Octave MIRBEAU

L’ABBÉ JULES

(Éditions La Piterne, 2017)

Préface de Yannick Lemarié :

L’abbé Jules, quel personnage !

Peu d’écrivains peuvent se targuer d’avoir créé des personnages capables de leur
survivre et d’acquérir une autonomie suffisante pour cristalliser « une vision du monde ».
Certaines périodes l’ont réussi mieux que d’autres. De ce point de vue, le XIXe siècle a
certainement été le plus prolixe. Rien qu’en France, on citera volontiers les noms de Victor
Hugo avec son trio Jean Valjean, Cosette et Gavroche, Honoré de Balzac avec Rastignac,
Gustave Flaubert avec Madame Bovary, Émile Zola avec la famille des Rougon-Macquart…
Octave Mirbeau ne compte pas pour rien dans cette liste, notamment grâce à son personnage
de Célestine dans Le Journal d’une femme de chambre. Sans avoir la réputation de cette
dernière auprès du grand public, l’abbé Jules retient l’attention des mirbeauphiles au point de
susciter chez certains un véritable culte.

1. Un roman ambitieux

Le roman éponyme paraît en mars 1888 chez Ollendorff. Annoncé d’abord sous forme
d’une grande nouvelle, en attendant Rédemption, suite avortée du Calvaire, L’Abbé Jules –
d’abord titré Le Testament de l’abbé Jules – finit par accaparer totalement l’écrivain jusqu’à
prendre, au cours de l’année 1887, une ampleur qui n’était pas prévue à l’origine. Certes, en
dépit d’un enthousiasme réel, l’écriture ne va pas sans mal. D’ailleurs, Mirbeau avoue, dans
une lettre à Paul Hervieu du 7 ou 8 janvier 1888, qu’il va « toujours haletant, inquiet,
[s’]imaginant qu’[il] n’arriver[a] jamais » au bout, avant d’évoquer, dans un autre courrier
destiné cette fois-ci à Auguste Rodin (vers le 5 février 1888), un « enfantement douloureux ».
Pris par ses accès de découragements habituels, Mirbeau en vient même à juger son roman
« assommant », dans une nouvelle missive adressée à l’inévitable Paul Hervieu, vers le 10
février 1888. Il faut dire que ses affaires privées ne favorisent pas la création : il doit non
seulement supporter des maux de tête rédhibitoires pour quiconque veut travailler, mais
également s’occuper d’Alice – sa compagne depuis deux ans avec laquelle il s’est
nouvellement marié –, qu’une péritonite a tenue dans le lit pendant un mois. Pour autant le
projet arrive cahin caha à son terme. L’Abbé Jules, prévu dans les termes du contrat avec
Ollendorff pour le 20 décembre 1887, est prépublié en feuilleton dans le Gil Blas (sans être
encore totalement achevé il est vrai), pour sortir enfin en volume le 13 mars 1888.
La réception n’a pas été à la hauteur des espérances. Heureusement quelques
contemporains de l’écrivain, parmi lesquels Stéphane Mallarmé, Georges Rodenbach, Guy de
Maupassant, Jean Lorrain et Théodore de Banville, ont été sensibles, non seulement à la
qualité de l’œuvre, mais surtout à l’extraordinaire originalité du personnage. Ils ont compris
les intentions de l’auteur telles que ce dernier les a développées dans une longue lettre,
envoyée du Morbihan à Banville :
« J’ai voulu, en effet, montrer, dans L’Abbé Jules, la lutte de la bête contre
l’intelligence ; donner, autant que possible, la notion humaine de ce qu’est un damné,
expliquer un de ces tempéraments mystérieux et exceptionnels – bien que fréquents – dont la
rencontre nous étonne, et dont on dit légèrement : “C’est un fou”, sans chercher à découvrir
le mécanisme de ces êtres déréglés. Je l’ai connu, l’abbé Jules, je l’ai aimé – car jamais
aucun être ne souffrit autant que lui – et j’ai tenté de le rendre dans toute sa vérité effrayante.
On me reproche le grossissement que je donne aux choses et aux êtres. On a peut-être raison.
Mais, cependant, quand on se penche au-dessus de cet abîme qu’est l’homme et qu’on en
interroge la profondeur inexpliquée, n’est-on pas pris de vertiges et d’hallucinations ? Ce
n’est point pour défendre mon livre – croyez-le bien – que je sais mauvais, déhanché, mais
pour vous éclairer sur mes intentions que je vous écris ces quelques lignes. À côté des
passions éternelles, presque toujours pareilles, dans chaque individu il y a des particularités
morales et physiologiques. Et c’est une de ces particularités que j’ai essayé de fixer. Je ne
généralise pas, et il ne faudrait pas conclure, de l’abbé Jules, au mauvais prêtre, bien que
j’aie vu beaucoup de prêtres campagnards, et qu’ils m’aient laissé presque toujours une
impression désolante, d’indifférence religieuse et de passions grossières. »
Depuis, les universitaires et lecteurs ont rendu justice à L’Abbé Jules et ont vu, au-delà
de son aspect farcesque sur lequel nous reviendrons, sa puissance révolutionnaire. Avant
d’aller plus loin, signalons que l’abbé Jules ne naît pas ex nihilo, mais d’une double
parentèle : privée et publique. Privée car le personnage s’inspire largement d’un membre de la
famille Mirbeau, un certain Louis Amable, cinquième des douze enfants du grand-père
d’Octave, né en 1813 à Condé-sur-Huisne, petit bourg du Perche. Si le rapprochement entre
les deux hommes peut paraître hasardeux quand il s’agit de leurs vies respectives, il reste
qu’on retrouve chez le premier des traits qui rappellent peu ou prou ceux du second : comme
son modèle, l’abbé Jules est monté à Paris, porté par une vraie ambition ; comme lui, il a été
nommé « prêtre habitué » ; comme lui, il a écrit un testament ; comme lui, enfin et surtout, il a
confié une malle dont il a recommandé de se débarrasser après sa mort.
L’autre source de l’abbé Jules est moins familiale ; elle se trouve dans la société. Après
tout, les hommes d’Église jouissent d’un statut important dans la France du XIX e à tel point
que rares sont les auteurs qui ne les ont pas incorporés dans leur personnel romanesque. Il faut
dire qu’ils sont partie prenante de la bataille mémorable que se livrent les cléricaux et les
anticléricaux, les dévots totalement soumis aux injonctions venues de Rome et les libres-
penseurs qui considèrent l’Église comme un pouvoir réactionnaire. Si Gambetta est resté
célèbre pour son cri « Le cléricalisme ? voilà l’ennemi ! » lancé à la tribune de l’Assemblée
nationale le 4 mai 1877, il convient de ne pas oublier les nombreux citoyens qui l’ont soutenu,
parmi lesquels des gens aussi différents que le sénateur Auguste Scheurer-Kestner, le
dessinateur de presse Jossot, l’auteur du dictionnaire universel Pierre Larousse ou l’auteur de
La Conquête de Plassans et des Trois Villes (Lourdes, Rome, Paris), Émile Zola. N’oublions
pas non plus les associations au rang desquelles on compte la Franc-maçonnerie, la Libre-
Pensée ou la Ligue des droits de l’homme. En choisissant un curé comme héros de son roman,
Mirbeau ne perd pas de vue l’actualité et le contexte de sa création.

2. Des voies obliques

Évidemment, la puissance d’un personnage ne s’explique pas uniquement par ses
références. L’abbé Jules marque les lecteurs car sa présence est la condition sine qua non du
récit : absent, il oblige le narrateur à recourir à l’ellipse ; présent, il devient le point
d’articulation exclusif de la narration et des dialogues. Mieux, il impose au roman sa forme.
« Quel dommage qu’il soit si laid, si mal bâti ! », confie l’évêque à propos de Jules. Mirbeau
semble lui répondre avec son « roman déhanché ». Le commentaire de l’auteur – qui renvoie
à l’anatomie humaine – a de quoi surprendre, à moins d’y voir le lien qui unit profondément
et littérairement, l’abbé Jules et L’Abbé Jules. Tandis que le personnage rompt avec les us et
coutumes de ses contemporains, L’Abbé Jules n’hésite pas à contrefaire les règles qui
président d’ordinaire à l’agencement du récit ni à mettre à mal l’idéal de transparence. Il suffit
d’étudier la construction : quoiqu’elle reste encore mâtinée de naturalisme zolien, comme a
cru le déceler Maupassant, elle présente bien des travers. C’est ainsi que le lecteur ne saura
jamais ce que le curé a fait durant ses longues années à Paris. Alors que la question du père du
narrateur (« Mais qu’a-t-il pu fabriquer à Paris ? ») aurait dû constituer le fil directeur d’une
narration convenue, elle reste ici sans réponse et apparaît comme un leurre ou, pour reprendre
la formule qu’Alfred Hitchcock réservait à ses scenarii, un red herring. Autre exemple :
Mirbeau ne s’explique pas toujours sur les motivations de son personnage, à tel point que son
comportement peut paraître, à maints égards, incohérent. Tantôt Jules se comporte comme le
meilleur des hommes, tantôt comme une crapule ; d’abord il insulte le Père Pamphile, ce
« vieux fou » prêt à toutes « les saletés » pour construire une cathédrale, avant de l’enterrer
avec respect et admiration : « Je devais bien cela, dit-il, doux conquérant d’étoiles, naïf
tisseur de fumée… Dors et rêve… maintenant le rêve est sans fin… aucun ne te réveillera…
Tu es heureux ».
En fait, ces travers (dont il n’est pas utile de proposer une liste exhaustive, puisque le
lecteur les découvrira au cours de sa lecture) sont autant de chemin de traverses. Comme tels,
ils mènent le récit sur des voies où on ne l’attendait pas et permettent de sonder les endroits
les plus obscurs, les plus reculés. Ils épousent les zigzags du réel et transforment une quête
une enquête. En suivant les lignes obliques, Mirbeau – et son héros Jules – découvrent la
réalité contournée du monde (« il laissa la grand-route, s’engagea dans une sente qui monte, à
travers champs et friches, et conduit à la forêt de Blanche-Lande ») et la psychologie des
profondeurs. Ils dévoilent les contradictions de la nature humaine : tantôt son goût pour la
métaphysique, l’idéal, les blandices de l’amour, tantôt son attrait pour la physique, le visible
et la douleur. Stéphane Mallarmé l’a fort bien compris, lui qui voyait en Jules « un
douloureux camarade ». Encore faut-il ne pas se méprendre sur le mot : la douleur n’a rien à
voir avec un quelconque masochisme ou l’accablante souffrance des bêtes de somme ; elle
est, selon Cynthia Fleury, la dernière modalité de la connaissance de soi, un « facteur de
vérité », le prix qu’il faut payer pour tout savoir de soi et du monde. Elle est « l’occasion
privilégiée d’une rencontre avec la vérité ». Mieux, elle constitue une forme de résistance.
D’où les hurlements de Jules sur son lit de mort. D’où les insultes qu’il profère devant ses
ouailles ou devant les siens : « T’z’imbéciles ». D’où ses allures faunesques et l’atmosphère
de panique quand il se jette sur une pauvre paysanne, Mathurine, rencontrée au cours d’une
promenade, ou qu’il évoque dans l’église ses fornications. Cynthia Fleury rapproche la figure
du souffrant de celle de Dionysos pour la simple et bonne raison qu’il « dévoile l’illusion
apollinienne du principe de raison ». Faune, Dionysos : Jules est l’un et l’autre, il appartient
au cortège des Ménades, des Satyres, des Thyades, Pan, Priape, bref de ceux qui travaillent au
corps le principe de raison. C’est – le mot est plus général et plus moderne – une créature
burlesque !

3. Une créature burlesque

Burlesque ? Certains seront dépités de voir un tel qualificatif attribué à l’abbé Jules.
Ne serait-ce pas le réduire au rôle de pantin ou de simple amuseur ? Non pas, car le burlesque,
dans sa version révolutionnaire, est le renversement de toutes les priorités, surtout la première
d’entre elles, celle de l’âme sur le corps. Dans la société corsetée du XIX e siècle, tous les
pouvoirs – Église, Famille, École, Armée – tentent de réprimer la chair, de réduire les pulsions
jusqu’à faire de l’homme une créature atrophiée. Jules a connu cela. Partout où il est passé, il
a reçu les mêmes consignes de ses supérieurs : « se calmer », rentrer dans les rangs, rester
sage. Or Jules est un corps bien réel : il a beau se dédoubler, apparaître dans un brouillard aux
yeux de sa famille, il n’a rien de ce pur esprit maléfique auquel ses ennemis voudraient le
réduire, ni de cette âme céleste à laquelle les fidèles veulent rendre hommage. Au contraire :
c’est un « drôle de corps » aux yeux de ceux qui l’entourent, une « machine désirante »
(l’expression appartient à Deleuze et Guattari), qui doit composer avec les besoins les plus
naturels. Le rire est le signe de cette présence corporelle et de ce refus du sérieux. Il est
l’expression physique d’un trait d’esprit, l’alliance d’une intelligence et d’une sensibilité. À
cet égard, l’analyse que Mikhaïl Bakhtine a développée sur le Moyen-âge s’applique à la 3e
République : « le rire avait été évincé du culte religieux, du cérémonial féodal et étatique, de
l’étiquette sociale et de tous les genres de l’idéologie élevée. Le ton sérieux exclusif
caractérise la culture […] officielle ». Le rire de Jules est donc une protestation, la
manifestation sonore d’une liberté qui tente d’échapper aux contraintes. Il trouve son
prolongement dans l’éducation qu’il donne à son neveu. De fait, tout est « bizarre », facétieux
dans ses cours : au lieu des habituelles leçons de latin, de français, de mathématiques et
d’histoire de France, Jules propose « des tirades d’un anarchisme vague et sentimental », tout
en faisant l’éloge de la faute (de l’écart…) et de l’ignorance.
L’homme burlesque a une autre caractéristique : perpétuel enfant à la recherche d’un
père, il vit dans et par le mouvement. Peut-être n’a-t-on pas assez souligné cet aspect : l’abbé
ne tient pas en place. Il a besoin de bouger, de quitter Viantais, de parcourir Paris, de battre la
campagne : « chaque après-midi, il faisait une promenade d’une heure, sur la route, avec
sous le bras, son bréviaire qu’il n’ouvrait jamais ». Il est à ce point intenable qu’il se
métamorphose au gré de ses interlocuteurs : ici séducteur, là tyran, là encore simple pécheur.
Loin d’être enfermé dans une définition aliénante, il est proprement indéfinissable,
énigmatique. Et lorsque les circonstances lui imposent de se tenir tranquille, il ne peut
s’empêcher de créer un chaos dont il s’amuse volontiers et sur lequel il règne en maître.

4. Un nouvel évangile

L’Abbé Jules est une œuvre renversante, dans les deux acceptions du terme. D’une
part, parce qu’elle laisse le lecteur pantois, affolé, voire effaré, devant une telle inventivité.
D’autre part, parce qu’elle propose un bouleversement complet de nos valeurs au point
d’apparaître comme un anti-évangile. Pierre Michel, dans un de ses commentaires, souligne
que « par-delà la démystification d’une institution rétrograde, aliénante et obscurantiste, et
d’une pseudo-morale hypocrite, répressive et contre nature, c’est toute l’organisation sociale
que Mirbeau remet en cause, et surtout, c’est toute la tragédie de la misérable condition
humaine qu’il entend très pascaliennement évoquer ». L’allusion à Pascal est évidemment
primordiale, car celui qui, à côté de Jules, a un rôle éminent dans le roman, malgré son
absence ou son silence, c’est tout de même Dieu ! Il est vrai qu’à la fin de XIX e siècle, « les
personnes éduquées par les frères jésuites, maristes et autres ignorantins » ne manquent pas
et que « dogmes rituels et fêtes religieuses font par ailleurs partie de l’héritage culturel
commun ». C’est pourquoi, en dépit d’un engagement anarchiste qui ne souffre d’aucune
contestation, Mirbeau reste profondément religieux, au sens culturel du terme. Il a beau nier la
transcendance et ne voir dans la religion qu’un poison, il développe ses idées à partir d’un
corpus littéraire, philosophique, dans lequel la Bible tient assurément l’une des toutes
premières places. Les allusions au Christ, à Putiphar, à « l’Apocalypse du père St Paul »,
jetées au fil de ses réflexions dans les lettres à Alfred Bansard du Bois, l’attestent
suffisamment pour qu’il ne soit pas utile de s’étendre outre mesure sur ce constat. Plus qu’un
autre roman, L’Abbé Jules élucide cette tension entre une éducation spirituelle dont Mirbeau
ne peut se débarrasser, quand bien même il le souhaiterait, et une révolte toujours plus
furieuse, au fur et à mesure que se déroule l’histoire. Maître du chaos, Jules est l’évangéliste
d’une anti-Bible. Les preuves ? Elles ne manquent pas : le curé est soumis à la tentation,
comme Jésus dans le désert ; il fait profession de soigner les malades, ici sa sœur, là les
fidèles qui viennent toucher son surplis ; il donne l’impression de ressusciter par trois fois (le
chiffre de la Bible par excellence !) quand il revient dans son Perche natal après une longue
disparition, quand il se réveille d’une “petite mort” devant son neveu effaré, ou quand il
ricane après que son corps eut été enterré ; enfin et surtout, il trouve un disciple qui sera
porteur de la bonne nouvelle, évangéliste devant l’Éternel ! C’est en effet son neveu, fils
spirituel et témoin irrécusable de la révélation, qui est chargé de délivrer le message urbi et
orbi, aux proches et lointains lecteurs. Un message d’émancipation qui prône la subversion
pour mieux défendre la liberté absolue de l’homme contre les pouvoirs. On comprend dans
ces conditions qu’un tel personnage sente encore le soufre.

Yannick LEMARIÉ

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