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Annales de Bretagne Les données de la toponymie du Devon en fonction de l'émigration bretonne en Armorique P. Quentel Citer ce document / Cite this document : Quentel P. Les données de la toponymie du Devon en fonction de l'émigration bretonne en Armorique . In: Annales de Bretagne. Tome 59, numéro 2, 1952. pp. 337-341. doi : 10.3406/abpo.1952.4400 http://www.persee.fr/doc/abpo_0003-391x_1952_num_59_2_4400 Document généré le 27/09/2015 CHRONIQUE DE TOPONYMIE 337 LES DONNÉES DE LA TOPONYMIE DU DEVON EN FONCTION DE L'ÉMIGRATION BRETONNE EN ARMORIQUE (1) Dans l'île de Bretagne, le royaume de Domnonée, au sud- ouest du pays, couvrait le Devon actuel (qui lui doit son nom) et, en outre, le duché de Cornwall, les comtés de Somerset et de Dorset, soit un territoire de 17.000 km2. Sa superficie était même probablement plus vaste encore, car Ton pense généralement que le comté de Gloucester taisait également partie de la Domnonée. On sait que les émigrants de cet ancien royaume breton fondèrent en Armo- rique une nouvelle Domnonée qui s'étendit sur la côte nord, de Brest au Couesnon. Cette émigration n'est pas contestée : ce qui l'est, c'est l'importance qu'elle a revêtue. Loth a montré dans son travail sur V Emigration bretonne en Armo- riquc (Rennes, 1883) qu'elle fut massive : une véritable « inondation » (op cit. p. 93). Cette thèse, cependant, a été combattue par J. Travers (Armoricains et Bretons, Rennes 1912) qui s'est attaché à souligner le caractère vague et confus des* documents historiques. Quant à la langue bretonne, elle n'était autre chose, d'après cet auteur, que du gaulois ! La publication, quelques années avant la dernière guerre, d'une étude très serrée de toponymie du Devon, qui occupe les tomes VIII et IX des travaux de VEnglish Place Haute Society, et que l'on doit aux trois maîtres de la toponymie anglaise que sont Gover, Mawer et Stenton, semble être restée ignorée en Bretagne jusqu'aujourd'hui : ces deux livres apportent cependant une contribution extrêmement importante au débat qui nous occupe. (1) Cette étude a fait l'objet d'une communication au 76e Congrès des Sociétés Savantes (Rennes, 1951). 338 CHRONIQUE DE TOPONYMIE Parmi les noms celtiques du comté, les cours d'eau atteignent, comme il fallait s'y attendre, la proportion la plus élevée. Sur les cent vingt noms de cours d'eau du Devon, trente-cinq sont pré-saxons et ceux-ci sont probablement tous celtiques. Relevons parmi ceux-ci que VAvonest attesté en 847 sous la forme Afene et en 1608 sous la forme Aven : c'est la forme bretonne-armoricaine de *abona (cf. Pont- Aven). Dans les autres noms de toponymie générale (vallées, collines, etc.), l'élément celtique est bien moins important. On relève ros, promontoire, hauteur, en breton ros • kern, sommet, représenté dans le toponyme Kernborough, en breton kern ; bre, colline, en breton bre ; bren, même sens, breton bren — car c'est à tort vraisemblablement que les auteuis des Place names of Devon voient dans le toponyme Brandon une corruption de l'anglais bremvl, broussaille (2) ; /crue, tertre, attesté dans (Jrook, en breton fcrug ; bot, lieu, demeure, en breton bot, bod ; kelli, bosquet, breton Icelli ; maen, pierre, en breton maen, men ; koedick, adjectif, boisé, vieux breton koet (coet), bois. Des 450 paroisses du comté une dizaine environ seulement portent un nom celtique. Il y a quelques noms en tre, trev : ce sont Trellick, Trable (en 1242 : Tryfebel), Trusham. Les, résidence d'un chef, bien connu en toponymie bretonne, se retrouve dans le Devon (Charles ; Breazle, en 1238 Breulishill , que les auteurs comparent avec raison au toponyme breton Ereulis). Les noms de saints celtiques sont assez bien représentés et ce sont les mêmes qu'en Bretagne continentale : titoke était en 1086 Nistenestoc, connu en Bretagne sous le nom de Nizon ; Fetroekstow porte le nom de saint Petroc. Le nom de saint Guirec, bien connu en Bretagne (Locquirec, Perros-Guirec) est en composition dans Wrixhill qui était en 1219 Wrikeshull; Saint Cast a son nom dans Kersworthy qui était (laatwurth en 1228 ; Saint Budoc, également bien connu de ce côté-ci de la Manche, est représenté dans Saint (2) II s'agit très vraisemblablement d'une forme tautologique hybride dont le second élément est l'anglais dun. En 1086 ce toponyme était Branduna. La variante bran est largement attestée en breton. CHRONIQUE DE TOPONYMIE 339 Budeaux qui était en 1520 Seint Bodokys. Peut-être Brixton représente-t-il comme premier élément Brïeg, nom breton de Saint -Bri eue. Landkey, en 1166 Landechey , est certainement « le monastère de Saint Cai ». Si les noms de saints celtiques ont quelque place dans la toponymie du Devon, les noms de personnes sont par ailleurs presque totalement saxons. On peut tout au plus signaler Ensworthy, en 1330 Avensworthy} « le fundus d'Avan », nom celtique ; (ralsworthy , en 1086 G 'aleshora , comporte le nom propre (r(ill, fort répandu en Bretagne armoricaine. Qu'il me soit permis de réfuter cependant le caractère saxon du nom propre Kentel que l'on trouve dans le nom d'une localité, aujourd'hui Kentisbeare, qui était en 1212 Kentel- esbere et Kentelesbire en 1252. Pour expliquer ce nom propre les auteurs des Place names supposent un nom propre saxon dérivé de Coenta. Il est breton, et attesté dans la Vita sancte Nvnnoce, sous la forme Gurlcentclu. *** Les quelques critiques de détail que l'on pourrait opposer à l'interprétation que donnent les auteurs des Plac? names of Devon de certains noms ne pourraient modifier les conclusions de ces derniers dans leur ensemble. Or, les auteurs montrent que l'élément celtique n'a qu'une place très peu importante dans la toponymie du Devon : il n'entre pas pour un centième de l'ensemble. Conclusion d'autant plus frappante que la toponymie générale de l'Angleterre fait apparaître un élément celtique beaucoup plus appréciable qu'on ne le croyait jusqu'ici (cf. Mawer-Stenton, Introduction to the survey jof English place names, Cambridge 1933, p. 13). Mais, dans la mesure où cet élément celtique existe, les noms sont identiques à ceux de la Bretagne armoricaine. De plus, la toponymie, comme l'archéologie, montre que les Saxons n'ont occupé la région que tardivement : les noms en -ïngas, caractéristiques des premiers temp& de la colonisation de l'île (type Woccingas, aujourd'hui Woking) sont inconnus dans le Devon. Les occupants avaient 340 CHRONIQUE DE TOPONYMIE abandonné le paganisme : aucune trace de cimetière païen n'a été retrouvée dans le comté. Les- noms de personnes apparaissant dans les toponymes saxons sont ceux de gens vivant au XI" siècle ; le nombre de noms féminins est également la preuve d'une occupation tardive (Place names of Devon, Introd., XIV et XV). Les noms saxons en weala, génitif pluriel de weaïh, « étranger, serf », par lequel les Saxons désignaient les Bretons insulaires, sont très rares dans le Devon, bien moins courants que dans le reste de l'Angleterre. Il faut donc conclure que les envahisseurs ont occupé, et seulement très tard, un pays dont « a large number of the inhabitants must hâve withdrawn from Britain » (ihid. p. XX). Adoptant sans réserve ces conclusions pour l'ensemble de la Domnonée insulaire, Hodgkin, dans sa monumentale et récente History of the Anglo-Saxons (Tome I, p. 316), écrit que cette région « had been much emptied of its British inhabitants by the migration to Armorica » : c'est exactement la conclusion à laquelle Loth était arrivé. Les Place names of Devon apportent une contribution complémentaire à l'histoire de Bretagne. On sait que l'élément breton était très important dans l'armée de Guillaume le Conquérant. Guillaume, pour les remercier, déposséda les Saxons au profit des Bretons qui se fixèrent dans la patrie do leurs ancêtres. Plusieurs siècles plus tard, les Bretons continuaient à repasser la Manche, à telle enseigne qu'au XVIe siècle, ils « formaient un élément fort important de la population de Cornwall » (Loth, Revue Celtique, 1911, p. 442) comme le témoignent les registres paroissiaux. Ces mouvements de population, dans la mesure où ils affectent le Devon, ont laissé des traces dans la toponymie. En 1332 il existait un nom de lieu Lydewinoesse, mot dérivé de Lidwiccas, désignant uniquement les Bretons armoricains. En 1329 la ville d'Exeter possédait une « Brettone strete » et Plymouth, vers 1493, un « Britayn side ». L'émigration du Ve VIIe s. et les mouvement de population que l'on constate jusqu'au XVIIe siècle, de Bretagne vers le sud des Iles Britanniques, ne sont pas autre chose qu'une phase de ces relations suivies qui existaient entre les deux CHEONIQUE DE TOPONYMIE 341 côtés de la Manche bien avant l'ère chrétienne et qui paraissent avoir été ininterrompues. Dès 1900 avant J.-C. des émigrants d'Armorique se fixaient dans le sud de l'île de Bretagne (cf. en dernier lieu, S. E. Winbolt, Britain B. C, Londres 1943, p. 99). Il est donc bien vain de vouloir minimiser l'importance de l'émigration du V-VIP s. en se basant sur des données ethniques, attendu que les émigrants possédaient au moins dans une large mesure les mêmes caractéristiques ethniques que les Armoricains eux-mêmes. Quant à identifier avec Travers la langue bretonne et le gaulois, il n'est que de jeter les yeux sur l'un quelconque des mystères' comiques pour s'apercevoir que le comique et le breton sont si proches par le vocabulaire et la syntaxe que le comique pourrait être considéré comme un dialecte breton, au •même titre que le trégorrois ou le dialecte de Cornouaille. D'autre part, ce que l'on sait du gaulois permet d'affirmer qu' « il appartient à un troisième groupe de langues celtiques, et n'est pas spécialement apparenté au breton ». (Dottin, La langue gauloise, p, 16). P. QUENTEL. BRIGNOGAN (LÉON) Quelques années avant la dernière guerre, une partie de la commune de Plouneour-Trez, à onze kilomètres au nord de Lesneven, a été érigée en commune sous le nom de Brignogan. ancien lieu-dit. Le chanoine Pérennès dans son Dictionnaire topographique du Finistère (Rennes, 1950) explique ce mot, p. 37, note 1, comme un composé de bre, colline, et de ogan, endroit où l'on fait rouir le ]in. Cette explication n'est pas satisfaisante : breogan n'eût pu devenir Brignogan. Le premier élément de ce mot est

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