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Presses Universitaires de France

Freud et Spinoza
Author(s): Siegfried Hessing
Source: Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, T. 167, No. 2, Spinoza (I) (Avril-Juin
1977), pp. 165-180
Published by: Presses Universitaires de France
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Freud et Spinoza

Nous nous prososonsd'ajouter au dossierdéjà épais des relations


de Freud avec Spinoza, trois lettres.
La premièrefut adressée à Lothar Bickel le 28 juin 1931 et
n'a été rendue publique qu'après sa mort,lorsqu'elle fut trouvée
parmi divers papiers et manuscritsqu'il avait laissés. La seconde
me fut adressée à moi-même: elle est datée du 9 juillet 1932 et a
déjà été publiée1.Avant de citer le contenu de ces lettres,il est
intéressantd'essayer d'y voir un peu plus clair dans le silence,
apparemmentvoulu, que Freud a gardésurSpinoza dans son œuvre,
alors que l'influencede Spinoza sur Freud pose peut-êtreplus de
problèmesaux spécialistes de Spinoza qu'à ceux de Freud :
« Aucunspécialistede Spinozaqui a eu l'occasionde prendreconnais-
sancede l'apportde l'écolepsychanalytique
à la psychologie
ne peut man-
querd'êtreimpressionné par les nombreuxrapportsentreles vues fonda-
mentalesde Freudet cellesdu philosophedu xvne siècle»2.

Et tout penseur dénué de préjugés sera d'accord avec Walter


Bernard et voudra se joindre à sa recherchedes raisons du silence
étonnantde Freud lui-même,de ceux qui ont écritsur lui, et d'une
telle attitude envers Spinoza. La littératurede plus en plus abon-
dante concernant Freud a mis en lumière beaucoup de choses
très diverses,mais malheureusement,presque rien n'a encore été
dit sur Spinoza. Bernard lui-même,si désireux de continuersa

1. Cf. SiegfriedHessing (édit.),Spinoza Festschrift


1632-1932,Heidelberg,
Karl Winter,1933; SiegfriedHessing, Spinoza - 300 JahreEwigkeit,Den
Haag, MartinusNijhofT,1962, zweitevermehrteAuflage; WalterBernard,
Freud and Spinoza,Psychiatry, Journalof theBiologyand Pathologyof Inter-
personalRelations.9, 2, May 1946, New York.
2. Ce sont les mots d'introductionde WalterBernard dans l'articlecité
ci-dessus.
REVUE PHILOSOPHIQUE. N° 2. 1977.

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recherchedans ce domaine, a découvertun article intéressantde


B. Alexander1qui déplore également
« que chez les psychanalystes on ne trouvepas le moindremot sur la
théoriedespulsions(Trieblehre)de Spinoza,riensursa théorie
desaffections
et des passions.On se seraitplutôtattenduà voirSpinozaapprouvépar
les psychanalystes ».
Un autre chercheurse joignit à l'avalanche des étonnements:
Constance Rathbun notait en 19342
un lien
de Spinozaet la psychanalyse,
« qu'il y a, entrela psychologie
».
plus étroitqu'avec n'importequelle autre école de psychologie
Bernard lui-mêmesemblait très impressionnépar l'article de
Bickel d'avril 19318 qui ajoutait ainsi une voix au chœur des
surprises:
« La lecturede Freudfaitpenserà Spinozaet l'on est tout étonné
de ne jamais voir ce philosophementionné, mêmelorsquel'orientation
de la penséeest la même.»
Si la lettrede Freud à Bickel avait été publiée par son destina-
taire peu de temps après sa réception,il aurait peut-êtreeu une
chance d'apprendrel'existencede celle que j'ai reçue un an seule-
ment après lui. Peut-êtrecela lui aurait-ildonné quelque satisfac-
tion,surtouts'il en avait égalementconnu une autre que je publie
ici pour la premièrefois.Le texte completde la premièrelettreque
j'ai reçue de Freud sur ce sujet n'a été publié par Bernard que
beaucoup plus tard, après la fin de la seconde guerre mondiale,
en 1946. Et à cette époque-là, Bernardn'avait aucune idée du fait
que l'attitude de Freud à l'égard de Spinoza pût faire problème.
Aussi pouvait-il normalementpenser que
« pource qui est de Freudlui-même, il est horsde doutequ'il connaissait
de direjusqu'à quel pointSpinoza
Spinozaet l'avaitétudié.Il est difficile
l'avait influencédans ses étudespsychologiques. Peut-êtreconnaissait-il
Spinoza comme un philosophe et un métaphysicien. La seule référence
à Spinozaque nouspuissions trouverestdansunelettreadresséeà Siegfried
Hessinget datée du 9 juillet1932 ».
Il est tout à fait clair qu'en écrivant son article sur Freud et
Spinoza en 1946,Bernardn'avait pas la moindreidée de l'existence
1. B. Alexander, Spinozaund die Psychoanalyse, Chronikon
Spinozanum,
S, 1928, p. 103.
2. ConstanceRathbun, On certainsimilaritiesbetweenSpinoza and psy-
choanalysis.PsychoanalyticReview,Jan. 1934,p. 14.
3. LotharBickel, UeberBeziehungenzwischender Psychoanalyseund der
dynamischen Zentralblatt
Psychologie, fürPsychotherapieundihreGrenzbegiele,
April 1931.

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d'aucune autrelettreantérieure,à qui que ce soitd'autre,surce sujet.


Il nous reste donc à apprécierles deux lettreset nous ne pourrons
voir clair dans l'interprétationde Bickel qu'en les comparant,
et peut-êtreaussi en ajoutant au débat la seconde des deux lettres
que j'ai reçues de Freud. Là, en effet,Freud scellait son alliance
avec Spinoza en identifiantson attitudeà celle qu'Albert Einstein
et Jakob Wassermanavaient expriméedans ma premièreSpinoza
Festschrift(Heidelberg,Karl Winter,1933).
Quand j'interrogeai,sur cette question du refus insolite de
Spinoza par Freud, mes amis spécialistes de Spinoza, je reçus,
le 17 octobre 1975, de Guido Van Suchtelen, secrétairedu Vere-
niningHet Spinozahuis,la réponsesuivante :
« Vous devriezrendrepubliquesles déclarations
de Freudavec l'écho
que vous leurdonnez,ne serait-ceque pourdétruiredes idéesfausseset
des légendes...»
JamesCollinsne se contentapas de contribuerà notrehommage
collectif à Spinoza. Il sembla étonné de m'entendre parler de
I' « incident Freud ». Le 29 octobre 1975, il m'écrivit :
« Je suis égalementtrèsintéressépar vos remarquessur Spinozaet
Freud,ainsique par le passageinéditde Freud.Je penseque la relation
de Freudà Spinozaestbeaucoupplusdirecteque celled'Einsteinà Spinoza.
La raisonen est peut-être qu'Einsteina effectivement étudiéSpinozaet
qu'il tendaità penserque la véritéphilosophique peut êtredistinctede
la véritéscientifique.Freudsembleavoirminimisé son lien directavec
Spinozaen parlantd'un intérêtglobalqu'il portaità l'atmosphère de son
œuvre.Jepenseque Freudvoulaitpréserver sa propreoriginalité.
Il voulait
profiterde la penséede Spinozasurl'ordrede la natureet surl'universalité
de la relationde cause à effet.Mais Freudne voulaitpas concéderqu'il
y a là une certainedépendanceà l'égardde la philosophie et que cela
à traiter
l'obligeait philosophiquement del'ordredu mondeetdela causalité.
Freudconsidérait beaucoupde chosescommeallantde soi à partird'un
certainclimatintellectuel.Aussiétait-ilréticentà admettre qu'il y avait,
entrelui et Spinoza,unerelationqui l'auraitconduità donnerunejustifi-
cationproprement despostulatsde basede sa méthodologie.
philosophique »
C'est dans l'esprit de la traditionspinozistetelle que la repré-
sentela Domus Spinozana, que je voudrais donc maintenantdonner
de cette affaire« mon propre écho » en laissant à chacun le soin
de se faireune opinion(quot capita,totsententiaeI). Dans cet esprit,
je citerailes mots d'un spinozisteeminentqui a participéà notre
hommage collectif,Errol E. Harris1. Apprenant, par une lettre

1. Errol E. Harris, SalvationfromDespair : A reappraisalof Spinoza's


Philosophy,The Hague, MartinusNijhoff,1973.

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que je lui avais écrite, cette bizarrerie de Freud, il m'écrivit


le 17 novembre 1975 :
« Mercipour votrenote sur Freud. Elle est intéressante.
Toutefois,
raisonde dire: « Dass es mirumeinephilosophische
Freuda certainement
überhauptnichtzu tun war ». »
Legitimation
Mais laissons les lettresparlerelles-mêmes.Après la publication
de son article,Bickel ne s'en tint pas là et voulut voir la réaction
de Freud. Aussi soumit-il l'article à Freud, accompagné d'une
lettredans l'espoir assez légitimede voir leverle voile du silence de
Freud surSpinoza, silenced'autant plus insoliteque ce dernieravait
eu, sur lui-mêmeet sur son œuvre,une influenceindéniable.Ce n'est
pas sans indignationque Bickel reçut de Freud la lettresuivante :
Sehr geehrter Herr Cher Monsieur,
Meine Abhängigkeit von den J'avoue volontiers ma dépen-
LehrenSpinozas gesteheichbereit- dance à l'égard des enseignements
willigstzu. Ich habe keinenAnlass de Spinoza. Si je n'ai jamais pris
genommen,seinen Namen direkt la peine de citer directementson
zu erwähnen,weil ich meine Vo- nom, c'est que je n'ai pas tiré
raussetzungen nicht aus seinem mes présupposésde l'étude de cet
Studium holte, sondern aus der auteur mais de l'atmosphèrecréée
von ihmgeschaffenen Atmosphäre. par lui. Et parce que je n'avais
Und weil es mir um eine philoso- absolumentrienà faired'une légi-
phische Legitimation überhaupt timationphilosophique.Peu doué
nicht zu tun war. Von Natur aus par la nature,j'ai faitde nécessité
unbegabt, habe ich aus der Not vertu et j'ai pris pour principe
eine Tugend gemacht und mich d'élaborer les faits qui se décou-
daraufeingerichtet, die Tatsachen, vraient à moi comme nouveaux
die sich mir als neu enthüllten, en évitant autant que possible
möglichstunverbildet,vorurteils- toute déformation,tout préjugéet
los und unvorbereitetzu verar- toutepréparation.J'ai pensé qu'en
beiten. Ich dachte, bei der Bemü- s'efforçantde comprendreun phi-
hung, einen Philosophen zu ver- losophe on s'imbibe inévitable-
stehen,sei es unvermeidlich,dass mentde ses idées et qu'on souffre,
man sich mit seinen Ideen durch- dans son propretravail,d'êtreainsi
tränke und deren Lenkung bei guidé. Aussi me suis-je également
seiner Arbeit erleide. So habe ich abstenu d'étudier Nietzsche quoi-
auch das Studium von Nietzsche qu'il fût- non, plus exactement,
von mirgewiesen,obwohl - nein parce qu'il était clair à mes yeux
weil es mirklar war, dass bei ihm qu'on pouvait trouverchez lui des
Einsichtensehr ähnlich zu finden points de vue très proches des
sein würden.Auf Prioritätmachte miens. Je n'ai jamais revendiqué
ich nie Anspruch.Von C. Brunner la priorité. Dans mon inculture,
weiss ich in meiner Unbildung j'ignore tout de C. Brunner.Tout
nichts.Das einzigBrauchbareüber ce que j'ai trouvéd'utilisablequant
das Wesen der Lust fand ich bei à l'essence du plaisir,je l'ai trouvé
Fechner. Ihr sehr ergebener chez Fechner.Votre bien dévoué :
Freud. Frbud.

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FREUD ET SPINOZA 169

Nous pouvonspenserque Freud,ayantconnu,estiméet même


admiréLou AndreasSalomeet étantdevenuson ami,cetteamitié
le transforma plus tard presqueen un disciplede Spinoza. Les
relationsde Freud avec Lou peuventtrèsbien l'avoirrapproché
de Spinoza,tout commeelles contribuèrent à la rapprocher, elle,
de Rilke,à le lui fairechériret à établirentreeux un noblelien.
Mais plus tôt encore,un an aprèsla première lettrede Freudsur
Spinoza adresséeà Bickel,Freud adopta, à l'égard de Spinoza,
une attitudeplus positivedans sa secondelettresur Spinoza,
la premièrequi m'ait été adresséeà moi-même. Il y faitétat de
liens entreSpinoza et lui beaucoupplus étroitsqu'auparavant.
N'ayant, à ce moment-là,aucune connaissancede cette lettre
de Freud à Bickel,je me sentisencouragé,par l'aveu explicite,
par Freud,de sa dépendanceà l'égardde Spinoza,à le compter
parmi les admirateursde Spinoza dans ma premièreSpinoza
Festschrift1632-1932déjà mentionnée. Il m'écrivaiten effet:

Sehr geehrter Herr, Cher Monsieur,


Ich habemeinlangesLebenhin- J'ai eu, tout au long de ma
durchder Personwie der Denk- longuevie, une estimeextraordi-
leistungdes grossenPhilosophen nairepourla personneet pourla
eine ausserordentlicheHochach- pensée de ce grand philosophe.
tungentgegengebracht. Aber ich Mais je ne crois pas que cette
glaube,dieseEinstellung
giebtmir attitudemedonnele droitde dire
nichtdas Recht,etwas über ihn devantle mondeentierquoi que
vorallerWeltzu sagen,besonders ce soitsurlui,pourla bonneraison
da ich nichtzu sagenwüsste,was que je n'en sauraisriendire qui
nichtschon von Anderngesagt n'ait déjà été dit par d'autres.
worden ist. EntschuldigenSie Excusez-moid'éluder par cette
durchdieseBemerkung meinFern- remarquetouteparticipation à la
bleibenvon der geplantenFes- Festschriftque vous projetezet
tschriftundseienSie meiner
Sym- soyezassuréde ma sympathie et
pathie und Hochachtungversi- de ma considération.
chert. Votre
Ihr Freud.
Freud.

Quand j'envoyai à Freud un exemplaire de la Festschriftqui


venait d'être publiée, il me réponditpar une lettredu 19 mars1933
dans laquelle il est à nouveau questionde Spinoza. Jen'avais jamais
encore fait état de cette lettre,mais je pense que l'occasion est
aujourd'hui toute indiquée de la verserau dossierdes relationsde
Freud avec Spinoza. On y voit l'adhésion de plus en plus nette
de Freud à Spinoza :

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170 SIEGFRIED HESSING

Sehr geehrter Herr, Cher Monsieur,


Dank fürdie ZusendungIhrer Mercipourl'envoide votreSpi-
Spinoza-Festschrift. Sie wirkt La richessedu
noza Festschrift.
durchdenReichtum ihresInhalts contenu et la diversité
despoints
undderVielseitigkeitderGefühls- de vuesontimpressionnantes.
punkte. La gênequej'éprouve à y voir
MeineEmpfindlichkeit, dass ich monnommentionné estdiminuée
in ihrgenanntwerde,findeteine parle faitque deuxautresper-
Beschwichtigungdarin,dass auch sonness'y expriment de la même
zweiAnderesich ähnlichwie ich manière que moi.
geäusserthaben. Einsteina trouvé lesmotsqu'il
Einsteinhat das richtigeWort fautpourdireque l'amourque
dass die Liebe zu Spi-
getroffen, l'on peutavoirpourSpinozane
nozaalleinnichtgenügt, umeinen suffîtpas pourqu'onapporte une
Beitragzu rechtfertigen.
Ich habe contribution.
dieSchriftunserer
ZeitschriftIma- J'aitransmis votretexteà notre
go übergeben. revueImago.
Mithochachtungsvollem Gruss. Avec mes salutations respec-
Ihr tueuses.
Freud. Votre
Freud.

Il est une choseque l'on peut conclureclairement : Freudne


voulaitriendire« devantle mondeentier» (vorallerWell).Peut-être
réservait-ilce privilègepourun contactprivé,pourune occasion,
quandle tempssemblerait mûr.Dans la dernière lettre,la seconde
qui m'ait été adressée,on voit Freudse découvrir un peu plus et
se réjouirdu faitque d'autres,commeAlbertEinsteinet Jakob
Wassermann, étaientd'accordpour rendrehommageà Spinoza
touten ajoutantque l'amourpourSpinozane suffit pas pourjusti-
fierune contribution. En mettantl'accent sur cette commune
attituded' « amour»,Freudmontre sonpropreamourpourSpinoza
et consentdéjà à le partageravec d'autres.Amourque Spinoza
méritetellement, toutparticulièrement de la partde Freuddans
le rôlede Balaam...Freudétaitpristoutentierdans cettemarche
de l'hommeversla prisede conscience de ce qui se cachederrière
la « façade» ; il s'étaitlivréavec succèsà un travaild'autoanalyse
sans aucuntémoin.En termesspinozistes, cela s'appellela figure
de l'hommeaffrontée à la figurede l'univers: c'est cettefaciès
totiusuniversi que Hui-Nengappelaitla vraiefigure qu'à l'homme
avantde naître.
II
Montrons maintenant commentd'autressourcesont exprimé
de la partde Freud,une attitudesem-
des opinionsqui indiquent,

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FREUD ET SPINOZA 171

blable, cette attitude qui nous paraît résulter d'un désir tout
naturel d'indépendance dans l'expressionde la pensée.
Richard Wollheim a rassemblédes essais critiquessur Freud1,
essais dont ChristopherReeves a ensuite parlé à la radio et dans
The Listener.Reeves n'eut aucune peine à retenirlargementl'atten-
tion en jetant quelque lumièresur un domaineobscuroù la confron-
tation avec soi-mêmepeut aider le lecteurà mieux accepterce qui
peut paraître signifierun esclavage insupportable.Pour la toute
premièrefois,un esprit analytique comme Freud devint lui-même
objet d'analyse et le diagnosticqui en résulta est assez intriguant
pour donnermatièreà réflexion.Wollheim,dit exactementChris-
topher Reeves2,
« se livre,avec les autresauteursdu recueil,à un nouvelexamende la
théoriefreudienne et chercheà montrer la dépendance de certainsaspects
de la psychanalyse à l'égarddes thèmesactuellement traitésparles philo-
sophiesde la conscience: par exemple,le rôlede l'imagination dans les
processuscognitifs, les mécanismesde l'illusionet le rôledu langagedans
la formation des concepts».
De telles nouvelles réappréciationscritiques de Freud le font
apparaître dans une perspectivetout à fait semblable à celle qui
se dégage de ses lettres privées sur Spinoza, dans la mesure où
elles se fondentsur des remarquesdu même ordre.Ces remarques
semblent confirméessans aucune réticence par Freud lui-même
dans Ma vie et la psychanalyse.Là il insiste en effetsur une
« incapacitéconstitutive
qui lui a permisd'éviterla philosophie
».
Plus loin, ChristopherReeves nous rappelle que, lorsque Freud
était étudiantà l'Universitéde Vienne,il cherchaitpeut-êtreinstinc-
tivementun maîtreen philosophieet en mêmetemps- si paradoxal
que cela puisse paraître- l'indépendance. Certainescoïncidences
tendentà se répéter.Franz Brentano,qui futle professeurde Freud,
« avait entreprisd'écrireun traitésur des méthodespsychologiques qui
annoncentbien des idées que Freud professera plus tard,en particulier
l'accentmis par Freudsur la recherche des intentionscachéesqui sous-
tendentl'action d'un individucomme étant le centrede l'entreprise
psychologique ».
Alors,pourquois'étonnerou se formaliserà grandscrisdu silence
de Freud sur Spinoza dans ses années de maturité,plus que de son

1. RichardWollheim, Freud. A collection


of CriticalEssays, New York,
Doubleday.
2. ChristopherReeves, Was Freud a Scientist?, The Listener,London,
15 Jan. 1976, p. 58.

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silencesurBrentanodanssa jeunesse,toutparticulièrement lorsqu'il


eut à affronter son Karma? Pourquoi...? Parce que Freud n'a
jamais voulu se laisser« imbiber» - pour utiliserle mot qu'il
emploiedansla lettreà Bickel- ou du moinsparaîtreimbibédes
enseignements de qui que ce soit. Il l'a dit dans des termesd'une
franchise abrupteque nousavonscités.Et Nietzschene fut-ilpas
un autrecas où, pourla mêmeraison,Freudesquivatouteimpli-
cationou toutcontactdirectqui auraitpu êtreinterprété comme
une façonde se soumettre à la penséed'autrui ? Ce qu'il voulait
que l'on vît, c'est la façondont sa proprespontanéitéélaborait
entièrement sonoriginalité indépendante surson« proprechemin»,
pourrait-on dire : sans aucune dette à l'égardde la causa siveratio
de Spinoza.
Une secondeconclusion à tirerde l'analysede Freud,le grand
analyste, consisterait à se demander s'il y a un seul écrivainqui
ait jamais pu écrirede tellemanièrequ'il puisseplairepar avance
à tousses lecteurspotentiels et futurs.QuandFreudavait atteint
son but,il ne voulaitplus s'occuperdes voies par lesquellesil y
étaitparvenuet il laissaità ses disciplesle soinde commenter ses
intentions. Je ne peux m'abstenirici de rappelerl'histoired'un
critique localqui,accueillant le grandpeintreMarcChagall,essayait
ce
d'expliquer que l'artiste aurait effectivement dû avoiren tête
lorsqu'ilpeignait tel ou tel tableau. Lorsque ce critiqueeutterminé
et qu'il eut « encaissé» les applaudissements, Chagallse leva pour
remercier l'orateuren ces termes: « Combienje vous sais gré de
m'avoirfaitconnaîtreaprèscoup ce à quoi je pensaislorsqueje
peignaisce tableausur lequelvous m'avez donnétous ces points
de vue rétrospectifs intéressants, pointsde vue que j'aurais dû
avoirenmoiintrospectivement à cemoment-là ! » Enfin,n'entendons
nous pointparler,de nos jours,d'enfantsqui se plaignentde ne
pas avoir eu la chancede pouvoirse choisirdes parentsà leur
imageet à leur goût,auxquelsils n'auraientpointeu à repro-
cher,par la suite, d'être la cause de tant de crainteset de
défauts!
Deux autresvoixse sontexprimées à proposde Freud,que l'on
n'a peut-être pas encore entendues, du moinsqui n'ontpas été
ou
entendues par ceux qu'ellesintéressent, et celaà causede la brillante
médiocrité des « professionnels de Freud», des spécialistes. Il s'agit
de TimothyLeary et de Ralph Metzner.
« Pourbiencomparer Jungà Sigmund Freud,il nousfautbientenir
compte desdonnées disponibles que chacunputprendre comme base de
sa recherche. PourFreud,c'était: Darwin, la thermodynamique classique,

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FREUD ET SPINOZA 173

l'AncienTestament,l'histoireculturellede la Renaissance,et plus que


ferméeet surchauffée
tout,l'atmosphère de la famillejuive »l.
Timothy Leary, Ralph Metzner et Richard Alpert ont, dans
une communeentreprised'interprétation, essayé de commenteret
de réexprimerl'antique texte du Livre des Morts du Tibet1afin
de le mettre au goût du jour, c'est-à-dired'une époque psyché-
délique d'expansion du psychismeet d'ignorance du tout. C'est
le omnia animata (sumus) de Spinoza. Mais tout observateur
impartial voit bien que c'est également là un honneur rendu à
Freud et qu'il le mérite,bien qu'il ne soit pas allé plus loin sur cette
terraincognita.
« QuandFreudforgeait l'expressiond'aprèslaquellele moiest le vrai
siègede l'angoisse,il exprimaitune intuition trèsvraieet trèsprofonde.
La peurdu sacrificede soi gît profondément cachéedans chaque moi,
et cettepeurestsouventl'exigence, contrôléede façonprécaire, que formu-
lentles forcesinconscientesqui veulentéclateravec leurpleinepuissance.
Aucunde ceux qui luttentpourl'individuation ne se voit épargnerce
passagedangereux(transformation en réalitétranssubjective)...»
Cela encore indique un lien souterrainavec l'axiome premier
et fondamentalde l'Ethique de Spinoza :
« Toutce qui estestensoi-même
ou enautrechose» [unquasi-soi,S. H.]
Ainsi, ce que Freud appelle le véritable siège de l'angoisse,
c'est-à-direle lieu où le moi illusoirefpugdala) craintcontinuelle-
ment un « autre » illusoire,n'offreni confort,ni vrai repos : ce
n'est pas un fauteuil d'où l'on pourraitregardertout le reste de
l'univers comme quelque chose d'étrange... Ce Livre des Morts
vraimentunique, cette source tibétaine de sagesse pour le petit
nombre,a atteintl'Occident d'abord par le spécialistedes tsiganes,
W. Y. Evans-Wents,que rejoignitC. G. Jungavec son commentaire
psychologique,et par l'excellent Lama Anagarika Govinda qui
donna une préface à la troisièmeédition. Ces trois explorateurs
de ce qui en l'homme est inconnu rencontrèrentfatalementles
thèses freudiennesen cherchantà expliquer le Livre des Morts,
quel que fûtle point de vue qu'ils adoptaient. Ainsi, Jungfait des
réserves en indiquant que,
« bienque Freudait été le premier en Occidentà étudierpar le bas, par
l'animalité,le territoirepsychiquequi correspond, dans le lamaïsme
tantrique,au SidpaBardo,c'est-à-dire
à l'étatderéincarnation,
1. Timothy Leary, Ralph Metzner et Richard Alpert, PsychedelicExpe-
rience, London, Academic Editions, 1971, p. 13.
V. W. Y. hiVANs-WENTz,The Tibetan Book oftheDead, New York, Pantheon
Books, 1951.

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174 SIEGFRIED HESSING

une crainte tout à fait légitimede la métaphysiqueTa empêché


de pénétrerdans la sphère de « l'occulte ». En cela, Freud était
typiquementnon oriental; il restait enchaîné par les limitations
qu'il s'était lui-mêmeimposées. Evans-Wents pense que ces limi-
tations ne peuvent entraverindéfinimentla recherchepsycholo-
gique et que Jungs'en est largementaffranchi, car il soutientque
« la théoriefreudienne
ne peutaboutirà riende plusqu'unesimpleappré-
».
ciationnégativede l'inconscient
Là, pourtant,dans l'inconscient,sont accumulés,d'une manière
apparemmentimpérissable,tous les trésorsdu passé de l'humanité.
L'Orient parle des trésorsAkasha. Pourtant,sans sous-estimer
l'apport freudien,Jung pense :
« Nouspouvonsconsidérer commeétablique, grâceà la psychanalyse,
l'espritrationalistede l'Occidenta pénétrédans le « névrotisme» du
Sidpa Bardo,maisn'a pas pu allerplusloinà cause du préjugéd'après
lequeltoutce qui est psychologique »
est subjectifet personnel.
Dans le mêmeordred'idées,Evans-Wentzajoute que cet accrois-
sement de la connaissance du psychismehumain que l'on désire
tant ne pourra être atteintpar la méthodefreudiennevisiblement
inadéquate, mais actuellementen vogue, qui consisteà « psychana-
lyser» un sujet, mais par la méditationet par l'autoanalyse inte-
grative. C'est à ces techniques psychologiquesdu yoga oriental
que se réfèreLama Govinda dans sa préface.C'est ce qu'exprime
trèë bien W. Y. Evans-Wents (qui a tant fait pour faireconnaître
à l'Occident la sagesse de l'Orientl)1 :
« Le désir,la soifde sensation,de l'existence instable[c'est-à-
sangsaric
direle passageindéfini d'une causa siveratioalia à une causa siveratio
alia, en termesspinozistes,S.H.] n'est pas surmontépar l'intelligence
pure.La mortsuccèdeà la naissanceet la naissancesuccèdeà la mort,
indéfiniment... La véritableintelligence conduità réaliserl'irréalitéde
l'existencesangsarique... »
Freud avait une aversioninnée de l'introversionqu'il identifiait
à une attituded'espritauto-érotiqueet narcissique.Et Jungreproche
à Freud de partager cette attitude négative avec la philosophie
nationale-socialistede l'Allemagne(en 1939 !) qui, à cette époque,
voyait dans l'introversionune faute contrel'espritde communauté
(totalitaire).SigmundHurvitz2parle avec beaucoup d'enthousiasme
de l' autosubmersionintrospectivequi apparaît si bien chez le
mystiquehassidique, qu'est le grand Maggidde Mesritch.Il acquit
1. Das Tibetanische Totenbuch,Zürich, Rascher, 1960 (6te Aufl.), s. 69.
2. Zeitlose Dokumente der Seele, Zurieft, ttasefter,iy&;¿, 8. *¿uo.

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FREUD ET SPINOZA 175

unetellemaîtrisede l'introspection qu'il savaitdépersonnaliser son


moi incorporel lié au corpsimpersonnel (pouremployer le couple
conceptuel du symbolisme cabbalistique) et retourner à l'étattrans-
personnel (c'est-à-direau transcausal etau transrationnel) etprimor-
dial de l'esprit( inconscient). Freudinsisteplussurle petitsegment
conscient (un dixièmedu tout,commela partievisiblede l'iceberg,
dansl'océande l'universalité) : il ne voitdansl'inconscient que du
refoulé(das Verdrängte) alorsque d'autresvoientdansle conscient
un artificede la psyché(Kunstgriff derPsyche!).
Quant au moi avec sa « goutte de conscience »,nousdevonsdire
qu'il suit un processus consistant à particulariser et à singulariser
en un soi sa propretotalitéocéaniqueinconnueet sonuniversalité.
D'où la vieillequerellede l'Un et du Multiple.Quand on y voit,
de façonerronée, unesimpleunitéarithmétique, au lieu d'y voirle
principe acausal et irréelde l'indétermination, questiondevient
cette
unechausse-trappe mêmepourdespenseurs commeEinstein.Consi-
dérécommede l'ordrede l'uniténumérique, le moi paraîtséparé
de toutautremoi,telque vous,lui,ou elle,et de là naîtla souffrance
engendrée par les projections de la quasi-altérité et accompagnée
de beaucoupde peur et d'angoisse.Cettehorreurd'autruiest la
peurde toutautre-que-moi : madanyo. C'estseulement en prenant
consciencede la relativitéréciproquequi lie le conceptde quasi-
altéritéet le conceptde quasi-identité que l'on découvrela vraie
non-altérité au-delàde la causa siveratio: velsui, vetalius. Le vel
est commeun voile dontla fonction est de dévoilerle caché,ce
qu'il y a d'occultedans notrepropreinconnu.A ce moment-là,
le moi ne s'opposeplus aux autresmoi; il est tournévers l'un
(uni-ver sus), tournéversle tout(omni-versus). La gouttese réiden-
tifieà l'océan en étendantl'étroitegouttede conscience jusqu'au
divinet au cosmique,jusqu'à la conscience océaniqueuniverselle :
omniaanimata.L'illumination délivrepourainsidirele moieffrayé
dé l'illusionde sa quasi-personnalité ! Mais jusqu'au momentoù
l'aurorede l'illumination pointedans la longuenuit obscurede
l'obscurcissement de soi, il y a beaucoupd'insécurité. Raressont
ceuxqui,tel AlanWatts,ontété capablesde découvrir la « sagesse
de l'insécurité»x qui permetde passer de l'esclavageau salut.
Il se cache beaucoupd'insécurité déconcertante dans ce « siège
de l'anxiété» que hantentalternativement les fantômes du « moi
ou un autre», de l'espoiret de la crainte: ce sontlà deuxpairesde
conceptsindissociables, selonla Cabbale,maisaussiselonSpinoza.

1. Alan Watts, The WisdomofInsecurity,


New York,VintageBooks,1951.

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176 SIEGFRIED HESSING

Quand on voit clair en soi-mêmeet dans sa propreconscience,


on saisitmieuxl'intuition cosmo-divine du omniaanimalaofferte
en primeà l'orgueilgigantesque du nain.Ego via sum.Ou encore:
egosum,par le biais de la totalisation,
devient: nossumus.Aussi
Spinozaparle-t-ilau pluriel :
« Sentimus[et non « cognoscimus»] experimurquenos [pmnes]aeternos
esse. » Essendi fruido!

Alors,le moi individuéavec son égocentrisme veut s'échapper,


alorsque son désird'individuation dévoilepresquel'indivisibilité
du tout.La peurqui prédomine dans ce « siègede l'angoisse» est
bientôtdémasquéecommehorreur du vide qui est le côténégatif
et perverti de la totalité.La peurde la solitudefaitplace à l'espoir
de l'unitédansle tout.L'horreur et l'angoissenégativesse sentent
blesséeset désespérées jusqu'à ce que la totalitévienne,par les
deux conceptsindissociables, pacifierle moi isolé. L'horreurest
une horreurdu toi, du non-moi,l'autreapparaissantcommeun
fantômede l'altéritéen soi. Max Planck a pu décoderles divers
fauxproblèmes qui attirentet horrifientle moi angoisséqui, dans
son fragileégocentrisme, se réjouitde créerun mondefantôme
afinde mieuxrendrecomptede ses proprespeurs.
Parmiceuxqui eurentle plusde raisonsde se poserdesquestions,
nous trouvonsWhiteheadqui se demandece que l'hommefait
de sa solitude.Ce défi,cettetâchede la confrontation avecsoi-même,
concerne tousles hommes.La questiongagnerait à êtrereformulée
en ces termes: que fait,dans son « siègede l'angoisse», le moi
empoisonné par la peur pour échapperà cettesolitude,pour la
dépasser? Le remèdeest dans cetteidentitéde l'un au tout et
du toutà l'un qui correspond au omniaanimatade Spinoza.Cette
individuation, je préféreraisl'appeler« omnialité» ou totalité,
etje suisheureux devoirR. Buckminster-Fuller l'appeler« synergie ».
Que signifie donccettenouvelleétiquettepourdésigner notre être
inconnuet sans nom?
« La synergie estdeTordre del'essence.Nousyvoyons l'espritdominer
la matière et l'humanité échapper à uneidentité exclusive qui la lierait
à unelocalisation géographiquetyrannique »x.
Ralph Metznerexplorecomplètement les « territoires
de la
conscience»2et ne pensepas qu'il y ait seulementdeux niveaux

1. R. Buckminster-Fuller, Operating Manual Spaceship Earth, Carbon-


dale (111.), South Illinois University Press, 1969, p. 99.
2. Ralph Metzner, Maps of Consciousness,New York, Collier Books, 1971,
pp. 5 sqq.

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FREUD ET SPINOZA 177

dont l'un pourraitêtre appelé (incorrectement) inconscient.Ce que


suggère Spinoza par l'expression omnia animata, c'est que la
conscienceest multidimensionnelle. Elle a plusieursniveaux, plu-
sieurs aspects, tandis que MonsieurTout-le-Monde,pour sa propre
commodité,réduitcettetotalitéimmenseet énigmatiqueà la distinc-
tioncommodeet banale du conscientet de l'inconscient(c'est encore
unepairede conceptsliésl'un à l'autre!). Ces conceptssontplus accep-
tablessi on les faittravaillerà différents niveaux pour se référerà la
totalitépar le jeu de l'Un Tout et du Tout Un, afinde mieux faire
saisirce qu'est la vraie individuation.Metznerne refusepas de porter.
« au créditde Freudle faitd'avoirprisle taureaupar les corneset de
s'êtreattaquédirectement au problème de la résistanceet des mécanismes
de défense.Pour aborderobjectivement il
ses propresétats intérieurs,
fautentreprendre (et c'est là une tâchedifficile,
longueet peu comprise)
de se libérerdes imageset des mécanismes acquis ».
Et puisque j'en suis encore à témoigneren faveurde Spinoza,
je dirai que je vois encore un autre lien entre Freud et Spinoza
dans le faitde découvrirque bien des chosesinfluentsurle psychisme
sans pouvoirdire de quoi il s'agit. Pour Spinoza, il y a un postulat
irréfutable: c'est que
« l'hommeest [seulement, S.H.] conscientde ses désirset de ses appétits
touten étantignorant des causespar lesquellesil est conduità souhaiter
et à désirer.Il ne les connaîtmêmepas en rêve ».
Metzner a étendu son audacieuse investigationde lui-même
jusque dans des domaines où Freud, satisfaitet fierde ses décou-
vertes, cherchaitun point de répit
« lorsqu'ilse renditcompteque plusieursinterprétations (développées
ensuiteparses successeurs) étaientpossibleset qu'ellesreposaient surdes
observations également invérifiées et invérifiables.
Le faitque le processus
d'observation interfèreavec le phénomène observé,faitqu'exprime, dans
les sciencesphysiques,le principed'indétermination de Heisenberg, est
évidemment d'une importance considérable en psychologie où les phéno-
mènesà observersont les propresétats subjectifsde l'observateur. On
s'aperçoitcependantque cetteenvahissante et foncière distorsion de la
perception qu'engendrent les facteurs et les perspectives
subjectifs limitées
à la personnalitéest trèsrarement reconnuepar l'observateur lui-même.
Le pointfaibledanstoutel'œuvrede Freudétaitsa méthode, sa technique
des « associationslibres», en faitnullement librespuisqu'ellessuiventles
structures rigidesdes mécanismesnévrotiques.Malheureusement cette
méthode, mêmecomplétée par les interprétationsde l'analyste,ne libérait
pas le patientde ces mécanismes. Le patientanalysépouvaitrelatertoute
l'histoirede sa névrosesans fairele moindreprogrèsversla guérison»*.

1. Si Ton veut mieuxcomprendre la pensée de Spinoza,il faut mettreen


parallèlel'expression« mécanisme», utiliséepourdésignerdes processussoma-
TOME CLXVII. 1977 7

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178 SIEGFRIED HESSING

A cela Metzner unremèdedansl'Ecoled'Actualisme


offre fondée
par RüsselPaul Schofield où il applique
à ValeyCenter(California)
avec succès des techniques
« susceptibles lespotentialités
d'actualiser à étendre
(c'est-à-dire lespossi-
bilitésqui sontdanschacunde nous)aûn de libérer des
la perception
imagessclérosées et de permettreà la consciencede gagnerdifférents
niveauxqui, en général, ne lui sontpas accessibles »x.
Ici encore,je rencontre et je reconnaisce que j'ai apprisde
monexcellentmaîtreBaruchde Spinoza : je dois m' « imbiber»
(contrairement à ce que dit Freud)du désirde m'identifier à ma
totalité,à monêtreindividué (considérécomme indivisible).Spinoza
indiquele butque doitpoursuivre le sagelorsqu'ila croiséle chemin
qui conduità cetteindividuation et à cettetotalité.Non solum
singulares, particularessed nos omnia animatasumus: II s'agit
de dilaterl'étroitessedu moi jusqu'à une connaissance de soi qui
Tidentifie au tout.Ce qui faitle bonheurdu sage,c'est la liberté
de s'identifierà l'Etre et d'être
« conscientdelui-même,deDieuetdumonde » [cemonde dontla diversité
et la multipliciténe sontqu'apparentes].
Et le fait que nous puissionsainsi nous réidentifier montre
que noussommes omnia, la totalité.L'apparentemultiplicité, l'appa-
renteinfinité numérique, sonten réalitél'Un Tout et le Tout Un.
Nous sommesomniaet animataquand nous nous référons à la
conscienceque nous en pouvonsavoir.Dans l'espritdes antiques
upnanishades, nousne sommesrienque conscience et co-conscience
en tant que anima,animatio,animanlia...AchatRuach Elohim
Chayim1 Uniqueest l'Espritvivantd'Elohim! Ce premier verset
de SepherYetsirahconfirme le premier versetde Bereshi.Il indique
le liende la Genèseet de la gnose.Jele répète: nousne sommesrien
que conscience, et maintenant nouspouvonsmieuxsaisirle message
de Whitehead:
« En dehorsde l'expérience des sujets,il n'y a rien,rien,un pur
néant»2.

le travail
tiques,et celle d1 « automaton» qu'utiliseSpinozapour caractériser
de l'esprit.
1. Lama Anaganka uovinda parie de « consciencemuiuaimensioimeiie ».
Il m'a envoyéquelques extraitsde sa contribution à l'ouvrageMain Currents
in Modem Thought, vol. 26, 1970, n° 4. On trouveune expressiontrès fine
des mêmesidées dans Carlo Suares, Mémoiresur le retourdu Rabbi qu'on
avnelleJésus,Paris, Robert Laffont,1975.
2. Processand Reality,p. 234.

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FREUD ET SPINOZA 179

En d'autrestermes,empruntés à l'ésotérisme juif,il n'y a que


de YEchadet pas d'Acher.L'un sans altérité.La formule de l'ésoté-
rismehindoule dit également: l'un sans second,Advaita,la non-
dualité,c'est-à-dire la non-altérité.
Spinoza est un penseurqui aurait pu imprégner un penseur
commeFreudlorsquecelui-cieutbesoind'accéderà unetellevérité
salvatrice,bienqu'il ait refusétoutguidedans son exploration du
mystèrede ce qui en l'hommeest inconnu.Cetteexploration ne
peutse faireà coupde systèmes, à coupd'explications remplaçant
d'anciens-ismespar de nouveaux.Elle est commeune fascination
hypnotiquequi révèle,dans l'expériencevécue, qu'il n'y a pas
d'altérité.
Les messagesles plus ancienssont : « Connais-toi toi-même »
et « Aime ton prochain». Mais pour des raisonsde commodité
on les a transformés en « Aime-toitoi-même» et « Connaiston
prochain». Le Deus sive Natura peut vous marquerde YAmor
Dei siveNaturaeet transformer la connaissance en amourau sens
bibliqueoriginaire. A ce moment-là, la connaissance ne se préoccupe
pas de connaîtrela quasi-altérité pourapaiserl'inquiétantedere-
liction.Elle ne cherchepas à aimerle moi apparentmaisà trans-
cenderl'apparenceet à s'identifier à la causa siveratiosui, c'est-à-
direau principe d'indétermination.
C'estdanscetespritque Spinoza
écrivaitun jour à un négocianten grains:
« II se peutque Dieuvousait donnéunesi claireidéede Lui-même
quevousenayezoubliélemonde poursonamour etpouraimer leshommes
commevous-même !»
Vous vous sentiriezalorsfrappé,émerveillé commeSpinoza;
vous vous sentiriezpleinementépanoui,identifiéà Dieu et au
monde,oublieuxde la faussealtéritéet de l'égoïsme.Vousne distin-
gueriezplusconscient, subconscient
et superconscient.C'estcomme
si la gouttedans l'universel
océan prenaitconscienced'elle même
en accédantau merveilleux sentimentocéanique: samadhi,nirvana,
moksha, illumination...Chaquegoutteest l'océantoutentierindi-
visible,tout comme chaque hommeest un bouddha,un Christ.
Mais seul un petitnombre,les élus,en prendconscience. Seuls ils
peuventdire commeSpinoza :
« Sentimus experimurquenos aeternosesse. »

Cettesentencecontienttoutel'indicibleidentitéocéaniquede
toutesles vagueset de toutesles gouttes.Freud,qui étaittellement
sansjoie (freudlos)
dansson« siègede l'angoisse»,auraitpu s'élever

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180 SIEGFRIED HESSING

jusqu'à l'Ode à la Joie, ce Lied an die Freude de sa dernièresym-


phonie, où Ludwig Van Beethoven essaya d'atteindreles limites
du dicible en rendanthommageà Yomniaanimata par la voix des
hommeset de l'orchestre.
L'humaniténe devraitjamais minimiserl'effort que faitl'homme
dans son rayon carmique, par exemple l'énergie avec laquelle
Sigmund Freud explora les régions frontièresde l'individu afin
de dépasser la pierre d'achoppement de ses limitations1.
Nous sommes tous des pèlerinssur le chemin qui conduit de
l'esclavage à la liberté, que nous suivions Spinoza en Occident,
ou les rishis,les sages, les gurus,les lamas de l'Orient, car nous
appartenonsà la même humanité. C'est en découvrant sa vraie
individuationet sa vraie totalité que l'homme devient capable
d'aider l'humanité et d'être bon pour autrui puisqu'il n'y a pas
de véritable altérité.Si je fais un avec le Père, je ne diffèreplus
de mes frères.
Voici les mots d'encouragementet d'espoir pour tous les moi
dans leur « siège de l'angoisse » qu'à su trouverEvans-Wentsdans
son introductionau Livre de la Libérationtibétain :
Mieuxvaudraitvivreun seuljourde vie bonneque centans dans le
malet l'indiscipline.
Mieuxvaudraitvivreun seul jouren cherchant connaissance et médi-
tationque centans dans l'ignorance et l'étroitesse.
Mieuxvaudraitvivreunseuljourà entreprendre un effortauthentique
que centans dans la paresseet l'oisiveté.
Mieuxvaudraitvivreunseuljouren pensantà l'origine et à la finde ce
qui est composéque centans sans penserà cetteorigineet à cettefin.
Mieuxvaudraitvivreunseuljouren connaissant la DoctrineExcellente
que centans sans connaître la DoctrineExcellente.

Adapté de SiegfriedHessing.

1. Il y a presqueun demi-siècle, bien avant la plupartdes spinozisteset


des freudiens, Karl Gebhardt avait trèsbienvu que « Spinozaa crééla concep-
tiondynamiquedes affectset c'est une preuvede la vitalitéde cette doctrine
qu'elle ait été, de nos jours, confirméepar la psychanalysedans ses thèses
essentielleset dans ses conséquences.Au début, la psychanalysea été une
thérapeutiqueet a pu se contenterde l'empirisme médical.Mais maintenant,
sous sa secondeforme,elle est devenueune psychologie qui a le méritede nous
avoir délivrés,par son caractèredynamique,du mécanismede la psychologie
expérimentale. Si, dans une troisièmephase qui s'annoncedéjà, elle désire
s'approfondir en une conceptiondu monde(Weltanschauung) en transformant
sa thérapeutique en pédagogieet enfinen éthique,alors elle reconnaîtradans
le spinozismece qu'elle a de plus profond(Spinoza : Judentum and Barock.
Lectureat theCelebrationbeforetheJewishAcademicAssociation,in Kleiner
FestsaalofViennaUniversity, March12, 1927).

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