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e e a UlnZalne !f littéraire du 16 au 30 sept. 1970 Avant-garde et Nouveau
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UlnZalne
!f
littéraire du 16 au 30 sept. 1970
Avant-garde et Nouveau roman
SOMMAIRE 3 LE LIVRE DE LA QUINZAINE kndré Biély Poèmes adaptés par Gabriel Arout par
SOMMAIRE
3
LE LIVRE DE
LA QUINZAINE
kndré Biély
Poèmes adaptés par
Gabriel Arout
par Georges Nivat
4
ROMANS FRANÇAIS
Jean·Marie Fonteneau
Antoine Mantegna
Bruno Gay-Lussac
Les champignons
5
7
par Marie-Claude de BrunhofI
par M.C. de B.
par Gilles Lapouge
6
Introduction à la vie profane
En feuilletant
7
Michel Chaillou
Collège Vaserman
La promenade cassée
par Claude Bonnefoy
François Coupry
8
ENTRETIEN
Avec le best·seller N°
9
HISTOIRE
Félix Fénéon
Œuvres plllS que compLè.tes
Propos recueillis
par M.C. de B.
par Michel Décaudin
LITTERAIRE
10
COLLOQUE
Où en est l'avant.garde ?
Gilbert GadofIre
Michel Deguy
Nathalie Sarraute
J .M.G. Le Clézio
Bernard Teyssèdre
12
L'EDITION EN
EUROPE
Hongrie
15
Angleterre
19
Allemagne
20
Yougoslavie
Propos recueillis par J. P.
John Calder
Christoph Schwerin
Predrag Matvejevitch
22
PSYCHIATRIE
Maud Mannoni
Le psychiatre, son «fou»
et la' psychanalyse
par Catherine Backès-Clément
24
HISTOIRE
L. Oppenheim
par Daniel Arnaud
26
Pierre Ansart
La Mésopotamie
Portrait d'une civilisation
Marx et fanarchisme
Naissance de fanarchisme
par André Akoun
par Jean Roudaut
27 RELIGIONS
Antoine Faivre
Eckartshausen et la
théosophie chrétienne
28 ECONOMIE
Léon Lavallée
Pour une prospective
marxiste
par Bernard Cazes
POLITIQUE
François Erval, Maurice Nadeau.
Publicité littéraire :
Crédits photographiques
Conseiller: Joseph Breitbach.
22, rue de Grenelle, Paris 7") .
Téléphone : 222·94·03.
Comité de rédaction:
p. 3 L'âge d'homme
Publicité générale: au journal.
Georges Balaudier.
Bernard Cazes.
François Châtelet.
Françoise Choay.
Dominique Fernandez.
Marc Ferro, Gilles Lapouge.
Gilbert Walusinski.
p.
4
F. Boivrel
Prix du nO au Canada: 75 cents.
p.
5 Gallimard
Abonnements:
p.
8 Flammarion
Un an : 58 F, vingt-trois numéros.
Six mois: 34 F, douze numéros.
Etudiants: réduction de 20 %.
Etranger: Un an: 70 F.
Six mois: 40 F.
Pour tout changement d'adresse :
p.
9 Mercure de France
p.
13 Thomas Hopker, Magnum.
La Quinzaine
Secrétariat de la rédaction :
p. 18 Sergio Larrain. Magnum.
litteraire
Anne Sarraute.
envoyer 3 timbres à 0,40 F.
Règlement par mandat, chèque
bancaire, chèque postal :
p. 19
D.R.
Courrier littéraire :
p.23 ' Roger Viollet
Adelaïde Blasquez.
C.C.P. Paris ]555]·53.
p. 24 Gallimard
Maquette de couverture:
Directeur de la publication:
p.26 Roger Viollet
Jacques Daniel.
François Emanuel.
p.27 Klincksieck éd.
Rédaction. administration:
1mprimerif': Ahexpress.
Impression S.LS.S.
43, rue du Temple, Paris (4").
Téléphone: 887-48-58.
Printed in France.
I.E LIVRE DE La blessure du soleil LA QUINZAINE André Biély certes l'infidélité est patente:
I.E LIVRE DE
La blessure du soleil
LA QUINZAINE
André Biély
certes l'infidélité est patente:
1
Poèmes adaptés par
Gabriel Arout
Gallimard, 119 p.
jambes! De tout son corps, de
sa seconde âme, avec en plus
râme de son corps, et encore la
vie propre et indépendante de
son échine de chef t:l orchestre
:t
images disparues, images ajoutées,
variations libres à partir d'un
thème, tels ces quelques vers amu-
sants qu'en vain on cherchera
dans l'original:
Du geme protéiforme d'An-
dré Biély. poète symboliste,
romancier, philosophe. théori-
cien de la forme littéraire,
sismographe affolé des séis-
mes du premier tiers du
XX e siècle. Gabriel Arout a
choisi de nous donner une
des facettes. l'une des plus
précieuses, celle du poète.
Comme pour illustrer ce film
dansant des gigues de Biély, Ga-
briel Arout a centré son petit re-
cueil sur le plus long et le plus
acrobatique des poèmes de Biély,
ce merveilleux Premier Rendez-
vous qui fut écrit en 1921 à Pétro-
grad (et non cn 1906, comme il
est dit par une regrettable erreur).
Sur le rythme dansant et mali-
cieux d'Eugène Onéguine, le vers
iambique tétrapode, il s'agit
Et cependant je fais grand cas
Du monde et de ses vains
plaisirs
Je flotte au souffle du zéphyr
M'ébrouant comme un jeune
veau
Je meuble et trouble mon
cerveau.
La méthode de l'adaptation
,
Et certes pas toute la poésie de
Biély, car il y faudrait bien plu!l
que ce petit recueil. Mais assez
pour qu'apparaisse le chemin qui
mena Biély d'une poésie mysti-
que, nourrie de symboles reli-
gieux, à une poésie étonnamment
surréaliste où le symbole n'est
plus dans l'image, mais dans les
profondeurs mêmes du mot, sou-
mis à une sorte de désintégration
atomique.
Gabriel Arout a sans doute été
dicté dans son choix par ce qui
l'a personnellement fasciné: le
Biély chef d'orchestre, prestigieux
manieur des sons, faisant surgir le
nùroitement des souvenirs ou des
visions dans la vibration des asso-
nances, des jeux de mots, et les
contorsions d'un immense orches-
tre verbal. Tous les auditeurs de
Biély nous l'ont décrit comme
une sorte de chef d'orchestre -
oiseau, penché sur un imaginaire
pupitre, commandant à un étin-
celant ensemble de cuivres et de
bois qui lui seul entend, mais dont
avec humour et virtuosité, sa ba-
guette frénétique recrée pour nous
l'imaginaire présence.
Arout cite dans sa courte pré-
face le brillant portrait de Biély
que fit dans un de ses articles la
poétesse Marina Tsvétaieva, dont
le talent poétique était parfois si
proche de celui de Biély: «Ce
d'une chronique musicale de quel-
ques moments saillants dans la
biographie revécue de Biély jeu-
ne homme, sorte de Genèse à la
fois humoristique et mystique de-
l'univers spirituel de Biély. Dans
un tourbillon de calembours et de
pirouettes, un maelstrom de réfé-
rences érudites et d'assonances
ébouriffantes, Biély évoque la
naissa,nce de son propre XX" siè-
cle où s'entrecroisent les mythes
anciens et la théorie atomistique
moderne.
Les instantanés que nous livre
le poète sont comme les précipi-
tations d'un tourbillon de mots
en suspension, -et dans les cris-
taux recueillis, comme toujours,
Biély retrouve le monogramme
caché des réalités spirituelles. De
tous ces tableaux «précipités:t
dans le laboratoire de la mémoire,
le plus brillant est celui du Con-
cert: le chef monte au pupitre,
la baguette clignote, le crâne
chauve reluit, et tout commence :
bre est dangereuse, mais pas pour
le
virtuose qu'est Arout, rompu à
tous les jeux de l'adaptation. Di-
sons pourtant que la méthode res-
treint singulièrement son choix,
puisque, de toute évidence, celui-
ci
est surtout dicté par la réussite
André _Biély
(Dessin .de N. Vychéslavskl.)
ou l'échec de cette transposition
musicale. Avant tout, Gabriel
Arout veut transmettre au lecteur
français le plaisir esthétique dont
est gratifié le lecteur russe. C'est
à ce plaisir qu'il est fidèle, c'est
son cortège clownesque de culbu-
tes et de pieds-de-nez n'est qu'un
paravent opposé au grand souffle
de l'Originel. Car au fond de la
mémoire gisent les filons de l'Uni-
versel; sous la gangue des mots
gît le Sens mystérieux. Biély,
dans son prologue, se compare à
un gnome obstiné cassant la croû-
te des mots :
lui qu'il nous restitue très pleine-
ment. Et parmi toutes les trou-
vailles heureuses, citons ce qua-
train bondissant :
Un camarade très sceptique
Dit: «N'es-tu pas
épileptique ? :t
Brisant, cruel, en plein élan
Les ailes de mon cerf-volant.
assaut furieux des instruments,
sabbat des cuivres, vol nuptial des
violons
A coups de pic le gnome extrait
La gangue fruste des consonnes.
D'où ces cascades d'hyperboles
fulgurantes et ces multiples con-
crétions de mots nouveaux, hélas !
quasi impossibles à rendre en
français.
Les lecteurs de Pétersbourg re-
connaîtront là èette sorte d'allé-
gresse moqueuse et capricante qui
sert de contrepoint au Biély tra-
gique et visionnaire. C'est ce
Biély capricant qu'Arout a su ren-
dre à merveille, quitte parfois à
forcer un peu la note et à insuf.
fler à la poésie de Biély un je ne
sais quoi de trop sensuel.
D'ailleurs, tout n'est pas adapta-
tion, et il y a aussi des traduc-
tions rigoureuses. Ainsi trouvera-
t-on dans ce recueil la traduction
n'était pas qu'inspiration verbale,
Tout est en jeu, tout est promis
En une offrande fatidique
A u dieu joueur de la musique.
Et lui dressé sur ses ergots
Conduit la charge des« fagots
Vers ses piqueurs qui
fanfaronnent,
Lance, veneur impénitent,
La meute de ses chiens courants,
Coupant la route des
trombonnes.
Traduction ou
adaptation
intégrale de Christ est ressuscité,
c'était une Danse
toujours envi-
le
poème en vingt-quatre épisodes
ronné du tourbillon dansant des
pans de sa jaquette
antique, élé-
gant, recherché, tel un oiseau
étrange, mélange de maestro et de
prestidigitateur, toujours en mou-
t1ement sur le rythme changeant
de sa danse - à deux, à trois, à
quatre temps - liée au jeu mbtil
des sens, des mots, des queues de
(traduction Arout)
pie, des jambes - que dis-je, des
La salle Syinphonique était po:ur
Biély le symbole d'une autre salle,
plus universelle, et d'un autre or-
chestre, plus élémentaire, où tour-
billonnaient les grands principes
de l'Univers. La moquerie avec
C'est - qu'il nous
faut parler dt' ,« l'infidèle fidélité :t
dont Çabriel Arout prend, dans
_ une courte déclaration liminaire,
toute la «résponsabilité:t. L'écri-
vain Arout n'est pas un traducteur
servile. n entend par la- recher-
che «d'équivalenb!'-et de transpo-
sitions:t retrouver' « l'approxima-
tion la plus serrée possible:t. Et
lyriques que Biély écrivit en
avril 1918 pour faire pendant aux
fameux Douze d'Alexandre Blok.
Ce poème est une longue Déplo-
ration de la Russie crucifiée de
1918 : le corps meurtri de la Rus-
sie est assimilé au corps du
Christ, la Grotte de la Mise au
Tombeau devient tout le pays
ténébreux où les b r 0 w n i n gs
La Q!!buaine Littéraire, du 16 au JO septembre 1970
3
ROMANS Le déluge Biély FRANÇAIS lrouent l'air de leur «rire rou- ge ». Mais cette
ROMANS
Le déluge
Biély
FRANÇAIS
lrouent l'air de leur «rire rou-
ge ». Mais cette Mise au Tombeau
précède une Résurrection que
Biély pressent de toutes ses fibres
de prophète mystique. Et cette
foi soutient le long cri qui se ré-
percute et gicle au long de ces
vers qui, en dessous de leur égré-
nement irrégulier, font entendre
comme une sorte de tocsin régu-
lier. Biély, comme Blok, avait ac-
cueilli la révolution d'Octobre, la
révolution sourde et sans fanfa-
res, avec une sorte de sombre fer-
veur mystique. Seule la Passion
du' Christ semblait à beaucoup
capable d'exprimer l'événement
de la Révolution. Fût-ce dans le
blasphème de certains poèmes de
Maïakovski et d'Essénine
1 Jean-Marie Fonteneau
Les Champignons
II est seul. Son jeune ami Marc l'a
quitté. Sa maison confortable:
Grasset éd., 185 p.
Les autres
poèmes traduits
semblent choisis plus arbitraire-
ment. Tout un pan de l'œuvre
poétique de Biély est absent:
Depuis des jours, depuis des
nuits, il pleut. L'eau atteint deux
mètres dans les rues d'Orléans,
Notre-Dame, le clocher de Saint-
Germain-des-Prés se reflètent dans
une mer noirâtre. Toute l'Europe,
les Etats-Vnis, le monde entier
sont peu à peu submergés. II
pleut toujours. Le gouvernement
français se réfugie à Briançon. La
radio ne diffuse plus que les
comptes rendus de catastrophes.
La terre se noie.
Nous ne voyons cela que de
loin, calmement, sans le moindre
énervement. L'homme qui ici
écrit son journal habite une belle
vieille maison dans les Causses,
sur une colline, encore protégée.
fourrures, acajou, cristaux, feux de
bois, argenterie brillante et le
pun.ch glacé rituel avant le dîner,
est pour lui un Nautilus où il
se claquemure avec ses souvenirs.
Peintre, illustrateur, il a été fêté,
aimé. Mais tous les bonheurs lui
ont glissé entre les doigts comme
du sable. II est seul et profondé-
ment triste.
Ce qu'il voit autour de lui, les
arbres déracinés qui se couchent
pour mourir dans' la boue, sa
ferme déchaussée par les torrents
d'eau avant de s'écouler, la terre
qui lui appartient entraînée par
le flot dégoulinant, sont des spec-
tacles atroces certes - il fait des
rondes quotidiennes pour consta-
ter l'amplitude inexorable du dé-
sastre - mais le drame pour lui
reste personnel et intérieur. L'agi-
c'est le cycle désespéré de Cendre,
dédié par Biély au poète de la
Russie des gueux, Niekrassov. Le
flux poétique qui portait Biély
s'exprimait le plus souvent en
cycles, cycles où se réfléchissaient
à l'infini les obsessions de se"
nuits, plus tard amplifiées dans
ses romans. Donner des' extraits
des fameuses Symphonies, où
Pasternak, par exemple, voyait la
naissance de la modernité russe,
nous a paru un peu vain:
ce nc
sont que quelques· mequres . iso-
lées d'une grande partiti.on.
Pour clore son recueil, Gabriel
Arout a choisi un poème de 1907
justement célèbre et fort heureu-
sement traduit. C'est un de ces
poèmes-aveux où Biély, à travers
la cuirasse de l'ironie et du phan-
tasme, met à nu sa blessure. Bles-
sure d'un être trop exigeant qui
voulut saisir le Cosmos, et que
consuma le Soleil, devenu, COol'
nle il est dit dans Pétersbourg, ta-
rentule dévoreuse.
J'ai cru à cet éclat doré,
Les flèches du soleil m'ont tué.
Par' la pensée j'ai mesuré
Les siècles; ma vie, je rai
ratée.
Georges Nivat
P.-s. : Nous regrettons que Gabriel
Arout ait, pour ce recueil, adopté une
autre transcription du nom de Biély
que celle adoptée par les deux traduc-
teurs du premier livre traduit, Péters-
bourg, publié en 1967 à Lausanne (édi-
tion L'Age d'Homme). Bely n'est ni
plus «scientifique », ni plus «fran-
çais» que Biély. Alors pourquoi trou-
bler les lecteurs et ne pas accorder
aux premiers traducteurs le privilège
de fixer l'usage?
tation, les horreurs, la peur, sont
pour c Paris·Match:. et les au·
tres, pas pour lui. II nous paraît
être enfermé dans un cercle magi·
que, hors du temps.
Seuls les champignons, mons·
truosités violettes, orangées, phal.
liques, montant jusq'au faîte des
arbres, floraisons malsaines dif·
fusant une lumière visqueuse, sont
les. symboles du monde extérieur
en putréfaction. L'auteur se garde
bien de trop les décrire. Ils sont
là, ils grandissent, envahissent,
mais si le récit en tjent compte
c'est pour les donner en tant
que repères mesurant la montée
de l'inondation, non pas pOUl'
exacerber l'atmosphère de ter·
reur.
Jean.Marie Fonteneau n'a pas
cherché à écrire un roman fantas·
tique, ni un roman d'anticipation
métaphysique. Il déroule devant
nous les pensées d'un homme dont
la tristesse reste dignement or·
gueilleuse. L'artiste qui écrit ce
journal est un épicurien et un
sage. C'est en philosophe qu'il as·
sistera au dernier acte.
Les personnes venues demeurer
chez lui, le maire en visite, sont
présents dans le récit pour don-
ner au narrateur l'occasion de
montrer le meilleur de lui· même,
son stoïcisme d'homme cultivé.
Comparses ajoutés pour le mettre
en valeur, petite tricherie de ro-
mancier. Le pire de lui-même, 8a
trop grande sensibilité d'esthète
déçu, d'amant esseulé, tout cela
n'a le droit d'apparaître que se·
crètement, la nuit, et encore. En
fait, ce déluge, cette catastrophe
universelle est pour lui un don du
ciel, elle lui donne l'oc as ion ines·
pérée de finir en beauté, de choi·
sir sa mort avec élégance.
Le ton est toujours pondéré.
L'orgueil est plus fort que la pour·
riture. Cet homme reste lui-même
jusqu'à la dernière minute. C'est
là sa fierté, sa gloire, et, comble
de subtilité romantique dira-t-on,
il n'y a que lui qui le sache.
Les paysages apocalyptiques,
d'une beauté surréaliste, sont aussi
peints avec retenue. Si la nature
sous le déluge devient échevelée,
les images restent lisses et nettes.
Ancien élève des Arts Décora·
tifs, l'auteur est un graphiste. Ce·
la explique peut.être ce parti pris
d'extériorité et d'esthétisme.
Marie-Claude de Brunhol
F. Boivrel: Champignons.
4
Une liturgie du lDal Antoine Mantegna, 1 Bruno Gay-LU118ac 1 Introduction à la vie profane
Une liturgie du lDal
Antoine Mantegna,
1 Bruno Gay-LU118ac
1
Introduction à la vie profane
" Pierre Belfond éd, 192 p.
Gallimard éd., 180 p.
Parmi les l1vres du deuxième rayon
11 manquait une petite lleur bleue,
un roman pour dames. Et bien le
voici, 11 s'appelle 7. Qui est l'auteur?
Caché· sous le pseudonyme d'Antoine
Mantegna, 11 excite la curiosité.
Qui donc a pu garder un esprit
aussi romantique en écrivant une
œuvre érotique? Le style a une net-
teté foncièrement naïve. Les mots
sont employés avec leur poids net,
Voici un jeune homme préco-
ce : tout petit, il décide d'appeler
8a
mère 4: A neuf ans
aucune 1l0riture ni entrechats
de
plume. n y a une volonté de sim-
plicité et de calme.
Le romantisme se dégage de l'hé-
roïne seule, elle ne vit pas une aven-
ture érotique - elle connalt tous ces
jeux d'instincts. - mais une histoire
d'amour, d'amour contrarié bien s1lr.
Jeune orphel1ne élevée au couvent,
où elle était amoureuse de saint Jean
Chrysostome, elle est achetée par un
couple très riche qui habite sur une
ne grecque un ancien monastère. ns
l'on surnommé Ombre; son nom vé-
ritable reste son secret, la seule chose
qu'elle possède.
Dans ce monastère à pic sur la
mer, la pièce va se jouer avec sep'
personnages: les deux maltres, Om-
bre et quatre serviteurs. Deux ju-
meaux muets, mais d'Une beauté iden-
tique (moulés dans leur pantalon de
toile, ils sont aussi indécents de dos
que de face
.> et deux jumelles, pe-
tites tanagras, a veugles, identiques
aussl
Le décor est planté selon les prin-
cipes du genre, longs couloirs sans
fin, vastes pièces drapées d'étoffe
selon les circonstance, phallus monu-
mental, musique étrange; les per-
sonnages sont tous à leur place, les
troiIr coups ont retenti. Scène d'1n1-
tiation précédée de veillée d'armes,
cérémonies rituelles dans la salle ca-
pitulaire, sacr1lège dans une chapelle
à deux pas d'Une nonne <véritable>
en prière, punitions spectaculaireS
sur le rythme lent du d'un
Poète, tout cela se déroule comme
prévu, mais avec un souci d'élégance,
un raffinement de décorateur.
En contre-champ, tout un passé
est évoqué. Les maltres, VassWos et
la belle Ephkaroula, sont encore ma-
gn11lques et puissants, ils ont ten-
dance à raconter les aventures de
jeunesse: ce sont des anciens com-
battants de l'amour.
L'auteur semble avoir endossé le
gilet rouge de Théophile Gautier,
pourtant il cite sartre: c L'acte
d'iJDa&iDation est DO acte martque.
C'est une incantation destinée à faire
apparaître l'objet auquel on pense,
la chose qu'on désire, de façon qU'on
paisse en prendre possession. • Le
fervente incantation d'Antoine MaD.-
tegna lui a apporté des ombres dan-
santes. n manque à ce roman -
agréable à lire, certes -
le feu intel-
lectuel auquel nous étIons habitués.
Au l1eu d'Un bon vieux marc, on nous
offre de la llqueur de cacao, un
alcool pour dames.
IL-C. B.
il tue de8 chats, il déshabille 8a
petite copine Monica, la barbouil-
le de framboÏ8e8, l'aide à retirer
la ,culotte d'une autre camarade,
Comtance, et à l'enfermer dam
une buanderie. Au collège de
Saint-Watts, il séduit à demi le
père abbé et prend la poudre
d'escampette le jour de sa pre-
mière communion. U s'in8talle
avec ses parent8, peut-être en Ita-
lie du Nord, dans une maison tris-
te. U a douze am et fait de lia
gouvernante, une fraîche jeune
fille aux yeux de chat, sa maîtres-
se. Monica, celle des framboises,
vient le voir. Elle a retrouvé la
foi et se perd en dévotiom, mai8
les troubles souvenirs des plai-
sirs interdits, l'idée du sacrilège,
mettent le feu dans Monica. Elle
succombe à d'atroces et délicieuses
perversioDl\.
Encore un déménagement. Les
parents sont ruinés, ils s'établi8-
sent dans une ville froide, au bord
de la mer. Notre jeune homme
ajoute une corde à son arc. U
partage des plai8irs suHureux
avec son ami Simon: encore la
nudité, un grand château, une
salle secrète pleine d'oÏ8eaux
morts, un mannequin de cire que
l'on martyrise dans un cachot. Sur
quoi Comtance, celle de la buan-
derie, réapparaît. Les deux amis
la prennent en main. Elle cède à
leurs ob8ession8. Ils lui font mi-
ter le château, la contraignent à
tenir le rôle du mannequin de
cire. Tant d'extases et tant de
crimes jettent le jeune homme
dan8 la maladie. Quand il guérit;
il sait que 80n avenir ne sera plUl!
que la reproduction de ce pa8sé de
8ilence, de pa88ion et de malheur.
On voit qu'il 8'agit d'une éduca-
tion sentimentale, maÏ8 cette édu-
cation est une destruction. Le ré-
sumé que nOU8 avom donné trahit
un livre qui n'a rien d'allègre. Ce
roman d'initiation austère et sé-
rieux, taciturne, est emporté par
un vent noir et dév88tateur. Il
peut se lire comme une réflexion
8ur le mal: la fécondité glaciale
du mal, les monotones répétitions
du mal dès lors qu'il a été com-
mÏ8 une foÏ8, sa fatalité et lion
acharnement à se multiplier, la
complicité enfin qui enferme dans
les territoires saturniens les créa-
tures que le mal a touché une
foÏ8 par l'interce88ion d'un être
désigné ou élu, ici le narrateur.
Dè8 lors, les péripéties du roman,
8a comp08ition 8'éclairent de
lueur8 lointaines, et qui nOU8 re-
viennent de la nuit et du gel -
de l'enfer.
Ainsi se justifie que beaucoup
de scène8 80ient redoublée8, cha-
que rencontre avec le crime Ile
produisant, après un certain
temp8, comme dam un miroir
brouillé. Des chaîne8 d'événe-
ments, d'images ou de situatiom
courent à l'intérieur du récit,
pour lui a88igner une bizarre
structure en dédale. Par exemple,
les oiseaux (qui sont, faut-il le
dire, des oÏ8eaux de nuit ou de8
squelettes d'oÏ8eaux) tracent une
ligne secrète à travers tOUl! le8
événements, relient leurs énigmes
le8 unes avec le8 autre8. Autre ré-
8urgence: le mannequin de cire
qui e8t utili8é dam le château par
le narrateur et Simon, pour trou-
bler la jeune Comtance, a déjà été
aperçu au début du récit dans le
grenier de la maÏ80n d'enfance où
le narrateur et son amie Monica
tortUraient une grande poupée de
cire. On finit, peu à peu, par
accepter que l'ordre du monde se
range mystérieusement à l'ordre
cruel que secrète le narrateur. Le8
mêmes figures Il'engendrent inl88-
sablement autour de lui, avec la
fatalité des images de rêves. Même
la mort obéit à cette loi de ré-
currence et de contamination. Le
jeune homme ne borne pa8 son
activité à envoûter les jeunes fil-
le8 innocentes. Encore, il avance
en sUl!citant la mort autour de
lui: au collège de Saint- Watts,
quand il s'évade, 80n frère Sébas-
tien, le 8.eul être qui, dan8 le8
déserts où il chemine, lui porte
une tendre8se vraie et partagée,
8'est ·tué ce jour-là. Plus tard, dan8
le château de Simon, une dame
meurt sur la plage dans des cir-
constance8 énigmatique8 et le nar·
rateur ne doute p88 qu'il l'a tuée,
comme il ne se délivrera pas de
l'idée qu'il a quelque culpabilité
dan8 la mort de son frère Sébas-
tien: Sa pré8ence attire la mort,
comme une foudre.
Cette histoire d'un romanti8me
sombre et f88ciné sacrifie à toutes
les images du genre - oÏ8eaux de
nuit, valets inquiétants ou per-
vers, châteaux perdus, plages si-
lencieuse8, odeurs de mort, de
sang et d'arbre8 pourrissants, man-
de cire et tortures -- maÏ8
sa force naît de son écriture 110-
bre, précise, d'une sévérité puri-
taine. Le8 phrases brèves, bien
découpée8, 8'ajoutent les une8 aux
autres comme un 8ilence à un lIi-
lence. Elle8 brillent dan8 le noir.
On dirait d'une écriture en creux.
Elle atteint à une sorte de poé8ie
maigre et muette, maUl!sade, par·
foi8 belle.
Le titre étonne d'abord par son
accent parodique. En8uite par son
impénétrabilité. Et certes on pero
çoit bien que cet enfant ble8sé et
mauvai8 a vécu toute son enfan-
ce parmi le8 prêtres de Saint-
Watts, leurs cérémonies et leurs
obse88ion8. Son éducation sen-
timentale, qui accompagne un
éloignement radical de la religion,
est donc éducation de la vie pro-
fane. Mais le sens du titre déborde
ce thème. En vérité tOU8 les cri.
me8 commis par le narrateur sont
accompli8 dans la 8phère du sa.
cré. Ce jeune homme est un dé-
vot: le sang, la perversion, la
mort, la cruauté, le mal enfin qui
est le vrai sujet du livre, évoluent
dam un VIonde sacré, non-profa-
ne. A l'éroti8me dé8infecté que de8
auteurs tels Robbe-Grillet nous
prop08ent, non sam ennui, Gay-
Lus8ac opp08e un éroti8me du pé-
ché et du crime qui nOU8 renvoie,
toute8 ch08e8 égales d'ailleur8, aux
ob8e88ion8 de Bataille ou de Jou.
ve. Si bien que l'apprenti8sage de
la vie profane marque une tenta-
tive déçue de se délivrer, en même
temps que de son enfance, des
odeurs d'encens et de ces spec-
tres cérémonieux que' le mal em-
porte avec lui. Le livre prend
alors son sem: il se lit comme
une liturgie du mal
5
Q!!inzainc Littéraire, du 16 :lU JO septembre 1970
Enfeuilletan-t o.cr-tes et Elisabeth Histoire sociale A conserver M. Léon Petit est un bon, Jean
Enfeuilletan-t
o.cr-tes et Elisabeth
Histoire sociale
A conserver
M.
Léon
Petit est un
bon,
Jean Maitron poursuit la réali·
connaisseur d'un certain xvœ siè·
cIe, et il le connaît en ·finesse.
Pourquoi diable est-iJ 'àllé s'enti·
cher d'une rêverie de Barres -
fort romanesque il 'est vrai, mais,
me semble.t-il, indéfendable dèil
qu'on' s'éveille du songe? Cest
un beau et grand sujet, certeS';
sation du ,Dictionnaire biographi-
que du mouvement ouvrier fran-
çais. La première période, de la
Révolution française à la Pre-
mière Internationale, couvre les
Dans un astucieux emboîtage
portant l'inscription: « Revue-
tract, à détruire », le Soleil Noir
publie une série de libelles, pam-
phlets, affiches de métro com-
mentées, bandes dessinées et des-
sins tout court sous le titre L' 1n-
ternationale Hallucinex, «mani-
qUe Descartes 'et la Princesse 'Eli·
festes de la génération grise et
invisible ». Parmi les auteurs:
sabeth (Editions Nizet) ; mais le
sous-titre, «roman d'ainourvé-
cu _, le discrédite. A tort, d'ail·
leurs; car si les interprétations
doivent être manipulées avec pré.
caution, il reste des faits, il reste
surtout des textes: ces grandes
gueules d'aventuriei:s énigmati.
ques (y compris la folle, cruelle
et fascinante reine Christine)
parlent plus fort, Dieu merci,
que le chuchotement feutré de
Barres •• S.
.tomes J, II et III. La deuxième
période, réalisée en collaboration
avec M. Egrot, de la Première In-
ternationale à la Commune, en
comportera six qui auront tous
paru avant mars 1971 pour le
premier centenaire de la Com-
mune. Le tome
VI J, de Lan à
œuvres qui s'est tenue il y a quel.
ques mois à Paris, notre ami José
Pierre a publié un Domaine de
Paalen qui, outre son propre
texte, savant et sensible, contient
des textes d'André Breton, de
Jean Schuster, d'Octavio Paz et
du peintre lui-même. Parmi les
réponses de Paalen à une enquête,
relevons celle-ci qui donne une
idée de ce que pourrait être la
moralité dans l'art: «Celui qui
peut admettre de céder aux exi-
gences du public n'est plus digne
d'aucune critique. » (Editions Ga·
!anis, 98 p., 26 reproductions.)
Mor, en passant par Benoît Ma-
lon, par exemple, vient de paraî-
tre (aux Editions ouvrières).
William Burroughs, Claude Pé-
lieu, Carl Weissner, Jean-Jacques
Lebel (qui conclut ainsi son tex-
te: C:.u L'autogestion généralisée,
tel est le seul moyen radical de
mettre fin au règne de la mar-
chandise et aux rapports aliénés
qu'elle implique _). Un autre li-
Hainteny
Un ouvrage de référence indis-
pensable à tous ceux qui savent
puiser 'dans l"exemple historique,
une inspiration authentique pour
la' réflexion et l'action d'aujour-
d'hui.
belle (le Petit livre peau-rouge de
Marcel Khan) se termine sur
cette affirmation à vérifier: «Gé-
rard de Nerval était indien
De
Pour une lecture ouvrière de la
Dix·huitième siècle
quelque côté qu'on la considère,
l'entreprise est en tout cas ori-
ginale.
littérature, par Jean Aubéry (Les
Editions syndicalistes, 1970), ras-
semble une série d'étùdes sur Zo-
la (spécialemerl-t Germinal) ; fau-
teur; est redescendu dans la mine
observée par Zola), N avel, Camus,
f anarchisme au temps des symbo-
listes, surréalisme et littérature
actuelle, dimension sociologique
de la littérature, critique .avante
et lecture ouvrière. Certaines de
ces études atlaient paru dans la
Une lettrée malgache, Mill" Ba-
koly Domenichini - Rimiarallla-
nana, attachée à notre C.N.R.S.,
a retrouvé dans des archives pri-
vées de son pays, un manuscrit de
152 hainteny recueillis au temps
de Ranavalona 1, vers 1835.
C'est le plus ancien recueil main-
tenant connu d'hainteny, ceux
qu'avait publiés Jean Paulhan en
Après l'Année balzacienne, la
1913 sous le titre Hainteny Meri-
Librairie Garnier a pris la respon-
sabilité d'une nouvelle publica.
Salavin
tion annuelle, Dix-huitième siè-
cle. Elle est éditée, sous le patro-
nage de la Société fraru;aise d'étu-
de du XVIII" siècle, que préside
M. Jean Fabre. Le nu-
méro vient de paraître. N'y cher-
chez ni gaillardises, ni malices, ni
épanchements ; mais, dans maints
domaines, ,des études extrêmement
solides auxquelles devront, désor·
mais recourir les travailleurs sé-
rieux comme les compilateurs
honnêtes• • S.
Voilà tout juste un demi-siècle
que Duhamel a publié le premier
de ses Salavin; le cinquième et
dernier roman du cycle parut
ans p/;us tard, en 1932. Léau-
taud y trouva foccasion d'un de
ses c: mots _: c: Le Dostoïevsky
du pauvre
Agréablement mé-
Révolution Prolétarienne, d'au-
tres dans des revues littéraires des
U.s.A. où fauteur enseigne la lit-
térature fraru;aise.
Le fils d'un vétérinaire
chant; mais trop sommaire vrai-
ment. Un trait d'esprit est la'mort
d'une idée, disait Stendhal, je
crois, ou peut-être Alain. Et puis
Léautaud, que connaissait-il de
DostoïetJsky? En revanche, 400
pages fort grandes sur la Psycho-
nas étant de date plus récente.
Edition bilingue de 400 pages, pu-
bliée à Tananarive et distribuée
en Franpe par la I_ibrairie du Ca-
mée, 3, rue de Valence, Paris (5 e ).
30 F environ.
Bouvreuil nain rasant les flots
des rapides
Pas une plume de mouillée à sa
queue
Pas un point de ses pattes
touché par l'eau
C'est un enfant d'homme de
braise
Et c'est qui se brûle le cœur
qQ.i l'aura.
• La mine aux mineurs.
logie de Salavin (pa';' Jacques J.
Les Editions Montchrestien,
160, rue Saint-J acques à Paris, pu-
blient, dans la Collection d'his-
toire sociale dirigée par Georges
Bourgin et Edouard Dolléans,
une 'nouvelle édition de la thèse
du regretté René Garmy: La
Théâtre et combat
Zéphyr, Editions universitaires),
ne serait-ce pas un pèu. beaucoup?
Pourtant le recours à la caracté·
rologie, à la psychiatrie, etc., se
révèle efficace à fusage. C'est
donc que le su jet de f expérience
garde aujourd'hui assez de santé
pour la supporter. Tant mieux;
car les excès d'honneur que' nous
avons connw ne méritaient pas
f excès d'indignité que nous con-
naissons. - S.
Change
« Change» 6 s'intitule La poé-
tique la mémoire. «Poétique
c Mine aux mineurs _ de Rancié
(1789-1848) •
Notre collaborateur Gille. San-
dier publie chez Stock Théâtre et
combat, un easai fort excitant .ur
le théâtre actuel où nos lecteurs
retrouveront la lucidité et la pu-
pacité des articles de notre bril-
lant critique. 370 p., 29 F.
Si je rencontrais un vétérinaire
qui écrivît comme Valéry et com-
posât comme Bossuet, je ne lui
confierais pas ma vache. Récipro-
quement, nous ne risquons pas de
voir attribuer le grand prix de la
critique littéraire à M. Jean-
Charles Herry pour sa thèse de
doctorat vétérinaire, Alain fils de
vétérinaire (Imprimerie Danguy,
Morfa8ne). Cela étant dit, il faut
dire maintenant que le livre est
d'un intérêt t)if et rude. Il apporte
des connaissances concrètes. non
sans doute sur Alain lui-même,
mais sur le milieu deséletJages
percherons dont les fortes odeurs
et les soucis rustiques ont impré-
gné f enfance de sa pensée. - S.
Wolfgang Paalen
dans le sens aristotélicien, repris
par les formaliStes russes et grâce
à quoi Jean-Pierre Faye et ses
amis entendent pousser f étude
« scientifique» de la poésie.
Textes, évidemment, de Jakobson,
Saussure (les fameux anagrammes
de nouveau étudiés ici par Jean
Starobinski) , Khlebnikov, mais
aussi d'Octavio Paz,
tel, Sanguineti, Perec. Le melÎtre
d'œuvre de ce cahier est Jacque:
L'un des peintres les plus
doués du mouvement' surréaliste,
Wolfgang Paalen, mourait tragi-
quement il y a dix ans. A l'occa-
sion d'une rétrospective de ses
Roubaud qui parle savamment de
la «linguistique transformation-
nelle et de ses applications à la
poésie.
8
Le "roman -spectacle" 1 Michel Chaillou pler sur un plateau imaginaire: Collège Yaserman Coll. «Le
Le "roman -spectacle"
1 Michel Chaillou
pler sur un plateau imaginaire:
Collège Yaserman
Coll. «Le Chemin:t
Gallimard éd., 254 p.
«Le décor est un théâtre. Les
œuvres présentées le sont pour lG
pr.emière fois et d'URe manière
définitive. :t
1 François Coupry
La promelUlde caMée
Coll. «Le Chemin :t
Gallimard éd., 186 p.
Michel Chaillou et François
Coupry viennent de publier l'un
son second, l'autre son premier ro-
man dans la collection «le Che-
min :t. Cela ne suifit pas pour au-
gùrer quelque ressemblance entre
eux, puisque, .sur ce «chemin:t,
on le sait, chacun va à son pas.
Si l'on regarde les premières pa-
ges de Collège Yaserman où l'on
retrouve la verve savante de ]OlUl-
thamour et celles, rapides et vi-
ves de la PromelUlde caMée, on
distingue tout ce qui les sépare.
Chaillou explique - ou feint
d'expliquer - avec tout un arse-
nal de démonstrations et de réfé-
rences, non pas l'intrigue, mais
les propos et situations qu'il dé-
veloppera dans la suite. Coupry,
loin de toute approche didacti-
que, se lance au galop dans une
histoire qui se révèle bientôt être
tout en ruptures, retournements,
sautes imprévues, être moins une
histoire qu'une rêverie ou un jeu
aux règles déconcertantes.
Si l'on compare plus avant, il
apparaît que ces deux auteurs ne
sont pas sans affinités. Tous deux,
sans doute, prennent l'écriture au
sérieux, mais cela ne les empêche
point de la traiter comme une
complice enjouée, facétieuse et
mystérieuse, et, selon les cas, de
s'abandonner à ses caprices ou de
la trousser gaillardement. Ils ai-
ment pareillement les allitéra-
tions, les assonances, les glisse-
ments de sens qui pervertissent les
raisonnements et font basculer le
réel dans l'irréel ou, au contraire,
réduisent les géants à n'être plus
que moulins à vent. Mais ce qui
les rapproche plus encore, c'est
que leurs livres semblent apparte-
nir à un même genre - dont ils
constitueraient les pôles extrêmes
- et qu'on pourrait appeler le
« roman-spectacle :t.
Collège Yaserman se donne
pour. un . spectacle. D'entrée de
jeu, nous sommes prévenus. Tout
se passe ici dans le monde raffi-
né de l'illusion. Tout est à lire
en miroir, à projeter, à contem-
Bref, dans ce Théâtre Vaser-
man, situé en pleine campagne,
en plein air, en plein imaginaire,
qui est à la fois lieu de repré-
sentation, musée de la scène, bi-
bliothèque théâtrale, cours d'art
dramatique, école du spectateur,
tout est un spectacle. Tout ce qui
entoure, annonce, commente, con-
teste, exalte le spectacle est inté-
gré dans celui-ci, participe à son
mouvement. Inversement, tout le
spectacle est parole. La voix du
narrateur, du professeur explique
la tradition et la pratique drama-
tiques définies par la célèbre
«Nomenclature V aserman:t, dé-
crit la salle, la scène, les dépla-
cements et réactions des assistants,
les mimiques des comédiens, pro-
voque l'auditeur, l'informe sou-
vent pour mieux l'égarer - et
finalement se mêle aux voix des
acteurs, des ouvreuses, des criti-
ques, crée, entoure et détruit l'ac-
tion. Le narrateur est à la fois té-
moin, protagoniste, deus ex ma-
china. Et s'il procure quelque aga-
cement c'est qu'il donne l'impres-
sion de se déguiser pour jouer
tous les rôles.
L'essentiel ici est de déconcer-
ter. Perdre pour redécouvrir,
éclairer pour obscurcir, telle sem-
ble être la règle du langage vaser-
manien qui est le nôtre, mais bé-
gayé, contrefait, dévoyé. Le théâ-
tre Vaserman, aux secrets duquel
on nous initie, est le lieu où les
intrigues se défont à force de
s'échafauder, où le langage se dé-
sagrège à force de briller et
d'éblouir. Aussi bien, les scènes
qui sont de pur théâtre avec en-
trées, sorties, quiproquos, mines et
culbutes utilisent-elles les conven-
tions, accessoires. et personnages
du répertoire baroque (Thèbes,
châteaux, cachots, cavalcades, in-
constance; reine, marquis, che-
valiers, écuyers, Matamore, etc.).
Les dialogues, en alexandrins ou
vers libres mêlent le pastiche
réussi, la démarcation ironique,
le prosaïsme provocant, pour se
dissoudre dans u,ne pirouette ou
se briser sur un lieu commun.
Surtout, il importe de ne pas
chercher le sens, sauf à contre-
sens ou à contrepet, car tout est
jeu et surprise. Les mots ne dé-
montrent pas, mais s'appellent les
uns les autres, pour notre plaisir
ou pour notre ire.
Si Chaillou s'abandonne pariois
à sa virtuosité jusqu'au vertige,
il n'en insère pas moins celle-ci
comme les spectacles délirants du
théâtre Vaserman dans une dé-
monstration qui possède plus que
les apparences de la rigueur. Le
jeu est toujours cerné, par
la théorie qui le fonde comme la
théorie est constamment minée
par le jeu. Cela donne à la farce
une dimension étrange et singu-
lière. On dirait le fruit de la col-
laboration monstrueuse de Boi-
leau et de Saint-Amant, ou encore
de Sollers et de Boris Vian.
François Coupry, lui, n'explique
pas. Il fait. Il va. Le commen-
taire, chez lui a la rapidité d'un
réflexe, la spontanéité d'une ex-
clamation. C'est la réaction de qui
bute dans une marche, de qui se
trouve soudain face à face avec
un gendarme, un perroquet ou
une jolie fille nue. Quand par ha-
sard Guillaume raisonne, il tour-
ne en rond. il n'arrive plus il
enfiler son pantalon, sa chemise,
il lui faut alors pour sortir du
cercle fermer les yeux ou bouger
ou sauter par la fenêtre ou se
moquer d'avoir ses chaussettes à
l'envers et du qu'en dira-t-on. S'il
raïsoline trop, les pièges de Zé-
non se referment sur lui, le choix
devient impossible entre deux por-
tes, la promenade se casse, Musc.-
dia, sa belle amie, disparaît et il
lui faut la chercher aux quatre
coins de la ville.
Dans le récit de François Cou-
pry, tout est événement, hasard,
capriee, aventure. On ne sait pas
ce qu'il y a au coin de la rue, ni
même s'il y a du café dans la
cafetière ou si les nouilles vou-
dront bien cuire. Il faut aller voir
ou essayer. Guillaume va, avec la
force désinvolte d'un héros ro-
mantique. Ce qui nous est conté,
ce sont ses gestes, ses élans, ses
inquiétudes, son errance quasi
quichottesque à travers la ville,
sa quête de l'amour fou, d'une
Muscadia aimante, oubliée, dispa-
rue, retrouvée.
flammarion
présente
FRANÇOIS
bloc-notes
La chronique des années 1965-1967
JULES ROMAINS
de l'Académie française
amitiés et rencontres
Portraits, d'Einstein à Gandhi, de Freud à Picasso
JEAN ORIEUX
talleyrand
à parattre en novembre
Par l'auteur de VOLTAIRE, ta biographie magistrale d'un
des personnages les plus controversés de l'histoire.
FRANÇOISE SAGAN
le piano dans l'herbe
(théAtre)
à parattre prochainement
La Q!!iDzaiDc Uttéralre du 16 au 30 septembrt· 1970
7
ENTRETIEN Avec le "best-seller" américain n01 :Le "roman.spectacle" Tout est mouvement, et ce mou·
ENTRETIEN
Avec le "best-seller"
américain n01
:Le
"roman.spectacle"
Tout est mouvement, et ce mou·
Tement est spectacle. La ville où
Guillaume et Muscadia habitent
une c grosse petite maison :t, par·
mi des maisons en V et en T,
penchées ou hérissées, bigarrées
comme une glace/' panachée et que
séparent des bouts de rue, est dé·
crite comme en marge de tous les
circuits, politique, administratif,
judiciaire. Or cette ville est sem·
blable à un théâtre, à un c opé-
ra :t. Tout part de son cœur, tout"
se rassemble en son cœur qui
est la cour des papes - bien qu'il
n'y ait jamais eu de papes - où
l'on donne des concerts, où Guil·
laume joue du triangle lTOus la di·
rection d'une chefIesse. «A par-
tir de ce cœur, la 1Jille était en
tuyau d'orgue. C'est·à-dire qu'un
son qui partait de cette cour était
répercuté jusqu'au recoin le plus
loin de tous côtés. Ainsi, quand
la musique était, elle organisait
Love Story est le best-seller n° 1
aux Etats-Unis: 360000 exemplaires
publiés chez Harper and Row. Quatre
clubs du livre - Literary Guild, Book
of the Month, Reader's Olgest, Bargaln
Club - l'ont acheté. Quatre millions
d'exemplaires en livre de poche (New
American Library). 10 millions de lec-
trices du magazine Ladies Home Jour-
nal. Erich Segal dit simplement que
bientôt un quart de la population des
USA aura lu son livre. Love Story va
être traduit dans toutes les langues;
l'auteur, polyglotte, contrôle la plupart
des traductions.
Erich Segal (33 ans) enseigne de-
puis six ans les classiques et la litté-
rature comparée à l'université de Yale
après avoir été étudiant et professeur
à Harvard. Il a publié Euripldes: a
collection of crltlca\ essays (textes
réunis par l'auteur), Roman Laughter,
une étude de mœurs des Romains du
IIi' siècle basée sur les comédies de
Plaute, P\autu5 three comedies, 400 pa·
ges en vers, traduit du latin. Son pro-
chain livre, The death of comedy, est
un essai sur la comédie, d'Aristo-
phane à Samuel Beckett.
Scénariste, il a été le co-auteur du
Yellow Submarine des Beatles. Il a
bien entendu écrit le scénario du film
Love Story, et quatre autres films. Il
travaille à une pièce de théâtre, Still
Life, pense à un prochain roman et
recommence ses cours le 15 septem-
bre. Mais Erich Segal est aussi un
athlète: il court 15 kilomètres tous
les matins.
Ce phénomène porte son succès
avec joie, il en parle avec passion et
exubérance, comme s'il s'agissait de
quelqu'un d'autre. Il joue son rôle à
merveille, avec une simplicité décon-
certante.
L'histoire de Love Story (Flamma-
rion, éditeur) est très banale, Erich
Segal l'avoue lui-même. Deux étu-
diants s'aiment et se marient. Elle est
pauvre, lui est riche et se brouille
avec son père. Pendant trois années
heureuses et studieuses, ils mangent
les spaghettis gagnés par la jeune
femme. Il termine brillamment ses
études de droit et trouve aussitôt une
situation importante. Alors, elle meurt
de leucémie. Il tombe dans les bras
de son père et pleure.
premlere ligne que votre héroï-
ne est morte?
E.S.
C'est ce qui fait le livre.
Autrement cela aurait été un
mélo.
Pourquoi tous ces clichés?
E.S. Parce que la seule chose
importante était l'émotion et,
pour le reste, les clichés me
suffisaient. Tout est cliché,
absolument, mais ainsi je pou-
vais aller au cœur de la situa-
tion. Je fais comme l'avant-
garde, je travaille dans le sys-
tème. Lorsque 25 000 personnes
vont à Washington avec des pan-
cartes, Nixon regarde un match
de football à la télévision
Moi
toute la 1Jille.:t Celle-ci, avec ses
escaliers qui c colimacent:t, ses,
appartements qui communiquent,
ses couloirs encombrés de démé-
'nageurs, est construite comme un
hallucinant décor de comedia delf
arte. Tout y est possible. On ne
s'étonne jamais que des personna·
ges, des objets insolites apparais·
sent, coupent la scène, disparais-
sent, comme dans Helzapopin ni
même qu'Ehma, gênée par la pré.
sence des intimes et voisins, doi-
vent entrer dans le cercueil de
son époux pour revêtir son sédui-
sant costume de veuve.
En fait, Coupry abolit les fron-
tières du réel et de l'imaginaire,
du logique et du fantastique. {Tne
écriture rapide, aux phrases cour-
tes, hachées, chargées d'inciden-
tes savoureuses ou percutantes,
qui nous entraîne de coqs à l'âne
en pirouettes, de dérapages en ef·
fractions, dans un monde fantai-
siste et merveilleux du côté de
chez Lewis Carroll ou de chez
Raymond Queneau. A ce jeu, on
craint toujours de voir l'auteur
funambule se rompre les os, mais
avec une sûreté surprenante pOUl
un romancier de vingt-trois ans,
Coupry évite toutes les embûches.
Sa réussite tient à ceci que, sans
en avoir l'air, il signifie beaucoup.
Qu'est-ce que Guillaume sinon
quelqu'un qui, à traven la vaine
agitation de notre monde, cherche
une raison d'être et les lumières
de l'amour fou?
A quoi attribuez-vous l'énor-
me succès de Love Story ?
E.S. C'est un livre honnête.
Je reçois des centaines de let-
tres qui disent seulement:
une espèce de bon sentiment.
Les lecteurs ont pleuré, ils ont
ressenti quelque chose et cette
chose était bonne. C'est une his-
toire de profonde bonté humaine
et ça, c'est rare.
«C'est vrai. Merci.» Des télé-
grammes aussi : « Est-ce que la
sentimentalité est un signe de
vieillesse? Si cela est, alors, à
23 ans, je suis très vieux. Merci
pour Love Story .• L'amour en-
tre les jeunes est comme ça en
1970. Les sentiments entre un
père et un fils ont toujours été
comme ça. Ces chiffres de
énormes veulent dire que la jeu-
nesse aime Love Story.
Vouliez-vous écrire un scéna-
rio ou un roman lorsque vous
avez commencé Love Story ? .
E.S. J'ai commencé unique-
ment avec l'idée de la mort
je suis une vedette, je peux par-
Ier. Je travaille comme mes
étudiants pour que le sénateur
de mon choix soit élu et défen-
de mes idées. Je travaille aussi
au National Advisory Council of
the Peace Corps dans un comité
de quatre personnes avee Neil
Amstrong, l'astronaute. Un jour
j'ai reçu un coup de téléphone
de la Maison Blanche me de-
mandant de participer aux Peaee
Corps. J'ai répondu que j'étais
démocrate, anti-guerre et que je
n'avais pas voté pour Nixon.
«Nous savons tout sur vous»
m'a-t-on répondu. J'ai parlé avec
Nixon devant des journalistes.
Il est malin. Il m'a dit: « Mr Se-
gal, what Peace Corps needs is
love. » J'ai répondu: « Mr
Nixon, what Love Court needs is
Peace.» Mes étudiants ont été
ravis.
Comment ce succès a-t-il dé-
marré?
E.S. Love Story avait déjà été
choisi par la Literary Guild (club
du livre très important), l'édi-
teur faisait déjà de nouveaux
tirages après de bonnes criti-
ques, lorsqu'on m'invita à une
émission de télévision: Today
Show. Le résultat fut immédiat:
Vous êtes professeur, scéna-
riste. romancier, athlète, poly-
glotte, compositeur et acteur à
vos heures, êtes-vous chaque
fois un homme différent?
E.S. Je suis toujours le mê-
me, autrement je serais dans un
asile.
Quel est l'Erich Segal que
vous préférez?
Propos recueillis par
Claude Bonnefoy
même les librairies
étalent vidées. Les critiques ont
montré leur intérêt pour un au-
teur qui avait tout risqué pour
être bon. En écrivant je n'avais
pas l'impression de risquer.
Mais Je n'habite pas New York
et je ne fais pas partie des
cyniques « Iiterati ». J'avais créé
d'une Jeune femme et j'ai écrit
le livre et le scénario à la fois.
J'ai recommencé 28 fois le pre-
mier chapitre. Les 28 versions
sont maintenant à la Bibliothè-
que de Harvard.
E.S. La totalité. Je suis com·
me un athlète qui fait le déca-
thlon à qui on demanderait s'il
préfère le saut à la perche ou
le saut en longueur. Ma spécia-
lité c'est la diversité.
Pourquoi annoncez-vous dès la
M.-C. B
8
HISTOIRE Celui qui silence I.ITTiRAIRE Félix Fénéon Œuvres plus que complètes Textes réunis et présentés'
HISTOIRE
Celui qui silence
I.ITTiRAIRE
Félix Fénéon
Œuvres plus que complètes
Textes réunis et présentés'
par Joan U. Halperin
Droz éd., 2 vol., LXVII,
1087 p.
Anarchiste et dandy, émi-
nence grise des lettres et des
arts, cruel humoriste des
nouvelles en trois lignes;
l'énigmatique Fénéon a sa lé-
gende, pour ne pas dire son
mythe, que Jean Paulhan fixa
en publiant, il y a près de
vingt-cinq ans, un choix de
ses écrits précédé d'une ful-
gurante présentation.
Voici maintenant, en deux
gros volumes, ses œuvres
complètes, et même plus, car
elles comportent, outre tout
ce qu'il a signé de son nom
ou d'un pseudonyme, de nom-
breux textes anonymes re-
trouvés au prix de longues et
perspicaces recherches.
restituées malgré lui à leur au-
teur!
Mais Joan U. Halperin a ell
raison de le soutenir, au risqut'
d'égratigner nos idées reçues et
de trahir la rare discrétion de
Fénéon. Car, chez ce diable
d'homme, la réalité dépasse tou-
jours la légende.
L'anarchiste qu'il fut, nous le
connaissions par quelques anec·
dotes et par le procès des Trente
dans lequel il fut impliqué parce
qu'on avait trouvé des détona·
teurs et du mercure dans son bu-
reau au ministère de la Guerre.
Il fut acquitté, mais,' on s'en
doute, perdit son emploi et entra
alors à La Revue blanche: c'était
en 1894. Joan U. Halperin a réussi
vu rougir de plaisir devant un
beau a dit Verhaeren).
Cette remarque nous permet de
saisir la signification de ces nom·
breux comptes rendus d'ouvrages
médiocres qui pouvaient de prime
abord nous surprendre. Ils sont
de la même nature que les notes
des journaux anarchistes et que
les nouvelles en trois lignes. C'est
. toujours un regard froid et sans
appel porté sur le monde, le re·
gard de l'humour. On connaît le
schéma des nouvelles en trois li·
gnes: il se ramène à un exposé
elliptique qui transforme le fait
divers, avec tous ses arrière·
plans de passions humaines, en
une observation clinique, scanda·
leuse par sa brièveté :
à identifier ses notes et articles
politiques, publiés sans signature
dans f En Dehors, où il reprit no-
tamment la rubrique du directeur
Zo d'Axa lorsque celui-ci dut pas·
ser en Angleterre pour fuir les
poursuites policières, et aussi
dans la Revue anarchiste et la
Revue libértaire. Au total, une
Avouons-le, on est d'abord sur·
pris. On en était à la légende, à
l'image de
«celui qui silence »,
comme le définit Jarry, d'un
Teste avant la lettre qui a fait
taire en lui tout ce qui n'est pa"
essentiel. Et on découvre non
certes la prolixité, mais une abon-
dance troublante. On s'étonne que
Fénéon le laconique se soit si
souvent attardé sur des ouvrages
insignifiants, fût-ce pour les exé·
cuter en quelques formules cino
glantes, alors qu'il prétendait être
un pur amateur, non un critique
de métier. On s'interroge sur la
valeur de telle notice de catalo·
gue, admirablement imperson'
nelle. Les nouvelles en trois li-
gnes elles·mêmes, si savoureuses
en petites doses, semblent désa·
morcées, à nous arriver groupées
cinquantaine de pages, d'une viru·
lence impitoyable, sans commune
mesure avec le simple goût de la
mystification auquel certains ont
parfois voulu réduire son engage·
ment: Fénéon fut plus qu'un
sympathisant en un temps où il
ne faisait pas bon participer au
mouvement libertaire.
Son univers
esthétique
On dessine mieux aussi, à la
lecture de ces deux volumes, les
paysages de son univers esthéti-
que. Par ses sympathies comme
par ses refus, Fénéon appartient
libre contre les règles de la pro·
l!odie, de la spontanéité impres.
sionniste contre les conventions
de l'académisme, de l'égotisme
aussi bien que de l'anarchie con·
tre les cadres rigides de la société.
Fénéon l'a peut-être senti avec
plus d'acuité que ses contempo-
rains ; il est allé souvent plus loin
qu'eux dans ses conclusions ou
simplement dans la précision pero
cutante de son langage: de là
vient l'accent moderne qui nous
séduit en lui. Dès 1883, il con-
damne Bouguereau qui, dit-il, est
tout, sauf peintre. Il ne cesse de
minimiser le rôle du sujet dans
la peinture et, à ce titre, déplore
la c ferveur littératurière:) où
Gauguin lui semble tomber. Il
approuve le mot de Pissarro à
Durand·Ruel qui s'étonnait, de·
vant un tableau, d'une vache
c imprévue des photographes :
Jugeant sa fille (19 ans) trop
peu austère, f horloger stépha.
nois Jallot fa tuée. Il est vrai
qu'il lui reste onze autres en·
fants.
Voici la critique d'un roman :
Jean Raden,' Parrain Pierre
- Un monsieur amoureux de sa
filleule apprend qu'il a pour ri·
val son frère adoptif. Le déses·
poir de cet homme justifie cer-
tes fentreprise de M. Jean Ra·
den.
Celle d'une exposition:
Jules Machard -
Sur des
épaules, des bras, des gorges,
M. Machard manœuvre.
Un écho de la Revue anar-
chiste:
à l'époque de l'Impressionnisme
«Mais ce n'est pas une vache,
c'est un ornement. A la notion
d'école du c fini il réplique (il
est vrai que c'est en 1930, mais
il aurait pu le dire quarante ans
Un agent de police, Maurice
Marullas, s'est brûlé la cervelle.
Sauvons de
f oubli le nom de
cet honnête homme.
par vagues de deux pages.
On en vient à se demander si
cette entreprise n'est pas, dans sa
réussite, une manière de trahison.
Voilà imposée à Fénéon jusqu'à
la moindre ligne d'une œuvre
dont il ne voulait pas entendre
plus tôt): «Ce qui importe,
étant vérifiable, c'est que le ta·
bleau ait été c commencé c'est·
à·dire que son exécution ait été
motivée par un problème de for.
mes et de couleur, bien net et qui
lui soit propre. Une étude atten·
Et même un portrait du Petit
Bottin des Lettres et des Arts:
Lemaître (Jules) - Appar.
tient à cette catégorie de Nor·
maliens - c'est la plus dange.
reuse - qui feignent de com-
prendre quelque chose.
parler. « Pourquoi me contraindre
à les éditer ? écrivait·il à Jean
Paulhan qui le pressait de ras-
sembler dans un livre quelques-
uns de ses textes, c si certains
(plus encore, du post.impression.
nisme) et du Symbolisme, comme
il appartient à celle de l'Anar·
chie. Sans doute il a pu organiser
en 1912 la première exposition
futuriste parisienne, collectionner
les objets d'art nègre, publier
Cocteau et d'autres aux éditions
de la Sirène dont il s'occupa dans
les années vingt. Mais il n'a écrit
ni sur le cubisme ni sur le surréa·
lisme. Il est resté un homme de
1890, l'ami de Signac et de Seu-
ont une valeur, je conteste leur
Double paradoxe
de ces œuvres plus que complètes
rat, le collaborateur de la Revue
blanche, qui disparut en 1903
C'était l'âge de l'individualisme
conquérant, en révolte contre
toutes les formes figées, du vers
tive de BeS critiques de poésie, de
théâtre et de romans laisserait ap-
paraître, dans les mêmes limites
du goût, des percées aussi pénée
trantes.
Il se détermine plutôt par des
condamnations féroces que par
des admirations (bien que sa lé-
gendaire impassibilité dissimule
un réel don d'émotion: c Je l'ai
Prises séparément, des nota·
tions de ce genre peuvent passer
pour de simples rosseries, et rien
de plus. Multipliées, elles consti·
tuent un anti·monde qui détruit
l'ordre des choses par une subver-
sion envahissante.
I.a Q!!Ïnzainc Littéraire du 10 au 30 septembre 1970
9
COLLOQUE Où en est Fénéon Nous ne sommes paS loin du Jarry de la Chandelle
COLLOQUE
Où en est
Fénéon
Nous ne sommes paS loin du
Jarry de la Chandelle "erre. L'un
comme l'autre, Jarry et Fénéon
mettent en évidence la bêtise et
l'absurdité en 8ubstituant un mé-
à la psychologie ou une
logique autre au raisonnement
commun. L'un comme l'autre, ils
ont fut de'l'hUMBour une caté-
gorie de l'esprit, et la plus effi-
cace (1). Certes, Fénéon n'a plllJ
créé un Ubu, ni un Faustroll;
mUs les c: travaux indirects. aux-
quels il se complut 80nt, comme
les &estes et les spéculations de
Jarry, autant de brûlots destruc-
teurs.
Sous la présidence de
M. Gilbert Gadoffre vient de
se tenir à Loches un colloque
réunissant un certain nombre
d'écrivains (romanciers, poè-
tes. essayistes) qui ont le
plus vivement contribué ces
dernières années à l'évolution
des formes littéraires. Le
thème en était: • Avant-
garde et Nouveau roman •.
Nous publions ci-dessous
les conclusions qu'a tirées
pour nous Gilbert Gadoffre
d'une discussion nourrie et
animée ainsi que des extraits
de quelques interventions
parmi les plus marquantes.
Avant-sarde ou troisième vasue?
par Gilbert Gadoffre
. Les juges de 1894 qui l'acquit-
tèrent n'ont pas compris qu'ils
avuent bel et bien dUre à un
terroriste. Ce n'étUt cependant
pu faute d'avoir été prévenus.
Mallarmé l'avut déclaré à un
jounialiate, le jour même de l'ar-
. restation de son jeune ami: c: On
parle, dite8-vous, de détonateUJ'8.
Certes, il n'y avait pas, pour Fé-
néon, de meilleurs détonateUJ'8
que ses articles. Et je ne pense
pas qu'on puisse se servir d'arme
plus efficace que la littérature ••
Michel Décaudin.
(1) On n'a pu ftn1 de dépister tou-
tes les manifestations de lIOn ·humour.
Oqeons qu'fi n'a jamaJs songé à
6cr1re ce roman annoncé en 1883 dans
_ termes que vo1c1: La Vaselée, r0-
man psycboJogique. 1" partie: Eah!
Ji. partie: Beas· paplDoas noIâ&reII .-
t lu le mucle snematlqae cie
JaetaeIJDe. Se partie: Le ut cie Paal
sa. 4- partie: L'œil t.'ft da
pIIte bD
Mais quelle belle
occasion de ridiculiser. par un simple
titre; une tendance et une écriture
romarw;ques à 1& mode 1
Les vagues et les nouvelles va-
gues se succèdent à un rythme si
rapide que le public a ·peine à
suivre, à démêler le nouveau de
l'ancien, ou même à deviner ce
que chaque vague dépose derrière
elle. La notion d'Avant-Garde
elle-même est utilisée à des fins
si diverses qu'elle crée de nou-
velles confusions. Combien d'ar-
rière-gardes maquillées se font
passer pour avant-gardes? Et
combien d'authentiques novateurs
récusent l'appartenance à l'Avant-
Garde par crainte des voisinages
douteux ou par horreur du régi-
ment?
Convenons qu'il est düficile de
s'installer soi-même dans l'Histoi·
re en trUn de se faire. Comment
parier sans outrecuidance que de-
mUn sera fut de la même étoffe
que n08 rêves? On peut faire
mille objections à cette attitude,
mais elles ne changeruent rien
au fond des choses: l'Histoire
est faite par ceux qui prennent
-.e
-.:rit UD
t
prochaient les esprits, d.s points
de convergence apparaissaient.
Une certaine impatience aux con-
traintes, aux contraintes des so-
ciétés surorganisées de l'Ouest et
de l'Est, à celles des technocrates
de la littérature. «L'imagination
et non la linguistique », s'écriait
Pierre Bourgeade. Plus de car-
cans rationalistes, plus de déter-
minismes à prix unique.
On trouvait aussi un désir de
communication qui s'était fait
rare au milieu du siècle. Non que
ces jeunes écrivains sautent par-
dessus les obstacles entre leur pu-
blic et eux, mais ils admettent
l'existence d'un problème que
leurs prédécesseurs éludaient, et
ils sont prêts à remettre en cause
le monopole du livre. Ecrire sur
les murs, disait l'un, les mass-
media, pourquoi pas, disait l'au-
tre, et tout n'est pas à dédaigner
dans le pop art. Ceux qui mani-
festaient le plus de confiance
dans le livre réclamaient de nou-
veaux modes de lecture. Entre la
littérature et ses véhicules, les re·
lations semblaient changées d'une
manière ou d'une autre.
Et surtout chacun revendiquait
la première place pour l'imagina-
tion, et c'est là qu'on voyait le
mieux l'impact de mai 1968.
L'imagination au pouvoir. Sur ce
point-là, pas de réserves.
. Tout se passe comme si une
réaction anti-rationaliste se prépa-
rait pour les années 70, après
trente ans de littérature universi-
taire. Comment s'en étonner?
L'histoire de la culture est un
perpétuel dialogue entre les for-
ces de l'imagination et celles du
rationalisme, avec des avantages
provisoires tantôt de l'un, tantôt
de l'autre. Maintenant que nous
voici engagés plus loin que jamais
dans la société technologique, il
n'est peut-être pas mauvais que
des poussées contraires maintien-
nent l'équilibre. L'avenir dira si
elles ont réussi.
D
G.G.
d'UD aD 58 F 1 EtraDaer 70 F
o de six IDCÙ 34 F 1 ElnDger 40 F
ripmeat joiat pu
o mandat postal 0 chèque postal
o ehèqœ bulc:aire
RettYOJa mie earte il
.3 rue .u Templ
Paril •.
C.C.P. 15.:»51.53 Paris
des options sur elle et qui osent
le pari, même s'il ne suffit pas
de parier pour gagner.
C'est en 1956 que l'Institut Col-
légial Européen avait invité à un
colloque sur «L'après-guerre est-
il terminé? • Nathalie Sarraute,
Robbe-Grillet, Ionesco, Boris de
Schlozer, Kyra Stromberg, John
Weightman et Chapman Morti-
mer. La déstalinisation' de la Rus-
sie avut déjà commencé, celle de
l'Eglise n'était prévisible que
pour ceux qui suivaient ses affai-
res de près, mais la décolonisa·
tion était déjà entamée et la dé-
composition de la IV· République
assez visible. La littérature allait-
elle continuer sur sa lancée, com-
me si les cartes politiques et les
grands espoirs de la Libération
étaient toujours là? On pouvait
soulever la question. Mais bien
peu se l'étaient posée. Les nova-
teurs eux-mêmes n'accusaient au-
cune sensation de rupture, et
Robbe-Grillet 8e prenait pour un
écrivUn existentialiste. Ce n'est
qu'au terme d'Une semUne
d'échange d'idées, suivie de nou-
velles rencontres, que la notion
de Nouveau roman se fit jour. Le
pari étUt fait.
Quatorze ans plus tard, unau-
tre groupe d'écrivains 8e réunit
à Loches, aU88i disparate que le
premier, et - à peu d'exceptions
près - aussi indécis 8ur ce qui
les rattache aux cénacles de leurs
ainés. L'Avant-Garde qui 8'est
polarisée autour du Nouveau ro-
man au cours des années cin-
quante est-elle encore en phase
d'activité? Et lisent-ils Tel Quel
avec les mêmes yeux qu'avant
1968? Sur ces deux points, au-
cune réponse ne faisait l'unani-
mité. Mais à mesure que la dis-
cU88ion et la vie commune rap-
Michel Deguy
Il n'y a plus de polarisation de
l'Avant-garde autour du c Nou-
veau Roman ••
Le nouvel effet d'optique, ou
mirage de rassemblement, est le
structuralisme; c'est à la fois un
leurre et une réalité :
10
l'avant-garde? 1) Un leurre, 'parce que les Inté- Un assujettissement de plus en plus Nathalie
l'avant-garde?
1) Un leurre, 'parce que les Inté-
Un assujettissement de plus en plus
Nathalie Sarraute
ressés fie se reconnaissent pas c struc-
turalistes., ne savent pas ce que
que le structuralisme, refusent les rap-
prochements imposés par les organes
d'information;
fort de toutes les pratlq!les Incluant
les c pratiques
littéraires •. (ci-devant
« genres.) dans la Pratique, c'est-à-
dire dans une théorie générale marxis-
te de la pratique; à 1lnalité soelo-
Le nouveau roman, cherchant à
reprendre le mouvement si bril·
lamment commencé dans le pre-
mier quart de ce siècle, a affirmé
que le roman est up art comme
les autres et que pour vivre et se
développer il doit constamment
sè déplacer, aller du connu à fin-
connu, de f exploré à. finexploré,
à la recherche trun ordre de
sensations neuf. Il, a.affirmé que
cet ordre de sensations neuf ne
pouvant être révélé que par des
formes neuves, il fallait abandon-
ner les vieilles formes, autrefois
efficaces, et devenues inutiles, gê-
nantes - telle que le personnage,
fintrigue, le temps chronologi-
que
Le nouveau roman rappelait
tous ceux, si nombreux, qUl
f avaient oublié, que le rQman
étant un art, et.:r égal des autres
arts, sa substance p'ropre, le lan,·
gage, en constitUe f.élément essen·
tiel.
Ces p,o,ints de sont qujour-
à faire du roman une forme pure
2) Une réalité, parce que, plus pro-
c révolutionnaire., c'est-à-
dire c totalitaire. au .sens de l'un11l-
cation socio-politique de la c terre •.
qui ne renverrait
à rien tr autre
fondément que leurs distinctions ou
dissensions, l'essence de l'époque tient
tous ceux qui y travaillent, et le struc-
turalisme désigne a.<;SeZ bien la coïn-
cidence de la démarche des «-sciences
humaines,. (incl\lant la pratique et la
théorie de la littérature de plus en
plus) avec le creste. du règne de' la
Technique entendue au sens heidegge-
rien.
c) Les formes de résistance à ce
mouvement général, sans doute irré-
pressible. (Mais toute c résistance :Y
étant déterminée comme c réaction'.
dans l'optique dominante de la ether-
rorie ., se trouve préjorativ1sée, infir-
mée a priori
) Le refus du c totali-
Que se passe-t-i1 ?
Car que se passe-t-il ? Une for-
Ipidable crispation de la terre
pour f objectivité, à partir et en
vue de fobjectivité; l'accapare-
ment de tout à l'aune de l'objec-
tivité scientifique: de sorte que
la dubitation formidable, l'hési-
tation et le délitement, la dé.
construction la destruction
s'emparent de toutes les «diffé·
rences avant que (et pour que),
les engloutissant, la re-production
les objective: l'objectif c'est la
monotonie terrifiante de la re·
structuration de tout «phéno-
mène» selon une même unité de
essentiellement
tique. La dénonciation univer·
selle des différences se poursuit.et
s'achève et la tâche de rabattre
tout dans «le tout à dimension
- à quoi collabo·
rent à leur place les structura,
lismes,. d'unifier le divers en le
réduisant à la teneur essentielle·
« technique »,.
taire.; les tentatives an-archiques,
dont les meilleures' seront celles qui
ne sont pas c obscurantistes., mais
parfaitement avisées. de l'essence de
l'époque et donc à hauteur de c con-
naissance scient11ique ". Une c soriie
désespérée ", une tentative (multiple)
de faire que le c poème. (c l'art .) ne
soit pas seulement une fragile avance
ou escapade par. rapport à la c théQ-
rie. en chasse qui régularise immé-
diatement la situation. Autrement dit,
l'invention de 'réponses enébre impré-
visibles aux de Lautréamont:
y a-t-il une objectivité .pOétique .qui
ne puisse être confqndue avec l'objec-
tivité scientifique? Le « par tous
renvoie-t-il à autre chose qu'à la mas-
s11lcatioIÎ ,et conformlsation galopante
d'une unanimité «technique"; ren-
voie-t-il à des centres de libertés asso-
ciés, plutôt qu'à des groupes de loisir
programmés, etc.? Que veut dire
«consoler l'humanité,.? (début des
«poésies") ?
tr [i.ui pqr les
jeunes romanciers.
.Mais certains 'trentre eux veu-
lent aller plus loin. Ils cherchent
qu'à elle-même, le se consti-
tuant à partir du seul langage et
se contentant de ses jeux.
Il ne me paraît pas possible de
se passer de ce qui est à mes
yeux la source vive de toute 'œu-
vre :. des sensations neuves,. en-
core intactes, qui nous sont don-
nées par le monde qui nous en-
toure.
Ces sensations, seul le langage
permet au romancier de les cap-
ter, au prix trune exploration dif-
ficile et dangereuse, sans modèles,
sans cadres rassurants, sans garde-
fous. Le langage leur, donne
f existence et elles, à leur tour, lui
donnent toutes ses vertus.
L'expérience montrera si les
seuls. jeux gratuits de f écriture
peuvent réussir à créer des for-
mes vivantes. Pour ma part, je' ne
le crois pas. J'ai la conviction qlf8
r expérience commencée par le
nouveau roman ·ne pourl'a se dé-
velopper, à la manière de tOllt
art, .que grâce à f apport continll
de . formes neuves porteuses de
mondes sensibles encore inconnus.
Faire le vide
J.M.G. Le Clézio
dit à son être-scientifiable : ascèse
sacqfice' . insensé pour
l'objectivité . et le .« réalis'me »
ainsi entendu (<<' sans rivàge»).
Que peut.il se p'asser les
à venir, qu'annoncerait et
précéderait quelque peu, et
remarquer, l'avant-garde» ?
Peut·on échapper au mauvais
infini moderne,' je veUX dire à
l'indéfinie pourswte d'une limite·
illimitée qui recule avec' ia préci·
sion indéfiniment croissante des
appareils de' la techniqùe, etc. ?
Qu'est-ce que la limite, 'la figure,
le spacièux, la mort, la parole?
.< poésie» pourra.t:elle encore
répondre? Saùra-t·elle encore
faire le vide pour ce que Mal·
larmé appelait le Vierge'? Travail
harassanf de la limite, qui impli.
a) Un renforcement de la «théo-
rie., . par essence c terrible., donc, au
regard du passé = la c therrorie •. Une
emprise toujours plus forte et déci-
sive du (néo) séientlBmè-positivisme
dans la forme de l'assignation et de
la légalisation des c structures ", (Re-
jetant à l'insignifiant les génialités
c romanesques" et. aqtres.) "
b) En conjonction (ou en opposi-
tion, mais ça revient au même) avec
le marxisme (léninisme) dans sa for-
que la critique des pouvoirs du
langage, l'exercice· d'un 'savoir
toujours trop pauvre pour ne pas
désespérer, et la référence à ·l'in-
visible qui attire la parole.
de cette' .évolution
.i.e. c althussérienne. et
(mais c'est difficile tren parler
autre, avec la tentat 1ve
(la c dernière carte. ) de. doimer le
marxisme pout la science, pour lùt
extorquer les critères de la scient11lcité
des sciences,. etc.
(Inutile· de mentionner,' bien sOr,
des innombrables formes que
l'ont encore pour deS décerinies toute
sorte c d'avant-gardes., en c jouant.
avec les produits et sous-produits,
c'est-à-c:ijre les PQSSibilités toujours
multipliées, !le tecbnlqq,e, les Fetoll?--
bées lhcessantes de la technique du
cÔté décoratif et ainusant"des c' àrfs .,
en 'Variétés de clnétisme,;' s1tnurtè.-
néisme, plasticismt; etc.)
Tout trabord, je crois qu'il n'y
a pas eu de ·nouveau roman à
proprement parler: il a eU,sim-
plement la mise à jour, en France,
à un moment donné, tr œuvres ins-
pirées directe-,nent par la nouvelle
cOnscience littéraire, issue de Jar·
ry, du surréalisme, de Joyce, de
Faulkner, et de beaucoup··trau-
tres. Dans ce sens, on peut dire
que, le nouveau roman français
(N. Sarr/Jute, Simon) a été plutôt
en retard. Maintenant, il me sem·
ble que cette nouvelle conscience
(nouvelle façon de voir, nouvelle
façon de concevoir) n'a jamais
été en rupl!Ure avec les :grands
courants de la pensée occidentale
moderne: elle a dOnc évolué.
L'essentiel
me rénovée,
rapidement)! a .été, il me semble,
un paTC!>urs menalU, de findividu
à funiversel:·
je.
.dire que
f enquête individualiste abaolùe
des Gommes, par exemple, n'est
plus suffisante aujourtrhui. Le
regard de f écrivain découvrant
que tout homme est un univers
est en train de découvrir que tout
homme est aussi un groupe tr hom-
mes. Le premier temps était né-
cessaire pour tuer le réalisme
extérieur, le deuxième temps pour
faire éclater les prétendues limi-
tes de la: psychologie et de findi-
vidu. L'écrivain a donc quelques
chances de trouver sa place entre
le sujet et faction, c'est-à-dire en-
tre findigène et rethnologue.
Cela dit, je dois avouer que je
n'ai aucune espèce tridée sur ce
qu'on appelle f a1Jant-gardè, Ce
mot me; donne, fimpression désa-
gr.éable que les écrivains (et les
intellectuels) forment une armée,
et 'ont des batailles à litJTer
·et·de$1·guerres à gagner. le"ne me
seris pas fâme trun soldat. Tant
pis pour moi.
La Q.!!inzainc IJttéraire du 16 :lU JO septembre 1910
'11
L'IlDITION HONCRIE EN Comment vit un écrivain EUROPE Au calé «New où se rencontrent traditionnellement
L'IlDITION
HONCRIE
EN
Comment vit un écrivain
EUROPE
Au calé «New où se
rencontrent traditionnellement les
écrivains, et qui s'appelle actuel-
lement «Café je ba-
varde avec un écrivain bongrois.
Les fresques chastement érotiques,
la colonnade entortillée de
res, toute cette ambiance vigou-
reusement «art nouveau a été
le témoin impassible de tous les
mouvements, espoirs et décep-
tions littéraires et intellectuels de
ce siècle - les années cinquante
exceptées, quand Rlikosi a fait du
café au renom fabuleux (qu'En-
dre Ady et sa génération ont con-
sacré comme foyer spirituel), un
magasin d'articles de sports. Après
1956, le café a retrouvé sa fonc-
tion originale et naturelle - et
ses anciens clients.
A "occasion de la Foire an·
nuelle du livre à Francfort, nous
avons demandé à plusieurs de
nos correspondants (un éditeur,
deux collaborateurs de maisons
d'édition, un critique littéraire)
de brosser pour nos lecteurs un
tableau de l'édition dans leurs
pays respectifs. C'est à dessein
que nous avons choisi l'Angle-
terre et l'Allemagne
où, à liste, en Hongrie il existait à peu
l'Ouest, des changements impor- près deux douzaines d'éditeurs
tants se sont poduits ces derniè- qui publiaient - au moins de
res années, tandis qu'à l'Est la temps en temps - des œuvres lit-
Hongrie et la Yougoslavie ont
apporté diverses améliorations
à l'étatisation telle qu'elle était
pratiquée dans l'édition aussitôt
téraires. La plupart ont repris
leur activité après la libération.
Après la prise de pouvoir com-
muniste, en 1949, on a introduit
après la guerre. aussi sur ce terrain la copie rigide
sait quelques langues étrangères,
la traduction donne de grandes
possibilités. Mais il ne devient pas
écrivain aux yeux du public et de
ses collègues.
Alors, comment de1Jient-on écri-
vain?
vains qui sont publiés par ces
revues avec une certaine régula-
rité comptent aux yeux du public,
des collègues et d'eux-mêmes. Il
est presque sûr qu'ils sont bien
vus par les éditeurs s'ils se présen-
tent avec un volume
de la pratique soviétique. Avec
l'étatisation des éditeurs, toute
compétition a cessé, même les
maisons de tradition glorieuse et
de renommée bien assise ont dis-
paru et leur place a été prise par
de nouvelles maisons avec un
champ d'activité strictement déli-
mité, comme je viens de le dire. La
spécialisation était en même
temps une garantie de monopole :
En écrivant dans les revues.
Comment débute aujourd'hui
un écrivain en H ongrié ?
Combien de maisons d'édition
existent en Hongrie?
jusqu'en 1955, les Editions des
Belles Lettres étaient l'unique
maison à laquelle un écrivain pou-
Combien de revues littéraires
avez-t)ous ?
vait présenter son manuscrit, et
;
Devenir écrivain en Hongrie -
c'est à la fois facile et difficile.
Ou, plus précisément: vivre de
sa plume va sans grandes diffi-
cultés ; mais devenir un écrivain
connu, c'est beaucoup plus diffi-
cile. Si quelqu'un a une certaine
facilité d'écriture et d'invention,
et l'assiduité au travail, il peut
travailler beaucoup pour la radio,
pour la télévision, en révisant sur
le plan de l'écriture les publica-
tions techniques et autres; s'il
s'il était refusé, ses possibilités de
paraître ailleurs étaient minimes.
Si on ne compte pas les supplé-
ments de dimanche des quoti-
diens qui publient régulièrement
et en assez grande quantité des
œuvres littéraires - il est vrai
souvent d'un niveau douteux -,
si nous laissons de côté les
ou cinq revues littéraires de pro-
vince parmi lesquelles il y a de
grandes différences de niveau, ce
qui compte c'est deux mensuels
et un hebdomadaire. Les écri·
Une bonne vingtaine, mais la
plupart sont spécialisés: scien-
ces, sport, vulgarisation
scientifique, agriculture, beaux-
arts, techniques, ete. Et ces «spé-
cialités fixées officiellement sont
rigoureusement respectées. Il y a
deux maisons d'édition littéraire:
A la rigueur, il pouvait faire ap-
pel à l'Union des Ecrivains ou au
Parti. Après 1953, quand des
vents plus frais commencèrent à
souffler, les écrivains exigèrent de
plus en plus vigoureusement un
Bernard Teyssèdre
Le thème du colloque est des
mieux choisis: pourquoi n'y a-
t-U pas en France d'avant-garde
littéraire? pourquoi les écrivains
et leurs lecteurs ne sont-ils pas
rassasiés jusqu'à la. nausée d'une
écriture référentielle qui se croit
tenue de préserver un récit, des
personnages, des décors, ou tout
au moins quelque sentiment bre-
veté, quelque idée analysée?
pourquoi les auteurs attendent-ils
encore de leurs lecteurs une con-
nivence (et une connivence par le
bas), en leur proposant des textes-
objets·qui font appel à leur «dé-
lectation ou leur
au lieu texte-stimulus qui
leur ferait violence, qui leur don-
nerait mauvaise conscience, qui
tendrait à les modifier? En un
mot, pourquoi la littérature est-
elle restée l'affaire de littéra-
C'est sans doute que de plU!'
en plus la' France devient un
pays culturellemcnt sous-déve-
loppé ; où sont-ils nos Joyce, nos
Pound, nOS Cummïngs, nos Bur-
roughs? ces étrangers, qui de-
vraient être la préhistoire de
l'écriture actuelle, ou son terreau
maintes fois foulé, remanié, re-
couvert, ils sont plutôt en avant
de nos écrivains, qui (je parle
des meilléurs) s'essoufflent à les
rattraper! Notre «nouveau ro-
man est resté tout aussi roman
que l'ancien et Change reste Tel
Quel. Encore n'est-ce pas assez di-
re .: la littérature française est à
la traîne de la littérature, mais
la littérature entière marque le
pas, elle n'a 'pas encore son Pol-
lock, son Newman, son Stockhau-
sen,.elle n'en est même pas arri-
vée à Mondrian, à Wehern ou à
Varèse !
l'Edition des Belles-Lettres (Szépi-
rodalmi Kiado)' et les Editions
du Semeur (Magveto). Une troi-
sième compte pour l'opinion pu-
blique plus que les deux autres
prises ensemble : les Editions Eu-
ropa. Elles publient les ouvrages
<-ks littératures étrangères en lan-
gue hongroise. Le rôle de cette
maison a été énorme et ·très salu-
taire dans l'effort pour rattraper
le retard causé par la dizaine
d'années' de stalinisme rigoureux
sous Rlikosi. C'est cette maison
qui a publié Camus, Robbe-Gril-
let, Duras, Beckett, aussi bien que
Druon ou Simenon ; Hemingway
comme Capote, Kerouac comme
Kafka; Soljénitsyne comme Tvar-
dovsky, Becher comme BoIl - et
la liste pourrait être allongée si
l'on y ajoute. les littératures
d'Extrême-Orient. Mais cette mai-
son ne fait que des traductions -
en général sur un niveau élevé,
il est vrai.
jugement de deuXième instance :
c'est ainsi que «Le Semeur est
né, et avec lui au moins le germe
de la compétition, du jugement
différent. Naturellement cette dif-
férence de jugement reste entre
des limites assez étroites, puisque
le patron des deux maisons --
comme d'ailleurs de la plupart
des autres aussi - est le même :
la des Editions au Mi-
nistère de la Culture. Les Edi-
tions des Belles-Lettres 'sont plu-
tôt conservatrices, plus rigides,
tandis que «Le Semeur est plus
versatile, plus expérimentateur,
plus alerte - et, de ce fait,
éveille plus d'attention et de pas-
sions. En ce qui concerne le nom-
bre d'ouVrages publiés, toutes
deux sont à peu près au même
: chacune sort à peu près
300 titres par an, avec un léger
avantage pour le «Szépirodalmi
qui a la charge des grandes séries
classiques.
Pourquoi avez-t)ous deux mal-
50ns littéraires? Pourquoi pas
une seule - ou dix?
Qu' est cette Direction des Edi-
tions que VOU5 venez de mention-
ner?
Pour faire vraiment
dre cela, je devrais vous raconter
rhistoire du dernier quart de siè-
cle. Essayons de résumer. Avant
la libération. à l'époque capita-
C'est l'organe de direction ad-
ministrative des éditeurs. Organe
de contrôle et de dotation - ma-
teurs ?
tériellement et· spirituellement.
C'est l'instance qui approuve les
12
LES LETTRES NOUVELLES dirigées par Maurice Nadeau ÉCRIVAINS FRANÇAIS JEAN POMMIER plans annuels des éditeurs,
LES LETTRES
NOUVELLES
dirigées par Maurice Nadeau
ÉCRIVAINS FRANÇAIS
JEAN POMMIER
plans annuels des éditeurs, qui
leur assure les bases financières et
matérielles - papier, imprimeur,
etc. - de leur fonctionnement,
qui coordonne les plans des diffé-
rentes maisons. Cet organe a rem-
pli cette tâche avec plus ou moins
d'efficacité tant que la structure
staliniste rigide de l'économie et
de l'administration était intacte.
Mais depuis deux ou trois ans, de-
puis l'introduction de la nouvelle
et plus souple politique économi-
que - appelée chez nous «nou-
veau mécanisme» - dont le but
est justement d'abolir cette rigi-
dité, d'établir des relations écono-
miques et administratives plus
compétitives, la Direction des
Editions est devenue de plus en
plus superflue, donc arrogante.
Le Spectacle
intérieur
Un livre rare.
Jacqueline Piatier, LE MONDE
L'équivalent du beau livre d'Alain:
Histoire de mes pensées.
Claude Mauriac, LE FIGARO
Rappels
MARC BERNARD
Mayorquinas
Un livre exemplaire, dense et ponc-
tué de cette trop rare humanité qui
échappe aux auteurs contemporains.
Lucien Maillard, COMBAT
La Direction de f édition est
donc f office de la censure ?
VIVIANE
FORRESTER
J'explique maintenant pour la
nième fois à un étranger qu'en
Hongrie il n'y a pas d'office de
censure. Si un écrivain ou un
journaliste présente un papier à
un journal, à un éditeur ou à la
radio, c'est la rédaction elle-même
qui décide de la publication ou
du refus, et c'est elle qui assume
la responsabilité de 8a décision.
Cela veut évidemment dire que
les responsables même les ré-
dacteurs ou lecteurs d'une maison
80nt parfaitement «au parfum»
des limites momentanées du pos-
sible et de l'impossible et c'est
en relation de ces connaissances
qu'ils établissent leur jugement et
leur politique. Pour vous donner
un exemple familier: autant que
ie' me souvienne, tout l'œuvre 1'0-
de Camus a été pu])iié
et une bonne partie de son théâ-
tre ; mais personne ne proposera
sérieusement, je suppose, aux Edi-
tions Europa de publier fHom-
Ainsi des exilés
Un ton constamment juste, une sen-
sibilité presque secrète et particuliè-
rement attachante.
Le café Hungaria, à Budapest.
Tristan Renaud,
LES LETTRES FRANÇAISES
Si l'auteur est un débutant, il
présente simplement son livre
chez un éditeur. S'il a déjà pu-
blié, il est plus que probable que
l'éditeur fera un contrat avec lui
dès qu'il présentera le projet d'un
nouveau livre et lui versera des
avances - si nécessaire, même
en plusieurs tranches -, mais
l'avance ne peut pas dépasser les
60 % de la totalité des honorai-
res. Quand le manuscrit est ter-
miné, il est lu au moins par deux
lecteurs, et en prenant en consi·
dération leur opinion, le direc-
teur littéraire décide de l'édition
ou non. En principe il est possi-
ble, en pratique il est extrême-
ment rare qu'un manuscrit soit
refusé par l'un des éditeurs et
accepté par l'autre.
rare -
sont valables pour les deux édi-'
teurs.
alors les mêmes normes
JEAN-CLAUDE
Que gagne un écrivain en
grie ?
HEMERY
Souvent l'écrivain a un second
Anamorphoses
métier - par exemple il
est
lec-
Livre de spéléologue et d'archéo-
logue, cette suite de textes reprend,
avec un tissage sur l'imaginaire, la
vie du narrateur et la livre à l'expé-
rience de l'écriture.
Jacques-Pierre Amette,
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.
GENEVIEVE
SERREAU
me révolté ou même le Mythe de
Sisyphe. J'espère que vous voyez
ce que je veux dire. Evidemment,
il y a des cas limites où les opi-
nions diffèrent; dans ces cas-là,
l'éditeur demande l'opinion de la
Direction qui ne la donnera sûre-
ment pas sans consulter la Section
Culturelle de la Centrale du
Parti. Mais ceci est vraiment ra-
re; selon ma connaissance, cela
n'arrive qu'une ou deux fois par
an.
Cher
point du monde
Pourquoi? Ils échangent leurs
opinions entre eux?
Un style haché,violent,rapide,d'une
remarquable efficacité narrative.
Bernard Pingaud,
QUINZAINE LITTERAIRE
Quel chemin prend alors le
manlUlcrit ?
Non; autant que je 8ache, cela
est même interdit. Mais, comme
partout, les lecteurs forment un
clan, le8 amis se racontent mutuel-
lement ce qui les intéresse, ou
p'assionne, ou intrigue dans leur
travail. Mais ce n'est pas ça qui
compte; plutôt le fait que si la
raison du refus était politique -
ce qui est d'ailleurs un cas plutôt
teur dans une des maisons d'édi-
tion, comme Gyula Illyés à l'Eu-
ropa ou Ferenc Juhasz aux Belles-
Lettres.
Je pourrais vous citer deux cas
extrêmes: J an os Pilinszky, d'une
part, qui est considéré par l'opi-
nion comme un des poètes les
plus importants de notre époque.
Pilinszky écrit très rarement -
la quarantaine passée, 80n œuvre
ne dépasse pas une cinquantaine
de poèmes. Son revenu d'écrivain
est donc à peu prè8 nul; il vit
de ce qu'il gagne dans un hebdo-
madaire. L'autre cas est celui
d'Andras Ber kes i, un 80US-
Fleming au vernis communiste,
dont les romans et pièces de théâ-
tre d'espionnage 80nt très popu-
laires. Son revenu annuel dépasse
le million de florins (200 000 nou.
veaux francs).
Comment sont payés les ma-
nlUlcrits? En pourcentage après
la vente?
I.a Q!!inzainc Littéraire, du 16 <lU JO septembre 1970
13
Hongrie Non; la disparition de ce sys- tème a été une des grandes con- quêtes
Hongrie
Non; la disparition de ce sys-
tème a été une des grandes con-
quêtes de l'étatisation. Le prix de
base d'une œuvre n'est pas in-
lluencé par son écoulement. En-
tre les limites d'un éventail fixé,
les ouvrages sont payés selon leur
volume. Les poèmes d'après le
nombre de lignes, la prose d'après
les feuilles imprimées - en comp-
tant 40 000 frappes pour une
feuille. (Il y avait de mauvaises
langues qui ont attribué la vo-
gue - d'ailleurs assez courte -
de la technique poétique maïa·
kovskyenne, brisant les unités de
rythme en deux ou trois lignes, à
cette méthode de calcul.) Le prix
d'un vers varie entre l,50 à 4 flo·
rins, une «feuille» de prose en·
tation est une chose magnüique,
mais l'écrivain n'exploite person-
ne, même s'il vivait du revenu
d'un seul ouvrage pendant plu-
sieurs années. Cette conception
vail plus rapide s'ils sentent
rodeur tEune bonne affaire?
- et les réglementations qui en
résultent - ont comme effet que
l'écrivain moyen, s'il est assidu au
travail, est beaucoup mieux rému·
néré que celui qui produit rare-
ment, mais des œuvres exception-
nelles. Et la situation des poètes
et des auteurs de nouvelles est
particulièrement désavantageuse :
A l'époque capitaliste, le nom
courant du libraire en hongrois
était c: marchand de livres ». Ac-
tuellement et officiellement, il
s'appelle colporteur ou distribu·
teur de livres. Cette différence
n'est pas seulement un raffine-
'ment sémantique. L'étatisation, en
éliminant l'idéè et la pratique du
profit, a en même temps éliminé
la mentalité de compétition: le
libraire de chez nous se sent beau-
coup plus comme un fonction-
naire - peu considéré et mal
gistrait - avec et à cause des
mêmes livres - des pertes. Le
«nouveau mécanisme économi-
que exige la compétition dans
ces domaines. Mais il semble que,
par manque d'invention, par peur
de tout ce qui est nouveau ou
même par opposition politique
sournoise, les cadres moyens qui
avaient la tâche d'établir les mo·
dalités d'exécution sur notre ter·
rain, l'ont presque tourné en son
contraire. Les prix complètement
factices d'imprimerie - comme
si le poète reprend un poème paru
dans un volume antérieur dans
une anthologie, en calculant les
honoraires on tiendra compte des
publications antérieures et il n'au-
ra droit qu'à quelques sous ou
même à rien, si disons son pre-
mier volume a paru à 1 500 exem·
plaires et s'il en reprend une par-
tie dans un autre volume qui tire
également à 1 500: il était payé
dès le début déjà à 3 000.
payé d'ailleurs
que comme un
les prix de revient dans toute no.
tre économie - ont dû être en
grande partie libérés, mais puis-
que le prix du livre a dû rester
marchand. Cet effet a été ren-
forcé par le fait que l'étatisation
n'a pas connu d'exception, cha-
que petite boutique y est passée
et la diffusion des livres pour
l'ensemble du pays a été concen-
trée dans une seule entreprise co-
lossale. Aujourd'hui, nous avons
déjà dépassé ce stade, la diffu-
sion des livres se fait par trois
grandes entreprises. Mais il est
significatif que ces entreprises ne
sont pas concurrentielles. Elles
opèrent, comme des trusts capita.
listes, par le partage du marché :
- pour des raisons économiques
tre 1 200
à 2 000 1l0rins pour le
nombre d'exemplaires de base qui
est pour un volume de poésie
3 000 et pour un roman 5 000.
Cela veut dire que même si le
tirage est inférieur, l'éditeur paie
ces honoraires entièrement au mo·
ment de la parution. Si le livre
parait à un tirage plus fort ou
dans une nouvelle édition, l'au-
teur a droit à des honoraires sup-
plémentaires, mais selon une
échelle dégressive. Supposons que
l'auteur a touché 1 600 1l0rins
pour les premiers cinq mille
exemplaires, mais que l'éditeur
fait paraître son livre à 15 000
exemplaires : pour les trois mille
suivants, il aura 1 400 1l0rins,
pour les trois ou cinq mille sui-
vants, de nouveau 1 200 1l0rins, et
ainsi de suite. Au-dessus de
20.25000, l'augmentation devient
de plus en plus minIme - excep-
té le cas extrêmement rare dans
un pays de dix millions d'habi·
tants, où le livre dépasse les
100 000. A ce moment, on recom·
mence à zéro. Les écrivains en
Donc r auteur n'est pas inté·
ressé par une nouvelle édition?
aussi bien que politiques - mo-
deste, cela a eu comme effet que
les imprimeries acceptent n'im-
porte quelle autre commande plus
volontiers que les commandes
d'éditeurs. Le «nouveau méca-
nisme va dans sa conception
contre la centralisation outrée,
pour l'initiative et la compétition
de base; ici les mêmes directives
ont pu être utilisées comme les
leviers d'une centralisation ren-
forcée.
général vivent à un niveau moyen
honnête: il n'y a ni de vrais «ri-
ches », ni de vraiment miséra·
bles.
Alors, c'est un système soda'le·
ment très réussi.
Socialement peut-être; mais ii
n'est pas sûr que ce système soit
aussi réussi du point de vue de
l'art. La base idéologique de tout
le système d'honoraires est une
conception de marxisme vulgaire
qui a étendu la condamnation du
c: revenu sans travail - donc
de l'exploitation - au travail
artistique. L'abolition de l'exploi.
Au contraire! Même s'il ne
touche pas un sou, il luttera de
toutes ses forces pour la nouvelle
édition: c'est l'unique mesure
véritable de son succès, de sa
popularité ou de son inlluence
sur ses lecteurs - existe-t-il uu
écrivain au monde qui ne soit pas
sensible à cela? D'autre part,
cette échelle dégressive, si elle
n'est pas juste, n'est pas non plus
catastrophique: la somme qu'un
romancier touche lors d'une nou-
velle édition peut être considéra-
ble. A part cela, si un de ses li-
vres était déjà un succès de li-
brairie, l'auteur peut espérer que
son prochain livre sera «plani-
fié» dès le début avec un tirage
important. La difficulté réside
plutôt dans le fait que le méca·
nisme d'une nouvelle édition est
extrêmement lourd. En pratique,
aucun livre ne peut donner sa
mesure en librairie tant que l'édi·
teur doit se débattre dans les la-
byrinthes multiples de la planifi-
cation, de l'octroi du supplément
de papier, du contrat d'imprime-
rie et surtout de la technique hon·
teusement lente et arriérée des
imprimeries.
Et les libraires, qu'est-ce qu'ils
font? Ils ne forcent pas les édi-
teurs et les imprimeries à un tra-
l'un s'occupe de la vente en li-
brairie et de l'alimentation des
bibliothèques (dont le réseau est
très important), l'autre des com-
missionnaires dans les usines et
autres lieux de travail et le troi-
sième - dont la tâche est certai·
nement la plus dure - de la
campagne.
Ceci est d'ailleurs une bonne
illustration de toute notre situa·
tion économique: un système
économique erroné mais logique
ne peut être que péniblement ra-
fistolé par des corrections n'allant
pas au fond. Un des traits caracté-
ristiques des conceptions écono-
miques du stalinisme était la sépa-
ration stricte de la planification,
de la réalisation et de l'écoule-
ment des produits. La projection
de cette conception dans notre
domaine avait une conséquence
simple: l'édition, le colportage
et les imprimeries, tous rele-
vaient de différents ministères.
L'entreprise de diffusion était
obligée d'acheter en entier le pro-
duit de l'éditeur et de le payer au
moment de la livraison; donc il
était fort possible - même chose
courante - que le bilan de l'édi-
teur montre des gains considéra·
bles, tandis que le diffuseur eure·
L'édition hongroise est donc
en mauvaise posture ?
Non, surtout si nous comparons
la situation actuelle avec celle du
régime Rlikosi. Le développement
est énorme, on ne peut pas com-
parer la richesse et la diversité
de ce qui est à la portée du public
actuellement avec l'offre d'avant
1956. Et la lecture, même la lec-
ture des poèmes, est une passion
chez nous. Nous nous trompe-
rions si nous ne voyions pas cer·
tains
signes de crise : la vie éco-
nomique plus animée offre plus
de possibilités d'achat, mais en
dépit du prix modeste des livres,
les gens réfléchissent à deux fois
avant de dépenser leur peu d'ar·
gent superflu pour la littérature.
A côté des signes de crise, on peut
voir aussi les signes prometteurs
de convalescence.
Dans ce domaine aussi, on réus-
sira à trouver la solution des pro-
blèmes selon la raison et l'effica-
cité, tout en sauvegardant les
vrais principes du socialisme -
mais d'un socialisme dépouillé
des dogmes et des mythes.
Propos recueillis
par J.P.
14
ANCLETERRE Trusts et éditeurs Beaucoup de changements ont eu lieu au cours de ces deux
ANCLETERRE
Trusts et éditeurs
Beaucoup de changements ont
eu lieu au cours de ces deux der·
nières années dans l'édition an·
glaise. C'est seulement mainte·
nant qu'il est possible de tirer les
premières conclusions et de pré.
voir l'évolution ultérieure.
L'échec récent de McGraw Hill,
le géant parmi les éditeurs uni·
versitaires américains qui n'a pas
réussi à prendre le contrôle de
Penguin Books a arrêté pour un
certain temps l'invasion américai·
ne dans l'édition anglaise. Mais il
reste évident ques des éditeurs
américains continuent à acheter
des actions des maisons d'édition
anglaises, cotées en bourse. La
mort de Sir Alan Lane, fondateur
et chef de Penguin Books, a en·
traîné immédiatement une offre
de McGraw Hill qui possédait dé·
jà 19 % des actions, acquises à la
Bourse. Des mesures prises peu
de temps avant la mort de Sir
Alan, avaient prévu une fusion en·
tre Penguin et Longman Green,
une des plus importantes maisons
anglaises, contrôlée elle· même par
un groupe financier. Bien que
tout le monde soit content que le
plus grand éditeur de livres de
poche britannique, jouissant d'un
grand prestige dans le monde en·
tier reste anglais, il est permis
de se demander si Il'exigence de
la qualité qui fut
d'hui le signe distinctif de Pen·
guin ne cédera pas à des consi·
dérations commerciales plus im·
médiates.
Il y a en Angleterre 1 400 édi·
teurs, mais sur les 300 qui pos·
sèdent une certaine importance, la
plupart sont la propriété de ban-
ques, de groupes financiers, de
chaînes de journaux, de compa·
gnies de télévision et à un degré
de plus en plus important d'édi·
teurs américains. L'obligation
d'obtenir des profits plus élevés a
conduit aujourd'hui à une vérita-
ble panique dans le domaine de
la concurrence. Chaque éditeur
cherche à acheter des livres pro-
mis au succès et la compétition en·
traîne des avances de plus en
plus considérables pour pouvoir
les acquérir.
Les agents littéraires ont fort
habilement réussi à aiguiser cet·
te, compétition. Le premier éditeur
d'un livre étranger est souvent
obligé de négocier avant de con·
clure définitivement le contrat
avec l'éditeur de livres de poche
qui risque de publier son édition
avant qu'il ait lui-même réUSSI a
épuiser son tirage. Les prix qu'of.
frent les maisons spécialisées dani!
le livre de poche deviennent, du
fait de la concurrence, de plus
en plus importants. Leur décep.
tion est du même niveau, car la
vente reste dans la plupart des
cas éloignée des prévisions.
En fait, la Grande-Bretagne pos-
sède beaucoup moins de points
de vente que bien d'autres pays.
Les villes de province ont rare·
ment une librairie digne de ce
nom et il est difficile d'acheter
des livres ailleurs. Aux Etats·
Unis on peut acheter des livres
partout où on vend des cigarettes,
des journaux ou de l'alimentation.
Le record est toujours constitué
chez nous par les 3 500 000 exem-
plaires vendus der Amant de La·
dy Chatterley, ce qui est fort peu
en comparaison avec les chiffres
américains. Aux Etats-Unis un li·
vre de poche il succès atteint fa·
cilement les dix millions d'exem-
plaires.
La conséquence est simple : les
éditeurs qui normalement de·
vraient gagner de l'argent en per-
dent parce qu'ils ont payé dçs
avances trop importantes qu'ils ne
sont pas en mesure de récupérer.
Il convient d'ajouter que les au-
teurs ne profitent pas toujours de
cette situation. Ils trouvent que
leurs livres ont été publiés trop
hâtivement ou soldés trop vite,
car l'éditeur est obligé de retrou-
ver sa mise de' fonds pour pou-
voir lancer de nouveaux livres. On
croit souvent que les auteurs sont
prêts à changer d'éditeur dès
qu'on leur offre plus d'argent ail-
leurs. En fait, l'éditeur est obli-
gé de lâcher son auteur au pro-
fit d'un éditeur qui dispose de
moyens plus considérables que
lui. Récemment, le premier livre
d'un auteur français à succès a été
acquis par un petit éditeur an-
glais qui a cru pouvoir payer une
avance assez considérable. L'agent
qui représentait cet auteur
a réussi à faire monter, comme s'il
s'agissait d'enchères, le second ro-
man du même écrivain, et il a
réussi à obtenir une avance infini·
ment plus élevée, bien qu'il soit
douteux que le nouvel éditeur,
plus important que le premier,
puisse jamais rentrer dans ses
frais. Il me semble que l'avance
finalement consentie a dépassé de
trois ou quatre fois le prix rai·
sonnable. Le petit éditeur, bien
sagement, a renoncé à suivre ces
enchères, mais, bien sûr, il a pero
du un auteur. Bien d'autres mai·
sons seraient encore indépendan.
tes si elles avaient appliqué la
même politique. La volonté de
payer trop s'explique facilement:
il est toujours mauvais pour un
éditeur de perdre un auteur et la
recherche perpétuelle du best·sel·
1er a eu finalement pour consé·
quence qu'une industrie qui pou-
vait et devait être saine est au·
jourd'hui en danger.
D'autres conséquences décou-
lent de cette instabilité. D'abord
les trop nombreux changements
de propriétaires e.t également les
changements incessants du person·
nel qui va d'un éditeur à l'autre
lorsque les patrons sont mécon·
tents de leurs collaborateurs, qui
n'ont pu acquérir un nombre suf·
fisant de grands succès.
L'édition est une entreprise ba-
sée trop souvent sur des chiffres
abstraits et un changement dans
la direction transforme souvent
une maison qui marche en une
maison déficitaire. L'acheteur
n'est jamais très sûr de ce qu'il
achète s'il n'a pas dirigé lui-même
sa maison pendant un ou deux
ans au moins: des auteurs peu-
vent le quitter et des prévisions
de vente sont soumises à des er-
reurs considérables. Presque tou-
tes les' acquisitions récentes ont
été faites à des prix nettement
trop élevées, et on entendra bien-
tôt des lamentations. Pour les
éditeurs américains, il leur coûte
moins cher d'acheter, même cher,
une entreprise britannique que
d'en lancer une nouvelle. Et les
éditeurs américains sont encoura-
gés par les subsides du gouverne-
ment à l'exportation, car, dit·on,
«le commerce suit le livre ». La
façon américaine d'écrire a ten-
dance de plus en plus à rempla-
cer la façon anglaise, et souvent
des livres américains propagent
également les attitudes politiques
américaines et <<l'american way
of life ». Comme «Coca·Cola
ils sont des ambassadeurs d'idéaux
américains.
Suite p. 18
La Q!!hualDe Littéraire, du 16 :lU JO 1970
15
Cette liste. ne comprend que des ouvrages GALLIMARD d'octobre 1969 ROMANS, RÉCITS, NOUVELLES, CORRESPONDANCE
Cette liste. ne comprend que des ouvrages
GALLIMARD d'octobre 1969
ROMANS, RÉCITS,
NOUVELLES,
CORRESPONDANCE
Yves Heurté
René Daumal
LA RUCHE EN FEU
Collection
Il Le Point du Jour"
Michel Huriet
BHARATA. L'origine du
Théatre. La poésie et la
musique en Inde
LA FILLE DE MANCHESTER
Antonin Artaud
Jeanne Delais
Madeleine Alleins
Marcel Jouhandeau"
LETTRES A GENICA
ATHANASIOU
LES.ENFANTS DE L'AUTO
UN CHEMIN DOUTEUX
LA
Guillaume Apollinaire
Jean Grenier
Collection Il Le Chemin"
LETTRES A LOU
Journaliers XIV
DU PUR AMOUR suivi de
Trois parties "inédites
ENTRETIENS AVEC
LOUIS FOUCHER
Marcel Arland
Matthieu Bénézet
ATTENDEZ· L'AUBE
Violette Leduc
BIOGRAPHIES
Henri Guillemin
LA FOLIE EN TÈTE
Jacques Bens
Jacques Borel
PAS A PAS
ADIEU SIDONIE
LE RETOUR
Jean Lorbais
Philippe Jaccottet
Bilou Grandmaître
SANS ARMURE édition définitive
Jean Roger Bourrec
CARNAVALS ET CENDRES
LES CICATRICES
LA BRÛLURE
PAYSAGES AVEC
FIGURES ABSENTES
Henri Bosco
Pierre Mac Orlan
Michel Chaillou
UN RAMEAU DE LA NU1T
SYLVIUS
Alain Jouffroy
LA MAISON DU RETOUR
COLLÈGE VASERMAN
LA FIN DES ALTERNANCES
ECŒURANT édition définitive
François Coupry
Daniel Boulanger
Jean Lambert
LA PROMENADE CASSÉE
Stéphane Mallarmé
MÉMOIRE DE LA VILLE
LE PLAISIR DE VOIR
CORRESPONDANCE III
"Henri Pierre Denis
Françoise Brusson-Videau
<1885-1889>
André Malraux
MARIE
QUELQUES "NOUVELLES
DE JESSICA
LE TRIANGLE NOIR:
Jean Maxime
Laclos, Goya, Saint-Just
Jean Cau
LA FÈTE ENCERCLÉE
Pierre Guyotat
TROPICANAS
EDEN,EDEN,EDEN
Michel Mohrt
Albert Memmi
Louis-Ferdinand Céline
LE SCORPION ou La
Confe.ssion imaginaire
Préfaces de Michel Leiris, Roland Barthes.
Philippe Sollers
CASSE-PIPE suivi de CARNET
DU CUIRA$SIER
DESTOUCHES
L'AIR DU LARGE. Essais
sur le roman étranger
J.M.G. Le Clézio
Henry de Montherlant
LA GUERRE
Claude Mourthé
de l'Académie francaise
Jean-Pierre Chabrol
LA CAMÉRA
LE TREIZIÈME CÉSAR
LE CANON FRATERNITÉ
ESSAIS, LITTÉRATURE
Zoé Oldenbourg
Francis Ponge
Georges Clemenceau
LA JOIE DES PAUVRES
Philippe Sollers
LETTRES A UNE AMIE
Antonin Artaud
ENTRETIENS (coédition ave."
(1923-1929>
" ŒUVRES COMPLÈTES
Paul deI Perugia
Le Seui\)
Tome 1 (édition augmentée) et
Marilène Clément
LES DERNIERS ROIS
MAGES
supplément au Tome 1
LA NUIT DE L'ALLELUIA
Jacques Rigaut
ÉCRITS.
Albert Cohen
Bertrand Poirot-Delpeeh
Georges Bataille
LES VALEUREUX
LA FOLLE DE LITHUANIE
Jean Rostand
de l'Académie française
Michel Déon
André Puig
LES PONEYS SAUVAGES
L'INACHEVÉ
ŒUVRES COMPLÈTES 1
Premiers écrits 1922-1940
ŒUVRES COMPLÈTES II
Ecrits posthumes 1922-1940
LE COURRIER D'UN
BIOLOGISTE
Préface de" Jean-Paul Sartre
André Dhôtel
Claude Roy
UN JOUR VIENDRA
Simone de Beauvoir
Jacques Serguine
MOI JE
LA MORT CONFUSE
LA VIElLLESSE
Marguerite Duras
ABAHN SABANA DAVID
Simone
André StH
Emmanuel Berl
MON NOUVEAU
Maud Frère
QUI r
A CONTRETEMPS
TESTAMENT
L'ANGE AVEUGLE
Maurice Blanchot
Miëhel
Jean Su1ïvan
Romain Gary
LE ROI pE8 AULNES
L'ENTRETIEN INFINI
MIROIR BRISÉ
CHIEN BLANC
'Elsa Triolet
Roger Caillois
TULIPE, édition définitive
Jean Tardieu
LE ROSSIGNOL. SE TAIT
A L',AUBE
CASES D'UN ÉCHIQUIER
Bruno Gay-Lussac
LES PORTES DE TOILE
INTRODUCTION A LA
VIE PROFANE
Jean Charbonneau
Alexis de Tocqueville
"Georges Thinès
LE JARDIN DE BABYLONE
LES EFFIGIES
jean Giono
L'IRIS DE'SUSE
Michel Contat
Deny. Viat
Michel Rybalka
.Arlette Grebel
CE SOIR, T
LE CŒUR EN
BANDOULIÈRE
LES ÉCRITS DE SARTRE
ŒUVRES COMPLÈTES
Tome XI : Correspondance
d'Alexis de Tocqueville avec
Royer-CoHard et avec
Jean-Jacques" Ampère
inédits de langue française publiés à septeTIlbre 1970 GALLIMARD Marguerite Yourcenar Jacques Brosse Alain
inédits de langue française publiés
à septeTIlbre 1970
GALLIMARD
Marguerite Yourcenar
Jacques Brosse
Alain Bosquet
PRÉSENTATION CRITIQUE
D'HORTENSE FLEXNER,
suivi d'un choix de Poèmes
COCTEAU
Collection Il idées"
100 NOTES POUR UNE
SOLITUDE
Collection Il Trente Journées
qui ont fait la France"
Maurice Nadeau
Louis Brauquier
José Cabanis
Edition bilingue
LE ROMAN FRANÇAIS
DEPUIS LA GUERRE
FEUX D'ÉPAVES
Jacques Dupin
Collection Il Le Chemin"
LE SACRE DE NAPOLÉON,
2 décembre 1804
1945-1970. Nouvelle édition revue
L'EMBRASURE
ct Augmentée.
André Frénaud
Marcel Reinhard
Jean-Pierre Attal
Sade
DEPUIS TOUJOURS DÉJA
L'IMAGE MÉTAPHYSIQUE
ET AUTRES ESSAIS
JOURNAL INÉDIT
LA CHUTE DE LA ROYAUTÉ,
10 août 1792
Edmond Jabès
Cahiers
ELYA
Collection Il Idées"
CAHIER JEAN COCTEAU 1
CAHIER ANDRÉ GIDE 1
Henri Meschonnic
Olga Bernai
LES CINQ ROULEAUX
Jean-Marie Benoist
LANGAGE ET FICTION
DANS LE ROMAN DE
BECKETT
<Traduit de l'hébreu)
MARX EST MORT
Bibliothèque de la Pléiade
Pierre Oster
Emmanuel Berl
Paul Claudel
LES DIEUX <1963-1968)
EUROPE ET ASIE
JOURNAL TQM:E II - 1933-1935
Noël Burch
Jean Pérol
Jean Cazeneuve
THÉATRE
PRAXIS DU CINÉMA
RUPTURES
Collection Il Le Chemin"
Michel Butor
Philippe Hériat
THÊATRE III : VOLTIGE -
LES POUVOIRS DE LA
TÉLÉVISION
LA ROSE DES VENTS
32 rhumbs pour
Charles Fourier
Jacques Réda
Roger Garaudy
BALZAC - LES HAUTS DE
HURLE-VENT
RÉCITATIF
LE GRAND TOURNANT
DU SOCIALISME
Félicien Marceau
Jude Stefan
LE BABOUR
LIBÈRES
Henri Lefebvre
Henri Meschonnic
Michel Mohrt
POUR LA POÈTIQUE
UN JEU D'ENFER
Jean Tardieu
LE MANIFESTE
DIFFÉRENTIALISTE
LA RÉVOLUTION URBAINE
Collection
Il Le Point du Jour"
Poèmes à jouer. Nouvelle édition
revue et augmentée
SCIENCES HUMAINES,
PHILOSOPHIE,
HISTOIRE, DOCUMENTS
François Perroux
Jean Vauthier
Maurice Merleau-Ponty
ALIÉNATION ET SOCIÉTÉ
INDUSTRIELLE
LE SANG
LA PROSE DU MONDE
Henri Michaux
Collection Il Témoins"
FAÇONS D'ENDORMI
FAÇONS D'ÉVEILLÉ
Collection
Il Le Manteau d'Arlequin"
Bibliothèque des
Sciences Humaines
Vinoent Auriol
Michel Boldoduc
MON SEPTENNAT
Collection Iles Essais"
LES REMONTOIRS
Robert Klein
'1947-1954. Notes de jqurnal presentees
par Pierre Nora et Jacques O<ouf
Pierre Bourgeade
LES IMMORTELLES
Jacques Berque
-Hors série
François Boyer
LA FORME ET
L'INTELLIGIBLE. Ecrits sur
la Renaissance et l'art moderne
L'ORIENT SECOND
DIEU ABOIE-T- IL ?
Bibliothèque de Philosophie
Lucien Bodard
Jean-Claude BrisviIle
Pierre Guiraud
MAO
LE TESTAMENT DE VILLON
ou Le Gai Savoir de la
basoche
LE RÔDEUR - NORA -
LE RÉCITAL
Gérard Granel
LE MASSACRE DES INDIENS
Ionesco
JEUX DE MASSACRE
L'ÉQUIVOQUE
ONTOLOGIQUE DE LA
PENSÉE KANTIENNE
Mohamed Lebjaoui
VÉRITÉS SUR LA
RÉVOLUTION ALGÉRIENNE
Robert Lafont
René Kalisky
RENAISSANCE DU SUD
Essai sur la littérature
occitane au temps de
Henri IV
TROTS KY, Etc
Bibliothèque des Idées
BEAUX-ARTS
Eduardo Manet
Manuel de Dieguez
LES NONNES
SCIENCE ET NESCIENCE
Massin
Georges Michel
LA LETTRE ET L'IMAGE.
Alain Rey
ARBALÈTES ET VIEILLES
RAPIÉRES
LITTRÉ. L'Humaniste
et les mots
Nathalie Sarraute
Collection Il Connaissance
de l'Inconscient"
Préface de Raymond Queneau
L'Univers des Formes
ISMA suivi de LE SILENCE et
de LE MENSONGE
Guy Rosolato
ESSAIS LE SYMBOLIQUE
Pour une bibliothèque
idéale
Jean Thenevin
Jean Charbonneaux
Roland Martin
Louis Wolfson
OCTOBRE A ANGOULÈME
LE SCHIZO ET LES LANGUES
Jean-Jacques Varoujean
François Villard
GRÈCE CLASSIQUE
LA CAVERNE
D'ADULLAM
LA VILLE EN HAUT DE
LA COLLINE
Collection Il Leurs Figures"
Philippe Audoin
Encyclopédie de la Pléiade
BRETON
André Billy
JOUBERT. énigmatique et
délicieux
Jean-Claude Brisville
POÉSIE
Henri Guillemin
Jacques Audiberti
CAMUS Nouvelle édition
revue et corrigée
L'EMPIRE ET LA TRAPPE
JEANNE' DITE
JEANNE D'ARC"
sous la direction de
Bernard Dorival.
HISTOIRE DE L'ART, tome IV,
Du réalisme à nos jours .
AnsJeten- e L'édition anglaise se divise ac- tuellement en deux sections net· tement séparées. D'une
AnsJeten- e
L'édition anglaise se divise ac-
tuellement en deux sections net·
tement séparées. D'une part, on
trouve les entreprises britanniques
traditionnelles, contrôlées soit
par une famille, soit par une ins-
titution (Collins, Oxford Universi-
ty Press, etc.) De l'autre, nous
trouvons les groupes importants,
où de jeunes hommes amlfitieux
et dynamiques luttent pour les
premières places. Beaucoup par-
mi eux ne sont pas particulière.
ment intéressés par des livres et
n'en lisent jamais. Ce qui les in-
téresse est le chiffre d'affaires et
le profit. S'ils échouent, comme
nous l'avons parfois vu ces der-
niers temps, ils quittent la pro-
fession, alors que d'autres qui ont
réussi, obtiennent des postes de
plus en plus importants. Récem-
ment encore il était suffisant
d'avoir le don de trouver de bons
livres afin de constituer un cata-
logue intéressant, pour acquérir
des responsabilités et un prestige
accrus. Aujourd'hui une liste de
titres brillants n'est plus néces-
sairement un signe de profit.
Lorsqu'un groupe financier ac-
quiert une nouvelle maison, il
promet une liberté littéraire totale
à ses collaborateurs. Cette promes-
se ne tient pas longtemps devant
un chiffre d'affaires décevant. La
plus inquiétante conséquence de
cet état de fait est le conformis-
me qui s'installe dans le domaine
de l'édition. On publie de plus
en plus de livres qui se ressem·
blent de plus en plus, car cha-
cun copie les succès des autres.
Les romans se vendent mal, sauf
les quelques rares best-sellers,
mais qui n'atteignent quand même
pas les espérances exagérées qu'ils
ont _suscitées avant leur publica.
tion. Il s'ensuit que les roman-
ciers ont de plus en plus de dif·
ficultés pour trouver des éditeurs.
Le grand «boom:t de traductions
étrangères, facilité par la Foire
de Francfort et d'autres foires du
livre est en voie de recul et, dans
le climat actuel, il est à craindre
qu'à l'avenir moins de romans
français soient présentés au pu-
blic anglais. Mais d'autres dan-
gers encore l'édition
anglaise.
Certains éditeurs devraient
-bientôt augmenter les salaires de
leurs collaborateurs. Un
syndicat vient d'être formé, dirigé
par Clive J enkins, un syndicaliste
réuni les employés de banque et
des sociétés d'assurances. Il ten-
te maintenant la même opération
dans le domaine de l'édition, et
son succès semble certain. Cette
augmentation, ainsi que celle des
prix d'imprimerie entraînera né-
cessairement une augmentation du
prix des livres, donc une diminu-
tion des Ventes.
Le marché le plus sûr de l'édi-
teur anglais était constitué par les
librairies publiques. La plupart
des maisoils prévoient que plus
de la moitié de leur vente s'écou-
lera dans les muni-
cipales. Mais bibliothécaires et
éditeurs commencent à être in-
quiets, car ces bibliothèques de-
vront bientôt assumer un rôle
nouveau én fournissant la nou-
velle université de la -télévision.
Cette «Open University» a été
créée par Jennie Lee - la veuve
d'Aneurin Bevan -, ministre de
la Culture du dernier gouverne·
ment travailliste. 25 000 étudiants
seulement avaient été acceptés,
mais chacun d'eux devra suivre <le
des hommes d'affaires qui ne sont
pas intéressés par des livres, s'oc-
cupent des maisons d'édition
qu'ils considèrent comme des
compléments utiles à leurs chaî-
nes de journaux, d'agences de pu-
blicité ou de diffusion. La ten-
dance va vers la diminution du
nombre des maisons qui seront de
plus en plus grandes, d'un niveau
intellectuel inférieur et de mana-
gers qui seront de moins en moins
des intellectuels et de plus en
plus d'habiles hommes d'affaires.
De nombreux gouvernements
ont essayé de ralentir la pénétra-
tion de l'économie américaine en
Grande-Bretagne. Il est dommage
qu'ils n'aient pas songé à aider en
priorité les exportations du livre
anglais ou à introduire un droit
versé à chaque éditeur pour le
prêt d'un de ses livres dans une
bibliothèque municipale, ou à ai·
der la publication de certaines
catégories de livres.
Il est également dommage que
les éditeurs anglais n'aient pas
songé à s'entraider. Il n'y a pas
de raison qu'il n'existe aucune
entente entre éditeurs pour em-
pêcher les agents d'augmenter
artificiellement les avances et
qu'il n'existe dans ce domaine
même pas le commencement d'une
coopération amicale, comme c'est
le cas en France. En vérité, la
plupart des éditeurs anglais se re-
gardent avec envie ou antipathie,
et l'échec d'un collègue provoque
plus souvent la joie que le regret.
Il est à craindre que cette situa-
tion malsaine s'aggrave. Vers
1980, il n'existera plus probable-
ment que trois ou quatre grands
groupes d'éditeurs, à côté de
quelques éditeurs indépendants
- y compris, j'espère, moi-même
- et qui continueront à remplir
dix à vingt cours, nécessitant <les
mapuels et d'autres livres. Or, au-
cun nouveau crédit n'a été prévu
et ces étudiants devront ou ache·
ter eux-mêmes ces livres ou ils
prévisible: les romans, poème@,
les livres de culture -générale, ain-
si que des livres pour la simple
distraction vont diminuer sinon
disparaître de la liste d'achats des
bibliothèques. Les éditeurs qui
publient des manuels vont évidem-
ment bénéficier de cette nouvelle
situation, elle profitera avant tout
aux plus grands.
Il ne faut pas non plus oublier
que le nombre des bons libraires
va en diminuant en Angleterre
et les journaux, même parmi les
meilleurs et qui s'adressent essen-
tiellement à un public littéraire,
réduisent la place réservée à la
critique des livres. On parle aussi
beaucoup des cassettes de télé-
vision qui risquent de réduire le
temps consacré à la lecture. Nous
trouvons dans l'édition anglaise
beaucoup de gens compétents, en-
thousiates, d'un haut niveau intel-
lectuel, mais la distance qui les
sépare de la direction risque de
freiner leurs initiatives et, un jour,
ils pourront être remplacés par
fIes machines. il exis·
te actuellement en Grande-Breta-
un nombre plus considérable
d'éditeurs compétents qu'à aucun
moment depuis la guerre. Et ce
nombre va certainement encore
tenteront de les emprunter dans
les bibliothèques municipales. Les
municipalités refusent d'augmen.
ter les crédits et dans un moment
où les prix des livres va en aug-
mentant, les bibliothécaires se·
ront obligés de choisir une voie
plus sélective dans leurs achats,
tout en devant faire face à une
demande nouvelle, avec des né·
cessités éducatives qu'ils ne pour-
Certains petits éditeurs vont
survivre, et il est possible que
nous assistions, dans les années à
venir, à l'éclosion de petites mai-
sons qui publieront, pour une mi-
leur rôle. Nous pouvons également
espérer que l'Etat se chargera de
quelques entreprises éditoriales
pour des motifs culturels, mais
les dangers d'une édition d'Etat
sont évidents. Je regrette qu'au
moment où les éditeurs du monde
entier se préparent à assister à la
nuit de Walpurgis annuelle de la
Foire du Livre de Francfort, je
sois obligé de tracer un tableau
aussi pessimiste de l'édition d'un
norité de lecteurs, des éditions- des pays les plus importants dans
le domaine intellectuel, mais au-
cune éclaircie n'est visible, même
pour les plus optimistes.
dur et efficace qui a récemment _ront négliger. La cOQSéquence est
très restreintes grâce aux nouvel·
les techniques d'imprimerie (ma-
chines électriques, etc.)
Ce que nous voyons actuelle·
ment en Angleterre est simple:
John Calder
18
ALLEMAGNE L'édition et les clu·bs Les temps sont passés où les maisons d'éditions étaient des
ALLEMAGNE
L'édition et les clu·bs
Les temps sont passés où les
maisons d'éditions étaient des
lieux vénérables qui faisaient peur
à un jeune auteur, et les temp!!
ne sont plus où le livre acheté
cher était un refuge spirituel de-
vant les horreurs du monde réel.
L'édition en Allemagne est deve-
nue une industrie avec un impor-
tant chiffre d'affaires qui, en
plein essor de l'économie alle-
mande de l'après-guerre, repré-
sentait le plus grand taux d'ac-
croissement. Le livre est devenu
un article de consommation cou-
rante, et sa vente est soumise aux
lois du marché comme tous les
autres articles de consommation.
Mais il reste malgré tout une dif-
férence capitale, bien que diffi-
cile à définir, qui trouve son ori·
gine dans le caractère individuel
du livre comme marchandise et
de son producteur, l'écrivain.
L'éditeur voit les conséquences
de cet état de fait par le grand
risque que comporte son entre-
prise. On a l'impression qu'il
cherche à équilibrer ce risque en
arrêtant un programme, vaste,
souvent trop vaste. Il en résulte
que les physionomies littéraire!!
des grandes maisons d'éditions al-
lemandes se ressemblent de plus
en plus, et personne ne sait plus
les distinguer les unes des autres,
sauf les professionnels, les librai-
res et les critiques.
La situation dans la R.D.A.
n'est pas très différente. La plu-
part des éditions sont socialisées,
bien qu'elles portent assez sou-
vent les mêmes noms que celles
de leurs partenaires de l'Ouest.
Partenaires au sens double du
mot: elles publient et elles im-
priment beaucoup de livres en·
semble, et synchronisent même
souvent leurs programmes. Il n'y
avait jusqu'ici aucun domaine
économique dans l'Allemagne di·
visée où la coopération directe
par le commerce interzone était
si intense que dans celui de
l'édition.
Il va sans dire que les tendan-
ces de nivellement sont dans la
R.D.A. la conséquence de la con-
trainte de l'Etat comme celles de
l'Ouest sont dictées par les lois
de la consommation. Des formes
d'expressions individuelles sont
mal vues à l'Est et des opinions
politiques non conI;ormistes sont
réprouvées : le parti tient les êcri-
vains en lisière et des talents ne
se développer. Les auto-
rités préfèrent même q1le les li-
vres importants soient publiés
par des éditeurs de la République
fédérale.
Si l'on a la possibilité d'aller
voir les stands des maisons est-
allemandes à la Foire de Leipzig,
un pendant de la Foire du Livre
à Francfort, on remarque que la
spécificité d'une maison d'édition
allemande d'outre-Elbe se mani-
feste dans les programmes non-
politiques et hors de toute actua-
lité artistique. Des livres d'art
ancien, de musique, des livres
scientifiques ainsi' que des éditions
d'œuvres classiques sont souvent
remarquablement édités. On peut
parler pour une fois d'une conti.
nuité dans la tradition de l'édi·
tion allemande: à l'époque des
nazis, c'était pareil.
Le développement économique
des éditions dans la R.F.A. a son
origine dans les clubs du livre
et dans le succès du livre de po-
che. Les clubs du livre ont déjà
existé avant la guerre, c'est vrai,
mais personne ne pouvait prévoir
cette énorme industrie de distri-
bution, munie d'ordinateurs, com-
me nous la connaissons aujour-
d'hui, avec des membres dont le
nombre dépasse les six millions.
C'est grâce aux clubs du livre que
l'éditeur allemand est capable
maintenant de payer des avances
d'honoraires avec des chiffres à
cinq zéros (en dollars). On com·
prend. que les clubs puissent im-
poser, et imposent en fait, par
leur influence un goût littéraire
dont ils pensent qu'il est le goût
de la masse de lecteurs. le e;oût
Rowohlt Verlag, près de Hambourg.
.
Le triomphe du pocketbook a
commencé très tôt en Allema-
gne. Le grand éditeur Ernst Ro-
wohlt a fait de nécessité vertu au
cours de l'immédiat après-guerre.
Il publiait des textes littéraires
comme des journaux, Shakespeare
aussi bien qu'Hemingway. Il
s'agissait là de!! précurseurs des
premiers livres de poche de l'an
1950 chez Rowohlt, également
imprimés sur rotative.
Au début, les éditeurs ne
voyaient dans les éditions de po-
che qu'un moyen de rééditer des
livres, des romans à succès pour
une autre couche d'acheteurs, sur-
tout pour la jeunesse. La révolu-
tion venait du comportement inat-
tendu des lecteurs: le livre de
poche n'était plus une acquisition
de luxe comme le livre cher et
du jour.
-
soigneusement relié, mais il est
devenu un article qu'on achetait
dans les kiosques de gare, comme
un magazine.
Petit à petit, on sut mieux
s'orienter vers les besoins de lec-
ture de la jeunesse. On publiait
des livres de science populaire, et
plus tard des étu des d'un
haut niveau intellectuel. On re-
marquait que la vente de ces ti·
tres était plus assurée que celle
des réimpressions littéraires.
Après un certain temps, il n'exis-
tait plus assez de titres valables
pour les livres de poche à grand
tirage. et on commençait à publier
les éditions originales qu'on com-
. mandait aux auteurs: sujets
encyclopédies en
plusieurs volumes, des titres sur-
tout, qui n'avaient que peu de
chance comme livres chers. Il ar-
rive maintenant assez souvent
qu'un éditeur acquiert les droits
d'un titre, qui a paru d'abord
comme livre de poche, pour l'édi-
ter ensemble avec un club comme
livre relié après son succès en
format de poche.
Il est compréhensible que les
concentrations et fusions fréquen-
tes qui ont eu lieu au cours de
ces. dernières années dans l'édi-
. tion allemande aient provoqué de
la part des lecteurs et aussi des
auteurs des demandes de coges-
tion. Ils désirent participer aussi
bien aux décisions financières
qu'aux décisions littéraires. Cette
demande paraît d'autant plus ur-
gente que les maisons d'éditions
allemandes changent de plus en
plus leurs propriétaires sans
qu'employés et auteurs soient mê-
me informés. Les fusions de gran-
La Quinzaine
littéraire
ABONNEZ-vous
abonnez-VOUS
La Q!!inzaine Littéraire du 16 au JO septembre 1970
YOUGOSLAVIE Limites de Allemagne des maisons d'édition au cours de ces dernières années se sont
YOUGOSLAVIE
Limites de
Allemagne
des maisons d'édition au cours de
ces dernières années se sont faites
presque toujours au profit de deux
grands clubs du livre de tendance
conservatrice.
Un certain nombre d'auteurs,
d'employés d'éditions et de jeu-
nes libraires se sont organisés
pour défendre leurs intérêts, hors
de syndicats officiels qui sont,
en Allemagne, presque toujours
prêts à un compromis. C'est vrai
que le droit de cogestion est mora-
lement reconnu maintenant, sur-
tout après les troubles à la Foire
de Francfort en 1968 et 1969,
mais les possibilités de réalisation
ne sont pas encore trouvées.
Quelques lecteurs et auteurs ne
sont plus prêts à mettre leur tra-
Le visiteur de la Foire du
Livre qui se tient annuelle-
ment, au mois de septembre.
à Belgrade. s'il se laisse sé-
duire par un nombre assez
surprenant de titres - iu)tam-
ment de traductions étran-
gères - et une présentation
souvent luxueuse des ouvra-
ges édités. risque de ne juger
l'édition yougoslave que sur
ses apparences. En réalité.
depuis plusieurs années déjà.
sévit une • crise. assez pro-
fonde qui, en dernière ana-
lyse, ne concerne pas unique-
ment l'édition proprement
dite.
l'édition autour des maisons les
plus importantes - afin de ré-
duire le coût de leur gestion et
d'augmenter en même temps les
droits d'auteur - n'ont pu être
réalisées en raison de l'opposition
d'une intelligentzia qui craint
qu'une édition ainsi concentrée
retombe sous la tutelle ou la
mainmise administratives !
Au sortir de la Deuxième Guer-
re mondiale, la Yougoslavie -
avec une population décimée et
une économie presque complète-
ment détruite - ne pouvait, évi-
demment, s'offrir le luxe d'une
dex et qualifiés de «décadents»
ou c: petits bourgeoÏ-$ », commen-
cèrent peu à peu à être traduits.
Le tournant majeur en ce sens
fut marqué par la publication de
Kafka. Parallèlement à l'abandon
progre88if par les auteurs yougo-
slaves des poncifs «réalistes so-
cialistes» (qui seront bientôt ap-
pelés «technique en noir et
blanc»), le rythme des traduc-
tions allait s'accélérant: Sartre,
Camus, Malraux, Gide (frappé
d'interdit après son Retour
d'U.R.S.s.), suivis de Mauriac,
Joyce, T.S. Eliot, Faulkner et tout
édition exemplaire. Toutefois, un . ce qu'il y avait de meilleur dans
vail à la
disposition d'un c: kon-
zern d'édition. Ils quittent
leur ancienne maison pour fonder
une nouvelle édition coopérative.
Il s'agit évidemment de petites
maisons d'édition, et ces tentatives
ont prouvé qu'une telle expérien-
ce ne peut réussir que 80US la
direction d'une forte personna-
lité, dont l'autorité est reconnue
par tous les collaborateurs. On
comprend bien que pour quel-
ques auteurs un modèle socialiste
de l'édition soit désirable, mais
dans le système économique où
nous vivons une telle maison sans
capitaux est condamnée à rester
trop petite pour pouvoir garantir
aux auteurs un succès d'une cer-
taine importance économique.
Voici le trait marquant de
l'évolution actuelle de l'édition
allemande: ni les auteurs ni les
lecteurs ne se laissent plus tenir
en tutelle, et les éditeurs ne peu-
vent plus ignorer cette discussion
qui tend à une cogestion sur le
modèle du c: Monde Tout porte
à croire que la décision du plus
grand club du livre allemand, la
maison Bertelsmann, de payer une
pension de vieille88e à ses auteurs,
financée sur ses bénéfices, résulte
de cette discussion.
On a l'impression que ce qui
parai88ait il y a deux ans une
révolution manquée, débouche
actuellement dans une réforme
concrète qui déplace les positions
démodées de l'auteur et de son
éditeur. Je pense souhaitable que
cette dÎ8cu88ion allemande soit
prise en considération par les édi-
teurs et auteurs d'autres pays à
l'occasion de la prochaine Foire
L'une des premIeres explica-
tions que l'on donne de cette
c: crise» fait généralement ressor-
tir un rythme de publication très
ou trop poussé, notamment dans
le domaine de la traduction - où
la Yougoslavie, d'après le recense-
ment de l'UNESCO, connai88ait
récemment une très enviable
deuxième place dans le monde !
le roman américain. Auxquels il
faut ajouter Pasternak, Beckett,
Ionesco, sans oublier presque
tous les tenants du nouveau ro-
man français. Il faut toutefois
signaler que les ouvrages ayant
une visée idéologique ou philoso-
phique éloignée de l'optique
marxiste (au sens très étroit du
mot) devaient attendre plus long-
temps que les poètes ou les roman-
ciers également éloignés de la
perspective communiste
Quoi
- rythme difficilement compati-
ble avec '\Jn marèhé pratiquement
sans exportation, que se parta-
gent en outre les trois langues
littéraires du pays avec leurs deux
écritures - la cyrillique ct la
latine.
Le nombre des maiRons d'édi-
tion semble assez élevé pour un
pays d'environ vingt millions
d'habitants. Si l'on s'aventure
dans une librairie, à Belgrade, à
Zagreb ou à Ljubljana, on ne
tardera pas à constater que les
livres y coûtent assez - à
la différence de ce qu'on attend
et de ce qu'on est habitué a voir,
par exemple, en Union li>oviéti-
que ou dans d'autres pays de
l'Est - et même parIois plus
cher que dans bon nombre tle
pays occidentaux (le prix d'un ro-
man entre 300 et 400 pages" 'élève
facilement à l'équivalent de 15 à
25 NF français, ce qui, vu le
pouvoir d'achat du c: consomma-
teur» yougoslave, représente sou-
vent un sacrifice). C'est un lieu
commun de la pre88e littéraire
yougoslave et de la presse tout
court que de dénoncer c: r aliéna-
tion de la culture» par l'abai88e-
ment des biens culturels au ni-
veau de la c: marchandÏ-$e pure et
simple» et aux exigences du mar-
effort de redressement culturel
permit de mettre sur pied, entre
autres, plusieurs maisons d'édi-
tion, nationalisées au même titre
que les autres entreprises. Ces
éditeurs nouveaux-nés durent imi-
ter le modèle soviétique : a88umer
un rôle didactique et politique
bien déterminé, cadrant fidèle-
ment avec les objectifs de la poli-
tique du jour. L'Etat créait -
bien plus selon ses besoins que
selon les exigences Ilpontanées de
la littérature et de la culture -
les maili>ons d'édition spécialisées
et chargeait Iles fonctionnaires de
les diriger et de remplir leurs
programmes. La gestion financière
ne posait aucun problème: un
mécénat puisant dans les ressour-
ces du budget national, assurait
généreusement leur fonctionne-
ment à la seule condition qu'elles
impriment les ouvrages que les
censeurs c: bien pensants» trou-
vaient utiles et publiables
Un coup d'œil rapide sur les
titres édités avant 1948 (année de
la rupture du P.C. yougoslave
avec Staline) et immédiatement
après cette date montre que les
traductions de cette époque
étaient presque exclusivement cel-
les d'ouvrages cla88iques datant
au moins d'une cinquantaine d'an-
nées et de livres c: réalÏ-$tes socia-
IÏ-$tes» traduits surtout du ru88e.
Une partie considérable du tirage
était vendue d'office aux différen-
tes entreprises et institutions:
maisons de culture, organisations
syndicales, salles de lecture, bi-
bliothèques, etc.
Au cours des années cinquante
qu'il en soit, on finira par lire
au cours de cette période les tra-
ductions de penseurs non mar-
xistes tels que Nietzsche, Freud,
Heidegger, Jaspers, Russell, Wit-
genstein, Jung, Merleau-Ponty,
Lévi-Strauss et maints autres
Tout en acquérant de plus en
plus d'autonomie, l'édition ne
cessait pas pour autant de con-
corder sur plus d'un point avec
les lignes générales de la politi-
que de l'Etat yougoslave sam
qu'on puisse parler d'une édition
c: étatisée» : c'est ainsi, par exem-
ple, qu'après l'amélioration des
rapports entre l'Etat et l'Eglise
(notamment catholique), la pre88e
religieuse obtint, au cours des an-
nées soixante, droit de cité et put
être vendue dans les kiosques. La
Bible et le Coran, dont la réédi-
tion avait été interdite pendant
toute l'après-guerre, devinrent de
véritables best-sellers !
Cet élargissement, presque inat-
tendu, ne pouvait se produire
sans un changement des structu-
res, aussi bien de l'édition que
des phénomènes culturels et so-
ciaux en général, changement dû
ché
D'autre part, certaines pro-
de Francfort. Chmtoph Schwerin
positions visant à concentrer
- au fur et à mesure que Il' accen-
tuait le c: dégel» politique - un.
nouvelle c: ligne» ne tarda pas à
marquer la littérature et, par con-
séquent, l'édition. De nombreux
anteurs, précédemment mis à l'in-
essentiellement à la mise en place
de l'autogestion. C'est ainsi qu'une
étape importante dans l'évolution
de l'édition fut ouverte par l'insti-
tution des c: conseils ,r édition »,
formés, au sein des maisons d'édi-
20
COLLECTIONS l'étatisation tion, auprès des comités de rédac- tion professionnels qui les diri- gent. Composés
COLLECTIONS
l'étatisation
tion, auprès des comités de rédac-
tion professionnels qui les diri-
gent. Composés de personnalités
notoires et ne faisant pas partie
du personnel de la maison,. ces
4: conseils :t déchargeaient les édi-
teurs d'une partie de leur
responsabilité face aux instances
politiques. De cette façon se pro-
duisirent des «écarts inimagi-
nables au début de l'après-guerre
et naquit un état de perméabilité
de plus en plus sensible
La marge d'autonomie de l'édi-
tion devait s'accroître et gagner
en efficacité, pour aboutir -
après la proclamation de la «ré-
vrages l!ouvent de valeur ,douteuse
et à écarter des livres dont la
vente exige un lap8 de plus
long. Ils protestent d'autre part
auprès des institutions culturelles
qui n'encouragent guère acti-
vité, même quand il s'agit des pro-
jets utiles indispensable8 au
développement la culture na-
tionale. On constate, par e,xemple,
Terre humaine (Plon)
du peuple Sara au Tchad: la Mort
de Sara, par Robert Jaulin), cèdent
la place 'à la grande
synthèse d'une
Dans l'ile déserte, quels livres em-
porterez-vous? Grand sujet d'embar-
ras. Dans l'ile non déSerte, aucun
problème:
la collection • Terre hu-
que Jes bibliothèques
n'achètent que 4 % des tirages
globaux. Sans être désastreuse, la
situation n'en est pas moins alar-
Elle l'est d'autant plus que
les autorités du «secteur cultu-
rel :t, privées elles aussi des subsi-
des d'autrefois, ne semblent pas
être en mesure d'apporter des so-
lutions auires que palliatives : les
moyens les plus substantiels sont,
en effet, absorbés par la «réforme
économique» visant à rendre l'in-
dustrie du pays -eompétitive sur
le plan international. Dans l'alter-
native: subventionner une édi-
tion ou donner du travail à un
nombre de chômeurs croissant,
on prend, évidemment, ce dernier
maine -, bien sûr. «Nul homme n'est
une Isle complète en soy-mesme;
tout homme est un morceau de conti-
nent, une part du tout. - Au porche
de • Terre humaine -, on pourrait ins·
crire ces mots de John Donne. Le
Grand Navigateur ici ne l'est pas seu-
lement . par métaphore: chef d'une
des gares centrales de l'intelligence
ethnographique, Jean Malaurie, qui
fonda la collection en 1955, ne $6
borne pas à envoyer des auteurs • sur
le terrain -, à leur demander au retour
forme économique en 1965 -
à
une de l'ancien sys-
tème de subventions. Une nou-
velle étape, .marquée .de nombreux
paradoxes, s'inscrivit dans l'acti-
vité éditrice yougoslave. Sans sou-
tien «budgétaire et sans pro-
tection administrative, l'édition
se trouv·a obligée d'être «renta-
ble :t. Elle dut se mettre à publier
ce qui peut se vendre, c'est-à-dire
- hélas! - beaucoup d'infra-
littérature. Les livres d'une au-
dience plus restreinte se verront
presque automatiquement repous-
sés au second plan. Diverses au-
tres difficultés surgirent inopiné-
ment (1). Certains éditeurs firent
tout simplement faillite du fait
qu'ils ne purent s'adapter à ce
nouveau régime. ·C'est alor!\ que,
plus d'un regretta le «bon vieux
temps des subventions étati-
ques Si, autrefois, de nombreu-
ses initiatives ne purent voir le
des livres, à susciter chez les écri-
vains la réflexion, la somme méditée
ou le départ au loin. Directeur du
Centre d'Etudes Arctiques à l'Ecole
des Hautes Etudes, Jean Malaurie
n'est pas un savant de cabinet. Ses
Derniers rois de Thulé est un livre
né parmi les Esquimaux dont le direc-
teur de • Terre humaine - a longue-
ment observé la rencontre avec l'âge
atomique.
Jean Malaurie peut s'enorgueillir de
quelques résurrections es'sentielles (il
a ramené vers nous ce beau poème
ethnographique de Victor Segalen sur
Tahiti, les Immémoriaux), de quelques
• importations - capitales (comme la
parti
Aussi se résigne-t-on à né-
désormais classiq!Je autobiographie
gliger «pour quelque temps la
culture en général Le Ministère
de la pauvreté dont parlait cer-
tain ministre n'est pas - on le
d'un Indien de l'Arizona, Soleil Hopi,
ou le célèbre Mœurs et sexualité en
Océanie de la grande enthropologue
américaine Margaret Mead). Il a fait
mieux 'encore: il a fait naître des
expérience et d'une réflexion.
Tristes tropiques en est un exem-
ple éblouissant, qui fut suivi par des
livres aussi passionnants et différents
que l'Afrique ambiguë, où Georges Ba-
landier a ramassé la somme d'une vie
consacrée à l'Afrique, ou bien lee Cua-
tre soleils de Jacques Soustelle, où
le célèbre américaniste a condensé
quarante ans d'études sur le terrain,
de lectures et de méditations sur le
Mexique. Ou encore cette sorte de
«premier testament - d'un des plus
fameux agronomes, sociologues et
voyageurs de la planète, les Terres
vivantes de René Dumont. Ou (mals
pas enfin, la liste n'est pas close)
ces Aimables sauvages de Francis
Huxley où le plus jeune savant de la
célèbre lignée Huxley étudie en voya-
geur, en penseur et en poète, la ge-
nèse du sentiment religieux universel
à travers la métaphysique primitive
d'un peuple d'Indiens d'Amérique du
Sud.
Le commun dénominateur de cette
moderne • Bibliothèque de géographie
universelle et humaine - ? Ce n'est pas
la quête des « ailleurs -, de l'exotisme
pour l'exotisme (Jean Malaurle annon-
ce le Joui'nal d'un capitaine de pêche
de. Fécamp; un livre du fondateur de
la sociologie religieuse, Gabriel Le
Bras, sur l'Eglise et le village en
France). Ce n'est pas ('ethnographie
au sens limitatif, considérée comme
une rébarbative entomologie des « pa-
pillons humains -. Ce n'est pas le pur
et simple « récit de voyage -, pas plus
voit - exclusivement français
Et
jour à cause du mécénat, actuel-
les problèmes que nous évoquons
ici cessent d'être uniquement you-
goslaves. Notre époque doit affron-
ter - et ceci dans une perspec-
tive bien plus vaste que celle qu,e
l'on adoptait jusqu'à présent -
les rapports essentiels entre la
culture et de la société. Ces rap-
ports seront probablement plus
déterminanl/l que jamais dans
l"histoire à venir.
• livres à venir -, dont ce chef-d'am-
vre, les. Tristes tropiqu8J de Claude
Levi-Strauss: quand il a suggéré au
maître de l'anthropologie structura-
liste d'écrire ce film d'une vie de
voyages, de travaux et de pensée, Il
savait qu'il s'adressait à .un savant
déjà reconnu; mais nous lui devons
la révélation (et à son auteur lui-
même peut-être) d'un écrivain com-
plet.
lement bon nombre d'entreprises
n'arrivent pas à terme, faute de
mécènes! Ainsi l'ancienne ri-
chesse dans la contrainte ressem-
ble-t-elle par plus d'un trait à la
présente liberté dans l'indigence.
Les à la fois du système
()ccidental et de celui des pays
de l'Est 8'y traduisent de façon
particulièrement 8ignificative, et
ceci ne touche pas seulement l'édi-
tion: toute la littérature et la
culture sont pratiquement en
jeu
Dans une situation, les
éditeurs ressemblent souvent à
des joueurs qui espèrent faire ou
refaire leurs fortunes grâce à un
coup de dés décisif. Ils accusent
d'une part les banques de traiter
le livre comme un 8imple «pro-
duit :t. et de ne leur accorder que
des crédits à trop brève échéance,
ce qui les oblige à éditer des ou-
que la • tranche de vie - anthropolo-
gique servie crue et sans sel. Jean
Malaurie évite avec rigueur le· double
écueil de l'ouvrage technique - pour -
des - techniciens et de la vulgarisa-
tion vulgaire des Tartarins de Para-
guay ou de Samoa qui reviennent de
loin pour jeter aux yeux des auditeurs
de Pleyel une poudre de perlimpinpin
épicée de couleur locale qui, elle, ne
va pas loin. Ce qui le passionne, c't:jst
de faire de chacun des livres qu'II
publie la rencontre d'un homme avec
des hommes; ce qu'II lui Importe
d'obtenir, c'est que ses auteurs aient
autant de talent que leurs personna-
predrag Mat'Veje'Viteh
La vie qui s'en va : celle des Indiens
du Nord ou' d'Amérique latine, des
Esquimaux de Thulé - les sociétés
(1) Il faut noter que les, éditeurs
étaient très souvent gênés par les
restrictions du contingent de devises
pour les droits des auteurs étrangers.
Par moments, la place qu'avaient tra-
ditionnellement en Yougoslavie cer-
taines littératures occidentales pouvait
être compromise par le fait que cer-
tains éditeurs étrangers, poussés par
les intérêts bassement mercantiles du
moment ou incapables d'envisager la
mission culturelle jôinte à leur acti-
vité, refusèrent d'accorder plus d'une
traduction payable dans la monnaie du
pays. Heureusement, quelques édi-
teurs éclairés et plus conscients de
leur fonction - telle, en France, la
maison Gallimard acceptèrent géné-
reusement les droits non transférables
et permirent ainsi d'assurer la conti-
nuité de leurs littératures nationales
en Yougoslavie.
• Terre· humaine -, c'est le lieu privi-
légié et multiple où les plus, savants
des hommes parlent à l'honnête hom-
me de partout. A la première perSonne
des mille et une clartés de la condi-
tion humaine, comme dans ces auto-
biographies qui vous font entrer dans
la peau d'ùne femme musulmane du
Nigetla (Baba de Karo, par Mary
Smith), des. derniers Indiens Yana de
Californie (lshl, par Theodora Kroe-
ber), d'un Hopi (Soleil Hopi, par Don
C. Talayesva), d'une femme blanche
enlevée enfant par les Indie'ns de
l'Amazone et élevée par eux (Yanoa-
ma, par Ettore Biocca).
«C'est ainsi que les hommes vi.
vent -, chante le poète. «C'est ainsi
que les hommes vivent -, lui répon-
dent les auteurs de • Terre humaine _,
qui nous font partager la vie d'un
oetit village turc (Ul) Village anato-
lien, par Mahmout Makal) ou d'un vil-
lage du Vietnam central (l'Exotique
est quotidien, de. Georges Condaml-
nas). Parfois la monographie à la pre-
mière de • l'indigène -, le
récit d enquête ou d'exploration de
l'Oècldental (comme ce beau livre sur
gds.
que la • civilisation - passe
déjà au
rouleau çompresseur, de l'Afrique ara-
blque.à l'Océanie; les races en vole
d'extinction par répression ou oppres-
sion (la collection annonce la Chro-
nique de la mort lente dans la Réserve
indienne des Pieds-Noirs, par Richard
Lancaster) - • Terre humaine - est,
en partie, le musée vivant des sociétés
qui s'engloutissent sous nos yeux.
Mals elle veut être aussi le témoin
de celles qui naissent ou renaissent:
ce sera, par exemple, Fanshen, vie
la mort telle -que la vivent les hommes
révolutionnaire dans un village chi·
nols, de William Hlnton, ou la créa-
tion d'un village mexicain nor,·lndlen
avec la Chronique rurale d'un certain
Mexique, par le grand historien mexi-
cain Luis Gonzalez.
«Terre humaine -. Rarement collec-
tion aura mérité si bien son titre.
Adélald. Slsaquez
La Q!!inzaine Littéraire. du
16 au JO septembre 1970
21
PS YCHIATRIIl Histoires de fous Maud Mannoni corps à lui: j'ai mal à la tête,
PS YCHIATRIIl
Histoires de fous
Maud Mannoni
corps à lui: j'ai mal à la tête,
1
Le Psychiatre, son «fou:.
et la Psychanalyse
dit l'enfant. «Où? Montre-moi
où tu as mal ci la tête? Ques-
Seuil, éd., 269 p.
tion qui ne lui avait jamais été
posée.
«Alors, parce qU'Oll
est un interné, on vous
sonne, on vous amène!
Je vous raconte des his-
toires.de fous. Que vou-
leZ-tlOUS que je vous ra-
conte crautre ? :. Laurent,
-
Là (montrant aa cuisse près
de laine).
- Et liJ, c'est la tête à qui?
- A maman.:. (page 20)
L'enfant avait réussi à devenir
le symptôme de sa mère migrai-
neuse. De la juste articulation en-
tre cette pratique et la théorie
analytique, dépend la solidité du
livre de Maud Mannoni.
Ce livre, en fait, est aussi le
produit d'une rencontre dont il
faut bien comprendre l'histoire
pour en mesurer l'importance.
Son point de départ en est le
risque de demander à être modi-
fié, tout comme son objet, l'his-
toire de la folie.
Reprenons cette double impli-
cation, et précisons les convergen-
ces entre le livre de Maud Man-
noni et l'anthropologie. Maud
Mannoni pose elle-même le pro-
blème en rapprochant le psychia-
tre et l'ethnographe: «Le psy-
interné: Cité par Maud
. Mannoni, page 17.
Dès son titre, le dernier livre
de Maud MaiJDoni s'impose' com-
me une mise en cause des insti·
tutions de la folie. Le Psychiatre,
son armature théorique permet-
tent de faire apparaître les consé-
quences de la psychanalyse en
matière d'institutions: problème
politique par exCellence, que
Maud Mannoni a le mérite de po-
ser avec évidence, de telle sorte
qu'il ne .puisse être éludé. L'anti-
psychiatrie, l'inBuence de Jacques
Lacan, et le' «structuralisme » an-
thropologique en tant qu'il décrit
les formes sociales de l'aliénation,
se rejoignent pour donner au té-
moignage psychanalytique de
Maud Mannoni sa validité théo-
rique et pratique.
Ses implications sont doubles :
son «fou» et la Psychanalyse: le
possessif, qui fait du fou l'objet,
la propriété exclusive du psychia-
tre, tout autant que les guillemets
qui le désignent, «fou », comme
son propre surnom, tout cela indi-
mouvement d'antipsychiatrie: es-
sur le terrain spécifique de la
psychanalyse, la notion d'institu-
tion fait l'objet d'une interven-
tion théorique, liée à la difficile
sentiellement anglo-saxon,. et con-
duit par des psychiatres non-
analystes, il conteste la ségréga-
tion hospitalière et les procédés
par lesquels la psychiatrie forme
et déforme en les isolant les ma-
lades. Au contraire de la: psychia-
trie, Laing et Cooper ont çhoisi
de laisser délibérément le 'malade
en crise, abondant dans son sens,
libre de sa foJ,ie, jusqu'à ce que
la crise disparaisse d'elle-même.
Cette expérience, tentée sur les
question de l'enseignement de la
.
Comment on peut" soigner insti-
tutionnellement sans exclure,
sans -que la maladie mentale soit
fixée en psychose, voilà ce que
Maud Mannoni pose à l'horizon
de ses recherches. Les implica-
tions en sont massives, et le livre
psychanalyse: quel est le statut
du psychanalyste dans une so-
ciété qui «soigne» par exclusion,
et donc comment le former? Or,
parler de psychanalyse emporte
des conséquences anthropologi-
ques : le rapport entre l'individu
et les formes institutionnelles, le
collectif et ses pouvoirs' spécin-
ques ; son rapport au politique et
les transformations réciproques
qui les meuvent sont concernés
par la mise en cause des processus
chiatre comme l ethnographe est
aux prises dans son champ crétu-
de avec un ordre signifiant, que
ce soit celui du père, de la mort,
du tonnerre ou des miracles;
quelque chose s'ordonne selon
des rapports antinomiques qui
viennent comme autant de lois du
langage. Ce qui importe à l ethno-
graphe (et au psychiatre), c'est de
pouvoir mettre au jour ce qui a
été opérant dans la structure lo-
gigue du mythe (mythe indivi-
duel du névrosé ou mythe collec-
que j'angle d'attaque
tif) (3). En opérant un déplace-
ment de termes, et en remplaçant
le psychiatre par le shaman, on
se souviendra des analyses que
Lévi-Strauss fait au sujet des gué-
risons shamanistiques dans l'A n-
thropologie Structurale: le sha-
fait impression. Disons au préala-
ble que l'impression produite
tient pour une grande' part à la
tenue théorique dU. livre, mais
aussi au choix et à la description
·des exemples «cliniques ». On
est frappé par la vérité· qui parle
dans les discours des malades re-
latés par Maud Mannoni; il s'y
agit moins de maladies indivi-
duelles que de situation collective
de "maladie, dans laquelle le soi-
gné a toujours les symptômes de
l'Autre. (Mentionnons parmi les
pages les plus frappantes le récit
de l'histOIre' de Sidonie, anorexi-
que de 17 (page 139-162) et
celui de Georges, Martiniquais de
30 'ans, interné depuis dix ans ;
ce dérnier exemple est représen-
tatif du livre: le discours de
Georges y est analysé comme pro-
duit de sa famille, et le contexte
hospitalier forme le' troisième
langage par lequel un individu
se déclare fou pour les autres.)
Certains mots ne peuvent plus se
faire Qublier : t.el malade rendant
compte de sa folie: «Ma mère
formes de la
maladie mentale, suppose d'une
part que le milieu extérieur con-
ditionne la déraison, et d'autre
part que des soins rigides, qu'ils
soient somatiques ou psychiques,
fixent en «folie» ce qui est un
accès passager et nécessaire.
Une telle hypothèse rejoint, par
sa nouveauté' en psychiatrie, des
recherches déjà anciennes en
ethnologie et en histoire : recher-
ches sur le shamanisme, qui pro-
cède de la même symbiose entre
le soignant et le soigné, recher-
ches historiques sur les formes
sociales prises par la folie. C'est
ici que se joue la rencontre : car
Maud Mannoni, psychanalyste de
l'Ecole Freudienne de Paris, est
armée pour comprendre théori-
quement et transformer l'empi-
risme des travaux de Laing et
Cooper.
Ceux-ci, par exemple, appellent
métanoia la pratique qu'ils met-
tent en œuvre; métanoia, terme
extrait de l'Evangile, a le sens de
repentir . et de conversion spiri-
tuelle (1) ; Maud Mannoni y sup-
plée par le concept de régression,
moins connoté idéologiquement;
la pensée de Jacques Lacan et
d'exclusion de la folie. La psycha-
met à jour les modalités
par lesquelles l'individu se défend
contre les mécanismes d'intégra-
tion - assimilation ou exclusion
-
de l'idéologie dominante; mais,
dans sa pratique tout au moins,
elle ne tire pas les conséquences
de ce qu'elle donne à voir. Le:
livre de Maud Mannoni pose avec
rigueur les prémisses d'un' tour-
nant que souhaitait déjà Michel
Foucault: «Le médecin, en tant
que figr.tre aliénante, reste la
clef de la psychanalyse. C'est peut-
être parce qu'elle n'a pas suppri-
mé cette structure ultime, et
qu'elle y a ramené toutes les au-
tres, que la psychanalyse ne peut
pas, ne pourra pas entendre les
voix de la déraison, Iii dJchiffrer
pour eux-mêmes les. signes de
linsensé. La psychanalyse peut
dénouer quelques-unes des formes
la folie; elle demeufe étran-
gère au travail souverain de la
déraison. Elle ne peut ni libérer
ni transcrire, ci plus forte raison
expliquer ce qu'û y a d'essentiel
man y gilérit une patiente, en
proie à un accouchement difficile,
en réintégrant les symptômes
anormaux - douleurs violentes -
dans l'ordre du mythe; en étant
lui-même partie intégrante du
mythe naturel, et en transformant.
la fèmme souffrante en morceau
du mythe: son èorps devieni le
lieu où se joue le mythe.
Là, «quelque chose s'ordon-
ne effectivement, qui ressem.hle
à ce qui s'ordonné en 'psychia-
trie; Maud Mannoni en déduit
avec justesse que le psychiatre
joue le rôle qùe la société lui
assigne: celui de l'ordonnance-
ment, auquel il faut pour guérir,
que le malade s'identifie; l'ordre
social 'contre le désordre de la
folie, telle est la dialectique de
la psychiatrie. Lévi-Strauss titre
ce chapitre de son anthropologie :
lEfficacité Symliolique. C'est
disait: je vais devenir folle. Un
jour, i ai fait le VŒU de devenir
fou ci sa place» (page 43)
Tel
dans ce labeur. » (2) Si cette voie,
enfant de
gagne en impor-
la parole maternelle dans son
tance, le jugement de" Foucault
cette expression que Maud Man-
noni illustre complètement, com-
me si elle voulait donner raison
par des travaux pratiques tout en-
semble à Lacan, Lévi-Strauss et
Foucault.
Car c'est par l'efficacité de l'or-
dre. symbolique que la folie se
désigne d'elle-même: soi.-clisant
foJ.ie. C'est la du symbo-
lique, sa force de loi,: qui permet
de comprendre' que la folie des
22

fous est une maladie d'exclusion; Lévi-Strauss, dans Tristes Tropi- ques, classe les sociétés en sociétés

anthropoémiques et en sociétés· authropohagiques: les premières

se défendent des éléments atypi- ques qu'elles contiennent en les « vomissant» dans des lieux d'exclusion: prisons, asiles, mai- sons institutionnelles variées; les secondes se défendent au contraire en assimilant les corps étrangers. Or, le shamanisme fait plutôt par- tie des secondes que des premiè- res, et on pourrait dire que l'ef-

fort de {antipsychiatrie consiste à vouloir transformer une société anthropoémique en société an- thropophagique, à traiter la folie

comme partie intégrante du corps social, au lieu de l'en exclure.

Entre psychiatre et shaman, le

rapport alors devient plus clair :

le psychiatre comme le shaman sont les opérateurs pour le traite- ment de l'étrange; l'un dans une société anthropoémique, l'autre dans une société anthropophagi- que. Il reste que l'antipsychiatrie tend à convertir la psychiatrie en shamanisme: Laing et Cooper suivent le délire du malade, com- me le shaman, sans en briser l'or- donnance, et participent à la fo- lie, comme le shaman, lui-même toujours caractérisé par son ano- malie. Maud Mannoni a senti la difficulté de cette question, qui, sans être résolue par la seule psy-

chanalyse, ne peut cependant pas se poser sans son aide. Car c'est elle qui permet de comprendre l'aspect transférentiel de la situa- tion de maladie mentale, et d'en analyser les mécanismes projec- tifs. En ce point de rencontre de la psychiatrie, du shamanisme et de la psychanalyse, le problème du politique se pose, d'évidence; si la modification institutionnelle doit s'effectuer, elle supp08e d'une part une réorganisation du symbolique, et d'autre part les transformations sociales attenant à une telle mutation idéologique. Une analyse plus précise du sa- voir en jeu dans la psychiatrie

- comme dans le shamanisme -

met en lumière ses fonctions idéologiques. Foucault nous avait déjà rendu attentifs à l'évolution du savoir médical; dans le livre de Maud Mannoni, les exemples sont légion de sa fonction de mé- connaiB8ance: ainsi, une étudian-

te témoigne: «Au début, ça me faisait quelque chose, cette parole

«Au début, ça me faisait quelque chose, cette parole D'après Breughel: Enlèvement de la pierre de

D'après Breughel: Enlèvement de la pierre de folie.

folle qui dit vrai. J'en rêvais. Maintenant j'ai fait des progrès, ça ne me fait ptus rien. Quand un aliéné parle, j'arrive rapidement à le classer dans telle catégorie nosographique. Le savoir sur la

maladie, ça vous protège.» (4) Rejoignant l'étude d'O. Mannoni sur l'expérience d'Itard, médecin au savoir condillacien, aveugle sur ce que le «sauvage de l'Aveyron» avait à lui dire, et rendu aveugle par ce savoir même, Maud Mannoni écrit: «Le «soi-

gné» sert souvent d: écran à ce

que le soignant ne veut ni savoir

», et encore: «Une

ni entendre

certaine de savoir objectivé a laissé dans {ombre tout ce qui, dans le psychiatre (et le pédago- gue) se dérobe aux effets produits en lui par la présence de la fo- lie.» (5)

Ce savoir médical fait partie des rapports médecin-malade:

car le malade se dit tel selon des repères médicaux; il s'objective dans des critères diagnostiques, et pose la question de son iden- tité, non plus sous la forme «Qui suis-je? », mais «Que suis-je ? ». C'est ainsi qu'apparaissent les aspects rusés de la maladie: la maladie est une stratégie dans laquelle le malade se trouve, re- connu comme «paranoïaque» ou « schizophrène»: «Les fous sont

les êtres les plus recherchés du

monde », dit l'un d'eux, ayant fait ce que Maud Mannoni appelle

une carrière asilaire. A ce savoir

protecteur, Maud Mannoni oppose l'attitude psychanalytique quand il s'agit de psychose: non plus

l'oblitération de la vérité qui par- le à travers les signifiants d'un délire, mais la réception de ce dé- lire. Suivant Jacques Lacan, Maud Mannoni décrit la psychose com- me une défense du sujet contre une parole étrangère, qu'il ne comprend pas; qui lui vient, comme tout langage, de l'Autre, et qu'il tente d'intégrer en consti- tuant tout un système qui, dès lors qu'il est fixé par une écoute sociale; prend le nom de folie, irrémédiable. Il suffit d'accéder à l'écoute que demande le psychotique pour que les formes de ce système ne soient pas figées:· « Cette psycho-

se n'a pas tant besoin· d: être « soignée» (dans le sens d:un ar- rêt) que d:être reçue. Ce que cherche le patient, c'est un té- moin, et un support à cette parole étrangère qui s'impose à lui.» (6). Ce témoignage, les malades

de Laing et Cooper le trouvent dans ce qui ne s'appelle plus ni

asile

ni hôpital, mais lieu d: ac-

cueil pour le dire de la folie ; à travers une mythologie de la «ré- demption» et du «voyage », qui demande à être dépouillée de ses connotations romantiques, voire religieuses, il y a là une tentative qui engage non seulement la psy- chiatrie, mais la société tout entière. C'est pour cette raison que le

livre de Maud s'achève sur une sorte d'inipasse : psycha- nalyste, elle ne peut éluder la question du rôle de l'analyste. Elle constate alors ·qu'en France, comme aux Etats-Unis, la psycha-

nalyse a tendance à être asservie à des besognes mi-soignantes, mi- policières; instrument de réédu- cation de l'ego, ou inefficace sur les masses, elle ne peut survivre sans une réflexion qui mette en cause son rapport au collectif et ses implications politiques. Maud Mannoni dénonce un danger qu'on ne nous avait pas habitué

à craindre, bien au contraire : la

psychothérapie d'enfant, généra- lisée, systématisée,. devient une forme normative d'éducation, et entre dans ce qu'une mère d'en- fant analysé, plus consciente que d'autres, appelle «une complicité de flics:t (7). Et voici l'impasse: je cite les deux dernières phrases du livre :

« Dès qu'une .société songe à met- tre en place une organisation de

« soins », elle fonde cette organi- sation sur un système de protec- tion qui est avant tout rejet de la folie. D'une façon paradoxale,

« {ordre soignant:t promeut ain- si la «violence:t au nom de {adaptation.:t C'est à un autre

discours de prendre le relais, ca- pable d'articuler le psychanalyti- que 'et politique.

Catherine Backès-Clément

(1) On lira avec intérêt le numéro

de Recherches : Spécial Enfance Alié- née, qui contient un texte de Laing :

Met&noïa, some experience at Klnc- sley Hall, London. (Décembre 1968). (2) Michel Foucault, mstolre de la Folie, page 612. (3) Maud Mannoni, page 28. (4) Ibid., page 27.

(5) O. Mannoni: Clefs pour l'lma- rinalre, Maud Mannoni, page U. (6) Ibid., page 195.

('7) Ibid, J)aie 232.

La Q!!inzaine Littéraire, du 16 au JO septembre 1970

HISTOIRE Super flumina I L, Oppenheim La Mésopotamie Portrait d'une civilisation. Coll. «La 8uite de8
HISTOIRE
Super flumina
I L, Oppenheim
La Mésopotamie
Portrait d'une civilisation.
Coll. «La 8uite de8 temp8
Gallimard éd., 456 p.
De la pencope célèbre qui au-
rait décidé de la vocation de
Lawrence d'Arabie, l'a88yriologue
américain L. Oppenheim nous of-
Ire une 80rte de commentaire dans
son livre, publié originellement en
anglais, dans une langue difficile,
et dont on nous propose une tra-
duction française, qui n'est d'ail-
leurs pa8 exempte de maladre8ses
et qui frôle par instants le contre-
penheim ne s'intéresse, par prin-
cipe, qu'à l'espace mésopotamien
propre et il exclut le reste du
Proche-Orient, même si celui-ci,
ainsi la Syrie 'ou l'Elam, a utilisé
l'assyro-babylonien
.comme langue de culture. L. Op-
penheim fait, d'ailleurs, justement
remarquer que des poèmes, com-
me l'épopée de Galgamesh ou le
mythe du roi Etana, qui nous
semblent être les chefs-d'œuvre
babyloniens par excellence, sont
surtout attestés dans les bibliothè-
ques hors de Mésopotamie, 8ur la
côte méditerranéenne, en pays hit-
tite et en Egypte.
lIen8.
Une mosaïque
Pou8sé par des 8crupules tout à
fait honorables de spécialiste,
L. Oppenheim a donné pour limi-
te8 temporelle8 à 80n ouvrage cel-
le8 que lui imp08ait 8a connais-
sance directe des sources: ausai
bien ne trouvera-t-on aucun déve-
loppement sur le monde et la
culture des Sumériens dont l'ap-
port· dans la constitution de la
civilisation mésopotamienne fut
.important et peut-être déci-
8if, même après leur disparition à
la fin du troisième millénaire com-
me entité politique et ethnique.
Pour prendre un exemple grossier
mais éclairant : le bilinguisme de
fait des scribe8 - assyro-babylo-
nien, langue vivante au moins jus-
qu'au VII" siècle et 8umérien, lan-
gue de la religion et pour une
part des techniques - s'est main-
tenu jusqu'aux Arsacides. Cette
décision d'Oppenheim le conduit
à fixer le terminus a quo de 80n
ouvrage vers 2300. Il choisit, d'au-
tre part, d'arrêter son exposé à
l'entrée des Per8es à Babylone. On
peut le déplorer un peu car tout
indique que, de même que l'em-
pire dit néo-babylonien (612-555)
fut l'héritier authentique, large-
ment légitime et pour une part
conscient de l'empire a8syrien
qu'il contribua, faiblement d'ail-
leurs, à détruire, de même l'évo-
lution de la civilisation mésopo-
tamienne, qu'on peut dès lors
appeler traditionnelle, pour l'op-
poser au monde achéménide, hel-
lénistique puis parthe qui l'en-
toure, après le milieu du VI"
8iècle, ne ressentit que faiblement
les ruptures 'politiques.
Avant Xerxès, il n'en est pas
de fondamentales: Cyru8 8'est po-
sé en succeS8eur des rois précé-
dent8 'et ce n'est pas là désir de
A$sournazvlpa/.
La Mésopotamie est composée
vainqueur habile ou magnanime,
80utenu par une propagande ef-
ficace dont nous restent quelques
textes: la Mésopotamie, et sur-
tout désormais la Babylonie car
l'ancienne Assyrie ne s'était pas
encore remise des ravages scythes,
mèdes et babyloniens, est liée par
une union personnelle au reste
de l'Empire. La «prise de la
main de Mardouk, le dieu na-
tional, pendant les fêtes du Nou-
vel An, permettait au 80uverain
perse, «roi de8 de deve-
nir aussi «roi de Babylone ».
Xerxè8, excédé par les révoltes de
prétendants nationalistes, rendit
impossible cette politique en ra-
vageant le sanctuaire de Mardouk
et en détruisant sa statue.
La Mésopotamie seule
Désormais la Babylonie assu-
mait le destin des autres satra-
pie8, mais la culture traditionnel-
le qui s'exprimait toujours par le
cunéiforme sur tablette d'argile,
continuait dans la capitale comme
en province, à Uruk en particu-
lier, et même 8e renouvelait: l'au-
teur, comme on peut s'en rendre
compte en lisant ses notes biblio-
graphiques très importantes, uti-
lise souvent ces textes tardifs qui
se trouvent souvent être les meil-
leurs ou les 8euls témoins de gran-
des œuvres littéraires, religieuses
d'une succession de· tableaux, 8ix
chapitres en tout (dont certains
avaient déjà paru comme articles
indépendants) chacun d'entre eux
faits de quelques paragraphes,
sans prétention à l'exhaustivité, li-
vre qui est donc, plus qu'un « por-
8elon le mot de l'auteur,
ou même une description 8ynthé-
tique, plutôt une mosaïque lais-
sée volontairement inachevée pour
ne pas. préjuger des découvertes
futures. Si' certains développe-
ments peuvent apparaître banals
aux yeux des 8pécialistes, ils ap-
prendront beaucoup au public cul-
tivé car ils chassent les 8cories
que charrient, avec complaisance,
trop d'ouvrages généraux après les
avoir emprunté8 à des ouvrages
caducs depuis des décennies. In-
sistons au passage, car de non-
spécialistes n'y peut-être
pas sensibles, sur l'importance de
la chronologie qui fait autorité,
et sur la valeur scientifique des
cartes de tous les sites, qu'on ne
trouve que là.
Un vent salubre
timents sont injustifiés: la do-
cumentation, quoique mal répar-
tie dans le temps et l'espace, est
considérable: 500 000. tablettes
peut-être à ce jour et des origi-
naux d'une fraîcheur et d'une hu-
manité auxquelles on ne peut res-
ter insensible, sauf un certain
nombre de textes dit «de la tra-
dition » inlassablement réédités et
quelques inscriptions historiques
anciennes, recopiés par des érudits