, surtout lorsque la ensuite.
concentration en électrolytes des eaux du sol est faible, une Le problème du sélénium a été mis en évidence aux Etats-
dégradation des propriétés physiques du sol, conséquence de Unis (Miyamoto S. et al., 1994)., dans la vallée San Joachim.
mécanismes de gonflement ou de dispersion (Daoud, Robert, Le stockage d’eaux de drainage très salées dans le réservoir
1992). Ce phénomène est relativement peu représenté autour de Kesterson, s’est traduit par une concentration de cet élé-
de la Méditerranée, par suite de la présence de gypse dans de ment de transition. Or le sélénium est assez soluble et il passe
nombreux sols et plus généralement de l’origine marine des aisément dans la chaîne alimentaire : plantes, micro-orga-
sels. On doit cependant noter dans certains deltas, en particu- nismes, invertébrés. Des cas de déformation par mutagenèse
lier celui du Nil, l’existence de sols irrigués présentant une et de mortalité des poissons et des oiseaux qui consommèrent
certaine tendance à la sodisation, ce qui implique pour assurer ces eaux ont été signalés. Ces atteintes écologiques ont forte-
leur durabilité l’apport de sources de calcium assez aisément ment sensibilisé les populations de cette région. Elles ont réagi
solubilisable (gypse). La sodisation est en revanche fréquente et ont conduit les responsables de la gestion de l’eau à prendre

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224 Cl. Cheverry et M. Robert

des mesures pour réduire ces dégâts. irrigués, ceux des pesticides par exemple. On peut se référer à
Le problème de l’arsenic s’est lui récemment posé en Asie, au ce sujet au lac d’Aral où c’est l’aval des zones irriguées qui est
Bengale et au Bangladesh. Ce cas actuel, certainement le plus le plus concerné.
grave jamais constaté, concerne la mise en solution de l’arsenic
présent dans les sédiments quaternaires (certainement sous
forme d’arsenopyrite) par des modifications des conditions d’oxy- CONCLUSION
doréduction. La modification de ces conditions est liée au
développement de l’irrigation avec pompage de l’eau en profon- Le phénomène de salinisation devrait être désormais traité
deur (20 à 150 m) pour la production plus intensive du riz à des échelles spatiales et en fonction de « cibles humaines »
(« révolution verte »). L’arsenic soluble est présent dans les eaux beaucoup plus larges. En Méditerranée comme au sud du
utilisées comme eau potable ou pour l’irrigation à des concentra- Sahara, ces problèmes ont été trop longtemps restreints aux
tions qui dépassent la concentration admissible (0,05 ppm) pour objectifs d’agriculteurs, qui raisonnaient l’irrigation à l’échelle
atteindre en moyenne plusieurs ppm. Les surfaces concernées de la parcelle, en vue d’une production agricole. La
peuvent être considérables : 3,5 millions d’hectares pour le « durabilité » à cette échelle conduisait inéluctablement à des
Bengale de l’ouest, 4 millions d’hectares pour le Bangladesh, les
solutions, parfois très sophistiquées, de type « contrôle du
populations vivant dans ces périmètres dépassent 50 millions
bilan des sels par la mise en œuvre de fractions de lessivage
d’habitants. Les symptômes qui apparaissent, sont typiques d’un
« empoisonnement lent » avec des manifestations cutanées optimales ». Certes, ces approches gardent tout leur intérêt.
(lésions, noircissement, gangrène, cancer de la peau), mais aussi Mais divers volets du problème ont été un peu négligés. Les
atteinte d’autres organes (foie, poumons). relations entre le sol et le sous-sol (entre 2 et 20 m de profon-
Les solutions sont actuellement très difficiles à mettre en deur) ont été par exemple insuffisamment étudiées,
oeuvre puisque cela met en jeu d’abord les circuits d’eau probablement parce que les outils des pédologues et des géo-
potable mais peut-être aussi l’irrigation et la culture du riz physiciens, des hydrogéologues n’ont pas été suffisamment
(Ahmed et al., 1997 ; Chakraborti et al., 1997). utilisés de concert.
La plupart des « catastrophes » épidémiologiques ou écolo- Plus généralement, des travaux récents (cf. ceux de MhiriI
giques connues (Itaï Itaï pour Cd…) sont d’ailleurs liées à des
et al. en Tunisie, 1996) montrent bien que les approches doi-
exemples de pollution anthropique. Ceci rejoint les observa-
vent être également plus globales, raisonnant à l’échelle de
tions faites par Frazer et al. (1995) sur la pollution des
sédiments des grands cours d’eau. On doit également noter, bassins versants, d’entités géographiques référées à des
toujours en relation avec les risques liés aux éléments traces, intérêts culturels, économiques spécifiques. Les publics visés
que certaines analyses de sols de rizières d’Asie montrent des dépassent de loin les seuls agriculteurs irriguants : tous les uti-
teneurs très élevées en Cd, Hg, Cu, Zn. Ceci peut s’expliquer lisateurs indirectement concernés par cette pratique de
par l’accumulation, durant de longues durées, des éléments l’irrigation doivent être pris en compte. Les aquifères, elles-
provenant des eaux d’irrigation (fond géochimique ou mêmes menacées par ces problèmes de salinisation devront
pollution) : en effet dans de nombreux pays les rejets d'eaux notamment faire l’objet d’une attention particulière, car leurs
usées ne sont pas contrôlés ou traités. (exemple, le chrome utilisateurs sont extrêmement divers.
rejeté par l'artisanat du cuir au Maroc…)
Les prévisions très pessimistes concernant la limitation
L’énoncé de ces phénomènes montre bien quel est le réel
générale de la ressource quantitative en eau dans les régions
défi à relever dans l’avenir : les problèmes de salinisation ne
pourront plus désormais être traités uniquement en référence à méditerranéennes et arides vont entraîner, obligatoirement,
la production agricole, et en ne s’intéressant qu’aux seuls ren- des modifications dans les méthodes d’irrigation (micro-irriga-
dements des plantes cultivées, rendements qui s’avèrent tion). La désalinisation de l’eau de mer, qui apparaît pour
effectivement plus ou moins réduits par les phénomènes de l’instant une pratique mineure, deviendra certainement une
salinisation secondaire. En fait, tous les éléments chimiques nécessité.
concernés, toutes les facettes du problème : chimiques et phy- Enfin les zones irriguées et l’aval de celles-ci, vont être de
siques, mais également biologiques, sanitaires et humaines, plus en plus concernées par des problèmes environnementaux
devront être prises en considération. Le problème des germes
relatifs à la qualité chimique et biologique de l’eau.
pathogènes qui seront de plus en plus souvent véhiculés par
les eaux d’irrigation, en particulier si on utilise les eaux usées, Il est essentiel de ne pas attendre le développement des
devrait par exemple recevoir une attention particulière. Sans problèmes pour instaurer un nouveau type d’irrigation durable,
oublier bien entendu les problèmes inéluctablement liés à l’in- qui semble particulièrement indispensable à la sécurité alimen-
tensification des systèmes de culture dans les périmètres taire et environnementale des zones Sud de la Méditerranée.

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Dégradation des sols irrigués au sud de la Méditerranée 225

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