Vous êtes sur la page 1sur 12

André Leroi-Gourhan

Leçon d'ouverture du cours d'ethnologie coloniale


In: Les Études rhodaniennes. Vol. 20 n°1-2, 1945. pp. 25-35.

Citer ce document / Cite this document :

Leroi-Gourhan André. Leçon d'ouverture du cours d'ethnologie coloniale. In: Les Études rhodaniennes. Vol. 20 n°1-2, 1945. pp.
25-35.

doi : 10.3406/geoca.1945.6583

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geoca_1164-6268_1945_num_20_1_6583
LEÇON! D'OUVERTURE: DUÍ
COURSE D'ETHNOLOGIE COLONIALE;

par. André - Leroi-Gourhan a

Je t ne ,' voudrais i pas laisser ; passer* cette : occasion í solennelle qui í m'est :

:
offerte t d'inaugurer, à * Lyon:; l'enseignement ■ des : Sciences i de ; l'Homme ; (1), -
sans exprimer les sentiments de gratitude qui me lient' à la -maison (dont; je
suis issu, à l'Institut d'Ethnologie de Paris. L'Anthropologie,, la Préhistoire,
l'Ethnographie sont disciplines déjà ^anciennes,, vieilles de près ■ d'un siècle, ,
:


mais i comme- science " organisée v et . reconnue,-. l'Ethnologie * est,, l'œuvre ; de:
Marcel-Mauss et de Paul Rivet qui furent mes maîtres. C'est ;à"Mauss; par*
quarante ans d'enseignement, qu'on doit la formation de deux générations de?
chercheurs : ; : c'est : à Paul l Rivet ; qu'on doit ! la: réunion, dans \ une : discipline r

unique, de toutes les sciences qui concourent à la connaissance de l'Homme -


et : la création * de cet instrument . merveilleux qu'est le Musée de l'Homme à ■ .

:
Paris.. Il '• y a vingt ans maintenant que : Mauss et ' Rivet ont ! groupé à l'Ins
titut j d'Ethnologie,-, les : premières i promotions ; d'étudiants. . Nous ; étions une :


vingtaine à passer ces premiers certificats d'Ethnologie à la Faculté des let
tres, vers 1930. Douze parmi nous étaient encore au Musée de l'Homme en t
1940 après avoir* conduit des missions . dans diverses: régions du ! globe. De ■.
>

vingt í que : nous étions . au :, début, le : nombre - des étudiants dépassait í 200 i et :
le nombre ; des collaborateurs du i Musée atteignait . une centaine. Les années :
.

de servitude n'ont pas éteint l'activité "du Musée de l'Homme.; c'est à lui que
;


revient i l'honneur, d'avoir-' tiré; dès ; la1 fin de 1940/ les premiers numéros du ;
journal -clandestin j « - Résistance ; » , donnant son >. titre même au mouvement /

de ; libération \ : sur " la ? petite : équipe t des , débuts, sans -: compter : Paul i Rivet,,
nous ; étions au ; moins : huit à ; appartenir/ à \ différents mouvements de lutte
:

contre ; l'envahisseur et ■ le ' tribut ; a été i lourd Í : : Anatole Lévitsky et ; Boris ч


.

'

Vildé, fusillés en ú 941 i ; Yvonne Oddon, condamnée à -mort et disparue em


forteresse, /Deborah » Lif szyc : morte t dans > un * camp' de ; représailles;» André г
Maupoil ; encore détenu ; en -Allemagne. ,
Les cours ont continué;, le Musée т est - resté ouvert et des missions ont:
;

,

même poursuivi Í leurs . travaux à » l'étranger;, une chaire - a -, été créée en •< Sor

bonně : et, . franchissant i finalement к les ? limites de î la capitale, l'enseignement i


de l'Ethnologie : a été proposé : à < la • Faculté des Lettres • de \ Lyon.. L'accueil г
;

que vous lui avez fait et l'aide que -j'ai trouvée dans des circonstances d'ins
tallation assez difficiles m'ont pleinement convaincu de l'intérêt qu'on porte, .

(i) Lyon, Faculté des Lettres, Salle de conférences de l'Institut ; dé Géographie,,


28 ' décembre -: 1944.*,
26? • ANDRÉ LEROI-GOURHAN*

dans i ces s murs, , à ; une ■• Science '■ qui;,, sans v modestie, , prétend • affronter; le :
problème ; de l'Homme lui-même.
Il faudrait tout d'abord rechercher., une définition de cette Science dont г
le suj et parait assez .vaste pour tolérer les plus généreux ; empiétements. Ai
l'heure présente, ,six disciplines au moins se partagent l'étude de * l'Homme, ,
ce sont : l'ethnographie, l'anthropologie, la sociologie, l'histoire des religions;
:

l'archéologie et la préhistoire. Il \ convient d'y ajouter, pour. une large part, v


la géographie humaine ets la linguistique; Chacune de ces disciplines procède;
d'un ; certain point < de vue - : l'archéologie et la préhistoire ; tracent l'Homme t


dans ; le : temps ; , l'ethnographie saisit ; ses activités matérielles ; dans ' l'espace, .

>.
l'anthropologie .: étudie ses . aspects * physiques, , la - sociologie et : l'histoire : des í
religions s'attachent aux. formes ; .spirituelles de son activité. La linguistique :.
:


:
constitue un з bloc séparé; tantôt considéré l comme un : moyen >. d'action dans :
les i branches • précédentes, , tantôt i comme * une : fin exclusive. La géographie
humaine," , née du ; désir; de dégager ■ les liens réciproques de : l'Homme: et , de i

.
la i.Terre s'est développée au point de : créer.: un . mouvement parallèle à • celui ;>,
des ethnologues, , et ; maître de moyens d'étude qui -, lui sont propres.

.
L'étude ; de : l'Homme г peut et doit emprunter .:. à x toutes ces \ disciplines.,.
Elle : devrait pouvoir * les ; grouper: sous un - seul \ mot: Ce . mot devrait \ être : :
.

«Anthropologie » , étude de l'Homme ; mais un siècle d'habitude a consacré


ce terme à l'étude comparative du corps humain et il Userait vain de tenter d'y -
appliquer : un r sens plus général; . Il : est - donc préférable de prendre le : terme »
û\«? Ethnologie », soit « étude des peuples ». Une certaine confusion existe;
entre l'Ethnologie et l'Ethnographie. Les meilleurs auteurs les r ont souvent ;

s
confondues; Cela tient: au fait qu'il est - bien peu d'ethnologues qui ne soient

:
ethnographes et aucun ethnographe peut-être qui ne se soit occupé d'ethno- -

:
logie; II i suffit, si * l'on : désire une définition acceptable des deux , termes,, de
:

;
se reporter au-delà des confusions, à la définition qu'en donnait/ ily a 70 ans-
maintenant, l'anthropologue r Paul iTopinardx : • « s L'Ethnographie et l'Ethno
logie étudient : les peuples ; la première décrit leurs ; mœurs, , leurs - coutumes,,
,

leurs •: aptitudes, : leurs i religions ; ; la ; seconde : (l'ethnologie) ? s'élève plus ï haut x


et : recHerche leurs origines, ( leurs ; mélanges, leurs ; migrations ; à : l'aide des ?
données de l'histoire,- de la ; linguistique et enfin; , de l'ethnographie r » *
L'Ethnologie est donc, non pas une science, mais r un complexe 'Scient
ifique: qui ï rassemble ; des ; disciplines ; aussi l différentes ; l'une ? de a l'autre í que ^
l'anthropologie anatomique et l'histoire des religions.
Lorsque nous aurons précisé ses nécessités/, vous verrez qu'il est maté

riellement i impossible ; à i un * chercheur: d'en posséder également : toutes les t


branches. Опте peut pas ; être à la r fois ; maître des variations ; raciales;, des :
;

formes sociales et des formes techniques. Il i faut donc admettre que chaque •
chercheur; se spécialise dans • la branche qui ; lui • convient : le : mieux. En pra
tique; on constate que la majorité des voyageurs prend la formule qui* exige
le - moins : de . connaissances с spéciales < et décrit ; les ? manifestal;ons religieuses s
;

ou í le folklore. Ils faut ; lutter contre cette . tendance :- : en i France : même; la


plus i grande partie : de ; l'ethnologie des provinces ; reste à • étudier,,, dans v les »
:

plus: mauvaises conditions, faute ; de : chercheurs ;< qui * s'en з soient ; préoccupés i
à '; temps, avant la guerre de ; 1914;
LEÇON * D'OUVERTURE i 27-

Ош pourrait i supposer; que : le plus ? simple : soit , de ' former: directement r

:
des spécialistes,,, cela : n'est pas souhaitable* : : l'anthropologie t anatomique,,


faute : de connaître .assez bien la géographie et l'histoire, c'est-à-dire l'action ;

:
du milieu et du temps; s'est cristallisée pendant plus de trente ans. L'histoire
des: religions, pour, des raisons comparables, est actuellement au ! point: mort.
L'Homme est un tout dont . on ne peut \ apprécier : sainement le détail ? sans ;

:
avoir, préalablement acquis , une vue de l'ensemble. Malgré le volume - et : la
diversité^ des > documents : accumulés en ;. un i siècle,:, cette vue d'ensemble ; est ?
accessible, c'est elle que. je : m'efforcerai de développer, devant ; vous.,
Indépendamment; des i raisons; philosophiques,, ill y/ a- une; nécessité;
d'ordre pratique à conserver . une formation générale : , à peu d'exceptions t
près; vous ignorez -. ce qui ■ vous ■<. attend * .sur : le * terrain. , Vous ; pouvez vous ■-.
.

trouver dans ; une ; région où la pêche : soit ? particulièrement , intéressante : : ni ?


l'anthropologie, ni la sociologie pour; lesquelles vous serez ■ spécialisé ne . vous .
donneront le moyen de rapporter, en ? France des matériaux scientifiquement :
utilisables. Vous > pouvez être г spécialisé: dans * l'alimentation et- rencontrer
un-, petit к groupe d'hommes • en voie : d'extinctions dont ~ vous éprouverez le

;
désir légitime * de :. décrire :. l'aspect ; physique : la \ technologie -. ne vous \ en •
donnera pas le moyen.-. Vous pouvez être . mis en présence d'un site archéo

;
logique ; important; ; ; si î vous ~, ignorez : la '. préhistoire : et : ses ;. méthodes;, vous <.
gâcherez s définitivement des; documents peut-être i uniques.; Vousî pouvez
enfin : avoir, à faire : le . travail^ de l'ethnologue courant; comme . nous ; l'avons


tous i fait ï : : vous ; arriverez ; un i jour chez * des hommes ■> dont vous « ignorez "

:
presque tout, avec vo,s fiches; vos étiquettes, des instruments qui se signale
ront : surtout ■; par. les soucis qu'ils vous causeront et vous aurez pour mission >
d'étudier tout ce que . vous pourrez;: C'est là.-, le meilleur, travail, puisqu'on ,
ne peut matériellement pas détacher; dans tous: les peuples l'équipe de. vingt
ou- trente* spécialistes ■; quiî seraient' nécessaire. Ne; croyez pass que ; vouSï
apporterez dans ; tous i les ; domaines • des : matériaux : de qualité • supérieure r :
vous ferez bien ' le travail ; pour « lequel i vous - aurez été le : mieux préparé, et г
:

beaucoup * moins : bien \ tout ? le : reste.; Mais r il ï faut, au ; moins, que ; tout votre •-
travail soit utile; et il ■ faut surtout que ■:. vous échappiez à l'écueil ordinaire :
'
:

lorsque ; vous aurez f lu dans ; quelques mois un nombre suffisant d'ouvrages


ethnologiques, vous comprendrez pourquoi - beaucoup . de vos \ devanciers ont


;

>

glissé très superficiellement sur les 9/10* de la vie du peuple qu'ils étudiaient
pour; se complaire dans les descriptions ; de ; mariages et : de : cérémonies offi
cielles. . Ils ne l'ont pas fait par, indifférence ; ; ils ont cherché avec beaucoup
de conscience * a décrire ce . qu'ils voyaient ; :. c'est seulement! faute ; d'avoir :
;

été1 orienté , que leur regard' est: passé sans > se fixer sur ; la i plupart ■ des
gestes ; de la * vie i quotidienne. C'est pourquoi : nous ; recevons * chaque année
dans les musées des caisses entières d'objets : sur lesquels rien d'utile n'a été
'
noté.;. C'est , pourquoi nous ignorons encore des . choses aussi : simples que la \
.

pose d'un piège qu'on nous envoie avec une description complète du sacrifice
que l'indigène a fait chez lui avant de partir à- la chasse; mais sans un mots
sur. ce qui s'est passéensuite."
Avant d'entrer, dans le : détail,' il faut que : vous : sachiez quelles sont les î
;

possibilités de l'Ethnologie ; vous choisirez ensuite. Pour, peu que vous soyez
28 % ANDRÉ LEROI-GOURHAN î

porté vers le côté ' « littéraire » de nos sciences, insistez dès le début sur les i

.
formes scientifiques. Quelle que soit votre orientation naturelle, vous n'aurez -
rien perdu en consacrant du temps; à l'examen. d'un* crâne, d'un métier a ,
tisser, ou du geste d'un homme qui mange. .


Voici donc quel ! est notre champ d'action : si r vous étudiez ; un groupe :
humain, vous ne l'isolez pas i de : ses i voisiins ■• et » de ; ses \ ancêtres. Le mot ;
« i Annamite », par exemple, est; uns terme commode,, conventionnel;, pour
désigner, un groupe : d'hommes dont, en г 1944,' nous fixons les ; moeurs , et ; les
limites territoriales. . Ces > Annamites, .vous les : opposez aux : Cambodgiens et :
aux Chinois de la même époque : et vous tirez certaines ; conclusions,- Vous :■
,
:

procédez i ainsi i comme le biologiste qui, prenant un organisme entier;, en-


lire une mince lamelle pour l'examiner isous le microscope : vous faites une.
coupe. L'Annamite t est en réalité ; un" corps ; complexe à - trois dimensions

(deux dans l'espace et une" dans le temps) que vous privez arbitrairement de
son í volume. . Le procédé est , aussi ; nécessaire à ; l'ethnologue ' qu'une coupe :
histologique ~ au*- biologiste,, mais vous risquez . d'errer gravement si ' vous :
:

;
croyez pouvoir , vous > tenir à ce seul * examen -, en superficie. L'ethnographe,
jusqu'à présent, ignore presque normalement le passé du peuple, qu'il étudie;.,
c'est un défaut v extrêmement .- dangereux - : . vous ■> ne devez ; jamais perdre ■ de
.

vue que : les : gens que . vous s regardez vivre : ne ; représentent que la ■ millième .
:

partie de votre : peuple i ; les 999 autres ont disparu * dans la : terre. Vous ne
pouvez pas les négliger et vous devez vous efforcer de les mettre en lumière.
Sachez d'ailleurs ; que, s'il 1 reste : encore beaucoup à\ faire pour,: étudier,
l'homme vivant, les grandes découvertes sont terminées ; : vous rencontrerez-
des peuples . peu connus; mais \ il ne reste : plus . guère : de : peuple : inconnu à
,

découvrir; , Alors qu'an contraire, le sous-sol i du - globe est pratiquement


vierge et vous pouvez; où que vous soyez; découvrir, des mondes insoupçon-
nés.-
II? y a quarante ans, on : possédait déjà une : connaissance ï raisonnable
des ; peuples ; vivants; on * s'est ? servi ; de cette - connaissance pour/ édifier de
grandes théories sur le peuplement, les migrations; les origines des hommes.
Ces , théories г se г révèlent v trop ; souvent fausses -, lorsqu'on découvre : dans -
le : sol ; un - vestige authentique - des - peuples étudiés. Nous aurons l'occasion,
par la i suite, d'examiner ; une des :; tendances i naturelles ; de l'ethnologue qui -
est de projeter, dans Ле passé ce qu'il i voit; dans le présent. Dès ; maintenant, .
méfiez-vous : - il : n'existe pas de loi qui permette de reconstruire infaillibl
ement, d'après • les t traits communs à: deux peuples, l'histoire ; réelle de leurs
.

rapports : dans le passé. Ces , traits communs vous > serviront de guides dans .
vos recherches;, mais attendez les preuves matérielles pour publier vos con
clusions. Lorsqu'on fait : jouer entre y elles : des i masses aussi < complexes que
'

celle de l'Afrique ou celles de l'Extrême-Orient, la combinaison théorique à:


laquelle vous aboutissez relève du calcul des probabilités : vous affirmez que:
l'Annamite vient de la Chine, soyez sûr que vous rencontrerez un contradic
teur qui montrera, peut-être avec vos propres matériaux; qu'il i vient indi
.

scutablement d'ailleurs.
C'est pourquoi;, dès - notre - entrée • en contact, je crois devoir, vous ■-, r
ecommander» beaucoup de respect pour les ; documents; beaucoup de méfiance
LEÇON i D'OUVERTURE 29 *

pour, vos inspirations et un peu de prudence à l'égard des théories les mieux
accréditées.
Votre étude ne doit donc pas * se v limiter à l'espace -, actuel ' ; que vous ;
cherchiez ■, vous-même ou que .vous s restiez au courant des .travaux de ceux ;


qui к fouillent i le .sol, . vous ; devez la prolonger, dans v le passé'1 ; c'est-à-dire *

:
qu'Histoire ' et : Préhistoire, . Eithnographie ; et Archéologie ne . font : qu'un.
Cela ; a parfaitement été compris au \ Musée de l'Homme où vous . trouvez
.


à la fois l'Ethnographie et la - Préhistoire des différentes régions du globe ; ;
mais il subsiste encore des cloisons dans l'esprit de beaucoup de chercheurs


et je m'efforcerai l ici i de vous maintenir éloignés d'un . tel préjugé/.
;

Il \ est ' une autre : limite qu'on \ donne à l'Ethnologie:.. Ce : qui ï semble .• le ,;
but ; essentiel, c'est l'étude du ? « sauvage • » ; dm « >•. primiti f Í », et les peuples i

;
de prédilection sont ' les ; Australiens, les \ Hottentots, ■„ les Fuégiens/ Il l n'est

.
pas douteux que ces peuples ; représentent ; un état ; extrême de l'Homme : et, ,
à ce titre, sont dignes d'une ;. étude approfondie/ On i s'en * est \ servi í surtout
;

pour y rechercher/ l'image de nos ; lointains ancêtres des. ; Ages de la í Pierre. .

.
Nous verrons avec quelle prudence ilconvient de suivre cette voie. Des sau
vages, qui ■ ont été le premier aliment des - Ethnologues, » l'étude s'est :• portée

,
vers les autres peuples par ordre de bizarrerie décroissante/. On i s'est ' alors .■
attaché aux coutumes :■ .surprenantes, aux : pratiques . pittoresques, à tout ce
qui peut provoquer le dépaysement : du lecteur. C'est la période : qui ; va du
dernier tiers du xixe siècle aux débuts du xxe. Malgré: son parti pris d'origi
nalité,. c'est l'époque du travail :1e plus fécond de l'ethnologie, car tous ces ~
?

peuples r pittoresques ont , regrettablement : perdu i de leur caractère ; depuis г


trente ans. Les bons documents d'ensemble sur l'Océanie ou l'Amérique du -
nord, vous ; les • chercheriez ; vainement ; à - l'heure : actuelle ; : les i Polynésiens *
ou *les Peaux-rouges ne peuvent- plus servir qu'à des travaux dedétail.
Peu à peu l'intérêt s'est élargi et ' les méthodes scientifiques ont ouvert •:.
d'autres champs/. A l'heure actuelle, . l'ethnologie embrasse : toutes les formes ~
d'activité .'de : tous les peuples dans la mesure où * ils échappent à'? la civiiisa-
tion,: moderne. En ~ d'autres ? termes, l'ethnologie couvre :- toutes • les formes ?
traditionnelles de l'activité ' humaine. -, C'est ; une limite . purement , théorique , : :
on * étudie • le traîneau, la carriole; on abandonne l'auto et la locomotive ; on -
;
.

étudie la fronde, l'arc,-, le fusil à pierre ; on abandonne la mitrailleuse/. C'est


une simple question' de . choix et : l'on peut ; dire que : l'ethnologue quitte • son ■
<

étude lorsqu'elle devient trop technique „ pour ses ■ moyens ;• ou - trop t banale
pour intéresser son auditoire. Vous pouvez sentir qu'il y a là une survivance *
dû ? temps -, où ; l'ethnologue -. chassait ; à peu de : frais le ; pittoresque :. hottentot
.

ou •: f uégien; Si notre discipline est réellement faite pour, dégager les grandes ■
lignes du comportement ; humain; un ethnologue i suffisamment . préparé '-. doit £
faire des découvertes aussi importantes en < France de nos jours qu'aux, iles :
de_ la Sonde. Mais alors se présentent. les juristes; les sociologues, les écono
mistes, les médecins, les i ingénieurs dont • le rôle ;■ est ' précisément, d'opérer
,

sur • la frange * contemporaine de nos activités/ Sur. cette . frange, . l'ethno


loguepeut établir, des liaisons, mais il ne peut pratiquement pas y: séjourner
encore.
Nous . avons donc pour champ tous les temps et tous les pays, hormis %
30 ANDRÉ LEROI-GOURHAX

cette bande étroite de la civilisation ■ moderne; .Voyons rapidement ce • qui \ a

:
été fait jusqu'à présent dans cette * immense domaine. . Si с l'on; considère ? le:

.
côté le : plus général, il y. a lieu d'être satisfait : les ; très -< grandes > lignes ; de ■-
l'évolution* humaine sont-, connues. On;- possède un* nombre1, suffisant'4" de ;


vestiges : intermédiaires- entre: lesí singes- anthropoïdes et: l'Homme* actuel

.
pour tracer une" filiation* plus - satisfaisante ; encore que : celle du* cheval i ou*
,


de\ l'éléphant. ; On * connaît- as,sez; bien- les. derniers ; sauvages : qui* se : soient,
servis de la pierre taillée et cela permet de se : faire : une idée vraisemblable *
,

de- nos; lointains- ancêtres. L'archéologie ^historique •; est assez riche ; pour:
qu'on' suive; le; développement des grandes civilisations depuis' l'Age: du?


Bronze et les peuples actuels sont; à' peu près tous définis ; par . des travaux ;
:

scientifiques ou des relations de voyageurs. Mais il rie faut pas se; dissimuler:
ce qu'est, „ en : réalité,* ce ; tableau i général '- des ; Hommes : : chaque : point est :
.

discutable et a été discuté. L'accord n'est pas du tout réalisé sur les formes:
ancestrales de Y Hото . sapiens; on possède : bien i des \ squelettes : d'êtres : qui ;
semblent à ■ mi-chemin entre ■ le singe et l'homme actuel et. il : est raisonnable
.

:
de penser. que de telles étapes ont été franchies, mais il n'y a, pas de raisons:
certaines : de penser que - ce : sont réellement ; ces étapes ; qu'on saisit dans ; le

>,
Pithécanthrope : ou le . Sinanthrope. L'Age.- de pierre- des • Australiens est


bien: comparable à celui des hommes préhistoriques/ mais on: voit de mieux
en mieux combien-, le ■ rapprochement est précaire entre les peuples - qui.
;

:
s'épanouissaient dans :. les . régions les plus : riches . du globe;., qui étaient i à \ la
tête de : leur époque, comme : les >; hommes ; de notre . Age . du Renne,- et les ?
:

malheureux attardés des . régions - les plus ■ ingrates du ; globe que sont ; les :
;


Australiens. L'Aurignacien, le Magdalénien tiennent. dans l'Europe de l'Age:
du Renne,, la même : place que : la civilisation i industrielle • dans les temps >
modernes : c'est l'avant garde des grandes civilisations classiques ; comment


peut-on prendre pour, guide dans la . reconstitution- de ces peuples: en pleine
'

révolution, un peuple comme l'Australien quia- réalisé le miracle de. tourner,


en rond ; pendant ;. toute la durée de l'Histoire ?
On connaît les grandes lignes de l'évolution des civilisations d'Occident;
mais à l'heure actuelle encore, on ignore où et quand s'est constitué le néoli
thique; où et- quand \ est - apparu i le bronze, où ? et quand ; est apparu ? le - f er.
C'est-à-dire .qu'on ignore quels ont été îles foyers, d'où sont- sorti Л 'agricul
ture,, l'élevage, les sociétés à v formes semi-industrielles qui i sont < les ancêtres -
\

directs des nôtres. Sur les grandes lignes, quel chemin a été parcouru depuis
le ; 1er ' siècle avant notre . ère, lorsque * Lucrèce déclarait qu'après • s'être servi ï
des ongleset des dents, les hommes avaient connu la pierre et le, bois; avant
d'user du bronze, puis du fer ?
Pour comprendre, la valeur, du. chemin parcouru, Ш faut se représenter -
:

notre ; recherche comme évoluant sur: deux plans i très différents : le : plan
logique et le plan chronologique. Le premier tient de la philosophie et le
second > de : l'histoire. Si: l'on' prend? tous1 les animaux: actuels: et: tous -les
hommes actuels et qu'on* les: classe du? plus simple au. plus! évolué, on>
;

obtient deux séries logiques qui constituent, l'une la Zoologie ,1'autre l'Ethno
graphie. Or, ces: séries tombent :en coïncidence, sur les grandes : lignes, avec
le déroulement : de l'évolution i dans le temps, c'est-à-dire :-. avec les г séries
leçon; d'ouverture 31

chronologiques : de: la^ Paléontologie- et: def; la? Préhistoire. . En? classant: les
vertébrés supérieurs actuels; on obtient une série lémuriens-pithéciens-anthro-
poïdes-hommes : qui t peut : correspondre;, en . gros; à , l'évolution des : primates
depuis l'ère tertiaire jusqu'à nous;. En classant des peuples actuels on obtient:
une ! série pierre-bronze-fer qui \" répond; elle aussi; à d'évolution technique des
sociétés - humaines.- Dès lors : il est possible de tracer : un tableau : cohérent ; :

;
il í suffit ; de prendre le cadre logique • des données actuelles et d'y: introduire *


des-; faits de - préhistore. Il .y a' de nombreux vides, mais on ; peut les combler .
par-ce qu'inspire le monde moderne., 1Г ne faut pas se dissimuler les services-;
'
que , rend í cette - méthode : ; sans ; elle;, notre : représentation ; de : l'Homme serait :

chaotique ;- mais al: ne: faut ; past oublier,: qu'elle ■ donne - une : représentation ; et.:
non ;. la г réalité *. historique. , Elle ~ est ; fondée ; sur ; la: projection i toute j convent
ionnelle d'un agencement .spacial isur un plan qui : se déroule dans • le ; temps. .
Cette méthode a coûté cher, aux -théories du xixe siècle ; on lui <paie encore ;

,
un estimable tribut.. Nous la conserverons pour, ne pas perdre : brusquement ;
:


pied :dans la masse .souvent déroutante des faits,, mais nous aurons constam
ment à en ' faire la critique." car c'est ; elle qui : donne : la: plus trompeuse appa
;

-.
rence . de sécurité aux théories ■ que chaque v génératiom détruit ' et renouvelle.
Notre travail : ne : doit ; pas ; consister: à ; polir, ce qui : n'est ; qu'une * image sym
bolique de l'évolution humaine; il ' doit prendre assise dans les : faits, et profi

.
terde^- l'expérience • qu'ils i apportent: pour, découvrir.; d'autres- faits., C'est::
pourquoi ? nous s nous : attacherons ; plus -. aux : méthodes de : travail ï pratique '. et
aux documents i qu'aux - conclusions <. qu'on - peut - en : tirer.". Conclure;, c'est ■ bien '
souvent substituer un ordre ingénieux,; mais artificiel;. àHa confusion ; appar
ente;, sinon réelle; des .; faits.
,

Le r* terrain - de l'ethnologie ? est : instable ; : le ; physicien i qui apprécie : un


:

,
phénomène est à ; peu ' près certain ; delà nature du phénomène et de .-. l'exac
titude de ses mesures ; l'ethnologue ne jouit pas encore, de la; même sécurité.
Prenez la \ définition \ des i niots ; race;,, civilisation; peuple; . dans ч un ;, siècle : de
littérature * ethnologique;, vous verrez combien ■: elles ; sont': flottantes : et con
:

tradictoires.. On cherche encore un critérium* racial qui; résiste à la critique; :


on a utilisé la forme du crâne; la couleur; de la peau; les. réactions sanguines;..
les ;■ taches pigmentaires;. le ; métabolisme basai, pour. ne. citer: que ' les ■ moyens ;
.

les plus efficaces.. Malgré la -valeur absolue de ces moyens; la discrimination!:


raciale reste imprécise. Il est certain qu'entre : un > Français et ; un Chinois;, il ':
existe un écart comparable à celui ■ qui sépare le percheron du cheval arabe ;
:

il ;y a donc depart et: d'autre des représentants des deux' unités ; racialement
:

différentes. ..Mais: si: vous: prenez: « les Chinois- »,лП devient: impossible: de-
prononcer le • mot ; «> race ; » , , et : lorsque nous > aborderons , les ■ classifications ;
anthropologiques;, nous : constaterons que ■ les , meilleurs auteurs • ont ; procédé t

par.. approximation -■ ,en' créant des ; types moyens qui sont- loin de : représenter:
la* réalité, individuelle. L'exemple de : la ; race est, bon pour/ faire comprendre:

les ï. difficultés : de notre; tâche ::: les- races: sont le*, résultat de la; sélection,
naturelle ou artificielle; qui * s'exerce : dans ■ une espèce ; animale. Or l'espèce
humaine; par. sa .mobilité et : sa densité,1 n'atteint ;.pas '■ normalement -. l'état; de
sélection : qui l isolerait une race ; raisonnablement : pure.:. Il existe quelques cas;

généralement. très limités;, comme* les: Tasmaniens, » certains * Eskimo; cer-


32 ANDRÉ LEROI-GOURHAN

tains Fuégiens, où l'isolement prolongé a donné naissance à une race véri


table, mais normalement on ne trouve que des ébauches en perpétuel refonte.
Ce qui est vrai de la race, l'est également des valeurs politiques, tech
niques, sociales ou religieuses. Les divisions se font, par appréciation per
sonnelle, au choix de l'ethnologue, sur la plus grande fréquence d'un cer
tain nombre de traits. C'est pourquoi les opinions sont si diverses parmi
nous et c'est pourquoi l'on peut se demander parfois si l'ethnologie est une
science ou un art.
Je me suis étendu, peut-être longuement, sur le côté incertain de nos
études, mais quelle science n'a pas des côtés incertains? Ce que j'ai voulu,,
c'est vous mettre en garde contre les affirmations catégoriques et les géné
ralisations hâtives. Ce qui complique notre position vis-à-vis des problèmes
de l'homme, c'est que chaque ethnologue est à la fois juge et partie. Le
physicien n'est pas directement impliqué dans le comportement des élec
trons, il lui est impossible de se substituer au .sujet de ses expériences; alors
que l'ethnologue ne résiste pas toujours à la tentation d'introduire une part
ie de son propre portrait mental dans celui qu'il trace de l'Australien ou
du Kirghiz. Avant tout je voudrais vous préserver de cette tendance. L'atti
tude de l'enquêteur doit être absolument neutre et vous verrez à l'expé
rience l'effort que cela représente. A priori, vous devrez aimer les hommes
que vous observez ; vous considérerez leur mode de vie comme normal, même
s'ils dorment sur un oreiller de pierre et mangent des serpents cuits sous
la cendre. Vous considérerez leur niveau de civilisation comme moyen, même
s'ils n'ont ni tissage, ni poterie, ni agriculture. Vous considérerez leurs
opinions comme respectables même s'ils sont portés vers l'infanticide, la
suppression des vieillards et l'anthropophagie. Votre rôle n'est pas de les
juger par rapport à nous, mais de les voir correctement et d'en rendre im
partialement compte à la Science. Si vous passez deux mois chez eux, vous
pouvez enregistrer un nombre assez grand de détails matériels, c'est du
travail utile, mais vous n'avez guère le droit d'exprimer des idées sur leur
comportement mental. Si vous y passez deux ans, vous verrez que vos opi
nions ont changé plusieurs fois, peut-être pourrez-vous vous risquer à quel
ques vues sur le terrain psychologique. Si vous faites des discriminations
correctes (j'entends correcte, du point de vue indigène) en matière culinaire,
si vous distinguez à coup sûr l'élégance d'un drapé, si vous savez pourquoi
vous avez vexé un ami dans certaines circonstances, vous pouvez consi
dérer que votre temps n'a pas été perdu. Mais on ne rencontre guère que
chez les hommes qui ont passé vingt ans dans le pays, à condition qu'ils
n'aient pas fait grand effort pour s'éloigner de l'indigène, une compréhens
ion claire et humaine de la mentalité locale.
Quel que soit la durée de votre séjour, vous avez une tâche utile
à remplir; le plus sûr moyen xie conserver votre équilibre scientifique et
d'obtenir des résultats sur le terrain, c'est de venir à l'indigène comme on
vient à un homme, non pas même comme vous entreriez dans une ferme
française pour « parler avec le paysan », mais de plain-pied, comme entre
membres du même milieu social. Cela vous réservera peut-être quelques
déceptions, quelques railleries de la part des compatriotes de la colonie,
LEÇONr D'OUVERTURE 33 ^

cela heurtera к peut-être l'opinion * que vous s avez déjà : essayez -, au* moins,

.
prudemment, de . le : faire ; vous verrez que les meilleures ; de vos : enquêtes -
seront * celles où » vous ; n'aurez été qu'un : élève, parfois ; sincèrement pénétré >
. •'

;
d'admiration., . .

Quelles possibilités = s'offrent -: à : vos ; recherches ? Nous , resterons ; dans •>


le domaine : des faits et nom dans celui des doctrines. La> littérature : ethno

;
logique s'étendrait facilement à cinq ou six mille titres d'ouvrages de valeur,
sur l'activité' des civilisations - du passé • et : du s présent. Malgré* ce : capital *.
considérable qui a permis d'établir, un contrôle déjà appréciable sur l'évolution
humaine, le terrain ; est pratiquement vierge. .
Si' l'anthropologie- vous-, attire,- sachez; qu'ib n'existe pas; dix études i
raisonnablement, complètes sur un groupe humain déterminé: . Si í l'on ; prend \
un seul i détail \ : l'indice céphalique, qui i reste le plus : commode des moyens >

'
de ; discrimination raciale, on ; constate que ; pour la France/ pour.; tous •; le s '

.
Français passés et présents, la statistique la plus complète porte sur. 16.000 V
sujets ! Cela: permet, évidemment de • se représenter en '■ gros la répartition ;


des ï crânes ■ longs : et i courts, , mais : certaines ; régions ~ sont représentées par
quelques , témoins à: peine et aucune n'est/ connue' dans s le'-: détail/, OÙ- que ;
vous \ soyez : et quelque - soit votre ; intérêt pour- les . squelettes ■. ou:les -, études \
:

sur le vivant, vous trouverez du ? travail s de première importance; ,



Si la Préhistoire retient \ votre attention, ., vous pouvez être sûr. de ■ faire i
sol:'

oeuvre utile/ La carte mondiale est vide. Le; de. l'Europe est encore très
loin i d'être épuisé, le reste est; à-peine touché en 5 quelques points. Depuis %
,

quinze ,. ans, on s'est :; intéressé ; à-, la • préhistoire coloniale ; : le : peu ; qu'on , ait ;.
exploité j usqu'à présent garantit l'avenir des découvertes : ; en Afrique du


Nord, en > Afrique ; noire, au : Sahara, , en Indochine il 1 existe des ; vestiges :
.

souvent aussi • abondants qu'en í Europe et dans bien' des cas, assez anciens


pour remonter au début : de .' l'ère ■ quaternaire; La ; source ; la ■ plus sûre des •
découvertes- très anciennes, ce : sont les - grands -■ travaux publics r pose de ;
canalisations,, ouverture de -, tunnels ou de tranchées -: ferroviaires, „ barrages.
:

Les * années : qui ! viennent, seront r marquées par, de ■; telles * entreprises dans
toutes \ nos colonies, , vous s en profiterez.
Si vous - vous portez : vers * la . Technologie, la part n'est 1. pas * moins >

large; Ici, je dois vous dire qu'il ïy a non seulement beaucoup à faire, mais с
beaucoup - à- refaire; Si ; vous ; croyez pouvoir : décrire £. la • vie : matérielle : des >
indigènes comme l'ont • fait • les grands voyageurs du xviii® siècle et comme :
le font la plupart des moins grands voyageurs du siècle présent/ vous rendrez ■
peu de services à la Science. On ne se tire pas d'affaire en écrivant :,<oLes
indigènes >■ labourent le : sol avec une charrue et sèment au mois de mai : » .
'
:

Si vous : voulez traiter d'agriculture, vous • aurez : un > livre à faire, un e- livre

entier pour, le peuple : que ; vous ; étudierez, si ; petit soit ce. peuple. Il X vous .
coûtera-, plus de temps ? et d'effort ' que vous in'imaginez," mais, . quand ц vous ■>
;

l'aurez publié,', vous pouvez ; être certain . d'avoir r travaillé '■. pour plusieurs
:

siècles. - Songez qu'ai l'heure présente, ,. on -, ne t peut : même -pas * établir une :
carte : de ' répartition ; complète ■ des , charrues /■ en í France;. Tout ce ' qui i inté
resse * la vie ■ matérielle des "■ hommes est encore ' en : friche, à peine débrous-
34 ANDRÉ LEROI-GOURHAN:

saille - au hasard; Et pourtant, il ç y a т là des documents aussi i importants pour,


l'histoire de l'Homme г que ceux de la i Linguistique ou ; de l'Anthropologie:

.
Nombreux ,sont les ethnologues qui l'ont senti i et les revues foisonnent; d'ar
ticles de : conclusions sur. la. poterie, .le tissage ou l'agriculture : des ;, primitifs.
Ce qui manque encore à ces conclusions, c'est généralement, le fonds ; : on sy
traite: des questions s générales sans posséder le: contrôle du. détail г des : faits.,
La technologie est .- la branche de l'ethnologie qui i exige le . plus de -formation",
spéciale, de ce fait elle a été et est encore nettement négligée. , C'est; pourtant
sur elle que s'appuient • finalement ■ toutes les autres : branches;, sauf l'anthro
pologie; ■:, car,; niHa^ linguistique,, ni í Islï géographie humaine,* nu la\ préhist
oire, ni ? même la sociologie ou l'histoire des religions ; ne : peuvent se passer..1
du témoignage / de : la*, vie matérielle,\ des œuvres palpables ■ de : l'humanité;-.. Il ?

n'y a pas plus de sept ans qu'on a1 prononcé en France le nom de: «Technol
ogie comparée » et • la mémoire de notre camarade ; André Lèvitsky ï restera \
:

liée à * cet élan i initial.' On , peut être déjà persuadé : que ' c'est < par., une f étude '
véritablement; scientifique' des; témoins: matériels i que: l'Ethnologie se^ re
nouvel era.- ■
II Treste ; la - Sociologie et l'Histoire des ■„ religions. Ce sont > les disciplines -,
;
où l'étude a été le plus développée.-- La France, avec . Durkheim; Halbwachs,

.
Mauss, Levy-Bruhl/. ai brillé longtemps .dans ; ces? domaines ? ou i l'Angleterre .-
.

possédait :. James г Frazer. Actuellement, le • besoin * d'un- nouvel 1 élan з se t fait,


sentir/. On a beaucoup exploité les ; primitif s, les Australiens en particulier;
et les sources ; demanderaient : à1, être ■ rafraîchies. » Plus , peut-être : que dans
toutes les autres branches, il ; faudrait > des chercheurs qui •, s'attachent ta l'e
nregistrement i scrupuleux i des i faits;, sans * trop se * hâter.' d'ens tirer des ■-• consé
"
quences., Lorsqu'on i voit par. exemple le petit ; nombre de : faits - qui ont sus
cité ; la naissance : des i théories sur; le ; totémisme ; et: lai masse t énorme - desi
,

ouvrages qui ont été écrit sur la: question, la disproportion est flagrante. . Sî'
-

l'on examine la courbe ; qu'a " suivi la théorie totémiste depuis cinquante ans,
;

on í la ч voit ; toutJ d'abord * modestement '; cantonnée : à \ l'Océanie, -„ puis : s'enf lant t
pour expliquer, vers ; le début du.xxe siècle, tous les systèmes ;. religieux du г
.

monde, pour. finalement tomber presque dans l'oubli;»


Les : théoriciens .; ont < vieilli l et i sont morts. , Leurs ■ livres ; enrichissent i las
bibliographie -. des • thèses , de ; doctorat, mais, isauf r quelques-uns, „ onï neí les.
lit plus guère; Les faits; eux; sont : restés ; intacts \ et i l'on ■ ouvre toujours \ les

ouvrages •. qui г les - contiennent.


Ainsi donc,; toutes les branches de l'Ethnologie offrent à l'heure actuelle
un champ < illimité à^ la'i recherche. Notre science : est 'encore : jeune;, elle ■ sort
à peine de ses , temps héroïques ; jusqu'à \ ces dernières i années; l'ethnologue:
se : formait '■, seul ^ ou presque ' seul; II i venait ; à ces ; travaux -, par pure passion; ,

i&su de la philosophie,- de l'histoire, de lai médecine;, de ; l'administration ; co


loniale ou du commerce. Deux ou trois hommes à peine représentaient, il y as
quinze ans, la science officielle. Depuis ce ' temps; on a ; formé des -, dizaines i
de chercheurs; quelques-uns г sont г restés + dans i les ;-, établissements * scientif i- -
ques, faisant souvent le sacrifice d'une carrière plus brillante ; les autres ont;
fait des études sur l'Homme leur délassement et ? ils exploitent ; leur, terrain; „.

aux : colonies, , entre - deux inspections г ou ? deuxr visites ; médicales. , Aujour-


leçon d'ouverture1 35 1

d'hui, ce sont : plusieurs centaines d'étudiants qui;, chaque année, suivent* les ;

:
cours, comme * si • le : besoin t se t faisait ; enfin? sentir,, pour ceux qui l vont : aux ;

:
colonies, de comprendre la vie des hommes qu'ils y rencontreront; Vous venez:
id, poussés par une .saine ; curiosité, attirés ; par le besoin \ de connaître . les -

'
millions • d'êtres i humains ,- parmi ■& lesquels г nous ne * sommes : qu'une point : de ;

:
superficie ? insigni fiante... . Vous ; avez . le désir; de voir,, un peu ; au-delà \ de .*
votre clocher-, des gens qui .vivent ■; tout ; aussi ; activement que vous,- qui ! sont г
cinqs cents fois plus > nombreux sur la ; terre • actuelle : que : tous i les Français s

.
réunis ; et; qui, dans > lat nuit . des » temps,, représentent . aussi • bien í que ; nous î
l'histoire ■ incomparable ■ de ■ l'Homme;-,. Vous : sentez qu'on; peut ; appartenir à:
l'une des ; plus grandes nations 7~ sans « représenter, pourtant ; l'humanité : toute r
entière. Vous avez peut-être la foi et le désir. de connaître pour aimer. Tous;
ces t sentiments • nous * lieront ; et ; je í vous ï livrerai- le • peu; que' je : sache. Les ■:
débuts vous sembleront peut-être arides, car,- j'ai à"1! vous donner des moyens*
de travail rigoureux, vous y trouverez plus d'aise :par la suite;
;

Et-., un: jour; vous partirez ; remplir, votre mission. Que. vous soyez fonc
tionnaire? colonial; prêtre,-, médecin, , ingénieur, :. commerçant' oui simplement-
ethnologue,1 vous ; avez un rôle à * jouer. -Vous ; avez; non? seulement ? à'v servir
-

la science,', mais ; à ; accomplir une tâche d'importance ; capitale ; pour/ l'avenir


de la colonisation ; vous avez à comprendre et à aimer l'indigène, vous : avez x

.
à"s le : faire comprendre et . aimer des & Français . de ; la colonie; et ■:. vous • saurez
-


sur, place ce que ces mots représentent ; vous avez enfinàifaire comprendre r
à ■ tous ; les ï Français ^ que : l'Indochine, . l'Afrique,-, la ; Nouvelle-Calédonie;; les -
Antilles ; Madagascar; c'est i la France ; : qu'à i l'heure actuelle; ■„ c'est ; même i la \

partie la plus importante de notre pays; que nous ne pouvons pas vivre sans *
elle; que) nous : serions r encore sous i la • botte < sil l'Afrique ; n'était pas ч restée -
française., Vous > avez à ? faire * comprendre aux r. Français que des -: hommes;
de toutes couleurs vivent qui sonť d'autres: Français et qui ont souvent plus í
de force patriotique et. plus de, respect national- que nous-mêmes; J'ai \ connut
la résistance '. indochinoise en i France,- j'ai ivécu en maquis avec: des » Sénégal
:

ais, . et ' j 'ai к eu à rougir- parfois de la ' comparaison % que mes s hommes ;. pou
;

vaient faire entre • l'image de ' la* France et da réalité ! qui t leur r était . admi- -
.

nistrée.
Vous > avez • ai travailler; non pas > sur; des atomes,, ou < sur " des animaux :
;

domestiques;, mais sur cette matière infiniment .- respectable qu'est l'Homme ; :


etr jamais ; vous ' ne devez . oublier, la mission \ d'interprète * que : vous avez , à *

remplir.* Vous , Taccomplirez : avec simplicité et avec: foi, en ? poursuivant :


votre idéal de vérité scientifique.