Vous êtes sur la page 1sur 20

La Grèce est un État du sud-est de l’Europe occupant l’extrémité de la

péninsule des Balkans qui s’avance dans la Méditerranée. Le pays est limité
au nord par l’Albanie, la république de Macédoine et la Bulgarie, à l’est par la
Turquie.
La Grèce, forme une vaste péninsule à la
partie sud-est de l'Europe et couvre une
superficie de 131 957 km², soit 25 % de la
superficie de la France. Le pays compte plus
de 2000 îles dispersées dans la mer Égée et
la mer Ionienne, et ses côtes s'étendent sur
15 021 km de longueur. Ses îles couvrent
approximativement le cinquième de sa
superficie totale et commencent à l'ouest par
l'île de Corfou près de l’Albanie et couvrent à
l’est toutes les îles de la mer Égée
(sauf Imbros et Ténédos) jusqu'à l'île de
Rhodes (près de la Turquie) et au sud
jusqu’à l'île de Crète (voir la carte des
régions administratives). Cependant, parmi
les quelque 2000 îles grecques, seulement
154 d'entre elles sont présentement
habitées.

D'après la carte des régions


historiques présentées ici (voir la carte), la
Grèce est divisée en 13 régions: au nord,
l’Épire, la Macédoine de l’Ouest, la
Macédoine centrale, la Macédoine de l’Est et
la Thrace (appelée souvent «Thrace
occidentale» en Grèce par rapport à la
«Thrace orientale» perdue en 1923 lors
du traité de Lausanne et située en
Turquie); au centre, la Thessalie, la Grèce
centrale, l’Eubée et l’Attique; au sud, le
Péloponnèse, les îles de la mer Égée (Égée
septentrionale et Égée méridionale), les îles
Ioniennes et la Crète.

On constate que les régions administratives (voir la carte) correspondent en fait


aux régions antiques, coïncidence cultivée par le jeune État grec. Certaines
seulement sont trop petites pour devenir une région administrative moderne
et ne représentent qu'un nome (nomos ou «département»). Par exemple, la
Béotie (Viotia en grec), la Phtiotide ou l'Elide. Seul le terme de Dodécanèse
est un nom moderne. Dans l'Antiquité, il s'agissait des Sporades du Sud. De
même pour l'Eptanèse (îles de la Mer ioniennes). Les 13 régions
administratives actuelles sont les suivantes:
En Grèce, la langue et la religion sont intimement reliées. Cet article 3 ne définit pas le statut de la
langue officielle en Grèce, mais celui de la langue officielle de l’Église autocéphale de Grèce,
sans même nommer cette langue : «Le texte des Saintes Écritures ne sera pas modifié. La traduction
officielle du texte dans une autre forme de langue, non sanctionnée par l'Église autocéphale de
Grèce et la Grande Église du Christ de Constantinople, est prohibée.» Comme pour le judaïsme en
Israël, la religion orthodoxe en Grèce revêt une dimension ethnique très forte que l’État se doit de
défendre. C’est ce qu’on appelle une «démocratie ethnique», comme il en existe en Israël, en
Croatie, en Serbie, etc.
De plus, la Constitution grecque définit l’éducation comme une «mission fondamentale de
l’État ayant comme but [...] le développement de la conscience nationale et religieuse des
Grecs». En vertu de ces principes, l’enseignement religieux, selon le rite de l’Église
orthodoxe, est obligatoire dans toutes les écoles primaires et secondaires; il est, de plus,
interdit d’embaucher des professeurs non orthodoxes; par ailleurs, l’autorisation d’un
évêque orthodoxe est obligatoire pour la construction ou la réparation des lieux de culte
des autres religions. Et il ne faudrait pas croire que ce sont là des détails sans importance!
Qu’on pense aux problèmes auxquels les membres des autres confessions religieuses
doivent faire face lorsque, par exemple, ils veulent faire éduquer leurs enfants selon les
préceptes de leur religion. Les enfants devront-ils, malgré tout, recevoir un enseignement
conforme aux rites de l’Église orthodoxe grecque? Comment feront-ils pour embaucher
des professeurs non orthodoxes? L’autorisation d’un évêque est-elle une simple formalité
lorsqu’il s’agit, par exemple, de réparer une mosquée? Ce sont là d’énormes problèmes
auxquels sont confrontées les minorités en Grèce, et il ne faut pas en minimiser
l’importance pour une raison bien simple: les minorités linguistiques ne correspondent à
aucune réalité juridique en Grèce, seules sont «tolérées» les minorités religieuses.
D’ailleurs, dans ce pays, il est considéré comme «normal» que des personnalités
politiques importantes nient l’existence des minorités ethniques, que ce soit les Turcs, les
Macédoniens, les Bulgares, etc. Par exemple, le 24 juin 1996, la Commission européenne
des droits de l'homme a jugé recevable l'appel du Foyer de la civilisation macédonienne,
qui avait été refusé par les instances grecques du fait qu'«il n'existait pas de minorité
macédonienne» et que cette association mettait en danger «l'intégrité territoriale du pays».
Il ne s’agit là que d’un exemple (et il y en aurait bien d'autres!), mais il donne une idée de
l’attitude des Grecs devant leurs minorités linguistiques.

4.1 La représentation turque


En Thrace, lors des élections, des interprètes sont présents pour assister les
électeurs turcophones. Mais la loi électorale grecque fixe le seuil d’éligibilité à
3 % des voix exprimées au plan national. Or, il est extrêmement difficile pour
les membres de la communauté musulmane d’être élus au Parlement grec à
partir de leurs propres listes; il leur faudrait un quota minimum de deux
députés, par exemple, car l’élection d’un candidat turc relève presque du
miracle. D’ailleurs, les candidats turcs aux élections nationales seraient
régulièrement éliminés et quelques rarissimes élus auraient même fait l’objet
d’une contestation électorale, sinon de destitution, voire
d’emprisonnement. Néanmoins, le Parlement compte régulièrement deux à
trois élus turcs (souvent du PASOK, le Parti socialiste). De même, il existe
des maires turcs en Thrace, mais uniquement dans les petites municipalités.
Si Komotini ou Xanthi élisait effectivement un maire non grec, ce serait un
véritable séisme local. Malgré tout, la plupart des élus des municipalités
peuplées de turcophones sont des Grecs.
4.2 Les tribunaux
En principe, les Turcs (incluant les Pomaques et les Tsiganes) ont le droit
d’utiliser leur langue dans un tribunal de la Thrace, mais il est interdit au juge
d’utiliser le turc au lieu de la langue officielle. Ceux qui désirent s’exprimer en
turc ou qui ne connaissent pas le grec (ce n’est pas rare chez les plus de 50
ans en Thrace) doivent recourir à un interprète. Il existe à cet effet un certain
nombre d’interprètes agréés par l’État. Cependant, seul le traducteur de
Xanthi reçoit une rétribution pour son travail. De façon générale, la cour fait
plutôt appel à un volontaire parmi le personnel judiciaire lorsqu’elle a besoin
d’un interprète. Cette procédure fréquemment utilisée n’apparaît pas très
conforme à la loi, car certains points importants peuvent être jugés non
pertinents par l’interprète improvisé et omis dans sa traduction.
Cela dit, il existe un autre type de tribunal: les müftülüks. Dans chacune des
trois préfectures de la Thrace occidentale, on compte un müftülük, une sorte
de tribunal musulman habilité à juger les questions de droit familial et
successoral. L’autorité musulmane suprême est représentée par un müfti qui
dispose d’un pouvoir judiciaire qu’il délègue à un cadi (juge religieux). Celui-ci
applique le Code civil grec dans les mariages, les divorces, les décès,
l’émancipation des jeunes, les testaments, etc. Quant au müfti, il choisit en
plus les candidats à l’Université coranique musulmane. Généralement, toutes
ces affaires se déroulent en turc, tant à l’oral qu’à l’écrit.
Cependant, depuis l’adoption de la loi no 1920 du 4 février 1991, les
décisions des müftis ne sont plus forcément exécutoires, car elles n’ont plus
aucune valeur légale. Un tribunal de première instance a même refusé de
reconnaître les effets de la loi islamique sur le Code civil grec. Depuis ce
temps, les müftis sont harcelés par les autorités grecques, surtout les müftis
élus par les associations minoritaires — il y a aussi des müftis nommés par
l’État. Certains müftis élus, par exemple dans les villes de Xanthi et de
Komotini, ont été condamnés à des peines de prison pour «manifestation
d’autorité», alors qu’ils avaient seulement utilisé leur titre de müfti dans des
documents écrits.
Le problème des muftis est le même que celui des imams en France. L'islam
ne connaît pas de clergé institué, donc peut se déclarer imam ou müfti toute
personne élue par une communauté donnée. Le problème est grand quand le
jeu devient politique entre consulat de Turquie et l'autorité régionale grecque.
Pour éviter que se multiplient des muftis professant des idées nationalistes,
les autorités grecques ont décidé d'obliger les müftis à être agréés par les
autorités régionales, un peu comme ce qui se fait en France avec les imams
pour limiter les mosquées islamistes. Évidemment, une telle initiative est
source inévitable de conflits au plan local.
4.3 L’Administration publique
Le turc est absent de tout usage officiel dans l’Administration grecque,
puisqu’en vertu du traité de Lausanne la langue de la minorité doit concerner les
affaires religieuses (celles de l’islam). Ainsi, tous les services
gouvernementaux, incluant les hôpitaux et les soins de santé, ne sont
assurés qu’en grec.
Depuis 1977, tous les noms de lieux et noms de rues de trois préfectures où
les Turcs étaient concentrés ont été changés: les noms turcs ont été
supprimés et remplacés par des noms grecs. De plus, un décret interdisait
l’emploi des anciens noms à des fins officiels sous peine d’amende ou
d’emprisonnement. La mention du toponyme ou de l’odonyme turc entre
parenthèses après ou en-dessous de celui en grec a été également interdite
par les autorités. Cette pratique a été étendue à tout le pays et il n’existe à
l’heure actuelle aucune affiche en une autre langue que le grec ou... l’anglais.
En effet, l'affichage en langue anglaise est accepté dans les lieux touristiques
pour des raisons pratiques. En fait, cette tolérance ne change en rien la règle
de l'unilinguisme grec aux dépens des langues minoritaires du pays
(macédonien, bulgare, turc, albanais ou arménien).
Le gouvernement grec a lui-même reconnu il y a quelques années qu’il
existait un régime de discrimination administrative au détriment des minorités.
Depuis, l’Administration grecque en Thrace semble plus tolérante. Des
fonctionnaires turcs prennent l’initiative de diffuser des communiqués et
autres publications pratiques en turc, sans trop encourir de tracasseries
administratives.
4.4 Les droits scolaires
Le système d'éducation en Grèce possède une structure plutôt conservatrice
et demeure sous contrôle strict du gouvernement. En raison de l'accent mis
sur le christianisme présenté à partir d'un point de vue orthodoxe, les élèves
non orthodoxes et non chrétiens sont dispensés des cours de religion. Les
programmes sont uniformes pour toutes les écoles publiques et privées, et ils
sont déterminés par le ministère de l'Éducation et du Culte.
Il existe des écoles maternelles (ou préscolaires) facultatives, le Nipiagogio,
qui accueillent les enfants dès l’âge de trois ans et demi. L’école est
obligatoire en Grèce durant les neufs premières années, soit de de 6 à
15 ans. Les élèves doivent d'abord fréquenter une école primaire,
le Dimotiko, pendant six ans, au cours de laquelle ils doivent apprendre à
maîtriser le grec oral et écrit, puis passer à l'école secondaire,
le Gymnasio (ou collège), pendant trois ans. Il existe aussi en Grèce des
collèges d'éducation musicale, des collèges d'enseignement interculturel et
des collèges dotés d'une section sport. À la sortie du Gymnasio, les élèves
peuvent s’inscrire dans un lycée, le Lykeio, c'est-à-dire un établissement
d’enseignement général, technique ou polyvalent. Pour les élèves de ce
niveau d’études, le système d'éducation propose aussi des écoles
professionnelles et techniques. À partir de la 2e année, il faut choisir entre la
filière dite «théorique» et la filière dite «sciences et technologie». À la fin de la
3e année du lycée, les élèves subissent des examens dans le cadre de leur
établissement pour obtenir le diplôme de fin d'études du lycée.
Pour s’inscrire dans une université ou un institut supérieur de technologie,
tout étudiant doit passer un examen d'admission. Dans tous les
établissements d'enseignement, le grec constitue la langue d'enseignement.
L'un des objectifs de l’éducation grecque est de «développer la conscience
nationale et religieuse». Quant aux écoles privées, elles dispensent leurs
cours dans des établissements distincts pour le primaire et le secondaire, et
elles sont tenues de respecter les mêmes programmes scolaires que les
écoles publiques.
- Les écoles interculturelles
Compte tenu de la présence de plus en plus nombreuses de communautés
issues de l'immigration, la Grèce a entrepris de créer en 1996 des «écoles
interculturelles» destinées aux enfants provenant surtout des mariages
mixtes, des enfants d'immigrants, des enfants turcs et tsiganes ou juifs, ou
aux expatriés dont les parents travaillent pour les délégations de leur pays.
Ces écoles sont publiques et gratuites pour tous, et offertes dans tous les
départements du pays (les 51 nomes). Il en existe une trentaine qui sont
publiques, et une douzaine, qui sont privées. La pédagogie est axée sous
forme de jeux (jeux de sociétés, cuisine et danse traditionnelle, folklore, etc.).
Les écoles interculturelles sont présentes dans les maternelles, au primaire
et au secondaire.
Cette éducation dite «interculturelle» (Διαπολιτισμική Εκπαίδευση) consiste,
entre autres, à sensibiliser les élèves à leurs cultures et leurs valeurs
propres. Ces écoles intègrent donc le folklore, la langue, la littérature, les arts
propres à diverses communautés ethniques. On espère ainsi faire mieux
connaître la contribution de chacun des groupes ethnoculturels dans
l’édification de la société grecque. Pour résumer la problématique, l'éducation
interculturelle consiste en principe, d’une part, en un accueil d’intégration,
dont l'objectif est de rendre la culture d'accueil et ses valeurs accessibles aux
autres; d'autre part, en un accueil d'acceptation des autres cultures pour la
société dominante au lieu de chercher uniquement à les transformer.
Normalement, cet enseignement interculturel suppose que les enseignants
maîtrisent la langue maternelle des élèves, que ce soit le turc, l'arménien, le
bulgare, etc. L'objectif principal des écoles interculturelles consiste à mieux
intégrer les enfants d'immigrants dans leur pays d’accueil, tout en souhaitant
préserver la langue et la culture du pays d’origine de leurs parents. Ce sont là
les principes de bases qui devraient guider les établissements
d'enseignement qui ont opté pour l'éducation interculturelle.
Or, en Grèce, cet enseignement apparaît plutôt contestable au point de vue
pédagogique, car les enseignants ne sont pas tenus de maîtriser la langue
maternelle (étrangère) de l’élève; cette langue n’est pas enseignée comme
deuxième langue (après le grec) dans les établissements concernés. Le
seconde langue enseignée après le grec est l'anglais; la troisième, le
français. Dans les faits, au lieu de se familiariser avec leur langue maternelle,
les élèves doivent apprendre les éléments de deux nouvelles langues, la
grammaire grecque et la grammaire anglaise, sinon la grammaire française.
En raison des problèmes de communication et de la diversité des populations
réunies, le niveau de ces classes demeure relativement reste bas. Dans les
faits, la mission des écoles interculturelles est d'enseigner la langue et la
culture grecques.
Bref, la présence accrue d'élèves étrangers dans les écoles primaires et
secondaires, ce qui représente au moins 10 % des élèves, n'a pas eu pour
effet de modifier ni le contenu ni la vision ethnocentrique du système
d'éducation grec. Les immigrants ne peuvent pas apprendre leur langue
maternelle; les langues étrangères (anglais et français) demeurent peu
enseignées. Ce sont des cours plus ou moins intensifs de langue et de
culture grecques. Ainsi, ces écoles ne sont interculturelles que de nom, car
ce sont en réalité des classes d'accueil destinées à immerger les enfants
d'immigrants dans la société grecque. À ce stade, nous devons affirmer que
«l'éducation interculturelle» n'est pas encore une réalité dans le système
scolaire grec. Rappelons que le nombre d’élèves dans ces écoles est
estimée en Grèce à environ 1,2 million de personnes. C'est la loi 2413/96 sur
l'organisation des écoles d'éducation interculturelle qui régit ce type d'école.
- Les langues étrangères
L’anglais est une matière obligatoire pour tous les élèves à partir de la
troisième année du primaire en raison de trois heures par semaine. Au
secondaire (Gymnasio), les élèves doivent choisir entre le français et
l’allemand en tant que deuxième langue étrangère obligatoire. L’anglais est
enseigné à raison de trois heures par semaine en première année, et de
deux heures par semaine en deuxième et troisième année. Le français et
l’allemand sont dispensés pendant les trois années en raison de deux heures
par semaine. En fait, le français tient le statut de seconde langue étrangère
après l’anglais. Un enseignement de rattrapage est offert l’après-midi aux
élèves qui en ont besoin, sous forme de cours spéciaux de langues vivantes.
Dans l'enseignement secondaire supérieur, le lycée ou Lykeio, l'anglais
demeure l'une des matières enseignées dans le cadre de l'enseignement
général. Lors de la première année, l'anglais est enseigné trois heures par
semaine et dans les 2e et 3e année, l'anglais est enseigné durent deux
heures par semaine. Le français ou l'allemand reste une matière facultative
dans le programme. Dans les écoles professionnelles techniques (TEE),
dans les première et deuxièmes classes du premier cycle de l'enseignement
technique et professionnel, l'anglais est enseigné pendant deux heures par
semaine dans toutes les spécialités, sauf pour les spécialisations des arts
appliqués, où le français est enseigné pendant deux heures par semaine.

Dans l'enseignement supérieur, l'anglais est la langue étrangère obligatoire


dans toutes les universités et instituts d'enseignement technologique, suivie
par un enseignement facultatif des langues étrangères, comme le français,
l'allemand, l'italien, l'espagnol, le russe, l'arabe, etc., selon le curriculum de
chaque établissement d'enseignement technologique ou universitaire. Sauf
pour les langues étrangères incluses dans les programmes, il existe aussi
des cours de langues issues des pays voisins comme le bulgare, le roumain,
le serbe et le turc, en fonction de l'offre de la part des établissements
d'enseignement.
- Les minorités turques

Pour les minorités, c’est encore le traité de Lausanne qui fixe le cadre de
l’enseignement en langue turque pour la Thrace. Mais cet enseignement ne
s’est réellement concrétisé qu’à partir de 1951. Depuis, le gouvernement a
adopté une série de lois scolaires réglementant l’accès et les droits à
l’enseignement en turc: la loi 694 du 16 septembre 1977 sur les écoles
minoritaires de la communauté musulmane de la Thrace occidentale; la loi
682/1977 sur l'instruction privée; la loi 695 du 16 septembre 1977 sur le
règlement des problèmes concernant l'enseignement et le personnel de
surveillance dans les écoles minoritaires et à l’École normale spéciale; le
décret ministériel no 55369 du 16 mai 1978 sur les problèmes d'inscription,
de transport, des études, des examens, des diplômes et autres sujets
scolaires relatifs aux écoles minoritaires de la minorité musulmane en Thrace
occidentale. Les autorités grecques n'ont jamais permis aux Pomaques de
recevoir leur instruction dans leur langue, le pomaque, de peur de les
rapprocher culturellement de la Bulgarie. Tout au plus, le pomaque est toléré
dans les écoles maternelles comme langue véhiculaire entre enseignants et
parents. Comme ils sont de religion musulmane, les Pomaques ont aussi
accès à un enseignement en arabe, comme les turcophones. Généralement,
les Pomaques sont trilingues: ils parlent le pomaque, le grec et le turc, l'arabe
demeurant une langue liturgique.
Conformément à la législation en vigueur, la parents turcophones ou
considérés comme tels (par exemple, les Tsiganes et les Pomaques) ont le
droit d’exiger, sur demande expresse, que leurs enfants fréquentent
une école primaire — il n’y a pas d’écoles maternelles turques — où l’on
garantit un enseignement en turc dès la première année. Cet enseignement
est assuré durant les six années du primaire et il est cofinancé par l’État grec.
Toutes les écoles turques — de confession musulmane — sont ouvertes aux
Pomaques et aux Tsiganes, mais aussi aux slavophones (orthodoxes)
habitant en Thrace occidentale.
On dénombre environ 250 écoles primaires turques regroupant quelque 12
000 élèves. Toutes ces écoles sont tenues d’offrir un enseignement bilingue:
la moitié des disciplines est enseignée en turc, l’autre, en grec. Depuis la
nouvelle loi scolaire de 1995, l’enseignement de l’anglais et devenu
obligatoire. Il faut ajouter aussi que l'instruction, telle qu'elle est pratiquée
chez les turcophones de Grèce, apparaît comme totalement inadaptée au
monde moderne: les enfants sont scolarisés dans la langue turque, alors
qu'ils parlent le «turc de Thrace», le bulgare (pomaque) ou le tsigane (Roms).
De plus, ils sont placés sous l’autorité de l’État grec et des autorités
musulmanes qui emploient l'arabe coranique.
Au secondaire, l’enseignement en turc n’est plus garanti; on ne compte que
deux écoles secondaires turques, qui doivent demeurer bilingues et exiger à
l’admission la réussite d’un examen en langue grecque. C’est pourquoi une
majorité d’élèves (de 60 % à 70 %) préfère poursuivre ses études en Turquie;
les autres fréquentent les établissements grecs.
Pour ce qui est de l’enseignement supérieur, jusqu’en 1991, tous les
turcophones (et les autres minorités) étaient exclus de l'enseignement
supérieur sous prétexte qu'ils ne connaissaient «pas suffisamment le grec».
Ceux qui désiraient fréquenter l’université devaient s’expatrier en Turquie.
Depuis 1995, la loi scolaire oblige les universités de Thrace à pratiquer un
programme de discrimination positive à l’intention des élèves turco-
musulmans désirant accéder aux études supérieures. La loi prévoit que 200
places (soit 2 %) doivent obligatoirement être occupées par des étudiants
musulmans. Jusqu’ici, environ 50 élèves ont soumis chaque année une
demande d’admission dans ces universités.
Cela dit, les écoles turques vivent de graves problèmes. Le plus préoccupant
semble concerner la formation insuffisante des enseignants. Avant 1968, la
plupart des professeurs embauchés provenaient du monde arabe en raison
de leur familiarité avec l’islam. Depuis, seuls les musulmans diplômés de
l’École normale spéciale de Thessalonique et ceux des universités grecques
ont le droit d’enseignement dans les écoles turques de Grèce. Or, les futurs
professeurs grécophones orthodoxes, même après quatre années d’études,
ne reçoivent aucune formation pour enseignement le grec comme langue
seconde, alors que les candidats turcophones ne bénéficient que d’une
formation sommaire de deux ans.
Un autre problème provient de la mauvaise qualité des manuels
scolaires de langue turque. La plupart des élèves disposent encore de vieux
manuels datant des années cinquante. La cause est complexe : la Turquie ne
veut pas que soient imprimés en Grèce des manuels en turc, car elle estime
qu'elle seule peut fournir de tels manuels. Mais la Grèce bloque l'importation
de manuels turcs en rétorsion à la non-application des accords de Lausanne
par la Turquie. Lorsque le gouvernement grec a déjà, dans le passé, fait
imprimer certains livres modernes en turc, il s’est heurté à une vivre
opposition non seulement de la part de la Turquie, mais aussi de la part de la
minorité. Pourtant, un ministre de l'Éducation, M. Georges Papandréou, le fils
de l'ancien premier ministre, a admis en juin 1995 que le système scolaire
grec véhiculait des stéréotypes racistes et antisémites, et que les manuels
scolaires alimentaient non seulement l'antisémitisme, mais aussi les
sentiments de xénophobie. Pour les manuels scolaires grecs, plusieurs
commissions bilatérales de révision des manuels ont été instituées entre la
Grèce et la Turquie et, récemment, entre la Grèce et l'Albanie. Le but est de
nettoyer les mentions hostiles et xénophobes vis-à-vis des voisins dans
chacun de ces pays. Pour la vétusté des manuels turcs, c'est une situation
indéniable. Par ailleurs, l'état de l'enseignement aux Grecs de Turquie est
encore plus lamentable (nomination des enseignants systématiquement
reportés au second trimestre empêchant la tenue des enseignements durant
l'automne, manuels datant des années cinquante, écoles confisquées
régulièrement par l'État). Dans ce jeu de chassé-croisé diplomatique, les
minorités de Thrace s'avèrent être les éternels otages.
Enfin, les faits démontrent qu’un nombre important d’élèves habitant les
régions rurales et les villages ne complètent pas leur cours secondaire.
Conséquemment, beaucoup d’entre eux sortent de l’école primaire avec une
connaissance plus ou moins limitée de la langue grecque.
Les inspecteurs du Conseil de l'Europe ont constaté de grandes disparités de
niveau entre les écoles minoritaires et les écoles de la majorité grecque en
Thrace. Les écoles minoritaires ne sont pas du même niveau que les écoles
de la majorité. C'est pourquoi beaucoup de membres de la minorité
choisissent d'envoyer leurs enfants dans les écoles de la majorité afin de leur
garantir une instruction de qualité. Il n'existe que deux établissements
secondaires supérieurs pour les minorités en Thrace et deux écoles
religieuses (medrese) à Komotini et Echinos. De plus, l'accès à une
instruction de qualité semble particulièrement difficile dans les villages de
montagnes, là où habitent essentiellement les Pomaques.
- Les enfants tsiganes
En ce qui a trait particulièrement aux enfants tsiganes, ils sont totalement exclus du système d'éducation
dans la mesure où ils sont victimes de discrimination raciale et, en raison de leur extrême pauvreté, ils n'ont
pas la possibilité de compléter leur instruction primaire de base, que ce soit en turc ou en grec. En effet, de
nombreux enfants tsiganes (roms) en Grèce sont soumis à la ségrégation dans des écoles ghettos ou des
classes réservées, dispensant un enseignement de qualité inférieure. Certaines autorités municipales et
scolaires entravent volontairement l'accès des enfants tsiganes à l'éducation en refusant d'inscrire les élèves
dans les écoles locales ou en les dispersant loin de leur lieu de résidence, sans parler le refus de leur fournir
un transport scolaire adapté. En conséquence de cette pratique, les enfants tsiganes placés dans des écoles
éloignées de leur foyer ne sont pas scolarisés, faute de transport. Cette pratique est fondée sur une notion
raciste laissant supposer que les enfants tsiganes sont moins aptes que les autres enfants et que leur
présence à l'école aura pour effet d'empêcher les enfants non tsiganes d'atteindre de bons résultats. Dans
d'autres cas, les autorités scolaires «oublient» simplement qu'il existe des enfants tsiganes d'âge scolaire
dans leur région, lesquels doivent être inscrits à l'école. Évidemment, cette attitude anti-tsigane entretenue
par les responsables locaux et la communauté majoritaire constituent un sérieux obstacle pour l'intégration
des Tsiganes dans la société grecque. Dans son rapport de février 1999 au Comité des Nations unies pour
l'élimination de la discrimination raciale, le gouvernement grec a rédigé ce commentaire:

Unfortunately, the attitudes of local communities, as expressed [Malheureusement, les


through the attitude of local government bodies, constitutes, in a attitudes des
number of cases, a basic obstacle in every attempt at reform and communautés locales, tel
efforts to improve conditions. It is obvious that, in relation to the qu'elles sont exprimées à
perceptions and attitudes of the majority of the population towards travers l'attitude des
this particular social group, invisible but powerful mechanisms collectivités locales,
leading to a way of thinking or mentality that runs counter to the constituent, dans un
aims of the programme still exist. certain nombre de cas, un
obstacle fondamental à
toute tentative de réforme
et d'efforts pour améliorer
les conditions scolaires. Il
est évident que, en ce qui
concerne les perceptions
et les attitudes de la
majorité de la population
envers ce groupe social
particulier, il existe toujours
des mécanismes invisibles
mais puissants conduisant
à un mode de pensée ou
de mentalité allant à
l'encontre des objectifs du
programme.]
Même pour les enfants tsiganes qui terminent de façon plus ou moins
sporadique leur école primaire, il existe une forte tendance à l'abandon
scolaire lorsque les enfants atteignent l'âge de 12 ans. Selon les propres
estimations du gouvernement grec, soixante pour cent des Tsiganes dans le
groupe d'âge des 18-50 ans n'ont jamais fréquenté l'école et sont en fait des
analphabètes; une autre tranche de 22 % est considérée comme
fonctionnellement analphabète, car les individus n'auraient fréquenté l'école
primaire que de façon épisodique. Il ne reste que 18 % des Tsiganes qui ont
terminé avec succès leurs études primaires et ont obtenu un diplôme
d'études, ce qui comprend ceux qui n'ont obtenu qu'un diplôme primaire
seulement sans jamais avoir commencé ou terminé leur secondaire.
Le quasi-refus de reconnaître le droit à l'instruction à la minorité tsigane
touche particulièrement la communauté musulmane de la Thrace occidentale.
Or, comme les Tsiganes musulmans de Thrace forment une partie de la
minorité musulmane, ils ont le droit, en vertu du traité de Lausanne de 1923, de
recevoir leur instruction en turc (non en tsigane), la seule langue
officiellement reconnue chez une minorité en Grèce. Ce droit est nié dans les
faits.
4.5 Les médias
Les turcophones se sont dotés de plusieurs journaux (une dizaine de
périodiques) dans leur langue. Il y a peu de temps, les journalistes turcs
étaient souvent harcelés par la police qui les empêchait de faire leur travail. Il
en était ainsi pour les journalistes étrangers qui voulaient faire des
reportages, par exemple, sur les Turcs, les Macédoniens ou les Bulgares.
Cependant, cette situation n'a plus cours. Pour qui lit régulièrement la presse
grecque, un effort semble être fait depuis quelques années en faveur d'une
meilleure perception des étrangers, tandis que les dérives xénophobes sont
régulièrement l'objet de critiques. De même, la presse turque en Thrace est
en principe libre, même s'il y a une volonté des autorités locales de maintenir
lestatu quo, la peur principale est un «dérapage à la bosniaque».
La radio d’État diffuse quotidiennement en turc de courts bulletins de
nouvelles et quelques rares émissions d’information. La mairie de Komotini
en Thrace retransmet depuis quelques années une chaîne privée en langue
turque. Comme les ondes ne sont plus brouillées entre la Grèce et la Turquie,
les turcophones de Grèce peuvent capter, grâce à des antennes
paraboliques, la plupart des émissions de radio et de télé en provenance de
la Turquie.
La presse est libre en Grèce, mais un certain nombre de sujets peuvent
entraîner l’emprisonnement de journalistes pour «diffamation» et «insulte»,
notamment les critiques à l’égard de la religion, les relations avec les pays
voisins, surtout la Macédoine, la Bulgarie et la Turquie, et... la question des
minorités. À ce propos, la presse grecque est reconnue en Europe comme
étant l’un des plus grands générateurs de haine raciale dans ce pays. Les
minorités nationales sont plus souvent qu’à leur tour prises à partie par les
médias.

5 Les minorités non reconnues


Les minorités qui ne bénéficient d’aucun statut juridique sont, rappelons-le,
les Turcs chrétiens, les Macédoniennes et les Bulgares, les Aroumains et les
Albanais. Toutes ces minorités linguistiques n’habitent pas la Thrace et ne
bénéficient pas des dispositions du traité de Lausanne. Il ne reste d’autre texte
juridique que l’article 5 de la Constitution grecque de 1975:
Article 5

Toute personne vivant sur le territoire grec verra sa vie, son honneur et sa liberté entièrement
protégés sans que sa nationalité, sa race ou sa langue et ses croyances religieuses ou
politiques soient prises en compte. Les seules exceptions acceptées sont celles prévues par le
droit international.

Il s’agit de dispositions relatives au principe de la non-discrimination. Or, on


sait ce que valent de telles dispositions. Pour simplifier, on peut dire que ces
textes ont constitué un formidable écran de fumée destiné à endormir les
puissances alliées de l’époque... et les minorités. Le traité de Lausanne en 1923
était peut-être révolutionnaire pour l’époque, mais les mentalités ont bien
changé aujourd’hui en ce qui a trait aux minorités nationales... sauf en Grèce.
La situation actuelle est très simple. Aucune des minorités mentionnées ici —
Turcs chrétiens, les Macédoniens et les Bulgares, les Aroumains et les
Albanais — n’ont obtenu aucun droit linguistique quelconque. En effet, ils ne
bénéficient d’aucun service public ni d’aucune présence dans
l’enseignement. Un exception: les slavophones de la Thrace peuvent
fréquenter les écoles de langue turque si cela leur convient. Dans les médias,
les Albanais et les Aroumains n’ont pas de journaux et encore moins
d’émissions radiophoniques ou télévisées. Dans certaines régions
slavophones, il est possible de capter des émissions en provenance de
radios ou de stations de télévision de la Bulgarie et de la république de
Macédoine. Par ailleurs, un mensuel bilingue (grec-macédonien) est publié à
Florina.

6 La propagande anti-minoritaire
En Grèce, il est considéré comme normal que des personnalités politiques
importantes prennent ouvertement position pour nier l’existence des minorités
ethniques, que ce soi les Turcs, les Macédoniens, les Albanais, etc.
D’ailleurs, en décembre 1998, le ministre grec des Affaires étrangères, M.
Thedoros Pangalos, déclarait au sujet de la question des minorités à des
journalistes occidentaux: «C’est une invention d’intellectuels et de journalistes
pervers.» On peut trouver d’autres cas similaires. Ainsi, en août 1998, le
président du Parlement grec, Apostolos Kaklamanis, a nié l'existence d'une
minorité nationale turque et appelé à «l'homogénéisation» de la «population
grecque orthodoxe et musulmane de la Thrace». En décembre de la même
année, de savants nationalistes grecs ont été honorés par l’Académie de
Grèce et décorés par le président de la République, alors qu’ils avaient
ouvertement contribué à la propagande anti-minoritaire. L’État grec reste le
seul État balkanique qui refuse encore de reconnaître l'existence de minorités
nationales sur son territoire. D'ailleurs, dans son troisième rapport sur la
Grèce (5 décembre 2003), la Commission européenne contre le racisme et
l’intolérance (ECRI) notait qu’en Grèce les personnes qui souhaitent exprimer
leur identité macédonienne, turque ou autre, ont à faire face à des préjugés
et des stéréotypes, et sont parfois victimes de discrimination et d’atteintes à
leur liberté d’association.
6.1 Les Turcs
La Turquie constitue l’un des sujets les plus litigieux qui soient dans le pays
et la langue turque apparaît comme le symbole de l'ennemi héréditaire de la
Grèce. Les conflits incessants entre la Grèce et la Turquie à propos de l’île de
Chypre revendiquée par les deux États n’ont certes pas aidé la cause des
«Turcs de Grèce».
Depuis de nombreuses années, la Grèce a même développé une véritable
politique répressive à l’égard de «ses» Turcs. Plusieurs faits peuvent illustrer
cette réalité. Il y a plusieurs dizaines d’années, en France, on punissait les
enfants bretons qui parlaient breton à l’école. En Grèce, on punissait encore,
il y a quelques années seulement, les petits enfants qui parlaient bulgare,
albanais ou turc en les confiant à des crèches hellénophones d’État pour leur
faire apprendre le grec. On ne procède plus ainsi aujourd’hui, mais il est
curieux de constater que les autorités aient interdit l’emploi de
l’adjectif turc dans les titres identifiant les associations et autres formes de
corporation publique. C’est ainsi qu’en 1986 l’Association des enseignants
turcs de la Thrace occidentale était dissoute par un tribunal de la ville de
Komotini. En 1996, un professeur d’une école minoritaire de la ville de Xanthi
a été suspendu pour une année parce qu’il avait qualifié son école d’école
turque plutôt que d’école de la minorité. De façon générale, il est illégal de
nommer turc / turque un établissement public ou une association
quelconque. C’est pourquoi toutes les associations dites «turques» ont été
dissoutes. D’après de nombreux journalistes, les «musulmans turcs» font
régulièrement l’objet de répression de la part des forces policières et de
l’administration grecque. Il est illégal d'employer le terme turc, car il
transgresse les accords de Lausanne, et c'est aussi pour les Grecs une
mesure d'équivalence à l'interdiction du terme grec en Turquie. Pensons que
le patriarcat grec orthodoxe d'Istanbul doit d'appeler officiellement «patriarcat
turc orthodoxe» ("Türk rumi patriarcanesi").
En octobre 1998, un tribunal de Komotini a refusé à des musulmans
l'inscription de l'«Association d'ecclésiastiques des Saintes Mosquées de
Thrace occidentale», parce que les mots «Thrace occidentale» «pouvaient
être interprétés comme un défi malveillant et intentionnel lancé au caractère
grec de la Thrace». Le tribunal en a décidé ainsi, bien qu’aucune autre
association ne comportait dans sa dénomination ce nom par ailleurs encore
employé comme terme géographique en Grèce. Mais il n’y a pas que les
Turcs de Grèce qui se plaignent de l’attitude répressive de l’État à leur égard.
Si le terme de Thrace occidentale est refusé, il en va de même en Turquie où
le terme de Thrace orientale est tabou: il rappelle en effet que cette région
appartenait à la Grèce jusqu'en 1923.
De plus, depuis les années 1990, le gouvernement grec a installé dans la
région de la Thrace un grand nombre de «Pontiques», ces Grecs des rivages
de la mer Noire, qui ont quitté l’ancienne Union soviétique, dans le but de
modifier les rapports de force ethniques.
6.2 Les Macédoniens
On connaît l'antipathie grecque pour le symbole même de la république de
Macédoine, ce petit pays qui a dû changer jusqu'à son nom et son drapeau
parce que la Grèce considérait que ceux-ci faisaient partie de son héritage
historique. La Grèce continue de contester le nom de la «république de
Macédoine» parce qu’elle considère qu'aucun autre pays n'a le droit de porter
le même nom que la province de Macédoine du nord de la Grèce. Quant à la
langue macédonienne, officiellement «elle n’existe pas», car c’est un
«pseudo-langage» purement inventé par des idéologues. En mai 2010, le
président de la Grèce, M. Karolos Papoulias, déclara à la presse: «Les
Macédoniens n'existent pas comme nation séparée, ce sont des Bulgares qui
ont usurpé l'histoire, et le nom de la Macédoine.» Ces propos témoignent de
l'idéologie xénophobe des dirigeants grecs. Il est vrai que, au moment de
l'indépendance, la Macédoine avait rappelé à l'article 1 de la Constitution sa
«vocation» à «réunifier» tous les territoires «macédoniens», soit en fait la
Macédoine grecque, d'où proviennent les insignes et le premier drapeau en
question de ce jeune pays. Certains croient aussi que la république de
Macédoine n'a pas à s'attribuer exclusivement une appellation régionale
(«Macédoniens») que les Albanais, les Grecs et les Bulgares partagent aussi.
Le fond du problème est que la «Macédoine» a failli faire renaître le «conflit
macédonien», si sanglant, du début du XXe siècle, ce qui explique le caractère
enflammé des réactions de part et d'autres (en Bulgarie aussi). N'oublions,
pour la petite histoire, que c'est précisément en Macédoine, alors ottomane,
qu'a été créé le premier mandat international avec gendarmerie étrangère, à
l'image ce qui existe de nos jours en Bosnie, ce qui permet de mieux saisir la
dimension du problème, moins insignifiant qu'il n'y paraît de prime abord. Les
autorités de Skopje, à la recherche compréhensible d'une doctrine historique
assurant la cohésion du pays, cultivent depuis volontairement la confusion
entre le terme géographique de Macédoine et le terme historique,
poursuivant cette exploitation systématique de l'histoire antique si
caractéristique des Balkans. Ainsi, dans les écoles de «Macédoine», il est
actuellement enseigné qu'Alexandre le Grand était «macédonien» (soit
«slave macédonien» dans ce contexte) et qu'il parlait déjà le «slave», et ce,
neuf siècles avant l'arrivée des populations slaves dans la région!
La minorité macédonienne de Grèce se plaint d’être harcelée et maltraitée
par la police en plus d’être privée de sa liberté d’expression. L’organisation
Amnistie International a souvent protesté contre le fait que des Macédoniens
seraient même physiquement torturés par la police. De plus, les Slaves
macédoniens affirment qu’il ne leur est pas permis d'ouvrir des écoles
publiques pour instruire leurs enfants dans leur langue maternelle. D'ailleurs,
la Grèce a déjà été condamnée par le Tribunal européen pour les Droits de
l'homme pour la violation de la liberté d'association parce que les tribunaux
grecs n'ont pas permis en 1990 la création de la Maison de la civilisation
macédonienne. Le Tribunal européen a mentionné qu’il était nécessaire pour
le gouvernement grec de respecter les documents de l'OSCE (Organisation
pour la sécurité et la coordination en Europe) qu'il avait signés, mais qu'il
avait considérés comme étant simplement déclaratifs et sans valeur juridique.
6.3 Les Bulgares
Quant aux Bulgares, il n’en est jamais fait mention dans le pays. Les
minorités bulgares sont ignorées parce qu’ils font partie, avec la Grèce, des
ennemis historiques de la Grèce. La Bulgarie ne reconnaît pas plus de
minorités (contrairement à la Roumanie) et la situation des Grecs de Bulgarie
n'est pas reluisante. Toutefois, les Bulgares ne représentent plus depuis les
années soixante-dix des «grands ennemis», date à laquelle Grecs et
Bulgares ont cessé leur revendication territoriale croisés et ont allégé leur
dispositif militaire.
6.4 Les Arvanites
Les Arvanites (Gréco-Albanais), pour leur part, sont devenus la cible d’une
politique radicale d'assimilation; le gouvernement grecs a interdit l’emploi
public de la langue maternelle et les noms de lieu albanais ont été hellénisés.
Quant à la minorité tsigane, elle est systématiquement soumise à la
discrimination dans les domaines de l’éducation, de l’emploi et du logement,
et est régulièrement expulsée et violentée par la police grecque.

7 Le droit international et les minorités


La législation grecque interdit la discrimination fondée sur l'origine ethnique,
mais l'article 19 du Code de la nationalité prévoit que les citoyens grecs qui
n'appartiennent pas à la communauté de souche grecque peuvent être
déchus de la nationalité lorsqu'ils quittent le pays; les autorités grecques
considèrent que ces citoyens partent sans esprit de retour. En 1994 et en
1995, un certain nombre de personnes ont été touchées par de telles
mesures: quelque 60 000 citoyens grecs, principalement d’origine turque, ont
été ainsi privés de leur nationalité. L'abrogation de cet article a déjà fait l'objet
d'un vaste débat public et le Conseil de l’Europe considère que l'ajustement
du Code de la nationalité sur la législation européenne commune devrait se
faire sans plus tarder. Après de multiples pressions internationales, la Grèce
a finalement consenti à abolir en 1998 cette disposition de son article 19
du Code de la nationalité,mais sans effet rétroactif..
Il n’est pas dû au hasard que la Grèce n'ait pas encore signé ou ratifié
la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires et la Convention de
l'UNESCO concernant la lutte contre la discrimination dans le domaine de
l'enseignement. Il serait urgent qu'elle le fasse au plus tôt. Heureusement, en
1997, le gouvernement grec a signé mais non ratifié la Convention-cadre pour la
protection des minorités nationales. Bien sûr, le gouvernement a déclaré que la
Convention ne s'appliquerait qu'à la minorité musulmane, puisque c'est la
seule reconnue. En outre, le Conseil de l’Europe recommande à la Grèce
d’accepter l'article 14 de la Convention internationale sur l'élimination de
toutes les formes de discrimination raciale et d’envisager la signature et
l'adoption de l'Accord européen concernant les personnes participant aux
procédures devant la Commission et la Cour européennes des droits de
l'Homme. Enfin, on espère que la ratification du Pacte international relatif aux
droits civils et politiques de 1966, actuellement en cours d'examen au
Parlement grec, interviendra dans les plus brefs délais. À l'heure actuelle, il
n'existe pas en Grèce d'organisme spécialisé chargé des questions de
racisme et d'intolérance.
Pourtant, le pays est encore aux prises avec un évident climat de
xénophobie, bien encré non seulement dans les mentalités, mais surtout
dans les médias et l’Administration publique. Selon le Greek Helsinki Monitor,
les décisions gouvernementales destinées à instaurer le respect des normes
internationales en matière des droits de l’homme ou des droits des minorités
linguistiques se heurtent trop souvent à la résistance de la part de
fonctionnaires qui agiraient comme un «État fantôme» et saperaient
systématiquement les quelques rares politiques d’ouverture du
gouvernement. Par ailleurs, celui-ci semble se montrer réticent quand il s’agit
de s’opposer à cette résistance bureaucratique.
Terminons en relevant un fait datant du 2 février 2001, qui illustre la
perception qu'on a des langues minoritaires en Grèce. Le 1 er juillet 1995, lors
de la Rencontre panhellénique annuelle des Aroumains (Société de culture
aroumaine) à Naoussa, M. Sotiris Bletsas, un architecte grec, a remis au
président de ladite association une publication en langue anglaise du Bureau
européen pour les langues moins répandues, dans laquelle il était mentionné
que, dans certaines régions de Grèce, on parle, outre le grec, «cinq autres
langues». L’architecte fut poursuivi pour «diffusion de fausse information » et
déféré devant la 10e cour d’Athènes, le 2 février 2001. Lors du procès, la cour
a décidé que la mention des «langues autres que le grec» parlées en Grèce
constituait «un délit criminel». Et le tribunal a condamné l’accusé Sotiris
Bletsas à 15 mois de prison et à 500 000 drachmes (environ 1300 $US),
l'accusé ayant même aggravé son cas en faisant référence à son «idiome»
maternel, le turc. Des députés du Parlement européen ont dénoncé l’article
191 du Code pénal grec, qui permet de telles accusations se référant au
concept de «dissémination de fausses information». Selon la 10 e cour
d’Athènes: «Nulle part en Grèce on ne parle d'autre langue que le grec.» Le
procureur du gouvernement grec a déclaré ce qui suit à l’issue du procès:
Nous avons traité d’un problème important qui peut être résumé par les vers du poète: «Ma
langue est le grec!» La question de la langue est fondamentale. Nous sommes en train de parler
d’un facteur décisif dans la formation de la conscience nationale, d’un critère racial. L’accusé
aurait dû faire davantage attention en distribuant ce feuillet.

Il a été également question du Bureau pour les langues moins répandues,


l’organisme responsable du texte incriminé. Le président de la cour a conclu
ainsi: «Peut-être que les Européens n’ont pas été bien informés. La personne
qui a rédigé le texte devrait être identifiée et en subir les conséquences.»
Comme quoi, encore une fois, le ridicule ne tue point en Grèce, surtout
lorsqu'il est question de langue!

En fait, les Grecs mènent la vie dure aux Turcs de leur pays, mais les Turcs
de Turquie font de même à «leurs» Grecs. Il semble que la Grèce redoute
une éventuelle balkanisation de son territoire et qu’elle chercherait ainsi à se
protéger de ses puissants voisins turcs. Les causes d’une telle attitude
d’hostilité et de fermeture de la part de la Grèce envers ses minorités sont
nombreuses. Elles reposent en partie sur l'homogénéisation ethnique du
pays, qui compte près de 90 % de Grecs. Mais le rôle de l'Église orthodoxe
grecque n'y est certainement pas étranger, car depuis des siècles celle-ci n'a
jamais cessé de fournir à l'État grec ses ressources idéologiques et
spirituelles, lesquelles ont permis de façonner la cohésion nationale et la
continuité de la souveraineté de l’État. De plus, l'armée et le système
d'éducation ont toujours été des mécanismes de reproduction de l'idéologie
nationaliste. Il faut ajouter à ces causes une compréhension restrictive des
engagements internationaux de la Grèce au sujet de ses minorités, ainsi
qu'une conception juridique étroite et déphasée des droits civils chez les
groupes minoritaires, sans parler du niveau de culture politique très médiocre
à cet égard de la part des dirigeants grecs. Ces faits ont contribué à
considérer avec restriction les droits civils et communautaires légitimes des
membres des minorités en Grèce.
De toute façon, la politique linguistique de la Grèce n’est pas excusable.
Lorsqu’un État ne peut même pas accepter la présence d’une faible minorité
turque représentant 3 % de la population dont il n’a rien à craindre, il ne s'agit
même plus d’intolérance, mais de sectarisme et de fanatisme. Pourtant, la
Grèce, qui prétend offrir au monde l’image d’un régime démocratique, ne
reconnaît aucunement ses minorités linguistiques, mais seulement une
minorité religieuse, et ne lui accorde que des droits fort limités (quand elle les
lui accorde). En Grèce, il n'existe guère de protection juridique d'une
quelconque langue minoritaire, sauf pour les Turcs dans la région de la
Thrace, en conformité avec le cadre juridique des dispositions du traité de
Lausanne, qui garantissait les droits linguistiques scolaires pour les
musulmans, mais avec les mêmes droits pour les Grecs de Turquie. Sans
cette «compensation» de la part de la Turquie, jamais la Grèce n'aurait
accepté de tels droits à «ses» Turcs. En 1997, le président de la République,
M. Kostis Stephanopoulos, faisait la déclaration suivante au Conseil de
l'Europe:
La Grèce attache une importance particulière à la lutte contre le racisme et la xénophobie, sujet
qu'elle considère comme une des grandes priorités. [...] Par ailleurs, la mise en vigueur
imminente de la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, convention que
mon pays vient de signer, constitue un pas très important pour la protection des groupes
minoritaires en Europe et contribuera à la stabilité et à la paix dans notre continent.
Il terminait en citant cette phrase célèbre de Périclès (-495 à -429): «Nous
avons un régime politique qui n'a rien à envier à celui des autres».
Malheureusement, les politiciens d'aujourd'hui ont l'honneur d'être perçus
comme les plus mauvais gouvernants de toute l'Europe. Ils ont trafiqué les
livres de l'état et fermé les yeux sur une économie au noir qui dépasse les 20
% du PIB. Ils ont laissé enfler un appareil administratif dont l'obésité n'a
d'égale que son inefficacité. Les mégaprogrammes sociaux ont été
impuissants à soulager la pauvreté. Et une culture politique fondée
essentiellement sur des pots-de-vin qui auraient atteint, selon Transparency
International, les 88 milliards d'euros, soit 120 milliards de dollars US.
Comme quoi la naïveté n’a jamais fait mourir personne, parce que, sur la
question des minorités nationales, la Grèce en est encore au siècle de
Périclès! En effet, parmi les États d'Europe, la Grèce traîne nettement la patte
en la matière. L'enseignement des minorités constitue un enjeu de taille pour
tous les pays d'Europe. S'il est vrai que le droit à l'instruction est un droit
fondamental reconnu, il n’en va pas de même pour l'enseignement dans les
langues minoritaires en Grèce. D'ailleurs, les instruments contraignants du
Conseil de l’Europe allant en ce sens n’ont jamais été ratifiés par la Grèce...
ni par la Turquie.
Sans un changement fondamental de sa politique, la Grèce risque d’être
pointée du doigt par les organisations gouvernementales européennes et les
organisations non gouvernementales, qui surveillent le respect des droits de
l’homme et des droits des minorités dans l’ensemble de l’Europe. La Grèce
demeure l’un des rares pays à ne pas avoir ratifié les traités internationaux de
l’Union européenne reconnaissant des droits réels aux minorités. L’attitude de
ce pays prétendument démocratique est actuellement non seulement
indéfendable mais proprement scandaleuse. La Grèce en est restée à la
mentalité qui a prévalu au traité de Lausanne de 1923. Si celui-ci a paru
révolutionnaire pour l’époque, les mentalités ont bien changé depuis en ce
qui concerne les minorités nationales... sauf en Grèce. Ce n'est pas pour rien
que la Grèce n'a jamais ratifié la Convention-cadre pour la protection des minorités
nationales.
La Grèce semble bien mériter sa réputation de «plus mauvais gestionnaire
d'Europe». D'ailleurs, la Grèce est un pays ruiné et ravagé incapable de
rembourser ses prêts — qui viennent à échéance; elle obtient, sur les
marchés, des crédits à des taux usuraires qui ne font qu’aggraver une
situation devenue intenable, sa dette étant passée à 175 % de la taille de son
économie du fait de l’interminable récession alimentée par les mesures
d’austérité. Depuis au moins vingt ans, la Grèce s'est embourbée en raison
de la lourdeur de son administration publique, de l’inefficacité de son régime
fiscal et de l’inertie de son système économique. Quel que soit le parti au
pouvoir, des réformes s’imposent de toute urgence. Dans de telles conditions,
les questions linguistiques seront reléguées aux oubliettes pour au moins une
génération.

Dernière mise à jour: 27 janv. 2015

La construction des différences


Le monde antique est un lieu où l'on a construit et vécu toutes les formes de différences. Ces différences
sont de tout ordre : différences de statut et différences sociales (à l'intérieur d'une même communauté),
culturelles (entre les Grecs, les Romains et les Barbares par exemple), de classes d'âge et de genre.
L'important est de repérer à quel point ces différences, bien loin d'être naturelles, ont été culturellement
construites, chaque société inventant un mode d'exclusion spécifique. L'inventaire des différences a occupé
et occupe encore un bon nombre de chercheurs travaillant sur le monde antique.
Libres et esclaves, citoyens et étrangers sont des acquis qui sont déjà passés dans l'enseignement, dans le
droit fil de la réflexion sur la citoyenneté. Il serait sans doute difficile mais peut-être nécessaire d'expliquer
aussi que les différences de statut se creusent au fur et à mesure que se précisent les droits et les privilèges
des citoyens. La remarque de M.I. Finley selon laquelle le développement de cette forme de l'esclavage que
l'on nomme l'esclavage-marchandise va de pair avec la garantie des droits du citoyen à Athènes est encore
un peu iconoclaste 9 .
Les différences sociales sur lesquelles insistent toutes les synthèses d'histoire économique et sociale du
monde antique, celle de Claude Mossé pour le monde grec 10 , de Mac Müllen pour le monde romain 11 par
exemple, sont, en revanche beaucoup moins présentes dans ce que l'on retient du monde antique à l'École,
on ne sait trop pourquoi, alors que ce sont elles qui expliquent l'évolution des cités vers un régime de
notables bienfaiteurs.
Les différences culturelles sont, elles, quasiment oubliées dans l'enseignement à l'École. Le monde antique
a pourtant largement contribué à inventer une figure du "barbare" - celui qui ne parle pas grec au départ -
comme d'un être dont l'altérité touche à tous les domaines : allure générale, vêtement, coiffure, modes
d'alimentation, sexualité, manières de vivre et de mourir, de combattre et de se gouverner. Et les historiens
modernes, en décortiquant les récits antiques sur les Scythes ou les Indiens, ont montré à quel point ces
récits étaient construits sur l'opposition plus ou moins marquée aux manières d'être grec, puis d'être romain.
Si par exemple, en lisant Hérodote, on ne peut pas savoir grand chose sur les populations scythes vivant au
Vème siècle avant J.-C., on découvre en revanche les us et coutumes des Grecs qui sont un miroir inversé
de ceux des Scythes 12 . L'étude de la perception des Autres par les Grecs puis par les Romains 13 est un
domaine très vivant dans les recherches contemporaines sur l'antiquité, mais est-il impossible de
transmettre certaines de ces démonstrations à l'École ? Je ne le pense pas. Le traitement du barbare vaincu
et esclave, par les textes et les images, depuis le monde archaïque jusqu'aux dernières conquêtes
romaines, permet en effet d'aborder la question essentielle de la construction de l'identité. Hérodote disait
cela à sa manière quand il rapportait un épisode censé se passer à la cour du roi perse Darius : "Darius fit
venir un jour les Grecs qui se trouvaient dans son palais et leur demanda à quel prix ils consentiraient à
manger, à sa mort, le corps de leur père : ils répondirent tous qu'ils ne le feraient jamais, à aucun prix.
Darius fit ensuite venir les Indiens qu'on appelle Callaties, qui, eux, mangent leurs parents ; devant les Grecs
(qui suivaient l'entretien grâce à un interprète), il leur demanda à quel prix ils se résoudraient à brûler sur un
bûcher le corps de leur père : les Indiens poussèrent les hauts cris et le prièrent instamment de ne pas tenir
de propos sacrilèges. Voilà bien la force de la coutume, et Pindare a raison, à mon avis, de la nommer dans
ses vers "la reine du monde". 14 "
À l'étude des différences de statut, des différences sociales et culturelles, l'histoire du monde antique peut
ajouter celle des différences d'âge et de sexe. Dans ces deux domaines, je suis consciente que ce que l'on
peut faire dans un enseignement à l'université avec de jeunes adultes, est difficile voire impossible dans
l'enseignement s'adressant à de plus jeunes. J'indique toutefois ces deux directions parce qu'elles sont en
plein développement. Les travaux sur les classes d'âge, sur l'opposition entre jeunes et adultes, sur la
formation des citoyens et des épouses de citoyens, bref sur les jeunes, ont depuis la magistrale synthèse de
H.I.Marrou 15 changé de cap. En effet, plus que de mettre en perspective l'éducation antique avec une
éducation moderne qui reposait encore en partie sur l'étude des humanités, les historiens actuels s'attachent
à comprendre des pratiques et des rituels réservés aux jeunes qui ont longtemps paru absurdes voire
inconvenants, en faisant parfois le détour par des comportements semblables décrits par les
anthropologues. Rites d'inversion, mascarades, vie à l'écart des cités, récits d'enlèvements, combats rituels
trouvent ainsi leur place dans une explication globale de sociétés qui ont à cœur de "faire passer" la classe
d'âge des jeunes au monde adulte, car de la réussite de cette intégration dépend la survie du corps civique.
Depuis le livre pionnier d'Henri Jeanmaire 16 , de nombreux travaux permettent des synthèses sur la
jeunesse antique 17 . La comparaison avec le traitement et le regard porté sur les jeunes à d'autres
moments de l'histoire est désormais aisée.
Depuis la fabrication de la première femme, Pandora, par les dieux pour répondre par un "beau mal" à la
ruse de Prométhée, histoire racontée par Hésiode, l'altérité radicale du monde féminin est inscrite dans
l'histoire de la pensée grecque 18 . L'histoire des femmes d'abord, l'histoire de la différence des sexes -
appelée aussi histoire du genre - ensuite, ont atteint les lointaines contrées du monde antique et les acquis
de ces vingt dernières années sont importants 19 . Les traduire à l'école pourrait peut-être se faire dans le
cadre d'une place globale donnée à l'étude historique de cette forme ordinaire de rapports sociaux que sont
les relations entre les sexes. Mais la différence des sexes conduit aussi à parler de sexualité et la part du
monde antique en ce domaine pourrait être de présenter des sociétés où deux formes de sexualité,
l'homosexualité et l'hétérosexualité, sont présentes, avec de fortes règles sociales et juridiques qui régissent
les comportements (rien de "permissif " dans ces sociétés) mais aussi une forme de bisexualité ordinaire (en
tout cas pour le monde grec) assez différente de ce que d'autres périodes historiques ont connu 20 . Là
encore, ce thème qui dépasse l'enseignement concernant le monde antique pourrait être englobé dans une
approche de l'histoire de la sexualité.

L'histoire des religions


Le troisième thème abordé est davantage dans l'air du temps. Il entre dans les débats récents sur la place à
donner aux faits religieux à l'École et sur l'enseignement de l'histoire des religions. Comme le faisait
remarquer Jean-Pierre Vernant dans une interview à propos du rapport Debray sur l'enseignement des
religions à l'École 21 , il n'est pas obligatoire de centrer cet apprentissage uniquement sur les trois grandes
religions monothéistes : il faudrait parler aussi des polythéismes, qui sont des religions très différentes et
permettent justement de porter un regard comparatif sur les monothéismes. Religions sans dogme ni Livre,
des religions qui n'impliquent aucune croyance, aucun credo, aucune obligation d'adhérer à un système de
conception du monde et de l'homme, les systèmes polythéistes grecs et romains ont depuis les travaux
pionniers de Georges Dumézil donné lieu à de nombreuses études sur la mythologie, sur les panthéons et
sur les rituels. Ces domaines sont bien connus de tous et je ne vais pas détailler les apports des recherches
récentes qui rendent tout à fait possible l'enseignement d'une histoire des religions antiques qui soit critique
et totalement laïque 22 . Certes la présentation de quelques éléments de la mythologie est déjà faite à
l'école. Mais il s'agirait, au-delà du récit de contes et légendes, de saisir les dimensions sinon de tolérance,
du moins de souplesse et d'ouverture voire d'assimilation des systèmes polythéistes antiques, de rappeler
leur totale insertion dans la vie politique, de comprendre la logique d'une pensée mythique qui témoigne
d'une des formes de rationalité que le monde antique a mis en place, de se dégager d'une vision
ethnocentrique, voire "christianocentrique", et de jugements de valeurs convenus pour restituer à ces
systèmes d'explication du monde toute leur originalité. Le polythéisme antique, grâce peut-être à l'étrangeté
des pratiques qu'il requiert, offre une bonne distance pour regarder le phénomène religieux en historien,
c'est à dire comme un système symbolique particulier qui est un élément essentiel de chaque culture.
Voilà, présentés de façon trop rapide et donc réductrice, trois ensembles de questions autour de la
citoyenneté, de la différence et de la religion qui sont des questions vives et vivantes dans la recherche
actuelle et dont on pourrait trouver des échos dans l'enseignement à l'école. Le choix de ces thèmes m'est
bien sûr personnel. Il correspond néanmoins à une façon partagée par d'autres historiens de l'antiquité de
regarder le monde antique et particulièrement le monde gréco-romain non plus seulement comme celui de
nos grands ancêtres, mais comme un monde très différent du nôtre, très distant, cette différence et cette
distance permettant le dépaysement. Le retour à l'antiquité, l'intérêt porté à ce monde, se font alors sur
d'autres bases qui ne sont plus seulement celles de la filiation et avec d'autres questions, celles précisément
de notre temps.