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Les Gallois et les Patagons :

histoire d’une entente

Fernando Coronato

Introduction
Le contexte
L’installation des Gallois en Patagonie s’inscrit dans la vague d’immi-
gration européenne que l’Argentine reçut à partir de la deuxième moitié
du xixe siècle. Une colonie établie au nom de l’Argentine en plein cœur
d’une région dont la souveraineté était encore indéfinie, convenait aux
intérêts argentins mais aussi à ceux d’un groupe de nationalistes gallois, qui
cherchaient un pays « vide » pour développer leur culture loin de l’oppres-
sion anglaise 1. En même temps, des nationalistes bretons tentaient de se
joindre à l’aventure en essayant d’envoyer des contingents armoricains à la
colonie naissante 2.
La rencontre entre les Indiens de Patagonie et les colons gallois qui s’y
établirent est exceptionnelle dans l’ensemble américain. En effet, l’entente
qu’il y eut entre ces deux peuples si disparates, contraste agréablement avec
ce qui s’est passé presque partout ailleurs sur le continent, où la règle fut
l’assimilation violente dans le meilleur des cas, ou l’annihilation pure et
simple dans le pire.
Il n’est même pas nécessaire de quitter la Patagonie pour trouver les deux
cas mentionnés. L’assimilation des Indiens de la Terre de Feu, cantonnés
dans des missions religieuses (protestantes d’abord ou catholiques plus

1. Pour le processus de formation de la colonie, voir – en français – Coronato F.,


Maurel F., « Rêve et désillusion : Patagonie désirée, Patagonie vécue », Amadis, 5,
Brest, université de Bretagne Occidentale, 2003, p. 11-17, et surtout le chapitre 1 de la
thèse de Maurel F., Gwladfa Patagonia : La colonie galloise du Chubut, 1865-1915, thèse
de doctorat de l’université de Bretagne Occidentale, Brest, 2003.
2. Jones L., Y Wladfa Gymreig yn Ne America, Carnarvon, 1898, chap. 4. Le sujet a été appro-
fondi dans Coronato F., « Utopie bretonne en Patagonie », Ar Men, 137, p. 36-40,
Quimper, 2003.

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tard) malgré les bonnes intentions des organisateurs, peut être considérée
comme violente car elle visait à changer radicalement les mœurs des abori-
gènes, à commencer par leur « conversion » au christianisme, ensuite le
choc sanitaire a fait le reste. De même, à la frontière nord de la Patagonie
on trouve l’exemple de l’annihilation organisée, militairement menée par
ce que l’on nomme en Argentine « la Conquête du Désert ». Le but avoué
de cette campagne (1879-1885) fut de s’emparer des riches territoires qu’oc-
cupaient les Indiens Pampas, Araucaniens et Manzaneros, pour les livrer
ensuite à l’immigration européenne ou, plus fréquemment, aux grands
propriétaires terriens et à la spéculation foncière.
Or, la colonisation du centre de la Patagonie menée par les Gallois, axée
le long de la vallée du fleuve Chubut, emprunta un chemin tout à fait diffé-
rent, pacifique, voire mutuellement bénéfique, dont les causes profondes
n’ont pas été suffisamment étudiées jusqu’à présent 3.

Discussion
Le début
Lors de leur départ du pays de Galles en mai 1865, les colons embar-
qués dans le clipper Mimosa avaient des préjugés très négatifs vis-à-vis
des indigènes qu’ils allaient rencontrer en Patagonie. L’image que les
Britanniques s’étaient forgée des Indiens patagons à travers les récits de
voyageurs tels que celui de Bourne 4 ne fit qu’empirer quand – en 1861 – le
Royaume apprit le meurtre de huit missionnaires anglicans en Terre de
Feu, qui – dans la perspective européenne d’alors – n’était pas bien loin de
la région à coloniser. Un exemple de l’état d’esprit dans lequel les Gallois
sont partis de chez eux est donné par une lettre d’au revoir reçue par un
des voyageurs :
« De tous les plans farfelus dont j’ai dernièrement entendu parler, le plus fou
c’est celui de Patagonie […] je ne peux qu’espérer – contre tout espoir – que
vous ayez du succès. Aussi, si tu es mangé par les Indiens, je leur souhaite la
plus douloureuse des indigestions 5. »

Deux émissaires du mouvement colonisateur, Lewis Jones et Sir Love


Jones Parry, étaient venus en Argentine, fin 1862, pour traiter avec le gouver-

3. Gavirati M., El contacto entre galeses, pampas y tehuelches : la conformación de un modelo


de convivencia pacífica en la Patagonia central (1865-1885), Tesis Doctoral, Facultad de
Ciencias Humanas, Universidad del Centro de la Provincia de Buenos Aires, Tandil,
Argentina, 2012. Disponible en ligne [http://biblio.unicen.edu.ar].
4. Bourne B., The captive in Patagonia, or life among the giants, Londres, Ingram & Cooke,
1853 ; publié en espagnol comme  : Cautivo en la Patagonia, Buenos Aires, Emecé,
1998.
5. Tschiffely A., That way southwards, Londres, Hodder & Stoughton, 1945.

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nement et procéder à une courte exploration de la zone à coloniser. Les


informations qu’ils recueillirent sur place n’étaient pas très encourageantes
car, lors de leur visite dans la vallée du Rio Negro, ils furent témoins du
saccage d’un village par les Indiens 6. Pour couronner le tout, le traité qui fut
signé entre le mouvement colonisateur et le gouvernement argentin, établis-
sait clairement que la colonie devrait assurer sa propre défense car le gouver-
nement argentin ne pouvait s’en occuper. Ainsi, il n’est point surprenant
que la « question indienne » ait été prioritaire dans l’esprit des colons.
Cependant, malgré ce contexte inquiétant, les choses en allèrent diffé-
remment. Tout d’abord, les Gallois ignoraient que les différentes tribus
qui peuplaient la Patagonie n’avaient pas la même agressivité. Les rapports
reçus du Rio Negro font état des Indiens Manzaneros, guerriers redoutables
qui occupaient les plaines du nord de la Patagonie depuis cent ans. Or, le
Chubut – où la colonie allait s’établir – ne leur appartenait pas car c’était le
domaine des Tehuelches, d’ethnie et de culture différentes ; plus primitifs
si l’on veut, mais nettement moins belliqueux que leurs voisins du nord-
ouest. Les Gallois ignoraient aussi que leur colonie sur le fleuve Chubut
se trouverait juste à la frontière du territoire des Tehuelches du nord (ou
Guénakènes, ou encore Pampas) et de ceux du sud (ou Aonikènes). Ceci
rendrait les échanges plus aisés, d’autant plus que la colonie n’occuperait
pas une position centrale vis-à-vis des deux tribus et pourrait en conséquence
être plus facilement tolérée.
Cette tolérance fut en partie acquise par le gouvernement argentin qui
– bien que laissant à la colonie le soin de sa propre défense – conclut un
accord avec les chefs Guénakènes afin que la colonie fût respectée 7. Cet
accord économique entre l’État et les caciques, encore que très peu connu,
doit être retenu comme l’une des causes initiales de l’établissement d’une
paix durable sur les rives du Chubut 8.
En mai 1865, avant l’installation de la colonie, alors que Lewis Jones
– encore lui – et Edwyn Roberts, les éclaireurs du groupe, se trouvaient à
Patagones, sur le Rio Negro, afin d’y obtenir les vivres et le matériel qu’ils
emporteraient ensuite jusqu’au Chubut, ils prirent contact avec une tribu de
là-bas. Ainsi, par l’intermédiaire du gouvernement argentin et directement
par les colons eux-mêmes, les natifs du Chubut étaient au courant de ce qui
allait se passer dans leurs terres bien avant l’arrivée de l’ensemble des colons.
L’installation de la colonie ne fut donc pas une surprise pour les Tehuelches,
qui durent se faire à l’idée d’une autre présence sur leurs territoires et
purent imaginer les éventuels avantages que celle-ci leur procurerait.

6. Jones L., Y Wladfa Gymreig yn Ne America, op.cit., chap. 21.


7. Williams G., The desert and the dream, Cardiff, UWP, 1975, p. 52.
8. C’est le « Tratado Chegüelcho » de juillet 1865, publié dans Dumrauf C., La colonia
galesa del Chubut. Su lucha por un gobierno propio, Buenos Aires, Dunken, 2008, p. 128 et
analysé par Gavirati M., El contacto entre galeses, pampas y tehuelches, op.cit.

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Ignorant tous ces détails, les colons accostèrent en Patagonie avec une
grande crainte des Indiens, et en appréhendant leur rencontre. Les récits
des premières incursions à l’intérieur du territoire font part de la peur qu’ils
éprouvaient. Ils ont vécu en alerte constante pendant les premiers mois mais
les natifs se faisaient toujours attendre, au point que les Gallois commencèrent
même à se demander si les Indiens existaient réellement :
« [Des explorateurs qui étaient partis vers l’ouest…] sont rentrés au bout
d’une semaine et la première question qu’on leur a posée c’était s’ils avaient
vu des Indiens. Leur réponse a été « non, et nous ne les verrons jamais parce
que les défilés rocheux qu’il y a à l’extrémité de la vallée sont impraticables,
de sorte que les Indiens ne pourront jamais passer par là ». Alors nous fûmes
très soulagés d’apprendre que nous ne serions pas massacrés par les Indiens,
car cela nous hantait à cause des descriptions que nous avions eues d’eux
avant de partir du pays de Galles 9. »

Ce ne fut qu’en avril 1866, sept mois après le débarquement, que la


première rencontre, dont les circonstances nous sont bien connues 10, eut
lieu. Il s’agissait d’un couple, un cacique et sa femme, selon ce qu’on appren-
drait plus tard, avec leurs enfants ; ils ne représentaient pas un véritable
danger et ainsi la glace fut brisée en douceur. Le but de cette première visite
des Tehuelches à la colonie naissante était de transmettre la lettre d’un autre
cacique, Antonio, qui exprimait clairement les bonnes intentions de son
peuple à l’égard des Gallois, le désir de faire du commerce honnêtement
avec eux, tout en rappelant leur droit sur les terres qu’occupait la colonie.
Cet intéressant document, rédigé en décembre  1865, est passé trop
longtemps inaperçu mais il a été publié récemment 11. Il reflète un sens
politique poussé chez les chefs indiens et comporte en tout quelque onze
cents mots, mais les deux paragraphes suivants suffiront à montrer les
bonnes intentions des Guénakènes :
«  N’ayez pas peur de nous, mon ami. Mon peuple et moi nous sommes
contents que vous vous installiez au Chubut, car ainsi nous aurons un endroit
plus proche où faire du commerce sans besoin d’aller jusqu’à Patagones, où
l’on nous vole nos chevaux et où les marchands nous dupent et nous volent.
Si vous nous traitez bien et si vos marchands ne nous trompent pas, nous
ferons toujours du commerce avec vous…

9. Jones T., Hanes cychwyn iad y Wladfa ym Mhatagonia, Y Drafod, Trelew, 1926, chap. 10.
10. L’arrivée des Indiens coïncida avec le repas de deux noces qui se célébraient simulta-
nément le 19 avril 1866, à Trerawson (Jones R., Y Wladfa Gymreig, Y Drafod, Trelew,
1919, chap. 18.).
11. Par Casamiquela R. (post mortem) en accompagnant l’œuvre de Claraz G., Viaje al
río Chubut : Aspectos naturalisticos y etnologicos (1865-1866), estudio preliminar y notas
de R. Casamiquela, Buenos Aires, Continente 2009. Originellement repéré dans
Correspondence respecting the establishment of a Welsh Colony on the river Chupat, in Patagonia,
Harrison & Sons, Londres, 1867.

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M. Aguirre 12 m’a lu une lettre du gouvernement où il m’est demandé d’autori-


ser l’arrivée de davantage des vôtres, de ne pas vous déranger, et aussi de dire
aux autres caciques qu’ils ne doivent pas vous troubler non plus. J’ai promis
de faire tout ce qui est à ma portée et si jamais vous voulez emmener des
troupeaux de vaches ou de chevaux, nous vous laisserons passer sans vous
gêner. De plus, si vous avez besoin de péons ou de guides pour conduire le
bétail, vous pouvez embaucher mes gens, qui vous serviront fidèlement… »

Pour inoffensive et politique qu’elle fût, cette première rencontre laissa


une forte impression chez les Gallois, et le poème qui la décrit, est si imagé
qu’il supporte bien les pertes dues à la traduction de l’original gallois 13 :
« Un homme à cheval galopait en aval//à toute vitesse
Il était si énervé//qu’il était pâle et couvert de sueur.
Les gens accouraient à sa rencontre//lui demandant “qu’y a-t-il ?”
Et ils s’étonnaient de sa réponse//“Les Indiens sont arrivés !”
(refrain)
Tous tressaillaient de peur//car les Indiens
Les rustres géants de Patagonie//étaient enfin arrivés.
[…]
Personne n’osait questionner//tous étaient presque muets
Car ils s’attendaient à voir les Indiens//arriver en grand nombre
Cela faisait très peur//mais au lieu d’apporter la guerre
Ils serraient la main avec prodigalité.
La peur devint curiosité//et chacun s’engaillardit à
poser des questions sur les vêtements, les mœurs, les habitudes
de ces visiteurs basanés
Tout de suite on s’aperçut du nombre : il n’y en avait que deux,
Un homme et sa femme.
(refrain)
Peu après arriva une tribu Tehuelche
et une autre, bruyante, des Pampas,
Avec de grandes troupes de chevaux//et des meutes de chiens.
On échangeait un chien pour un pain//ou un beau cheval pour trois,
Aucun d’entre nous n’avait jamais vu//un marché si avantageux 14. »

Comme le poème le dit, peu après le tout premier contact, une tribu des
Guénakènes se rendit à l’embouchure du Chubut, sur la rive nord (site de
la colonie) au mois de juin. De tout temps, les Tehuelches s’étaient rappro-

12. Un influent commerçant du village de Patagones, le dernier point habité pas des
Blancs le plus proche de la colonie galloise, 500 km environ.
13. Notre traduction. La version originale se trouve dans Berwyn R. J., Patagonia neu
y Wladychfa Gymreig, University of Wales (rare books room), Bangor, 1866, p. 115
(BMS AX15 78629).
14. Ibid.

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chés de la côte atlantique pendant l’hiver, fuyant le froid de l’intérieur ; or,


cette fois-ci il y avait un attrait supplémentaire sur la côte : des Blancs avec
qui faire du troc.
Quelques jours plus tard, une autre tribu, des Aonikènes cette fois, campe
sur la rive sud, en face de la frêle colonie et des autres Indiens. Les chroni-
ques des Gallois expriment clairement la sensation de siège qu’éprouvèrent
alors les colons, entourés par les Tehuelches du nord et du sud.
« Nous étions comme un petit troupeau parmi les géants de la Patagonie.
Nous fûmes fort inquiets et eûmes très peur pendant tout le temps qu’ils
restèrent parmi nous. Au début, ils entraient dans nos maisons sans aucune
gêne mais après, cela alla mieux. Notre président, William Davies, conclut un
arrangement très réussi avec eux lorsque, un dimanche où les Indiens étaient
venus au village, il fit comprendre aux chefs de ne pas venir le jour de repos,
et depuis ils s’en sont abstenus. À ce moment-là, les hommes ont dû rester à
la maison pendant environ deux mois 15. »

C’était par peur, bien entendu, et ce fut seulement à cause de cela, selon
les mots du pasteur Abraham Matthews 16, qu’ils acceptèrent de donner de
l’alcool comme le demandaient les Indiens. Mais les Gallois en possédaient
très peu, à peine trois bouteilles destinées à la pharmacie de la Colonie. Les
Gallois, tout au début au moins, ne voulaient pas donner de l’alcool aux
aborigènes. Trois bouteilles ce n’était certainement pas assez pour enivrer
quelque 400 Indiens, et c’est peut-être grâce à cette circonstance que la
première véritable rencontre avec les Indiens s’est bien déroulée.
Voilà le même fait décrit dans un tout autre style par un témoin qui
ramenait l’extraordinaire rencontre à des termes connus de ses compatriotes :
« [Les Indiens] ne sont pas plus à craindre qu’une bande d’Irlandais 17. »

La suite
Les visites de l’automne 1866 marquèrent le début d’une longue série
d’échanges pacifiques qui s’étalèrent sur presque vingt ans, jusqu’à l’occu-
pation militaire du Chubut en 1884. D’autres visites suivirent, devenant
habituelles chaque hiver et les échanges se multiplièrent. Les colons acqué-
raient des plumes d’autruche, des peaux de guanaco, de la viande aussi,
aux périodes difficiles, des chevaux et des chiens. En échange, les Indiens
obtenaient du pain, du sucre, du thé (de la yerba 18 ensuite), et du tissu.
L’alcool, comme on vient de le voir, était normalement banni.
15. Jones T., Hanes cychwyn iad y Wladfa ym Mhatagonia…, op. cit., chap. 12.
16. Matthews A., Hanes y Wladfa Gymreig yn Patagonia, Aberdare, 1894, publié en
espagnol : Crónica de la Colonia Galesa, Rawson, El Regional, 1985, p. 38.
17. Roberts J., in Berwyn R. J., Patagonia neu y Wladychfa Gymreig, op. cit., p. 103.
18. Il s’agit des feuilles d’Ilex paraguayensis, avec lesquelles on prépare une infusion extrê-
mement répandue dans les pays du sud de l’Amérique du Sud.

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Assurément, l’absence de trafic d’alcool explique en grande partie qu’il


n’y ait eu que quatre ou cinq situations conflictuelles au cours des deux
décennies. Ces exceptions, que Williams 19 parvient à expliquer de façon
convaincante et même à justifier, étaient surtout liées au vol de bétail et
n’ont pas fait de victimes. Sauf en 1884, en pleine campagne de « conquête
du désert », où trois Gallois furent tués lors d’une attaque indienne menée
dans des circonstances très confuses 20.
De même, un seul cas de viol a été consigné sur les registres historiques :
la femme galloise porta plainte aux autorités de la colonie, qui transmirent
la plainte au cacique Chiquichán, des Pampas, car l’agresseur était des siens.
Il fut battu à mort 21.
On n’échangeait pas que des denrées. Les Tehuelches ont transmis aux
Gallois les secrets de la survie dans le désert et les ont reçus dans leurs
cérémonies ; les Gallois ont accueilli des enfants Indiens dans leurs écoles,
mais en revanche – claire indication de respect culturel – ils n’ont pas
cherché à les évangéliser. Les témoignages d’échanges commerciaux, cultu-
rels et humains sont nombreux dans les chroniques et les récits de la colonie
galloise, mais peu d’entre eux ont pris la forme de livre, et encore moins
de film, comme c’est le cas de l’histoire de Nel, une fillette galloise et du
cacique Galatz 22.
Une démonstration des plus claires de l’esprit pacifique, et par moment
convivial, qui régnait entre les Gallois et les Tehuelches concerne aussi
le cacique Galatz. Le 28 juillet 1867 les colons célébraient leur deuxième
anniversaire en Patagonie et voulurent profiter de la présence parmi eux
de la tribu dudit cacique pour organiser une sorte de tournoi sportif entre
les deux peuples. Pompeusement, ils ont appelé ces jeux les « Premières
Olympiades Patagoniennes », et quelques écrits de l’époque nous relatent
la victoire des Indiens en équitation et résistance physique, tandis que les
Gallois remportèrent les compétitions de tir à la cible 23.
Au-delà (ou en deçà ?) du côté humain, l’étude des statistiques commer-
ciales de la colonie montre l’importance que les denrées indiennes ont eue
dans sa prospérité ultérieure ; ceci était spécialement notable pendant les
années de mauvaises récoltes dans la vallée du Chubut, quand les plumes

19. Williams D., Entretelones y tolderías, Trelew, Jornada, 2010.


20. L’analyse documentaire présentée par Birt (Birt P., « Reconsiderando las fuentes
galesas sobre los asesinatos de Kelkein de 1884 », Los Galeses en la Patagonia, Puerto
Madryn, Asociación Punta Cuevas, 2008, 3, p. 135-150) éclaire ces faits qui ont consti-
tué un véritable trauma pour les colons Gallois.
21. El Avisador Comercial, n° 1181, Trelew, 1930.
22. Le livre Nel fach y Bwcs (Jones M., Nel fach y bwcs, Llandysul, Gomer, 1992 ; publié en
espagnol : Nel, una pionera galesa en Chubut, Buenos Aires, Cuatro Vientos, 2009) et le
film Poncho mamgu (Palfrey D., Poncho Mamgu, Tracrecord films, 2008 [http://www.
imdb.com/title/tt1685608/] [http://www.videowired.com/video/1859201854/].
23. Berwyn R. J., Patagonia neu y Wladychfa Gymreig, op. cit., p. 123.

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d’autruche ou les peaux de guanaco détrônaient le blé en tête des expor-


tations régionales 24.
Comme nous l’avons vu plus haut, en ce qui concerne le commerce
avec les Blancs, les Indiens préféraient la colonie galloise à l’établissement
de Patagones car ils étaient traités d’une manière nettement meilleure. Les
témoignages des outrages qu’ils subissaient au Rio Negro ne manquent pas
et contrastent avec le respect des Gallois. Préférée donc par les Indiens, la
colonie du Chubut se trouvant entre ceux-ci et Patagones, faisait concur-
rence à cette dernière. C’est ce que Patagones craignait dès le début et il
semble que ce soit à l’origine des différentes tentatives qui se succédèrent
en cette région pour déloger la colonie galloise 25.
Si la concurrence entre ces deux établissements vis-à-vis du commerce
indien est bien documentée, le fait qu’il n’y ait pas eu de concurrence
entre les Indiens et les Gallois n’a été cité que dernièrement comme une
des raisons principales de la paix qui existait entre les deux peuples. En
effet, tandis que les aborigènes se déplaçaient librement sur les plateaux en
fonction du gibier (notamment des guanacos et des autruches), les Gallois,
voués à l’agriculture, restaient enfermés dans la vallée du Chubut, et si jamais
ils la quittaient pour aller eux-mêmes à la chasse, c’était avec les Indiens ou
en suivant leur enseignement. Les deux groupes vivaient dans des espaces
(et sur des ressources) différentes et ce sont l’échange et la complémentarité
et non pas la concurrence et l’opposition qui constituèrent la base de leurs
rapports économiques 26.

Épilogue
La situation pacifique décrite ci-dessus a duré presque vingt ans. À partir
de 1876, des autorités argentines s’installent dans la vallée du Chubut et
l’emprise officielle se durcit de plus en plus jusqu’à la fin du siècle. Les
Gallois n’étaient plus les maîtres absolus de la vallée et les rapports avec les
Indiens en souffrirent. D’autre part, la prospérité croissante de la colonie
et l’arrivée de nouveaux colons firent graduellement oublier les pénuries
des premiers temps et la gratitude due aux natifs. Les choses empirèrent
vers le début des années 1880, quand la campagne militaire entreprise par
le gouvernement argentin contre les Indiens de la Pampa et la Patagonie
atteignit ceux du Chubut et plaça les colons dans une situation très délicate,
au milieu d’un conflit entre deux protagonistes avec chacun desquels les

24. Gavirati M., De Bella G., Jones N., Complementariedad económica entre Galeses y
Tehuelches en el Valle Inferior del río Chubut (1865-1885), Quilmes, Universidad Nacional
de Quilmes, 1998.
25. Williams G., « Welsh Settlers and Native Americans in Patagonia », Latin American
Studies II, 1979, p. 41-46.
26. Gavirati et al., Complementariedad económica entre Galeses y Tehuelches…, op.cit.

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Gallois étaient censés bien s’entendre. Grâce à leurs relations étroites avec
les Indiens, les colons devinrent des intermédiaires, conseillant aux Indiens
de ne pas attaquer et essayant de persuader les autorités militaires argentines
de renoncer à leur campagne. En fin de compte, cela se retourna contre
eux et eut pour effet de faire peur. Les autorités déclarèrent que les colons
collaboraient avec les Indiens et on accusa les Gallois de fournir des armes
aux Indiens.
Les colons connaissaient la plupart des Indiens et avaient été en bons
termes avec eux pendant des années ; nous pourrions même dire que c’est
grâce aux Indiens que la colonie galloise avait survécu aux pénuries initiales.
Aussi décidèrent-ils d’intercéder auprès du gouverneur militaire, Général
Lorenzo Vintter, pour que leurs amis indiens ne soient pas déportés. La
pétition fut signée par l’ensemble des colons et présentée par une délégation
de dames :
« Nous, les habitants du Chubut, supplions votre clémence en faveur de
quelques-uns des aborigènes de cette région, que nous connaissons depuis
longtemps […]. Nous espérons que vous pourrez montrer à leur égard toute
la bienveillance et la protection que votre devoir vous permet. Nous décla-
rons que nous avons reçu beaucoup d’aide de la part de ces Indiens depuis
que la Colonie s’est établie, et que nous n’avons jamais éprouvé, parmi eux,
la moindre crainte pour notre propre sécurité 27… »

Mais le général resta inflexible. Des Indiens furent déportés à Buenos


Aires, les hommes enrôlés dans l’armée ou la marine, les femmes et les
enfants répartis dans des familles ou diverses institutions de la région 28. Bien
plus tard, Vintter avoua que l’un des pires moments de sa carrière militaire
avait été de ne pas pouvoir répondre à la demande humanitaire des dames
galloises.
Concernant le sort des natifs, le témoignage d’un Gallois, John D.
Evans, qui découvre un ami d’enfance, Indien, enfermé dans un « camp » à
Valcheta, est spécialement frappant :
«  Au début je ne l’avais pas reconnu, mais en le voyant courir le long
du barbelé en criant “bara, bara 29” je me suis aperçu qu’il était mon ami
d’enfance, mon frère du désert, avec qui j’avais partagé tant de pain […].
J’avais très mal au cœur et j’étais angoissé car je ne pouvais rien faire pour
assouvir sa faim, son manque de liberté, son exil, son éternel déracinement,
lui qui avait été le seigneur des immensités patagones, le voir dans un tel
dénuement et réduit à ce misérable lopin de terre 30. »

27. Jones L., Y Wladfa Gymreig yn Ne America, op.cit., chap. 21.


28. Ibid., chap. 20.
29. C’est-à-dire « Du pain ! Du pain ! » en gallois. Au delà de la situation dramatique, il est
à noter que cet Indien patagon s’exprimait en gallois.
30. Evans C., John D. Evans : El Molinero, Trevelin, Lahuan, 1999.

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Conclusion
Outre les avantages commerciaux, la complémentarité économique entre
Tehuelches et Gallois et cette sorte de tribut que le gouvernement argentin
payait dans un premier temps aux chefs indiens pour assurer la paix de la
colonie, la bonne entente entre les deux peuples semblerait avoir reposé sur
d’autres bases moins visibles. En effet, malgré la peur qu’ils éprouvaient au
début, les promoteurs de la colonie galloise avaient de bonnes intentions à
l’égard des Indiens. Ce sont sans doute ses convictions morales qui, en juin
1865, font écrire au « père de la colonie », Michael D. Jones :
« M. Lewis Jones [alors à Patagones] espérait rencontrer les Indiens car il
était certain qu’on pourrait établir une relation d’amitié avec eux et que cela
serait extrêmement favorable à la Colonie. Nous avons l’intention de traiter
les Indiens d’une façon juste et aimable, tel que l’a fait William Penn 31. »

À son tour, Lewis Jones, à son retour en Grande Bretagne après le voyage
exploratoire de 1862-1863, plaidait déjà en faveur des Tehuelches et établis-
sait, au passage, un intéressant parallélisme entre ceux-ci et les Gallois 32.
« En ce qui concerne les natifs du pays, les Patagons, il y a des préjugés et des
idées fausses qui sont dangereuses. Certainement, ces gens-là ont subi des calomnies
équivalentes à celles que nous avons subies au pays de Galles avec les Livres Bleus 33.
Les Patagons ont été décrits comme des géants mi-hommes mi-animaux, qui
se déplacent à longues foulées en quête de sang et de chair humaine pour se
nourrir, et fourmillant dans toute la région. Or, tout comme les lutins nous
guettaient dans les arbustes quand nous étions enfants, tout comme nous
restions sages si on nous menaçait de la venue de l’ogre, ce ne sont que des
histoires destinées à faire peur aux vieilles et aux poltrons, afin qu’ils restent
chez eux.
Lewis Jones a vécu avec une tribu dans un campement et il n’a pas vu le
moindre morceau de chair humaine bouillir ou rôtir. Au contraire, il a été
très bien reçu à leur façon et il était clair qu’il serait facile de vivre avec eux en
paix et favorablement. Pour ce qui est de leur taille, ils étaient comme nous ;
leur peau était basanée et leurs cheveux noirs. Leur seule occupation, c’est
de chasser par tout le pays en suivant le gibier. Pour autant que l’on sache,
leurs effectifs ne sont que de 600 ou 700, divisés en quatre tribus, sans armes
à feu, ni arcs, ni flèches ; ils emploient seulement de petites lances. »

31. Berwyn R. J., Patagonia neu y Wladychfa Gymreig, op. cit., p. 71.


32. Conférence de Lewis Jones à Blaenau Ffestiniog, mars 1865. (Y Wladychfa Gymreig,
University of Wales, Bangor, p. 31, rare books room, BMS AX15 78627).
33. Il s’agit d’un rapport officiel de 1847 concernant le statut de l’éducation dans la princi-
pauté, qui fut spécialement outrageux pour le peuple gallois et sa culture. Depuis,
le rapport en question est connu comme celui de « la trahison des Livres Bleus » ; le
sujet est bien traité par Roberts G., The language of the Blue Books, Cardiff, University
of Wales Press, 1998.

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Les Gallois et les Patagons 

Mis à part l’idéalisme et la candeur de ce jeune homme, alors âgé de


vingt-six ans, le ton avenant du discours de Lewis Jones vis-à-vis des natifs
s’accorde avec celui de Michael D. Jones, cité plus haut. Si l’on considère
l’énorme influence que la pensée de ces deux hommes a eue sur la démarche
de la colonie galloise, on apprécie mieux leur part de responsabilité dans
la bonne entente qui a régné entre les Tehuelches et les Gallois. Comme
nous l’avons vu, du côté des natifs, les intentions étaient également bonnes,
et cette réciprocité a donc permis une paix durable et des rapports respec-
tueux, tant que les deux groupes ont été les seuls habitants de la Patagonie
centrale.
Peut-être l’analogie exprimée par Lewis Jones dans la citation précédente
renferme-t-elle la clé de l’harmonie que nous tenons à souligner ici. Nous y
trouvons peut-être là la cause profonde d’une sympathie telle qu’elle permit
d’établir de bonnes relations entre les deux peuples. Étant les aborigènes
des Îles Britanniques, les Gallois connaissaient bien le sens de mots comme
« marginalisation », « mépris » et « acculturation » puisque c’était à cause de
cela qu’ils cherchaient à quitter leur pays. Or, d’une façon consciente ou pas,
ils ne voulaient pas faire subir aux Indiens patagons le même opprobre qu’ils
subissaient chez eux. Les Gallois, Indiens britanniques 34, avaient bien appris
cette leçon d’humanité et en Patagonie ils ont pu la mettre en pratique.

34. Je ne peux pas m’empêcher de rappeler ici une bande dessinée humoristique que j’ai
lue il y a longtemps dans un quotidien français. Elle était sous-titrée « Vos Indiens,
c’est les Bretons » et on y voyait une Bigoudène en coiffe, avec une plume d’Indien
par-dessus, et la légende : « Ça commence à faire un peu trop haut ! ».

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