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Annales littéraires de l'Université

de Besançon

Antigone le Borgne. Les débuts de sa carrière et les problèmes


de l'assemblée macédonienne
Pierre Briant

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Briant Pierre. Antigone le Borgne. Les débuts de sa carrière et les problèmes de l'assemblée macédonienne. Besançon :
Université de Franche-Comté, 1973. pp. 5-397. (Annales littéraires de l'Université de Besançon, 152);

doi : 10.3406/ista.1973.1780

http://www.persee.fr/doc/ista_0000-0000_1973_mon_152_1

Document généré le 25/04/2017


CENTRE DE RECHERCHES D'HISTOIRE ANCIENNE

VOLUME 10

ANTIGONE LE BORGNE

LES DÉBUTS DE SA CARRIÈRE

ET LES PROBLÈMES

DE L'ASSEMBLEE MACÉDONIENNE

PAR

PIERRE BRIANT
Agrégé d'histoire
Docteur es lettres
Maître-Assistant d'Histoire Ancienne
à l'Univers'té de Tours

PARIS
LES BELLES LETTRES
95, boulevard Raspail
1973
Un paysan phrygien : Άντίγονον ζητώ

,
« Je cherche Antigone »ls
(Plutarque, Phocion, 29)
AVANT-PROPOS

Ces recherches sur Antigone le Borgne nous ont été suggérées par une réflexion
de V. Ehrenberg qui regrettait — il y a déjà plus de dix ans — cette lacune de
l'historiographie des diadoques (x). En effet, malgré la part relativement importante
donnée à Antigone par les auteurs anciens, à partir de 321 du moins, il n'existe à
l'heure actuelle aucune étude d'ensemble détaillée sur le fondateur de la dynastie
des Antigonides.
La bibliographie relative à Antigone, antérieure à 1968, peut se classer
sommairement en trois groupes. Tout d'abord, les Histoires générales de la période
hellénistique consacrent habituellement un chapitre ou une partie à la politique du
Borgne, car sa personnalité et ses initiatives dominèrent les années 321-301 (2).
Plusieurs articles importants, d'autre part, étudient un aspect de son œuvre, en
particulier son attitude à l'égard des cités grecques (3). Il existe enfin trois études,
d'importance et de valeur inégales, dont les auteurs essaient d'embrasser l'ensemble
de la carrière d' Antigone. L'une, de J. Kaerst (4), est un récit chronologique sans
grand intérêt; la seconde, de P. Cloché (5), tente de retracer les principales
étapes de l'ambition d' Antigone ; la troisième, d'Ul. Kôhler (6), reste d'assez loin
la plus complète et la meilleure. Quoi qu'il en soit, ces contributions, aussi utiles
soient-elles, ne constituent guère que des jalons.
En 1968, est parue la thèse d'un chercheur suisse, Cl. Wehrli, consacrée à
Antigone et Démétrios (7). Mais l'auteur indique lui-même qu'il n'a pas cherché

(1) The Greek State, Oxford, 1960, p. 259 : « On Antigonus I, much has been written, but there is still
no comprehensive work».
(2) Ainsi P. Jouguet, L'impérialisme macédonien et l'hellénisation de l'Orient2, 1961, IIe partie, chap. II :
« Antigone», p. 157-184 ; Ed. Will, Histoire politique du monde hellénistique, Nancy, I (1966), ch. II : « L'époque
d'Antigone le Borgne», p. 39-70.
(3) A. Heuss, Antigonos Monophthalrnos und die griechischen Stâdte, dans Hermès, 1938, p. 133-194 ; P. Cloché,
Remarques sur la politique d'Antigone le Borgne à l'égard des cités grecques, dans AC, 1948, p. 101-1 18 ; R. H. Simpson,
Antigonus the One-eyed and the Greeks, dans Historia, 1959, p. 385-409.
(4) RE, I, s.v. Antigonos, col. 2406-2413.
(5) Remarques sur les étapes de l'ambition d'Antigone I" jusqu'en 316 av. J.-C, dans Mélanges Ch. Picard,
t. I, RA, 29-30 (1949), p. 187-195.
(6) Das asiatische Reich des Antigonos, dans SDAW, 1898, p. 824-843.
(7) Antigone et Démétrios, Genève, 1968, 265 p. (l'auteur a également été conduit à cette recherche par
la réflexion de V. Ehrenberg, cf. p. 11, n. 1).
AVANT-PROPOS

à faire une étude détaillée de la carrière d'Antigone ; son but était de dégager «
seulement les lignes principales» (1). C'est ainsi que le champ chronologique 334-321
que couvre notre étude, est rapidement survolé par Cl. Wehrli en huit pages (p.
29-36). Ce livre n'a donc pas comblé la lacune qu'avait signalée V. Ehrenberg (2).

** *

Certains s'étonneront peut-être que nous ayons consacré autant de place à


examiner les premières années de la carrière du Borgne, alors qu'on a l'habitude
d'étudier le personnage à partir de Triparadeisos. Ce que nous avons précisément
cherché à reconstituer, ce sont ces années 334-321, depuis le débarquement
d'Alexandre en Asie, dans la mesure où elles doivent permettre d'expliquer son apparition
au premier plan en 321, apparition qui reste mystérieuse autrement (3). Les textes,
il est vrai, ne sont pas nombreux ; mais encore est-il indispensable de les analyser
dans leur moindre détail, ce qui n'a pas toujours été fait.
En outre, des recherches sur ces « grandes personnalités », aussi important
leur rôle a-t-il été, ne se conçoivent que si elles permettent de mieux comprendre
la période au cours de laquelle elles ont exercé leur activité. Nous avons donc été
amené à nous lancer sur des voies de recherche détournées qui, en fin de compte,
permettent de mieux étayer nos conclusions sur la carrière d'Antigone. Dans notre
esprit, par exemple, la première partie (334-323) représente également une
contribution à l'histoire et à l'historiographie ancienne d'Alexandre le Grand.
Enfin, nous avons été conduit très tôt, à la fois par goût et par nécessité, à
concentrer notre réflexion sur la nature du pouvoir que détiennent tous ces personnages,
surtout pour la période immédiatement postérieure à la disparition du Conquérant
(323-321). Il est nécessaire, en effet, lorsqu'on étudie une époque dominée sinon
écrasée par l'idéal du roi sauveur et providentiel, de ne pas perdre de vue
l'importance des forces et institutions collectives, et de comprendre leur rôle spécifique (4).

(1) Ibid., p. 12.


(2) Cf. S. I. Oost, CPh, LXVP (1971), p. 140 (à l'issue d'un compte-rendu peu favorable du livre de
Cl. Wehrli) : « ... Antigonus (a man for whom a detailed, critical biography is an important need of scholar-
ship)». Autres CR : Ed. Will, REG, 82 (19G9), p. 619-622 ; R. M. Errington, JHS, 1970 [1971], p. 250-
251 ; A. Laronde, AC, 39 (1970), p. 300-303.
(3) Cf. par exemple E. Badian, Harpalus, dans JHS, 1961, p. 24 : « Antigonus is puzzling in this respect
as in others».
(4) Voir ainsi les justes réflexions de R. Andreotti, RFIC, 1952, p. 272, à propos de l'historiographie
moderne d'Alexandre : « Ma una rneditazionc più obbietiva ed approfondita puô montrare forse l'importanza
decisiva dei fattori collettivi, riducendo nelle giuste proporzioni il peso délie singole personalità, per quanto
eccezionali esse siano».
AVANT-PROPOS ΰ

Cette orientation explique et justifie la place importante que nous avons consacrée
à une étude sur le rôle politique des soldats macédoniens entre 323 et 321, qui
débouche sur un ré-examen global du problème de l'Assemblée macédonienne.
Ce faisant, évidemment, nous n'avons pas pu suivre très loin dans le temps la
carrière du Borgne, même si certaines discussions, dans le dernier appendice, nous
ont amené à élargir considérablement le champ chronologique fixé au départ. Mais,
nous le répétons, la plus grande énigme dans la carrière d'Antigone, c'est justement
cette période de formation et de préparation (334-321). Nous essaierons de montrer,
en outre, que l'étude de cette période si complexe qui s'étend de l'été 323 à l'été
321, peut être sérieusement remaniée, si on l'envisage du point de vue de l'histoire
d'Antigone le Borgne.
** *
II nous reste à remercier tous ceux qui nous ont apporté leur aide. Notre
gratitude va tout d'abord à M. Pierre Lévêque qui a dirigé et guidé nos recherches ;
ses conseils éclairés et ses encouragements amicaux ont constitué pour nous un
réconfort inappréciable.
Nous adressons également nos vifs remerciements à Mlle Claude Mossé qui
a accepté de relire notre manuscrit et de nous faire part de ses remarques ; à Mrs.
Yvon Garlan et Jacques Tréheux, qui, avec M. P. Lévêque et Mlle Cl. Mossé,
constituaient le jury de thèse, et dont les critiques et suggestions nous ont évité bien
des erreurs (*) ; à M. Sylvain Payrau qui nous introduisit, il y a quelques années
déjà, aux joies de la recherche en histoire ancienne, et qui a bien voulu lire et annoter
notre manuscrit après soutenance ; à M. Claude Wehrli, qui nous a tenu au courant
de ses travaux et qui nous a communiqué les placards de son ouvrage.
Mais nous ne saurions, en outre, passer sous silence l'aide matérielle importante
que nous a apportée la Faculté des Lettres de Besançon pour la frappe du manuscrit.
Enfin, étant donné la raréfaction brutale des crédits d'État, cette thèse n'aurait
très probablement jamais été imprimée, si M. Pierre Lévêque n'avait accepté de
l'accueillir dans les publications du Centre de Recherches qu'il anime à Besançon.
C'est un grand plaisir pour nous de terminer en lui redisant toute notre gratitude.
Tours, novembre 1972. P. B.

(1) Cette thèse a été soutenue le 21 janvier 1972 à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de
Besançon. Nous avons tenu compte, dans la mise au point définitive du manuscrit, de toutes les critiques et
suggestions qui nous ont été faites avant, pendant et après soutenance. Certains développement ont donc été
modifiés, certains supprimés, d'autres amplifiés.
LISTE DES PRINCIPALES ABRÉVIATIONS

1 . Revues.
Les sigles utilisés sont ceux de Y Année philologique.

2. Ouvrages.
Aymard, (Α.), Études Études d'Histoire ancienne, PUF, 1967.
Baumbach, (AL), Kleinasien Kleinasien unter Alexander dem Grossen, diss. lena, 1911.
Belocii, GG, IV-V1 Griechische Gescldchie, t. IV, lre part., 2e éd., 1925.
Bengtson, (H.), Stratégie, F Die Stratégie in der hellenistisclien Zeit, t. I, 2e éd., Alùnchen,
1964.
Berve, Ι, Π, n" Das Alexanderreich auf prosopographischer Gnmdlage, Munchen,
1926, I : Darstcllung ; II : Prosopographie (les numéros
renvoient aux personnages étudiés).
CAH Cambridge ancien! history.
Cloché, (P.), Dislocation La dislocation d'un empire. Les premiers successeurs d'Alexandre
le Grand, Paris, 1959.
Cohen, (R.), Gloiz IVΛ Glotz-Cohen, Histoire grecque, t. IV-I (1938), livre I :
«Alexandre et la conquête de l'Orient», p. 1-253.
Droysen, Hellénisme, I, II Histoire de Γ Hellénisme, tr. fse (Bouché-Leclercq) , I (1883).
II (1884).
Fontana, (Al. J. ), Lotte Le lotte per la successione di Alessandro Magno dal 323 al 315.
(Atti Ace. Palcrmo, ser. IV, vol. XVIII-2, 1957-58 [1960],
p. 103-337).
FGrH F. Jacoby Die Fragmente der griechischen Historiker, Berlin,
1923, sqq.
FHG Fragmenta historicorurn graecorum. cd. G. et T. Miillcr, 4 vol.,
Didot, Paris, 1853.
Holleaux, (Al.), Études Études d'épigraphie et d'histoire grecques, éd. L. Robert, 6 vol.,
1938-1968.
Kaerst, Hellenismus, Ρ Geschichte des Hellenismus, 3° éd., Leipzig-Berlin, I (1927).
Kôhi.er, (Ul.), Antigonos «Das asiatische Reich des Antigonos», SDAW, 1898, p.
824-843.
AIeyer, (Ed.), Grcnzen Die Grcnzen der hellenislisclien Slaalcn in Kleinasien, Zurich-
Leipzig, 1925.
Nie se (B.) Niese, Geschichte der griechischen und makedonischen Staaten
seit der Schlachl bei Cliaeronca, I, 1893.
Ram sa y, (W. M.), HGAM Historical geography of Asia Minor, Londres, 1890.
Rostovtzeff, (Al.), SEHHW Social and économie history of the Hcllcnislic ivorld, 3 vol., Oxford,
1951.
LISTE DES PRINCIPALES ABRÉVIATIONS 11

Roussel, (P.), Glotz IVΛ Glotz-Cohen, Histoire grecque, t. IV-I, (1938), livre II :
«Le démembrement de l'empire d'Alexandre» (p. 255-
404).
Schubert, (R.), Quellen Die Quellen zu Geschichte der Diadochenzeit, Leipzig, 1914
(réimp. 1964).
Tarn, (W. W.), Alexander Alexander the Great, Cambridge, I et II, 1948.
Will, (Ed.), HPMH Histoire politique du monde hellénistique, Nancy, I (1966) et
II (1967).
PREMIÈRE PARTIE

ANTIGONE PENDANT L'EXPÉDITION D'ALEXANDRE


(mai 334-juin 323)

SOMMAIRE

Introduction 16
Chapitre I. — LES ORIGINES D'ANTIGONE 17
Chapitre II. — LE STRATÈGE DES ALLIÉS
(printemps 334 - printemps 333) 27
Appendice : Parménion dans l'hiver 334/333 ...... 42
Chapitre III. — LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE
(printemps 333-juin 323) 45
I. — L'installation d'Antigone dans son poste ..... 45
II. — La Grande-Phrygie et Kelainai au début 333 . . .47
III. — Antigone face à la contre-attaque perse après Issos (hiver 333/2) 53
IV. — L'administrateur et le « pacificateur» (332-323) .... 74

Conclusion 91

APPENDICE : Les sources de l'histoire d'Antigone entre 334 et 323, vues à travers
les récits du siège de Kelainai . . . . . . 97-118
INTRODUCTION

De 334 à 323, la carrière d'Antigone le Borgne s'inscrit dans le cadre plus large
de l'expédition asiatique d'Alexandre le Grand. Pendant la première année
(printemps 334-printemps 333), Antigone dirige, en qualité de stratège, les contingents
envoyés par les cités grecques qui avaient adhéré à la Ligue de Corinthe. Puis,
jusqu'à la mort d'Alexandre, il détient le poste de satrape de Grande-Phrygie
(printemps 333-été 323).
Dans l'optique d'une reconstitution de la carrière du Borgne, cette période revêt
une importance exceptionnelle, mais mal connue. En effet, si tout n'est pas joué en
323, nous verrons cependant que la position des Successeurs, à l'été 323, s'explique,
en partie au moins, par référence au rôle qu'ils ont joué et à la place qu'ils ont tenue
lors de la conquête de l'empire achéménide. Pour qui étudie les étapes de la
progression d'Antigone, la question essentielle est donc très simple : dans quelle mesure sa
position sous Alexandre permet-elle de comprendre le rôle de premier plan qu'il
joua lors des guerres entre les diadoques ?
Malheureusement, cette enquête est rendue très difficile et ses résultats rendus
parfois aléatoires par l'état déplorable de notre documentation. La recherche sur
les origines d'Antigone (Chapitre Ier) par exemple reste assez décevante. Il en est de
même pour l'analyse de son rôle de stratège des contingents alliés (Chapitre II).
Le rôle capital qu'il joua dans l'arrêt de la contre-attaque perse après Issos (hiver
333/332) permet de sortir le personnage de l'ombre, surtout grâce à quelques phrases
de Quinte-Curce, issues heureusement d'une source excellente (Appendice à la Ire
partie). Mais, après 332, le Borgne sort du champ d'intérêt des historiens anciens,
car il est resté en Asie Mineure, derrière Alexandre. Nous ne pouvons donc pas
cacher que l'étude de son administration sairapique (Chapitre III) reste fragmentaire.
Dans ces conditions, on comprendra que nous ayons été contraint, à plusieurs reprises,
d'emprunter des voies indirectes pour mener notre enquête, et pour dégager un
fil conducteur dans cette première période de la carrière du personnage·
ÎIW" WKretopolis V^*^
La Grande -Phrygie d'Antigone au début 333
1. — Limites de la Grande-Phrygie 4. — Route «pisidienne»
2. — Autres satrapies 5. — Route «commerciale du centre»
3 . — Rou te roy aie 6. — Route Kelainai-Pamphylie.
CHAPITRE I

LES ORIGINES D'ANTIGONE

Sur la carrière antérieure et sur la famille du stratège des Alliés, les sources
sont tout à la fois misérables et controversées. Seule sa date de naissance constitue
un point d'appui à peu près sûr. On sait en effet qu'il avait dépassé de peu quatre
vingts ans lors de sa défaite à Ipsos (x) en 301 (2). On peut donc admettre qu'il
est né au plus tard vers 383 (3), et qu'il a presque atteint la cinquantaine lors du
départ d'Alexandre vers l'Asie. Il appartient à la génération des compagnons de
Philippe II, aux campagnes duquel il a très certainement pris part (4).

II est également bien difficile de citer avec précision des membres de sa famille.
Nous savons avec certitude qu'il était fils d'un certain Pliilippos (5).
Malheureusement ce renseignement n'apporte aucun progrès dans la connaissance du personnage,

(1) Age à Ipsos : plus de 80 ans (Appien, Syr., 55) ; 86 ans selon Porphyre (FGrH, n° 260, F 32), ce qui
paraît excessif; 81 ans selon Hiéronymos de Kardia, ap. Ps. Lucien, Macrob., 11 =FGrH, n° 154, F 8. L'âge
accordé par Plutarque (Démétrios, 19) ne s'applique pas avec certitude à la date d'Ipsos, car la mention en
est insérée dans le récit de l'expédition contre Ptolémée en 306. Beloch, GG, IV-12, p. 133, se fondant sur
l'amitié d'Eumène et d'Antigone et sur la date de naissance de Démétrios (336), fait naître Antigone en 365.
Mais la tradition ancienne est trop unanime pour que l'on puisse adopter une telle datation.
(2) Sur la date disputée d'Ipsos, cf. Beloch, ibid., p. 245-246.
(3) II est en effet normal de préférer ici le témoignage d'Hiéronymos de Kardia.
(4) Cf. Justin, XVI, 1, 12 (discours de Démétrios Poliorcète, transmis en style indirect) : « ... car son
père avait été le compagnon aussi bien du roi Philippe que d'Alexandre le Grand dans toutes leurs campagnes»
(socium in omni tnilitia), — avec une exagération évidente pour le rôle tenu par Antigone dans les campagnes
d'Alexandre. Ajoutons que, selon une correction de Tarn (Alexander, II, p. 314, n. 1) à Plutarque, Alex.,
70, 4, Antigone aurait pris part au siège de Périnthe, au côté de Philippe II, et y aurait perdu son œil ; mais
cette correction, pour aussi séduisante qu'elle soit, n'est pas acceptable (cf. infra, p. 91, n. 5).
(5) Arrien, Anab., I, 29, 3 ; Strabon, XII, 4, 7 et XVI, 2, 4; Elien, Varia historia, XII, 13; Inschr.
Priene, n» 1 = Tod II, n° 186 ; Justin, XIII, 4, 14.
18 ANTIGONE PENDANT L'EXPÉDITION D'ALEXANDRE

car ce nom est très répandu en Macédoine. On a mention ainsi d'une quinzaine de
Philippos dans l'armée ou dans l'entourage d'Alexandre (*), sans qu'aucun puisse
être mis en rapport avec Antigone (2).
La mention de Marsyas de Pella, présenté comme un frère d'Antigone par
l'article de Suidas (3), n'est pas non plus très explicite. Gomme ce Marsyas en effet
apparaît être fils d'un certain Périandre, le renseignement est erroné (4). Mais ce
Périandre est absolument inconnu par ailleurs. D'autre part, l'article de Suidas
indique nettement que Marsyas appartenait à la génération d'Alexandre (5). Il
est donc probable qu'il est né du remariage de la mère d'Antigone, dont il est ainsi
le demi-frère (6). Antigone avait en revanche certainement plusieurs frères et sœurs,
dont l'un s'appelait Démétrios (?), puisqu'on lui connaît trois neveux : Telesphoros (8),
Dioskorides (9), et Polemaios (10).
On voit donc que tous ces renseignements, non négligeables, restent isolés et
incertains, et surtout qu'ils n'apportent que peu d'éléments susceptibles
d'exploitation historique (u). Il serait de même intéressant de préciser la région de Macédoine
dont sa famille était originaire, dans la mesure où l'élément fédéral reste une base

(1) Berve, II, n" 774-789.


(2) L'âge d'Antigone conduit tout naturellement à constater que son père, en 334, aurait atteint à peu
près 80 ans ; or, Anlipater, avec ses 64 ans, apparaît comme le plus vieux général de Philippe et d'Alexandre
(Berve, II, n° 94).
(3) S.v. Marsyas ; Plutarque (Apophl. Ant., 9) l'appelle également frère d'Antigone.
(4) Erreur de Jacoby, FGrH, IIC, Komm., p. 481.
(5) II y est dénommé syntrophos d'Alexandre. D'après Berve, nu 489, Marsyas serait né vers 360.
(6) Droysen, Hellénisme, III, p. 667, tableau V, stemma de la famille d'Antigone ; Berve, n° 489 ; R.
Cohen, GloU-IV-1, p. 227 ; L. Pearson, The lost historiés of Alexander the Grcat, Oxford, 1960, p. 254. Beloch,
IV-22, p. 133-134, tirant argument de la différence d'âge entre Antigone et Marsyas, a proposé de changer
adelphos en adelphidons, mais cette correction n'est nullement nécessaire (Berve, II, p. 247, n. 1).
(7) Plutarqjje, ibid., 2. Droysen (loc. cit.) en fait, sans raison apparente, le père de Polemaios. En
revanche, on ne voit pas pourquoi Beloch (loc. cit.) fait reproche au même Droysen d'avoir inventé Démétrios.
(8) Diogène Laërce, V, 79 ; cf. H. Bengtson, RE, 2.R., 51 (1934) s.v. Telesphoros, n° 2, 390.
(9) Diodore, XIX, 62, 9.
(10) Sur ce personnage, voir Diodore, ibid., 57, 4 ; 60, 2 ; 67, 4 ; 75, 5 ; 78, 2-5 ; 87, passim ; XX, 19, 2 ;
27, 2-3 ; cf. Plutarque, Eum., 10, 3. La forme Ptolemaios donnée par ces textes littéraires, doit être corrigée
en Polemaios, orthographe des inscriptions (IG, II2, 1, 569 ; plus récemment A. Pugliese Garratelli, ASAA,
45-46 (1969), n° 1, lignes 10-11). Cf. aussi Berve, II, n» 643 (très succinct) et M. Holleaux, Études, I, p. 29
sqq.
(11) Selon Diodore (XVII, 81, 1) Antigone et Alexandre le Lynkeste (sur ce personnage, cf. Berve,
II, n° 37) étaient parents. Mais il s'agit là d'une confusion entre Antigone et Antipater, dont on sait qu'il
était le beau-père d'Alexandre le Lynkeste (Quinte-Gurce, VII, 1, 7 ; Justin, XI, 7, 1 ; cf. G. B. Welles,
Diodorus, LCL, 8 (1963), p. 350, n. 1).
LES ORIGINES d'aNTIGONE 19

essentielle de la vie intérieure macédonienne (x). Malheureusement rien n'indique


avec certitude qu'il s'agisse de Pella, comme le voulait Beloch (2), ni de Beroia, selon
l'hypothèse aventureuse d'Edson (3). En tout état de cause, aucun de ces éléments ne
permet de conclure fermement sur l'ancienneté ni sur l'influence de sa famille.

*
* *

Sur les origines d'Antigone, nous ne disposons que de deux témoignages directs,
très courts mais concordants, qui semblent attribuer une origine sociale très humble
au stratège des Alliés. Elien affirme en effet qu'à l'origine, le futur roi n'était rien de
plus qu'un autourgos (4) ; Diodore (5), quant à lui, caractérise ainsi la carrière de celui
qu'il considère comme le plus puissant roi de son temps : εξ ίδιώτου γενόμενος
δυνάστης. Ces deux témoignages ont été repoussés par les historiens modernes qui,
tous, les jugent irrecevables (6). Il importe donc, avant de proposer une
interprétation de ces textes, d'évaluer leur crédibilité et, pour cela, de reprendre point par
point les arguments de la critique moderne.
En premier lieu la plupart des auteurs dénient toute valeur intrinsèque aux
témoignages ci-dessus. Ainsi Droysen (7) pense qu'Elien a ramassé cette histoire
dans les Macedonika de Douris, et qu'à ce titre, on doit la considérer comme un
racontar destiné à tourner en dérision la maison d'Antigone. Nous ne voulons pas insister
ici sur la fragilité d'une telle Quellenforschung (8) ; mais on peut s'étonner que le même

(1) Les ilai et les taxeis ont des origines régionales (Berve, ibid., II, p. 104-114) ; le commandement des
taxeis de pézhetairoi était réservé à certaines familles (Id., ibid., p. 202 et n. 3).
(2) Ibid., p. 133 (suivi avec des réserves par Berve, n° 87). Mais, comme Marsyas et Antigone sont nés
de pères différents, il n'y a pas lieu de faire du second un homme originaire de Pella.
(3) The Antigonids, Herakles and Beroia, dans HSPh, 45 (1934), p. 236 sqq., en partant d'une allusion
de l'Anthologie palatine (6, 116) ; mais là-dessus, voir les remarques critiques de P. Lévêque, Pyrrhos, Paris,
1954, p. 156-157.
(4) Ibid. (αυτουργός ήι>).
(5) XXI, 1.
(6) Kaerst, RE, I, s.v. Antigonos, col. 2406 ; Droysen, I, p. 25, n. 1 et 89, n. 3 ; Berve, II, n° 87 ; C. F.
Edson, ibid., p. 241-246 ; voir aussi Ul. Kôhler, Ueber die Diadochengeschichte Arrians, dans SDAW, 1890, p. 568-
569. Seul W. W. Tarn (Antigonos Gonatas, Oxford, 1913, p. 5 et n. 2) admettait le tradition ancienne ; mais
il est complètement revenu sur cette première opinion pour suivre G. F. Edson (cf. Alexander, I, p. 11 et n. 7).
(7) Loc. cit.
(8) On là l'illustration de la thèse dominante qui veut faire de Douris de Samos un ennemi
systématique de la maison d'Antigone, et du fondateur en particulier (cf. Jagoby, FGrH, II, p. 116 ; M. J. Fontana,
Lotte, p. 253 sqq.). Cette thèse est, à notre sens, indémontrable et peu réaliste, tant le contenu de l'œuvre du
20 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

auteur s'appuie sur un autre passage d'Elien (1), pour prouver l'appartenance d'Anti-
gone à une famille de haute noblesse macédonienne. D'ailleurs n'aurait-ce pas été
un bon moyen pour Douris de nuire à Antigone que de révéler au grand jour des
détails que les Antigonides avaient peut-être intérêt à cacher ?
Quant à affirmer, comme Tarn (2), qu'il s'agit, dans les deux cas, de textes de
propagande, cela ne fait avancer en rien la question. D'une part, en effet, le cas
d'Antigone n'est pas isolé ; plusieurs versions circulèrent à l'époque hellénistique
sur les origines des diadoques ; or, pour prendre les traditions opposées concernant
Ptolémée (3) et Lysimaque (4), bien des auteurs pensent que la tradition d'une origine
humble n'est nullement à rejeter (5). Chaque cas est à étudier séparément. Pour
en revenir à Antigone, on ne peut manquer de s'étonner de l'absence de textes
littéraires prenant nettement le contrepied d'Elien et de Diodore.
Droysen (G) et Berve (7) citent un passage de Sénèque (8), qui, à notre avis,
ne s'applique nullement au Borgne. Dans le chapitre précédent, Sénèque vient de
rapporter deux anecdotes qui, en effet, se rapportent bien au diadoque (9). Il
poursuit, en parlant apparemment de la même personne : Hujus nepos fuit Alexander, en

Samien reste enveloppé de mystère. De toute façon, rechercher les sources d'Elien nous paraît constituer une
tâche illusoire et désespérée. Dans ce même passage, par exemple, Elien rapporte que le père d'Eumène de
Kardia était un pauvre joueur de flûte ; on sait par ailleurs que Douris (ap. Plutarque, Eum., 1, 1) racontait
que le père d'Eumène « avait été réduit par la pauvreté à la condition de charretier en Chersonèse». Que
conclure de cette confrontation de textes si ce n'est que quelques auteurs (dont Douris), contre une autre tradition
(cf. Plutarque, ibid.), assignaient une origine très humble au Kardien ?
(1) XII, 16, où Elien affirme qu'Alexandre craignait l'ambition d'Antigone; pour Droysen (loc. cit.),
Alexandre n'aurait pu craindre que l'ambition d'un homme haut placé. — Sur le caractère suspect de ce
passage, cf. infra, p. 91-92.
(2) Loc. cit.
(3) Justin, XIII, 4, 10 ; Plutarque, de cohib. ira, 19 ; Pausanias, I, 7, 1 ; contra, Ιό., I, 6, 2 ; Quinte-
Curce, IX, 8, 22 ; Suidas s.v. Lagos et s.v. Basileia.
(4) Une tradition transmise par Porphyre {ap. Eusèbe, I, 233) fait de Lysimaque le fils d'un péneste
thessalien, Agathoclès ; contra, Arrien, Anal·., VI, 28, 4 ; Id., Inde ; 18, 3 ; Justin, XV, 3, 1 ; Pausanias, I,
9, 5 ; Plutarque, Démétrios, 45.
(5) Origine humble de Ptolémée : Jacoby, FGrH, Komm. II C, p. 498-499 ; H. Volkman, RE, XXIIP
(1959), s.v. Ptolemaios (n° 18), 1603. Pour Lysimaque, voir en particulier Niese, I, p. 192, n. 1 et surtout
W. Hunerwadel, Forschungeii zur Geschichte des Lysimachos der Trakien, diss. Zurich, 1900, p. 11-13 (contra, Berve,
II, η» 480, p. 239).
(6) I, p. 89, n. 3.
(7) II, p. 43, n. 1.
(8) De Ira, III, 23, 1.
(9) Cf. infra, p. 105.
LES ORIGINES d'aNTIGONE 21

ajoutant que le père de cet Alexandre T'appelait Philippe. Ce témoignage est


évidemment sans valeur, et fondé sur une erreur de Sénèque, peut-être abusé par
l'homonymie existant entre les pères d'Alexandre et d'Antigone (1).
Ch. Edson, quant à lui (2), a cherché à tirer parti de trois épigrammes de Y
Anthologie Palatine (3), pour montrer qu'Antigone était non seulement issu de la haute
noblesse macédonienne, mais encore qu'il était allié à la famille royale (4). Bien que
cet article d'Edson ait conduit Tarn à réviser sa première position (5), nous ne
pouvons en accepter les conclusions ni surtout la méthode. Il s'agit en effet de textes
tardifs, écrits par un court;san de Philippe V, dans le style typique de la flatterie
hellénistique, à laquelle on ne peut évidemment pas ajouter foi (6). A une époque en
effet où les diadoques essaient d'annexer à leur profit le souvenir d'Alexandre (7),
et où ainsi Ptolémée fait naître la légende de sa filiation directe avec Philippe II (8),
on peut comprendre que les Antigonides aient jugé utile de réagir. Edson l'admet
d'ailleurs, puisqu'il pose qu'Antigone et Démétrios exprimèrent au plus tard en
306 leur ambition d'être rattachés aux Argéades, pour marquer leur volonté de
s'emparer de l'héritage d'Alexandre ; il concède également qu'en ce domaine la

(1) G. F. Edson, The personne appearance of Antigonus Gonatas, dans CPh, XXIX (1934), p. 254-255,
pense à Antigone Gonatas, mais sur ce point, cf. infra, ibid. Malgré cet auteur d'autre part, nepos a bien ici
le sens de petit-fils (et non de descendant au sens large), car la correspondance, dans le passage, entre avitum
et paternum indique clairement la filiation Antigone- Philippe-Alexandre. Pour être complet, précisons que ni
Berve ni Droysen ne font de cette citation un élément capital de leur démonstration.
(2) Art. cit., passim.
(3) VI, 114, 115, 116.
(4) Cf. aussi U. Kôhler, SDAW, 1890, loc. cit.
(5) W. W. Tarn, loc. cit.
(6) Voir là-dessus en particulier F. W. Walbank, Alcaeus of Messene, Philipp V and Rome, dans CQ_, 37
(1943), p. 5-6 (à propos d'Ant. Pal., IX, 519, où Philippe V est comparé au Cyclope et au Taureau), et CQ,
36 (1942), p. 135-136 ; cf. Id., A historical commentary on Polybius, I (1956), p. 548, où il exprime des doutes sérieux
sur l'appui qu'Edson {ibid., p. 216) pense trouver chez Polybe (V, 10, 10) où Philippe V est qualifié de syngénès
de Philippe II et d'Alexandre. Il est en effet bien évident qu'au temps de Philippe V, la généalogie (faussée)
des Antigonides est fixée, et adoptée de tous sans difficulté ; à cette date, de plus, le terme syngénès n'a plus le
même contenu que cent cinquante ans plus tôt, de par son insertion dans la hiérarchie aulique.
(7) Cf. infra, p. 129-132.
(8) Pausanias, I, 6, 2 ; Quinte-Gurge, IX, 8, 22 ; Suidas s.v. Lagos et s.v. Basileia. Cette légende est
très probablement le fruit de l'historiographie alexandrine (Ul. Kôhler, SDAW, 1890, p. 212), et les poètes
de cour contribuèrent à sa diffusion (W. W. Tarn, The limage of Ptolemy I, dans JHS, 53 (1933), p. 57-61,
suivi par R. A. Hadley, Deified kingship and propaganda coinage in the earliest hellenistic âge {323-280 B.C.), diss.
Univ. Penn., 1965 (microf.), p. 25 ; voir aussi A. D. Νοοκ, Notes on ruler-cult, dans JHS, 48 (1928), p. 25 :
« ptolemaïc genealogizing ») .
22 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

concurrence avec Ptolémée a pu jouer un rôle important (*). Tous ces textes donc
relèvent de la propagande, au même titre que l'érection des statues des Argéades
et des Antigonides à Délos (2), par Antigone Gonatas (3), ou la disposition côte à
côte, dans FAsklepieion de Kos, des portraits d'Alexandre et d'Antigone, peints
par Apelle (4) . Au total, aucun de ces témoignages indirects ne nous paraît
déterminant.

*
* *

II n'est donc pas possible, à notre avis, de nier toute valeur à la tradition
transmise par Elicn et par Diodore. On serait donc amené à adhérer sans réserve et sans
discussion à la thèse des origines humbles d'Antigone, si les textes pouvaient être
traduits de façon claire et non ambiguë. Mais tel n'est pas le cas. Le terme autourgos
peut être pris en effet de deux manières. On sait que sous son acception technique,
il désigne « le paysan qui cultive personnellement sa terre avec le concours de sa
famille et de quelques serviteurs» (5). Encore faut-il replacer cette définition dans
le ca.dre macédonien, ce qui n'est pas aisé, tant on connaît mai les structures sociales
de la Macédoine antique (6). Le terme, cependant, peut faire allusion à cette classe
de petits propriétaires, qui constituaient le cœur de l'infanterie macédonienne (7).
En le qualifiant a' autourgos, un contemporain a voulu peut-être rappeler qu'Antigone
ne sortait pas de la noblesse macédonienne, mais qu'il était ce que Tarn appelait
un yeeman far mer (8), ou, du moins, que sa famille appartenait ou avait appartenu

(1) Ibid., p. 222.


(2) F. Courby, Exploration archéologique de Délos-V-Le portique d'Anligone, Paris, 1912, p. 74-83 ; cf. Edson,
ibid., p. 218 sqq.
(3) Edson (loc. cit.) voit dans le caractère stoïcien d'Antigone Gonatas la meilleure garantie du bien
fondé de cette tradition ; celui-ci, à son avis, ne se serait pas abaissé à fabriquer une généalogie factice. A
cela on peut tout aussi bien opposer que, selon la doctrine stoïcienne, la royauté n'est pas due au droit de
naissance ou d'héritage, mais à l'aptitude personnelle (cf. l'article Basileia dans Suidas, issu d'un écrit
philosophique composé dans l'entourage de Gonatas, selon Kohler, ibid., p. 213-214).
(4) Plutarque, Apophl. Démétrios, 1 ; Id., Démélrios, 22 ; Strabon, XIX, 2, 19 ; cf. Rosshach, RE, I,
s.v. Apelles (n° 13), 2689.
(5) P. Guiraud, La propriété foncière en Grèce jusqu'à la conquête romaine, Paris, 1883, p. 446.
(6) II ne fait cependant guère de doute que la plus grande partie de la terre était cultivée par de petits
paysans libres (cf. la création de la phalange, infra, p. 332 sqq.). (Les développements de A. S. Soffmann,
Histoire de la Macédoine, Moscou, 1960 (en russe), p. 132 sqq. sur les structures « esclavagistes» de la
Macédoine, relèvent d'un dogmatisme outrancicr).
(7) Cf. W. W. Tarn, Alexander, II, p. 138-139.
(8) Anligouos Gonalas, loc. cit.
LES ORIGINES d'aNTIGONE 23

à cette classe sociale. Si, d'autre part, on prend l'expression de Diodore, ex idiôtou,
dans le sens très général de « venu du commun », on peut considérer que les deux
textes sont complémentaires.
Mais il faut prendre garde que le terme autourgos a aussi un sens figuré, qu'on
peut traduire par une expression telle que « celui qui s'est fait lui-même » i1) . Or,
dans cette acception, le mot d'Elien éclaire singulièrement le sens de l'expression
de Diodore que nous rappelons : Αντίγονος ο βασιλεύς εξ ιδιώτου γενόμενος
δυνάστης κτλ. Il faut en effet replacer la phrase dans son contexte. Or, dans un
fragment voisin (2), Diodore remarque que la pleonexia est la cause principale des
retournements malheureux de situation, aussi bien chez « les particuliers» {oi idiôtai)
que chez « les dirigeants» {oi megistoi). En fait, la référence à Antigone est l'occasion
de réflexions assez générales sur le pouvoir et sur la monarchie. Or, l'expression
de Diodore n'est pas sans faire songer à la doctrine stoïcienne qui, en opposant
le roi «sorti du rang des simples particuliers» {εξ ίδιώτον βασιλεύς) au roi
«fils de roi» {εκ βασιλέως βασιλεύς) (3), professait que la royauté n'était pas
due au droit de naissance ou d'héritage, mais à l'aptitude personnelle (4). En
écrivant donc qu'Antigone était devenu, ex idiôtou, le plus puissant roi de son temps (5),
la source de Diodore a peut-être voulu simplement rappeler que le Borgne ne devait
pas ses succès à l'héritage paternel, mais au contraire qu'il s'était fait lui-même
(cf. autourgos) .
Dès lors, si les textes de Diodore et d'Elien constituent une pièce (d'ailleurs
minime) à verser au dossier de l'idéologie monarchique hellénistique, ils ne peuvent
plus, en revanche, être considérés comme des renseignements sur les origines sociales
d'Antigone. L'expression ex idiôtou ne doit pas en effet être traduite brutalement
par« issu des classes populaires» (6). La seule définition qu'elle permet est négative :

(1) Le terme peut qualifier quelqu'un qui travaille par et pour lui-même (cf. Aristote, Rhét., 1381 a
24, où il apparaît nettement en particulier que le mot ne s'applique pas uniquement au travailleur de la terre ;
cf. également Xénophon, Banquet, I, 5 : ... αυτουργούς τ ίνας της φιλοσοφίας οντάς, c'est-à-dire, en suivant
la traduction de F. Ollier dans son édition des GUF (1961) : « autodidactes de la philosophie»).
(2) XXI, 1, 4a (placé juste avant le fragment qui nous intéresse, dans l'édition LCL (F. R. Walton)).
(3) Lettre d'Aristée, 288 (trad. A. Pelletier).
(4) Cf. aussi supra, p. 22, n. 3.
(5) XXI, 1.
(6) On trouve aussi idiotes / simple soldat, employé par opposition à hégémôn / chef (Diodore, XIX,
52, 4; Pap. Gourob, col. IV, ligne 19 : M. Holleaux, Études, III, p. 309, n. 2). Cet exemple confirme que
ces termes se définissent sur le plan du pouvoir que l'on exerce (basileus, hégémôn) ou que l'on n'exerce pas {idiôtai),
et non sur le plan des rapports sociaux, — même si, dans nombre de structures socio-politiques antiques, les
deux plans sont confondus.
24 ANTIGONE PENDANT L'EXPÉDITION D'ALEXANDRE

Antigone n'est pas fils de roi, mais cette conclusion n'est pas neuve ! Quant au
terme autourgos d'Elien, son sens passif de «qui se fait lui-même», vient compléter
très heureusement l'expression de Diodore, même si le contexte dans lequel il est
employé peut laisser planer un doute (1).
Pour conclure : à partir du moment où l'on accepte cette interprétation, toute
discussion sur les humbles origines d'Antigone devient inutile, puisque Diodore et
Elien sont les deux seuls textes qui permettent éventuellement de poser l'hypothèse
des origines plébéiennes du Borgne. La logique de cette position amène à admettre
a priori qu'Antigone est d'origine noble, non pas parce-que les textes sus-dits sont
sans valeur, mais parce-que, plus simplement, ils n'apportent pas d'informations
sur le problème envisagé.
Il reste heureusement certains autres éléments d'investigation. On sait en effet
qu'Antigone a épousé Stratonikè, fille du « roi » Korragos (2) , sur lequel on ne
possède malheureusement aucun renseignement précis (3). On en conclut, en tout
cas, qu'à la date de ce mariage (c. 340) (4), Antigone était intégré à la classe diri-

(1) Le but d'Élien est de regrouper, sous une forme qu'il devait juger amusante, les exemples d'hommes
partis de rien et arrivés au faîte du pouvoir. Les détails qu'il nous donne ne sont donc que des « notes de
lecture», souvent mal comprises ou interprétées. Le fait que les autres personnages cités soient définis par leur
origine sociale (fils d'esclave, de joueur de flûte ...) donne l'impression première qu'il en est de même pour
Antigone.
(2) Plutarçhje, Dém., 2. Relevant que la femme d'Antigone portait le même nom que la sœur de
Perdiccas II (Thuc, II, 101, 6), Edson {art. cit., p. 228) en concluait — un peu rapidement ? — que Stratonikè
faisait peut-être partie d'une branche cadette de la dynastie argéade ; dans le même sens, voir G. H. Macurdy
Queen Eurydice and the évidence for woman power in early Macedonia, dans AJPh, 48-3 (1927), p. 205.
(3) II semble bien n'y avoir aucune relation avec les deux Korragos connus dans l'entourage
d'Alexandre le Grand (cf. Berve, II, η ° 444 et 445 : le premier est resté avec Antipater en Europe). L'étymologie
du nom ne permet pas de conclusions assurées (cf. Hoffmann, op. cit., p. 146, avec les remarques critiques de
P. Perdrizet, Études amphipolitaines, dans BCH, 46 (1922), p. 53) ; il faut noter enfin que Korragos est un
nom extrêmement répandu en Macédoine (voir la liste de noms dressée par M. Holleaux, Études, II, p. 81-
83, et plus récemment par L. Robert, Gnomon, 35 (1963), p. 60-61). — Ce qui est notable, c'est le qualificatif
de« roi» que lui applique Plutarque. Il doit donc être le chef d'une grande famille d'un de ces royaumes de
la Haute-Macédoine (autour de l'Orestide et de la Lynkestide) qui ont conservé jalousement leur
indépendance jusqu'à Philippe II. (Ces rois sont nommes, aux côtés de Perdiccas II, dans le traité conclu entre ce roi
et Athènes (IG, F, 71 ; SEG, X, 86 ; cf. C. F. Edson, Early Macedonia, dans Ancient Macedonia, Thessalonikè,
1970, p. 27 et n. 57). Philippe II les soumit, au moins extérieurement, par la guerre souvent suivie de mariages
(voir là-dessus en dernier lieu A. B. Boîîwortîi, Philipp II and Uppcr Macedonia, dans CQ, n.s. XXI-1 (1971),
p. 93-105, en part. p. 96-102). Ce mariage entre Antigonc et Stratonikè s'insère peut-être dans cette vaste
politique matrimoniale de Philippe II ?
(4) Démétrios, le fils aîné, est né vers 337/6 (Bklocii, IV-22, p. 56).
LES ORIGINES D'ANTIGONE 25

géante macédonienne. Sa participation aux campagnes militaires de Philippe II (x),


de même que l'existence de liens d'amitié avec des hommes aussi puissants qu'Anti-
pater (2) et Eumène (3) confirment bien le fait essentiel : dès le règne de Philippe
II, Antigone faisait partie de l'entourage royal (4).

(1) Justin, XVI, 1, 12 (cf. supra, p. 17, n. 4).


(2) Diodore, XVIII, 23, 3.
(3) Diodore, XVIII, 41, 7 ; Plutarque, Eum., 10 ; Justin, XIV, 4, 21. Cette amitié ancienne n'a pu
se nouer qu'à la cour de Philippe et d'Alexandre.
(4) Selon Théopompe (FGrH, 115, F 225b), le nombre des Compagnons était de huit cents au temps de
Philippe II. Cf. aussi infra, p. 40 et n. 8.
CHAPITRE II

LE STRATÈGE DES ALLIÉS


(Print. 334-Print. 333)

Le problème des sources se repose avec une acuité toute particulière pour l'étude
de la période au cours de laquelle Antigone détient la charge de stratège des Alliés,
c'est-à-dire pendant la première année de l'expédition d'Alexandre. Nous disposons
en effet d'un unique témoignage littéraire sûr, où Arrien (I, 29, 3) nous apprend
(incidemment) qu'avant sa nomination à la satrapie de Grande-Phrygie, Antigone
détient le titre à'epi tous symmachous strategos.
Nous ne considérons cependant pas l'entreprise comme désespérée, puisque
nous avons à notre disposition également un témoignage épigraphique, et surtout
que la recherche peut être menée selon des voies détournées, afin d'évaluer
l'importance d' Antigone pendant cette période. Trois voies complémentaires peuvent être
empruntées :
1) étudier le titre d'Antigone en lui-même et le replacer dans la hiérarchie ;
2) analyser le contenu de ce titre, et mesurer ainsi les responsabilités qu'il confère
à son détenteur, en particulier bien sûr sur le plan militaire ;
3) définir enfin la position réelle d'Antigone par rapport à Alexandre, et le degré
d'intimité qui le lie au roi et à son entourage immédiat.

A. Le titre cV Antigone .
Lorsqu'Alexandre débarqua en Asie, au printemps 334, son armée comptait,
à côté des Macédoniens, des Thessaliens (*) ou des mercenaires, un fort contingent
d'Alliés, fantassins et cavaliers. Ils avaient été levés dans les cités et États adhérents

( 1 ) La position des Thessaliens est assez spéciale, car Alexandre est à la fois hegemôn de la ligue de Corinthe
et archonte de la confédération thessalienne. Les cavaliers thessaliens sont donc des Alliés (cf. Arrien, Anal·.,
I, 24, 3), mais leur organisation les met à part des cavaliers alliés proprement dits, puisqu'ils sont dirigés par
un hipparque macédonien particulier (Berve, I, p. 140 sqq.).
28 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

à la ligue de Corinthe, créée par Philippe II en 338/7 (l), et renouvelée par Alexandre
en 336/5 (2). Au cours de l'Assemblée de l'hiver 336/5, à Corinthe, il avait été
décidé de recruter des contingents grecs qui prendraient part à la lutte contre la
Perse, et de confier à Alexandre la direction de la guerre de représailles, avec le
titre de Stratègos autocratôr (3). Conformément à ces décisions, chaque cité ou État
procéda à des recrutements, au plus tard dans l'hiver 335/4 (4). D'après Diodore (5),
Alexandre emmenait avec lui sept mille fantassins, et six cents cavaliers, chiffres
qu'à notre avis aucun élément ne permet de mettre en doute (6). Ils formaient donc
une part numériquement importante de l'armée d'Alexandre (7).
Ce corps des Alliés était composé de contingents nationaux, chacun d'entre
eux étant dirigé par un chef national (8), ilarque chez les cavaliers (9), hégêmôn
probablement chez les fantassins (10). Mais, comme les autres corps non-macédoniens
de l'armée (u),les Alliés étaient commandés par des chefs macédoniens. Ainsi Phi-
lippos (12),puis Erygyios (13) dirigèrent successivement les cavaliers alliés, avec le
titre d'hipparque.

(1) IG, II2, 236 (Tod. II, n° 177) ; tous les textes sont désormais rassemblés dans H. H. Schmitt, Die
Vertràge der griechisch-romischen Welt von 333 bis 200 v. Chr. (Die Staatsvertràge des Aller tums, III), Miinchen, 1969,
n° 403, I.
(2) IG, II2, 329 (Tod. II, n° 183) : cf. Schmitt, Vertràge, 403, IL
(3) Diodore, XVII, 4, 9 ; Justin, XI, 2, 5.
(4) Ul. Kohler, Die Eroberung Asiens durch Alexander der Grosse und der Korint. Bund, dans SDAW, 1898,
p. 120.
(5) Ibid., 17, 3-4.
(6) Droysen (I, p. 174, n. 4) abaissait ces chiffres respectivement à 4000 et 400, mais sans présenter de
preuves déterminantes (cf. Kohler, ibid., p. 120, n. 1). La proposition de Bcrve (I, p. 142 et 178) d'élever
de 600 à 1000 le nombre des cavaliers n'est pas non plus étayée de preuves. En fait, en l'absence d'autres
précisions, il n'y a pas lieu de contester les données fournies par Diodore (W. Schwahn, ibid., p. 3 ; G. Cohen,
p. 53 ; Kaerst, Hellenismus, I3, p. 328).
(7) On sait que les chiffres peuvent différer assez sensiblement d'un auteur ancien à l'autre ; les
différentes données sont exposées par Berve (I, p. 177) qui, après examen, conclut à un total de 32000 fantassins et
de 5500 cavaliers {ibid., p. 178) ; chiffres voisins chez Kaerst, ibid., p. 332 et n. 1.
(8) Ul. Kohler, ibid., p. 120.
(9) IG, VII, 3206 (Tod, n° 197) ; cf. Berve, I, p. 143, n. 3.
(10) Berve, ibid., p. 143 ; sur l'appartenance en général des hegemônes à l'infanterie, voir M. Holleaux,
Études, III, p. 3.
(11) Seuls les archers Cretois étaient dirigés par un chef national (toxarque), jusqu'à la réforme de Suse
tout au moins (Berve, ibid., p. 145-190).
(12) Id., II, n» 302.
(13) Id., ibid., n° 779. Selon Diodore (ibid., 17, 4) Erygyios est hipparque dès le départ (cf. Berve,
II, p. 151 et n. 2), mais au Granique c'est Philippos qui conduit les cavaliers alliés (Arrien, I, 14, 3). Sans
LE STRATÈGE DES ALLIES 29

Le titre d'Antigone n'est pas transmis avec autant de précision par Arrien
car il ne lui est jamais appliqué personnellement. Ainsi, au début de 333, nommé
satrape de Grande-Phrygie, Antigone céda son titre précédent à Balakros : ... και σα-
τράπην άποδείξας Φρυγίας Άντίγονον τον Φίλιππου, επί δε τους ξυμμάχους αντ
εκείνου στρατηγον Βάλακρον τον Άμνντου επιτάξας ... (1). En revanche lors du
remplacement de Balakros par Kalanos,en Egypte, deux ans plus, tard, Arrien n'emploie
pas la même expression : επϊ δε τους συμμάχους τους πεζούς, ών Βάλακρος ήγεΐτο, ...
Κάλανον κατέστηαεν ηγεμόνα (2). Il y a donc une apparente contradiction entre
les deux passages : hégémôn employé pour stratégos, et adjonction de la précision tous
pezous. Mais, en fait, il faut entendre hégémôn au sens très général de commandant (3),
et c'est ce qui impose l'emploi de la deuxième précision. Le terme de stratège, au
contraire, n'est pas amphibologique, car il s'applique strictement à un
commandement dans l'infanterie (4). Le stratège des Alliés correspond donc, dans l'infanterie,
à l'hipparque des Alliés : Antigone a bien la direction des sept mille fantassins alliés.
Mais il nous paraît illusoire de comparer ces titres pour tenter d'évaluer
l'importance de la fonction détenue par Antigone, car ces rapprochements sont
purement formels. H. Berve (5) ainsi affirme que stratège et hipparque constituent des
titres d'importance équivalente, dans l'infanterie et la cavalerie respectivement,
car ils représentent la plus haute charge attachée à une fonction déterminée. Mais,
en fait, cette analyse ne vaut que pour l'armée macédonienne, et même seulement
à partir de 328, date à laquelle la cavalerie macédonienne fut divisée en plusieurs
hipparchies (6). A cette date on peut en effet admettre que les chefs des taxeis sont
placés sur le même rang que les nouveaux hipparques.
Il n'en est pas de même au début de l'expédition. A cette date, au contraire,
les mêmes titres recouvrent parfois des réalités bien différentes. Ainsi le titre d'hip-
parque est porté par les commandants de la cavalerie thessalienne (1800 hommes),

doute s'agit-il d'une erreur de Diodore. Cependant il n'est pas exclu que le commandement de Philippos au
Granique n'ait été que temporaire (hypothèse d'E. Badian reprise par P. A. Brunt, Alexander's Macedonian
cavalry, dans JHS, 83 (1963), p. 28, n. 9).
(1) I, 29, 3.
(2) III, 5, 6.
(3) Cf. par exemple Arrien, I, 28, 3.
(4) Le terme de stratège est synonyme de taxiarque dans l'infanterie macédonienne (Arrien, II, 7, 3).
(5) I, p. 202 suivi par Schwahn, RE, Suppl. VI (1935) s.v. Stratégos, col. 1144.
(6) Sur cette réforme, voir P. A. Brunt, art. cit., passim et G. T. Griffith, A note on the hipparchies of
Alexander, dans JHS, 83 (1963), p. 68-74
30 ANTIGONE PENDANT L'EXPÉDITION D'ALEXANDRE

de la cavalerie alliée (600 hommes) et de la cavalerie des hetairoi (1800 hommes) (J).
Or il est bien évident que ce même titre d'hipparque conférait à son détenteur un
prestige d'une ampleur très différente selon le corps qu'il devait mener au combat (2) ;
on ne peut donc pas parler d'égalité entre les trois charges, pas plus qu'entre le
stratège des Alliés, le stratège des mercenaires, et les six commandants des taxeis
de pêzhetairoi (3), si ce n'est que tous participaient au conseil de guerre (4). Mais
cette constatation n'apporte aucun élément nouveau dans l'analyse du rôle et de
l'importance réels d'Antigone, car cette participation n'est vraiment active que dans
la mesure où tel ou tel commandement représente un élément constitutif de la
stratégie et de la tactique d'Alexandre. Pour apprécier donc l'importance d'Antigone,
il nous faut tenter de déterminer la réalité militaire de son commandement.

B. Le contenu militaire de la stratégie d1 Antigone.

A cet égard, la constatation la plus marquante, c'est que les fantassins alliés
n'apparaissent dans aucun récit des grandes batailles livrées par Alexandre en Asie,
jusqu'à leur licenciement en 330. Ainsi, dans sa description de la bataille du Grani-
que, Arrien ne cite ni Antigone ni le corps qu'il dirige (5), pas plus qu'à Issos ne
figure le nom de Balakros son successeur (6). J. G. Droysen (7) avait imaginé une
explication selon laquelle Alexandre aurait procédé à un amalgame entre troupes
helléniques et troupes macédoniennes ; selon lui, la phalange était formée de
quelques loches de pêzhetairoi et de plusieurs bataillons d'Alliés ou de mercenaires, les
troupes grecques apportant à la construction mobilité et résistance. Mais cette
hypothèse présente le double désavantage de ne reposer sur aucun texte ou fait précis,
et d'être complètement étrangère à la conception qu'Alexandre se faisait du rôle
des troupes grecques dans l'expédition (8). On ne peut donc pas la retenir (°).

(1) Diodore, ibid., 17, 4.


(2) Sur l'importance relative de la cavalerie des Alliés et de la cavalerie macédonienne, cf. infra, p. 32.
(3) Ces taxiarques sont issus de certaines familles nobles qui se transmettent ces charges (Berve, I,
p. 103, n. 3).
(4) Arrien, II, 7, 3; III, 9, 3 (cf. Berve, I, p. 211-212).
(5) Arrien, I, 14 (cf. Ul. Wilcken, Alexandre le Grand, trad. fr., Payot, Paris, 1952, p. 95).
(6) Arrien, II, 8. D'après Krause (Ueber die Occupationsarmee und die Satrapenheere Alexanders' des Grosse,
dans Beitràge zur Alexandersgeschichte, Hermès, 26 (1890), p. 75), ils sont restés dans les passes.
(7) Hellénisme, I, p. 166-168.
(8) Cf. infra, p. 32-33.
(9) K. Grote, Das griechische Sôldnerwesen des hellenistischen Zeit, diss. Iena, 1913, p. 10 ; Berve, I, p. 142 ;
H. W. Parke, Greek mercenaries soldiers from the earliest times to the battle of Ipsos, Oxford, 1933, p. 189, n. 3.
LE STRATÈGE DES ALLIES 31

Aucun élément non plus ne permet d'affirmer — comme Judeich (x) — que
les fantassins alliés et mercenaires formaient une deuxième ligne de bataille (2),
un tel dispositif ne correspondant pas à la tactique grecque (3) ni en particulier à
celle d'Alexandre (4). Il faut donc admettre que le silence des sources est l'expression
d'une réalité, que les fantassins alliés n'ont pas pris part aux grandes batailles, et
qu'Antigone n'était pas à leur tête au Granique.
La majeure partie des modernes expliquent cette absence par la méfiance que
nourrissait Alexandre à l'égard des troupes grecques, aussi bien les Alliés que les
mercenaires. Pour eux, Alexandre n'était pas sûr de leur fidélité et craignit donc
leur défection (5). D'autres insistent sur la faible valeur militaire d'une formation
hâtivement levée, très disparate, et sans unité réelle (6) . C'est pour ces raisons
qu'Alexandre aurait volontairement limité le nombre des Alliés qui, pour certains (7), aurait
pu facilement atteindre le double. Tous soulignent donc fortement que le
Conquérant en faisant appel aux troupes de la ligue de Corinthe, a obéi à des motivations
essentiellement politiques. Leur présence justifiait en effet le caractère panhelléni-
que de la guerre de représailles décidée par le Synedrion de la Ligue et conduite par
le Stratêgos autocratôr ; c'est pourquoi on peut considérer que le renvoi des Alliés,
à Ecbatane, en 330, marqua la fin de cette guerre (8). Pour certains même, les
Alliés constituaient en fait, aux mains d'Alexandre, des otages, dont la présence auprès
de Macédoniens garantissait au Roi la fidélité des États et cités grecs qui avaient
envoyé des contingents (9).
A la vérité ces explications, bien qu'en partie fondées (10),nous paraissent insuf-

(1) Die Schlacht am Granikos, dans Klio, VIII, p. 382, n. 3.


(2) Hypothèse reprise en partie par G. T. Griffith, The mercenaries of the heUenistic world, Cambridge,
1935, p. 30-32.
(3) H. W. Parke, loc. cit.
(4) W. W. Tarn, HeUenistic naval and military developments, Cambridge, 1940, p. 30-31.
(5) Cf. par exemple Berve, I, p. 143 qui y voit l'explication de la présence des cavaliers alliés dans
les batailles (Arrien, I, 14, 3 ; III, 2, 10), leur nombre réduit les rendant moins dangereux que les fantassins.
(6) Ul. Kohler, SDAW, 1898, p. 133; G. Cohen, Glotz, IV- 1, p. 53.
(7) Ul. Kohler, ibid., p. 122 ; W. Schwahn, art. cit., dans Klio-Beiheft, 1937, p. 36.
(8) Diodore, ibid., 74, 3 ; Arrien, III, 19, 5 ; Marm. Par., dans FGrH, n° 239, B5.
(9) G. Cohen, loc. cit. ; W. W. Tarn, Alexander, I, p. 19 ; F. Schachermeyr, Alexander der Grosse, Inge-
nium und Macht, Graz-Salzburg-Wien, 1949, p. 117.
(10) En particulier, l'hypothèse selon laquelle Alexandre considérait les Alliés comme des otages, est
peut-être renforcée indirectement par un passage de Quinte-Curce (VIII, 5, 1), où sont exposées les raisons
de la levée de jeunes Iraniens en 32 7 ; il apparaît que le roi désirait à la fois « des otages et des soldats, pour
éviter sur ses arrières tout soulèvement capable d'entraver ses projets » : un danger analogue menaçait
Alexandre en 334.
32 ANTIGONE PENDANT L'EXPÉDITION D'ALEXANDRE

fisantes. Ainsi, s'il est bien certain qu'Alexandre attachait une valeur exemplaire
à la présence de troupes helléniques, et se considérait comme le chef d'une guerre
de représailles (1), on ne peut pour autant en conclure qu'il ne s'agissait là que d'un
calcul. Car, si la représentation de la ligue de Corinthe ne devait être que
symbolique, on s'explique mal qu'il ait fait lever sept mille fantassins hellènes, soit le corps
numériquement le plus important après l'infanterie macédonienne (douze mille
hommes (2)). D'autre part, ce n'est pas seulement par méfiance qu'Alexandre
n'a pas fait appel à ces troupes dans les batailles rangées. En dehors des grands
affrontements en effet, il chargea les Alliés de véritables missions de confiance. Ainsi,
après la victoire du Granique, Sardes fut occupée par une garnison d'Alliés (3).
Or la citadelle lydienne constituait une position-clef et l'une des trésoreries de
l'Empire. Tout indique donc qu'en l'occurrence Alexandre ne craignait pas une trahison
des Hellènes (4).
En fait, ce sont des mobiles militaires qui ont nécessité l'exclusion des Alliés.
On peut distinguer en effet une double ligne de clivage dans l'armée d'Alexandre :
entre les Macédoniens et les autres corps (Alliés, mercenaires ...) d'une part ; entre
cavalerie et infanterie de l'autre. Le choc et la gloire des affrontements décisifs
sont réservés aux Macédoniens (5) , et surtout à la cavalerie macédonienne (6) . Parmi
les non-Macédoniens, les corps de cavaliers sont les plus utilisés, d'où la présence des
cavaliers alliés et des Thessaliens dans les batailles rangées (7). En revanche,
l'infanterie hellène n'y a pas de destination ; loin d'améliorer l'efficacité, le dispositif imaginé
par J. G. Droysen (8) aurait nui à l'homogénéité de la phalange macédonienne.
Alexandre préfère donc utiliser les fantassins alliés à des actions isolées, soit de
préparation, soit d'exploitation des victoires remportées par les Macédoniens et les
divers corps de cavalerie. Ainsi, après le Granique, au nouveau satrape de Phrygie

(1) Au moins au début de l'expédition : Arrien, I, 16, 6 (traitement des mercenaires grecs faits
prisonniers au Granique ) ; Id., ibid., 7 (consécration de boucliers).
(2) Diodore, ibid., 17, 4 (cf. Berve, I, p. 178).
(3) Arrien, I, 17, 8 (le commandement de la garnison fut confié à Pausanias, un des hetairoi).
(4) W. Schwahn, ibid., p. 35-36 ; UI.Kahrstedt, Das athenische Kontingent zum Alexanderzuge, dans Hermès,
71 (1936), p. 21.
(5) Cf. A. R. Burn, The generalship of Alexander, dans G & R, 12 (1965), p. 142.
(6) Sur son importance cf. Berve, I, p. 104-112 ; Tarn, Alexander, I, p. 154 sqq.
(7) Ils sont ordinairement rangés à l'aile gauche sous le commandement suprême de Parménion
(Arrien, I, 14, 3) ; à Issos cependant ils sont à l'aile droite sous le commandement direct d'Alexandre (Id., II,
8, 9), les cavaliers alliés se trouvant à gauche (ibid.). Sur l'importance de la cavalerie thessalienne, voir en
particulier Arrien, I, 25, 5 et Plutarque, Alex., 24.
(8) Cf. supra, p. 30.
LE STRATÈGE DES ALLIÉS 33

hellespontique, Kalas, il fournit une force chargée de l'aider à s'emparer des


territoires de Memnon : les Alliés (y compris les Thessaliens) lui furent confiés, sous la
direction d'Alexandre, fils d'Aeropos (^. De même, avant Issos, il envoya Parmé-
nion occuper les Portes ciliciennes et, pour ce faire, mit sous ses ordres une force
mixte composée des fantassins alliés, des mercenaires grecs, des Thraces, et de la
cavalerie thessalienne (2). Les Alliés sont employés également, et à plusieurs reprises,
comme troupes d'occupation, comme à Sardes (3) ; de même pour les cavaliers,
laissés après Issos à Menés, nouveau satrape de Koilè-Syrie, pour lui permettre
d'occuper réellement le pays (4).
On voit donc que le rôle militaire des contingents alliés, tout en restant
secondaire, ne fut pas insignifiant. Ils furent surtout utilisés pour le contrôle des voies
de communication, et donc sous forme de garnisons (5). En revanche, ils ne
constituent pas une véritable unité combattante. Les fantassins alliés n'apparaissent
jamais en formation dirigée par Antigone, leur chef nominal. Ils sont le plus souvent
inclus dans des forces mixtes, où entrent fréquemment les Thessaliens et les
mercenaires, forces mixtes dirigées par des hommes plus prestigieux que le stratège ou
l'hipparque des Alliés, Kalas et Alexandre le Lynkeste par exemple dans
l'expédition contre les territoires de Memnon (6), Parménion avant Issos (7). Le corps des
fantassins alliés apparaît donc surtout comme une mosaïque de contingents
nationaux, que l'on peut fractionner selon les nécessités de l'heure. En outre, ces
contingents sont fréquemment soustraits à l'autorité du stratège des Alliés pour passer
sous la direction effective d'un autre chef macédonien (8).
*
* *

Dans ces conditions, le contenu réel de la stratégie d'Antigone paraît d'autant


plus difficile à apprécier que dans les deux expéditions où les fantassins alliés sont
cités en 334, le futur diadoque ne figure pas, même comme officier subordonné.

(1) Arrien, I, 17, 8 (cf. infra, p. 34-35).


(2) Id., II, 5, 1.
(3) Id., I, 17, 8.
(4) Id., II, 13, 7.
(5) Ul. Kohler, art. cit., p. 133 ; Berve, I, p. 277, n. 5 ; Tarn, Alexander, I, p. 10 ; Krause {art. cit.,
passim) avait cru pouvoir diviser l'armée d'Alexandre entre une armée de ligne, et une armée d'occupation,
cette dernière étant composée essentiellement des Alliés. Mais cette hypothèse est beaucoup trop
systématique et ne résiste pas à l'analyse (Kohler, ibid., p. 129 ; Berve, I, p. 189 ; Parke, op. cit., p. 189).
(6) Arrien, I, 17, 8.
(7) Id., II, 5, 1.
(8) Ainsi à Sardes où le contingent argien est soumis à un Macédonien, Pausanias (Id., I, 17, 8).
34 ANTIGONE PENDANT L'EXP ÉDITION D'ALEXANDRE

1 . Antigone et les Alliés après le Granique.


A l'issue de la victoire du Granique Alexandre avait confié à Kalas, le nouveau
satrape de Petite-Phrygie, une force mixte, dont Arrien (x) détaille ainsi la
composition : « Kalas et Alexandre, fils d'Aeropos, prirent avec eux les Péloponnésiens et
la plus grande partie des autres Alliés, sauf les Argiens qui furent laissés en garnison
à Sardes». L'expression n'est évidemment pas des plus claires. H. Berve pensait
que ces Argiens formaient un corps de cavalerie (2) ; mais une garnison est plus
probablement composée de fantassins (3). De plus, même si les Péloponnésiens
constituaient en effet la plus grande part de la cavalerie alliée, d'autres venaient aussi
de la Grèce centrale (4), et on ne peut donc pas assimiler Péloponnésiens à cavaliers
hellènes. D'ailleurs ordinairement Arrien précise s'il s'agit de fantassins (5) ou de
cavaliers (6) ; l'emploi du terme général «alliés» s'applique bien à cavaliers et
fantassins réunis (7). En outre, aucune troupe alliée n'apparaît dans le détail des
forces qui accompagnent Alexandre à son départ d'Éphèse (8), à un moment où
les contingents partis avec Kalas ne sont pas encore revenus (9). Ceux-ci étaient
donc bien composés de tous les Alliés, c'est-à-dire des Thcssaliens (10), ainsi que des
fantassins et cavaliers fournis par les cités et États de la ligue de Corinthe (u).
On en a conclu (12) que l'hipparque et le stratège des Alliés y figuraient en tant

(1) Loc. cil.


(2) I, p. 42.
(3) W. Sciiwahn, art. cit., p. 13; Ul. Kaiirstedt, art. cil., p. 121.
(4) Berve, loc. cit.
(5) II, 5, 1.
(6) I, 14, 3; II, 13, 7.
(7) Ul. Kôhler, art. cit., p. 126 ; Droysen, I, p. 199 et p. 204, n. 1 ; A. Krause, art. cit., p. 73 sqq. ;
W. Sciiwahn {loc. cit.) pense même qu'il s'agit là des seuls fantassins.
(8) Arrien, I, 18, 3.
(9) Thessaliens et les Alliés ne réapparaissent qu'à Halicarnassc d'où ils repartent hiverner à Sardes
sous la direction de Parménion (Arrien, I, 24, 3 ; infra, p. 42-43). Ils doivent avoir rejoint l'armée au siège
d'Halicarnasse (Ul. Kôhler, art. cit., p. 126) ou peut-être entre Éphèsc et Halicarnasse. En revanche Arrien
semble infirmer Droysen (I, p. 219, n. 1) selon lequel Parménion aurait rallié les Alliés sur la route Halicar-
nassc-Sardes.
(10) Alexandre, fils d'Aeropos, avait remplacé Kalas à la tête de la cavalerie thessalienne (Arrien,
I, 25, 2) ; on peut dont supposer qu'il marchait à leur tête dans cette expédition en Petite-Phrygie (Ul. Kôhler,
ibid., p. 126 ; Droysen, I, p. 204, n. 1) ; cf. d'ailleurs Arrien, I, 24, 3 et noie précédente.
(11) Ul. Kôhler, ibid., p. 126 ; Droysen, I, p. 199 et 204, n. 1 ; A. Krause, art. cit., p. 73 sqq. ; W.
Schwahn (loc. cit.) supposait même qu'il s'agissait là des seuls fantassins.
(12) Ainsi Kôhler, loc. cit.
LE STRATÈGE DES ALLIES 35

qu'officiers subordonnés à Kalas et à Alexandre, fils d'Aeropos. Gela est peut-être


vrai pour Erygyios, mais ne l'est certainement pas pour Antigone. En effet une
inscription de Priène de l'été 334 (x) atteste sa présence près d'Alexandre à un
moment où les contingents alliés ne sont pas rentrés de leur expédition contre le
territoire de Memnon (2). Antigone ne s'y trouvait donc pas à la tête de ses troupes.

2. Antigone pendant l'hiver 334/333.

A Halicarnasse, avant de se diriger vers la Lycie, Alexandre envoya en quartiers


d'hiver à Sardes, sous la direction de Parménion, toute une partie de son armée,
composée de la cavalerie macédonienne, de la cavalerie thessalienne et des Alliés (3).
Or là encore Antigone resta près d'Alexandre. En effet, à la fin de l'hiver 334/333,
arrivant à Kelainai, le roi le nomma satrape de Grande-Phrygie, et le remplaça

(1) Cette inscription a été publiée pour la première fois par Hiller Van Gaertringen, en 1906, dans
Inschriften von Priene, Berlin, 1906, n° 2 (Tod, n° 186), et n'a donc pu être utilisée par Kohler (loc. cit.) ce qui
amoindrit évidemment son hypothèse. Le premier éditeur a proposé cette date de 334 dès la publication.
En effet, elle est datée par un prytane élu à l'automne 335 (Dittenberger, Sylloge, F, n° 278, n. 3), et non
par un stéphanéphore comme dans la période postérieure à la libération de la cité par Alexandre. Elle
appartient donc avec Inschr. Priene, n° 3 (en l'honneur de Megabyze d'Éphèse en 334/3) à l'ancien style de rédaction
car, après l'autonomie, il y eut modification des institutions (A. Asboek, Das Staatswesen von Priene in hellenislischen
Zeit, diss. Munchen, 1913, p. 10, 26). On ne voit d'ailleurs pas de quelle autre période elle pourrait dater;
certainement pas de 333-323 : à cette date Antigone n'eut rien à faire avec Priène et, de plus, en ce cas, on
attendrait la mention de son titre de satrape (cf. l'inscription de Gambreion en l'honneur de Menandros le
satrape : Syll., I2, 155 ; cf. E. Meyer, Grenzen, p. 13) : contra E. Badian, Alexander and the Greeks of Asia, dans
Studies près, to V. Ehrenberg, Oxford, 1966, p. 47, n. 39, qui veut la dater après la contre-attaque perse mais
aussi avant sa nomination comme satrape, ce qui est évidemment incompatible. La période postérieure à
323 ne convient pas non plus, car dans ce cas on attendrait des détails plus précis sur les bienfaits d'Antigone.
On pourrait penser, il est vrai, au printemps 321, date à laquelle Antigone «libéra» les cités ioniennes (cf.
infra, p. 207-210). Mais l'insistance naïve apportée par les Priéniens à se parer de leur autonomie {lignes, 3-4)
indique bien que celle-ci est tout récente (E. Badian, loc. cit. ; V. Ehrenberg, Alexander and the Greeks, Oxford,
1938, p. 13). Enfin et surtout, ce décret s'insère fort bien dans la politique d'Alexandre en Asie Mineure à
l'égard des cités grecques (voir infra, pp. 38-39). C'est pourquoi cette date a été unanimement acceptée (Al.
Baumbach, Kleinasien unter Alexander dem Grossen, diss. Iena, 1911, p. 24, n. 1 ; G. Scholtz, Die militarischen und
politischen Folgen der Schlacht am Granikos, dans Klio, 15 (1918), p. 204 et 205, n. 1 ; Kaerst, Hellenismus, P, p. 342,
n. 2 ; H. Gallet de Santerre, Alexandre le Grandet Kymè d'Eolide, dans BCH, 71-72 (1947-48), p. 303 ; Berve,
II, p. 43, et n. 3 ; G. Cohen, Glotz-IV-1, p. 64 ; Tod, II, p. 246 ; en dernier lieu, D. Van Berchem, Alexandre
le Grand et la restauration de Priène, dans MH, 27-4 (1970), p. 198-205).
(2) Cf. supra, p. 34, n. 9.
(3) Arrien, I, 24, 3.
36 ANTIGONE PENDANT L'EXPÉDITION D'ALEXANDRE

par Balakros à la tête des Alliés (*), avant donc la jonction avec l'armée de Parménion,
jonction qui eut certainement lieu à Gordion (2). Pour Ul. Kô'hler (3), il n'y a pas
là contradiction insurmontable, et il n'est pas besoin de recourir à ce qu'il appelle
« un expédient assez fragile », selon lequel Antigone aurait abandonné ses troupes
à Halicarnasse. Pour cet auteur donc, la nomination d'Antigone à la satrapie de
Grande-Phrygie aurait eu lieu pendant et malgré son absence (4).
Mais cette hypothèse ne correspond ni au récit d'Arrien ni au mode habituel
de désignation des satrapes par Alexandre. Ul. Kohler n'offre pas de reconstitution
des conditions concrètes de cette nomination. Or, dans son hypothèse, puisqu'en
partant, Alexandre laissa à Kelainai (dont la garnison tenait toujours (5)) une troupe
de 1500 mercenaires sous le commandement du nouveau satrape (6), il faudrait
qu'Alexandre ait fait venir Antigone avant son départ pour Gordion, pendant son
séjour de dix jours dans la capitale de la Grande-Phrygie (7). Or ce n'est qu'après
cette nomination qu'Alexandre se mit en rapport avec les quartiers d'hiver de Sardes,
en enjoignant à Parménion de venir le rejoindre rapidement à Gordion (8) . Les
circonstances de cette nomination demandaient donc la présence d'Antigone depuis
le début. Comme, d'autre part, il n'était pas présent en Grande-Phrygie avant l'arrivée
du roi (9), c'est qu'il l'avait suivi depuis Halicarnasse.
C'est la même conclusion qui se dégage de l'examen des conditions normales
de désignation des satrapes. Après la conquête, très incomplète, d'un ancienne
satrapie perse, Alexandre, pressé par le temps, nomme un satrape, chargé, entre
autres choses, de nettoyer les derniers ilôts de résistance ; ainsi Kalas en Petite-Phry-
gie (10) , Asandros en Lydie (n),Ada en Carie (12),ou Néarque en Lycie-Pamphylie(13),

(1) In., ibid., 29, 3.


(2) Id., ibid., I, 24, 3 et 29, 3 ; cf. infra, p. 42-43.
(3) Art. cit., p. 127.
(4) Cf. également Berve, I, 202 et II, 42 (avec là cependant une certaine réserve : « ... er anscheinend
unter Parménion von Halikarnassos iiber Sardeis nach Gordion zog») (souligné par nous).
(5) Infra, p. 100-107.
(6) Arrien, I, 29, 3.
(7) Ibid.
(8) Ibid.
(9) Infra, p. 42-43.
(10) Arrien, I, 17, 1 et 8 ; cf. Quinte-Curce, III, 1, 24 et Arrien, II, 4, 1-2.
(11) Id., I, 17, 4.
(12) Ibid., 23, 7 (le pouvoir militaire fut en fait confié à un Macédonien, Ptolémée : cf. Berve, I, p. 255
et II, n« 674).
(13) Arrien, III, 6, 6. Malgré le caractère tardif de la mention de cette nomination par Arrien, il y a
LE STRATÈGE DES ALLIES 37

pour ne prendre que des exemples antérieurs à la nomination d'Antigone en Grande-


Phrygie.
Or Kelainai constituait une position-clef de tout le dispositif d'Alexandre en
Asie Mineure (3) et, à son départ, le Roi n'a pas réussi à s'emparer de la citadelle
qui ne se rendit que plus tard à Antigone (2) . Dans ces conditions, le caractère
improvisé des modalités de nomination, défendu par Ul. Kohler, s'applique là moins encore
que pour d'autres satrapies. En quittant Halicarnasse, et en donnant rendez-vous
à Gordion à l'armée de Parménion, Alexandre voulait conquérir la Grande-Phry-
gie (3), et donc y laisser un satrape. Ce serait faire peu de cas des talents
d'organisateur et de stratège d'Alexandre que de supposer qu'il n'ait pas été accompagné de
l'homme à qui il pensait confier ce poste si important ! Tout conduit donc à conclure
qu'Antigone avait laissé les Alliés à Halicarnasse, comme il les avait quittés à Sardes
dans un circonstance antérieure.
On voit donc combien il serait illusoire et dangereux de se fonder uniquement
sur le titre d'Antigone, ou sur l'importance numérique du corps qu'il commande,
pour évaluer l'étendue de ses prérogatives. Le nombre de sept mille hommes ne
constitue en effet qu'un leurre, puisqu'Antigone n'en eut jamais la direction
effective. Coiffant des troupes inutilisées dans les grandes batailles, fractionnées et
soumises à des chefs différents dans les actions isolées, la stratégie d'Antigone peut être
considérée, à la limite, et au moins sur le plan militaire, comme un commandement
fictif.

C. Antigone et Alexandre.
On ne doit pas s'empresser d'en conclure à l'effacement d'Antigone pendant
cette période. Cette stratégie conférait un grand avantage, c'est-à-dire la
disponibilité, et donc la possibilité, pour Alexandre, de l'utiliser pour d'importantes missions,
au travers desquelles on peut tenter d'évaluer le degré de confiance que le roi lui
manifestait.
La mission qu'il remplit à Priène — révélée par les honneurs que lui décerna
la cité au mois d'août 334 (4) — en constitue le premier témoignage. L'analyse

tout lieu de croire qu'elle se plaça à l'automne 334 (O. Treuber, Geschichte der Lykier, Stuttgart, 1887, p. 137 ;
Al. Baumbach, Kleinasien, p. 64-65 ; E. Meyer, Die Grenzen der hellenistischen Staaten in Kleinasien, Zurich-Leipzig,
1925, p. 10 ; Berve, I, p. 256 ; L. Pearson, Lost Historiés, p. 114).
(1) Cf. infra, p. 49-53.
(2) Ibid., p. 100-107.
(3) Cf. Arrien, I, 23, 6.
(4) Tod, 186 ; le mois de Metageitnion correspond à peu près à août.
38 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

interne du décret n'apporte malheureusement pas de précisions sur le contenu de


cette mission. Les honneurs votés ne sortent pas de l'ordinaire : proxénie et
citoyenneté, droit de propriété foncière et immobilière, immunité totale sauf sur la terre,
droit d'importer et d'exporter, accès privilégié près des magistrats et du Peuple, tous
ces privilèges étant également concédés à ses descendants. Notons simplement
que les Priénicns ont accumulé à l'envi les honneurs. Les considérants du décret
sont aussi vagues et peu significatifs (1) , et ne peuvent donc servir à préciser la nature
des services rendus par Antigone à la cité.
On a souvent tenté d'utiliser deux autres inscriptions de la môme cité, l'une
— très mutilée d'ailleurs — concédant des privilèges aux habitants de Naulochos (2)
et la franchise de syntaxis à Priène (8), l'autre (4) rappelant la dédicace par Alexandre
du temple d'Athèna Polias. Ainsi H. Von Gaertringen tirait parti de cette deuxième
inscription pour conclure qu'Antigone avait représenté Alexandre lors de cette
dédicace (5) ; mais en fait celle-ci doit être repoussée à une date bien postérieure (6).
La chronologie de la première inscription n'est pas non plus très sûre (?). Il est
donc hasardeux d'en tirer des conclusions trop affirmatives.
Pour comprendre le rôle joué en l'affaire par Antigone, il faut replacer l'épisode
dans la série de mesures prises par Alexandre lors de son séjour à Éphèse. Ainsi,
désireux de renverser les oligarchies favorables aux Perses, il envoya Parménion à
Magnésie et à Trallcs, avec une force de cinq mille fantassins et deux cents cavaliers,
tandis qu'avec une ibrec égale Alkimachos, fils d'Agathoklcs, se dirigeait vers les
cités éolieimes et ioniennes encore sujettes des Barbares (8). Il ne pouvait en effet

(1) Antigone y est considéré comme bienfaiteur et zélé envers la cité des Priéniens [lignes G-7).
(2) Localité proche de Priène, probablement le vieux port de la cité (Hiller von Gaertringen, Inschr.
Priene, p. 196).
(3) Inschr. Prime, n" 1 (Tod, n» 185).
(4) Tod, no 184,
(5) Ibid., p. xi.
(6) C'est ce qu'indique la présence du mot basileus pour caractériser Alexandre ; c'est déjà ce que
pensait Droysen (I, p. 203 et n. 3 ; contra Kaerst, Hcllenismus, P, p. 351 et n. 2) ; voir dans le même sens, A. Aymard,
Le protocole royal grec et son évolution, dans BEA, L (1948) = Éludes d'histoire ancienne PUF, Paris (1967), p. 92,
n. 6, et E. Badian, art. cif, dans Studics Ehrcnberg, p. 47, pour lequel le titre royal n'a pas été utilisé avant 330
ou 329 (ibid., n. 41).
(7) Ainsi Ε. Βλριλν (ibid., p. 47-49 et art. ci!., dans G & R, 12 (1965), p. 167-168) repousse l'inscription
après Issos.
(8) Arrien, I, 18, 1-2.
LE STRATÈGE DES ALLIÉS 39

se rendre personnellement partout, et reçut la soumission des cités ou leur conféra


des privilèges par personne interposée (1).
Or le silence complet d'Arrien sur un déplacement d'Alexandre à Priène semble
exclure qu'il s'y soit rendu personnellement (2), ou qu'il s'y soit arrêté dans sa marche
d'Éphèse à Milet (3). On peut donc supposer avec quelque probabilité qu'il envoya
d'Éphèse Antigone à Priène (4), comme il dépêchait Alkimachos vers le Nord, et
Parménion vers Magnésie et Tralles (5), et qu'il ne séjourna pas plus à Priène qu'il
ne se rendit à Kymè d'Eolide, ou probablement à Smyrne (6). La mission d' Antigone
consistait peut-être simplement à prendre possession de la cité au nom du Roi (7).
Quoi qu'il en soit, Antigone a rempli une mission dont les tenants et les
aboutissants n'ont aucun rapport avec sa stratégie théorique (8). Son choix par Alexandre (9),
et sa distinction par les citoyens de Priène révèlent clairement qu'il fait partie de
l'entourage du Roi, dont il a la confiance. De même, sa nomination à la tête de la
Grande-Phrygie montre le grand cas que le roi faisait de ses capacités militaires.
Kelainai constituait en effet un élément essentiel du système de communications
d'Alexandre ; celui-ci, de plus, avait laissé à son satrape le soin de réduire la place

(1) Ainsi à Kymè d'Eolide où, au nom du Roi, Alkimachos consacra un candélabre de bronze pris lors
du sac de Thèbes (H. Gallet de Santerre, art. cit., p. 302-304 se fondant sur Pline, N.H., XXXIV, 14).
(2) Le récit d'Arrien fondé en grande partie sur Ptolémée suit pas à pas, peut-on dire, les déplacements
d'Alexandre, au moins dans les premières années de guerre.
(3) Arrien, I, 18, 3 dont le récit indique que la route Ephèse-Milet fut parcourue en quelques heures
et que, dans la même journée, Alexandre s'empara de la ville extérieure abandonnée par sa garnison (E.
Badian, Studies Ehrenberg, p. 47 ; contra G. Scholz, art. cit., p. 202-204).
(4) G. Cohen, Glotz, IV- 1, p. 64 ; H. Gallet de Santerre, ibid., p. 303 ; D. Van Berchem, art. cit.,
p. 202.
(5) Avec cette différence qu'apparemment Priène n'a opposé aucune résistance, et qu'en conséquence
Antigone dut s'y rendre sans être accompagné d'une force militaire importante. Gela peut contribuer à
expliquer le silence complet d'Arrien sur cette mission, alors qu'ordinairement les déplacements de troupes sont
notés (cf. H. Endres, Die offiziellen Grundlagen der Alexanderùberliefenmg und der Werk des Ptolemaios. Qiiellen-
kritische Studien zur Alexandergeschichte, diss. Wurzburg, 1913, p. 10-15).
(6) H. Gallet de Santerre, ibid., p. 303 (pour Smyrne, malgré une tradition probablement erronée
rapportée par Pausanias (VU, 5, 2) ; cf. G. J. Gadoux, Ancient Smyrna, Oxford, 1938, p. 94-97).
(7) Cf. la mission de Parménien à Daskylion (Arrien, I, 17, 2 : paralambanein ; sur ce terme, cf. M.
Holleaux, Éludes, II, p. 88-92).
(8) II serait en effet bien hasardeux de supposer que sa qualité de stratège des Alliés faisait d'Antigone
e représentant autorisé du srategos autocratôr de la Ligue de Corinthe dans les cités grecques de la côte anato-
lienne.
(9) Si Alexandre s'est rendu à Priène, accompagné d'Antigone, le vote de ce décret honorifique à ce
moment montre tout aussi bien qu'Antigone était considéré par les Priéniens comme un personnage très
important, et un intime d'Alexandre.
40 ANTIGONE PENDANT L'EXPÉDITION D'ALEXANDRE

-forte i1). Tout cela semble bien indiquer qu'à cette date Antigone n'était pas un
personnage négligeable, mais au contraire qu'il était connu et estimé d'Alexandre.

* *

Mais un autre problème se pose alors. Antigone était déjà âgé et avait fait la
preuve de ses capacités sous Philippe (2). Pourquoi, dans ces conditions, Alexandre
ne lui a-t-il pas confié dès le départ un poste plus en rapport avec ses aptitudes ?
On conçoit que la réponse à une telle question ne puisse être qu'hypothétique et
incomplète. On sait par exemple que, dans l'armée d'Alexandre, les postes de
commandement les plus prestigieux sont ceux qui coiffent les corps macédoniens,
infanterie et cavalerie. Or, ils sont manifestement réservés à certaines grandes familles
régionales, dont ils constituent un privilège (3) : peut-être tout simplement Antigone
ne sortait-il pas d'une de ces familles ? D'un autre côté, on peut remarquer que, des
corps d'armée non-macédoniens (4), il a reçu le commandement du contingent
numériquement le plus important.
De toute façon, il nous paraît illusoire de placer le problème sur le terrain d'une
pseudo-hiérarchie militaire. Il n'existe pas en effet de cursus honorum institutionnalisé
dans l'armée d'Alexandre (δ). L'importance de chaque individu se mesure au degré
d'intimité qui le relie au Roi (6). Ainsi les somatophylaques, littéralement attachés
à la personne royale, devaient, une fois nommes satrapes, quitter leur fonction qu'ils
ne pouvaient remplir qu'auprès d'Alexandre (7). Comme Antigone est resté
constamment dans l'entourage royal, son appartenance au cercle des hetairoi ne fait pas de
doute pour nous ; c'est bien ce que confirme un passage d'Elien (8). Peut-être a-

(1) Infra, p. 102-107.


(2) Justin, XVI, 1, 12.
(3) Cf. Berve, I, p. 114-116.
(4) Les Thessaliens exclus (cf. supra, p. 29, n. 1).
(5) Comme le remarque justement E. Badian (art. cit., dans TAPhA, 91, 1960, p. 329, n. 16), «un
type d'emploi n'était pas en lui-même inférieur à un autre».
(6) Cf. Justin, XIII, 2, 12 et le passage très caractéristique de Diodore, XIX, 22, 2-3.
(7) O. Hoffmann, op. cit., p. 167-168 ; Berve, I, p. 25 sqq.
(8) V.H., XII, 16, où il cite Antigone dans une liste d'helairoi auxquels Alexandre vouait une rancune
tenace pour différentes raisons (sur ce passage, voir aussi infra, p. 91-92). Cette liste ne semble pas erronée
puisque, sur les sept autres personnages cités par Elien, cinq (Pcrdiccas, Lysimaque, Selcucos, Ptolémée, Pithon)
appartenaient sans aucun doute au cercle des heiairoi (Berve, I, p. 31) et que l'envergure des deux autres (Anti-
pater et Tarrias = Atarrhias : Berve, II, n° 178) paraît bien leur conférer ce titre. Il est d'ailleurs
surprenant qu'apparemment ni Berve (I, p. 31) ni F. Carrata Thomes (II problema degli eteri nellu monarchia ai Alex-
LE STRATÈGE DES ALLIES 41

t-il eu même accès à une sorte de conseil restreint, dans la mesure où le privilège de
l'âge reste une réalité dans l'armée d'Alexandre (*) ? C'est peut-être aussi à cette
position qu'il dut d'être représenté par Apelle, lors du séjour d'Alexandre à Ephèse (2).
La situation d'Antigone, pendant cette première année de guerre, apparaît
donc bien à des égards comme paradoxale. Déjà estimé et connu en 334, il ne reçoit
cependant qu'un commandement secondaire. Malgré cela, il fait partie du cercle,
large il est vrai, des hetairoi du roi, qui lui manifeste sa confiance en le gardant près
de lui, et surtout en le portant au poste de satrape de Grande-Phrygie. A cette date (3)
en effet, cette nomination constituait à coup sûr une promotion pour Antigone qui
se voyait enfin muni d'un poste dans lequel il allait pouvoir faire la preuve de ses
capacités.

*
* *

andro Magno, dans Pub. Fac. Lett. Torino, VIII-4, 1955, p. 44), n'aient pris en considération ce passage d'Élien
pour dresser la liste des hetairoi dont les noms sont cités par les auteurs anciens. — Voir également Justin,
XVI, 1, 12 : et Philippe régi et Alexandre socium ; chez Justin, dans les livres sur les diadoques, le mot socius-ii
semble être devenu en effet l'équivalent dephiloi et d'hetairoi (cf. Id., XIII, 8, 2 où les socii qui quittent Perdiccas
en Egypte sont précisément les amis du Grand Vizir (cf. Diodore, XVIII, 33, 5 ; 36, 2-4 ; Arrien, Suce, FI,
28) ; cf. aussi Justin, XV, 4, 10). — En revanche le texte invoqué par G. de Sanctis, Una lettera a Demetrio
Poliorcète, dans RFIC, 59 (1931), p. 330-334 ne nous paraît pas très probant ; ce papyrus (Pap. Oxyr., I, n° 13 =
FGrH, n° 153, F 1) cite {ligne 12) la maison (oikia) de deux hetairoi; de Sanctis y voit Antigone et Démétrios
qui, d'après lui, auraient reçu ce titre de Philippe Arrhidée en 321, après Triparadeisos (p. 331). Toute cette
reconstruction est bien obscure (cf. W. W. Tarn, art. cit., dans JHS, 53, 1933, p. 61, n. 42 a) et ne peut donc
être admise (Jacoby, FGrH, IIB, p. 540).
(1) Cf. Arrien, V, 28, 4 (conseil restreint des Anciens) ; Justin, XI, 6, 7 (exagéré).
(2) Pline, NH, XXXV, 96. Apelle, outre Antigone, représenta quatre autres hetairoi : Kleitos, Neopto-
léme, Menandros et Archelaos. La date de ces œuvres n'est pas connue avec précision ; mais il est très
probable qu'elles furent exécutées lors du passage d'Alexandre à Ephèse. Plus tard, Apelle fit d'Antigone un
nouveau portrait, en roi (cf. Berve, n° 99).
(3) Le jugement est à nuancer pour les années postérieures (cf. infra, p. 92-95).
APPENDICE

PARMÉNION PENDANT L'HIVER 334/3

Conformément à Arrien (1), et suivant en cela un certain nombre d'auteurs (2), nous avons
admis que pendant tout l'hiver 334/333 Parménion resta à Sardes avec la cavalerie
macédonienne, les Thessaliens et les Alliés (3), et qu'au printemps 333 c'est dans cette cité que le toucha
l'ordre d'Alexandre lui enjoignant de venir le rejoindre à Gordion (4).
Contrairement à cette interprétation, plusieurs modernes pensent que Parménion hiverna
en Grande-Phrygie qu'Alexandre lui avait ordonné d'occuper (δ). Ces auteurs se fondent —
semble-t-il — sur Arrien (e) : celui-ci précise en effet qu'envoyé à Sardes, Parménion devait
«progresser vers la Phrygie» (προϊέναι άπό Σάρδεων επί Φρυγίαν) ; ce passage est combiné avec
une citation de Diodore (7) : selon cet auteur, après son semi-échec devant Halicarnasse,
Alexandre envoya des forces dans l'intérieur, sous le commandement de stratèges, pour soumettre
les populations ; ces chefs réussirent dans leur entreprise : μέχρι της μεγάλης Φρυγίας, en faisant
vivre leurs troupes sur le pays. En partant de là, B. Niese concluait que Parménion, avec l'aide
des machines de guerre, avait réussi sans difficulté à occuper toute la Grande-Phrygie (8). Or
si cette interprétation se révélait exacte, on voit qu'il existerait une possibilité pour qu'Antigone
se soit trouvé en Grande-Phrygie avant l'arrivée d'Alexandre, et pour qu'il n'ait donc pas
abandonné ses troupes à Halicarnasse (9).
Mais cette conclusion ne nous paraît pas fondée. En premier lieu, il est arbitraire de lier
la deuxième partie de la phrase d' Arrien avec Je passage de Diodore ; il faut comprendre que
le roi fait d'ores et déjà savoir à Parménion qu'il lui donne rendez-vous à Gordion, et qu'au
printemps, il devra, à partir de Sardes (lieu des quartiers d'hiver), faire route vers Gordion,
par la Grande-Phrygie (επί Φρυγίαν). On comprend alors qu'à Kelainai, après la conclusion

(1) I, 24, 3.
(2) Droysen, I, p. 219 ; G. Radet, La Lydie et le monde grec au temps des Mermnades, Paris, 1892, p. 63 ;
Ul. Kohler, art. cit., dans SDAW, 1898, p. 129.
(3) Supra, p. 36.
(4) Arrien, I, 29, 3.
(5) Niese, I, p. 66-67 ; Kaerst, Hellenismus, F, p. 355 ; Ul. Wilcken, Alexandre, p. 100-101 ; F. Sgha-
chermeyr, Alexander, p. 160 et n. 103 qui propose même Keramon Agora comme centre des quartiers d'hiver.
(6) I, 24, 3.
(7) XVII, 27, 6.
(8) Loc. cit.
(9) Cf. supra notre discussion (p. 35 sqq.).
44 APPENDICE : PARMÉNION PENDANT L'HIVER 334-3

de l'accord avec les assiégés (J), Alexandre envoya un émissaire à Parménion pour lui donner
le signal de la levée des quartiers d'hiver (2).
D2 plus, le récit de Diodore n'implique nullement une complète soumission de la Grande-
Phrygie par les troupes dirigées par Parménion. Il est simplement dit que les stratèges (3) envoyés
par Alexandre, soumirent l'intérieur jusqu'à la Grande-Phrygie ; pendant ce temps Alexandre
pénétrait en Lycie-Pamphylie (4). Ces opérations à l'intérieur peuvent être comprises de deux
manières : ou bien il s'agit d'attaques destinées à faciliter la progression d'Alexandre dans un
pays difficile ; ou bien, plus probablement, on peut y voir la mise en application d'un plan de
«pacification» de la Carie, tel qu'on en connaît pour toutes les satrapies après le passage
d'Alexandre (5).
Enfin, à l'arrivée d'Alexandre à Kelainai, la Grande-Phrygie n'était certainement pas
soumise aux Macédoniens (6) . En effet, lorsqu'après la découverte du complot d'Alexandre
le Lynkeste, le Roi envoya Amphoteros à Parménion, ce messager fut obligé de se déguiser en
indigène (7), preuve que les routes n'étaient pas encore pacifiées. D'autre part, et à la même
époque (8), le satrape de Grande-Phrygie résidait toijjours dans sa satrapie (9), et lorsqu'Alex-
andre parvint sous les murs de la citadelle, les habitants commencèrent seulement à
s'inquiéter (10), preuve que Parménion n'a jamais tenté de coup de main sur la principale ville de la
satrapie voisine de la Lydie, pourtant toute proche (n).
Parménion est donc bien resté (avec les Alliés entre autres) à Sardes pendant tout l'hiver
334/333 et, en conséquence, Antigone n'était pas en Grande-Phrygie avant l'arrivée d'Alexandre,
mais avait accompagné le roi depuis Halicarnasse.

(1) Arrien, I, 29, 2.


(2) Id., ibid., 3.
(3) Le caractère impersonnel du récit (très court) de Diodore semble déjà exclure qu'il s'agisse là de
Parménion.
(4) Arrien, I, 23, 6 et 29, 4.
(5) Cf. supra, p. 36, d'autant qu'en l'occurrence le roi a laissé à Ptolémée trois mille mercenaires
et deux cents cavaliers (Arrien, I, 23, 6) ; or ces troupes n'étaient pas seulement destinées à tenir Halicarnasse
mais aussi l'intérieur (Id., toc. cit., et 8 : Halicarnasse et le reste de la Carie).
(6) Cf. Plut., Alex., 18.
(7) Arrien, ibid., 25, 3.
(8) C'est-à-dire en janvier ou peu après (sur cette date, infra, p. 45, n. 2), à une date donc où l'armée
de Parménion était déjà entrée dans ses quartiers d'hiver.
(9) Arrien, loc. cit.
(10) Quinte-Curce, III, 1, 6-7.
(11) II faut à peu près 6 jours de cheval au pas pour faire le trajet (W. J. Hamilton, Researches in Asia
Minor, Pontus and Armenia, London (1842) p. 391).
CHAPITRE III

LE SATRAPE DE GRANDE -PHRYGIE


(Printemps 333-juin 323)

Commence alors pour Antigone une étape capitale dans sa carrière, au cours
de laquelle il put et sut faire preuve tout à la fois de ses qualités de militaire, de
diplomate et d'organisateur, puisqu'il détint le poste de satrape de Grande-Phrygie
pendant les dix dernières années de l'expédition d'Alexandre. Fort heureusement
cette période nous est, dans une certaine mesure, moins mal connue, car c'est
précisément sur le siège de Kelainai que s'ouvre le livre III de Quinte-Curce dont nous
verrons qu'il constitue une source indispensable et très neuve.

I. L'installation d'Antigone dans son nouveau poste (1).

C'est probablement à la fin de l'hiver 334/333 ou au début du printemps 333


qu'Alexandre parvint sous les murs de Kelainai (2), capitale de la Grande Phrygie (3).
Cette cité, résidence du satrape (4), était dominée par une acropole bien fortifiée (5).

(1) Sur les circonstances et la chronologie de la prise en main de Kelainai par Antigone, voir infra,
p. 100 sqq., Appendice, dont nous utilisons ici les résultats. Nous avons jugé en effet de meilleure méthode
historique de ne pas séparer la reconstitution des faits dans leur chronologie, de la recherche des sources, les
deux enquêtes s'épaulant et se complétant. Les passages des auteurs anciens cités dans les lignes qui suivent
sont donc expliqués en détail plus loin. Nous ne donnons ici qu'un récit bref, de façon à ne pas rompre la
continuité chronologique de l'exposé. (Cf. infra, p. 353-354).
(2) A Halicarnasse, il a envoyé ses troupes hiverner à Sardes sous la direction de Parménion {supra,
p. 42-43) ; on connaît d'autre part la date exacte de l'attaque contre le territoire de Milyas près de Xanthos :
εν άκμβ του χειμώνος) (Arrien, Ι, 24, 5) ce qui correspond au mois de janvier (M. Holleaux, Études,
IV (1952), p. 286, n. 4) ; enfin, à son départ de Kelainai pour Gordion, il ordonne la levée des quartiers d'hiver
de Sardes (Arrien, ibid., 29, 3). Il a donc dû arriver au début mars (environ) sous les murs de la cité. (Al.
Baumbach, Kleinasien, p. 57 pense au début du printemps).
(3) Infra, p. 52 et n. 6.
(4) Cf. Arrien, I, 25, 5.
(5) Id., ibid., 29, 1 ; Quinte-Curce, III, 1, 6-7 (Cf. infra, p. 109-111).
46 ANTIGONE PENDANT L'EXPÉDITION D'ALEXANDRE

Avant de quitter sa capitale, le satrape perse, Atizyès (1), y avait laissé une garnison
composée de mille Cariens et de cent mercenaires grecs (2), auprès de laquelle était
venue se réfugier la population de la ville basse (3).
Dans sa hâte de gagner Gordion, et devant la volonté de résistance
orgueilleusement proclamée de la garnison (4), Alexandre préféra finalement transiger ; il
conclut donc un accord avec les assiégés, aux termes duquel ils se rendraient s'ils
n'avaient reçu aucun secours de Darius, sous les soixante jours (5). Après une halte
de dix jours dans les jardins de Kelainai pour permettre à ses troupes épuisées de
reprendre quelque force (6), Alexandre quitta la Grande-Phrygie pour Gordion,
en écrivant à Parménion de l'y rejoindre (7).
Avant son départ, il avait confié à Antigone la direction de la Grande-Phrygie,
en la remplaçant sur le champ par le somatophylaque Balakros à la tête des Alliés (8),
et lui avait laissé un contingent de quinze cents mercenaires (9). Dans l'immédiat,
Antigone devait recevoir la reddition de la garnison ; selon les stipulations du
contrat, les assiégés, menacés de famine, capitulèrent dans les mains du nouveau
satrape (10). Cette chute de la citadelle dut donc intervenir vers la fin du mois d'avril
ou le début de mai 333, c'est-à-dire à une date où Alexandre venait de quitter Gordion
pour Ancyre, ou se préparait à le faire (n) . Dès lors, Antigone pouvait effectivement
prendre en charge sa satrapie.

(1) Cet Atizyès semble avoir combattu au Granique, bien que son nom ne soit pas cité dans le récit de
la bataille par Arrien (I, 12, 8) ; cet auteur cependant note la disparition d'Atizyès à Issos en précisant qu'il
avait déjà commandé au Granique (II, 11, 8). Diodore quant à lui cite deux hommes du même nom dont
l'un serait tombé au Granique (XVII, 21, 3), l'autre à Issos (ibid., 34, 5 : orthographe différente) ; or le satrape
de Grande-Phrygie a très certainement combattu au Granique avec les autres satrapes d'Asie Mineure ; mais
il n'y est pas mort puisqu'il est encore à Kelainai quelques semaines avant l'arrivée d'Alexandre (Arrien.
I, 25, 5) ; il a donc très certainement combattu à Issos également (cf. d'ailleurs aussi Quinte-Curce, III,
II, 10). Le premier renseignement de Diodore sur la mort d'Atizyès au Granique est donc manifestement
erroné. (Nous ne pensons pas fondés les doutes exprimés à ce sujet par O. Leuze, Die Satrapieneinteilung in
Syrien und in Zweistromlande von 520-320, Halle (Saale), 1935, p. 245, n. 1 et 246, n. 1).
(2) Arrien, I, 29, 1.
(3) Quinte-Curce, ibid., 1, 3.
(4) Id., ibid., 7.
(5) Id., ibid., 8 ; Arrien, ibid., 2.
(6) Id., ibid., 3.
(7) Ibid.
(8) Ibid.
(9) Ibid.
(10) Quinte-Curce, ibid., 8; Sénèqjje, de Ira, III, 22, 4-5.
(11) Ni le récit de Quinte-Curce, ni celui d'Arrien ne rendent compte de la longueur du séjour
d'Alexandre à Gordion (cf. Niese, I, p. 71) ; il semble bien en effet que son départ ne s'effectua pas avant le mois de
mai 333 (P. A. Brunt, Persian accounts of Alexander's campaigns, dans CQ, XII (1962), p. 154).
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 47

II. La Grande-Phrygie et Kelainai au début de 333.

En la confiant à Antigone, Alexandre, selon son habitude, n'avait pas modifié,


semble-t-il, les frontières antérieures de la satrapie. Elle était bordée au nord par la
Bithynie et la Paphlagonie, c'est-à-dire par la Petite-Phrygie (1), Gordion et Ancyre
se trouvant pratiquement sur la frontière, hors du ressort d'Antigone (2).
A l'est, l'Halys et le lac Tatta marquaient la séparation avec la Gappadoce (3).
Mais, au sud du lac Tatta, la frontière devient plus difficile à préciser dans le détail,
quant à l'attribution de la Lykaonie à l'une ou à l'autre satrapie. La confusion
provient d'ailleurs de ce que l'on entend exactement par le terme de Lykaonie (4) ;
ainsi Iconium, bien que géograplnquement située dans la plaine lykaonienne,
constituait ethniquement une cité phrygienne (5) et marquait précisément la limite
linguistique entre la Grande-Phrygie et la Lykaonie (6) ; le témoignage irrécusable
de Xénophon (7) montre d'ailleurs qu'elle constituait la dernière cité phrygienne
vers l'est (8). A l'époque où les Dix Mille le traversèrent, il semble donc que le
territoire lykaonien faisait partie de la satrapie de Gappadoce (9).
Il est cependant hasardeux de transposer en 333 la situation administrative
existant en Asie Mineure au début du ive siècle (10) ; depuis lors en effet, étaient
intervenues plusieurs réorganisations, particulièrement dans les régions cappadocien-
nes (u),qui toutes tendaient au fractionnement des satrapies (12). Or, lorsque Quinte-
Curce fait le récit de l'avance d'Antigone en Lykaonie, au printemps-été 332 (13),

(1) Al. Baumbach, Kleinasien, p. 55-56.


(2) Arrien, I, 29, 5 et Justin, XI, 7, 3 (Gordion) ; Quinte-Curce, ibid., 24 (Ancyre).
(3) Frontière de l'Halys : Hérodote, V, 32, 2 (cf. Berve, II, p. 256).
(4) Ainsi, dans les documents anciens, Iconium apparaît indifféremment comme cité de Lykaonie, de
Phrygie, de Cilicie, de Pisidie, et, plus tard, de Galatie (VV. M. Ramsay, Lycaonia, dans JOEAI, VII (1904),
Beiblatt, col. 58).
(5) Ibid.
(6) Ibid., 63 ; Ruge, RE, XIIP (1927), s.v., Lykaonia, col. 2253.
(7) Anabase, I, 2, 19.
(8) W. M. Ramsay, loc. cit. ; Ruge, loc. cit. ; E. Meyee, Grenzen, p. 5 ; D. Magie, Roman rule in Asia
Minor, I (1950), p. 789, n. 17.
(9) Xénophon, ibid., VII, 8, 25.
(10) Voir en particulier les réserves sur le passage cité à la note précédente, chez O. Leuze, op. cit., p. 163-
192.
(11) Al. Baumbach, Kleinasien, p. 58 sqq.
(12) E. Meyer, loc. cit. ; la Grande-Phrygie elle-même ne fut érigée qu'au ive siècle en satrapie autonome,
séparée de la Lydie (O. Leuze, ibid., p. 245, n. 1).
(13) IV, 5, 13 (là-dessus, voir infra, p. 53 sqq.).
48 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

il la met sur le même plan que la reconquête de la Paphlagonie par Kalas, satrape
de Petite-Phrygie, et de Milet par Balakros (J). On peut donc en conclure, semble-
t-il, que dès 333, Alexandre avait mis la Lykaonie sous le ressort d'Antigone (2).
Mais la Lykaonie, comme la Paphlagonie, n'était soumise que d'une façon théorique
à l'autorité du satrape perse (3) ; ce ne fut donc qu'un an après son installation qu'An-
tigone réussit à faire reconnaître sa domination aux chefs locaux (4).
Vers le sud, la Phrygie touchait à la Pisidie, le long d'une ligne formée par
l'alignement des trois lacs Bouldour (Ascanien), Ejerdir et Kirili (Koralis) (5). La Pisidie
fut en effet jointe à la satrapie de Lycie-Pamphylie (6). Vers le sud, la Grande-
Phrygie se terminait donc aux abords du Lac Ascanien (7). Au sud-est, PIsaurie
était du ressort du satrape de Cilicie (8), et on peut considérer que le lac Soghla
(Trogitis) formait frontière entre l'Isaurie et la Phrygie orientale (9).
Vers le sud-ouest, il est également difficile de dresser une carte très précise, dans
cette région de la Kabalia où s'enchevêtraient les frontières de la Carie, de la Phrygie,
de la Pisidie et de la Lycie. Nous disposons cependant de quelques repères : Tabaï
se situait en Carie (10),Eriza en Phrygie (u), Araxa et la Milyatide en Lycie (12).
Le territoire d'Antigone venait donc se confondre dans les massifs de la Kibyratide
avec ceux de la Pisidie et de la Carie (13).
Vers Γ ouest, le Méandre marquait une limite assurée (14) : Kydrares était une
ville frontière entre la Phrygie et la Lydie, car Crésus y avait fait ériger une stèle

(1) Ibid.
(2) Al. Baumbach, Kleinasien, p. 57 ; cf. aussi E. Meyer, loc. cit.
(3) O. Leuze, op. cit., p. 176 (et p. 249, n. 1 pour les relations entre la Paphlagonie et la Petite-Phrygie).
(4) A cette date en effet il lui fallait contrôler parfaitement la route pisidienne (infra, p. 76-80).
(5) Ch. Lanckoronski, Les villes de la Pamphylie et de la Pisidie, Paris, II (1893), p. 15.
(6) Arrien, I, 27, 5 et 29, 1.
(7) Ibid., 29, 1.
(8) C'est du moins ce qui semble résulter de Diodore, XVIII, 22, 1 : Balakros, satrape de Cilicie, est
tué, peu avant 323, par des Isauriens rebelles (cf. P. Julien, Zur Werwaltung d. Satrap. unter Alex. d. Gr., diss.
Leipzig, 1914, p. 18 ; E. Meyer, Grenzen, p. 8 ; Berve, II, p. 256).
(9) Ruge, RE, IX-2 (1916), s.v. Isauria, col. 2056.
(10) L. Robert, La Carie. Histoire et géographie historiques avec le recueil des inscriptions antiques, t. II : Le
plateau de Tabaï et ses environs, Paris, 1954, index s.v. et les cartes ; Id., Villes d'Asie Mineure2, Paris, 1962, p. 372.
(11) Cf. la fameuse inscription (M. Holleaux, Études, III, p. 165 et n. 3).
(12) Araxa : G. E. Bean, Notes and inscriptions from Lycia, dans JHS, 68 (1948), p. 46 sqq. ; Milyas : Arrien,
I, 24, 5.
(13) Voir le passionnant commentaire historico-géographique de l'inscription d' Araxa par J. et L. Robert
Bull., 1950, n° 133. Strabon (XIII, 4, 12-17) indique bien que cette région a été sans cesse disputée.
(14) Id., XII, 8, 15.
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 49

qui en constituait la marque visible Ç1). Le site de cette petite cité, à l'ouest de
Kolossai (2), n'est pas connu avec précision, mais était certainement proche du site
ultérieur d'Hiérapolis (3). En remontant vers le nord, la frontière suivait la chaîne
de montagne qui séparait le Méandre du Kogamos (lui-même affluent de l'Her-
mos) (4), pour rejoindre la vallée du Rhyndakos, frontière méridionale de la Petite-
Phrygie (5).
On voit donc que la Grande-Phrygie d'Antigone constituait le cœur de l'Asie
Mineure d'Alexandre, puisqu'elle était limitrophe des six autres satrapies (s). Elle
y formait d'assez loin, de plus, la plus vaste unité administrative ; ce découpage
rend compte déjà de la position exceptionnellement favorable de la région placée
sous l'autorité d'Antigone.

** *

Cela était dû à une remarquable conjonction d'avantages géographiques.


Le méridien de Dinaïr, en effet, correspond à la ligne de partage entre le plateau
d'Asie Mineure centrale, et la région accidentée de l'ouest. Cette région constituait
donc à la fois le point d'aboutissement des routes arrivant de l'est, et le point de départ
des voies suivant les vallées orientées vers la mer Egée (7).
C'est bien sûr à sa position de relai sur les grandes routes est-ouest-est, — artères
d'unification de l'empire perse — , que Kelainai devait son importance (8) ; mais

(1) HÉRODOTE, VII, 30.


(2) Ibid. ; Kolossai est une cité phrygienne (O. Leuze, op. cit., p. 245, n. 1).
(3) D. Magie, op. cit., II, p. 792 ; cf. aussi la carte hors-texte intitulée Asia-Lydia and Caria, dans W. M.
Ramsay, HGAM ; G. Radet {La Lydie, p. 228-229) pense que Kydrares est analogue à la Karura de Strabon.
(Cf. XII, 8, 17 : « Karura marque la frontière entre la Carie et la Phrygie»).
(4) Ch. Dugas, La campagne d'Agésilas en Asie Mineure {395), dans BCH, 34 (1910), p. 74 et n. 2.
(5) Berve, I, p. 253. Sur la difficulté à préciser le tracé des frontières dans cette région, voir L. Robert,
Villes2, p. 311-312.
(6) II n'est pas inintéressant non plus de constater que les plus grands fleuves d'Asie Mineure y naissent
(Sangarios, Tembris, Méandre, Hermos) ou y coulent (Halys).
(7) G. Hirschfeld, p. 1-5 (à l'étude citée note suivante).
(8) Le site de Kelainai (plus tard Apamée-Kibotos) a été reconnu au-dessus de la ville turque de Dinaïr
(point de passage d'une voie de chemin de fer). De nombreux comptes rendus de voyages archéologiques,
depuis le siècle dernier, l'ont fait connaître ; ainsi W. J. Hamilton, Researches in Asia Minor, Pontus and
Armenia, London, 1842 (2 vol.) ; D. G. Hogarth, Notes upon a visit to Celenae-Apamea, JHS, 9 (1888),
p. 343-349 ; G. Radet, En Phrygie. Rapport sur une mission scientifique en Asie Mineure (août-septembre 1893),
dans Nom. Arch. Missions litt. et scient., VI (1895), p. 425-594 (il existe également un tirage à part de cette
étude). On dispose de deux études essentielles sur Kelainai ; en premier lieu, G. Hirschfeld, Kelainai-Apameia
50 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

elle était également fort bien reliée au sud ou au nord de l'Asie Mineure (x). Dans
la capitale de la Grande-Phrygie arrivaient trois voies reliant Suse à l'Asie Mineure
occidentale. La plus ancienne en était la voie du nord, dont le tracé remontait en
partie aux Hittites (2) et aux Assyriens (3). C'est la Voie royale d'Hérodote (4). Elle
pénétrait en Phrygie au sud de Gordion (δ), et passait à Kelainai même (6), ou un
peu au nord de la cité (7). C'est cette route royale qu'Alexandre avait rejoint dans
la capitale de la Grande-Phrygie et avait parcouru jusqu'à Gordion et Ancyre,
pour couper ensuite vers la Cilicie (8). Mais, à cette date, elle avait perdu de son
importance.
La grande route commerciale du centre (9) aboutissait directement à Kelainai ;
cette cité était ainsi devenue une étape de caravanes et devait une bonne part de

Kibotos, dans ADAW, 1875 [1876], p. 1-26 ; W. M. Ramsay y a d'autre part consacré un chapitre important
(chap. IX, p. 396 sqq.), dans The Cities and bishoprics of Phrygia, vol. I,part III, Oxford, 1897. — La plaquette
de G. Weber, Cêlènes-Apamée Cibotos, Besançon, 1892, constitue, comme le titre l'indique, un démarquage
de l'étude de G. Hirschfeld ; l'article de Rugc {RE, 11-1, 1921, col. 133-134) reste très sommaire.
(1) G. Radet, ibid., p. 425-426 ; W. M. Ramsay, Cities, p. 396, n. 2 ; en 333, Alexandre emprunta ainsi
la route reliant la Pisidie à Kelainai via le lac Ascanien (Arrien, I, 29, 1).
(2) Sur la portion médiane et ouest, voir à ce sujet J. Garstang, Hittite military roads in Asia Minor,
dans AJA, XLV1I-1 (1943), p. 35-62, en particulier p. 39-42 à propos de l'itinéraire suivi par le roi Mursil
dans son expédition contre Arzawa.
(3) Cf. W. M. Ramsay, HGAM, p. 27.
(4) Sur ce nom voir Hérodote, V, 53, 2 ; sur son tracé, Id., V, 52. Ce passage d'Hérodote a donné
lieu à de nombreuses discussions. Le travail le plus important remonte à H. Kiepert, Die persische Kônigsstrasse
von Susa nach Sardis nach Herodot, V, 52, dans ADAW, 1857 [1858J, p. 123-141 (avec une carte), dont le tracé
par Mélitè-Cappadoce du Nord-Ancyre-Pessinonte a été admis par beaucoup, en particulier G. Radet, Lydie,
p. 23 sqq. et W. M. Ramsay, HGAM, p. 27. Cependant W. M. Galder, The Royal Road in Herodotus, dans
CR, 39 (1925), p. 7-11 (avec une carte), a voulu montrer qu'Hérodote a fait une erreur et que la Route royale
ne franchissait pas l'Halys mais qu'à partir des Portes cilicienncs, elle obliquait directement vers l'ouest à
travers la Lykaonie et, par Ipsos, rejoignait Sardes. Mais cette démonstration n'est pas convaincante. En
fait l'énorme détour par le nord — qu'il estime aberrant — était dû à la fidélité des Perses à l'ancien tracé
(Ramsay, loc. cit. ; G. Radet, op. cit., p. 25). De plus, des découvertes archéologiques plus récentes — on a
retrouvé une partie bien conservée de la chaussée au sud de Gordion (R. S. Young, The Gordion campaign of
1957. Preliminary report, dans AJA, 622 (1958), p. 139-152) — confirment l'opinion de Kiepert, qui reste
communément admise (cf. par exemple H. Bengtson-V. Milojcic, Grosser Historischer Wellatlas, Munchen, I
(1953), p. 17 ; D. Magie, op. cit., II, p. 786-789 ; F. Sciiachekmeyr, Alexander, p. 162-163).
(5) R. S. Young, ibid., p. 139, n. 3.
(6) W. M. Ramsay, HGAM, p. 42 ; W. VV. Tarn, Alexander, II, p. 173 et 177.
(7) H. Kiepert, art. cit. (carte face à la page 140) la fait passer à Kaystrupedion, Calder {art. cit., carte)
à Ipsos.
(8) Arrien, II, 4, 1-2 (cf. F. Schachermeyr, loc. cit.).
(9) W. M. Ramsay, HGAM, p. 35 sqq.
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 51

sa prospérité au commerce (l). Mais, traversant le désert salé de l'Anatolie centrale


(Lac Tatta), cette route ne répondait pas aux besoins d'une armée en campagne,
trop dépourvue qu'elle était de points de ravitaillement (2).
C'est pourquoi, à l'époque d'Alexandre, la route militaire la plus fréquentée
était la route du sud — la route pisidienne (3) — des Portes de Cilicie à Kélainai par
la frontière septentrionale de la Pisidie (4) . Elle présentait en effet le double avantage
d'offrir l'itinéraire le plus court (δ) et de traverser des régions riches où les soldats
trouvaient facilement du ravitaillement (6). On voit donc que la route commerciale
du centre et la route militaire du sud confluaient à Kélainai, d'où il était également
possible de surveiller les abords de la Route royale.
Mais Kélainai commandait également le passage des routes conduisant à la
mer, c'est-à-dire aux deux cités principales de l'ouest de l'Asie Mineure : Sardes,
défendue par sa citadelle réputée imprenable, capitale du satrape de Lydie, et l'une
des trésoreries de l'empire (7), et Éphèse, port d'embarquement essentiel (8). C'est
tout près de Kélainai en effet que naissait le Méandre (9), dont la vallée constituait
un axe de circulation privilégié ; ainsi, à partir de la capitale de la Grande- Phrygie,
on remontait la vallée du Lykos par Kolossai ; à la frontière lydienne (à Kydrares) (- °),

(1) Id., Cities, p. 416 sqq. ; pour cet auteur, Pythios, qui reçut si magnifiquement Xerxès (Hérodote,
VII, 29) devait une bonne partie de sa fortune au commerce (Pythios semble avoir également disposé de
mines d'or : Plutarque, Mul. Virt., 27, avec le commentaire de P. A. Stadter, Plutarch's historical methods.
An analysis of the Mulierum Virtutes, Cambridge (Mass.) 1965, p. 120-124). — Sur Je personnage, voir aussi
P. Kubler, RE, 24 (1963), s.v. Pythios (n° 4), col. 567.
(2) W. M. Galder, art. cit., p. 9.
(3) Sur cette route et sa dénomination, voir W. M. Ramsay, Military opérations on the north front of Mount
Taurus, dans JHS, 40 (1920), p. 89-112, en particulier, p. 89-107, avec la carte (PI. IV).
(4) C'est la route qu'à tort {supra, p. 50, n. 4) Calder appelle la Route royale.
(5) W. M. Ramsay, ibid., p. 91.
(6) C'est pourquoi Ramsay (ibid.) a repoussé le récit d'Hérodote relatif à la marche de Xerxès des
Portes ciliciennes à Kélainai (VII, 26). Pour lui en effet, le Grand Roi n'a pas franchi l'Halys (confusion
d'Hérodote avec la Route royale), mais a pris la route pisidienne. (Raisonnement exactement inverse de W.
M. Calder, passim).
(7) Hérodote, VI, 125, 2 ; Nicolas de Damas, FHG, III, p. 397, F 65, 1, 25 ; Arrien, I, 17, 3-5.
(8) Cf. Diodore, XVIII, 52, 7 et Polyen, IV, 6, 9 (à une date plus tardive).
(9) II prenait sa source dans le lac Aulocrène (Sheik Arab Gôl) à l'est de Kélainai et, après avoir contourné
un éperon rocheux, coulait au pied de l'antique cité, là où s'est édifiée Dinaïr. Il recevait plusieurs affluents,
soit à Kélainai même, comme le Marsyas (Quinte-Curce, III, 1, 2 sqq.), soit tout près, comme le Lykos. (Cf.
G. Hirsghfeld, Kélainai, p. 17-23, discuté par Ramsay, Cities, p. 349-412 ; voir aussi Ruge, RE, 27 (1928),
s.v., Maiandros, n° 1, col. 537).
(10) Cf. supra, p. 49, n. 3.
52 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

cette route divergeait ; une branche, en droite ligne, conduisait à Éphèse (via
Magnésie et la Carie) ; l'autre, au-delà du Méandre, atteignait Sardes, en remontant la
vallée du Kogamos. Ce fut cette deuxième voie qu'emprunta Xerxès pour aller
de Kelainai à Sardes (l), où aboutissait également la Voie royale.
Kelainai constituait donc bien le point central des communications à l'intérieur
de l'Asie Mineure (2). La fondation de la cité, au centre d'une plaine difficilement
défendable, ne peut guère s'expliquer d'ailleurs que par les facilités offertes aux
communications (3), et donc au développement de la fonction commerciale (4).
Cependant, avec la fondation des grands empires, son importance stratégique avait
nécessité la fortification de l'acropole (5). C'est surtout de l'époque de l'expansion
de l'empire perse que datait son essor ; elle était devenue la capitale de la satrapie (6)
et était considérée, dès le début du ive siècle, comme la plus grande ville de Phrygie (7) .
Xerxès, qui y fit halte à l'aller de son expédition européenne (8), avait jugé
nécessaire, à son retour, d'y faire édifier un château et une citadelle (9), imité en cela par
Cyrus le Jeune (10). C'est cette garnison, relevant directement du satrape (n), qui
était chargée de la défense et du contrôle des voies de communications (12).
Lorsqu'Antigone s'en empara, Kelainai apparaissait donc bien comme le point
de passage quasi obligatoire pour toutes les armées se dirige; mt d'est en ouest, comme

(1) Sur ces routes et l'itinéraire de Xerxès, voir Hérodote, VII, 30-31.
(2) G. Hirschfeld, Kelainai, p. 1 ; W. M. Ramsay, dites, p. 418 ; D. G. Hogarth, art. cit., p. 343 ;
D. Magie, op. cit., I, p. 127.
(3) W. M. Ramsay, ibid., p. 412.
(4) Id., ibid., p. 416-417 ; elle garda toute son importance à l'époque romaine. Strabon (XII, 8, 15)
la décrit comme le plus important emporion d'Asie proprement dite avec Éphèse. La configuration de la Table
de Peutinger, d'autre part, laisse bien apparaître qu'Apamée était le point de croisement des principales routes
de toutes les provinces voisines (G. Hirschfeld, Kelainai, p. 9-10).
(5) D'après J. Garstang {art. cit., p. 46), ce site aurait été utilisé dès l'époque hittite, sous le nom de
Buranda, où un contingent des forces de l'Arzawa tint tête pendant tout un hiver au roi Mursil. Mais, sans
être en rien spécialiste de cette période, nous devons signaler que la crédibilité de cette hypothèse nous paraît
amoindrie par l'appui que l'auteur trouve dans la description de la citadelle par Arrien (Anab., I, 29, 1),
dans un passage qui, en vérité, est à utiliser avec beaucoup de précautions (voir infra, p. 109 sqq.).
(6) Cf. Tite-Live, XXXVIII, 15 (Caput quondam Phrygiae). Ul. Wilcken, Alexandre, p. 101, fait erreur
en qualifiant Gordion de capitale de la Grande-Phrygie.
(7) Hellenica Oxyrhynchia (éd. Bartoletti), XII, 3.
(8) Hérodote, VII, 26-29.
(9) Xénophon, Anabase, I, 2, 9.
(10) Id., ibid., 7.
(11) Sur ce point cf. infra, p. 78 et n. 1-2.
(12) Tel était le rôle assigné à Cyrus en Asie Mineure (Xénophon, ibid., I, 9, 13 ; cf. infra, p. 67).
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 53

l'avait fait Xerxès (l), ou de Sardes vers l'intérieur, pour prendre l'exemple de
Gyrus (2), ou encore du Sud vers le nord comme Alexandre. Kelainai disposait en
outre abondantes réserves de ravitaillement, située qu'elle était dans une riche région
agricole (3). C'est pourquoi, comme le remarque G. Hirschfeld (4) , elle demeura
toujours un point capital de repos et de concentration de troupes (5). On se rend compte
ainsi qu'en lui confiant la Grande-Phrygie, Alexandre avait laissé à Antigone le
soin de garder ses arrières.

III. Antigone face à la contre-attaque perse en Asie Mineure après Issos


(hiver 333/332).
Le nouveau satrape n'allait pas tarder à se distinguer. A peine un an en effet
après sa nomination (6), il se trouva confronté à une formidable contre-attaque
perse. C'est d'ailleurs encore à Quinte-Curce (7) — dont le récit est corroboré
par un passage de Diodore (8) — que l'on doit les renseignements les plus
importants, bien que succincts, sur les coups d'éclat d'Antigone. Quittant en effet
Alexandre et le siège de Tyi, Quinte-Curce (9) rapporte une série de victoires du satrape
de Kelainai sur les troupes perses :

(1) Hérodote, loc. cit.


(2) Xénophon, ibid., 1 sqq. (il suit la route Sardes-Kolossai-Kelainai ; sur Cyrus à Kelainai, voir G.
Cousin, Kyros le Jeune en Asie Mineure, Nancy, 1904, p. 232 sqq.).
(3) Sur la richesse de la région voir infra, p. 80 sqq.
(4) Kelainai, p. 6. Il est à noter qu'elle garda toute son importance stratégique à l'époque séleucide
(ibid., p. 14-15; Rostovtzeff, SEHHW, I, p. 417).
(5) Si Alexandre, en 333, a choisi Gordion pour concentrer son armée, ce n'est pas parce qu'elle
présentait plus d'avantages intrinsèques que Kelainai (contra, G. Radet, Alexandre, p. 62-63). Trois raisons ont joué
dans la décision d'Alexandre ; tout d'abord il y fut contraint par la résistance de la capitale de la Grande-
Phrygie (infra, p. 100 sqq.) ; d'autre part, il était attiré par le prestige historique de la ville de Midas et par
le « nœud gordien»; enfin, à cette date, l'Egée était encore barrée par Memnon ; les renforts arrivant de
Macédoine (Arrien, I, 29, 4) pouvaient plus facilement atteindre Gordion par la route côtière septentrionale
(F. Schachermeyr, Alexander, p. 162).
(6) Chez Quinte-Curce les événements d'Asie Mineure se déroulent manifestement dans les premiers
mois de 332 (cf. A. R. Burn, G & R, 12 (1965), p. 147).
(7) Sur l'importance de Quinte-Curce pour l'histoire du siège de Kelainai au début de 334, voir infra,
p. 100 sqq.
(8) XVII, 48, 5-6 (sans citer Antigone). Ce rapprochement entre Diodore et Quinte-Curce est noté
par W. W. Tarn, Alexander, II, p. 73, mais avait déjà été clairement signalé par E. Keller, Alexander der Grosse
nach der Schlacht bei Issos bis zu seinsr Rùckher ans Aegypten, diss. Berlin, 1904, p. 23 (non cité par Tarn). Sur
les correspondances entre Diodore et Quinte-Curce, voir infra, p. 99.
(9) IV, 1, 34-35. (Trad. H. Bardon, sauf pour praetor) .
54 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

« Les généraux de Darius, rescapés du combat d'Issos, essayaient de reprendre la Lydie


(Lydiam recuperare temptabant), à l'aide cle toutes les troupes qui les avaient suivis dans leur
fuite et en mobilisant en Gappadoce et en Paphlagonie. Le général d'Alexandre, Anti-
gone, était à la tête de la Lydie (Antigonus, praetor Alexandrie Ly dicte praeerat) : bien qu'il
eût prélevé sur ses garnisons la plupart cle ses soldats pour les envoyer au roi, il n'en mena
pas moins ses hommes au combat, dans son mépris pour les Barbares. Ici encore, le sort
des deux antagonistes ne se démentit pas : dans les trois batailles livrées en différents
endroits, les Perses sont mis en déroute».

et y revient après la chute de Tyr (3) :


« Par ailleurs, le roi n'était pas seul à attaquer les villes qui ne reconnaissaient pas
encore le joug de son empire ; ses généraux aussi, chefs excellents, avaient pénétré à peu
près partout : Kalas en Paphlagonie, Antigone en Lykaonie ; Balakros, après l'avoir
emporté sur le général de Darius, Idarnès, prit Milet ...».
W. W. Tarn (2) a été le premier (3) à souligner l'importance de la contribution
de Quinte-Curce à l'histoire d'Antigone avant 323, en affirmant, ce qui est beaucoup
plus contestable, que Ton devait cette digression sur le front d'Asie Mineure à la
« source des mercenaires» (4). A. R. Burn (5), par la suite, a tenté de replacer
l'activité d'Antigone dans la stratégie globale des Perses après Issos.
Ces contributions des savants anglais ont ouvert la voie de la recherche ; mais
elles n'ont réussi ni l'une ni l'autre, à notre avis, à résoudre pleinement les problèmes
posés par les textes de Quinte-Curce. Un certain nombre de questions
fondamentales restent en efïetouvertcs : pourquoi cette contre-attaque perse ? Avec quels moyens
et suivant quel plan fut-elle menée ? Pourquoi le seul nom d'Antigone apparaît-il
dans le compte rendu de Quinte-Curce ?

A. Les troupes perses : puissance et dispositions tactiques.


En premier lieu, pour tenter d'évaluer la portée des victoires d'Antigone, il
importe de connaître l'ampleur numérique des armées perses auxquelles il dut faire
face. La plus grande partie en fut certainement constituée par les réfugiés d'Issos,
où les Perses n'avaient pas subi de pertes aussi considérables que certains auteurs

(1) Ibid., 5, 13. (Même remarque).


(2) Alexandcr, IT, p. 110-113 et 177-178.
(3) Voir cependant déjà (bien que succinctement) F. Geyer, Alexander der Grosse und die Diadochen,
Leipzig, 1925, p. 60.
(4) Sur ce point cf. infra, p. 96-99.
(5) Notes on Alexander' s campai gns 332-330, dans JHS, 72 (1952), p. 81-91, voir p. 81-84: The Persian
counler-offensive 333. ?..
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 55

anciens le laissent supposer (1). Un grand nombre de rescapés réussirent en effet à


s'enfuir dans toutes les directions (2). Hormis les quatre mille soldats qui
accompagnèrent Darius dans sa fuite au-delà de l'Euphrate (3), et les huit mille mercenaires
grecs déserteurs (4), de très nombreux fuyards purent gagner l'Asie Mineure.
Les uns tentèrent apparemment de s'engouffrer en Cilicie, mais les détachements
de cavaliers lourds perses se firent massacrer par les tireurs d'Alexandre, quand ils
avaient survécu à la bousculade (5). En revanche, les mercenaires grecs réussirent
à franchir le barrage (6), sans doute par des petites routes détournées (7). Mais la
plus grande partie des rescapés, semble-t-il, prit à travers la plaine ouverte du nord (8) .
A leur propos, Quinte-Curce fournit un renseignement précis et extrêmement
important : il ne s'agit pas là de petites bandes éparses de fuyards, mais bien d'une
véritable armée opérant une retraite organisée par des généraux perses (9) à la tête
desquels s'était peut-être mis l'illustre Nabarzanès (10). Il est d'ores et déjà
indispensable de souligner cette caractéristique de ce corps d'armée : cette fuite vers la Gappa-
doce — sans doute par la Voie royale (n) — ne s'est pas faite dans le désordre, mais

(1) Voir les sources rassemblées par Niese, I, p. 73, n.¥ 5. Il y eut très certainement plusieurs dizaines
de milliers de survivants.
(2) Diodore, XVII, 35, 1 ; Quinte-Gurce, III, 11, 18-19.
(3) Arrien, II, 13, 1.
(4) Arrien, ibid., 2-4; Quinte-Curce, ibid., 18. Sur ces mercenaires, cf. H. W. Parke, op. cit., p. 199
et E. Badian, Harpalus, dans JHS, 31 (1961), p. 25, n. 4.
(5) Arrien, ibid., 11, 3; Quinte-Curce, ibid., 34, 9.
(6) Id., ibid., 1, 36.
(7) Id., ibid., 11, 19.
(8) Diodore, ibid., 34, 8.
(9) Darei praetores ; ce point est confirmé par Diodore 48, 5 qui leur donne les titres d'kegemônes et de
strategoi.
(10) C'est du moins l'hypothèse présentée par A. R. Burn {Alexander the Great and the hellenhtic empire,
London, 1947, p. 120), malheureusement sans citer de sources ni offrir de justifications. Disons que cela est
possible. Nabarzanès était en effet un homme d'envergure, puisqu'il détenait le poste de chiliarque (Arrien,
III, 21, 1 et 23, 4) ; c'est à ce titre qu'à Issos il commandait toute l'aile droite (Quinte-Curce, III, 3, 1) ; or
ce furent précisément ses cavaliers qui réussirent à s'enfuir en grand nombre (Diodore, XVII, 34, 7 ;
cf. Droysen, I, p. 267). Il ne semble pas avoir suivi Darius dans sa fuite, car les sources ne le citent à nouveau
que lors de sa coopération avec Bessos contre Darius (cf. Berve, II, s.v., n° 543). — A. T. Olmstead (History
of the Persian empire, Chicago, Phoenix Books, 1966, p. 608) pense au contraire à Ariarathe (Ariwarat) ; celui-
ci, satrape de Cappadoce du Pont, n'avait pas été expulsé par Alexandre (cf. Al. Baumbach, Kleinasien, p. 58-
59) ; peut-être en avait-il profité pour expulser Sabiktas (Th. Reinach, Trois royaumes d'Asie Mineure, Paris,
1888, p. 13). Mais cette hypothèse nous semble être moins satisfaisante que la précédente ; quels étaient ces
« fellow-satraps » dont parle Olmstead ? Sous le mot praetores il paraît plus justifié de voir les généraux perses
qui ont combattu à Issos.
(11) En prenant par Melitè par exemple.
56 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

répondait aux plans échaffaudés et appliqués par des chefs de premier plan.
L'installation et le renforcement de cette nouvelle armée révèlent également
la présence d'un chef, et le choix d'une tactique et d'une stratégie. Les généraux
perses décidèrent de concentrer leurs troupes en Ca.ppadoce (*), ce qui était
judicieux ; cette région, en effet, n'avait été que très imparfaitement conquise par
Alexandre. Au nord-est, le petit royaume d'Ariarathe, autour de Gaziura (2), n'avait
pratiquement pas été touché (3). Alexandre avait seulement reçu soumission formelle
de plusieurs tribus des deux rives de l'Halys (4), et avait nommé Sabiktas satrape de
Cappadoce (5). L'armée perse en retraite n'eut donc très certainement aucun mal
à s'y installer, peut-être en expulsant le satrape ou s'en arrangeant avec lui : toujours
est-il que Sabiktas disparaît à cette époque (6).
Très rapidement, semble-t-il, les généraux perses purent étendre leur base
vers la Paphlagonie (7). Cette région, dont les tribus avaient été unifiées sous une
autorité suprême (8), au moins dès le début du ive siècle (9), avait été placée par
Alexandre sous l'autorité de Kalas, le satrape de Phrygie hellespontique (10). Mais
la domination macédonienne n'y était pas plus effective que ne l'avait été la
domination perse (1]). Cette apparente soumission des tribus paphlagoniennes ne relevait
pas en effet d'une adhésion enthousiaste à Alexandre, mais visait plutôt à empêcher
l'occupation de leur pays par les troupes macédoniennes (12). L'armée perse de

(1) Et non pas en Arménie comme l'affirme sans raison A. R. Burn, op. cil., p. 120.
(2) Th. Reinacii, Mithridate Evpaiôr, Roi du Pont, Paris, 1890, p. 30-31.
(3) Erreur d'Hicronymos de Kardia, ap., Appien, Milhr., 8 = FGrH, 154, F 3 (la), selon lequel Alexandre
ne serait jamais venu en contact avec la Cappadoce. On sait en fait qu'il a pénétré dans la boucle de l'Halys
avant de marcher sur la Cilicie (Arrien, II, 4, 2). Il est donc exclu qu'Alexandre ait confirmé Ariarathe
contre versement d'un tribut. 11 s'agit là probablement d'une confusion avec l'entente conclue entre Alexandre
et les Paphlagoniens (Al. Baumbacit, Kleinasien, p. 43-44).
(4) Arrien, II, 4, 2. Cette satrapie coïncidait avec la Cappadoce politique, gouvernée par Mithro-
bouzanès, tombé à la bataille du Granique (In., I, 16, 3). La Cappadoce (au sens large) avait été en effet
divisée en deux satrapies (Straeon, XII, 1, 4), peut-être lors des troubles du ive siècle (Th. Reinach, Trois
royaumes, p. 9). La Cappadoce pontique ne fut pas conquise; elle constitua le berceau de la dynastie des
Mithridate, autour de la vallée de l'Iris (Id., ibid., p. 9-10 ; Al. Baumbach, Kleinasien, p. 58-60 ; Ed. Meyer,
Grcnzen, p. 10-11).
(5) Quinte-Gurce, III, 4, 1 (Abislaméncs) ; Arrien, II, 4, 2.
(6) Al. Baumbacii, Kleinasien, p. 60.
(7) Paphlagonum juvénilité ... ; DionoRK, XVII, 48, 6.
(8) Un roi (Χκνορι,όν, Helléniques, IV, 1, 33), un archonte (Id., Agésilas, III, 4), ou un dynasle (Cornélius
Nkpos, Datâmes, 2, 2).
(9) Ch. Dugas, art. cil., dans BCH, 1910, p. 82 sqq.
(10) Quinte-Curce, III, 1, 22-23; Arrien, II, 4, 1.
(11) Sur ce point voir en particulier O. Leuze, op. cit., p. 249, n. 1.
(12) Al. Baumbacii, Kleinasien, p. 43.
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 57

Cappadoce leur permettait d'ailleurs d'espérer une indépendance encore plus


complète, en jouant sur la lutte entre Perses et Macédoniens.
Ce fut enfin en Cappadoce et en Paphlagonie mêmes que les généraux perses
purent accroître très sensiblement leurs forces, en y instituant la conscription (1).
Ces deux provinces en effet constituaient l'une et l'autre des réservoirs inépuisables
de soldats, et surtout de cavaliers. En ce qui concerne la Cappadoce par exemple,
il suffit de constater ici qu'en 322 Ariarathe put opposer à Perdiccas trente mille
fantassins et quinze mille cavaliers (2), et que quelques mois plus tard, Eumène de Kardia
y leva six mille trois cents cavaliers (3). Il en était de même de la Paphlagonie :
ainsi en 395, Agésilas avait obtenu du roi Otys un renfort immédiat de mille cavaliers
et de deux mille peltastes (4) ; Eumène le diadoque y puisa également en 321 (5).
Il n'est donc pas outré de conclure que, dans l'hiver 333/332, les généraux perses
se trouvaient à la tête d'une armée considérable, vingt mille hommes au bas mot (6).
*
* *

Enfin, du texte de Quinte-Curce, il est permis, nous semble-t-il, de tirer


quelques indications sur le dispositif stratégique des assaillants. L'historien latin en
effet, ne se contente pas de faire allusion à trois batailles, mais prend la peine de
préciser qu'elles se déroulèrent alia atque regione, ce qui semble indiquer que l'offensive
perse se déroula en trois vagues, opérant à partir de bases géographiquement distinctes.
Une vague d'invasion s'ébranla évidemment à partir de la Cappadoce, en
empruntant le parcours de la Voie royale ; Antigone la repoussa donc entre Ancyre
et Kelainai. On peut supposer qu'un deuxième corps d'armée perse attaque à partir

(1) Adsumpta etiam Cappadocum et Paphlagonum juventute ; Diodore, loc. cit.


(2) Diodore, XVIII, 16, 2 (après plusieurs années de préparation).
(3) Plutarqjje, Eumène 4. (Sur cet épisode, voir notre article, D'Alexandre le Grand aux diadoques : le cas
d' Eumène de Kardia, dans REA (1972), p. 40 sqq.).
(4) Xénophon, Helléniques, IV, 1, 3 sqq. ; Hellenica Oxyrhynchia, XXII, 2.
(5) Plutarque, ibid., 6 (ainsi que des Cappadociens) . Sur la force de la cavalerie paphlagonienne,
voir aussi Xénophon, Anab., V, 6, 8.
(6) Les sources sont unanimes à rapporter que les Perses perdirent dix mille cavaliers à Issos (Arrien,
II, 12, 8 ; Diodore, XVII, 36, 6 ; Quinte-Curce, III, 11, 27 ; Justin, XI, 9, 10). Or au total, au départ,
Diodore (31, 2) et Justin (9, 1) parlent de cent mille cavaliers perses, Quinte-Curce (III, 2, 4-8) de plus de
soixante mille ; mais, par la suite, Nabarzanès, à l'aile droite, dirigea toute la cavalerie perse (cf. Droysen,
I, p. 258). Darius n'était accompagné dans sa fuite que de quatre mille cavaliers (Arrien, II, 31, 1). Donc
plusieurs dizaines de milliers de cavaliers réussirent à s'enfuir, peut-être une cinquantaine de mille. Il n'est
donc pas déraisonnable de penser que Nabarzanès ait pu en rassembler au moins vingt mille ; ce chiffre, en
tout cas, à très certainement été atteint avec la conscription en Cappadoce et en Paphlagonie.
58 ANTIGONE PENDANT L'EXPÉDITION D'ALEXANDRE

de la Paphlagonie ; cette attaque ne visait pas à tourner la Grande-Phrygie (^,


mais plutôt sans doute à distraire une partie des forces d'Antigone (2).
Quant à la troisième vague, peut-être vint-elle du Sud, en empruntant le
parcours de la route pisidienne (3). Deux indices peuvent le laisser supposer. En premier
lieu, il apparaît que des rescapés d'Issos réussirent à gagner la Gilicie ; le fait est
assuré pour huit mille mercenaires grecs qui, de là, s'embarquèrent pour le cap
Ténare (4) ; on peut supposer qu'un certain nombre de Perses purent également
s'enfuir à travers les passes, malgré l'opposition des Macédoniens (5). Lorsque
Balakros rejoignit sa satrapie après Issos en tout cas, il s'avère qu'elle était fortement
troublée (G). Or le sud de l'Asie Mineure offrait, tout autant que le nord, des
possibilités importantes aux Perses pour accroître leurs forces (7). On sait en effet que les
Pisidiens n'avaient accepté la domination macédonienne que contraints et forcés,
et que certaines cités restaient complètement indépendantes (8). Il est permis de
supposer également que les Isauriens, dès cette époque (y), entrèrent en rébellion
ouverte, et prêtèrent la main aux forces perses (30). Enfin, n'oublions pas qu'à cette
date Antigone ne contrôlait pas encore la Lykaonie(u) ; or cette région constituait
une base de départ idéale pour la contre-attaque perse, puisque la route dite
pisidienne la traversait de part en part, pour aboutir à Kelainai (j2).
Le corps d'armée le plus important fut donc concentré certainement en Gappa-

(1) Cf. infra, p. 59.


(2) Kalas y participa donc très probablement (cf. Quinte-Curce, IV, 5, 13).
(3) Sur cette route, cf. supra, p. 51.
(4) Quinte-Curce, IV, 1, 38.
(5) Les Alliés avaient peut-être été laissés dans les passes (Krause, Hermès, 26 (1890), p. 75).
(6) Cf. F. Schachermeyr, Alexatider, p. 179. Ainsi s'explique peut-être l'expression de Diodore (XVIII,
22, 1), selon lequel Balakros avait reçu conjointement les titres de satrape et de stratège. Si cette précision est
apportée alors que partout ailleurs (sauf en Carie), les fonctions civiles et militaires sont détenues par les satrapes
(Al. Baumbach, Kleinasien, p. 69-70 ; Beloch, IV- 12, p. 12 et n. 2), c'est qu'Alexandre lui avait confié pour
mission première de lutter contre les peuplades rebelles de sa satrapie (cf. Kaerst, RE, II (1896), s.v. Balakros
(n° 1), col. 2816). L'attribution à un certain Socratès d'une commandement militaire en Cilicie (Quinte-
Curce, IV, 5, 9) confirme, semble-t-il, les difficultés de la pacification de cette satrapie. (Sur ce personnage,
cf. Berve, II, n° 732).
(7) Sur les très importantes ressources en hommes de ces régions, cf. infra, p. 78, n. 8-9.
(8) Arrien, I, 27 sqq. ; cf. Al. Baumbacii, Kleinasien, p. 45 et E. Meyef, Grenzen, p. 11-12.
(9) Sur la rébellion des Isauriens peu avant 323, cf. Diodore, loc. cit.
(10) W. W. Tarn, Alexander, II, p. 111 ; F. Schachermeyr, Alexander, p. 179.
(11) Cf. supra, p. 48.
(12) Droysen (I, p. 244) admettait que des forces perses venant de Gilicie avaient pu gagner la Cappa-
doce en passant par la Lykaonie.
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 59

doce pour forcer le passage de la Route royale ; mais, pour distraire une partie des
forces d'Antigone, les stratèges perses avaient constitué deux armées d'appoint —
l'une en Paphlagonie, l'autre en Lykaonie — chargées d'opérer des attaques sur les
flancs de la Grande-Phrygie, vers le nord et le sud-est. Ils avaient mis tous les atouts
de leur côté, y ajoutant même d'attaquer en plein hiver. Tel est du moins le dispositif
que l'on peut raisonnablement reconstituer. Ce qui est sûr en tout cas, c'est que les
victoires remportées alors par Antigone, ne le furent pas sur des bandes de fuyards
aux abois (1), mais bien sur des troupes perses minutieusement préparées et
entraînées (2).

B. Les objectifs stratégiques de la contre-attaque perse.


Si donc l'ampleur des victoires d'Antigone ne peut plus être mise en doute,
il reste à savoir pourquoi il fut apparemment le seul à supporter le choc de l'offensive
perse. Pour répondre à cette question essentielle, tentons tout d'abord de préciser
l'objectif précis des généraux rescapés d'Issos.
Partons du texte de Quinte-Curce, qui écrit à ce propos : Lydiam recuperare.
W. W. Tarn, qui a eu le mérite d'être le premier de commenter en détail tout le
passage, ainsi qu'A. R. Burn à sa suite, ont été fort gênés l'un et l'autre par ce terme
de Lydia. L'expression de Quinte-Curce semble d'autant plus paradoxale que,
quelques lignes plus loin, il fait de la Lydie une région relevant d'Antigone, dont on sait
pourtant avec certitude qu'il était satrape de Grande-Phrygie.
Pour W. W. Tarn (3) — comme pour beaucoup d'autres auteurs d'ailleurs (4)
— il s'agit dans les deux cas d'une erreur pure et simple de Quinte-Curce, qui a
confondu Lydia et Phrygia. A son avis donc, il faut remplacer par deux fois le premier
terme par le second. Dans ces conditions, poursuit-il (5), il est facile de comprendre
que les généraux perses se proposaient de couper les communications d'Alexandre
avec l'Europe. Coincée en effet entre la Bithynie, la Cappadoce, la Lykaonie et
l'Isaurie rebelles (6), la Grande-Phrygie constituait un véritable «goulot
d'étranglement» des grandes voies ouest-est. S'en emparer équivalait pour les Perses à couper
Alexandre de ses arrières, et à interdire en particulier l'arrivée de tout renfort venu
d'Europe.

(1) Comme l'écrivait hâtivement Droysen, ibid., p. 266.


(2) Cum omni manu ; cf. Diodore, XVII, 48, 5.
(3) Alexander, II, p. 110, n. 3.
(4) E. Keller, loc. cit. ; Al. Baumbach, Kleinasien, p. 57 ; Beloch, IV-12, p. 11, n. 5.
(5) Ibid., p. 110-111 ; voir aussi, p. 177-178.
(6) Sur ces régions, voir, supra, p. 57-60.
60 ANTIGONE PENDANT L'EXP ÉDITION D'ALEXANDRE

A cela, A. R. Burn a fort justement répondu qu'il lui paraissait bien cavalier
de supposer une double erreur de Ouinte-Curce sur le mot Lydia, et qu'il fallait
donc admettre que la reconquête de cette satrapie constituait le but de la contre-
offensive perse (1). En fait, explique-t-il, il faut relier ce passage de Quinte-Curce
aux paragraphes relatifs à la contre-offensive menée sur mer (2) par Autophradatès
et Pharnabaze (3), successeur de Memnon, décédé devant Mytilène de Lesbos au
printemps 333 (4). Vers la fin de l'année 333, la flotte perse avait réussi à reprendre
une bonne partie de la côte d'Asie Mineure (5). En fait, conclut A. R. Burn, l'objectif
de ce vaste plan n'était pas de couper les communications d'Alexandre, mais de
porter la guerre en Europe, et de forcer ainsi le roi des Macédoniens à quitter l'Asie (6) .
C'était la reprise de l'ancienne stratégie que Memnon avait réussi à imposer à
Darius (7). L'attribution par Quinte-Curce de la Lydie à Antigone constitue donc
bien une erreur, mais une erreur significative : le véritable but de l'offensive perse
était en effet la Lydie (d'où l'expression Lydiam recuperare), mais, pour cela, il était
indispensable de s'emparer tout d'abord de la Grande-Phrygie (d'où le rôle d'Anti-
gone (8)).
Cette interprétation des textes et des faits est, à première vue, séduisante, mais
se heurte à une série d'obstacles de taille. Il nous paraît tout d'abord erroné de
prétendre qu'après Issos, les Perses reprirent leurs anciens plans de porter la guerre
en Europe. Ce plan, en effet, avait été imposé par le génial Memnon après la défaite
perse du Granique, défaite qui avait confirmé ses pires craintes (9). Mais la mort
de Memnon, au printemps 333, lors du siège de Mytilène de Lesbos, fut une véri-

(1) JHS, 72 (1952), p. 82.


(2) IV, 1, 36-37.
(3) Aulophradatès est dénommé à tort « Aristoménès » par Ouinte-Curce (A. R. Burn, ibid., p. 81,
n. 1).
(4) Arrien, II, 1, 3 (cf. P. A. Brunt, loc. cit.).
(5) A. R. Burn, ibid., p. 83.
(6) Ibid.
(7) Diodore, XVII, 30, 1.
(8) Notons tout de suite que Burn suppose donc que le deuxième Lydia est une erreur de Quinte-Curce
pour Phrygia. (Cf. infra, p. 63 sqq.).
(9) Avant le Granique, Memnon, conscient de la supériorité de l'armée macédonienne, avait proposé
d'appliquer la tactique de la terre brûlée, mais les autres satrapes avaient préféré affronter Alexandre en
bataille rangée (Diodore, XVII, 18, 2 ; Arrien, ï, 12, 9 ; cf. Quinte-Curce, III, 4,3). Après la défaite, Darius
lui donna le commandement de tout le littoral asiatique (Arrien, I, 20, 3 ; Diodore, ibid., 23, 5-6 ; Quinte-
Curce, III, 13, 14) ; il put dès lors mettre en œuvre son plan de porter la guerre en Europe (Diodore, ibid.,
30, 1).-— Sur ce personnage, cf. Berve, II, n° 497.
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 61

table catastrophe pour l'empire perse (^. Si, à cette date, ses lieutenants Pharna-
baze et Autophradatès poursuivirent le plan établi (2), cela ne dura pas longtemps.
S'étant rendu en Lycie, après la chute de Mytilène, Pharnabaze y prit connaissance
de deux ordres apparemment contradictoires de Darius : le Grand Roi lui confiait
le commandement dont avait été investi Memnon mais, en même temps, il lui
ordonnait d'abandonner la direction des mercenaires qui combattaient sous ses ordres
sur les côtes d'Asie Mineure (3), ce qui revenait pratiquement à lui ôter tout moyen
de poursuivre sérieusement le plan de son prédécesseur (4). En effet, après le
printemps 333, les oppositions au plan de Memnon n'avaient pas tardé à se réveiller
dans l'entourage de Darius, et le Conseil, réuni lors de l'avance d'Alexandre vers
la Cilicie, avait marqué une hostilité irrémédiable à envoyer une armée vers la mer (5).
Le retrait des mercenaires grecs de la côte et la décision d'affronter les Macédoniens
en bataille rangée signifient la même chose : l'Egée est devenue un théâtre de
guerre secondaire aux yeux de Darius (6) qui, à cette date, a abandonné tout espoir
de porter la guerre en Europe (7). C'est dire que dès avant Issos le plan de Memnon
n'existait plus qu'à l'état de souvenir.
Dès lors, pour admettre la thèse de Burn, il faudrait supposer que Pharnabaze,
après la bataille, a repris à son compte ce plan, de sa propre initiative, sans ordres,
et sans les moyens militaires nécessaires ? Ce n'est pas raisonnable. Tout d'abord,
Pharnabaze était loin d'avoir les qualités de Memnon (8). Ensuite, il a été
littéralement « frappé de stupeur» par la nouvelle d'Issos (9). Dès lors, ses opérations, quand
on peut les suivre, perdent toute cohérence : le soutien à Agis III de Sparte est
pratiquement abandonné (10) ; les déplacements de la flotte perse sur les côtes d'Asie
Mineure n'obéissent plus à aucune idée directrice.

(1) Cf. Arrien, II, 1, 3; Quinte- Curce, III, 21 ; Plutarque, Alex., 18.
(2) Arrien, ibid., 1, 6 : Memnon leur transmet ses pouvoirs jusqu'à ce que Darius prenne une décision.
En Europe, Antipater prend des mesures préventives, car ses informateurs lui ont fait part du danger de ce
plan perse (Arrien, II, 2, 4 : print. été 333).
(3) Arrien, II, 2, 1-2 ; Quinte- Gurge, III, 3, 1. Thymondas doit conduire les mercenaires à Darius
qui, selon Quinte-Curce {ibid.), met tous espoirs en eux, car il désire les utiliser dans la guerre en cours.
(4) Cf. F. Schachermeyr, Alexander, p. 170.
(5) Diodore, XVII, 30. Charidémos, qui soutenait ce plan, fut même mis à mort.
(6) F. Schachermeyr, ibid., p. 165-166.
(7) Neise, I, p. 70.
(8) F. Schachermeyr, loc. cit.
(9) Arrien, II, 13, 3. C'est un point sur lequel insiste tout particulièrement E. Badian, Agis III, dans
Hermès, XCV (1967), p. 175-176.
(10) Cf. E. Badian, ibid., p. 176-177.
62 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION d'aLEXANDR.E

Telle est bien aussi d'ailleurs l'impression de Burn (l). Mais l'historien anglais
pense que cela est dû au caractère lacunaire de notre information, et que les
opérations perses sur mer redeviennent compréhensibles, si l'on admet qu'elles sont
coordonnées avec la contre-attaque des généraux perses de Gappadoce. Mais cette
interprétation est également irrecevable, car elle est fondée sur un contre-sens
chronologique, contre-sens imputable d'ailleurs à Quinte-Curce lui-même. En effet, juste
après avoir donné les informations que l'on sait sur la formation d'armées perses
en Gappadoce après Issos et sur les victoires d'Antigone, Quinte-Curce écrit (2) :
« A la même époque (eodem tempore) , la flotte macédonienne, rappelée de la Grèce,
triomphe d'Aristomène, que Darius avait envoyé recouvrer le littoral de l'Hellespont.
Ensuite (deinde) , Pharnabazc, préfet de la flotte perse, impose les Milésiens, introduit
une garnison dans la ville de Ghios ; et, avec cent vaisseaux, il gagne Andros, puis
Siphnos. Dans ces îles aussi il installe des garnissons, inflige une amende». Tel
est le texte qui est à la base de l'hypothèse de Burn d'une contre-attaque perse
générale après Issos, par terre et par mer (3).
Mais ces victoires dans les îles, Pharnabaze ne les a pas remportées après mais
avant Issos. Il suffit pour s'en convaincre, de se rapporter au texte parallèle d'Ar-
rien (4) qui, en des termes très voisins (5), rapporte l'arrivée de Pharnabaze à Siphnos
en précisant : « C'est juste à ce moment que parvinrent les nouvelles de la bataille
d' Issos » (6). La confrontation des deux textes montre clairement que Quinte-
Curce s'est trompé en affirmant que les victoires de Pharnabaze et la contre-attaque
perse en Asie Mineure se sont déroulées à la même époque (eodem tempore) (7) ; les

(1) Art. cit., p. 82 : «The proceedings of Agis and Pharnabazos in ihis winter 333-2, considered apart from
the land opérations, look desidtory and futile.» [C'est nous qui soulignons] ; très fermement dans ce sens, E. Ba-
dian, ibid., p. 176 et n. 2.
(2) IV, 1, 36-37.
(3) Art. cit., p. 81-82.
(4) II, 13, 4.
(5) Même le chiffre des bateaux de la flotte de Pharnabaze (cent) est identique dans les deux textes.
(6) Arrien, ibid., 13, 5.
(7) Burn n'est évidemment pas sans connaître le texte d'Arrien, mais il n'en tire pas la conclusion, qui,
à notre avis, s'impose (cf. art. cit., p. 81, n. 2 où il conclut simplement que le deinde est une erreur de Quinte-
Curce, et donc que les opérations de Pharnabaze se déroulent exactement en même temps que les opérations
sur terre !). — Même l'expression eodem tempore peut s'expliquer. Quinte-Curce résume en effet très rapidement
des affrontements qui lui paraissent d'importance très mineure (cf. III, 1, 40) ; or, le début du paragraphe
sur la contre-attaque perse en Asie Mineure (III, 1, 34 : retraite des généraux perses d'Issos) et la fin du
paragraphe sur Pharnabaze (III, 1, 37 : Pharnabaze à Siphnos = nouvelles d'Issos : Arrien, II, 13, 5)
rapportent des faits qui furent en effet contemporains. Mais Quinte-Curce ne rend pas compte dans son récit de
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 63

premières datent d'avant Issos, la seconde d'après Issos (x). Dès lors disparaît
totalement la réalité d'une contre-attaque maritime perse après Issos (2).
En définitive, nos conclusions sur cette interprétation seront nettes : 1 . la contre-
attaque perse en Asie Mineure ne s'est pas accompagnée d'une offensive parallèle
sur mer ; 2. rien n'indique que l'objectif des généraux perses de Cappadoce était
de porter la guerre en Europe.

En vérité, l'une et l'autre interprétations ont achoppé, à notre avis, sur le mot
Lydia. A. R. Burn a eu sans doute raison de reprocher à W. W. Tarn d'avoir modifié
par deux fois le texte de Quinte-Curce (3) ; mais sa position est encore moins solide,
puisqu'il a adopté une fois le terme Lydia, pour le refuser dans un deuxième passage.
Les deux auteurs ont donc admis sans discussion, dès le départ, que le texte de Quinte-
Gurce était fautif. Cette position nous semble d'autant moins admissible que les
erreurs de ce genre ne sont pas très nombreuses chez l'auteur latin, et que, de plus,
W. W. Tarn et A. R. Burn estimaient très sûres les sources qu'il a utilisées dans ces
paragraphes (4). Comme d'autre part, les reconstitutions qu'ils proposent, ne justi-

la longueur des préparatifs perses en Gappadoce, qu'il est facile de comprendre cependant (cï. supra, p. 55-57) .
Toutes ces offensives et contre-offensives en Asie Mineure se sont étendues en fait sur plusieurs mois (cf. Quinte-
Gurce, IV, 5, 13).
(1) E. Badian (art. cit., p. 178, n. 2 [= n. 1]) note également l'erreur de Burn, mais poursuit : « If (as
Burn thinks) the counteroffensive in Asia is connected with the naval offensives — and this, quite apart from
Curtius' tcstimony [souligné par nous] is reasonable enough -both [souligné par Badian] précède Issus ; which
is also reasonable enough». Tel n'est pas notre avis, à moins en effet de ne plus tenir compte du tout des
informations de Quinte-Gurce (III, 1, 34) sur les généraux et soldats perses rescapés d'Issos !
(2) II est vrai, comme le remarque brièvement Burn (ibid., p. 82), que, dans une harangue qu'il tient
aux chefs de son armée après le refus des Tyriens de se soumettre à ses ordres, Alexandre fait référence au danger
que présente le plan perse de porter la guerre en Europe (Arrien, II, 17, 1). Mais il faut tenir compte du
contexte : Alexandre veut démontrer à ses compagnons qu'il ne serait pas raisonnable de continuer la marche
vers l'Egypte ni de se lancer à la poursuite de Darius en Babylonie, en laissant la Phénicie à la flotte perse, à
une date où la flotte macédonienne n'est pas encore prête (ibid., 2-4) ; il veut leur faire comprendre que le
meilleur moyen de défendre l'Europe et donc la Macédoine (ibid., 4), c'est de consacrer toute leur énergie au
siège de Tyr. C'était un argument propre à toucher ses auditeurs. Mais, qu'Alexandre ait été persuadé de
la réalité de ce plan perse après Issos — (ce que le texte d'ailleurs ne permet pas d'affirmer avec certitude :
le roi fait allusion à un danger à long terme) — , cela ne prouve pas que Pharnabaze, à cette date, ait eu îa
volonté ni les moyens d'en entreprendre la réalisation.
(3) Art. cit., p. 82.
(4) L'un et l'autre tenaient que ces informations dérivaient en droite ligne de la « source des mercenaires »
(voir, infra, p. 96 sqq.).
64 ANTIGONE PENDANT L'EXPÉDITION D'ALEXANDRE

fient pas, à nos yeux, une émendation du texte de Ouinte-Curce, il faut tenter de
conserver la leçon Lydia, mais en interprétant le contenu géographique et administratif
de ce vocable.
Il paraît en effet bien clair que tout le monde y a vu une allusion directe à la
satrapie de Lydie, dont la capitale est Sardes (1). Or — et sauf omission de notre
part — le mot n'est employé que deux fois dans cette acception par Quinte-Curce ;
dans le premier cas (2), il s'agit d'un discours d'Alexandre à ses soldats au cours
duquel, pour leur rendre courage, le roi leur énumère toutes les satrapies qu'ils
ont conquises ensemble ; l'autre passage est un extrait des discussions de Babylone,
en 323, comprenant en particulier une énumération des satrapies impériales et de
leurs nouveaux gouverneurs (3). Dans les deux cas, il s'agit d'exprimer le point de
vue des conquérants macédoniens.
En revanche, dans aucun autre des passages que nous avons recensés, le terme
ne s'applique au ressort satrapique, mais il désigne au contraire la Lydie historique.
Ainsi lorsque les ambassadeurs scythes parviennent devant Alexandre, ils lui décrivent
ses conquêtes en ces termes : Lydiam cepisti, Syriam occupasti, Persidem tenes, Bactrianos
habes in potestate, Indos petisti (4) ; la correspondance entre toutes ces vastes unités
géographiques indique bien que la « Lydie» englobe en fait tout l'Asie cis-taurique.
L'analyse des négociations engagées par Darius après Issos confirme sans conteste
cette interprétation (5). Après le refus de ses premières propositions en décembre
333, le Grand Roi fit de nouvelles ouvertures, alors qu'Alexandre était devant Tyr,
dans l'été 332 (6). Il proposait au Macédonien de lui céder « toute la région située
entre PHellespont et l'Halys» (7). Ce qu'offrait donc Darius c'était le territoire appelé
« Asie» dans le programme d'Isocrate (8), que le Grand Roi reprenait à son propre

(1) Outre W. W. Tarn et A. R. Burn, voir Al. Baumbach, Kleinasien, p. 57, Beloch, GG, IV-12, p. 11,
n. 5, O. Eichert, Vollstàndiges Wôrterbuch zu dem Geschichtswerk des Q.C. Ru/us, 1893 (réimp. 1967), s.v. Lydia.
(2) VI, 3, 3 (Carie, Lydie, Cappadoce, Phrygie, Paphlagonie, Pamphylie, Pisidie, Cilicie, Syrie, Phénicie,
Arménie, Perside, Médie, Parthie).
(3) X, 10, 2.
(4) VII, 8, 19.
(5) Là-dessus, voir surtout G. Radet, La valeur historique de Chante- Curce, dans CRAI, 78 (1924), p. 356-
365 et Notes sur l'histoire d'Alexandre-IV : les négociations entre Darius et Alexandre après Issos, dans REA, 27 (1925),
p. 183-208.
(6) Sur les dates et lieux de ces deux premières ambassades, voir Radet, REA, 1925, p. 186-187.
(7) IV, 5, 1 : omnem regionem inter Hellespontum et Halym amnem sitam ; termes analogues dans Diodore,
XVII, 39, 1 et 54, 1.
(8) Philippos, 120 : l'Asie de la Cilicie à Sinope ; sur ce passage, voir E. Sabbadini, Considerazioni politiche
e storico-geografiche su di un passo (V, 120) del Filippo di Isocrate, dans RSC, 11 (1963), p. 44-48.
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 65

compte, pour se gagner Alexandre (x). Mais ce territoire correspondait également


à la Lydie de Crésus, dont l'Halys marquait la frontière orientale (2). A cette date
donc, l'ancien territoire de la monarchie mermnade (3), « demeurait une division
courante de la géographie historique» (4).
Pour en revenir à notre passage contesté, tout indique, à notre avis, que c'est
dans ce sens qu'il faut entendre le mot Lydia. En effet, à la fin de l'année 333, les
troupes perses sont concentrées en Gappadoce, c'est à dire à l'est de l'Halys.
Reconstituant le trajet et les objectifs des Perses, Quinte-Curce (ou plus exactement sa
source (5)) décrit leur marche à partir du fleuve, comme celle de Cyrus contre Crésus :
franchissant l'Halys à partir de la Cappadoce, l'armée perse veut envahir la Lydie (6),
c'est-à-dire en fait toute l'Asie Mineure cis-halysique.
Si l'on accepte notre interprétation, on doit admettre que l'objectif des Perses
n'était pas tant de couper les communications d'Alexandre — comme le voulait
W. W. Tarn — , que de reconquérir une contrée à laquelle, à cette date, Darius
n'avait pas encore renoncé (7). Plutôt que d'espérer porter la guerre en Europe —
comme le voulait A. R. Burn — , les généraux perses avaient judicieusement misé
sur les facilités que leur offrait alors l'Asie Mineure, où les zones insoumises (aux
Macédoniens) l'emportaient de loin sur les points tenus fermement pas les
conquérants ; ainsi, à la fin de l'année 333, la satrapie d'Antigone était pratiquement
entourée de régions hostiles : la Bithynie avait sauvegardé son indépendance (8), la Paphla-
gonie, la Cappadoce et la Lykaonie était contrôlées par les Perses (9), l'Isaurie et
la Pisidie ne reconnaissaient pas la domination macédonienne (10). Si nous ajoutons
à ces circonstances favorables les succès de la reconquête maritime, et
l'immobilisation d'Alexandre devant Tyr (n), on doit reconnaître que le moment était bien

(1) G. Radet, REA, 1925, p. 194; les termes du refus d'Alexandre sont également caractéristiques ...
se quoque, cum transiret mari, non Ciliciam aut Lydiam ... imperio suo destinasse (Quinte-Gurce, IV, 5, 8). Dans ce
passage, en effet, l'opposition Lydie-Cilicie, indique clairement que la première correspond à toute l'Asie
Mineure cis-taurique.
(2) Quinte-Gurce, IV, 11, 5 : ... Halym amnem qui Lydiam terminabat. On voit que ce texte est aussi
clair que le précédent.
(3) Le territoire était limité par l'Halys (Hérodote, I, 6, 28 et 72 ; Strabon, XII, 1, 3).
(4) G. Radet, REA, 1925, p. 194, n. 1.
(5) Sur cette source, cf. infra, p. 111-115.
(6) Quinte-Gurce, IV, 1, 34 ; pour Cyrus, Id., III, 4, 1 et IV, 14, 24.
(7) Comme l'indiquent les offres de la première ambassade (là-dessus, cf. infra, p. 73-74).
(8) Al. Baumbach, Kleinasien, p. 44 et E. Meyer, Grenzen, p. 12.
(9) Sur ces territoires, cf. supra, p. 58.
(10) Ibid.
(11) Cf. infra, p. 73 sqq.
66 ANTIGONE PENDANT l'eXP ÉDITION D'ALEXANDRE

choisi par les battus d'Issos pour tenter de reconquérir toute l'Asie Mineure [Lydiam
recuperare) .
Il est d'ailleurs hautement probable que cette ouverture d'un nouveau front
fut synchronisé avec les efforts faits par Darius pour lever une nouvelle armée (1),
et la résistance des Tyriens. Ceux-ci, en immobilisant Alexandre le plus longtemps
possible, entendaient laisser le temps au Grand Roi de se renforcer (2). On peut
supposer également que Darius se tenait en relations avec les généraux perses de
Cappadoce (;-). En tout état de cause, cette contre-offensive plaçait Alexandre dans
une délicate alternative : abandonner le siège de Tyr et admettre donc l'échec de
ses plans, ou bien compter sur un homme de valeur et de confiance pour s'opposer
victorieusement aux forces ennemies. Ce fut précisément le rôle d'Antigone que de
rendre vains les calculs des généraux perses.

C. Antigone face aux Perses : ses pouvoirs, ses forces militaires, son dispositif.
Au sujet d'Antigone, Quinte-Curce écrit : Ântigonus, praetor Alexandri, Lydiae
praeerat. L'on a vu précédemment (4) que W. W. Tarn aussi bien qu'A. R. Burn
voient là une confusion entre la Lydie et la Phrygie, dont Antigone était satrape.
Mais si, en revanche, nous adoptons le sens que nous venons de déterminer pour le
terme Lyclia, la difficulté tombe ; dans ce cas, la signification générale de l'expression
ne peut faire de doute : face à l'offensive perse en Asie Mineure, Antigone reçut-
mission d'organiser la défense de toute cette vaste région. La phrase de Quinte-

(1) Selon Diodore (XVII, 39), ces préparatifs auraient commencé au lendemain même d'Issos, Darius
ayant rassemblé les rescapés de la défaite ; en fait cette vue est en partie erronée, car le Grand Roi n'a récupéré
immédiatement qu'une part minime des fugitifs (cf. supra, p. 55) ; à cette date, son plan n'est pas encore défini
clairement Ces préparatifs se sont étendus sur plusieurs mois i'.s ne sont pas achevés au retour d'Alexandre
:

d'Egypte (Quinte-Curce, IV, 4, 9). D'ailleurs au milieu du récit de ces préparatifs, Diodore, (loc. cit.) inclut
le récit de la deuxième ambassade perse auprès d'Alexandre, ambassade qui se place en fait dans l'été 332
(G. Radet, REA, 1925, p. 186-187). Donc Darius a rassemblé ses forces après l'échec de la contre-attaque de
Cappadoce, c'est-à-dire après le printemps 332, en y incluant peut-être les rescapés des défaites subies devant
Antigone. (Là-dessus, cf. aussi P. Λ. Bkunt, art. cit., p. 143, n. 2).
(2) DiOOORE, ibid., 40, 3. E. W. Marsden (Gaugamcla, p. 7) se fonde sur ce passage pour affirmer qu'il
y avait une relation entre la résistance des Tyriens et la contre-attaque perse ; mais nous restons sceptique
devant son interprétation de ce passage, d'autant qu'il l'attribue (ibid., p. 8, n. 1) à la« source des mercenaires».
(3) Cf. d'ailleurs Diodore, XVII, 48, 5 (άντείχοντυ των Πΐ'οαικών èXnlôojv) et 6 (τω Ααρείαή. En
outre, il faut rappeler qu'à cette date la Voie royale était encore contrôlée par les Perses, au moins sur la
section entre Susc et la Cappadoce. — Sur l'importance du front d'Asie Mineure dans l'évolution de la stratégie
et de la diplomatie du Grand Roi. cf. infra, p. 73-74.
(4) Supra, p. 63-65.
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 67

Curce indique donc que ce ne fut pas au titre de satrape de Grande-Phrygie qu'Anti-
gone dirigea la résistance (*), mais révèle indirectement l'existence d'une sorte
de « commandement général», dont nous aurons à préciser les tenants et les
aboutissants (2).
Sans doute cette délégation de pouvoirs sernble-t-elle contredire ce que l'on
peut savoir du caractère et des méthodes d'Alexandre. Soucieux en effet de préserver
sa gloire personnelle, et d'éviter l'emprise morale croissante d'un chef sur les soldats (3),
le roi répugna toujours à confier une armée de campagne à un seul Macédonien.
Cela dit, en cas d'absolue nécessité, il savait passer par dessus ses préférences
personnelles, pour un temps au moins (4). Or, en l'occurrence, Alexandre n'avait guère
le choix. Absorbé par le siège de Tyr — dont dépendait la réussite de son projet de
conquête des côtes — il ne pouvait absolument pas se rendre en Asie Mineure.
D'un autre côté, la valeur et l'importance des forces perses de Gappadoce, qu'il
n'ignorait certainement pas(5), imposait une coordination des troupes macédoniennes
dans cette vaste région.
D'autre part, en l'espèce, Alexandre n'innovait pas. Au temps des Achéménides,
des regroupements de satrapies avaient été décidés à plusieurs reprises, clans des
périodes de troubles intérieurs ou extérieurs. Ainsi Cyrus le Jeune dirigea, tel un
vice-roi, les satrapies de Lydie, de Grande-Phrygie et de Cappadoce (6). Mais son
pouvoir s'étendait en fait à toute l'Asie Mineure. Il était en effet chargé de la
sécurité des communications (7) ; de plus, sa mission lui donnait commandement de
toutes les troupes perses opérant en Asie Mineure (8). Memnon, tout récemment,

(1) A cet égard, il n'est pas inutile de souligner ici que Quinte-Gurce écrit praesse Lydiae, ce qui n'est
pas forcément synonyme de praetor Lydiae. (Cf. les remarques en ce sens d'O. Leuzjî, op. cit., p. 243-244 à propos
de Quinïe-Curce, III, 4, 3).
(2) In fret, p. 70-71.
(3) Cf. E. Badian, Harpalus, dans JHS, 1961, p. 20 sqq. et G. B. Welles, art. cit., dans Studi E. Roslagni,
p. 110 et 111, n. 58.
(4) C. B. Welles, ibid., p. 111-112, en citant en particulier l'exemple du commandement exercé par
Cratère en Sogdiane (Arrien, IV, 22, 1 et Quinte-Curce, VIII, 5, 2).
(5) L'acharnement que mit Alexandre à poursuivre les fuyards perses après Issos (Arrien, II, 11, 6-8 ;
Quinte-Curce, III, 11, 16 sqq.), indique bien, nous semble-t-il, qu'il craignait leur regroupement; c'est
probablement dans le même but qu'il avait laissé les contingents alliés dans les passes pendant et après la bataille
(hypothèse de Krause, art. cit., dans Hernies, 25 (1890), p. 75).
(6) Xénopiïon, Anabase, I, 9, 7 ; Id., Helléniques, I, 4, 3. (Cf. O. Leuze, op. cit., p. 149-150).
(7) In., Anabase, 1,9, 13 ; son ressort s'étendait à la fois sur la Cappadoce,la Grande-Phrygie et la Lydie,
donc à tout le parcours de la Voie royale, dont Antigone fut également chargé lors de l'expédition orientale
d'Alexandre (cf. infra, p. 77-79).
(8) A. T. Olmstead, op. cit., p. 369.
68 ANTIGONE PENDANT L'EXP ÉDITION D'ALEXANDRE

avait été revêtu par Darius d'un commandement extraordinaire (1). Ces grands
commandements militaires — et en particulier sur l'Asie Mineure — étaient fréquents
sous l'administration achéménide (2), comme ils le furent après la mort d'Alexandre (3) .
Il était donc normal qu'en l'absence de l'armée royale, alors sous les murs de Tyr,
on chargeât les armées satrapiques de la mission de défendre les satrapies d'Asie
Mineure, comme l'avaient fait les satrapes perses au Granique (4).
Depuis 334 même, la collaboration entre satrapes macédoniens n'était pas
inconnue. Ainsi, en 333, Asandros, satrape de Lydie, était venu en aide à Ptolémée,
chef des forces macédoniennes en Carie (5) ; il est également possible qu'Antigone
et Balakros de Gilicie aient uni très tôt leurs efforts contre les Isauriens, peuple
limitrophe des deux satrapies (6). Du strict point de vue des méthodes administratives,
donc, rien ne s'oppose, à notre avis, à l'interprétation que nous présentons.

Mais surtout, seule l'existence d'un tel commandement peut permettre de


comprendre comment Antigone a pu venir à bout de ces redoutables armées perses.
En effet, les ressources militaires de sa satrapie ne pouvaient suffire. En quittant
Kelainai, Alexandre lui avait laissé quinze cents mercenaires (7) ; lors de la
reddition de la citadelle d'autre part, Antigone enrôla la garnison, soit à peu près un
millier d'hommes (8). Or il ne disposait probablement plus de ces troupes à la fin
de l'année 333, puisque, d'après Quinte-Curce, il avait prélevé sur ses garnisons
la plupart de ses soldats pour les envoyer à Alexandre, avant la bataille d'Issos (9).

(1) Son commandement, semble- t-il, s'étendait non seulement sur la côte (Diodore, XVII, 23, 5-6 ;
cf. expression semblable en XV, 8, 1 pour le commandement de Tiribaze), mais en fait sur toute l'Asie Mineure
(Arrien, I, 20, 3) ; il était donc chargé de toutes les opérations de guerre sur ce front (Diodore, ibid., 29, 1)
{contra, Berve, II, s.v. Memnon).
(2) H. Bengtson, Die Stratégie in der hellenistischen Zeit, Munchen, I2 (1964), p. 176-177.
(3) Voir ainsi l'exemple d'Eumène en 321 (cf. infra, p. 195-203) et le contenu de la stratégie d'Asie à
l'époque des diadoques (H. Bengtson, ibid., p. 94-127, 171-175, 210-214). Au regard des nécessités militaires,
l'unité de l'Asie Mineure ne peut être mise en doute.
(4) Là-dessus, cf. la mise au point d'E. W. Davis, The Persian plan at the Granicus, dans Studies E. Caldwell,
Univ. of North Carolina Press, 1964, p. 34-44.
(5) Arrien, II, 5, 7 (cf. Al. Baumbach, Kleinasien, p. 63, n. 1).
(6) F. Schachermeyr, AUxander, p. 179.
(7) Arrien, I, 29, 3.
(8) SÉNÈQ.UE, de Ira, III, 22, 5 {infra, p. 105-107).
(9) IV, 1, 35. — Si l'on en juge par la « Karte 1 : vom Hellespont bis Issos», F. Schachermeyr, Alex-
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 69

Kelainai était en effet tombée à la fin du printemps 333 (1), et l'inactivité de quinze
cents mercenaires ne se justifiait pas aux yeux d'Alexandre, avant l'affrontement
décisif avec Darius. Il semble donc qu'à cette date, la Grande-Phrygie était
pratiquement dépourvue de troupes grecques ou macédoniennes (2).
D'autre part, et contrairement à la Gappadoce ou à la Paphlagonie, la Grande-
Phrygie n'offrait guère à son satrape de possibilités pour y organiser une
conscription. D'une part, les paysans phrygiens étaient connus pour leur manque de
pugnacité (3). D'autre part, les troupes disponibles sont dans l'armée de Darius; ainsi
Atizyès apparaît au Granique comme l'un des chefs de la cavalerie perse (4), et les
troupes qu'il commande ont été probablement recrutées en Grande-Phrygie (5).
Mais, en quittant Kelainai, juste avant l'arrivée d'Alexandre (6), il a dû lever un
nouveau contingent important de cavaliers, qu'il dirige à Issos (7). On retrouve à
Gaugamèles une forte troupe venue de Grande-Phrygie (8).
Antigone a donc disposé de renforts extérieurs à sa satrapie. Or, à la fin du
printemps ou au début de l'été 332, cinq mille mercenaires grecs, furent conduits
par Kleandros à Alexandre, sous les murs de Tyr (9) . Étant venus par voie de terre (10) ,
ils se trouvaient donc probablement en Grande-Phrygie au moment de l'offensive
perse, et ne purent reprendre leur route qu'après la retraite des assaillants. Il n'est
donc pas exclu qu'Antigone ait pu les utiliser (n). Mais face aux formidables
préparatifs perses, ce renfort n'était certainement pas suffisant.

ander, p. 1 39, semble en déduire qu'Antigone a mené lui-même les renforts à Alexandre alors à Tyane, et qu'il
a ainsi pris part à la bataille d'Issos. Malheureusement nous n'avons pas trouvé de commentaire de cette
carte dans cet ouvrage touffu et dépourvu d'index. En tout état de cause, cette hypothèse est sans fondement.
(1) Cf. supra, p. 45, n. 2.
(2) Contra, Droysen, I, p. 224, n. 1 et A. R. Burn, art. cit., dans G & R, 12 (1965), p. 145. Mais le texte
de Quinte- Curce nous paraît très clair ; en outre Alexandre n'a pu les renvoyer à Antigone après Issos (E. W.
Marsden, Gaugamela, p. 28).
(3) Cf. Appien, Mith., 19 (lors de la première guerre contre Mithridate, Cassius et Nicomédès
préférèrent démobiliser leurs recrues phrygiennes. Cf. Launey, Recherches, I, p. 483).
(4) Arrien, II, 11, 8.
(5) Berve, II, s.v. Atizyès (n° 179).
(6) Arrien, I, 25, 3.
(7) Quinte-Curce, III, 11, 10 (...Atizyès et Rheomitres et Sabaces praetor Aegypti, magnorum exercitum prae-
fecti).
(8) Quinte-Curce, IV, 12, 11.
(9) Arrien, II, 20, 5 et Quinte-Curce, IV, 3, 11.
(10) Quinte-Curce, loc. cit. (... cum Graecis militibus nuper in Asiarn advectis).
(11) A. R. Burn, art. cit., dans JHS, 1952, p. 83.
70 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

L'envoi de troupes par Alexandre étant exclu (T), il reste une seule possibilité :
une coopération avec les satrapes voisins directement concernés, c'est-à-dire Kalas
de Pctite-Phrygie, Balakros de Gilicie (2), Néarque de Lycie-Pamphylie. L'offensive
perse en Paphb.gonie avait porté en particulier un coup direct à l'autorité, même
nominale, de Kalas sur cette région (3) ; le reflux des fuyards perses dans le sud de
l'Asie Mineure avait également bouleversé la Cilicie (4), et très certainement amené
des troubles en Lycïc-Paniplrylie (5). Or ces satrapes n'apparaissent que plus tard
dans le récit de Quinte-Curce, lors du mouvement de reconquête postérieur aux
victoires d'Antigone : Kalas en Paphlagonie, Balakros à Milet (6) Néarque peut-
être en Lycie (7). Ont-ils assisté sans rien faire à l'offensive perse, alors que toute
l'Asie Mineure et leurs satrapies étaient menacées d'un écroulement complet ?
Impossible ! Au contraire, un commandement général confié à Antigone permettait
de regrouper toutes les forces macédoniennes en Asie Mineure. Face au dispositif
des armées ennemies, tel que nous avons essayé de le reconstituer (8), la présence de
Kalas sur son flanc nord, de Balakros et de Néarque sur son flanc sud-sud-est, lui
permit sans doute de concentrer tous ses efforts contre l'armée perse de Cappadoce.

Si donc l'existence de ce commandement nous paraît assurée à la fois par les


lexies et par le déroulement ors opérations, ses limites exactes sont plus difficiles à
cerner. Son choix par Alexandre signific-t-il que le roi avait confié la défense de
l'Asie Mineure à celui qui devait surveiller le système des communications jusqu'à
la côte égéenne ? C'est ce que pensait W. W. Tarn (9), ainsi apparemment que
W. M. Ramsay ('°),cc qui indique qu'à leurs yeux, la prééminence d'Antigone sur

(1) D'une part, en <.·(!'< ί, 1rs routes ne sont pas libres ; de plus Alexandre peut diffieilement distraire des
troupes du siège de Tyr ; d'ailleurs ni Airien ni Quinte-Curce n'y font allusion, alors qu'ils rapportent
fidèlement d'autres mouvements de troupes macédoniennes.
(2) Ouinte-Oiîcf, IV, 5, 13.
(3) Cf. supra, p. 56.
(4) Cf. supra, p. 58.
(5) Telmessos s'est peut-être déclarée indépendante (infra, p. 72, n. 5).
(6) Quint îv-CfRCF., 1er. cit.
(7) Γοι.υεν, SlmL, Y, 35.
(8) Cf. svpro, p. 57-39.
(9) Loc. cit.
(10) Ciliés and bislioprics, p. 410, où il écrit qu'en lui confiant Kelainai et la Grande-Phrygic, Alexandre
faisait d'Antigone « ... apparently overscer of Asia Minor in gênerai». Ce terme d'overseer est également appli-
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 71

ses collègues fut instituée dès sa nomination à Kelainai. Mais n'est-ce pas anticiper
sur le rôle qu'Antigone joua par la suite dans le contrôle des voies de cornmunica-
lions à travers l'Asie Mineure (x) ? De plus, comme nous le soulignions plus haut (2),
l'établissement par Alexandre d'une sorte de « proconsulat» permanent confié à
l'un de ses généraux, paraît absolument contraire à son souci avéré de limiter la
puissance et l'influence des grands chefs macédoniens.
Tout suggère au contraire le caractère temporaire de ce commandement, comme
c'était le cas du temps de l'administration achéménide. L'étude prosopographique
révèle d'ailleurs la mobilité extrême des hommes et des fonctions lors de l'expédition
d'Alexandre (3). Le récit de Quinte-Curce montre, semble-t-il, qu'après la déroute
des armées perses, Kalas avait recouvré sa liberté de manœuvre à l'intérieur de sa
satrapie, même si son expédition en Paphlagonie eut lieu parallèlement à la
reconquête de la Lykaonie par Antigone (4). Ces pouvoirs exceptionnels n'avaient donc
été concédés au Borgne que dans une tâche bien précise : repousser les armées
perses qui s'étaient formées après Issos et qui menaçaient les positions macédoniennes
en Asie Mineure.
S'il a été choisi par Alexandre, c'est que la satrapie qu'il gouvernait revêtait
une importance stratégique exceptionnelle, face au dispositif perse ; il était tout
naturellement en premier ligne ; le roi tint compte évidemment aussi des qualités
de chef d'Antigone, mais il les avait déjà reconnues en le nommant à Kelainai.
La création de ce commandement extraordinaire n'impliquait donc nullement
une quelconque centralisation de l'administration aux mains du satrape de Grande-
Phrygie.

D. Conséquences et portée des victoires d'Antigone.

Les exploits d'Antigone permirent, en premier lieu, l'expulsion complète et


définitive des Perses d'Asie Mineure. Tandis que la flotte macédonienne mettait
à mal les escadres d'Autophradatès — de plus en plus amoindries par les défections

que à Antigone par W. H. Buckler et D. M. Robinson dans leur commentaire de la célèbre inscription de
Mnésimachos, AJA, 16 (1922), p. 53.
(1) Cf. infra, p. 77-80.
(2) P. 70.
(3) Cf. E. Badian, The death of Parmenio, dans TAPhA, 91 (1960), p. 328, n. 14. Voir l'exemple même
de la stratégie d'Antigone. Il faut se défier en ces matières d'un juridisme anachronique.
(4) IV, 5, 13.
72 ANTIGONE PENDANT L'EXPÉDITION D'ALEXANDRE

successives i1) — et que Milet était reprise par Balakros (2), Antigone et Kalas
poussaient leur avantage ; celui-ci ressaisissait la Paphlagonie (3), celui-là reprenait
en main la très importante Lykaonie (4), à travers laquelle courait la route pisidienne.
Il est possible que l'expédition de Néarque contre Antipatridas date de cette
époque (5). Ces victoires marquèrent la fm de la tutelle perse en Asie Mineure ; même
dans les régions, où les Macédoniens ne réussirent pas à s'imposer, comme en Cappa-
doce, des princes indigènes, tel Ariarathe, en profitèrent pour établir l'autorité de
leur dynastie (6).
Cette triple victoire d'Antigonc, — jointe à l'arrivée d'une flotte macédonienne,
— libéra donc complètement Alexandre de la hantise d'être coupé de ses arrières.

Ces succès sur terre et sur mer assurèrent au Macédonien la liberté de ses
communications continentales et maritimes. Ce n'est pas l'effet du hasard en effet si, chez
Quinte-Curce (7), l'arrivée à Tyr de Kléandros et de ses mercenaires (8) coïncide
avec l'entrée de la flotte dans les eaux phéniciennes.

(1) Arrien, II, 20.


(2) Quinte-Curce, loc. cit. Il se pose cependant un problème sur l'identité de ce Balakros. Était-ce
vraiment le satrape de Gilicie (ainsi Kaerst, RE, 2 (1896), s.v. Balakros (n. 1), col. 1816, en faisant renvoi
au passage de Quinte-Curce) ? Il est possible qu'il ait été chassé de sa satrapie par l'arrivée des troupes perses
rescapées d'Issos (hypothèse émise dubitativement par A. R. Burn, JHS, 1952, p. 84), ou plutôt qu'il ait eu
du mal à s'y installer puisqu'il ne fut nommé à ce poste qu'après la bataille (Arrien, II, 12, 2). Il est exclu
en tout cas qu'il s'agisse du stratège des Alliés, comme le voulait Droysen (I, p. 272, n. 2).
(3) Quinte-Curce, loc. cit. Il est probable que cette reconquête ne constitua qu'une soumission formelle
du Roi ou des chefs de tribus à Kalas, comme ils l'avaient déjà faite à Alexandre (Arrien, II, 4, 1 ; cf. supra
p. 56, n. 1 1 ; voir E. Meyer, Grenzen, p. 12, n. 1) ; du moins cette région revenait-elle dans la« mouvance»
macédonienne (Al. Baumbach, Klcinnsien, p. 43-44), tout en sauvegardant ses libertés essentielles (Ed. Meyer,
ibid., p. 8). La Bithynie, en revanche, resta complètement indépendante (Al. Baumbach, loc. cit.).
(4) Quinte-Curce, loc. cit.
(5) Polyen {loc. cit.) rapporte que Néarque réussit à reprendre par la ruse la cité de Telmessos, alors
tenue par l'un de ses amis, le tyran Antipatridas. Il est évidemment difficile d'assigner une date précise à
cet événement (cf. Ul. Kohler, Antigonos, p. 825, n. 1). Cependant il ne peut guère se placer après 323 {contra,
F. Jacoby, FGrH, IIC, p. 448 ; H. Berve, Die Tyrannisbei den Griechen, 1967, II, p. 418 et 427), puisqu'à Baby-
lone, l'ancienne satrapie de Néarque fut confiée à Antigone {infra, p. 132) (origine de l'erreur de Berve, loc.
cit.). L'épisode, transmis par Polyen, se situe donc, à notre avis, entre 334 et 331 ou 330, date à laquelle
Néarque quitta sa satrapie {infra, p. 75-76) . Il n'est donc pas exclu qu'Antipatridas ait profité de la présence de
Pharnabaze en Lycie (Arrien, II, 2, 1) pour reprendre Telmessos qui s'était rendue en 334 à Alexandre
(Id., I, 24, 4).
(6) Th. Reinach, Trois royaumes, p. 12-13.
(7) IV, 3, 11.
(8) Sur Kléandros, cf. supra, p. 69.
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 73

Mais, dans la situation stratégique d'alors, là n'était pas l'essentiel. Ce qui


était enjeu, dans l'hiver 333/332, ce n'était pas tant en effet la liberté des
communications avec l'Europe (x) que le sort de toute l'expédition orientale. Il ne fait aucun
doute que les exploits du satrape de Grande-Phrygie se placèrent « au moment peut-
être le plus critique de la carrière d'Alexandre» (2). A un moment en effet où ce
dernier rencontrait une résistance farouche de la part des Tyriens (3), et où Darius
mobilisait en masse (4), la réussite de la contre-attaque perse en Asie Mineure aurait
enfermé le Macédonien dans une véritable souricière (5). Il n'est pas besoin
d'insister sur le caractère catastrophique qu'aurait revêtu la chute de l'Asie cis-halysique.
D'ailleurs, l'évolution du ton et du contenu des propositions de Darius à
Alexandre, entre décembre 333 et le milieu de l'année suivante (6), révèle clairement,
croyons-nous, l'importance que tint à cette époque le front d'Asie Mineure dans
les combinaisons diplomatiques du Grand Roi (7). Les offres de sa première
ambassade, après Issos, étaient assez restreintes : il proposait à Alexandre un traité d'alliance
et d'amitié (8) ; à cette date en effet, Darius désirait avant tout obtenir la libération
des princesses perses, capturées par les Macédoniens à l'issue de leur victoire d'Is-
sos (9). Il ne s'agit donc pas de concession à proprement parler. Darius se sent
fort : il dispose toujours des immenses ressources financières et humaines de l'Asie,
il connaît certainement l'existence de la tentative des généraux de Cappadoce, la
côte phénicienne lui est encore acquise (10).
Brusque changement six mois plus tard. L'ambassade qu'Alexandre reçoit alors à

(1) Comme le soutenait W. W. Tarn, attaqué justement sur ce point par A. R. Burn, JHS, 1952, p. 32,
qui écrit que l'armée d'Alexandre, contrairement à une armée moderne, « ne pouvait pas être paralysée en
quelques semaines, par manque de nourriture ou de 'motor-fuel ' »
!

(2) W. W. Tarn, Alexander, II, p. 177. (On peut d'ailleurs s'étonner que l'auteur n'ait pas jugé utile
de réviser son texte de la CAH sur ce point, dans le premier volume de son ouvrage). Voir aussi F. Stark,
Alexander' s march from Miletus to Phrygia, dans JHS, 1958, p. 108, qui compare la situation d'Alexandre après
Issos au danger qu'il courut en Lycie-Pamphylie d'être coupé de ses arrières.
(3) Diodore, XVII, 40, 3.
(4) Cf. supra, p. 66, n. 1.
(5) F. Geyer, op. cit., p. 50.
(6) Cf. G. Radet, art. cit., dans REA, 1925, p. 186.
(7) A notre connaissance, seul E. W. Marsden [Gaugamela, p. 67) a fait ce rapprochement — d'une
manière très allusive d'ailleurs.
(8) Arrien, II, 14, 3.
(9) G. Radet, ibid., p. 189.
(10) Écrire donc, comme R. Cohen {Glotz-lV-1, p. 74), que «jamais vainqueur ne fut plus libre de ses
mouvements qu'Alexandre après Issos», constitue un grave contre-sens.
74 ANTIGONE PENDANT L'EXPÉDITION D'ALEXANDRE

Tyr consent pour la première fois une cession de territoire (l), puisque Darius se dit
prêt à concéder au Macédonien l'Asie jusqu'à l'Halys (2). (Qu'est-ce qui a motivé de
changement d'attitude de la part du Grand Roi? G. Radet (3) voulait y voir
uniquement l'anxiété croissante que nourrissait Darius pour le sort des captives. C'est là,
nous semble-t-il, sous-estimcr gravement les capacités politiques de l'Achéménide (4).
Cette concession diplomatique doit bien plutôt correspondre à un recul stratégique.
Or, à cette date, Darius continue de rassembler des troupes à Babylone (5), et Tyr
tient toujours (6). Ce qui a changé, en revanche, c'est la situation en Asie Mineure.
C'est clone, à notre avis, l'échec de l'armée perse de Cappadoce qui fut l'élément
déterminant dans le changement des propositions de Darius. L'analyse des textes
anciens le confirme. Le Grand Roi offre en effet à Alexandre l'Asie cis-halysique
(appelée Lydie par Quinte-Curce), c'est-à-dire cette région même que les victoires
d'Antigone viennent d'enlever définitivement à riniluence perse. D'où le refus à
la fois dédaigneux et ironique du Macédonien : Darius lui promet le bien d' autrui, et
rien ne lui reste de ce qu'il veut partager ! ('). La réussite d'Antigone avait donc offert
à Alexandre un atout exceptionnel, sur les plans stratégique et diplomatique ; elle
avait brillamment confirmé son choix, et justifié son refus d'abandonner le siège de
Tyr (8).

IV. L'administrateur et le « pacificateur» (332-323).

A. Aniigonc et l'Asie Mineure pendant l'expédition orientale.


A partir de 332, Aniigone reste à Kelainai, en conservant son poste de satrape
de Grancle-Phrygie. Malgré l'indigence des sources (9) on peut cependant formuler

(1) Sons la forme d'une dot (Radet, ibid., p. 190). E. Sabbadini (art. cit., p. 46) parle à tort d'une
cession sur la base de Yuti possidetis qui, juridiquement, impliquerait une renonciation complète et définitive
à tout droit éminent de souveraineté sur les régions considérées.
(2) Quinte-Ciirck, IV, 5, 1 ; Diodore, XVJT, 39, 1 et 54, 1.
(3) Alexandre, p. 80.
(4) Voir en particulier, Id., art. ci!., dans REA, 1925, p. 189 « ... rien ne l'empêchait d'écouter
:

l'obses ion sentimentale de préférence à l'intérêt politique»


!

(5) C'est de Babylone que sont parties les ambassades.


(C>) Arrien, TI, 25, 1 ; d'après Quinte-Gurce (IV, 5, 1) l'entrevue a lieu dans les derniers jours du
siège ; mais à leur départ de Babylone, les ambassadeurs (et Darius) pouvaient penser que Tyr allait encore
résister.
(7) Ouinte-Curce, IV7, 5, 7. Cf. Justin, XI, 12, 4 («Alexandre lui répondit que c'était donner ce
qui éiait à lui»).
(8) Cf. A. R. Burn, Alexandcr, p. 127-128.
(9) Cf. infra, p. 91-92.
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE /3

un certain nombre d'hypothèses sur son administration. En premier lieu, son ressort
administratif paraît avoir été agrandi. Outre la Lykaonie dont nous venons de voir
qu'il avait pris possession au début de l'année 332, il gouverna également l'ancienne
satrapie de Néarque à partir de 331 ou de 330.
Celui-ci, on s'en souvient (x), avait été mis à. la tête de la Lycie-Pamphylie à
la fin de 334. Or dans l'hiver 329/328, il arriva à Zariaspa à la tête d'un contingent
grec, en compagnie d' Asandros, ancien satrape de Lydie (2). Celui-ci avait été
remplacé à Sardes, au printemps 331, par Menandros, ancien stratège des
mercenaires (3), et avait reçu mission de lever des recrues en Grèce. On en a conclu
habituellement que Néarque, à cette même date, avait lui aussi quitté sa satrapie, pour
accompagner Asandros en Grèce, et, de là, rejoindre Alexandre à Zariaspa (4).
Mais il est possible qu'il n'ait fait jonction avec Asandros que lors du retour d'Europe
de ce dernier, peut-être clone simplement au cours de l'année 330 (5). Toujours
est-il qu'à partir de 331 ou 330, sa satrapie resta vacante (6), car on ne lui connaît
aucun successeur nommément désigné.
Bien que la Lycie-Pamphylie ait perdu de son importance stratégique depuis
la disparition de toute menace maritime perse (7), Alexandre ne pouvait cependant
pas la laisser sans chef. Or, à Babylone, en 323, Antigone fut confirmé à la tête
de la Grande- Phrygie, de la Lycie et de la Pamphylie (8). Depuis O. Treuber (9),
on en conclut qu'Alexandre avait confié à Antigone la succession de Néarque (T0).
Le seul problème en suspens concerne les modalités de cette prise en charge
d'une nouvelle satrapie : annexion à la Grande-Phrygie ou administration
temporaire ? La première hypothèse nous semble préférable. En 323, puis en 321, en

(1) Cf. supra, p. 36, n. 13.


(2) Arrien, IV, 7, 2 ; Quinte-Curce, VII, 10, 12. (C'est après la victoire du Granique qu'Asandros
avait été nommé satrape: Arrien, I, 17, 6).
(3) Id., III, 6, 7-8.
(4) Ul. Kohler, Anligonos, p. 825, n. 1 ; Al. Baumbach, Kleinasien, p. 65 ; E. Meyer, Grenzen, p. 10 ;
Berve, II, p. 256.
(5) R. Cohen, Glotz, IV, 1, p. 236.
(6) Néarque resta en effet jusqu'en 323 dans l'entourage d'Alexandre (cf. FGrH, II B, n° 135, Τ 5-11).
(7) L. Pearson {op. cit., p. 115) y voit l'une des raisons du rappel de Néarque.
(8) Cf. infra, p. 132 et n. 3-4.
(9) Geschichte der Lykier, Stuttgart, 1887, p. 139 suivi par Al. Baumbach, Kleinasien, p. 57, n. 2 et p. 55 ;
P.Julien, op. cit., p. 17 ; Berve, II, n° 87 (s.v. Antigonos) ; Tarn, CAH, VI, p. 484 (avec un doute) ; R. Cohen,
loc. cit. (en ne citant que la Pisidie).
(10) L'hypothèse selon laquelle la satrapie aurait été administrée à partir de cette date par un hyparque,
ne paraît guère acceptable ; d'ailleurs O. Treuber {loc. cit.) qui l'a envisagée, ne l'a pas retenue.
76 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

effet, Antigone fut mis à la tête d'une satrapie comprenant à la fois la Grande-Phrygie,
la Lycie et la Pamphylie ; à cette date donc, l'ancienne satrapie de Néarque semble
avoir perdu toute individualité (l). Tout laisse croire que cette situation remontait
à 331 ou 330 car, lors de la répartition des satrapies de 323, l'essentiel de
l'organisation antérieure fut conservée (2). D'autre part, il semble bien qu'avant Alexandre il
n'existait pas de satrapie de Lycie-Pamphylie (3). On peut penser dès lors qu'il
la créa temporairement (4), jusqu'à la fin de la menace maritime perse (5). En
331 ou 330, il put donc rappeler Néarque (6), et joindre sa satrapie à la Grande-
Phrygie. Les exploits d'Antigone lui valaient certainement cette nouvelle preuve
de confiance du roi (7).

*
* *

Sur la carte d'Asie Mineure, les territoires administrés désormais par Antigone,
forment un bloc homogène : l'ensemble Grande-Phrygie-Lykaonie-Lycie-Pamphylie-
Pisidie constituait d'assez loin la plus vaste satrapie de l'Asie cis-taurique. La Paphla-
gonie, et surtout la Bithynie, restant pratiquement indépendantes du satrape de

(1) Infra, ibid. et p. 229 (n. 2).


(2) Ibid., p. 140-141.
(3) Aucun satrape de Lycie-Pamphylie n'est cité chez Arrien. Ed. Meyer (Grenzen, p. 6-7) pensait
qu'au regard de la technique administrative, c'est-à-dire de la levée des impôts, cette région constituait un
territoire analogue à une satrapie, mais pleinement indépendant, non soumis à un gouverneur royal, territoire
donc qui levait ses impôts d'une façon autonome et les expédiait à la Cour.
(4) Procédé sans doute unique chez Alexandre. Mais la nécessité impérieuse de contrôler ce ressort
côtier pouvait le justifier (voir note suivante). Or, il ne pouvait confier cette région ni au satrape de Carie
— où Halicarnasse tenait toujours — ni par avance à Antigone.

(5) II n'est guère besoin d'insister, en effet, sur les motifs de l'expédition d'Alexandre en Lycie-Pamphylie ;
il s'agissait d'enlever des bases à la flotte phénicienne (Arrien, I, 24, 4 ; Diodore, XVII, 27, 7), d'où le choix
de Néarque, homme expérimenté dans les questions maritimes (L. Pearson, op. cit., p. 144). Dans la stratégie
d'Alexandre, elle apparaît donc comme un détour purement tactique ; en quittant Halicarnasse, le but était
de gagner la Grande-Phrygie (Arrien, I, 23, 6). Ce détour fut imposé par les circonstances (cf. F. Stark,
JHS, 1958, p. 108-109), qui exigeaient également la création d'une nouvelle satrapie côtière entre la Carie
et la Cilicie.
(6) L. Pearson (loc. cit.), pense en outre, ce qui paraît contestable, que Néarque risquait de devenir
dangereux en Asie Mineure.
(7) II y eut peut-être une autre raison. D'après Arrien (I, 24, 5), en effet, le territoire de Milyas
appartenait à la Grande-Phrygie, mais le Grand Roi l'avait récemment attribué à la Lycie, indice selon lequel ce
district de Lycie aurait été créé à partir de la Grande-Phrygie. Il était donc normal que ces régions revinssent
à la satrapie de Kelainai.
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 77

Petite-Phrygie (1), la Cappadoce pla.cée en dehors de la domination macédonienne (2),


cette immense satrapie contrôlait toutes les routes est-ouest, vitales pour Alexandre
à cette date, ainsi que les plus importantes artères nord-sud.
Partant de cette constatation, et du rôle que le satrape de Grande-Phrygie
avait joué dans l'hiver 333/332, W. W. Tarn a conclu qu'Antigone tenait une place
éminente dans le système des communications de l'empire d'Alexandre (3). Cette
étude constitue à coup sûr l'un des aspects les plus neufs de l'ouvrage de l'érudit
anglais (4). C'était en effet une nécessité impérieuse pour Alexandre de rester en
contact avec la côte d'Asie Mineure, en particulier pour l'acheminement des renforts
débarqués à Éphèse (5). De là, ils gagnaient Kelainai, puis la Cilicie par la route
pisidienne (6). Dans l'ensemble du système, Antigone était chargé de la section
occidentale (à travers de l'Asie Mineure (7)), Parménion surveillant la section
orientale, à partir d'Ecbatane (8). Ajoutons que, par la Lycie-Pamphylie, Antigone
disposait, sur son territoire administratif, de relais et de stations de mouillage
importants, peut-être en relation avec Menés, qui, lui, était chargé des côtes de Phénicie
et du golfe d'Issos (9).
Mais toutes ces routes traversaient des régions peu sûres. Aussi, pour les
contrôler efficacement, Antigone disposait d'un certain nombre de villes et places fortes (10) .
Le cœur du système de surveillance se situait évidemment à Kelainai, dont la garnison

(1) Cf. supra, p. 72, n. 3.


(2) Cf. R. Cohen, Glotz IV-1, p. 56.
(3) Alexander, II, p. 171-180 (Appendice III : Alexander's communications), suivi par F. Schachermeyr
Alexander, p. 163.
(4) E. Bikermann, CPh, 49 (1950), p. 41 ; R. Andreotti, Saeculum, 8 (1957), p. 139.
(5) Sur Éphèse, voir Tarn, ibid., p. 172. (Cf. cependant les remarques critiques de Badian, Studies
Ehrenber-g, p. 57 sqq., à propos des fonctions de Philoxène ; Badian note également qu'une partie des renforts
gagnait directement la Cilicie par la voie maritime).
(6) Nous ne suivons par Tarn {ibid.) quand il fait de la Voie royale l'artère de communications
essentielle de l'empire d'Alexandre. Celle-ci, en effet, traversait la Cappadoce (cf. supra, p. 50, n. 4) ; or, même si
Antigone essaya d'en contrôler les abords (cf. infra, p. 79, n. 4), l'insécurité et le détour qu'elle imposait
constituaient de trop lourds handicaps. Il est donc plus probable que la tâche fixée au satrape de Grande-Phrygie
était d'assurer la liberté des communications sur la rapide « route pisidienne» (F. Schachermeyr, ibid., p. 162-
163).
(7) W. W. Tarn, ibid., p. 177-178.
(8) Id., ibid., p. 178.
(9) Sur Menés, cf. Id., ibid., p. 176-177, et O. Leuze, op. cit., p. 279-288.
(10) Cf. Quinte-Curce, IV, 1, 35 (... ex praesidiis) ; sur lespolismata de Grande-Phrygie à l'époque romaine,
voir Strabon, XII, 8, 13.
78 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

dépendait directement d'Antigone (1), ce qui n'était pas le cas, semble-t-il, pour
les autres places fortes de l'Empire ('-). Parmi les autres garnisons probables, on
peut citer Leontokephalai au nord (3), Kolossai sur la frontière de Lydie (4), Kretopolis
en Lycie (5), colonie militaire dont Antigone était peut-être le fondateur (G), sans
cloute aussi Iconium en Lykaonie (7).
Nul cloute non plus qu'il ait eu à sa disposition des troupes d'occupation, sur
lesquelles nous n'avons pas de renseignement. On peut supposer qu'il a levé des
troupes indigènes, parmi les Phrygiens (8), parmi les Pisidiens (9) et les Lyciens (10),
pour lesquels la guerre constituait un véritable métier (u). Peut-être enfin, comme

(1) Alexandre n'y nomma pas de phrouraïque, contrairement aux autres places (cf. note suivante).
D'autre part, sous l'administration achémcnicle, il en était de même, comme l'indique très nettement Arrien
(I, 29, 1).
(2) Des phrourarques furent installés à Sardes (Id., I, 17, 7), Mcmphis et Péluse (Id., III, 5, 3), Suse et
Babylone (Diodore, XVII, 64, 5 ; Quinte-Curce, V, 1, 43 et 2, 16 ; Arrien, III, 16, 9). Pour Beloch (IV,
Y1, p. 13-14) ces fonctionnaires étaient indépendants des satrapes, ce qui semble conforme à l'usage perse
(Xknophon, Cyropédie, VIII, 6). (Doutes chez Al. Baumbach, Kleinasien, p. 70, n. 1).
(3) (If. Hcllenica Oxyrhynchia, XXI, 5 ; Appien, Mitlir., 19. (Sur son emplacement, cf. Gh. Dugas, art.
cit., p. 81 et G. Radet, La Lydie, p. 25-26).
(4) Kolossai était défendue par une garnison perse au temps de l'administration achemenide, au iv°
siècle (O. Lf.uze, op. cit., p. 245, n. 1) ; cf. Strabon, loc. cit.
(5) G. Radet l'identifie avec le site ancien de Kremna {Les villes de la Pisidie, dans RA, série III, vol. XXII,
1893, p. 214) ; contra Ruge, RE (1922), s.v. Kremna, col. 1708 et s.v. Kretopolis, col. 1824.
(6) Selon l'hypothèse de G. Radet (loc. cit.) Antigone l'aurait fondée dès 333, sur le site de Kremna,
pour maintenir les communications avec les villes pisidiennes qui s'étaient montrées favorables à Alexandre.
Pour Niese, au contraire, il s'agit d'une fondation d'Alexandre, lors de sa marche vers la Grande-Phrygie
(I, p. 231, n. 3). Contre cette dernière hypothèse, on peut remarquer que d'une part, Alexandre était fort
pressé (cf. infra, p. 104-105), et qu'Arrien ne souffle mot d'une telle mesure. Si l'hypothèse de Radet est
acceptée, on aurait là le seul exemple, à notre connaissance, de la fondation d'une colonie militaire par un satrape.
— H. Van Effenterre (La Crète et le monde grec de Platon à Polybe, Paris, 1948, p. 303, n. 3) soulève l'hypothèse
d'une fondation par Néarque au cours de son administration de la Lycie-Pamphylie. (Mais l'auteur, ibid.,
p. 293, pense que Néarque a recouvré la satrapie de Lycie-Pamphylie en 323, ce qui, à notre avis, est erroné ;
cf. infra, p. 132 et n. 3-4).
(7) L'importance de la Lykaonie justifiait en tout cas la présence d'une garnison à Iconium.
(8) Sur les contingents phrygiens dans l'armée de Darius, voir supra, p. 69.
(9) Sur le tempérament belliqueux des Pisidiens, cf. Arrien, 1, 28, 1 et 46, passim ; Diodore, XVIII,
46, passim (Alketas put y lever en 319 une nouvelle armée, après avoir- subi un véritable désastre face à
Antigone).
(10) On rencontre de très nombreux Lyciens et Pamphyliens, par la suite, dans les armées d'Antigone
(M. Launey, Recherches sur les années liellénistiques, I (1949), p. 461 ; cf. aussi E. Meyer, Grenzen, p. 25, n. 1).
(11) Sur les considérables ressources en hommes de ces régions, voir Strabon, XIII, 4, 7 ; au n° siècle,
Kibyra put mobiliser pour ses tyrans trente mille fantassins et deux mille cavaliers. (Cf. M. Rostovtzeff,
SEHHW, II, p. 1142).
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 79

beaucoup de ses collègues, avait-il reçu d'Alexandre un contingent de mercenaires


grecs (l) ?
Aucun témoignage direct ne nous renseigne sur l'efficacité de ce système de
défense. Cependant, il est frappant de constater qu'aucun texte ne laisse supposer
l'existence de désordre clans ces territoires, qui tenaient par ailleurs une si grand
place dans le système des communications d'Alexandre.
Sur la frontière de l'Halys, la Cappadoce d'Ariarathe, c'est-à-dire la Gappadoce
septentrionale, avait acquis une complète indépendance (2) ; elle demeurait
cependant relativement calme, car Ariarathe effectuait des préparatifs militaires
formidables (3) ; mais il n'est pas impossible qu'Antigone ait cherché à contrôler les abords
de la Voie royale (4). Vers le sud-est, la Lykaonie était certainement tenue dans
une main ferme (5). Nulle trace non plus de révoltes ni de désordres en Pisidie (6),
où Alexandre avait pourtant éprouvé les pires difficultés à faire reconnaître sa
souveraineté (7). Dans cette région ravagée en permanence par la guerre entre cités (8),
la politique d'Antigone a consisté, semble-t-il, à abandonner aux populations
toutes les apparences extérieures de l'indépendance, sous promesse qu'elles ne
menacent pas la tranquillité de la satrapie (9), et qu'ainsi soit sauvegardé le libre accès
à la route du Sud.
Ce silence des sources revêt une certaine signification, lorsqu'on l'oppose à la
netteté des témoignages directs sur les échecs de ses collègues. Sans reparler de la
Cappadoce — qui ne mérite plus le nom de satrapie — notons que deux satrapes

(1) Cf. Diodore, XVII, 106, 3 (licenciement des mercenaires des satrapes).
(2) Quinte-Curce, X, 10, 3. (Cf. Th. Reinach, loc. cit.).
(3) Diodore, XVIII, 16, 1-2.
(4) Th. Reinach, Mithridaie Eupaiôr, p. 30.
(5) R. Cohen, Glotz, IV, 1, p. 235, écrit au contraire, sans raison à notre avis, que l'annexion de la
Lykaonie fut purement nominale. Mais elle était en fait trop importante dans le système de communications (cf.
supra, p. 78, n. 7) pour être abandonnée. Nous n'avons d'ailleurs aucune trace de désordres ni avant ni après
323.
(6) R. Cohen, ibid., p. 236.
(7) Échec devant Termessos (Arrien, I, 27, 9 et 28, 1-2) ; dure bataille contre Sagalassos (Id. ibid.,
28, 2-8). Arrien insiste sur le caractère belliqueux et fanatique de la population pisidienne {ibid., 27, 6 et 28,
1-2).
(8) E. Meyer, Grenzen, p. 11.
(9) C'est du moins la politique que les Anciens de Termessos entendaient poursuivre, en 319, avec
Antigone, jugeant que le sort d'Alketas ne valait pas la mise à sac de leur cité (Diodore, XVIII, 46, 4). Ces
Anciens avaient probablement noué des relations avec le satrape de Grande-Phrygie entre 330 et 323. (Sur
ce texte, voir aussi notre article D'Alexandre le Grand aux diadoques ..., dans REA, 1972).
80 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

au moins ont succombé devant la résistance ou l'offensive des populations indigènes ;


en Phrygie Hellespontique Kalas disparut avant 327, dans un combat contre le
prince bithynien Bas (1), et son successeur, Démarchos, connut peut-être le même sort
devant Zipoithès (2) ; Balakros de Cilicie, quant à lui, ne survécut pas à une
expédition menée, peu avant 323, contre les villes isauriennes de Laranda et d'Isaura (3).
Ces luttes constantes ne doivent pas étonner puisque les satrapes étaient avant tout
chargés de terminer une conquête à peine ébauchée par Alexandre. Il importe
donc d'insister sur les victoires d'Antigone. Seul des satrapes confrontés à ces guérillas,
il réussit à maintenir totalement la puissance macédonienne, malgré l'étendue de
sa satrapie et le désordre des satrapies limitrophes (4).

B. Antigone et le terre royale en Grande Phrygie.

Quant à la Grande-Phrygie proprement dite, le caractère pacifique de ses


habitants (5) lui offrit l'occasion d'y manifester ses qualités d'administrateur et
d'organisateur. Cette riche région permit à Eumène de Kardia, dans l'hiver 321/0, d'y
trouver rapidement la solde de ses soldats, par le pillage systématique des fermes et
villages de la chôra. Ce texte de Plutarque (6) sur la conduite d'Eumène mérite d'être
cité dans son entier : « Comme il [Eumène] avait promis aux soldats de leur payer
leur solde (misthos) dans les trois jours, il leur « vendit » (epiprasken) les fermes [epauleis)
et les tetrapyrgia de la terre-plaine {chôra) qui étaient pleins de sômata et de boskemata.
Le chef de détachement (hegemôn tagmatos) ou le chef de mercenaires (xenagos) qui
en avait fait l'« achat » (o priamenos) allait faire le siège grâce aux engins et aux
machines que leur fournit Eumène, et les soldats se partageaient le « butin» en
proportion de la solde qui était due à chacun».
Ce passage a suscité un grand nombre de commentaires, plus ou moins
approfondis (7). L'épisode en effet se situe après dix ans d'administration satrapique,

(1) Al. Baumbach, Kleinasien, p. 56 et Ed. Meyer, Grenzen, p. 8, partant tous les deux d'un passage de
Memnon (FHG, 537 = FGrH, 434, 12 (4)). Contra E. Badian, Harpalus, dans JHS, 1961, p. 18 et n. 13 ; pour
cet auteur, Memnon a été utilisé abusivement et il est préférable de mettre la disparition de Kalas en relation
avec la disgrâce de son cousin Harpale. Cet auteur suppose également qu'Antigone ne fut pas étranger à ce
changement (ibid., p. 24, n. 55), mais on saisit mal les raisons d'une telle hypothèse.
(2) Al. Baumbach, loc. cit.
(3) Diodore, XVIII, 22, 1.
(4) Carie et Lydie exclues.
(5) Cf. supra, p. 69, n. 3.
(6) Plutarque, Eumène, 8.
(7) Voir en particulier W. M. Ramsay, Cities and bishoprics, p. 419-420 et M. Rostowzew, Studien zur
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 81

douze ans après la conquête d'Alexandre ; il est donc tentant d'y rechercher les
modalités du passage de l'administration perse à l'administration macédonienne,
d'autant qu'on dispose de fort peu de documents sur la vie économique et sociale des
autres satrapies d'Asie Mineure (*).
Les auteurs des principaux commentaires, W. Ramsay et M. Rostowzew,
ont centré leurs recherche sur l'étude de quelques termes, considérés comme
révélateurs d'une certaine structure sociale : tetrapyrgia-epauleis d'une part, sômata de
l'autre, à partir desquels ils ont voulu reconstituer « la condition des terres et des
personnes» en Grande-Phrygie. Le terme tetrapyrgia désigne en effet une
construction carrée munie de quatre tours d'angles (2). Ce type de construction remonte
très haut dans le temps : il était certainement répandu largement répandu dès
l'époque archaïque (3). A l'époque hellénistique on le rencontre dans toutes les régions

Geschichte der rômischen Kolonales, Leipzig und Berlin, 1910, p. 253-256, suivi par Kornemann, RE, Suppl. IV
(1924), s.v. Domâmen, col. 253-256 ; voir également D. W. S. Hunt, Feudal survivais in Ionia, dans JHS, 67 (1947),
p. 68-75, en part. p. 72 et n. 29 (avec les remarques de J. et L. Robert, Bull, 1950, 173), H. Bengtson,
Stratégie, I2, p. 173-174, T. R. S. Broughton, dans Economie survey of ancient Rome, IV : Asia (1938), p. 628-
630 ; quelques remarques également d'Y. Garlan, Fortifications et histoire grecque, dans Problèmes de la guerre en
Grèce ancienne, Mouton, Paris-La Haye, 1968, p. 245 sqq., en part. p. 257-258. Dans un sens complètement
opposé à celui de Rostowzew, voir A. B. Ranowistch, Der Hellenismus und seine geschichtliche Rolle, Berlin, 1958
(traduction d'un ouvrage soviétique paru à Moscou en 1950), p. 130 sqq. ; en dernier lieu, nos « Remarques
sur laoi et esclaves ruraux en Asie Mineure hellénistique», dans IIe Colloque d'Histoire sociale de Besançon (10-11
mai 1971), Paris, 1973, p. 91-133. Sur le mécanisme de la« vente» et de P« achat», voir notre article
D'Alexandre le Grand aux diadoques ..., dans REA, 1973.
(1) Cf. Berve, I, p. 253-259. Documents : Insch. Priene, n° 1 (Ton, II, n° 185) (cf. Rostowzew, Kolonat,
p. 243-244), Syll., I3, 302 (Menandros de Lydie). On songe évidemment aussi à Ps. Aristote, Économiques,
II, 1 qui semble se rapporter à l'administration de l'Asie Mineure sous Alexandre et Antigone (cf. B. Van
Groningen, Aristote. Le second livre de V Économique édité avec une introduction et un commentaire critique et explicatif,
Leyde, 1933, p. 42 (pour l'auteur, cette partie a été rédigée entre c. 325 et 306) ; voir dans le même sens M.
Rostovtzeff, SEHHW, I, p. 441 (cette œuvre décrit peut-être le royaume d'Antigone). Mais l'exposé des
Économiques est extrêmement schématique. — On dispose également de documents numismatiques : il semble
que certains satrapes frappèrent monnaie, ainsi Balakros de Gilicie (H. Von Aulock, Die Pràgung der Balakros
in Kilikien, dans JNG, XIV, 1964, p. 79-82 ; mais cf. les doutes sérieux émis par G. Le Rider, AEPHE, 4e s.,
1968/69, p. 180-181). — L'administration financière des satrapies est donc fort mal connue ; la présence d'un
officier des finances est attestée près du satrape de Lydie seulement (Arrien, I, 17, 4) ; selon Baumbagh (Klein-
asien, p. 68), on peut supposer la même chose pour les autres satrapies, car l'exception de la Lydie ne
s'expliquerait pas. De son côté, G. T. Griffith (Alexander the Great and an experiment in government, dans PCPS, 1964,
p. 23 sqq.) conclut qu'Alexandre, après 331, enleva tout pouvoir financier aux satrapes des satrapies
occidentales ; mais là-dessus, voir nos remarques dans REA, 1972, p. 42-48.
(2) Procope, Aed., 1, p. 266, cité par Ramsay, Cities, p. 419, n. 5.
(3) Y. Garlan, art. cit., p. 257.
82 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

d'Asie (l) et sa diffusion ne fit que s'accentuer à l'époque romaine (2).


De la présence de telles constructions dans la région de Kelainai, et à partir
de la signification d'« esclaves» donnée très généralement au terme sôma(ta) (3),
on a tiré d'importantes conclusions sur la structure de la société phrygienne
considérée très généralement comme « féodale » :
a) pour Ramsay (4) et Rostowzew (5), ce texte apporte la preuve de l'existence
de grands domaines (« Grosse Guter ») et de grands propriétaires (« great landow-
ners»). Ceux-ci, selon les mêmes auteurs, sont les descendants des grandes maisons
phrygiennes aristocratiques de Phrygie et des « barons » iraniens qui menaient dans
leur «burg» une «vie de chevaliers» (« Ritterleben ») (6) ;
b) les revenus de ces grands propriétaires provenaient surtout de l'exploitation
de la terre-plaine cultivée soit par des esclaves, soit par des populations indigènes
«dépendantes», dont le statut est le plus souvent assimilé au «servage» (7) ;
c) dans ces conditions, Ramsay et Rostowzew veulent considérer ce geste d'Eu-
mène comme l'ébauche ou la manifestation d'une politique systématique visant
à supprimer cette féodalité phrygienne. Ainsi Ramsay (8) considère qu'Eumène
a mené une politique analogue à celle qu'adoptèrent plus tard les Attalides : selon
lui, en effet, Eumène, contrairement aux Achéménides, à Antigone, à Alexandre
et aux Séleucides, fonda son autorité sur l'alliance avec «les basses classes», alors
que les nobles étaient les «supporters» d'Antigone. De son côté, Rostowzew (9)
présente l'acte d' Eumène comme annonciateur de la vaste politique séleucide
tendant à casser la féodalité, par la transformation des « serfs » en laoi basilikoi, et par
l'urbanisation du territoire.
Mais ces interprétations sont, à notre sens, très fragiles et pleines de
contradictions :

(1) Cf. Th. Reinach, Mithridate Eupator, p. 91 ; Bevan, Home of Seleucus, I, p. 78-79. Sur ce
développement, cf. L. Robert, AEPHE, 1968/69, p. 180-181.
(2) Cf. H. Frère-Η. Graillot, DS, s.v. Tunis, col. 551.
(3) Rostowzew, Kolonat, p. 254; Launey, Recherches, p. 736 ; Ranowistch, op. cit., -p. 132-133 —
Ramsay (Cities, p. 419-420) traduit par «basses classes».
(4) Ibid., p. 419.
(5) Loc. cit.
(6) Rostowzew, ibid., p. 253-254.
(7) Voir en part. Rostowzew, ibid., p. 258-259, se fondant en bonne partie sur l'étude de M. Weber,
Agrarverhâltnisse in Altertum, dans Gesammelte Aufsàtze zur Sozial- und Wirtschaftsgeschichte, réimp. Tùbingen,
1924, p. 1 sqq.
(8) P. 420.
(9) P. 255/6.
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 83

a) le sens du terme sômata est ici beaucoup plus vague qu'on ne l'affirme
généralement et ne revêt pas obligatoirement le sens d'« esclaves » (1). L'expression
sômata kai boskemata (ou thremmata) est très courante dans les conventions de partage
de butin : c'est le cas ici (2). Les soldats d'Eumène vont gagner leur misthos en
vendant les « hommes et bêtes» capturées après le siège des fermes (3). Sômata ici ne
s'oppose donc pas à « libres » (4) ;
b) reconstituer les structures sociales à partir du terme tetrapyrgia est d'une
imprudence extrême. Il est banal de constater qu'un type d'architecture peut
fort bien se conserver par-delà un changement de régime social et politique (5).
En fait, cette thèse « féodale » s'appuie sur des comparaisons avec le Moyen-âge
européen et l'Asie séleucide, l'une et l'autre sans valeur. L'assimilation pure et
simple avec la société médiévale a été déjà suffisamment combattue pour que nous
jugions inutile d'y revenir en détail (6).
La publication de la célèbre inscription de Mnésimachos par Buckler et Robinson
a puissamment contribué à répandre et à durcir cette thèse féodale. Partant en

(1) Malgré M. I. Finley, Was greek civilisation based on slave labour?, dans Historia, VIII (1959), p. 146,
justement combattu par P. Dugrey, Le traitement des prisonniers de guerre ..., p. 27, n. 4 ; voir nos « Remarques
sur laoi ...», p. 108-109.
(2) Voir notre article D'Alexandre aux diadoques ..., dans REA, 1973.
(3) Ainsi justement P. Ducrey, op. cit., p. 136.
(4) Cf. également Strabon, XII, 2, 9 (en cas de danger, les maisons fortifiées des rois cappadociens
servent de refuge aux propriétaires et aux sômata : ce terme désigne certainement ici toute la population de la
terre plaine (cf. nos« Remarques ... »,p. 109). Cette remarque n'implique pas que nous niions l'existence
d'esclaves (domestiques) à l'époque achéménide (cf. d'ailleurs Xénophon, Anab., VII, 8, 12 (andrapoda) et Hérodote,
VII, 28). — Sur ce terme, cf. également notre article dans REA, 1973, ibid.
(5) Voir ainsi Josèphe, AJ, XIII, 36 (amené à l'appui par Ramsay, Cities, p. 419) : Démétrios Ier
de Syrie se retire dans une résidence campagnarde de ce type (tetrapyrgion) ; ce n'est certainement pas une
preuve d'abandon de l'autorité royale ; cf. d'ailleurs Ramsay lui-même (p. 420) qui pense que beaucoup de
tetrapyrgia ont pu se transformer en villages. — II est d'autre part certain, malgré D. W. S. Hunt, art. cit., passim,
que les pyrgoi sur le territoire des cités grecques ne sont pas révélateurs d'une société « féodale ». La présence
de telles constructions dans des aires de civilisation très différentes est déjà une preuve de la fragilité de la
thèse féodale.
(6) Voir en particulier R. Boutrughe, Seigneurie et féodalité — / — Le premier âge des liens d'homme à homme,
Aubier-Montaigne, Paris, 1968, p. 18 sqq., 104 sqq., 256 ; cf. déjà J. et L. Robert, Bull., 1950, 173 (à propos
de l'article de Hunt), E. W. Davis, art. cit., dans Studies E. Caldwell, p. 35 et 40 (à propos de Schachermeyr
Alexander, p. 140-146 qui intitule «Junker gegen Junker », les paragraphes consacrés à la lutte d'Alexandre
contre les satrapes d'Asie Mineure). D'autre part, P. Garelli {Le Proche-Orient asiatique, PUF, Paris,
1969, p. 339-345) souligne que le recours à l'Orient ancien est tout aussi peu satisfaisant, car là encore on
a abusé du terme « féodalité » qui ne correspond pas à la structure de ces États. (P. Garelli propose le terme
de régime « palatial ») .
84 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

effet de l'analogie, — toujours affirmée, jamais démontrée — , entre les termes ep-

·
auleis et tetrapyrgia d'une part, et Yaulè de l'inscription (I, ligne 14), les commentateurs
déclarent (*) que ce document épigraphique « offre un commentaire absolument
saisissant du passage de Plutarque, Eumene 8». Forts de ce postulat, ils en viennent
tout naturellement à décrire l'organisation de la concession de Mnésimachos d'une
manière semblable à celle d'un domaine féodal, ce qui est totalement erroné (2) :
il n'empêche que ce commentaire a lui-même été utilisé par M. Rostovtzeff dans
ses plus récentes publications, comme un nouvel élément propre, — pense-t-il, —■
à étayer ses conclusions tirées du passage de Plutarque (3).
C'est dire que cette notion de « château-fort féodal » imaginé par Rostowzew
a enraciné cette thèse de la continuité féodale en Asie Mineure depuis les origines
jusqu'au Moyen-âge (4). En vérité, la documentation sur les structures sociales de
l'Asie Mineure achéménide est d'une rare indigence (5) . On sait que le Roi pouvait
concéder des terres à des amis, mais sous quelle forme (6) ? On a l'exemple du pyrgos
d'Asidatès, décrit par Xénophon (7) qui échoua lui-même à s'en emparer. Mais
l'analogie avec les tetrapyrgia de Kelainai ne réside que dans ce terme pyrgos, ce qui
est notoirement insuffisant. Le continuité avec le célèbre Pythios de Kelainai (8)
est souvent affirmée (9) . Mais, en fait, la structure féodale de l'Asie Mineure
achéménide est déduite encore et toujours du passage de Plutarque, lui-même «éclairé»
par des inscriptions d'époque séleucide (dont celle de Mnésimachos) : c'est-à-dire

(1) AJA, 1912, p. 53.


(2) Ibid., p. 58 (sur tout cela voir nos « Remarques ...», p. 97-100).
(3) SEHHW, I, p. 507-512 et CAH, VII (1954), p. 180-183.
(4) Voir en part. D. W. S. Hunt, ibid., p. 74-75 qui soutient lui aussi la thèse de la continuité féodale
en Asie Mineure (d'où son interprétation peu convaincante des pyrgoi de Téos), depuis la plus haute Antiquité
jusqu'à l'époque hellénistique où une nouvelle féodalité s'est créée, à preuve, dit-il, le domaine de
Mnésimachos !
(5) Notée par Rostovtzeff lui-même {SEHHW, ibid.).
(6) Cf. ainsi Corn. Nepos, Aie, 9, 3 : Pharnabaze, satrape de Phrygie, donne à Alcibiade, Grynium,
place-forte (castrum) de Phrygie, qui fournissait pour 50 talents de phoros (nous traduisons ainsi vectigal). Ce
texte semble bien indiquer que c'étaient les revenus (et non la terre et les personnes) qui étaient concédés ;
de même sous l'administration séleucide (cf. nos « Remarques ...», p. 100-105), et peut-être même en
Macédoine (Plutarque, Alex., 15, 3 : prosodos) ; cf. aussi P. Briant, REA, 1973.
(7) Anal·., VII, 8, 8-14 : Xénophon et trois cents de ses hommes vont attaquer le riche Asidatès, un
Perse, qui a des trésors considérables. L'épaisseur de la muraille est de huit briques de terre (ibid., 14).
(8) Hérodote, I, 34 sqq. (Cf. supra, p. 51, n. 1).
(9) Ramsay, Cities, p. 420 ; C. Roebuck, Ionian trade and colonisation, New-York, 1959, p. 52 y voit l'exemple
type de la société de la Lydie de Gygès vouée à l'agriculture, et contrôlée par les grands propriétaires.
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 85

qu'on a pris comme pivot de l'argumentation un texte fort peu probant en lui-même,
et qu'on a rendus complémentaires des documents qui ne l'étaient pas (x).
c) Enfin, les interprétations du geste d'Eumène sont parfaitement
contradictoires. Ce passage a en effet tout aussi bien été utilisé pour prouver :
— - l'existence de grands domaines féodaux en Asie Mineure achéménide ;
— leur destruction par Eumène soucieux de s'appuyer sur le petit peuple ;
— la permanence de ces structures féodales en Asie Mineure hellénistique.
Ces contradictions s'expliquent par le recours injustifié à des comparaisons
ou assimilations sans fondement. Elles procèdent également d'un contre-sens sur
les objectifs d'Eumène à cette date : il est difficile de croire en effet que le diadoque
nourrissait alors d'aussi vastes projets. Si tel avait été le cas, on comprendrait
mal qu'il n'ait pas cherché à s'implanter plus solidement en Grande-Phrygie, qu'il
quitta en fait dès la première offensive d'Antigone, au début de 320 (2). Il est clair
qu'on ne doit voir là que l'illustration des rapports existant, à l'époque hellénistique,
entre une troupe et un chef d'armée impécunieux : comme bien d'autres chefs de
cette époque (3), Eumène cherchait uniquement à résoudre des problèmes
immédiats (4). Seule la volonté de Ramsay et de Rostowzew d'intégrer cet épisode dans
une thèse construite a priori (5), a transformé ce qui n'était qu'expédient, en manœuvre
politique de grande envergure et de longue portée.
Il nous paraît totalement insoutenable d'affirmer ou de supposer qu'après dix
ans d'administration macédonienne, Alexandre (ou son représentant Antigone)
ait laissé subsister (s'ils existaient) de grands domaines, dirigés par des « barons
iraniens», et doués d'une autonomie économique aussi bien que militaire (6). Au
contraire — comme le note justement Rostowzew lui-même (7), Alexandre a étendu
partout la chôra basilikè ; d'autre part, les nécessités fiscales ont rendu indispensable

(1) Exemple d'utilisation abusive des textes autour du passage de Plutarque, voir en part. Tarn-Grif-
fith, Hellenistic civilisation3, London, 1966, p. 134.
(2) Diodore, XVIII, 40, 1. (Peut-être même quitta-t-il la Grande-Phrygie dès après ces pillages; cf.
Arrien, Suce, F. 11, 41).
(3) Cf. M. Launey, ibid., II, p. 734-735 et P. Ducrey, op. cit., p. 136.
(4) Ainsi D. W. S. Hunt, ibid., p. 72, n. 29.
(5) Ainsi Rostowzew {Kolonat, p. 253-54), pour asseoir sa théorie relative à la politique d'Eumène,
supposait qu'Antigone avait fait de Kelainai une cité grecque, ce qui nous paraît douteux. (Dans ce cas, en
effet, il est peu probable qu'Antigone n'ait pas modifié le nom à Kelainai ; sur l'importance et la signification
des métonomasies, cf. L. Robert, Hellenica, XI-XII (1960), p. 155-156).
(6) Ramsay {ibid.) a supposé que les « grands propriétaires » avaient recruté une milice personnelle.
(7) Ibid., p. 246.
86 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

l'accroissement du contrôle de l'administration satrapique, en particulier dans


une région comme la Grande-Phrygie, dont les ressources provenaient
essentiel ement de l'agriculture (x) .
Replacé dans son contexte historique et chronologique, hors des comparaisons
sans objet, le texte ne peut donc aucunement faire référence à des « grands domaines
féodaux». La seule réalité concrète de ces tetrapyrgia, ce sont les fortifications dont
ils sont munis. Alais celles-ci n'impliquent nullement l'existence de « châteaux-
forts». On sait, par plusieurs exemples, que ce terme a pu également s'appliquer
à des villages (2). L'habitat en villages (kômai) est caractéristique en effet de la
population rurale d'Asie Mineure (3) — particulièrement en Grande-Phrygie (4).
Or l'existence de telles fortifications est villageoises attestée un peu partout: en cas
de danger, « hommes et bêtes» du plat-pays viennent s'y réfugier (5). C'est peut-être

(1) Richesse agricole de la Grande-Phrygie, cf. Broughton, ESAR, IV, p. 604-620. Texte
particulièrement évocateur : Dion Chrysostome, Oratic XXV (in Celaenis) en part. 1 1 sqq. ; voir également Xénophon,
Anab., I, 2, 7 et Hérodote, VII, 26-29. Signalons que, dans la langue courante, le terme de « Phrygien»
et celui de « Paphlagonien » constituaient des injures que l'on pourrait interpréter comme « paysan arriéré »
(Quinte-Curce, VI, 11, 4). Sur l'importance de l'agriculture dans les rentrées fiscales, voir en part. Ps.
Aristote, Écon., II, 1, 4.
(2) Ramsay, p. 420; Broughton, ibid., p. 871-872.
(3) Rostowzew, Kolonat, p. 247 ; SEHHW, I, p. 503 ; Broughton, p. 628.
(4) Quinte- Gurce, III, 1, 1 : Phrygia erat ... pluribus vicis quam urbibus frequens (lors du passage
d'Alexandre au printemps 333) ; Dion Ghr., ibid., 14 ; cf. aussi Strabon, XII, 5, 3 (environs de Gordion) et XII,
6, 2 (Lykaonie).
(5) II est vrai qu'aux yeux d'un auteur grec, le village (komè) est «sans murailles», par opposition à
la cité (polis) (cf. Thucydide, I, 5, 1 ; II, 80, 8 ; III, 94, 4 ; IV, 43, 1). Mais il faut comprendre la difficulté
éprouvée par les auteurs anciens à rendre compte, dans leur vocabulaire, de structures socio-politiques dont
les fondements leur échappent. Ainsi, les sources qui décrivent l'empire achéménide continuent le plus
souvent à appeler poids des structures que nous qualifierions plutôt de villages (cf. Diodore, XIX, 32, 1) ; les
exemples sont particulièrement nombreux dans les comptes rendus de l'expédition d'Alexandre dans les
satrapies orientales ; là ou Arrien (III, 30 ; IV, 1, 4 ; 2, 4-5 ; etc.) ou Justin (XLI, 1, 8 ; 4, 5) par exemple parlent
de cités, il faut comprendre villages, munis de tours et de fortifications, et comprenant, au pied d'un château,
une aire où venaient se réfugier hommes et bêtes pendant les assauts (cf. E. Bikermann, The Seleucids and the
Achaemenids, dans Ain dcl convegno sid lema : la Pcrsia e il mondo greco-romano, Ace. Lincci, GGGLXIII (1966), p. 104-
105 en particulier, où utilisation abondante des résultats des fouilles soviétiques ; cf. aussi F. Altheim,
Alexandre et l'Asie, p. 226-228 pour la Gappadoce). Dans ce genre de récits, nous n'avons pas à interpréter
obligatoirement les termes grecs selon la définition qu'ils revêtent dans les structures socio-politiques de la cité
grecque. Ges villages ne sont pas des poleis ; on comprend cependant assez aisément que les auteurs grecs continuent
d'employer ce terme, car plusieurs caractères extérieurs ne sont pas sans présenter certaines analogies : ils ont
des murailles, ils ont un « gouvernement », ils ont un terroir agricole, — mais celui-ci est collectif (cf. nos «
Remarques sur /rto/...»,p.l05-106). — Les mêmes remarques s'appliquent au terme pyrgos bien connu en Grèce
par des sources archéologiques, littéraires, épigraphiques et papyrologiques. (La documentation est rassem-
LE SATRAPE DE GRANDE- PHRYGIE 87

le cas des paysans des environs de Kelainai en 321/0 : c'est-à-dire que ces fortifications
jouaient, pour les populations de la terre-plaine, le rôle protecteur qui revêtait
l'acropole de Kelainai pour les habitants de la ville basse Ç1).

Conclusion.
Ce passage de Plutarque, qui a par ailleurs l'intérêt de montrer à l'arrière-
plan les laoi, les masses paysannes d'Asie, ne révèle donc en rien une opposition
entre deux politiques: une politique d'Eumène allié des «basses classes» et des
esclaves, et une politique d'Antigone favorable aux «grands propriétaires». Au
fond des choses d'ailleurs, une telle interprétation est fondée, à notre avis, sur une
vision déformée de la nature des relations existant en Asie entre le gouvernement
royal (ou satrapique) et les populations paysannes. Si on replace au contraire ce
texte dans le dossier constitué de documents du même ordre, on voit plutôt que cet
épisode suggère une grande permanence dans les structures socio-économiques
de l'Asie Mineure, depuis l'empire achéménide jusqu'aux royaumes hellénistiques.
Là, avant comme après la conquête, domine un mode de production très particulier,
le mode de production « asiatique », dans lequel le régime de la communauté
villageoise est naturellement intégré, mais qui, par ailleurs, exclut le régime de la propriété
privée (2). Le système pouvait d'autant mieux fonctionner en Grande-Phrygie, que
cette satrapie ne comprenait pas de cité grecque sur son territoire (3) et que donc
ne se posait pas le problème de la « cohabitation » entre deux catégories de terres,
royale (ou tributaire) et civique (4).
Que le satrape s'appelât Antigone ou Eumène, cela ne pouvait rien changer

blée de manière exhaustive par J. Young, Studies in South Attica. Coutry estâtes at Sounion, dans Hesperia, XXV,
(1956), p. 122-146) ; dans les exploitations agricoles de la Grèce classique, le terme désigne une tour où le
propriétaire stockait les récoltes de son domaine (ibid., passim). Mais cette définition s'applique à la cité grecque,
qui connaît le régime de la propriété privée. Or, nous pensons que l'Asie Mineure était caractérisée par le
régime de la communauté villageoise (cf. P. Briant, ibid., passim) ; il ne nous paraît donc pas déraisonnable
de voir sous le terme tetrapyrgia une référence à une structure communautaire. C'est également notre conclusion
pour un terme encore plus neutre comme Petra ; dans une inscription séleucide, les laoi basilikoi qui travaillent
sur les terres dont le revenu a été concédé à Aristodicide, conservent le droit de venir se réfugier à Petra (Welles,
RC, 11, lignes 22 sqq.) ; contrairement à Welles (ibid., p. 65), nous pensons qu'il s'agit d'un village fortifié
(cf. nos « Remarques sur laoi ...», p. 102).
(1) Quinte-Curce, III, 1, 6.
(2) Voir nos « Remarques sur laoi ...», art. cit., passim.
(3) Si l'on met à part les cités de Lycie-Pamphylie, territoire qui reste bien individualisé (culturelle-
ment) par rapport à la Grande-Phrygie proprement dite.
(4) Cf. A. B. Ranowistch, op. cit., p. 132.
»8 ANTIGONE PENDANT L EXPEDITION D ALEXANDRE

à la situation des populations rurales. Les paysans de Kelainai se défendent contre


les troupes d'Eumène, comme ils l'auraient fait contre d'autres pillards, mais pas
au nom d'une fidélité à Antigone ! Cet épisode révèle seulement, mais à côté de
nombreux autres témoignages, la précarité de la situation économique des masses
rurales en butte aux exactions de la soldatesque gréco-macédonienne (l). C'est à
ce niveau qu'il convient de réduire l'attaque d'Eumène (2).
Il ne faut pas s'illusionner non plus sur les conséquences à long terme, pour
les laoi, du passage de l'état de « guerre» à celui de « paix». S'il est probable en
effet que, sous l'administration satrapique d'Antigone, la Grande-Phrygie, dont la
conquête n'avait pas posé de graves problèmes à Alexandre (3), connut une période
de paix de dix ans, cela ne permet en rien de supposer que la « pacification » (4)
a eu pour conséquence d'améliorer la situation et le statut des paysans asiatiques (5).
Cette tâche de « pacificateur », en Grande-Phrygie particulièrement, revêtait un
double aspect : 1. garder ouvertes les routes ouest-est (6) ; 2. lutter contre les
populations pour lesquelles la guerre et le pillage constituaient les moyens privilégiés
d'acquisition de richesses, et qui, de ce fait, menaçaient la productivité de la terre
royale (7).
Certaines anecdotes, transmises par Plutarque, et portant sur la «douceur»
de l'administration d'Antigone, sont à la fois sans valeur et contradictoires (8).
Pour conclure à l'amélioration du sort des laoi, il faudrait admettre que la pression
fiscale fut moindre sous les Macédoniens que sous les Achéménides. Une telle
interprétation est évidemment exclue (9). Bien plus, il est très possible que, selon l'hypo-

(1) L'inscription publiée par Y. Landau, IEJ, 16 (1966), p. 54-70 est très suggestive à cet égard ; cf.
en particulier le document 6 (J. et L. Robert, Bull., 1970, 627).
(2) Voir notre article D'Alexandre le Grand aux diadoques ..., dans REA, 1973.
(3) Cf. Arrien, Anab., I, 29, 1-4 (comparer avec les difficultés de la marche en Lycie et en Pisidie), et
Quinte-Curce, III, 1, 1-8. Sur le siège de Kelainai, voir infra, p. 100-107.
(4) On sait ce que ce terme signifie pour des populations conquises !
(5) Interprétation au contraire défendue (par exemple) par W. W. Tarn, The Greeks in Baclria and
India2, Cambridge, 1951, p. 32-33 ; sur ce point, cf. aussi nos « Remarques sur laoi ...», p. 107 sqq.
(6) Cf. supra, p. 77-80.
(7) Ainsi les Pisidiens : cf. Xknopiion, Anab., I, 2, 1 ; Diodore, XVIII, 46, 2 ; 47, 1 (voir aussi supra,
p. 79, n. 9).
(8) Cf. Plutarque, Phocion, 29 un paysan phrygien regrette le temps d'Antigone (Ul. Kôhler, Anti-
:

gonos, p. 825 applique le passage à l'administration satrapique d'Antigone avant 323) ; mais voir Plutarque,
Apopht. Ant., 1 : lourdeur des contributions d'Antigone. Parler de la « douceur » des satrapes à l'égard des
populations soumises a encore moins de sens que de parler, dans l'absolu, de la « libéralité» des diadoques
ou des rois à l'égard des cités grecques.
(9) Ps. Aristote, Écon., II, 1,4 constitue une preuve flagrante de la permanence de cette pression fiscale.
LE SATRAPE DE GRANDE-PHRYGIE 89

thèse fameuse de Cl. Préaux (1), ce fut Antigone lui-même qui emprunta la
pratique du monopole aux administrateurs perses qu'il avait gardés près de lui après la
conquête. Il y a donc lieu de penser que l'exploitation des laoi ne fit que s'accroître
en Grande-Phrygie comme dans les autres satrapies macédoniennes.
Enfin, nous ne pensons pas que l'épisode d'Eumène illustre de façon probante
la force de la position personnelle d' Antigone dans sa satrapie (2). On peut
simplement supposer que la durée de son gouvernement lui permit de se constituer une
groupe de collaborateurs dévoués, qui lui restèrent fidèles dans les circonstances
difficiles de sa carrière (3).

(1) Sur l'origine des monopoles lagides, dans CE, XXIX (1954), p. 312-327.
(2) Affirmée sans discussion par A. Vezin, Eumenes, p. 59 et par A. R. Burn, Alexander, p. 255.
(3) Cf. Diodore, XVIII, 23, 4 ; lors de sa fuite en Europe, à l'automne 322, Antigone s'embarqua
« avec ses amis » {meta ton idiôn philôn) . Tous les satrapes, et non pas seulement Antigone, avaient leur «staff»
(cf. Plutarque, Eum., 3 (in fine) ; cf. aussi Arrien, Anab., VI, 27, 2).
CONCLUSION

ANTIGONE ET ALEXANDRE DE 334 À 323

Ainsi, en 323, Antigone avait pleinement réalisé la tâche que lui avait confiée
Alexandre en Asie Mineure. On regrette d'autant plus de manquer presque
complètement de documents sur ses relations avec le roi, pendant cette longue période
de dix ans. Son nom n'est jamais cité dans les nombreuses lettres — transmises à
nous par Plutarque en particulier (x) — qu'Alexandre échangeait avec ses satrapes (2).
Contrairement à plusieurs de ses collègues (3), il n'amena jamais de renforts à l'armée
royale, et ne prit part ni aux combats (4), ni aux grandes fêtes (5) de l'expédition
orientale.
Le seul document dont nous disposions sur cette période (6) fait état des craintes
qu'aurait manifestées Alexandre devant l'ambition de son satrape.
Malheureusement on ne peut accorder beaucoup de crédit à un tel document, car toutes ces
appréciations sur les compagnons d'Alexandre, que l'on trouve dans le même pas-

(1) Lettres d'ailleurs souvent apocryphes (W. W. Tarn, Alexander, II, p. 300 sqq.).
(2) Cf. E. Pridik, De Alexandri Magni epistularum commercio, diss. Berlin, 1893, p. 57 sqq.
(3) Exemples : en 330, Menandros de Lydie conduit de nouvelles troupes (Quinte-Curce, VI, 6, 35 ;
cf. F. Geyer, RE, 15 (1931), s.v. Menandros (n° 5), col. 706) ; en 329/8 arrivent à Zariaspa des renforts, sous
la direction de Néarque et d'Asandros, d'anciens satrapes (cf. supra, p. 75) ; en 323, Menandros de Lydie et
Philoxénos de Carie amènent des troupes à Babylone (Arrien, VII, 23, 1 et 24, 1).
(4) Cf. supra, p. 17, n. 4 ; p. 31-37. Un Antigonos est nommé comme hypaspiste dans l'épisode de Kan-
dahar du Roman d'Alexandre (Ps. Kall., III, 19), mais il s'agit en l'occurrence, d'une erreur pure et
simple, ou d'une confusion de copiste avec Antigènes (Berve, II, p. 415).
(5) Un Antigènes le Borgne est cité par Plutarque {Alexandre, 70) au banquet donné par Alexandre
lors des fameuses noces de Suse. W. W. Tarn {Alexander, II, p. 314, n. 1) proposait d'y voir une erreur pour
Antigonos. La confusion, il est vrai, n'est pas rare. Cependant, cette hypothèse ne peut pas être retenue ;
Antigènes est en effet présenté comme jeune {νέος) encore au siège de Périnthe ; or, en 340/339, Antigone avait
dépassé la quarantaine (cf. supra, p. 17). (Dans le même sens que nous, J. R.Hamilton, Plutarch. «Alexander».
A commentary, Oxford, 1969, ad loc, p. 196 repousse, mais avec quelque regret, l'hypothèse de Tarn). Rien
n'indique, d'autre part, qu'Alexandre ait fait venir Antigone aux fêtes de Suse en 324 ; elles semblent bien
au contraire avoir été réservées à ceux qui avaient pris part à l'expédition orientale.
(6) Elien, V.H., XII, 16 (cf. supra, p. 19-25).
92 ANT1G0NE PENDANT L'EXPÉDITION D'ALEXANDRE

sage, apparaissent bien plutôt comme des jugements sur les diadoques,
artificiel ement antidatés (1). Les documents directs étant d'une rare indigence, il nous faut
emprunter une nouvelle fois des voies détournées, pour essayer d'évaluer l'influence
réelle d'Antigone pendant ses dix ans d'administration satrapique.
Nous avons déjà relevé (2) le caractère paradoxal de la stratégie d'Antigone
en 334/333, en soulignant en particulier le décalage entre un titre théorique
relativement obscur, et une réelle intimité avec Alexandre. Par la suite, sa nomination
de satrape de Grande-Phrygie dans les conditions que l'on sait (3), signifiait une
indiscutable preuve de confiance de la part d'Alexandre. Le rôle déterminant qu'il
joua, dans l'hiver suivant, en brisant la contre-attaque perse en Asie Mineure, ne
put que renforcer l'estime que le roi vouait à son satrape. Il venait en effet de
démontrer qu'il était, à cette date, l'un des meilleurs chefs militaires de l'expédition (4) ;
ses victoires durent lui valoir un surcroît de prestige et de popularité auprès des
Macédoniens. Or la suite de la carrière d'Antigone, jusqu'à la mort du Conquérant,
devient de plus en plus paradoxale et contradictoire, au regard de l'importance
réelle et de la durée de ses fonctions.
L'importance de ses fonctions en Asie Mineure peut elle-même se juger à deux
niveaux. D'un côté, nous avons vu (5) qu'elle faisait d'Antigone un chargé de mission
exceptionnel, en lui donnant une sorte de prééminence sur ses collègues. Mais, d'un
autre côté, comme nous l'avons également remarqué (G), la faveur du roi ne s'acquiert
que dans son entourage immédiat. Ainsi les somatophylaques doivent-ils abandonner
immédiatement leur titre, s'ils sont chargés d'un commandement quelconque (7).
Dans cette optique, le maintien d'Antigone à Kelainai après 332 lui fermait la
possibilité de se distinguer sous les yeux du roi.
Cette conclusion peut s'appuyer sur la comparaison avec la carrière de Parmé-
nion. Celui-ci, on le sait, avait joué un rôle de premier plan dans la conquête, et

(1) Cf. Berve, II, p. 241, n. 1 et n° 621 (Peithon). La« prophétie» de Peithagoras sur le destin
d'Antigone à Ipsos, incluse dans Y Anabase d'Arricn (VII, 18, 5), est évidemment aussi beaucoup plus tardive : cf.
Diodore, XIX, 55, 7 (là-dessus, voir R. A. Hadley, ITicronymus of Cardia and carly Selencid mythology, dans
Historia, XVIII-2, (1969), p. 142-152).
(2) Cf. supra, p. 40-41.
(3) Ibid., p. 45-46.
(4) W. W. Tarn, Alexander, II, p. 177 (cf. d'ailleurs Diodore, XVIII, 23, 3).
(5) Supra, p. 77-80.
(6) Ibid., p. 40-41.
(7) Berve, I, 25 sqq.
ANTIGONE ET ALEXANDRE DE334À323 93

en particulier dans les grandes batailles où il commandait l'aile gauche (x). Mais
ses relations avec Alexandre ne tardèrent pas à se détériorer, comme l'indique le
célèbre dialogue échangé lors de la réception de la troisième ambassade de Darius,
en septembre 331 (2). Finalement, en 330, il fut laissé en Médie, avec une mission
de surveillance sur la section orientale des communications d'Alexandre. En lui-
même ce poste était important, puisqu'il lui donnait des pouvoirs militaires sur
plusieurs provinces limitrophes (3). Cependant, il ne fait aucun doute que cette
nomination signifiait une disgrâce. Par là-même en effet, il était exclu de l'année
combattante, de l'influence sur les soldats, de l'entourage du Roi, et de la
construction de l'Empire (4). Ce faisant, Alexandre voulait supprimer l'influence de Parmé-
nion sur les chefs et sur la troupe (δ), et se débarrasser ainsi de sa présence
accablante (6).
Le maintien d'Antigone en Grande-Phrygie, après ses victoires mémorables,
implique bien lui aussi, sinon une disgrâce, du moins un effacement. Peut-être est-
ce l'ampleur même de ses succès et leur retentissement sur la troupe qui dictèrent cette
attitude à Alexandre, toujours soucieux de sa propre gloire (7) ? Bien souvent, en
effet, une grande victoire personnelle valait aux généraux d'être rejetés pour un
temps dans l'anonymat (8). Tous ces faits indiquent bien, en tout cas, que
l'importance des fonctions d'Antigone n'est que relative.

* *

Deuxième élément d'appréciation de la carrière d'Antigone : la durée de ses


fonctions. Seul de tous les satrapes d'Alexandre, il est resté en charge pendant presque

(1) Cf. Berve, II, s.v.


(2) Là-dessus, voir Radet, art. cit., dans REA (1925), p. 187 et 200-201. Parménion était favorable
à l'acceptation de l'offre de Darius et à la constitution d'un empire centré sur la Macédoine, mais il était
en revanche hostile aux vastes plans de conquêtes orientales.
(3) Cf. supra, p. 77.
(4) Berve, ibid., p. 304.
(5) E. Badian, The death of Parmenio, p. 329.
p· 196.(6) Id., Alexander the Great and the loneliness ofpower, dans Studies in Greek and Roman history, Oxford, 1964,

(7) Cf. supra, p. 67 et n. 3. Cette tendance d'Alexandre ne fit que s'accentuer pour atteindre son paroxysme
à son retour de l'Inde.
(8) C. B. Welles, art. cit. dans Studi Rostagni, p. 110 sqq. Ainsi après sa victoire en Sogdiane, où il a
conduit seul une armée macédonienne, Cratère « rentra dans le rang » et dut dès lors se contenter d'être un
« docile workhorse » !
94 ANTIGONE PENDANT L'EXPEDITION D'ALEXANDRE

toute l'expédition, soit pendant dix ans (x). Or la mobilité des hommes et des
fonctions constitue bien l'une des caractéristiques essentielles des méthodes
administratives d'Alexandre (2) . En tout cas, cette stabilité dans ses fonctions a éloigné Antigone
pendant dix ans du véritable centre de pouvoir et de décision. Voilà bien qui
confirme l'impression d'effacement que nous relevions tout à l'heure.
Mais la réalité présente là encore deux aspects contradictoires. Si cette stabilité
peut ressembler, en une certaine mesure, à un exil, elle révèle aussi une permanence
non moins exceptionnelle de la confiance d'Alexandre pour son satrape. D'une part,
en effet, il n'y a pas d'autre exemple — hormis celui d'Antipater (3) — de maintien
d'un homme dans une fonction intrinsèquement aussi importante que celle d'Anti-
gone. D'autre part, cela indique qu'il a échappé à la véritable «purge» décidée
par Alexandre, lors du retour de l'Inde (4). Huit gouverneurs sur vingt deux furent
déposés, et six d'entre eux furent convoqués à la Cour, ce qui pouvait être le prélude
à un jugement (5). Finalement, Antigone, en 323, est à peu près le seul satrape,
parmi les plus importants, à n'avoir pas suscité apparemment la méfiance
d'Alexandre.
On reste évidemment quelque peu embarrassé pour interpréter cette situation (6).
Cependant cela indique, c'est une évidence, qu'Antigone s'était conduit de telle

(1) Autre exemple, celui de Balakros de Cilicie (de 333 à 323), mais dans un rôle moins important,
puisqu'il est coiffé par Menés, au regard des communications (W. W. Tarn, Alexander, II, p. 176-177) ; le
cas de Gléomène en Egypte est très spécial (cf. en dernier lieu Seibert, Ptolemaios, p. 39-50).
(2) E. Badian, The death of Parmenio, p. 328, n. 4 et 333.
(3) Encore celui-ci avait- il perdu en 323 une part de son crédit, comme l'indique son rappel de
Macédoine et son remplacement projeté, par Cratère ; sur les relations entre Alexandre et le stratège d'Europe, cf.
infra, p. 126 n. 7.
(4) Sur cette purge, cf. F. Sghachermeyr, Alexander, p. 392-393, et E. Badian, Harpalus, dans JHS,
1961, p. 16-43, en part. p. 16-25.
(5) Id., ibid., p. 17-18. [Le terme « pouvait » (could) est souligné par Badian lui-même]. L'auteur cite
Stasanor, Atropatès, Peukestas, Philoxenos, Menandros. Sur les implications judiciaires d'une convocation
à la cour, voir en particulier Arrien, VI, 18, 2. Cependant, pour les trois derniers nommés, on doit se garder,
à notre avis, de conclusions hâtives, car rien n'indique avec certitude qu'ils aient été « convoqués». On sait
simplement qu'ils se trouvaient à Babylone, lors de la mort du roi (Arrien, VII, 23, 1). Les deux derniers
avaient amené les renforts à Alexandre ; (il est vrai qu'Asandros, frère de Parménion, perdit ainsi sa satrapie de
Lydie, et que son rappel à la cour signifie sa disgrâce : cf. Berve, s.v. (n° 165), et E. Badian, art. cit., dans
TAPhA, 91 (1960), p. 329, n. 16) ; d'autre part, le fait que Peukestas et Menandros obtinrent une satrapie,
lors du partage de Babylone, semble affaiblir l'hypothèse d' E. Badian. (Les exagérations de la thèse d' E.
Badian sont également notées par A. B. Bosworth, The death of Alexander the Great. Rumour and propaganda,
dans CQ_, n.s. XXI-1, 1971, p. 122, n. 3 et 124, n. 1).
(6) E. Badian, ibid., p. 24 : « Antigonus is puzzling, in this respect as in others».
ANTIGONE ET ALEXANDRE DE 334 À 323 95

sorte que les critiques du Roi ne le concernaient pas. Hormis la mauvaise


administration (*), Alexandre voulait réprimer les tendances centrifuges de certains satrapes (2).
Mais surtout il avait découvert en Inde l'insécurité du pouvoir (3) ; en prenant des
mesures d'exception, il voulait décourager à tout jamais une collusion des grands
chefs macédoniens ravec la troupe (4).
Le maintien d'Antigone, à cette date, indique donc que ni son talent
d'administrateur ni sa loyauté (ou sa prudence) ne pouvaient être mis en cause. Quant au
troisième chef d'accusation, il ne pouvait le concerner, car il avait depuis longtemps
perdu le contact avec l'armée : il n'était d'aucun clan ni d'aucune faction (5).

*
* *

En définitive, si l'on compare la situation qu'occupa Antigone pendant


l'expédition d'Alexandre, aux positions dont jouirent ses futurs rivaux (Perdiccas, Ptolé-
mée, Eumène, Séleucos ...), on ne peut s'empêcher de penser (que son éloignement
de plus de dix ans constitua pour lui un lourd handicap après juin 323.
Cependant, lors du retour du Conquérant, la conjoncture ne lui était pas
défavorable. Depuis son arrivée en Asie, à la tête des Alliés, en effet, il avait tout à la
fois prouvé ses qualités d'homme de guerre et de diplomate. Il avait à chaque fois
justifié la confiance que lui avait témoignée Alexandre en l'élevant à des fonctions
importantes, ou en lui assignant des missions délicates et périlleuses. Il pouvait
donc, en 323, légitimement espérer que ses aptitudes et ses succès lui vaudraient
auprès d'Alexandre une place de choix. La disparition du roi allait le pousser au
contraire à affirmer une ambition personnelle, qui était sans doute déjà latente, mais
que le faveur royale aurait pu détourner vers le service de la dynastie argéade.

(1) Id., ibid., p. 19, pense que cette raison ne fut pas déterminante dans la conduite d'Alexandre.
(2) Cf. Arrien, VI, 29, 3.
(3) E. Badian, Alexander and the loneliness of pouier, p. 202.
(4) Id., Harpalus, p. 20.
(5) Contra, E. Badian, ibid., p. 24, n. 55 qui, à tort à notre avis (cf. infra, p. 128) veut voir autour
d'Antigone une faction qui le soutient à la Cour.
APPENDICE

LES SOURCES DE L'HISTOIRE D'ANTIGONE ENTRE 334 ET 323,


VUES À TRAVERS LES RÉCITS DU SIÈGE DE KELAINAI
(PRINTEMPS 333)

A. Arrien, Quinte-Curce et la « source des mercenaires» ( ?)


Nous avons souligné à plusieurs reprises — pour la déplorer — l'insuffisance des sources
de l'histoire d'Antigone avant la mort d'Alexandre (*) . W. W. Tarn a été le premier à montrer
que cette indifférence des auteurs anciens avait gravement nui à l'histoire au futur diadoque (2).
Il a en même temps proposé une explication du récit de Quinte-Curce sur le rôle tenu par le
satrape de Grande-Phrygie pendant l'hiver 333/2, arguant que l'auteur latin avait utilisé ce
qu'il appelait la «source des mercenaires» (Mercenaries* source) (3).
Analysant en effet un certain nombre de passages de Diodore et de Quinte-Curce, l'historien
anglais a cherché à établir que ces deux auteurs avaient eu accès à un compte-rendu écrit par
des mercenaires grecs au service de Darius. En revanche, poursuivait-il, Ptolémée n'en eut
pas connaissance. Ainsi s'expliquaient, selon W. W. Tarn, les différences importantes que l'on
peut constater entre les récits de Diodore et de Quinte-Curce d'une part, d'Arrien d'autre
part (4). A vrai dire, tout n'était pas neuf dans cette hypothèse ; un certain nombre d'auteurs (5)
admettait déjà, en particulier, l'utilisation, par diverses sources anciennes, de renseignements
puisés auprès des mercenaires grecs de Darius. Ce qu'en revanche, W. W. Tarn affirmait avec
force, c'est que toutes ces informations avaient été réunies dans un ouvrage rédigé par un
mercenaire, peut-être même par leur chef Patron (6).
Lors de la parution d'Alexander the Great, la plupart des comptes rendus réservèrent un
accueil favorable à cette théorie, avec parfois quelques réserves (7). Cependant la publication
du livre de L. Pearson (8) et surtout d'un remarquable article de P. A. Brunt (9) ont renversé

(1) Voir supra, p. 17, 27, 91-92.


(2) Alexander, II, p. 110.
(3) Ibid., en particulier p. 101 sqq. ; voir V index, s.v. « Mercenaries' sources».
(4) Ibid., p. 109-110, cf. supra, p. 53.
(5) Cf. par exemple Kaerst, Hellenismus, F, p. 354, reprenant l'hypothèse de Ruegg et de Ranke.
(6) Ibid., p. 129.
(7) Adhésion sans réserve d' A. R. Burn, JHS, 67 (1947), p. 142 (« unexagerated and unromantic»),
d'A. H. M.Jones, CR, 63 (1949), p. 122 ; réserves ou nuances ap. G. A. Robinson, AJPh, 70 (1949), p. 196
et H. Strassburger, BO, 9 (1952), p. 208.
(8) Lost historiés, ch. III : The so-called mercenaries' source, p. 78 sqq.
(9) Persian accounts of Alexander' s campaign dans CQ_, XII (1962), p. 141-155.
98 APPENDICE

complètement le courant. Depuis lors — et ce, malgré quelques exceptions (x) — , l'hypothèse
de W. W. Tarn n'est plus guère prise en considération (-). Des réserves ont été émises, même
parmi ceux qui l'avaient soutenue ; ainsi Α.. R. Burn ne croit plus à l'existence d'un rapport
rédigé, mais bien plutôt à des rapports oraux, utilisés par des historiens postérieurs (3).
Puisqu'un passage de Quinte-Curce sur le rôle d'Antigone en Asie Mineure (J) constitue
l'un des arguments de W. W. Tarn (5), il est bon, tout d'abord, de faire le point, avant d'utiliser
un autre passage auquel ni l'historien anglais ni ses contradicteurs n'ont songé (6). Que penser
donc de la condamnation sans appel de P. A. Brunt (7) ?
Avant toute autre chose, rappelons que le commentaire historique de Tarn a été, en général,
fort bien accepté (8), même par des opposants à sa Quellenforschung (9). Ce sont donc ses
explications sur les silences d'Arrien, et surtout sur les sources de Quinte-Curce, qui ont suscité
les réserves les plus nettes. Reprenons les deux points, dans l'ordre :
1) En ce qui concerne les silences d'Arrien sur la contre-attaque perse, Tarn l'expliquait
par l'adoption du compte rendu de Ptolémée. Or, poursuivait-il, le Lagide n'allait pas faire
connaître à ses lecteurs les exploits de celui qui fut, dans les années 315-301, son principal
adversaire ! Il s'agit donc là d'omissions volontaires, destinées à rabaisser la stature d'Antigone (10).
Ce premier élément de la reconstitution de Tarn a été très généralement acceptée (11), ce

(1) Voir en particulier E. W. Marsden (Gaugamela, p. xn) qui s'opposant explicitement à L. Pearson
et à P. Λ. Brunt, juge l'existence de Ai « reasonnably certain » (voir aussi ibid., p. 6-7, 8, n. 1, 11, n. 4, 20 ; cf.
supra, p. 66, n. 2) ; cf. également M. Bieber, Alcxandcr ihc Greal in Greek and Roman Art, Chicago, 1964, p. 11-
12 (sans aucune justification, il est vrai : voir note suivante).
(2) R. K. Sinclair, Diodoms Siculus and the writing of history, dans PACA, 6 (1963), p. 36-46 (suit P. A.
Brunt sur ce point) ; également R. Wolf, Die Soldatenerzàhlungen des Kleitarch bei Quintus Ru/us, diss. Wien,
1963 (dactyl.), p. 4-6 (souligne que Tarn a été en quelque sorte contraint à échaffauder cette théorie, pour
rester en accord avec la date basse (280/70-270/40) donnée à Kleitarchos, alors qu'il vaut mieux conserver
la datation proposée par Jacoiîy, FGrlI, IID, p. 485). En dernier lieu, voir P. Goukowsky, Le portrait
d'Alexandre, dans REG, 79 (1966), p. 496 (à propos du livre de M. Bieber) : «Quant aux fameux «mémoires du
mercenaire inconnu » imaginé par W. W. Tarn (...), mieux vaudrait ne pas les mentionner sans de sérieuses
réserves ».
(3) A. R. Burn, JHS, 72 (1952), p. 82, n. 4 (en nuançant donc l'opinion qu'il exprimait dans JHS,
67 (1947), p. 142).
(4) IV, 1, 34-35 (cf. supra, p. 53 sqq.).
(5) Loc. cit., p. 110-111, et 177, n. 1.
(6) Infra, p. 100 sqq.
(7) Art. laud., p. 141 (« there is no warrant at ail for adopting Tarn's hypothesis») et 153 (« there is
no justification for invoking a mercenary writer»).
(8) Aux auteurs citées supra, p. 96, n. 7 et à E. W. Marsden, ajouter F. Schachermeyr, Alexander, p. 215.
(9) L. Pearson, op. cit., p. 80; P. A. Brunt, ibid., p. 151.
(10) Loc. cit.
(1 1) Outre L. Pearson et P. A. Brunt, voir A. R. Burn, JHS, 1952, loc. cit., et G & R, 12 (1965), p. 47,
G. T. Griffitii, Alexander's generalship at Gaugamela, dans JHS, 67 (1947), p. 88, n. 47 ; G. Wirth, RE, 23-2
(1959), s. υ. « Plolemaios als Historiker», col. 2483; P. Goukowsky, Clitarque seul? Remarques sur les sources
du livre XVII de Diodore de Sicile, dans REA, 71 (1969), p. 329.
les sources de l'histoire d'antigone entre 334 et 323 99

qui nous semble paradoxal, car il s'agit, à notre avis, du point le plus hypothétique de la
démonstration. Ou du moins, si cette explication est possible, encore convient-il de ne pas en oublier
une autre, finalement moins conjecturale. On sait en effet que le récit de Ptolémée-Aristobule
suit pas à pas la marche d'Alexandre (*). Or, la contre-attaque perse se situe au moment même
du siège de Tyr (2), qui fourmille de hauts faits et d'épisodes pittoresques et dramatiques ; quoi
de plus normal pour un historien d'Alexandre que de négliger les affaires d'Asie Mineure, après
les victoires du Granique et d'Issos ? D'ailleurs, même aux yeux de Quinte-Curce, la contre-
attaque perse et les victoires d'Antigone restent des affaires de second plan, au regard du siège
de Tyr, conduit par Alexandre, puisqu'il écrit en conclusion : « Mais ce ne furent là que luttes
accessoires; une seule bataille, dont tout le reste dépendait, fixait l'attention du destin» (3).
L'omission d'Arrien s'explique donc mieux par son souci de composer une œuvre pour la plus
grande gloire d'Alexandre (4), que par la volonté d'abaisser le prestige d'Antigone (5). C'est
raisonnablement au même parti pris que nous devons l'absence d'une mention de la mission
qu'Antigone remplit à Priène, en été 334 (6).
2) Quant aux informations de Chante- Curce, viennent-elles bien des mercenaires, comme le
supposait Tarn ? Contre cela, P. A. Brunt a présenté un certain nombre d'arguments,
imparables à notre avis. Tout d'abord, dans le passage sur la contre-attaque perse, ?il ne faut pas oublier
que les mercenaires grecs de Darius n'y ont pas pris part (7). Il y a donc bien là une
incontestable contradition interne dans le raisonnement de Tarn. D'autre part, et plus généralement,
des historiens grecs peuvent avoir parfaitement recueilli des témoignages oraux de mercenaires
déserteurs ou prisonniers, ou même de hauts officiers perses (8).
Précisément, en ce qui concerne le passage qui nous préoccupe, on peut d'ores et déjà
affirmer que Quinte Curce n'a pas emprunté ses informations à Ptolémée ou à Aristobule' puis-
qu'Arrien n'en dit rien ; mais, en revanche, — et nous suivons en cela P. A. Brunt — , rien ne
permet de conclure à une évanescente « source des mercenaires », ni donc d'exclure une source
grecque. Bien au contraire, le jugement déjà cité, de l'auteur latin, sur les événements d'Asie

(1) P. A. Brunt, art. laud., pp. 141-143.


(2) Cf. supra, p. 66, n. 2.
(3) IV, 1, 40 (trad. H. Bardon).
(4) E. Kornemann (Die Alexandergeschichte des Konigs Ptolemaios ' /. Ein versuch einer Rekonstruktion, Leipzig
und Berlin, 1935, p. 35 sqq.) montre bien qu'il s'agissait là d'un thème central de l'œuvre du Lagide. Voir
dans le même sens que nous, R. M. Errington, Bias in Ptolemy's history of Alexander, dans CQ,, n.s. XIX-2
(1969), p. 234-235 (l'auteur affirme en outre (p. 241) que Ptolémée a écrit son histoire juste après 320 (=321 !)
et que, dans ces conditions, il n'avait aucune raison de vouloir nuire à Antigone (p. 235)).
(5) E. Kornemann (ibid., p. 247) montre aussi, il est vrai, que le jugement porté sur les principaux
personnages est influencé par leur rôle après 323 : favorable à Léonnatos (ibid., p. 245), hostile à Perdiccas
(ibid., p. 247). Mais il s'agit d'hommes qui ont suivi toute l'expédition, et avec lesquels donc Ptolémée s'est
trouvé en concurrence dès avant 323 (cf. à cet égard, l'article de C. B. Welles déjà cité (Mise. A. Roslagni)
et R. M. Errington, ibid., p. 235 sqq.).
(6) Cf. supra, p. 39 et n. 5. De plus tout le récit d'Arrien sur le séjour d'Alexandre à Éphèse est très
lacunaire.
(7) P. A. Brunt, art. laud., p. 151.
(8) Ibid., p. 144.
100 APPENDICE

Mineure, montre assez que c'est au hasard d'une note de lecture que nous devons cette
digression, et non à une meilleure compréhension de sa source pour la situation stratégique. Il n'y a
donc, à notre sens, aucune raison contraignante de nier le recours de Quinte-Curce à l'ouvrage
d'un historien grec d'Alexandre.
La comparaison avec le passage correspondant de Diodore suggère une hypothèse :

Quinte-Gurce, IV, 1, 34 Diodore, XVII, 48


Darii praetores (5) ... και των άλλων ηγεμόνων και στρατηγών
qui proelio apud Isson superfluerant, cum omni τίνες εκ της εν Ίσσφ μάχης μετά στρατιωτών
manu, quae fugientes secuta erat διασωθέντες ...
adsumpta eliam Cappadocum et Paphlagonum juven- (6) οι δ' έθνη προσαγόμενοι και δυνάμεις περί
tute αυτούς ...
Lydiam recuperare temptabant (5) ... αντείχοντο των Περσικών ελπίδων

Le tableau laisse en effet clairement apparaître que Quinte-Curce et Diodore ont suivi
la même source, même si le second l'a beaucoup plus fortement résumée. Or on sait que Diodore,
comme Quinte-Curce, a utilisé Kleitarchos (1), lui-même en possession de comptes rendus
donnés oralement par les soldats et les mercenaires des deux camps (2), et que Diodore fait
de fréquentes digressions sur Memnon ou sur les débats ouverts dans l'entourage de Darius
sur le front d'Asie Mineure (3). Ces informations sur la contre-attaque perse peuvent donc avoir
été prises à Kleitarchos, par Diodore comme par Quinte-Curce (4).
Au total, nous nous retrouvons d'accord avec P. A. Brunt pour nier toute consistance à
une soi-disant « source des mercenaires » ; en l'occurrence, le décalage entre le compte-rendu
de Quinte-Curce et celui d'Arrien s'explique par l'emploi d'une source grecque différente
(peut-être Kleitarchos). En revanche, rien ne prouve avec certitude que la malveillance de
Ptoîémée à l'égard d'Antigone soit à l'origine de la lacune relevée dans Arrien.

(1) Pour Diodore : Jacoby, FGrli, IID, p. 484 ; L. Pearson, loc. cil. ; R. K. Sinclair, ibid., p. 45 ; contre
cette opinio commuais, voir Tarn, Alexander, II, p. 63 sqq. qui tient pour Aristoboulos, et M. J. Fontana, //
problema délie fonii per il XVII. libro di Diodoro Siculo, dans Kokalos, I (1955), p. 165-190 qui tient (assez
curieusement) pour Douris de Samos. — En ce qui concerne Quinte-Gurce, Tarn (ibid., p. 101-102) affirme au
contraire qu'il n'a pas utilisé Kleitarchos, mais qu'il a en revanche puisé ses renseignements directement dans
Diodore. Mais les convergences entre les deux auteurs sont si nombreuses (cf. E. Sghwartz, RE, 5 (1905),
col. 682-684) qu'on peut difficilement nier le recours à une source commune (cf. C. B. Welles, Diodorus, LCL,
t. VII (1963), p. 12, n. 1 et 2).
(2) Cf. F. Schachermeyr, Alexander, p. 129 et p. 502-503, n. 69 et, désormais, le travail de son élève
R. Wolf, Die Soldatenerzàhlungen des Kleitarchos bei Quintus Ru/us, diss. Wien, 1963 (dactyl.) passim, en soulignant
toutefois que l'auteur n'étudie pas cet épisode (autre oubli, cf. infra, p. 101, n. 3).
(3) Diodore, XVII, 18, 2 ; 30, 1 ...
(4) L. Pearson (op. cit., p. 80, n. 1) suggère qu'à tout prendre, et si leur œuvre englobe toute
l'expédition, Médcios de Larissa ou Néarque auraient pu relater ces exploits d'Antigone. Mais précisément, Néarque
ne commence qu'avec la construction de la flotte sur l'Hydaspe (Jacoby, FGrH, II G, p. 445) ; quant à Médeios,
le peu que l'on sait de lui (ibid., p. 442) n'autorise guère une telle hypothèse.
LES SOURCES DE L'HISTOIRE d'aNTIGONE ENTRE 334 ET 323 101

B. Alexandre, Antigone et la reddition de Kelainai (print. 333).


Cependant, il est un autre épisode de la vie d'Antigone que W. W. Tarn n'a pas utilisé,
enfermé qu'il était dans son système, selon lequel la campagne d'Halicarnasse à Gordion n'était
pas relatée par A4, car les mercenaires grecs de Darius n'y eurent aucune part (x) : il s'agit du
siège et de la reddition de Kelainai, la capitale de la Grande-Phrygie (2). Or, cet événement
offre des conditions de recherche bien supérieures au précédent, car nous disposons des deux
versions d'Arrien et de Quinte-Curce ; de plus, une comparaison systématique des deux comptes
rendus laisse rapidement apparaître de profondes divergences sur les conditions de la
nomination d'Antigone dans sa satrapie, et sur le rôle qu'il joua lors de la reddition de la citadelle.
Mais, avant d'en venir à la Qiiellenforschung proprement dite (G), il importe de déterminer
l'apport respectif des deux auteurs. Pour cela, le mieux est de disposer face à face les deux
versions, en faisant coïncider les deux paragraphes concordants, relatifs à l'accord passé entre
Alexandre et les assiégés (3).

Quinte-Curce, III, 1, 6-8 Arrien, I, 29, 1-3


1. Alexander ... arcem vero ... oppugnare adortus
caduceatorem praemisit, qui denuntiaret, ni dede-
rent, ipsos ultitna esse passuros.
2. [Refus des assiégés] ... se sciret inexpugnabiles 1. [Description de l'acropole]
esse ad ultimum pro fide raorituros.
3. Ceterum, ut circumsederi arcem et omnia sibi 2. Και οΰτοι [assiégés] πρεσβεύονται παρ' Άλέ-
in dies artiora esse viderunt ξανδρον,
4. Sexaginta dierum indutias pacti sunt, nisi intra 3. απαγγελλόμενοι, ει μη άφίκοιτό σφισι βοήθεια
eos auxilium Darius ipse misisset, dederent urbem. εν ημέρα. f\ συνέχειτο, φρασάντες την ήμέραν, δτι
παραδώσουσι το χωρίον.
5. Postquam nihil inde praesidii mittebatur 4. Και εδοξε ταϋτα Άλεξάνδρω ωφελιμότερα ή πο-
6. ad praestitutam diem permisere se régi. λιορκεΐν απορον πάντη προσφέρεσθαι την ακραν.
5. Προς μεν δη ταΐς Κελαιναϊς ψνλακήν καταλείπει
στρατιώτας ες χίλιους και πεντακόσιους.
5. Μείνας δε αύτοϋ ημέρας δέκα,
7. και σατράπην άποδείξας Φρυγίας Άντίγονον
τον Φιλίππου κτλ.
3. ... αυτός έπί Γορδίου εστέλλετο.
J. Και Παρμενίωνι επέστειλεν, κτλ.
Les contradictions internes et externes sautent aux yeux. A suivre littéralement le récit de
Quinte-Curce, en effet, Kelainai s'est rendue à Alexandre (Ce), deux mois environ après la

(1) Ibid., p. 73 (en omettant d'ailleurs le fait que des mercenaires grecs se trouvaient à Kelainai).
(2) Cf. supra, p. 45-46 ; sur Kelainai, ibid., p. 49-53.
(3) Nous attribuons un exposant à chacune des fractions des récits de Quinte-Curce et d'Arrien, telles
qu'elles apparaissent dans le tableau ci-dessus. Dans la suite de cet Appendice nous adopterons donc, en
référence, A1, A2 ..G1, C2 ...
102 APPENDICE

conclusion d'un accord avec les assiégés (C4). Mais cette présentation des faits ne correspond
pas à la hâte manifestée par Alexandre chez Arrien (A'1). Malheureusement le récit d'Amen
fourmille d'obscurités sur le déroulement chronologique des opérations ; ainsi le terme des
soixante jours est absent du texte du contrat qu'il nous transmet (/l3) ; en revanche il cite une
halte de dix jours d'Alexandre sous les murs de Kelainai (/lr>) ; il ne dit pas non plus clairement
à qui s'est rendue la place (Λ5-8).
Les difficultés d'interprétation de ces deux compte rendus se reflètent dans les récits
embarrassés des auteurs modernes. Un tout petit nombre, à notre connaissance, affirme explicitement
qu'Alexandre a bien reçu soumission de Kelainai (*) ; aucun n'écrit sans détour qu'il s'agit
en fait d'Antigone (-) ; la plupart — lorsqu'ils rapportent l'épisode (3) — essaient de combiner
le récit de Quinte-Curce et celui d' Arrien, ce qui a pour résultat d'offrir au lecteur un récit
d'une rare obscurité (4). Or, le débat est important à double titre ; notre essai de reconstitution
de la carrière complète d'Antigone nous impose, tout d'abord, de chercher une solution à ce
problème ; de plus, l'analyse comparative des deux textes devrait permettre d'apporter une
nouvelle contribution à la Quellenforschimg de l'histoire d'Alexandre.
En l'occurrence précisément, tous les modernes, au moins implicitement, ont choisi, a
priori (5), le récit parfois contradictoire et incohérent d'Arrien, de préiérence au compte rendu
plus clair de Quintc-Curce. Ce choix est très généralement dicté par le peu de cas que l'on
fait des qualités historiques de l'auteur latin. Or, sans nier son penchant pour les discours et
les belles formules (G), il est nécessaire de rappeler ici qu'en plusieurs occasions, Arrien a été
pris en flagrant délit soit d'omission (7), soit d'erreur (8), soit de contre-vérité (9), que des pas-

(1) Berve, II, p. 257 ; E. W. Marsden, Gaugamela, p. 29 ; cf. D. Magie, op. cit., I, p. 127.
(2) Voir ci pendant dans ce sens, F. Jougukt, L'impérialisme macédonien et l ' hellénisalion de V Orient, 2 e éd.,
A. Michel, Paris, 1961, p. 24 : Alexandre « laissa 1500 hommes pour recevoir la soumission des 1000 Cariens
et 100 mercenaires grecs, qui la défendaient, et parvint enfin à Gordion». On voit que l'auteur reprend le
texte d'Arrien, sans en lever totalement l'ambiguïté.
(3) Ni G. Radet {Alexandre, p. 62-63), ni Ul. Wilcken (Alexandre, p. 101) n'en souillent mot.
Surprenante omission également de R.. Wolf (supra, p. 99, n. 2).
(4) Ainsi Nïese, I, p. 68-69 ; Droysen, I, p. 229, dont les récits suivent Arrien de très près ; voir aussi
Al. Baumbach, Kleinasicn, p. 46 ; mais surtout W. W. Tarn (CAH, VI, p. 365 = Alexander, I, p. 21), qui laisse
subsister toutes les contradictions et obscurités du texte ancien.
(5) En revanche, Kaerst (Hdlenismus, P, p. 357) affirme bien supérieure la version d'Arrien, le texte
de Quinle-Gurce, selon lui, devant être rejeté comme « ausgeschmuckt» (ibid., n.3) ; mais il n'apporte aucun
argument propre à justifier ce jugement.
(6) Cf. H. Bar:.on, La valeur liUcraire de Qjdnic-Curce, dans LEC, 15 (1947), p. 193 sqq. ; à propos de
Quinte-Curce, IV, 1, 38 sqq., voir l'article récent de W. Rutz, Zur Erzaldimgskunst des Q_. Curtius Rufus. Die
Belagertmg von Tyrus, clans Hermès, 93 (1965), p. 370-382.
(7) Voir supra, p. 97-99 à propos de la contre-attaque perse après Issos.
(8) A propos des négociations engagées après Issos par Darius, cf. G. Rai;>et, art. cit., pessim ; à propos
du procès de Philotas, voir E. Badian, voir E. Badian, art. cit., dans TAPhA, 1960, p. 326, n. 8 ; autres exemples
de la valeur de Quinte-Curce, cf. Id., The eunuch Bagoas. A sludy in method, dans CQ, May 1958 (n° 1-2), p. 145-
157, et M. Renard et J. Servais, A propos du mariage d'Alexandre el de Roxane, dans AC, XXIV (1955), p. 29-50.
(9) En particulier dans les épisodes où Ptolcmce est décrit comme protagoniste (cf. C. B. Welles, art.
cit., Mis. Rostagni, passim).
les sources de l'histoire d'antigone entre 334 et 323 103

sages de Quinte-Curce ont précisément permis de dépister et de corriger (1). D'autre part,
dans le cas qui nous occupe, le récit de Quinte-Curce est, d'assez loin, le plus cohérent et le
plus compréhensible.
Il faut donc aborder les deux auteurs en toute liberté d'esprit, sans a priori sur la valeur
relative d'Arrien et de Quinte-Curce, pour tenter de répondre à cette question : qui a reçu
la reddition de la garnison de Kelainai ? Si c'est Alexandre, pourquoi Arrien ne le dit-il pas
explicitement ? Si c'est Antigone, pourquoi Quinte-Curce le qualifie-t-il du titre de rex ?

1. Sexaginta dies.
Partons des paragraphes — que nous avons encadrés sur le tableau synoptique — où les
deux auteurs transcrivent le texte du contrat passé entre Alexandre et la garnison (C4; As).
Or — à part la précision sexaginta dies sur laquelle va porter la discussion, et une référence
directe à Darius (2) — le texte d'Arrien est rigoureusement superposable à celui de Quinte-
Curce. L'analogie est telle, dans le fond et dans la forme, — (style indirect chez les deux auteurs),
— qu'ils apparaissent comme les calques de l'original de l'accord juré par les deux parties.
L'existence du dit-contrat ne peut donc pas être mise en doute. Dans ces conditions, ou bien
Arrien a « oublié» la précision des soixante jours, ou bien Quinte-Curce l'a rajoutée (3). C'est
le problème qu'il nous faut examiner en priorité, car sa solution engage tout le reste de la
discussion.
Or, en soi, le délai de soixante jours n'a rien d'invraisemblable (4). On n'a pas, il est
vrai, connaissance d'autres accords de ce type, passés par Alexandre avec une garnison
assiégée (5). Mais cela ne fait pas obstacle, car l'acceptation d'un tel contrat par le roi ne peut
précisément s'expliquer que dans une situation stratégique exceptionnelle (6). Cependant, la
comparaison de ce paragraphe d'Arrien avec le texte d'un accord antérieur de même type, mais por-

(1) G. Radet, art. cit., dans CRAI, 78 (1924), p. 356 sqq.


(2) Cf. infra, p. 104 et n. 1.
(3) Nous conservons pour le moment, et par commodité, les noms de Quinte-Curce et d'Arrien, bien
qu'ils ne fassent que transmettre des renseignements venus de sources antérieures, que nous essayons plus loin
de déterminer {infra, p. 107 sqq.).
(4) Voir ainsi Droysen, I, p. 229, n. 2 ; mais cet auteur souligne l'impossibilité d'arriver à une certitude,
car les sources, selon lui, ne donnent aucun détail ni sur les étapes des marches d'Halicarnasse à Gordion, ni
sur les neiges de Pisidie. (Mais précisément, voir par exemple supra, p. 45, n. 2).
(5) Un grand nombre de places furent réduites par Alexandre pendant sa campagne d'hiver, soit par
homologia, soit par bia (Arrien, I, 28, 2) ; mais il s'agit, dans les deux cas, d'une reddition immédiate, que ce
soit à la suite d'un accord ou d'un assaut ; Γhomologia indique que « le parti militairement le plus fort a préféré
renoncer à un assaut ou à un blocus de longue durée», pour reprendre ici l'expression de P. Ducrey {op. cit.,
p. 112), ajoutant que sur les 100 exemples de sièges qu'il a étudiés, du vie s. au IIe s. av. J.-C, plus de 40 %
se terminent par la conclusion d'un accord {homologia) ; cela confirme bien que le siège et la reddition
conditionnelle de Kelainai s'inscrivent dans une situation exceptionnelle.
(6) Pour poursuivre le raisonnement de P. Ducrey, on peut donc supposer qu'assaillants et défenseurs
de Kelainai disposaient d'atouts d'importance égale.
104 APPENDICE

tant sur cinq jours, conservé par la Chronique de Lindos (1), révèle bien l'emploi de formules
à peu près identiques (2).
En tout état de cause, le recours à une solution diplomatique de ce type s'explique par
la confiance de l'une et l'autre partie en une issue favorable au cours de ce délai de soixante
jours. Or l'analyse de la situation stratégique, par les assiégés comme par les assiégeants, tendait
à leur prouver que ce délai de soixante jours pouvait leur être favorable.
Les assiégés tout d'abord : leur situation est grave, car ils risquent de manquer de ressources
en vivres (G4) (3). Mais ils diposent aussi d'atouts importants, et de solides espérances. Ils
sont en effet puisamment retranchés (C1) (4), au point de se considérer comme indélogeables
(C2), d'autant qu'Alexandre ne peut utiliser ses machines de siège (5). Surtout, ils ne croient
manifestement pas à l'éventualité d'une victoire finale d'Alexandre sur Darius. Ils traitent
avec morgue les assiégeants (6), proclamant orgueilleusement leur fidélité totale au Grand
Roi (G2) (7) avec lequel ils restent très certainement en communications (8).
Cette attitude de la garnison nous paraît être en accord total avec la situation stratégique
encore très favorable de Darius, à cette date (9). Ses ressources en hommes et en argent n'ont

(1) FGrH, n°532, D 23-25 : ... καιεϊ κα μ,ή παραγένηται, κατά τον ώρισμένον χρόνον, παραδωσεΐν εφα-
ααν αντοϊς τάν πόλιν. (Près de succomber au siège mené par Datis, les prêtres du temple, persuadés d'une
intervention de la déesse en leur faveur, promettent de se rendre, si, dans un délai de cinq jours, une pluie n'est
pas venue reconstituer leurs reserves d'eau). Le miracle que rapporte ce passage a été inventé par un habile
faussaire du ive s. av. J.-C. (P. Faure, La conduite des armées perses à Rhodes pendant la première guerre médique, dans
RH, 192 (1941), p. 236-241) ;mais cette constatation, loin de l'affaiblir, ne fait que confirmer la valeur
intrinsèque du vocabulaire juridique employé par la Chronique. Emploi du même vocabulaire, voir Diodore, XIX
63, 2 ; cf. aussi Sghmitt, Vertràge, index s.v. επαγγέλλω et παραδίδωμι.
(2) On retrouve ce délai de cinq jours dans le récit du siège de Béthulie mené par Holopherne, et rapporté
par le Livre de Judith (7, 30-31, 8, 9). Mais il est assez probable que l'auteur de cette œuvre romancée tardive
a emprunté des éléments à la Clmnique de Lindos (cf. M. Hadas, Hellenistic culture. Fusion and diffusion, New-
York, London, 1959, p. 165-169).
(3) L'arrivée des habitants de la ville basse dans la citadelle (Quinte-Curce, ibid., 6) avait peut-être
désorganisé les prévisions de l'intendance.
(4) Cf. aussi infra, p. 109-111.
(5) II les a renvoyées à Trafics, avant de commencer sa campagne d'hiver (Arrien, I, 23, 6).
(6) Cf. aussi infra, p. 105-107.
(7) La volonté de résistance des mercenaires grecs a sans doute d'autres motifs. Depuis qu'Alexandre
a réduit en esclavage les mercenaires capturés après le Granique (Arrien, I, 16, 6), les Grecs ne se rendirent
plus : où bien ils prirent la fuite, comme à Éphèse (Id.,I, 17, 9), ou bien combattirent jusqu'à la mort (à
Millet : Id., I, 19, 4 sqq.). Malgré le changement d'attitude d'Alexandre (ibid.), nul doute que les mercenaires
craignent encore de tomber aux mains des Macédoniens (là-dessus voir E. Badian, art. cit., dans JHS, 1961,
p. 25).
(8) Atizyès a quitté tardivement sa satrapie (cf. supra, p. 43 et 46, n. 1) en laissant certainement des
instructions, propres à persuader la garnison que la résistance à Alexandre aurait une heureuse issue (voir
aussi infra, p. 104, n. 1) ; d'autre part, ni la Pisidie orientale, ni bien sûr la Cilicie ni la Cappadoce, n'ont été
conquises par Alexandre ; les routes vers l'est restent libres.
(9) Dans ce sens, voir récemment K. Kraft, Der «rationale» Âlexander (éd. H. Gelsche), (FAS, 5), 1971,
p. 88-89.
les sources de l'histoire d'antigone entre 334 et 323 105

pratiquement pas été entamées par la défaite du Granique, et les assiégés ne sont pas sans
connaître (ou espérer) les préparatifs gigantesques de Darius pour lever une nouvelle armée (x) ;
à l'ouest, le licenciement, à Milet, de la flotte d'Alexandre, a ouvert la voie de la reconquête
au redoutable Memnon (2). Pour les assiégés, donc, cet accord pouvait apparaître à juste titre
comme une victoire, puisqu'il allait obliger Alexandre à perdre deux mois précieux, et qu'il
leur permettait d'attendre avec assurance d'être délivrés, au printemps, par une offensive perse (3) .
Ils ne se départirent d'ailleurs jamais de leur confiance inébranlable (4).
Alexandre, de son côté, connaît l'état d'épuisement de ses troupes, harassées par une dure
campagne d'hiver (s), succédant à la conquête de la côte d'Asie Mineure. Les contingents
dont il dispose, sont sur la brèche depuis un an, ou presque (6). Il renonce donc à enlever une
position trop bien protégée. Après quelques tentatives d'intimidation (C1), il se rend compte
en effet qu'il ne pourra pas enlever la position rapidement (A1) (7). C'est ce qui l'amène à
conclure l'accord avec la garnison.
La hâte d'Alexandre s'est en effet manifestée dès le départ — tardif (8) — de l'expédition.
A Halicarnasse déjà, il avait renoncé à prolonger son séjour jusqu'à la chute des derniers
fortins (9). C'est pour les même motifs qu'au cours de sa campagne d'hiver, il avait préféré ne
pas commencer le siège de places réputées imprenables, telles Syllium (10) ou Termessos (n),
ou conclure des accords de compromis, comme à Aspendos (12). Arrien, d'ailleurs, affirme
sans ambage que c'est par souci d'avancer vite qu'Alexandre renonça à s'emparer par la force
de Kelainai (A4). Il a hâte, en effet, de gagner Gordion (13), et d'y préparer son armée pour
une campagne qui s'annonce décisive. Il ne reste donc que dix jours à Kelainai (A6), très

(1) D'ailleurs le texte du contrat transmis par Quinte-Curce (C4), indique qu'aux yeux des assiégés, ce
secours ne pouvait provenir que de Darius (Darius ipse).
(2) Sur ces faits bien connus, voir par exemple, Berve, II, s.v. Memnon. (Cf. aussi supra, p. 60-62).
(3) Cf. Darius ipse.
(4) Cf. infra, p. 105-107.
(5) Sur l'acharnement des combats en Pisidie par exemple, voir Arrien, I, 28, 5 sqq.
(6) D'où sans doute la halte de dix jours sous les murs de Kelainai, avant de gagner Gordion (A5) ;
il est probable qu'Alexandre a voulu offrir un repos à ses troupes (Droysen, I, p. 230), en profitant des
conditions exceptionnelles offertes par le site de Keîainai (cf. Xénophon, Anabase, I, 2, 9 ; Cyrus, en 401, put faire
séjourner 13000 mercenaires dans son paradeisos ; sur la richesse de la région, voir aussi supra, p. 80 sqq.).
(7) Cf. infra, p. 109-111.
(8) Sur le départ tardif, voir Plutarque, Alexandre, 16 (in mit.) ; (là-dessus, cf. R. Vallois, Les strophes
mutilées du péan de Philo damos, dans BCH, 55 (1931), p. 338).
(9) Arrien, I, 23, 6.
(10) Id., ibid., 26, 5.
(11) Id., ibid., 28, 2.
(12) Aspendos, dans un premier temps, avait obtenu d'être dispensée de tribut (Id., ibid., 26, 2).
(13) C'est à Gordion qu'en quittant Halicarnasse, Alexandre avait donné rendez-vous à Parménion (cf.
supra, p. 42-43) ; il y attendait également de nouvelles recrues de Macédoine (Arrien, I, 24, 1-2 ; 29, 4 ; Quinte-
Curce, III, 1, 10).
106 APPENDICE

probablement pour offrir un repos à ses troupes (1), puis prend la route de la ville de Midas
(Az), en faisant savoir à Parménion de venir l'y rejoindre (A0). Nul doute qu'en concluant cet
accord, la garnison comptait retenir Alexandre à Kelainai, et désorganiser ainsi ses plans.
Mais, aux yeux d'Alexandre, cet accord était fort avantageux, même si, de notre point
de vue, il s'agit d'une « reculade» pour un homme si soucieux de s'emparer des places fortes (2).
En vérité, il pensait bien être le principal bénénciaire de ce compromis tactique, qui lui
permettait tout à la fois, de surveiller aux moindres frais (A.5) une place stratégique de première
importance, et de hâter ses préparatifs en vue de l'affrontement attendu contre Darius.
Alexandre et la garnison croyaient donc, chacun, faire une bonne affaire. Ces paris sur
une issue favorable à leur cause illustrent d'ailleurs assez bien la confiance inébranlable des
deux adversaires peu avant l'affrontement décisif. Quoi qu'il en soit, on doit admettre que
le contrat portait cette clause des sexaginta dies, et qu'en conséquence, le soin de recevoir la
soumission des assiégés, à l'expiration du délai, fut confié à Antigone, qu'Alexandre nomma
satrape de Grande Phrygie, en lui laissant quinze cents mercenaires, juste avant son départ
pour Gordion (A5-6-7).

2. Sénèque, De ira, ///, 22, 4-5.


Qu'Antigone soit resté seul, sous les murs de Kelainai, pour réduire la place, nous pensons
en trouver confirmation dans un passage, négligé (3), du de Ira (III, 22, 4-5) de Sénèque, qui
paraît bien s'appliquer aux derniers jours de la résistance de la citadelle :
-4- «II [Antigone] supporta les paroles injurieuses de ses ennemis avec la même indulgence
que celle de ses sujets. Ainsi il assiégeait, dans une petite forteresse (in parvulo quodam
caslello), des Grecs qui, méprisant leur ennemi par confiance en la solidité de la place,
raillaient la laideur d'Antigone et tournaient en dérison tantôt sa petite taille, tantôt
son nez épaté : «Je suis ravi, dit-il, et j'ai bon espoir, possédant Silène dans mon camp».
—5 — Quand il eût dompté par la faim ses railleurs (Cum hos didaces famé domuisset), voici
comment il traita les prisonniers : ceux qui étaient aptes au service militaire furent répartis
dans ses cohortes, les autres furent livrés au crieur public, et il déclara qu'il ne l'aurait
pas fait, s'il n'avait jugé utile de donner un maître à de si mauvaises langues» (4).
Ce passage est en effet inclus dans un chapitre (XXI I), où est rapporté un autre trait que
que l'on peut assigner, sans crainte d'erreur, à Antigone le Borgne ; cette anecdote, où on le
voit montrer de l'indulgence à l'égard de ses soldats, remonte très certainement à Hiéronymos
de Kardia (5).

(1) Cf. supra, p. 104, n. 6.


(2) Voir infra, p. 109.
(3) Simple référence chez Droysen (I, p. 89, n. 3) et Be;<vh, II, p. 43, n. 1 (cf. supra, p. 20-21) ; à notre
connaissance, la seule tentative d'exploitation historique a été menée par C. F. Epson, The personnal appearance
ofAntigonus Gonaias, dans CPh, XXIX (1934), p. 54-55.
(4) Trad. A. Bourgery.
(5) Elle est en effet rapportée également par PluiarouL· (de cohibeudn ira, 9 et Apolht. Aniig., 10), et se
rapporte, selon toute vraisemblance, à la marche d'Antigone en Médie, en 317/6, au cours de laquelle la disci-
les sources de l'histoire d'antigone entre 334 et 323 107

D'autre p>art, les conditions clans lesquelles se déroule le siège et 's'effectue la reddition
correspondent étonnamment au récit de Quinte-Curce : il s'agit bien du siège d'une acropole (1),
(et non d'une cité), munie d'une garnison de Grecs (') ; dans les deux comptes rendus, les assiégés
sont persuadés de leurs capacités illimités de résistance (3), mais cèdent finalement à la faim (*) ;
ajoutons que le traitement appliqué par Antigone aux prisonniers grecs, illustre assez bien
la double politique d'Alexandre à leur égard : condamnation à l'esclavage (5), enrôlement
dans sa propre armée (G). Compte tenu des buts bien particuliers de Sénèque (7), cette
comparaison indique clairement, à notre avis, que son récit s'applique au siège de Kelainai, au début
de l'année 333 (8).
Contre l'identification au Borgne, vont les railleries des assiégés sur sa petite taille (Sên. 4).
On sait en effet qu'Antigone était très grand (9). C. F. Edson en a tiré argument pour voir dans
ce récit une allusion à Gonatas (10). ?.rais, d'une part, nous avons déjà souligné(11), le caractère
erroné de l'interprétation, par le même auteur, du paragraphe suivant de Sénèque. De plus,
la seule représentation figurée que l'on pense s'appliquer à Gonatas (12), ne correspond pas à
cette staiura humilis du texte de Sénèque.

pline imposée par Antigone avait soulevé les récriminations des soldats, épuisés par une lutte quotidienne
contre une nature hostile (Diodore, XIX, 37 ; Polyen, Stratog., IV, 6, 11 et 8, 4 ; Cornélius Nepos, Eumène,
8 (2-7), 9). Ces comptes rendus concordants ne laissent aucun doute sur leur origine hiéronymienne.
(1) Arcem (C1), parvulo castello (Sén.4).
(2) Sén* et cf. A1.
(3) Non eadem ... aeslimatione munimenta metiri (C2), fiducia loci contemnentes hostem (Sén.1).
(4) ... Et cmnino sibi in aies artiora esse videnmt (C3), cum hos didaces famé domuisset (Sén.5).
(5) Ap-Rien, I, 16, 6.
(6) Id., ibid., 19, 6 (cf. supra, p. 103, n. 7) ; notons que ce passage a échappé aux études spécialisées de
P. Ducrey, op. cit., et de H. Volkmann, Die Massensversklavungen der Einwohner in der hellenistisch-rômischer Zeit,
dans Akad. Wiss. Litlr. Mainz. Abhandl. d. Gcistes- imd sozialwissenschaftlichen Klasse, N.R. 3 (1961), p. 177.
(7) L'ouvrage De Ira n'a aucune prétention historique. Comme beaucoup d'autres ouvrages anciens,
il s'agit d'un recueil d'exemple;, pris à des sources diverses, que l'auteur cite rarement, lues très rapidement sans
souci des détails. L'imprécision du compte rendu est encore aggravée par l'utilisation de sources intermédiaires
(cf. A. Bourgery, Sénèque, Les Dialogues, I, De Ira, GUI7, 1961, pp. xvi-xix).
(8) Nous n'avons pas trouvé trace, dans toute la carrière d'Antigonos Monophthalmos, d'un autre siège
dont les caractéristiques se rapprochent de ces divers récits. Seul le siège de Nora, en 320/319, où se réfugia
Eumène, offre certaines analogies, mais analogies purement extérieures : il s'agit là aussi d'une petite place-
forte (χωρίον δχυρόν) (Diodore, XVIII, 41, 1), mais cette terminologie est extrêmement courante (chez
Arrien en particulier) ; Diodore (i.e. Hiéronymos de Kardia, cf. ibid., 42, 1) précise en outre (ibid., 41, 2) que
la puissance du site tenait autant « à îa nature, qu'au travail de l'homme», mais cette observation est d'une
rare banalité chez les auteurs anciens. En outre et surtout, les conditions de la reddition sont essentiellement
différentes dans l'un et l'autre cas (pour Nora, voir H. H. Schmitt, Vertràge, n° 418 ; sur tout cet épisode nous
renvoyons à notre article dans REA, 1973).
(9) Plutaroue, Démet., 2.
(10) Art. cit., passim.
(11) Cf. supra, p. 21 et n. 1, sur les erreurs de raisonnement de C. F. Edson.
(12) II s'agit de la célèbre fresque de îa Villa de Boscoreale, sur laquelle Ch. Picard voir figurer Antigonos
Gonatas, Phila et Ménédémos d'Erétric (Du« Triclinium d'été» de la villa dite de P. Fannius Synistor, près de Bosco-
108 APPENDICE

Mais là n'est pas l'essentiel. Pour comprendre le texte de Sénèque, il ne faut pas perdre
de vue que l'échange de réparties entre les assiégés et Antigone se fait sur le mode ironique.
Or, une nouvelle comparaison avec le texte de Quinte-Curce donne la clef de tout le passage.
En effet, les assiégés, sûrs d'eux mêmes {Sén.i ; conlemnentcs ...), veulent montrer, combien du
haut de leurs remparts, Antigone leur paraît ridiculement, petit. C'est exactement l'attitude qu'ils
avaient adoptée face à Alexandre, lorsqu'au début du siège, ils éconduisirent sans ménagement
le héraut macédonien, venu exiger une reddition immédiate et sans conditions :
« Eux, ils mènent le héraut jusqu'à une tour à laquelle emplacement et travaux
donnaient une élévation considérable ; ils l'invitent à en considérer la hauteur et à annoncer
à Alexandre que les habitants el lui évaluaient différemment les mesures de ces fortifications ...» (C2).
Le texte de Sénèque rapporte donc des sarcasmes, lancés du haut des remparts, par des assiégés
assurés de pouvoir résister (x) — ce que Sénèque n'a absolument pas compris d'ailleurs.
Cherchant des « exemples » de patience, il a du même coup, fait un contre-sens sur la réponse d'Anti-
gone. Aux quolibets de la garnison, le satrape réplique en effet par ce trait : «Gaudeo... si in
cas/ris meis Silenum habeo» (Sén. 5). Cette réponse est fort instructive. En effet, Kelainai était la
cité du Silène Marsyas, vaincu par Apollon (2) ; posséder dans son camp le patron de la cité (3)
constituait donc pour Antigone un gage de victoire. Sénèque, on le voit, a interprété comme
de la patience, ce qui, chez Antigone, était sens de l'humour (!), aiguisé par la certitude d'une
revanche prochaine (« et aliquid boni spero ») .
En conclusion, il ne fait aucun doute, à nos yeux, qu'Alexandre a quitté Kelainai au bout
de dix jours, sans avoir reçu la soumission de la garnison. Il en a laissé le soin à Antigone, le
nouveau satrape, à qui il avait confié quinze cents mercenaires. La garnison s'est donc rendue
cinquante jours après le départ d'Alexandre, à une date qui correspond à peu près au départ
de Gordion (5).

C. Les réticences d'Arrien et les informations de Quinte-Cuecf,.


Si donc la confrontation des deux textes permet de résoudre les contradictions entre les
deux versions, il reste à expliquer les contradictions internes, c'est-à-dire à répondre aux deux

reale. La décoration pariétale : religion ou histoire ?, dans JS, 1957, p. 49-8 et 102-109 ; cf. aussi Gl. Weiirli, Antigone
et Démétrios, p. 196-204 (avec des reproductions).
(1) Le siège de la « Roche des Sogdiens»par Alexandre (Arrien, IV, 18) se déroula selon un scénario
comparable. C'était une fortification considérée comme imprenable par ses habitants, abondamment pourvus
de vivres et d'eau. Lors d'une entrevue préliminaire, Alexandre leur promit la vie sauve s'ils acceptaient de
faire leur reddition. Le refus des députés s'exprima avec une brutale ironie ; ils conseillèrent à Alexandre de
trouver « des soldats ailés qui pourraient s'emparer pour lui de la position »
!

(2) Hérodote, VII, 26 ; Xénophon, Anab., I, 2, 8 ; Quinte-Curce, ibid., 2-5.


(3) Pausanias, X, 20, 9 ; cf. S. Reinach, Cultes, mythes et religion, IV, Paris (1912), p. 29-44 et Burckardt,
RE, 28 (1930), s.v. Marsyas (n° 6), col. 1386-1690.
(4) Sur ce trait de caractère d'Antigone, cf. Plutarque, Apopht. Antig., 5 et 12, Démétrios, 19, Eumène,
15, Quaest. Conv., II, 1, 9, 4; voir aussi Frontin, Siral., IV, 1, 10.
(5) Cf. supra, p. 46, n. 11.
LES SOURCES DE L'HISTOIRE d'aNTIGONE ENTRE 334 ET 323 109

questions suivantes : pourquoi Arrien ne dit-il rien du rôle d'Antigone ? Pourquoi Quinte-Curce
Pappelle-t-il roi ? Nous entrons là directement dans la détermination des sources utilisées par
les deux auteurs.
Or, à bien des égards, l'épisode offre des conditions de départ idéales pour mener à bien
cette Quellenforschung. En effet, il ne s'agit plus, comme dans les cas étudiés plus haut (l),
d'opposer les renseignements de Quinte-Curce aux silences d'Arrien, mais bien de confronter les
versions des deux auteurs sur le même événement, nettement défini dans le temps et dans l'espace.
D'autre part, et sans préjuger de l'enquête à mener, on peut remarquer que Quinte-Curce et
Arrien ont utilisé des sources très différentes, dont chaque auteur a utilisé l'une in loto, sans
recourir à l'autre. En ce qui concerne Quinte-Curce ainsi, on voit très bien qu'aussitôt après
le récit de la reddition de la garnison, il réutilise la même source qu'Arrien, comme le montre
le récit de l'arrivée de l'ambassade athénienne à Gordion :

Quinte-Curce, ibid., 9 Arrien, ibid., 5


Superveniiint deinde légal i Ένταϋθα και 'Αθηναίων πρεσβεία παρ' Άλέξαν-
AtJieniensium δρον άφίκετο,
petenles ut capti apud Granicum δεόμενοι 'Αλεξάνδρου άφεΐναί σφισι τους αΐχ-
amnem redderentur sibi. μα?Μτονς, οΐ επί Γρανικω ποταμω ελήφθησαν
ΆΟηναίοιν ξνστρατευόμενοι τοϊς Πέρσαις κτλ.

Il ne fait donc aucun doute que, pour les affaires de Kelainai, Quinte-Curce a utilisé une source
différente de celle d'Arrien (2).
Enfin et surtout, ces deux sources sont non seulement différentes, mais opposés. La
comparaison globale des deux textes — (voir le tableau) — permet de se rendre compte rapidement
qu'une version, celle de Quinte-Curce, considère les choses du côté des assiégés, l'autre, celle
d'Arrien, du côté des assiégeants. Ainsi celle-ci omettait l'affront subi par Alexandre (C2) lorsque
la garnison avait repoussé avec dédain l'ultimatum apporté par le héraut royal (C1). Ce ne
fut, en effet, qu'après un temps de résistance (C3) que les assiégés firent des offres à Alexandre
(C3, A2). De même, dans l'exposé des origines de l'accord, Quinte-Curce explique les raisons
de la garnison (C3), Arrien celles d'Alexandre (A*). Dans ces conditions, on comprend
parfaitement que les deux versions ne correspondent que sur un point, à savoir, le texte du contrat
souscrit par les deux parties (C4, As) (3).

(1) Supra, p. 96-99.


(2) Le tout début du livre III de Quinte-Curce semblerait indiquer que son récit donnait peu
d'informations sur la conquête de la Lycie-Pamphylie (Lyciae Pamphyliaeque rébus compositis) , d'autant qu'il y rapporte
la mission de Kléandros en Grèce, qui y fut envoyé en fait à Halicarnasse (Arrien, I, 24, 2) ; mais il paraît
tout à fait improbable que les deux premiers livres n'aient pas été consacrés en bonne part à la conquête de la
côte d'Asie Mineure ; l'expression inter haec indique plutôt que Quinte-Curce vient de faire une digression.
(Cf. d'ailleurs VII, 1, 6 où Quinte-Curce fait allusion à l'arrestation d'Alexandre le Lynkeste, en renvoyant
le lecteur sicut supra diximus ; or cette arrestation a eu lieu au moment de la campagne d'Alexandre le Grand
en Lycïe-Pamphylie (Arrien, I, 25, passim ; Diodore, XVII, 32, 1 la place à tort plus tard) ; Quinte-Curce
avait donc bien raconté tous ces événements dans les livres perdus).
(3) Avec les deux exceptions de détail signalées supra, p. 102.
110 APPENDICE

Nous disposons donc là de conditions de recherche tOi.it à fait exceptionnelles (x). Elles
devraient nous permettre d'expliquer, tout d'abord, l'absence, dans le texte d'Arrien, de la
clause des soixante jours.

1. Plolémêe (2), Alexandre et Antigone.


Cette omission, on l'a vu (3), a pour conséquence de laisser ignorer au lecteur le rôle
important joué par Antigone lors de la reddition de la garnison. La mention très sèche de sa
nomination à la tête de la Grande-Phrygie (A1) ne contribue pas non plus à rehausser l'éclat du
personnage. Mais était-ce bien là le but que se proposait Ptolémée ? Nous ne le pensons pas (4).
Il nous semble bien plutôt que tout le récit vise à présenter l'accord comme résultant d'une
initiative du seul Alexandre, en omettant de préciser que le roi y fut contraint par la volonté
de résistance, proclamée par la garnison (C1-"). Même si, clans la situation stratégique d'alors,
les termes de l'accord pouvaient éventuellement avantager Alexandre (ό), il s'agissait néanmoins
d'un compromis avec l'ennemi et, à la vérité, d'une défaite personnelle du roi (6), dont en
connaît la volonté d'obtenir la reddition inconditionnelle des places-fortes devant lesquelles il se
présentait (7). Il est symptomatique que dans le récit d'Arrien. ce soient les assiégés qui fassent
les premières ouvertures à Alexandre (A2) ; Ptolémée prend bien soin, en revanche, de passer
sous silence l'échec des «propositions» du héraut macédonien, au début du siège (C1), qui
suggère assez l'impression de reculade aux yeux d'un lecteur attentif et impartial (3).
On ne manque pas non plus d'être frappé par le caractère à la fois vague et exagéré de la
description de la place, telle qu'elle apparaît dans le texte d'Arrien, surtout si on l'oppose au
texte de Quinte-Curce. Les expressions employées par Ptolémée ne sont pas adaptées en effet
au site de Kelainai. Passons sur le terme très vague (9) de cJiôrion, appliqué clans le texte du
contrat (ΑΆ), qui signifie ici « place», sans référence précise à l'acropole (10). En revanche celle-ci
(akra) est qualifiée abusivement d'apolomos («à pic») (A1) et d'aporos («inabordable)» (A1).

(1) W. W. Tarn {Alexander, II, p. 73) pensait voir une telle structure complémentaire clans les comptes
rendus du siège d'Halicarnasse, établis par Diodore (assiégés) et Arrien (assiégeants) ; mais P. A. Brunt {art.
land., p. 147-148) a montré nettement qu'il n'en était rien. — Signalons d'ailleurs que Kaerst (Hellenismus,
I3, p. 354, n. 1) avait déjà proposé une explication très proche de celle de Tarn.
(2) L'origine ptoléméenne du récit d'Arrien ne saurait souffrir de discussion.
(3) Supra, p. 102 sqq.
(4) Cf. supra, p. 96-99.
(5) Ibid., p. 104-105.
(6) F. Schachermeyr, Alexander, p. 180.
(7) Par exemple, Arrien, IV, 18, 6 ; 21, 4 ; 28, 6 ... Ouinte-Gurce, III, 4, 1-2 et VI, G, 33 ; Justin,
XII, 16, 11 (... nullam urbem, quam non expugnaverit) .
(8) L'omission du nom de Darius (C4) dans le texte du contrat transmis par Ptolémée (A3), paraît elle
aussi volontaire (cf. supra, p. 103 et 104, n. 1) ; elle permet à son auteur de ne pas préciser qu'à cette date,
Alexandre, malgré sa victoire du Granique, craignait encore un retour des forces perses en Asie Mineure.
(9) Sur ce terme, voir L. Robert, Études épigraphiques et philologiques, Paris, 1938, p. 260-261.
(10) En effet, dans le texte de Quinte-Curce (C4), c'est le terme urbs qui est employé.
les sources de l'histoire d'antigone entre 334 et 323 111

En effet, des voyageurs aussi avisés que W. J. Hamilton (x) et D. G. Hogarth (2) ont affirmé
sans détour que la description d'Arrien ne correspondait en rien au site véritable de l'acropole ;
partant de cette constatation, l'un et l'autre avaient émis l'hypothèse de l'existence d'une
deuxième acropole, beaucoup plus escarpée, que la garnison aurait fortifiée à l'arrivée d'Alexandre (3).
Que cette hypothèse — pour hasardeuse qu'elle soit (4) — ait pu être proposée, prouve au
moins l'incroyable légèreté de Ptolémée. La source de Quinte-Curce, au contraire, précise
bien que l'élévation de la forteresse était due autant aux aménagements qu'au site lui-même
(C2). La forteresse ne pouvait donc être considérée comme imprenable par les assiégés (C2)
et par Alexandre (A4"), que dans les conditions très particulières que nous avons déjà
analysées (5). En tout état de cause, le site offrait beaucoup moins de difficultés naturelles à l'assaillant
que les forteresses rencontrées par Alexandre au cours de sa campagne d'hiver, pour lesquelles,
néanmoins, Ptolémée emploie des termes analogues ou très proches (6).
Or, il ne fait guère de doute, à nos yeux, qu'il s'agit là de négligences voulues. En tout
premier lieu, en effet, ces lacunes ne sont pas imputables à un manque de talent descriptif de
Ptolémée, car son récit de l'expédition fourmille de détails topographiques pour les places au
siège desquelles il est intervenu personnellement (7). Ses descriptions des forteresses lyciennes,
pamphyliennes ou pisidiennes ne pèchent pas non plus par imprécision ; ainsi, en décrivant
Sagalassos, il n'oublie pas de mentionner que la valeur défensive de la position occupée par les
Pisidiens, tient autant à la topographie qu'aux murailles (8). Il est également très curieux
que Ptolémée n'ait pas décrit, pour Kelainai, le reflux des habitants de la ville basse vers la
citadelle, ce que le texte de Quinte-Curce n'omet pas (C1). La lacune étonne d'autant plus que
Ptolémée vient de décrire, avec force détails, une retraite analogue des habitants d'Aspendos (9).
Il n'est pas possible non plus d'imputer ces lacunes à des défaillances de mémoire de
Ptolémée. Tout d'abord, il ne fait guère de doute que le Lagide s'est servi de notes, soit privées (10),
soit officielles (u). D'autre part, le texte même d'Arrien contient plusieurs précisions chiffrées,
dont on comprendrait mieux l'oubli par Ptolémée : Alexandre reste dix jours à Kelainai (A5),
la garnison comprend 1000 Cariens et 100 mercenaires grecs (A1) , Alexandre laisse une garde de
1500 mercenaires (As).
Le but de Ptolémée nous paraît clair ; c'est de suggérer que l'acropole de Kelainai était
d'une hauteur vertigineuse, qu'elle était défendue par une garnison considérable, mais que,

(1) Researches, I, p. 499 et II, p. 366.


(2) Art. cit., JHS, 9 (1888), p. 349.
(3) Mais les deux auteurs n'étaient pas d'accord sur la situation exacte de cette deuxième acropole.
(4) Voir W. M. Ramsay, Cities, p. 419, n. 1 ; cf. infra, p. 111, n. 1.
(5) Supra, p. 103-105.
(6) Arrien, I, 24, 4 (Hyparna), 27, 1-2 (Aspendos), 5-6 (Termessos), 28, 2-3 (Sagalassos) ; cf. I,
17, 5 (Sardes), 20, 3 (Halicarnasse), 23, 5 (Alinda).
(7) Voir par exemple Id., IV, 21, 1 sqq ; 23 ; 26-27 sqq ; V, 22 sqq ...
(8) Arrien, I, 28, 2.
(9) Id., I, 27, 2.
(10) H. Van Effenterre (L'Histoire en Grèce, A. Colin, 1967, p. 231) parle de « carnets de campagne».
(11) Voir infra, p. 112.
112 APPENDICE

malgré cela, celle-ci offrit sa reddition dès l'arrivée d'Alexandre (1). Ainsi, Ptolémée réussit
à éviter de décrire en détail la conduite «peu héroïque» d'Alexandre ("), en mêlant
habilement des détails véridiques (les chiffres des contingents) aux approximations (description de
la place), et en omettant, à point nommé, quelques détails gênants pour la mémoire du roi
(le renvoi du héraut macédonien).
Cette analyse nous permet d'expliquer l'absence de la clause des soixante jours. Il ne
s'agit pas là non plus d'une défaillance de mémoire ; l'expression φράσαντες την ημέραν (^43)
prouve bien qu'il en connaissait l'existence. Mais il ne pouvait pas apporter de précision, sous
peine d'avouer que non seulement Alexandre n'avait pas réduit la citadelle par la force, mais
encore qu'il n'avait pas attendu sa chute ! Il ne donne qu'une seule précision chronologique,
en mentionnant qu'Alexandre est resté dix jours sous les murs de Kelainai. Mais cet effort n'est
pas gratuit ! Aux yeux d'un lecteur pressé, le récit de Ptolémée peut suggérer qu'au bout de
dix jours la garnison s'est rendue, et que dès lors Alexandre a nommé un satrape, avant de
prendre la route de Gordion. Là encore, Ptolémée est fort habile : son compte rendu ne présente
pas de contre-vérités ; en particulier, il n'affirme pas qu'Alexandre a reçu la soumission de la
garnison, il se contente de le laisser entendre !
Ce faisant, évidemment, il diminue d'autant les mérites d'Antigone. Mais il ne s'agit là
que d'une conséquence ; Ptolémée d'ailleurs n'oublie pas de mentionner sa nomination à la
tête de la Grande-Phrygie (Ab). Dans ce cas comme dans le précédent (3) donc, la structure
du texte d'Arrien s'explique par la volonté de Ptolémée de centrer le récit sur la personnalité
et les exploits de son héros (4), d'exalter encore et toujours les victoires d'Alexandre que rien
ni personne ne pouvaient arrêter dans sa marche victorieuse (5).

2. Les informations de Quinte-Curce.


La composition du texte de Quinte-Curce suggère au lecteur une interprétation toute
différente. Nous avons déjà souligné (G) combien l'auteur met peu en valeur le personnage
d'Alexandre, et au contraire insiste sur l'héroïsme de la garnison, et sur sa fidélité à
l'engagement pris envers les autorités perses de résister jusqu'au bout (C2). Or, bien qu'il ne donne
ici qu'un résumé de sa source (7), Quinte-Curce n'avait aucune raison de chercher à élaguer
du texte primitif les témoignages favorables à Alexandre. On peut donc en conclure, croyons-
nous, que Quinte-Curce n'a utilisé ni, bien sûr, Ptolémée ou Aiïstobule (8), ni même un
quelconque historien-courtisan d'Alexandre.
Mais cette première conclusion ne saurait nous amener à exhumer la «mercenaries' source »

(1) A plus de vingt siècles de distance, Hogart et Hamilton {supra, p. 110, n. 1-3), nous paraissent être
des victimes de ces déformations de Ptolémée !
(2) F. Schachermeyr, Alexander, p. 160.
(3) Supra, p. 96-99.
(4) F. Schachermeyr, ibid., p. 133.
(5) Voir en particulier Arrien, VII, 15, 3.
(6) Supra, p. 103 sqq.
(7) Infra, p. 115.
(8) Cf. supra, p. 108.
les sources de l'histoire d'antigone entre 334 et 323 113

de W. W. Tarn (x). En l'occurrence, en effet, on comprendrait mal, par exemple, l'absence de


précisions sur l'importance numérique ou sur l'organisation de la garnison. La présence de
mercenaires grecs chez les assiégés (A1) ne constitue, en vérité, qu'un argument-leurre. Ils
ont été en effet incorporés dans les forces d'Antigone (Sên.5) ; leur témoignage oral a donc bien
pu être utilisé par un historien grec (X), chez qui Quinte-Curce a puisé ses renseignements.
Pour dire bref, sous X se cache un historien grec, dont l'œuvre n'était pas consacrée
essentiel ement à la relation de la conquête d'Alexandre.
Mais, pour tenter une approche plus précise de la personnalité et de l'œuvre de X, encore
convient-il d'analyser avec minutie les informations que l'auteur latin lui a empruntées. Or
il nous semble qu'elles ne sont pas aussi homogènes, dans leur origine, qu'il peut y paraître
à lecture cursive. On peut plutôt y distinguer trois types distincts de renseignements :
a) des notations d'ordre psychologique sur les espoirs, les craintes et les réactions des assiégés
(C1"2"3). Tout nous invite à supposer qu'il s'agit là de témoignages oraux recueillis auprès des
assiégés, après la chute de la citadelle ;
b) des renseignements d'ordre topographique, c'est-à-dire une description de la cité de Kelai-
nai (2) et du site de l'acropole (C1), l'auteur précisant bien, en particulier, que sa position
dominante était due autant aux aménagements qu'au site lui-même (C2), ce qui tait Arrien
(^l1) (3). Il est difficile de décider l'origine de tels renseignements. Ont-ils été donnés
également par les soldats de la garnison ? Dans ce cas, il faudrait supposer que leur caractère
fragmentaire tient aux méthodes d'emprunt de Quinte-Curce. Mais, on doit envisager une autre
hypothèse : le site peut avoir été visité et décrit par l'historien X lui-même ;
c) enfin, des informations officielles, que constitue le texte de l'accord passé entre Alexandre
et les assiégés (C4). L'identité des formules avec le texte d'Arrien (^43) indique, en effet, que
ces renseignements ont été puisés directement dans des archives, et non pas tirées de témoignages
oraux, ni d'une reconstitution postérieure. On comprend facilement ainsi que, malgré la
diversité de leur source, Arrien et Quinte-Curce se retrouvent sur ce seul passage.
Or Quinte-Curce, — c'est une évidence — , n'a pu utiliser directement ni le témoignage
oral des soldats de la garnison, ni les archives de l'expédition d'Alexandre. Il en a eu
connaissance à travers une première élaboration d'une source intermédiaire. Il n'a certainement pas
non plus juxtaposé, en l'espace de quelques lignes, des renseignements empruntés à trois sources
secondaires différentes ; il a emprunté tout son récit au compte-rendu de X. Celui-ci a donc
pu, à la fois, recueillir des témoignages oraux, consulter des archives officielles, et,
éventuellement, visiter le site de Kelainai. Pour dire bref, X n'a pu mener son enquête que vers la fin
du IVe siècle ou le début du IIIe.
Or, le cercle des historiens de la fin du ive s. ou du début du nie, répondant aux trois
conditions a, b, et c définies plus haut, est assez restreint. Il l'est d'autant plus qu'il reste un élément
d'enquête que nous avons pas encore approfondi : pourquoi Quinte-Curce emploie-t-il le terme
de rex (C6) pour qualifier Antigone ?
Si nous en jugeons par l'ensemble de son œuvre, et en particulier par les paragraphes qui

(1) Ibid., p. 96-99.


(2) III, 1, 1-5.
(3) Voir supra, p. 110.
114 APPENDICE

suivent immédiatement la chute de Kelainai (x), il apparaît que Quinte-Curce recopie Verbatim
les ouvrages qu'il consulte, y ajoutant sotivent des effets rhétoriques de son cru (2). On peut
donc supposer que, dans ce passage, sa source X utilisait le terme de basileus. Or, même si,
dans l'esprit de Quinte-Curce, il a pu se produire une confusion entre Alexandre et Antigone (3),
il n'en reste pas moins que la phrase ad praeslilutam diem permisere se régi fait référence au seul
Antigone, comme nous pensons l'avoir démontré. Dans ces conditions, dans le texte grec de
X, Antigone portait le titre de basileus.
Nous en arrivons maintenant au terme de cette longue analyse des informations utilisées
par Quinte-Curce. Reconnaissant à Antigone le titre de basileus, X écrit donc après 306. Comme
d'autre part il consacrait un passage à cet épisode de Kelainai, et qu'il relevait le rôle tenu
par le satrape de Grande-Phrygie, on peut également penser qu'il avait appartenu à l'entourage
du Borgne. X est donc un historien grec proche d'Antigone, dont l'œuvre, postérieure à 306,
n'était pas centrée sur Alexandre, et qui, d'autre part, a pu mettre en œuvre les différents
renseignements a, b et c.
Or, parmi tous les historiens contemporains d'Antigone, il en est un, Hiêronymos de Kardia,
qui répond à toutes ces caractéristiques :
a) Hiêronymos, en effet, a suivi toute la carrière du diadoque depuis 316 (4). Il a donc
pu recueillir le témoignage des anciens soldats de Kelainai, passés à son service (5). De plus,
il a certainement entendu de la bouche même d'Antigone le récit de la résistance et de la chute
de la citadelle ;
b) Antigone a résidé sans interruption à Kelainai, de 315 à 306, date de la fondation de sa
nouvelle capitale, Antigoneia (6). Durant cette décennie, Hiêronymos a pu se familiariser,
pour le moins, avec la topographie de la capitale du diadoque ;
c) enfin, il n'eut évidemment aucun mal à se procurer le texte de l'accord passé entre
Alexandre et la garnison. Ce pacte avait été en effet certainement enregistré par écrit. Or,
Hiêronymos a eu accès aux archives d'Eumène, avant leur destruction en 316 (7). De plus, à Kelainai
même, Antigone disposait lui aussi d'un dépôt d'archives (8) ; en tant que satrape de Grande-

(1) Cf. supra, p. 108.


(2) Voir par ex. l'article de W. Rutz cité supra, p. 101, n. 6.
(3) Voir infra, p. 115.
(4) La carrière d'Hiéronymos est bien connue ; nous renvoyons à Jacoby, FGrH, IIB, n° 154, Τ 1-12
et IIG, p. 544-546, et à T. S. Brown, Hieronymus of Cardia, dans AHR, 53-4 (1947), p. 684-697.
(5) Qu'Hiéronymos ait utilisé dans son œuvre le témoignage oral de mercenaires, cela avait déjà été
justement supposé par T. S. Brown, ibid., p. 688-689, suivi par M. J. Fontana, art. cit., dans Kokalos, I (1955),
p. 188.
(6) Ul. Kôhler, Antigonos, p. 835.
(7) Sur la destruction des archives par Eumcne lui-même, voir Plut arque, Eum., 16 ; les archives
d'Alexandre, qu'il tenait pendant l'expédition, avaient elles aussi été détruites, en Inde (Id., ibid., 2), mais
reconstituées plus tard (voir note suivante).
(8) Plutarque (loc. cit) indique bien la présence d'un dépôt d'archives dans les capitales satrapiques,
puisqu'après l'incendie des archives d'Alexandre, ce dernier écrivit à tous les satrapes et stratèges de lui envoyer
des copies des documents disparus.
les sources de l'histoire d'antigone entre 334 et 323 115

Phrygie, il a eu en sa possession l'acte lui-même ou une copie (1), d'autant qu'il fut chargé de
l'appliquer.
Or on sait que Quinte-Curce a connu et utilisé Hieronymos (2). D'autre part, notre
hypothèse se trouve confirmée par le texte de Sénèque, dont nous avons essayé de montrer qu'il
s'appliquait à la chute de Kelainai (3). Or ce passage de Sénèque provient indubitablement
d'Hieronyrnos de Kardia (4). Les correspondances entre Sénèque et Quinte-Curce (5) montrent,
à notre avis, qu'il en est de même pour l'historien d'Alexandre. La clarté et la précision du
second indiquent une filiation directe ; le premier a dû, en revanche, utiliser une source
intermédiaire (6).
Sans doute l'œuvre de l'historien de Kardia ne commence-t-elle qu'en 323, à la mort
d'Alexandre (7). Mais cela ne forme pas un obstacle insurmontable à notre interprétation.
Tout d'abord, nous avons déjà posé que l'œuvre de celui que nous appellions Xn'était pas centrée
sur l'histoire d'Alexandre (8). Or, l'insertion de l'épisode de Kelainai dans Y Histoire des
Successeurs d'Alexandre peut facilement s'expliquer. Le «flash-back» constituait, en effet, l'une des
techniques favorites des auteurs anciens. On en a plusieurs exemples pour Hieronymos lui-
même. Il avait ainsi très probablement rédigé une introduction sur les origines de l'hégémonie
macédonienne (9). D'autre part, certains de ses développements de son Histoire lui avaient
également imposé des digressions sur des événements de l'histoire d'Alexandre. Ainsi, plusieurs
chapitres de la Vie d'Eumène de Plutarque (10), pour la plus grande part d'inspiration hiérony-
mienne, retracent la carrière de son compatriote sous les règnes de Philippe II et de son fils ;
en outre, l'un des rares fragments à nous conservés (n) prouve sans discussion que l'historien
de Kardia avait inséré dans son œuvre une digression sur la campagne d'Alexandre en Asie
Mineure (u).
De plus, les auteurs anciens sont particulièrement friands de digressions historico-géogra-
phiques ; les exemples de Polybe (13), de Trogue-Pompeé(14) ou d'Appien(13) sont particulière-

(1) Voir Polyen, Strat., IV, 6, 2, dont on ne sait avec certitude s'il s'applique au Borgne (ainsi Droysen,
I, p. 755) ou à Gonatas (ainsi Ul. Kôhler, Antigonos, p. 835, n. 3 et Nietzold, Uberlieferung, p. 125, n. 218).
(2) Contra W. W. Tarn, Alexander, II, p. 116, mais voir infra, p. 241 sqq.
(3) Cf. supra, p. 105-107.
(4) Ibid., p. 105, n. 5.
(5) Ibid., p. 106.
(6) Ibid., p. 106, n. 7.
(7) F. Jacoby, FGrH, n» 154, IIG, p. 544.
(8) Supra, p. 112.
(9) F. Jacoby, loc. cit.
(10) Eum., 1-2.
(11) F 3 = Appien, Mithr., 3.
(12) Appien l'a fortement résumée, d'où très certainement l'erreur grossière sur le trajet d'Alexandre.
(13) Voir la très longue digression de Polybe sur le site et la situation de Byzance, pour expliquer les
origines de la guerre que déclencha Rhodes en 219 (IV, 38-46).
(14) Sur la prédilection de Trogue-Pompée pour les digressions sur les origines, situes et reges, voir G. Forni,
Valore storico e fonti di Pompeo Trogo, I (1958), p. 52-60.
(15) Illyr, I, 1-6, Mithr., XII, 2, 8-10.
116 APPENDICE

ment parlants à cet égard. C'est également le cas pour Hieronymos. Ainsi, nommé épimélète
du district du lac asphaltique (1), il en ramena une longue description (2), qui prouve ses grandes
qualités de géographe ; on en trouve aussi des témoignages dans les nombreux comptes rendus
sur diverses régions d'Asie que lui emprunta Diodore (3).
Habile à décrire, soucieux d'expliquer, comment Hieronymos aurait-il pu omettre de
dresser un tableau de Kelainai, où il vécut sans interruption près d'Antigone, surtout à partir
de 311 (4) ? C'est bien pourquoi le silence de Diodore, son utilisateur principal, peut paraître
étonnant. Mais, précisément, entre la paix de 311 et l'expédition, du nouveau roi en Egypte
en 306 (5),Antigone est soit absent, soit à Farrière-plan du récit de Diodore, beaucoup plus
intéressé, pendant cette période, par les aventures de Démétrios ou par celles d'Agathoklès (6). C'est
la période, en effet, au cours de laquelle Antigone laisse de plus en plus à son fils la conduite
des opérations extérieures, préférant lui-même rester à Kelainai (7). Nous pensons donc que
Hieronymos avait inséré sa digression sur Kelainai dans la tranche chronologique 3 1 1 -305, et
que c'est ce passage que Quinte-Curce a lu et utilisé directement.

D. Conclusions.
Notre interprétation n'est pas sans susciter tout d'abord quelques réflexions sur la méthode
historique de Quinte-Curce. Il ne fait guère de doute, en effet, que son compte rendu n'est
qu'un pâle reflet du récit qu'avait écrit Hieronymos, du siège et de la chute de la citadelle de
Kelainai. La description de la place est en particulier bien incomplète, même si elle est, en
fin de compte, plus précise et mieux adaptée que celle d'Airien. Quinte-Curce a, en effet,
résumé à grands traits le compte rendu d'Hieronymos, où il ne puisa que les éléments qu'il
jugeait nécessaire à son Histoire d'Alexandre. 11 en est donc arrivé rapidement à la chute de la
citadelle : permiscre se régi, croyant sous ce vocable reconnaître le rex Macedonum, que Ptolémée
aussi bien qu'Hieronymos lui présentaient comme l'initiateur du siège, et l'auteur de l'accord
passé avec la garnison de Kelainai. La nécessité de passer rapidement sur un épisode, qu'il
jugeait mineur, ne lui permit pas d'assimiler le décalage existant entre le récit de Hieronymos,
centré sur Antigone, et celui de Ptolémée, exaltant la «geste» d'Alexandre.
Ces réserves faites, il n'en reste pas moins que, après lecture des deux versions, Quinte-
Curce a délibérément choisi celle d'Hiéronymos (8). Pourquoi? En premier lieu, il a pu être
séduit par le caractère plus dramatique et plus pittoresque de l'opposition entre les assiégés et
Alexandre, puis Antigone (Sé?i.&). A cet égard le dialogue échangé entre la garnison et le héraut

(1) Et non pas gouverneur de Syrie, comme l'écrit à tort Flavius Josèphe, Contre Apion, I, 23, 213 (= F6) ;
cf. plutôt Τ 6 = Diodore, XIX, 100, 1-2.
(2) Dioijohe, XIX, 100, 1-3 ; voir aussi F 5.
(3) W. Nietzold, Uberlieferung, p. 18-20.
(4) Ul. Kohler, Antigonos, p. 835.
(5) XIX, 105, 1 à XX, 76.
(6) Voir R. H. Simpson, Ahbrevialion of Hieronymus nf Cardia in Diodonis, dans AJP/i, 80 (1959), p. 370-
379, passim.
(7) Ul. Kohler, Antigonos, p. 835.
(8) La rupture du récit après la chute de Kelainai ne laisse aucun doute à ce sujet (cf. supra, p. 108).
les sources de l'histoire d'antigone entre 334 et 323 117

macédonien (C2), a probablement été forgé par Quinte- Curce lui-même, mais à partir
d'informations transmises par Hieronymos (1).
Mais expliquer ce choix par les seules préférences stylistiques équivaudrait à nier
implicitement tout esprit critique à l'auteur latin. Or, bien que fortement condensé, son compte-rendu
n'en demeure pas moins clair et précis, en particulier sur un point essentiel, le texte du contrat,
qu'il a pris soin de recopier avec beaucoup d'exactitude. Rien n'interdit donc de penser que,
s'il a choisi d'écarter la version de Ptolémée, c'est qu'il la jugeait non seulement aride, mais
également suspecte. Quinte-Curce ne se fait pas d'illusion sur l'objectivité du Lagide, sur
laquelle il a exprimé des réserves sans ambage (2). Il est donc abusif de refuser à l'auteur latin
tout sens critique (3). Même s'il entend écrire un livre agréable à lire (4), il n'empêche qu'il
ressent souvent l'« inquiétude du vrai» (5). Pourquoi n'aurait-il pas pu se rendre compte lui-
même des insuffisances du compte rendu de Ptolémée ? C'est en tout cas une hypothèse qu'on
ne peut pas refuser, d'autant qu'elle n'est pas incompatible avec la précédente : l'auteur latin
a choisi le compte rendu qui lui paraissait à la fois le plus clair, le plus véridique et le plus imagé.

Nous avons là, de plus, un nouvel exemple des lacunes et infériorités d'Arrien. On ne
doit pas bien sûr schématiser à l'extrême : il est vrai que le compte rendu transmis par Arrien
apporte des éléments d'information qui nous ont permis de présenter une reconstitution de
l'épisode de Kelainai. Il n'en reste pas moins qu'au vu de cette seule version, le lecteur est
amené à porter un jugement erroné sur la conduite d'Alexandre, et donc sur le rôle d'Antigone.
Que ces déformations proviennent de Ptolémée et non d'Arrien, cela ne peut faire de doute.
Mais l'historien de Nicomédie a lui aussi, et plus encore que Quinte-Curce, utilisé Y Histoire
d'Hieronymos (6), plusieurs fois même, semble-t-il, dans VAnabase (7). Tout indique donc que
le choix de la version du Lagide a été délibéré.
Deux explications, d'ailleurs complémentaires, peuvent en être proposées. Tout d'abord,
Arrien n'a peut-être pas voulu rompre l'unité de son récit. Il a donc, dans cette hypothèse,
sacrifié la vraisemblance à des soucis purement formels. Le plus probable, en fait, c'est qu'il
ne croyait pas déformé le récit de Ptolémée, à l'honnêteté duquel il avait lancé, dans sa
Préface, un hommage vibrant tout autant que naïf (8). En tout état de cause, on ne peut qu'être
pris de doute sur la sagacité du jugement d'Arrien.
Mais il convient, malgré tout, de ne pas adhérer totalement aux jugements très critiques

(1) Voir en particulier la similitude avec le texte de Sénèque.


(2) Voir surtout IX, 5, 21.
(3) Cf. W. W. Tarn, II, p. 94.
(4) Id., ibid., p. 92.
(5) H. Bardon, Quinte- Curce- Histoires, II, CUF (1948), p. 369, n. 3.
(6) Dans son Histoire des Successeurs (cf. infra, IIe partie, passim).
(7) VII, 18, 5 (sur ce passage, cf. supra, p. 92, η 1) ; voir dans ce sens, W. W. Tarn, JHS, 1921, p. 12 sqq.,
.

cité et suivi par R. Andreotti, Saecukm, 8 (1957), p. 136, n. 47.


(8) Cf. Cl. Gortman, Βασιλεύς φιλαλήθης, dans CE, 33 (1958), p. 260.
118 les sources de l'histoire d'antigone entre 334 et 323

de W. W. Tarn sur l'œuvre de Ptolémée (1). Pour l'érudit anglais en effet, on sait que le Lagide
était le principal responsable de l'effacement d'Antigone dans l'historiographie ancienne,
entre 333 et 323 (2) ; en revanche, les paragraphes sur le rôle du satrape de Grande-Phrygie
pendant l'hiver 333/332, constituent, selon Tarn, « la meilleure contribution de Quinte-Curce
à l'histoire» (3). Ces affirmations, à notre avis, ont besoin d'être nuancées. Il nous semble, en
effet, que le nombre d'informations sur Antigone est en rapport étroit avec son importance
réelle pendant l'expédition, telle que nous avons essayé de la définir (4). Tous les auteurs anciens
bâtissent leurs œuvres sur l'étude des personnalités. L'objectif des historiens d'Alexandre est
donc double : d'une part, et avant tout, exalter la grandeur et la gloire du roi (5). Ce parti-
pris, à notre avis, est la raison essentielle de certaines lacunes ou déformations dans Γ Histoire
de Ptolémée (6). D'autre part, ces «reporters» font vivre les hommes qui entourent le roi;
or, depuis 333 et surtout 331, Antigone est laissé en arrière des combats, et donc hors du champ
d'intérêt des historiens, qui suivent pas à pas Alexandre.
Il n'est donc nullement besoin, à notre avis, de faire appel à la malveillance pour expliquer
cet effacement d'Antigone, ni à une source «anti-macédonienne» (M) pour y chercher des
informations inaccessibles aux historiens grecs. Au total, toute la carrière d'Antigone, entre
334 et 323, est « couverle» par diverses sources grecques: Klcitarchos, Ptolémée, Hieronymos
de Kardia. On y reconnaît les grandes étapes de la vie d'Antigone : stratège des Alliés (Ptolémée),
nommé satrape de Grande-Phrygie (Pîolémée), dans des conditions spéciales {Hieronymos), chargé
de l'Asie Mineure contre les Perses après Issos (Kieilarchos?). Si les sources ne donnent aucun
détail sur le personnage en 334/3, c'est que le stratège des Alliés ne joue aucun rôle militaire
important (7) ; si Antigone disparaît complètement après 332, c'est que le destin de l'expédition se
joue désormais en Iran o\\ dans l'Hindou-Kouch, sans que d'éventuelles victoires ou défaites
d'Antigone devant des tribus d'Asie Mineure puissent l'influencer réellement, contrairement
à ce qui s'était passé dans l'hiver 333-332.

(1) Voir supra, p. 97-99.


(2) Ibid.
(3) Alexandcr, II, p. 111.
(4) Supra, p. 37-41 et 90-95.
(5) F. Schacjiermeyr, Alcxandcr, p. 132.
(6) Voir supra, p. 97-99.
(7) Ibid., p. 33-37.
DEUXIÈME PARTIE

ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIÈRE GUERRE


DES DÏADOQUES
(juin 323 - mai 321)

SOMMAIRE

Introduction . . 121
Chapitre I. — ANTIGONE FACE AUX DÉCISIONS DE BABYLONE
(été 323) 125
Chapitre IL — LA RUPTURE PROGRESSIVE AVEC PERDICCAS
(automne 323 - automne 322) 145
Appendice : Léonnatos et Eumene
[automne 323 - printemps 322) . . . . . 1 62
Chapitre III. — ANTIGONE ET L'UNION CONTRE PERDICCAS
(fin 322-début 321) 169
Chapitre IV. — ANTIGONE DANS LA GUERRE CONTRE EUMÈNE
ET PERDICCAS
(début printemps-mai 321) . . . . . .187

Appendices :
I. — Kleitos, Perdiccas et Antipater
[été 323 - automne 321) . . . . . . .212
II. - — Les opérations contre Eumene et Perdiccas : problèmes
militaires et chronologiques . . . . . . . .216

Conclusion: TRIPARADEISOS, LES RAISONS D'UNE


APPARITION AU PREMIER PLAN 229

Appendice : Armée et phalange, de Babylone à Triparadeisos : contribution à V étude


de Γ Assemblée macédonienne ....... 235
INTRODUCTION

La mort d'Alexandre ouvre, dans l'histoire d'Antigone, une période décisive


de deux ans, à l'issue de laquelle il acquiert une position dominante en Asie. De
satrape de Grande-Phrygie-Lycic-Pamphylie à l'été 323, il accéda en effet, deux
ans plus tard, lors des Conférences de Triparadeisos, au poste considérable de stratège
d'Asie.
La documentation reste malheureusement très lacunaire. Avant la rupture
avec Perdiccas, en effet, à la fin de l'automne 322 (l), on ne sait que très peu de
choses sur Antigone, si ce n'est qu'il conserva sa satrapie à Babylone. Pourtant,
la découverte des fragments vaticaniens des Successeurs d'Alexandre d'Arrien, mais
aussi quelques bribes de Diodore, révèlent assez que ses interventions furent souvent
décisives tout au long de cette période traditionnellement dénommée : de Babylone
à Triparadeisos.
Il n'en reste pas moins que les recherches modernes continuent, en général,
de méconnaître profondément la personnalité et le rôle d'Antigone. Trop d'études,
en effet, s'attachent uniquement à reconstituer les règlements juridiques et
constitutionnels établis à Babylone et à Triparadeisos (2). Partant de ces bases fragiles,

(1) Sur cette date, cf. infra, p. 159 et n. 1.


(2) Les discussions sur le partage des pouvoirs entre Cratère et Perdiccas ont été particulièrement
nombreuses dans l'historiographie allemande vers 1920-1930 ; citons : W. EnsslinJZ)îV Gewaltteilung im Reichsregi-
ment nach Alexanders Tod, dans Philologue, 74 (1925), p. 293-307 ; F. Schaghermeyr, Zu Geschichte und Staatsrecht
der frùher Diadochenzeit, dans Klio, 19 (1925), p. 435-461 ; W. Schwahn, Die Nachfolge Alexanders des Grossen,
dans Klio, 23 (1929-30), p. 211-238, et 24 (1930-31), p. 306-322 ; W. Schur, Das Alexanderreich nach Alexanders
Tod, dans RhM, 1934, p. 129-156 ; voir également J. Kaerst, Hellenismus, II2, p. 1 sqq., F.Hampl,. Der Konig
der Makedonen, diss. Leipzig, 1934, p. 83-87, A. Neppi Modona Studi Diadochei, dans Athenaeum, X (1932)
p. 22-36. Plus récemment voir un clair exposé des questions dans H. Bengtson, Stratégie, I2, p. 12-106 et,
M. J. Fontana, Le Lotte per la successione di Alessandro Magno dal 323 al 315, dans Atti Accad. Se. Lett. Palermo,
ser. IV, vol. XVIII, part. II, 1957-58 [1960], p. 105-179. Après une trêve, les travaux sur le sujet se sont
multipliés ces dernières années :G. Vittucci, // compromesso di Babilonia et la ΠΡΟΣΤΑΣΙΑ di Cratero, dans Mise.
Rostagni (1963), p. 64-67 ; G. Wirth, Zur Politik des Perdikkas 323, dans Helikon, VII (1967), p. 281-322 (ignore
une bonne part de la littérature étrangère, ne cite pas Fontana) ; K. Rosen, Die Reichsordnung von Babylon
(323 v. CL), dans AClass.,X (1967), p. 95-1 10 (plus réaliste) ; R. M. Errington, From Babylon to Triparadeisos,
323-320, dans JHS, 1970 [1971], p. 49-77, en part. p. 49-59 (constitue un progrès indéniable sur tout ce qui
a été publié auparavant) ; A. B. Bosworth, The deatJi of Alexander the Great. Rumour and propaganda, dans CQ,,
122 ANTIGONE, PERDIGGAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

on a cherché à déterminer les responsabilités de chacun dans la naissance de la


première guerre des diadoques, en prenant parti pour ou contre Perdiccas et Anti-
gone (l), et en se fiant trop souvent à une Qiiellenforschung très aléatoire, car trop
systématique (2).
Beaucoup de ces reconstructions sont, à notre avis, bâties sur le sable, tellement
juridiques qu'elles apparaissent complètement abstraites des réalités politiques.
Fonder une étude de la période 323-321 sur la seule analyse des règlements de Baby-
lone et de Triparadeisos, condamne à négliger l'essentiel. Malgré la fidélité
extérieure des diadoques à la succession d'Alexandre en effet, celle-ci ne constitua pour
eux qu'une fiction commode : tout, en fait, y était déterminé par des rapports de
force (3). Dès la fin de l'année 323, en vérité, les questions proprement juridiques
ont perdu tout intérêt (4), et ce serait donc risquer un contre-sens total que de les
mettre au centre du débat. S'il est une loi à laquelle les diadoques se sont
constamment soumis, c'est bien plutôt « la loi de la jungle» (5) ; les arguments de droit sont
devenus pour eux de faciles alibis (°). Il est donc nécessaire d'en revenir à une analyse
précise des réalités politiques, comme le demandait E. Badian dans son remarquable
compte rendu du livre de M. J. Fontana (7). C'est ce que nous tenterons de faire.

n.s. XXI-1 (1971), p. 112-136, en part. p. 127-134 (l'auteur reprend à son compte la thèse antique de
l'assassinat d'Alexandre) ; voir également J. Seibert, Ptolemaios, p. 27-38, et F. Sch.\ciiermeyr, Alexander inBabylon
und die Reichsordming nack seinem Tode, Wien, 1970, en part. p. 163-18G.
(1) Tel est le ton en particulier de l'article de G. de Sanctis, Perdicca, dans SIFC, n.s. XI-1 (1931),
p. 5-24, qui constitue une sorte de procès de réhabilitation de Perdiccas. Pour l'auteur en effet, Perdiccas doit
être considéré comme le défenseur de l'unité de l'Empire, face à Antigone et à Ptolémée,désignés comme les
représentants des forces centrifuges. Cette thèse sous-tend également tout l'ouvrage de M. J. Fontana.
(2) L'un des courants dominants de l'historiographie contemporaine, représenté en particulier par G.
de Sanctis et M. J. Fontana, prétend voir dans Hiéronymos de Kardia le seul responsable de la tradition hostile
à Perdiccas et inconditionnellement favorable à Antigone. Ainsi M. J. Fontana va jusqu'à faire de la maladie
d'Arrhidée une « invention» de l'historien de Kardia (Lotte, p. 128 sqq ; voir les remarques critiques de P.
Lévêque, AC, 31 (1962), p. 465 et d'E. Badian, The slruggle for îhc succession to Alexander, dans Stud'm in Greek
and Roman history, Oxford, 1964, p. 264 suivi par R. M. Errïngton, From Bahylon, dans JHS, 1970,p. 51, n. 23).
— Sur les abus de la Qiiellenforschung moderne, voir également E. Badian, A Kitig's notebooks, dans HSPh, 72
(1967), p. 189 (qui souligne ironiquement qu'on cherche ainsi plus à savoir qui est l'auteur d'une phrase que
ce qui s'est réellement passé), et A. B. Bosworth, art. cit., dans CQ., n.s. XXI-1 (1971), p. 129 («The discussions
centre on source criticism, and hère modem scholars hâve been perfcctly unscrupulous in their methods ») .
(3) Ed. Will, La Cyrênaîque et les partages successifs de Γ empire a" Alexandre, dans AC, 1960, p. 373.
(4) Cf. Aymard, Éludes, p. 153, n. 2 ; R. M. Errïngton, ibid., p. 49.
(5) E. Badian, Struggle, p. 267.
(6) Cf. A. Aymard, loc. cit.
(7) Loc. cit. : « Much work still remains to be donc here by someone less concerned with the légal cloak
INTRODUCTION 123

Partant de là, on conçoit que retracer la carrière d'Antigone de 323 à 321,


c'est par là-même entreprendre de revoir toute l'histoire des relations entre les dia-
doques pendant cette période. Mais précisément, refaire cette étude sous l'angle
de l'histoire d'Antigone ne peut manquer de jeter une lumière nouvelle sur cette
période cruciale (x).
Or, au regard du satrape de Grande-Phrygie, nul doute que ses relations avec
Perdiccas constituent l'essentiel de ses préoccupations. Très tôt en effet leurs rapports
furent extrêmement tendus, pour aboutir à une rupture complète à l'automne 322.
Dans un passage de sa Vie d'Eumène (2), Plutarque accuse le Borgne d'avoir causé,
par ses ambitions, la première guerre des diadoques. Or, cette rupture avec Perdiccas
fut, sans conteste, la décision la plus difficile que dut prendre Antigone au cours de
sa carrière. Le problème le plus important à étudier n'est donc pas celui de la
légitimité de son ambition, ou de ses responsabilités. Il s'agit bien plutôt de savoir
pourquoi et comment il en est venu là, d'où la nécessité de se pencher sur cette période
d'un an à peu près (automne 323-automne 322) dont en pressent qu'elle fut une
période d'intense réflexion pour le satrape de Grande-Phrygie. Nous pourrons
alors étudier le rôle qu'il tint dans la formation de la « coalition » contre Perdiccas,
et dans la guerre menée contre le Grand Vizir, pour la reconstitution desquelles
bien des problèmes chronologiques restent à régler.

than with the naked political reality». (Ce souci de réalisme apparaît désormais plus marqué dans les articles
récents de K. Rosen et surtout de R. M. Errington).
(1) Cette nécessité de revoir complètement cette période nous amènera, dans un deuxième temps, à
analyser quel rôle ont joué les soldats macédoniens dans ce temps de crise (cf. infra, Appendice, p. 235 sqq.).
(2) Plutarque, Eum., 3.
CHAPITRE I

ANTIGONE FACE AUX DÉCISIONS DE BABYLONE


(été 323)

Les auteurs anciens ne mentionnent pratiquement rien d'Antigone à propos


des conférences de Babylone, se contentant de citer les territoires qui lui furent
attribués lors de la distribution des satrapies (1). Les modernes, dans leur ensemble,
ont suivi là la tradition ancienne. Or cependant, traitant d'Antigone aux lendemains
mêmes de ces accords, Plutarque écrit qu'à cette date, « il méprisait tous ses
collègues» (2). S'agissant du premier témoignage direct sur les « ambitions» d'Antigone,
ce passage mérite pour le moins une explication ou une interprétation.
Nous avons tenté en effet jusqu'à maintenant de retracer la carrière du satrape
.

de Grande-Phrygie jusqu'à la mort d'Alexandre. Ce qu'il nous faut tenter


maintenant, c'est de reconstituer les étapes de l'évolution qui l'a mené à prendre conscience
de ses « ambitions », et à affirmer ses conceptions personnelles sur la succession
d'Alexandre. Or, se contenter d'écrire, comme on le fait habituellement, qu'il fut laissé
à la tête des territoires qu'il gouvernait déjà sous Alexandre, ne peut manquer de
fausser les perspectives. En fait, — c'est une évidence — , la mort d'Alexandre
n'a pas causé un simple « remaniement ministériel» ; elle a surtout modifié
radicalement les règles du jeu politique et militaire : les termes mêmes d'ambition, de puissance,
de contrôle des territoires ne signifient plus la même chose avant et après juin 323.
Selon quelles données, quels critères d'appréciation se déterminèrent désormais
les successeurs, et Antigone en particulier ?
Ce qu'il importe d'analyser dans ces événements de Babylone, ce n'est donc
pas tellement la nouvelle situation juridique et constitutionnelle, car très vite se sont
établis des rapports fondés sur la force et non plus sur des accords juridiques, chacun
utilisant comme des armes de propagande les manquements à la parole donnée (3).

(1) Voir infra, p. 132, n. 2 et n. 3.


(2) Eumène, 3 : μετέωρος ών ήδη και περιφρονών απάντων.
(3) Cf. supra, p. 122.
126 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

Ce qu'il faut plutôt essayer de déterminer, c'est la transformation du contenu même


des rapports politiques, c'est-à-dire aussi de l'état d'esprit des généraux après la
mort du roi, et le degré de puissance réelle d'Antigone après les accords de Baby-
lone. Pour mener à bien cette étude, nous disposons en tout et pour tout, de deux
faits : l'absence du satrape de Grande-Phrygie aux consersations de Babylone, et
sa reconduction à la tête de sa satrapie.

A. Antigone absent de Babylone.

A Babylone se retrouvèrent en effet tous les généraux et intimes du roi défunt,


qui venaient de prendre part à l'aventure orientale (^). S'y trouvaient également
plusieurs satrapes, tels Ménandros de Lydie et Philoxénos de Carie, venus conduire
des renforts à Alexandre (2). Seuls des futurs compétiteurs ou hauts dignitaires,
n'y participèrent ni Antigone d'une part, ni Antipater, Cratère, Polyperchon de
l'autre. Mais Antipater, stratège d'Europe, devait alors faire face à la révolte
naissante des cités grecques de la péninsule (a), et ne pouvait donc pas s'absenter. Cratère
et Polyperchon, quant à eux, se trouvaient en Cilicie, d'où ils faisaient route vers
la Macédoine, à la tête d'un contingent de vétérans (4). C'est là que Cratère reçut
l'annonce des décisions prises à Babylone (δ) et, plus tard, la demande de secours
lancée par Antipater (6). Pour des raisons mal déterminées (7), il préféra rester

(1) Présentation des protagonistes: W. W. Tarn, CAH, VI, p. 462-464; P. Cloché, La dislocation,
p. 10-17; M. J. Fontana, Lotte, p. 105-111.
(2) Arrien, VII, 23, 1 et 24, 1 (pour Ménandros, cf. Al. Baumbach, Kleinasien, p. 62).
(3) Cf. par exemple sur ces événements bien connus, Ed. Will, HPAÎH, I, p. 27-30.
(4) Diodore, XVII, 109, 1 et XVIII, 4, 1 ; cf. Justin, XII, 12, 7-10.
(5) Diodore, loc. cit. ; cf. R. Laqjueur, Zur Geschichte des Krateros, dans Hermès, 54 (1918), p. 198.
(6) Diodore, ibid.
(7) De nombreuses hypothèses ont été formulées sur les raisons de Cratère. F. Schachermeyr, art.
cit., p. 440-441, y voit une manifestation du sens de l'obéissance aux ordres reçus d'Alexandre ; W. Schur,
art. cit., p. 143-145, une preuve de la loyauté de Cratère. E. Badian, Harpalus, dans JHS, 1961, p. 31 sqq.,
suivi par R. M. Errington, JHS, 1970, p. 49, a supposé que Cratère ne désirait pas hâter le retour en
Macédoine, car il pouvait craindre un refus d'Antipater à lui laisser son poste (cf. également A. B. Bosworth, The
death of Alexander ..., dans CQ,, n.s. XXI-1, 1971, p. 125) ; contra, G. T. Griffith, Alexander and Antipater in
323 B.C., dans PACA, 8 (1965), p. 16-17 selon lequel Cratère voulait plutôt éviter un contact entre les vétérans
qu'il conduisait, et les nouvelles recrues de Macédoine. — En fait, il est clair que ces hypothèses sont liées
aux réponses que l'on donne à deux problèmes : les rapports entre Antipater et Alexandre d'une part, la
politique de Perdiccas à l'égard d'Antipater de l'autre. En tout état de cause, il reste que Cratère n'a pas fait
preuve là d'une ambition personnelle exacerbée, eu égard aux atouts dont il pouvait disposer à cette date
(cf. en particulier K. Rosen, Reichsordnung ..., dans AClass., X (1967), p. 96-98), même si l'on admet, avec
ANTIGONE FACE AUX DÉCISIONS DE BABYLONE 127

en Cilicie jusqu'à l'été 322 (l). Mais juridiquement tout au moins, il ne fut pas
oublié dans la distribution des honneurs (2).
Aucun obstacle ne s'opposait en revanche à la participation d'Antigone à la
discussion de Babylone. On peut supposer en effet qu'il résidait alors à Kelainai,
d'où une petite troupe pouvait gagner rapidement Babylone, en empruntant par
exemple la route pisidienne (3). On doit donc en conclure, semble-t-il, qu'Antigone
s'est volontairement abstenu de prendre part aux discussions. Mais pour quels
motifs ?
Cette absence a déjà été notée (4), mais sans qu'on lui attache une signification
historique particulière (5) . Or n'est-il pas paradoxal de constater qu'un personnage,
doué d'une influence non négligeable avant la mort du roi (6), qui allait manifester
quelques semaines plus tard une répugnance certaine à obéir aux ordres de Perdic-
cas (7), n'ait pas cherché à se mêler dès le début aux débats sur la succession, à un
moment hautement favorable, apparemment, aux entreprises personnelles ? Tel
est en effet, selon nous, le fond de la question que nous devons examiner en priorité,
pour tenter de déterminer les difficultés qu'eut Antigone à tracer sa ligne d'action
politique.
S'il n'y vint pas, c'est qu'il estima la situation peu favorable pour lui. Hierony-
mos de Kardia (8) a en effet bien noté son sens profond des réalités et la pénétration
de son jugement. Il est vrai qu'aucun des atouts qu'on peut lui accorder ne lui
donnait prise sur les véritables leviers de puissance. Celle-ci ne dépend pas en effet

E. Badian [Struggle, p. 265), qu'il aurait peut-être soulevé l'irritation de ses troupes soucieuses, avant tout, de
rentrer en Europe, s'il avait voulu marcher sur Babylone.
(1) Sur cette date, cf. infra, p. 165, n. 2.
(2) Le partage des compétences entre Perdiccas et Cratère fait l'objet de nombreuses controverses
depuis J. Beloch ; voir là-dessus la mise au point de Bengtson, Stratégie, I2, p. 64 sqq. et G. Vitucci, art. cit.,
passim et, en dernier lieu, K. Roskn, ibid., p. 102-106 (grande extension des pouvoirs de Cratère) et R. M.
Errington, JHS, 1970, p. 55-58 (insiste au contraire sur l'aspect fictif de la charge détenue par Cratère). —■
En tant que gardien de la royauté (Arrien, Suce, 3) il jouissait de toute façon d'une position honorifique
exceptionnelle (cf. Dexippe, FGrH, n° 100, F 8, 4) (doutes d'E. Badian, ibid., p. 265-266). Sur Cratère et
Perdiccas, cf. aussi infra, p. 175-177.
(3) Cf. supra, p. 51.
(4) Ainsi W. W. Tarn, CAH, VI, p. 463.
(5) E. Badian {Harpalus, p. 28, n. 55) cependant en conclut que son absence accroît l'impression de
succès laissé par le maintien dans son poste (mais là-dessus, voir infra, p. 141 sqq.).
(6) Supra, p. 90-95.
(7) Plutarque, loc. cit. (là-dessus, cf. infra, p. 145-151).
(8) Cf. Diodore, XVIII, 23, 4.
128 ANTIGONE, PERDIGCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

de la superficie ni de la situation des territoires administrés (L), même si son long


gouvernement de la Grande-Phrygie lui a probablement permis de s'y constituer
une certaine influence personnelle (2). Celle-ci ne peut être utilisée que dans une
situation où Antigone doit opposer une résistance militaire quelconque. Or, il
n'était pas question évidemment pour lui, à cette date, de recourir à la force. Il
était à la fois trop faible et trop prudent. De toute façon, envisager cette éventualité
présupposerait l'existence d'une ambition exarcerbée du Borgne ; or, en juin 323,
rien ne permet de l'affirmer, bien au contraire (3). De plus, les Conférences de Baby-
lone avaient précisément pour but, entre autres, de remettre en cause les attributions
de postes satrapiques.
Totalement démuni sur le plan de la puissance territoriale ou militaire, il ne
disposait pas non plus d'abouts personnels décisifs. Sans doute était-il, après Anti-
pater, alors absent d'Asie, le plus ancien des lieutenants d'Alexandre (4). Malgré
le respect voué encore à cette époque aux presbuleroi (5), cela, ne pouvait suffire à
lui donner une place prééminente, au moment surtout où la conquête venait de
faire surgir au premier plan des hommes appartenant à la génération d'Alexandre (6).
11 ne pouvait compter non plus sur de sûrs appuis personnels. A cet égard,
E. Badian a cédé aux seules présomptions lorsqu'il a cité ce qu'il appelle une faction
influente à la cour d'Alexandre, faction où, selon lui, entraient Eumène, Antigone,
Cratère, Néarque, Pcukestas et peut-être Léonnatos (7). S'il est vrai qu'Antigone
et Eumène étaient liés par une ancienne amitié (8), Cratère ne manifeste jamais
beaucoup de sympathie à Antigone (9), pas plus que Peukestas ou Léonnatos à
Eumène. Quant à Néarque, rien ne prouve avec certitude qu'il était à cette date
un «supporter» d'Antigone (10). Les deux seuls amis, Eumène et Antipater (11),

(1) Voir infra, p. 141 et 164.


(2) F. Vezin, Eumenes, p. 59 ; cf. supra, p. 89.
(3) Sur les dangers à transposer en 323 des attitudes postérieures, voir aussi infra, p. 143.
(4) Cf. supra, p. 17.
(5) On a de nombreux exemples de ce maintien du privilège de l'âge à l'époque d'Alexandre : cf. Plu-
tarque, Alex., 58 {in fine), 64 {in itiitio), Justin, XI, 6, 5-6 et XVI, 1,11, Arriln, V, 26, 4 (conseil restreint
des presbuieroï) , Diodore, XVIII, 48, 4. Cf. infra, p. 232-233.
(6) Des hommes comme Ptolémée, Léonnatos, Séleucos par exemple.
(7) Harpalus, p. 24, n. 55.
(8) Voir Diodore, ibid., 41, 7 ; Plutarque, Eum., 10 ; Justin, XIV, 4, 21.
(9) Cf. infra, p. 184-185.
(10) Contra Tarn, CAH, VI, p. 463 ; cf. aussi F. Sciiaciiermeyr, Alexandcr in Babylon, p. 144, n. 91 (croit
que Néarque a été nommé en Lycie-Pamphylie) .
(11) Amitié entre Antipater et Antigone, voir Diodore, XVIII, 23, 3.
ANTIGONE FACE AUX DÉGISIONS DE BABYLONE 129

dont le Borgne pouvait se prévaloir, ne pouvaient pas lui être très utiles ; d'une part
en effet Eumène et Antipater se haïssaient mortellement (x) ; de plus, à cette date,
Antipater était absent, et Eumène plus soucieux de trouver un « patron », que de
parler en faveur d'Antigone. Celui-ci restait donc isolé, comme dans la période
précédente (2).
Du temps d'Alexandre, en effet, il n'y avait de véritable puissance que dans
la personne du roi ; plus l'intimité avec Alexandre était étroite, plus la faveur royale
se faisait sentir (3). Or, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, rien n'a changé
en ce domaine : les généraux et successeurs continuent à déterminer leur rang
d'après le degré de puissance réelle atteint en juin 323, c'est-à-dire d'après la faveur
et la confiance que leur avait témoignées le roi jusqu'à sa mort. Si Perdiccas prit
tout de suite un si grand ascendant (4), c'est que peu avant sa mort, en lui confiant
son anneau (δ), Alexandre l'avait reconnu comme le plus sûr (6), le meilleur (7)
et le plus digne (8). Il pouvait tirer également parti du prestige qui s'attachait à la
succession d'Hephestion (9). Le rôle qu'il avait tenu avec Cratère dans la
conjuration ourdie contre Philotas et la maison de Parménion, ne fut certainement pas
étranger non plus aux situations dominantes que ces deux hommes obtinrent à
Babylone (10). Il apparaît donc que la mort du roi a figé les préséances subtiles et
changeantes que la faveur royale avait créées. Il est d'ailleurs symptomatique qu'après
leur réconciliation, les principaux chefs délibérèrent en présence de la dépouille
d'Alexandre (u).
Ces souvenirs de la faveur ou de la défaveur du roi défunt étaient et restèrent

(1) Plutarque, Eum., 3.


(2) Cf. supra, p. 95.
(3) Les témoignages de cet état de choses sont multiples (cf. par exemple Justin, XIII, 2, 12 : ... ex his ...
qui prae virtute régi suo proximi fuerint) ; voir en particulier .l'expression typique oi άμφ' άύτόν (F. Garrata Thomes
op. cit., p. 13).
(4) Avec les restrictions marquées infra, p. 133 sqq.
(5) II n'y a pas lieu de nier cette tradition concordante (Berve, II, p. 396 avec les textes anciens, E.
Badian, Struggle, p. 262, Id., HSPh, 72 (1967), p. 185, n. 12 et 189 suivi par R. M. Errington, JHS, 1970,
p. 49 ; cf. également R. A. Hadley, Deified kingship, p. 19). Selon E. Kornemann (op. cit., p. 247), le silence
d'Arrien s'explique par la volonté de Ptolémée de nuire à la mémoire de Perdiccas.
(6) Heidelberger Epitome, FGrH, n° 155, F 2.
(7) Diodore, XVII, 117, 1-5; XVIII, 1, 4; Quinte- Curce, X, 5, 5.
(8) Justin, XII, 15, 8.
(9) W. Schur, art. cit., p. 130-131 ; Beloch, GG, IV, 22, p. 307 ; M. J. Fontana, Lotte, p. 114.
(10) E. Badian, The death of Parmenio, dans TAPhA, 91 (1960), p. 324-338.
(11) Justin, XIII, 4, 4 (... posito in medio Alexandri corpore).
130 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

profondément ancrés au cœur des Macédoniens, si bien que, dans les mois et années
qui suivirent, l'objectif des principaux chefs fut d'annexer à leur profit le souvenir
du Conquérant (*). Rappelons les disputes de Perdiccas et de Ptolémée autour de
la dépouille d'Alexandre (2) et les efforts de Léonnatos (3) ou de Perdiccas (4) pour
épouser une princesse royale ; la plus célèbre, Kléopatra, devait son prestige à sa
qualité de sœur d'Alexandre (5).
Bien des exemples montrent qu'aux yeux de beaucoup de chefs, leur ambition
de parvenir aux premiers rôles était directement justifiée par l'avancement {proagôge)
mérité sous Alexandre. Ainsi, en 317, c'est en mettant en avant les exploits accomplis
sous Alexandre que Peukestas et Antigènes se disputent les faveurs de l'armée (6) ;
de même, des hommes comme Seleucos (7), Pithon (8) ou Aristonous (9) tirent une
bonne part de leur prestige de la conduite valeureuse qu'ils eurent près
d'Alexandre (10). Ce souvenir du Conquérant fut habilement utilisé par Eumène en 318
pour venir à bout des résistances qui se manifestaient contre son autorité (n). N'ayant
pas pris part à l'expédition orientale (12),Antigone ne put jamais se prévaloir d'un

(1) Le Testament d'Alexandre est un exemple typique de cette littérature de propagande. (Cf. R. Mer-
kelbach, Die Quellen des griechischen Alexanderroman, Munchen, 1954, p. 54 sqq. et 124 sqq., qui y voit un
pamphlet écrit en 32 1 par un partisan de Perdiccas en lutte contre Antipater) . Sur' toute cette littérature de
propagande entre 323 et 321, voir maintenant A. B. Bosworth, CQ., n.s. XXI-1 (1971), p. 112-136 passim.
(2) Arrien, Suce, F 1 (25) ; Pausanias, I, 6, 3 ; Diodore, XVIII, 26-28.
(3) Cf. infra, p. 165, n. 3.
(4) Ibid., p. 174-175.
(5) Justin, XIV, 1, 7 et surtout Diodore, XX, 37, 3-4, 6.
(6) Id., XIX, 15, 1-2.
(7) Id., ibid., 55, 3.
(8) Id., ibid., 46, 2 (l'un des motifs de son exécution par Antigone).
(9) Id., ibid., 51, 1 (assassiné par Cassandre).
(10) Cf. aussi Quinte- Curce, X, 5, 37 : « ... et l'on tint pour très glorieux ceux qui, même pour une bien
faible part, furent liés à un si grand destin». (Trad. H. Bardon).
(11) Eumène imagina de dresser la tente royale comportant en son centre le trône vide d'Alexandre
avec tous les insignes et armes du roi défunt (Diodore, XVIII, 60,4-6 et 61, 1-3 ; Polyen, IV, 8, 2) ; sur cet
épisode, voir M. Launey, Recherches, II (1950), p. 945 sqq., et surtout Ch. Picard, Le trône vide d'Alexandre
dans la cérémonie de Cyinda et le culte du trône vide à travers le monde gréco-romain, dans CArch. VII (1964), p. 1-17, et
dans le même sens, R. A. Hadley, op. cit., p. 20. — On peut rapprocher ce procédé, des débats des généraux
tenus à Babylone autour de la dépouille royale (Justin, XIII, 4, 4) ou de la grande mise en scène imaginée
par Peukestas en 317 pour évincer Eumène (Diodore, XIX, 22, passim). Voir aussi le songe d'Eumène en
321 avant le combat contre Cratère (Plutarque, Eum., 6). Il s'agit dans tous les cas d'utiliser à titre de
propagande les « épiphanies » du roi divinisé.
(12) Supra, p. 91 sqq.
ANTIGONE FACE AUX DECISIONS DE BABYLONE 131

tel avantage (1). En juin 323, cet éloignement de plus de dix ans constituait un
handicap insurmontable pour Antigone.
Les résultats des tractations de Babylone illustrent assez bien ces différents
degrés de puissance. Les plus hautes charges furent réservées, comme de droit,
aux favoris d'Alexandre, Cratère et Perdiccas. Tous ceux qui prirent une part
active aux conversations avaient suivi Alexandre en Orient. Parmi ces compagnons,
certains, de plus, comme Léonnatos (2) ou Seleucos (3) étaient de très haute naissance.
L'exemple de Cratère nous paraît particulièrement intéressant, puisqu'il était lui
aussi absent de Babylone : malgré cela, il obtint la charge la plus élevée, sur le plan
honorifique au moins (4), parce qu'il détenait précisément tous les atouts qui
manquaient à Antigone : l'intimité avec le roi défunt, un prestige considérable sur les
troupes macédoniennes (5), un commandement effectif sur des soldats macédoniens (6).
Qu'Antigone en ait ressenti une profonde humiliation, cela ne saurait faire de
doute. Il voua toujours une haine tenace aux hommes qui l'avaient supplanté en
323 pour des raisons qui n'avaient souvent rien à voir avec la valeur personnelle.
Lors de l'entrée en guerre contre les coalisés en 316, « il avait décidé de chasser de
leurs satrapies tous ceux qui étaient de haut rang, et en particulier tous ceux qui avaient
servi sous Alexandre » (7) . Hiéronymos de Kardia souligne que c'est pour le même motif
que l'année précédente il avait supprimé Pithon (8) et destitué Peukestas (9), dont
le prestige de compagnons d'Alexandre accroissait le danger (10). Pour tout dire,

(1) On peut en retrouver une seule allusion dans un discours très tardif de Démétrios, acclamé roi des
Macédoniens : patrem enim suum et Philippo régi et Alexandre Magno socium in omni militia fuisse (Justin, XVI,
1, 12). On voit qu'à cette date encore (294) l'argument portait ; mais en l'occurrence, si le discours est véridique,
Démétrios a quelque peu exagéré le rôle tenu par son père lors de la conquête d'Alexandre !
(2) Sur Léonnatos, cf. infra, p. 164.
(3) Bevan, The house of Seleucus, I, p. 30.
(4) Dexippe, F 8 (4) ; cf. supra, p. 127, n. 2.
(5) Plutarque, Eum., 6.
(6) II commandait les vétérans en Gilicie (Diodore, XVIII, 4, 1 ; cf. Id., XVII, 109, 1 ; Justin, XII,
12, 7-10 et Arrien, Anab., VII, 12, 3-4).
(7) Diodore, XIX, 56, 1 (cf. 55, 4).
(8) Id., ibid., 46, 2.
(9) Id., ibid., 48, 5 ; cf. 15, 1.
(10) Là-dessus, cf. en dernier lieu J. Seibert, Ptolemaios, p. 152-156, qui souligne justement (entre autres
choses) qu'aux yeux des compagnons de combat (sunestrateume'noi) d'Alexandre, le rôle tenu par Antigone en
Grande-Phrygie après Issos ne pouvait pas être mis en balance avec les exploits des campagnes orientales
(p. 152).
132 ANTIGONE, PERDICGAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOOUES

Antigone ne pouvait se prévaloir, à cette date, d'aucun des avantages dont les autres
diadoques allaient user abondamment (').
Que l'absence du satrape de Grand c-Phrygie s'explique par ces considérations,
cela ne fait pas de doute, à nos yeux. C'est un réaliste, en effet. Il a compris qu'un
déplacement à Babylone serait non seulement inutile, mais peut-être même dangereux,
dans la mesure où il pourrait être interprété comme une volonté de se mêler aux
débats sur la succession. Rien ne l'appelait donc à Babylone, où personne ne
l'attendait (2). Il valait mieux pour lui rester à Kelainai, en laissant se déchirer entre
eux les intimes d'Alexandre, avec l'espoir peut-être de conserver ce qui pouvait
l'être, à savoir sa place dans le gouvernement provincial.

B. Antigone et la répartition des satrapies.

C'est seulement en effet dans Fénuniciatkm des satrapies et de leurs gouverneurs


qu'apparaissent les premières références à Antigone. En ce qui le concerne, les
auteurs anciens sont à peu près unanimes — Justin étant manifestement dans
l'erreur (3) : le satrape de Grandc-Phrygie conserva les territoires qu'il administrait
déjà, c'est-à-dire qu'il resta à la tête de l'ensemble Graiidc-Phrygie-Lycie-Pamphy-
lie (4). Mais si rétablissement de ce fait ne fait pas difficulté, plusieurs
interprétations peuvent en être proposées. Doit-on considérer ce maintien dans son poste
comme un succès d' Antigone (δ) ? S'agit-il d'une concession de Perdiccas, soucieux

(1) Ainsi justement R. A. Hadley, op. cit., p. 33 (contrairement à ses compétiteurs, Antigone ne put
faire appel à aucune croyance charismatique, mais dut ses succès uniquement à. sa valeur et à son prestige
personnels) .
(2) Personne, scmble-t-il, ne fut d'ailleurs convoqué aux délibérations ; donc rien n'interdisait non
plus à Antigone d'y venir.
(3) XIJI, 4, 14-15 (La Grande-Phrygic à Antigone, la Lycie-Famphylic à Néarque). Il n'est pas besoin
de faire appel à l'utilisation de Douris (Droysen, Hernies, XI, p. 458) ou de Timagènes (R. Schubert, Quellen
zur Geschichte der Diadochenzeil, Leipzig, 1914, p. 134 sqq.) pour prouver que le renseignement transmis par
Justin est erroné. La tradition est trop unanime (cf. note suivante) pour qu'on puisse la mettre en doute (O.
Treuber, op. cit., p. 139 et n. 1 ; Ul. Kohler, Anligonos, p. 825 ; Ed. Miîyhr, Grazen, p. 13 ; P. Roussel, Glotz,
IV- 1, p. 262). Il s'agit manifestement d'une erreur de lecture de Justin dont le paragraphe 14 comporte une
faute de transcription (W. W. Tarn, Alexander, II, p. 314, n. 1), ou d'une confusion avec l'ancienne
administration de Néarque (Kaerst, Hellénisants, II2, p. 3, n. 1). On peut supposer qu'en 323 Néarque conserva ses
fonctions clans la marine royale (R. Schubert, ibid., p. 135-6 ; Blxocii, GG, IV-22, p. 313). — Contra (la Lycie-
Pamphylic à Néarque), voir H. Van Effenterre, La Crète ..., p. 293 et H. Berve, Tyrannis, p. 418 et 427.
(4) Diodore, XVIII, 3, 1 ; Arrien, Suce, F 1 (6) ; Ouinîe-Curce,X, 10, 2— Dexippe (FGrH, 100 F 8
(3)) écrit « Famphylicns, Ciliciens jusqu'à [y compris] la Phrygie» ; mais « Ciliciens» est certainement une
erreur (banale) de transcription pour « Lyciens» (Dexippe, ibid., attribue bien d'ailleurs la Cilicie à Philotas).
(5) E. Badian, Harpalus, p. 24 (l'auteur ajoutant qu'à ses yeux ce succès est inexplicable).
ANTIGONE FACE AUX DECISIONS DE BABYLONE 133

de se concilier un homme dont il craignait l'ambition (x) ? Succès, concession :


deux termes dont l'utilisation ne peut être justifiée ou refusée qu'à travers une analyse
aussi précise que possible des rapports de force établis à Babylone entre les futurs
rivaux, et particulièrement entre Antigène et Perdiccas.

1. Une concession de Perdiccas ?

En effet, pour pouvoir en juger sainement, il est indispensable, avant toute


autre chose, de déterminer les modalités selon lesquelles fut effectuée la répartition
des satrapies. Parler de concession de Perdiccas en effet, c'est admettre
implicitement que ce dernier distribua les satrapies à sa guise. Il est vrai que la majorité
des sources anciennes lui attribuent un rôle déterminant (2). Ainsi pour Diodore (3),
Arrien (4), Dexippe (5), Appien (6) et Justin (7), Perdiccas répartit personnellement
les satrapies, — sous le seul contrôle théorique d'Arrhidée, ajoutent Appien et
Arrien (8). Arrien et Jus'i . (9), d'autre part, précisent, en des termes analogues, que
le Grand Vizir procéda à cette distribution en gardant présent son principal objectif
qui était d'éloigner ses principaux rivaux.
Tel est le point de vue adopté également par de nombreux modernes, d'ailleurs
divisés dans leur appréciation des buts de Perdiccas. Ainsi, fermement convaincue
de l'indéfectible loyauté impériale du Grand Vizir, M. J. Fontana pense que cette
répartition fut effectuée en tenant compte « du grade et de l'importance de
chacun» (10), c'est-à-dire qu'il prit bien soin de ne léser personne. De son côté, W.
Schur (u) estime que Perdicca.s a cherché avant tout à contrôler les grandes routes,
et y réussit en partie en faisant nommer à des satrapies stratégiquement importantes
des hommes sans envergure personnelle, comme Eumène en Cappadoce, Philotas

(1) Ul. Koiiler, loc. cit.


(2) Toutes ces sources dépendent d'Hieronymos de Kardia pour le partage des satrapies.
(3) Loc. cit.
(4) Suce, F 1 (5).
(5) FGrli, n» 100, F 8 (7).
(6) Syr., 52.
(7) XIII, 4, 9 (inter principes provincias dividit).
(8) Appien, loc. cit. (υπό τω βασιλεΐ Φιλίττπφ), Arrien, loc. cit. (ώς Άρριδαίον κελεύοντος).
(9) Arrien, loc. cit. : όμως ες σατραπείας avsirctlv ους νπώπτενεν ... ; Justin, loc. cit. : ... simul ut et
aemulos removeret et munus imperii beneficii sui faceret.
(10) Lotte, p. 140, 149.
(11) Das Alexandcrreich ..., dans RhM, 1934, p. 142-143 (tout en reconnaissant cependant que le succès
de Perdiccas ne fut pas total).
134 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

en Cilicie ou Laomédon en Syrie, le maintien d'Antigone dans son poste ne pouvant


être évité.
Cette thèse d'une répartition faite selon les seuls desiderata de Perdiccas a de
nouveau été soutenue récemment par J. Seibert (*). Tout en affirmant, comme
M. J. Fontana, que Perdiccas procéda à l'opération au mieux des intérêts du
royaume (2), l'auteur indique que l'objectif unitaire fut atteint de la façon suivante :
1) en mettant dans des satrapies-clés (Syrie, Cilicie, Carie) des hommes dont
l'effacement garantissait la fidélité au gouvernement central (Laomédon, Philotas,
Asandros) (3) ;
2) en divisant les territoires provinciaux : ainsi, pour J. Seibert, l'adjonction de
la Lycie-Pamphylie à la Grande-Phrygie d'Antigone devait empêcher l'union
de la Carie et de la Cilicie ; toutes ces mesures avaient pour but, selon lui, d'éviter
des alliances et regroupements entre satrapes. Pour l'auteur, donc, cette
répartition a été décidée et menée par un seul homme, au nom d'une politique bien
définie (4).
Mais cette démonstration ne nous semble nullement convaincante. A notre
sens, au contraire, l'état des gouvernements satrapiques, après Babylone, montre
que Perdiccas ne réussit pas à mettre des hommes à lui dans toutes les satrapies.
En Asie Mineure, par exemple, des satrapies aussi importantes que la Lydie, la
Petite-Phrygie, la Cilicie et la Grande-Phrygie furent attribuées respectivement
à Ménandros (δ), à Léonnatos (6), à Philotas (7) et à Antigone, dont aucun ne pouvait
être considéré comme un féal du Grand Vizir (8). En Carie même ,Philoxénos
fut remplacé par Asandros (9) ; on ne peut considérer ce changement comme très

(1) Ptolemaios, p. 27-39, en particulier, p. 34-38.


(2) Ibid., p. 38.
(3) Cf. dans le même sens W. Schur, loc. cit.
(4) Ptolemaios, p. 38 : « Es verrat eine sicher lenkende Hand ».
(5) Diodore, XVIII, 3, 1 ; Arrien, Suce, F 1 (6) ; Dexippe, F 8, 2 ; Justin, XIII, 4, 15 ; Quinte-
Curce, X, 10, 2.
(6) Sur Léonnatos, cf. infra, p. 164-165.
(7) Diodore, loc. cit. ; Arrien, ibid., 5 ; Dexippe, ibid. ; Justin, ibid., 12 ; Quinte-Gurce, loc. cit.
(8) Aucun ne resta fidèle longtemps à Perdiccas ; Léonnatos {infra, ibid.) joua très vite un jeu personnel ;
Antigone refusa d'obéir dès les lendemains de Babylone {infra, p. 145-151) ; Menanclros abandonna Perdiccas
au moins dès le début de 321 {infra, chap. IV) ; pour Philotas, cf. infra, p. 201, n. 4.
(9) Et non pas Cassandre comme l'indique un manuscrit de Diodore (XVIII, 3, 1), suivi par Fischer
(Teubner). Des doutes se sont élevés sur l'identité d'Asandros. S'agit-il de l'ancien satrape de Lydie venu
à Babylone ? (Boeckii, CIG, 105 ; Droysen, II, p. 26) ou du fils d'Agathon ? (P. Julien, op. cit., p. 16 ; Al.
ANTIGONE FACE AUX DÉCISIONS DE BABYLONE 135

favorable à Perdiccas puisqu'en 321 ce dernier le destitua pour avoir pris parti
pour ses opposants (x) ; en revanche Philoxènos, écarté en 323, fut rappelé deux ans
plus tard par Perdiccas pour remplacer Philotas suspect de sympathie pour
Cratère (2). Ajoutons qu'à la même date, Néoptolème d'Arménie (3), Laomédon de
Syrie (4) et Archon de Babylonie (5) abandonnèrent le camp du Grand Vizir. Nous
savons bien que l'attitude de ces satrapes en 321 ne peut être considérée comme un
révélateur infaillible de leurs sentiments à l'égard du Grand Vizir en 323. Nous
voulons simplement indiquer qu'aucun texte ni aucun fait ne prouve que tous ces
gens étaient des soutiens inconditionnels de Perdiccas. Il est également hasardeux
de voir en eux des personnages sans envergure (6). Seul le cas d'Eumène de Kardia
est à réserver : encore peut-on remarquer que l'ancien secrétaire n'a été mis qu'à
la tête d'une satrapie virtuelle (7), et que c'est simplement à partir du printemps
322 qu'on a la preuve formelle de son adhésion sans réserve aux objectifs de
Perdiccas (8).
Enfin, on voit mal au nom de quelle analyse Perdiccas aurait pu considérer
Léonnatos comme un rempart contre les ambitions d'Antigone, et voir en l'adjonction
de la Lycie-Pamphylie à la Grande-Phrygie une assurance contre l'alliance entre
la Carie et la Cilicie. En effet, la Lycie-Pamphylie était du ressort d'Antigone depuis
331-330 (9), et il n'y avait pas de raison de modifier les contours de sa satrapie, pas
plus que de recréer une satrapie isolée de Lycie-Pamphylie (10). Si, comme le soutient

Baumbach, op. cit., p. 63 (avec réserve) ; Beloch, IV, l2, p. 23, n. 2 et 66, n. 1 ; F. Grimmig, Arrians Diadochen-
geschichte, Halle, 1914, p. 56). Si l'on admet, avec E. Badian {art. cit., dans TAPhA, 91, 1960, p. 328-329) que
le premier était tombé en disgrâce au temps d'Alexandre, on doit conclure que la satrapie de Carie échut
plutôt au fils d'Agathon.
(1) Infra, p. 196.
(2) Justin, XIII, 6, 16 ; Arrien, Suce, F 10 A (2).
(3) Diodore, XVIII, 29, 4-6 ; Plutarque, Eum., 4-6.
(4) Arrien, Suce, F 1 (34) indique en effet que Laomédon conserva sa satrapie de Syrie à Triparadeisos,
preuve qu'il avait abandonné Perdiccas en 321.
(5) Arrien, Suce, F 10 A (3-5).
(6) Pour un certain nombre d'entre eux, on ne connaît pratiquement rien de leur carrière sous Alexandre,
mais ce silence des sources ne peut être considéré — contrairement à l'opinion de Seibert, ibid., p. 36. — ,
comme une preuve de leur effacement ; cî".Berve, n° 804 (Philotas) et 164 (Asandros) qui, à partir de ces mêmes
« éléments », conclut dans un sens opposé. Il est vrai que les arguments de Berve ne sont pas « contraignants »
(Seibert, ibid.) : mais que dire de l'« argumentation » de Seibert !
(7) Infra, p. 139, n. 9.
(8) Plutarque, Eum., 3 (cf. infra, p. 162-169).
(9) Cf. supra, p. 75-76.
(10) Sur les raisons d'Alexandre à créer cette nouvelle satrapie en 334/333, cf. supra, p. 76, n. 5. Il faut
136 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

Seibcrt, l'objectif principal du Grand Vizir en Asie Mineure était de se prémunir


contre les ambitions d'Antigonc, on doit admettre que le Grand Vizir aurait été
mieux inspiré en enlevant la Lycie-Pamphylie au satrape de Grande-Phrygie !
Quant à Lconnatos, personne ne peut croire qu'il était résigné à servir fidèlement
la politique de Perdiccas, et à faire fi de ses ambitions personnelles i1).
ïl est donc irréaliste, à notre avis, de faire de Perdiccas le seul bénéficiaire de
la répartition des satrapies. Des passages des auteurs cités ci-dessus (2) tendent au
contraire à prouver qu'elle s'est faite collégialement. Doit-on, pour expliquer cette
contradiction apparente, faire appel à une source autre qu'Hiéronymos de Kardia (3) ?
Nous ne le pensons pas, car cette présentation des faits est également soutenue par
des passages sans équivoque de Plutarque (4), Quinte-Curce (5) et Trogue-Pompée (6),
pour lesquels la filiation hiéronymienne ne fait aucun doute (7). C'est donc au seul
Hiéronymos que nous devons la présence de deux traditions, d'ailleurs
complémentaires, chez le même auteur. Comme dans toute son œuvre, en effet, l'historien
de Kardia, en établissant le compte-rendu des affaires de Babylone, avait le double
objectif de reconstituer fidèlement l'enchaînement des faits, et de porter un jugement
sur les protagonistes. En l'occurrence, il tente manifestement de dénoncer, dès la
date de 323, le caractère personnel des initiatives de Perdiccas, comme le prouve,
à notre avis, le rapprochement avec le jugement qu'il porta sur la conduite d'Anti-
gone en 319, après la mort d'Antipatcr ; se considérant comme le détenteur de

ajouter que le danger qui, selon Seibert, existait d'une union ou d'une réunion des satrapies du sud de l'Asie
Mineure, paraît illusoire. Une telle interprétation n'est pas sans rappeler celle que présentait Beloch (IV-22,
p. 318-329) sur le « Reich» de Pleistarchos, qui aurait englobé tout le Sud de l'Asie Mineure de la Carie à
la Gilicic, de la Mer Egée à l'Euphrate. En fait, comme l'a démontré L. Robert (Le Sanctuaire de Sinuri près
de Mylasa.I — Les inscriptions grecques, Paris, 1945, p. 57-62), «ces diverses régions côtières et montagneuses
n'ont pas de lieu entre elles, aucune voie ne les fait communiquer facilement. Aussi n'ont-ellcs jamais été
réunies sous une même domination, qui se restreindrait à leur ensemble ...» (ibid., p. 58).
(1) Sur la politique personnelle de Léonnatos, voir injra, p. 162 sqq.
(2) P. 133, n. 3-7.
(3) Ainsi Schubert, loc. cit.
(4) Eum., 3 ÇEnei ôè άναμιχθέντες άλλήλοις oî στρατηγοί και καταστάντες εκ των πρώτον
ταραχών διενέμοντο σατραπείας καί στρατ)\γίας ...)
(5) Χ, 10, 1 (Perdiccas perducto in urbem exercilu consilium principuum virorum habuit, in quo imperium ita dividi
placuit).
(6) Prol. lib. XIII (Ut mortno Alexandre optimales castrorum ejus provinciarum imperio sint partiti).
(7) Kaerst, LIcllenismus, II2, p. 3, n. 1 ; Nietzold, Die Uberlieferung, p. 53 et 58 ; G. Bauer, Die Heidel-
berger Epitome. Eine Çhiclle zur Diadochengeschichte, Leipzig, 1914, p. 31.
ANTIGONE FACE AUX DECISIONS DE BABYLONE 137

l'autorité suprême, il réunit autour de lui un conseil de généraux, et distribua les


satrapies :

Perdiccas {323) Antigone {319)


Diodon > XVIII
3,1 Ούτος δε παραλαβών την των o?mjv ήγε- 50, 2 : περιβαλλόμενος δε ταϊς ελπίσι την των
μονιαν όλων ήγεμονίαν ...
,5 : περί της των δλοιν επιβολής
και συνεδρενσας μετά των ηγεμόνων και των φίλων σνναγαγών συνέδριον
εδωκεν [σατραπείας] έγραψε των αξιόλογων φίλων οΐς μεν
πείας, οίς δε στρατηγίας

Mais, à côté de cette dénonciation permanente de l'ambition personnelle des


généraux macédoniens i1), Hiéronymos relate des faits. Or, en l'espèce, toute les
sources anciennes se retrouvent pour indiquer que la répartition des satrapies s'est
faite au sein d'un synednon des principaux chefs, convoqué et donc présidé ès-qualités
par le Grand Vizir (2). Une fois décidée et acceptée, la répartition fut officialisée
par un décret royal, — d'où les allusions à Arrhidée (3) — , et sans doute contresignée
par Perdiccas. Dès lors, les nouveaux satrapes tenaient bien leur autorité du Grand

(1) Cet aspect a déjà été bien mis en lumière par Jacoby, RE, VIII-2 (1913), s.v. Hiéronymos (n° 16),
col. 1544-1545.
(2) Plutarque, loc. cit., αναμιχΟέντες (J. Seibert, ibid., p. 34 fait à tort des réserves sur ce passage, car
Perdiccas n'y est pas nommé ; mais dans ce passage, Plutarque, qui abrège sa source, n'exclut nullement le
rôle de Perdiccas au sein du a\t-sy;iedrion) ; Quinte-Curce, X, 10, 1 (consilium) ; Trogue-Pompée, Prol. lib.
XIII {optimates ... partiti sint) ; Djodore, XVIII, 3, 1 (συνεδρενσας) (cf. ibid., 14, 1) ; Appien, loc. cit. (οι φίλοι
δ' ες σατραπείας ένείμαντο τα έθνη) ; Justin, XV, 3, 15 (cum inter successores ejus privincias dividerentur) et XV, 4,
10 (post divisionem inter socios) ; Dexippe, F 8 (2) (... όπως ή τοϋ 'Αλεξάνδρου διενεμή^η αρχή). — Notons
également l'existence d'une troisième tradition qui attribue au sort le soin de répartir les satrapies (Justin, XIII,
5, 8 ; XIII, 4, 24 ; Orose, III, 23, 1 ; Porphyre, FGrH, 260 F 3(1) ; Georges le Syncelle, p. 264 (éd. de Bonn)).
L'adoption d'un tel procédé par les généraux de Babylone est évidemment hors de question (cf. cependant
à tort F. Granier, Hecresvcrsammlung, p. 65-66 qui n'exclut pas le recours à une telle procédure pour les cas
particulièrement litigieux). Il s'agit là, en fait, comme le montrent les expressions de Justin (sorte evenit), d'une
assimilation avec les formules romaines de distribution des provinces (ainsi également J. Seibert, ibid., p. 35).
Ces termes appartiennent d'ailleurs en propre au résumé de Justin, et ne remontent pas à Trogue-Pompée.
— Quant à une répartition faite par ou devant 1'« Assemblée de l'armée» (M. J. Fontana, loc. cit.), elle est,
à notre sens, totalement exclue (là-dessus, voir infra, p. 255-256).
(3) Appien, loc. cit ; Arrien, Suce, 5.
138 ANTIGONE, PERDICGAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

Vizir (l) ; mais il s'agit là d'une simple constatation d'une situation administrative,
sans référence précise à un mode de répartition. La réunion d'un synedrion pour ce
partage est donc non seulement probable mais certaine. Reste à savoir évidemment
comment se déroulèrent les discussions.
Or, c'est là précisément, que l'on se rend compte que l'identité des formules
employées par Hiéronymos de Kardia pour juger de l'action d'Antigone en 319 et
de celle de Perdiccas en 323, répond uniquement au souci du Kardien de ne ménager
ses critiques ni à l'un ni à l'autre. En effet, autant la position du premier était
incontestée en 319 (2), autant Perdiccas dut compter avec l'avis des principaux chefs à
Babylone. Le conseil, en fait, s'ouvrit dans une indéniable atmosphère de
suspicion (3). Il ne faut pas oublier que cette répartition eut lieu en effet après la stasis
de la phalange qui a constitué un affront indiscutable pour Perdiccas (4), et qu'à
cette date son autorité n'était donc pas sans partage (5).
Parmi ses interlocuteurs, figuraient des hommes de grande envergure, comme
Ptolémée ou Léonnatos, bien décidés à avancer leur pion personnel. Il ne pouvait
pas non plus ignorer, malgré leur -absence, le poids de personnalités comme Cratère
et Antipater (6). Au plan du gouvernement central par exemple, et quel que soit
le contenu exact de la prostasie de Cratère, il est assez probable qu'aux yeux des
négociateurs de Babylone, elle constituait au fond un contrepoids à la puissance

(1) Cf. ainsi l'expression employée par Appien, ibid., 52 : γίγνεται σατράπης ... εκ τε ΓΙερδίκκου και
εξ 'Αντιπάτρου [321], à propos de Laomcdon de Syrie ; cf. aussi Diodore, 2,4 (autorité du roi et de Perdiccas
sur les satrapes).
(2) Nous entendons « incontestée» au sein du synedrion réuni spécialement par Antigone pour répartir
les commandements, et non dans le monde des diadoques évidemment.
(3) Cf. d'ailleurs Arrien, Suce, F 1,5.(β£ ών Περδίκκας ύποπτος ες πάντας ην και αυτός νπώπτευεν) ;
voir en ce sens très nettement G. Wirth, Zur Politik des Perdikkas 323, dans Helikon, VII (1967), p. 316-317
et R. M. Errington, From Babylon ..., dans JHS, 1970, p. 57.
(4) Sur ce point, voir notre étude infra, p. 240 — 258 et p. 280 — 285.
(5) Voir déjà dans un sens proche du nôtre M. J. Fontana, Lotie, p. 112 sqq. et W. Schwahn, Klio,
1931, p. 310. Contra, E. Badian, Struggle, p. 213 qui définit Perdiccas à cette date comme « unchallenged
and unchallengeable ». En fait, s'il est bien vrai que la position acquise sous Alexandre lui assurait une certaine
prééminence, il n'empêche que toutes les sources décrivent avec beaucoup de précision les différences
oppositions et contestations qu'il dut résoudre avant de parvenir à faire reconnaître cette autorité ; encore cette
reconnaissance ne fut-elle souvent donnée que «du bout des lèvres» (cf. infra, ibid.). Dans une étude plus
récente (A King's notebooks, dans HSPIi, 72 (1967), p. 201-204) d'ailleurs, E. Badian analyse dans une
perspective plus réaliste les relations entre Perdiccas et ses collègues du synedrion.
(6) C'est un point sur lequel insiste tout particulièrement K. Roskn, Reichsordnung ..., dans AClass,
X (1967), p. 98 : pour l'auteur, Cratère eut, de facto, une grosse influence sur la nouvelle organisation et sur
le choix des satrapies.
ANTIGONE FACE AUX DÉCISIONS DE BABYLONE 139

de Perdiccas (1). Au total, on doit considérer comme relativement limitée la marge


de manœuvre personnelle de Perdiccas.
Les discussions ont donc dû être serrées, comme l'indique un aspect de la
tradition hiéronymienne, représenté en particulier par Plutarque (2). Il nous paraît
donc raisonnable d'admettre que la répartition des satrapies représenta une série
de compromis et de trocs entre ambitions rivales (3). Ainsi la nomination de Ptolémée
à la tête de l'Egypte répondait bien à une vision politique et stratégique
d'indépendance dynastique (4) et à un choix délibéré de la part du fils de Lagos (5) ; c'est
sciemment, à notre avis, que Léonnatos choisit la Petite-Phrygie (6). Perdiccas,
de son côté, réussit à maintenir Cléomène près de Ptolémée (7) ; il obtint également
la création d'une grande satrapie de Cappadoce, confiée à Eumène (8). Si les autres
généraux y consentirent, ce fut peut-être par mesure de réciprocité, mais aussi parce
qu'ils savaient les difficultés que rencontrerait Eumène à soumettre ces régions
rebelles (9).
On ne peut donc pas parler d'un succès total de Perdiccas. En fait, pas plus

(1) Voir W. Schur, ibid., p. 140 ; W. W. Tarn, CAH, VI, p. 462 ; M. J. Fontana, Lotte, p. 132 ; G.
Vitucci, art. cit., dans Miscel. Rostagni, p. 66 ; D. Kanatsulis, Antipatros ..., dans Makedonika, 8 (1968), p.
151, n. 1 ; G. Wirth, ibid., p. 318-319.
(2) Eutn., 3 ; cf. aussi Appien, Syr., 52 et Justin, XV, 3, 15 et 4, 10.
(3) Voir R. M. Errington, ibid., p. 57 («Thereafter the arrangment of the satrapies was a matter of
balancing conflicting claims») ; G. Wirth, ibid., p. 316-317 qui note également que Perdiccas avait une dette
envers les principaux chefs qui l'avaient aidé lors de la stasis de la phalange, et juge (p. 317) que le partage
des satrapies est plutôt, en lui-même, une preuve de faiblesse de la part du Grand Vizir.
(4) Quinte- Curce, X, 6, 15 (contre l'avis de Perdiccas, Ptolémée propose que toutes les décisions soient
prises à la majorité dans un conseil commun [commune consultum) des généraux {duces) et des chefs [praefecti)) ;
cf. Justin, XIII, 2, 12.
(5) Voir E. Moser, Untersuchungen ùber die Politik Ptolemaios I. in Griechenland [325-285), diss. Leipzig,
1914, p. 13 sqq. ; Kaerst, Hellenismus, II2, p. 1 1 ; H. Volkmann, RE, XXIII-2 (1959), s.v. Ptolemaios (n° 18),
col. 1607 ; Ed. Will, HPMH, I, p. 135 ; G. Wirth, ibid., p. 317 (note que Ptolémée est cité en premier dans
la liste des satrapies, et que cela est révélateur de sa puissance au sein du synedrion).
(6) Infra, p. 164.
(7) Sur Gléomène auprès de Ptolémée, voir maintenant J. Seibert, Ptolemaios, p. 51 (cf. aussi ibid.,
p. 39-50).
(8) Cf. infra, p. 141-142.
(9) C'est bien ce qu'exprime la phrase de Nepos, Eumène, 2, 2 : « ce fut le temps où l'on donna à Eumène
la Cappadoce ;pour mieux dire : on la lui attribua, car les ennemis l'avaient en leur puissance» (Trad. A.M.
Guillemin) ; cf. A. R. Burn, Alexander, p. 255 (« Eumenes was maliciously given Cappadocia») (souligné par
nous) et Ed. Will, ΗΡλΙΗ, ibid., p. 23 (« ... on luit fit, en la Cappadoce, un cadeau empoisonné ... En envoyant
cet homme de bureau prendre à Ariarathe sa satrapie, d'aucuns escomptaient bien le voir succomber»).
Eumène, peut-on dire, n'était en quelque sorte qu'un satrape in partibus [hostium]
!
140 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOÇVUES

qu'Antipater à Triparadcisos ne put enlever leurs satrapies à Ptolémée et à Lysi-


maque (l) ni refuser à Antigone ce qu'il demandait (2), le Grand Vizir ne pouvait
s'opposer véritablement aux exigences de Léonnatos, de Lysimaque (3) ou de
Ptolémée, ni ôter son gouvernement à Antipater (4).
Tel fut donc le premier souci des principaux chefs : se réserver les provinces
qu'ils jugeaient propices à la réalisation de leur politique personnelle. Quant au
reste, il semble bien qu'ils cherchèrent, à apporter le moins de modifications possible
à la répartition existant avant la mort d'Alexandre. Ainsi les satrapies extrême-
orientales ne changèrent-elles pas de titulaires ; en Asie Mineure, si l'on excepte la
Cappadoce et l'Arménie insoumises, on constate également une très grande
stabilité (5) ; on note une seule destitution assurée de satrape (6) ; en revanche ni la Grande-
Phrygie, ni la Lydie, ni peut-être même la Cilicie ne changèrent de titulaires (7) ;
Léonnatos, quant à lui, s'installa dans une satrapie très probablement vacante (8).

Conclusion.
La répartition des satrapies n'ayant pas été le seul fait de Perdiccas, on ne
peut donc affirmer que le maintien d'Antigone en Grande-Phrygie ait été dû à une
concession du Grand Vizir. On ne peut non plus en tirer argument pour conclure
qu'à cette date Perdiccas considérait Antigone comme son principal rival en Asie
Mineure. C'est là transposer en 323 ce qui n'apparaît clairement qu'un an plus
tard (9).
On ne peut pas non plus parler d'une concession de la part du collège des
généraux de Babylone. Si l'on s'en tient aux résultats bruts, le maintien dans un poste
satrapique ne présentait en effet aucun caractère exceptionnel. Il s'insère plutôt
dans un règlement global, aux orientations bien définies : réserver aux principaux
chefs les territoires considérés par chacun comme avantageux, éviter autant que

(1) Diodore, XVIII, 39, 5 (cf. ibid., 43, 1), et FGrH, n° 155, FI (4).
(2) Arrien, Suce, F 9 (38) ; cf. infra, p. 232.
(3) Cf. Kaerst, II2, p. 11.
(4) H. Bengtson, Stratégie, I2, p. 17.
(5) Contra P. Roussel, Glotz IV-I, p. 262, et J. Seibert, Plolcwains, p. 37.
(6) Asandros prit la place de Philoxénos en Carie {supra, p. 134, n. 9).
(7) Philotas fut peut-être mis à la tête de la Cilicie dès la vacance du poste, c'est-à-dire à la fin du règne
d'Alexandre (Berve, II, n° 804 ; E. Meyer, Grenzen, p. 11 ; cf. R. M. Errington, ibid., p. 58). Il serait en
effet bien extraordinaire que le roi ait laissé sans titulaire une satrapie aussi importante {contra J. Seibert,
loc. cit.).
(8) Cf. supra, p. 80.
(9) Cf. infra, p. 153-161.
ANTIGONE FACE AUX DÉCISIONS DE BABYLONE 141

possible des modifications pour les autres satrapies (l), créer de nouveaux satrapes
dans les régions insoumises (Cappadoce, Arménie). Rien donc n'indique que Perdic-
cas ou ses collègues aient porté une attention particulière aux faits et gestes ou aux
arrière-pensées d'Antigone.

2. Un succès d'Antigone ?
A l'inverse, on peut affirmer tout aussi nettement qu'il ne s'agit pas non plus
d'un succès. E. Badian (2) note qu'Antigone a été laissé à la tête d'une satrapie
«importante»; mais ce qualificatif ne constitue pas à lui seul une explication !
Sous Alexandre en effet, l'importance de la Grande-Phrygie tenait à la nécessité
vitale du va-et-vient entre l'Europe et la Haute-Asie où s'enfonçait Alexandre ;
la position privilégiée de Kelainai donnait à Antigone une responsabilité
particulière à l'échelle de l'Asie Mineure (3). Avec l'achèvement de la conquête
extrême-orientale, et le déplacement sensible vers l'ouest du centre de gravité de l'Empire,
la Grande-Phrygie perdait par là-même son importance spécifique. En ce sens, le
maintien d'Antigone est bien loin de constituer un succès : il est devenu au
contraire un satrape comme un autre, sans responsabilités stratégiques extraordinaires.
Sa satrapie restait, il est vrai, entourée de peuplades insoumises, vers la
Cappadoce et l'Isaurie. Mais il perdit précisément le rôle qui avait été le sien, de rempart
de la domination macédonienne contre les Barbares. A Babylone fut en effet décidée
la création d'une nouvelle satrapie, confiée à Eumène, qui s'étendait de la Gilicie
à Trapézonte, en englobant toute la Cappadoce (4). Elle concourrait directement
à l'affaiblissement de la puissance d'Antigone. Elle englobait pratiquement toutes
les zones insoumises d'Asie Mineure (y compris la Paphlagonie enlevée à la Petite-
Phrygie (5), et peut-être même la Pisidie ôtée à Antigone (6)). Eumène apparaissait
dès lors comme le successeur d'Antigone dans sa tâche de «pacificateur».

(1) A cet égard, il n'est pas inutile de remarquer que ni Ptolémée, ni Lysimaque, ni Léonnatos ne
s'installèrent en chassant ou en remplaçant un satrape déjà en poste ; en Egypte, Gléomène ne détenait peut-être
pas le titre de satrape (W. W. Tarn, Alexander, II, p. 303, n. 1 ; contra, J. Seibert, Ptolemaios, p. 43-50) et,
en tout état de cause, ne fut pas expulsé mais resta comme hyparque de Ptolémée (Seibert, ibid., p. 51) ; la
Thrace devint une satrapie séparée de la Macédoine (Bengtson, Stratégie, F, p. 39-45) ; la Petite-Phrygie
était vacante.
(2) Harpalus, loc. cit.
(3) Cf. supra, p. 77-80.
(4) Arrien, Suce, FI (5) ; Dexippe, F 8 (3) ; Diodore, XVIII, 3, 1 ; Plutarque, Eum., 3 ; Justin,
XIII, 4, 16 ; Nepos, Eum., loc. cit.
(5) Sur l'appartenance de la Paphlagonie à la Petite-Phrygie, cf. Al. Baumbach, Kleinasien, p. 44 et 55.
(6) Selon Diodore {loc. cit.) en effet, Eumène reçut « la Paphlagonie et la Cappadoce et toutes les terres
limitrophes qu'Alexandre n'avait pas envahies ... » (sur ce dernier point, voir aussi Id., ibid., 53, 1). Ch. Lang-
142 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

Rien ne prouve d'ailleurs qu'en créant cette nouvelle satrapie, Perdiccas ait
délibérément voulu affaiblir Antigone (l). Il désirait surtout disposer en Asie Mineure
d'un homme-lige (2), et voulait poursuivre d'une manière efficace la lutte contre
les Barbares (3). Gomme la plupart des initiatives de Perdiccas, cette décision
répondait parfaitement à sou souci de lier, — sinon même d'assimiler — , l'achèvement
des objectifs impériaux et la réalisation de ses ambitions personnelles (4).

* *

Conclusion.
Le maintien dans son poste satrapique cache donc pour Antigone une
rétrogradation de fait. Au lieu de l'avancement qu'il pouvait légitimement espérer au
retout d'Alexandre (δ), il se trouva dans une incontestable position de faiblesse
face à ceux qui allaient devenir ses rivaux. Certains, à des titres divers, ont réussi
à s'inmrniscer dans le gouvernement central : Perdiccas, Cratère, Seleucos (6) ;
d'autres ont obtenu ou conservé des gouvernements provinciaux soustraits en droit
(Antipater en Macédoine) (7), ou en pratique (Lysimaque en Thrace (8), Ptolémée
en Egypte) à l'autorité de Perdiccas. A cet égard, sa situation est bien inférieure
à celle de Ptolémée auquel on le compare souvent (9) ; contrairement au satrape

koronski (Villes de Pisidie, II, p. 17) en a conclu, fort justement à notre avis, que la Pisidie avait été incluse
dans le domaine d'Eumène ; en effet, la satrapie confiée au Kardien rassemblait tous les territoires insoumis
d'Asie Mineure ; or la Pisidie avait été seulement traversée, mais non pas intégrée de façon durable à l'empire
(cf. supra, p. 58) ; l'Isaurie était également en révolte ouverte, et Perdiccas vint combattre ces peuplades,
après avoir, au nom d'Eumène, vaincu Ariarathe de Cappadoce (Diodore, ibid., 16, 1-3 et 22 passim ; Justin,
XIII, 6, 1-3; Plutarque, Eutn., 3-4). Gela pourrait expliquer que, chez Justin (XIII, 6, 10), en 322/1, la
Pisidie soit confondue (dans les deux sens du terme) avec la Gappadoce (cf. infra, p. 194, n. 7).
(1) Contre Droysen, II, p. 27, et J. Seibert, Ptolemaios, p. 38.
(2) W. W. Tarn, CAH, VI, p. 465.
(3) G. de Sanctis, Perdicca, p. 13.
(4) Cf. F. Geyer, RE, XIX-1 (1937), s.v. Perdikkas (n° 4), col. 607-608.
(5) Cf. supra, p. 95.
(6) Sélcucos reçut le commandement de la cavalerie des hetairoi (Diodore, XVIII, 4, 4 ; Justin, XIII,
4, 17 ; Appien, Syr., 57).
(7) Sur les rapports juridiques Perdiccas-Antipater, voir la mise au point de H. Bengtson, ibid., p. 64-
73.
(8) Sur Lysimaque et Ptolémée, cf. supra, p. 139.
(9) Cf. en dernier lieu, F. Schachermeyr, Alexander in Babylon, p. 185, et p. 200 ; l'auteur soutient que
comme Ptolémée (Diodore, XVIII, 39, 5), « Antigonos, nommé satrape par Alexandre, pouvait à bon droit,
ANTIGONE FACE AUX DÉCISIONS DE BABYLONE 143

d'Egypte, il ne dispose ni d'argent, ni de troupes (χ), ni de territoires aussi bien


isolés géographiquement. Sa situation correspond, au fond des choses, plutôt à
celle d'Eumène : comme pour celui-ci, son avancement est directement lié à la
faveur de Perdiccas, donc au bon vouloir du Grand Vizir. On voit donc bien ce
qui a changé avec la mort du roi : contribuer à la gloire d'Alexandre était considéré
comme un honneur, et permettait d'espérer des faveurs ; en revanche, Antigone ne
pouvait pas accepter d'être l'artisan de la gloire de Perdiccas !
Diminué sur le plan politique, Antigone fut également meurtri dans son orgueil.
Sans doute ne doit-on pas expliquer toute la carrière du diadoque par la soif de
revanche. Il n'empêche que les modalités et les résultats des accords de Babylone
n'ont pu que contribuer à la naissance ou à l'affirmation de son ambition. Cependant
rien ne montre, contrairement aux affirmations de Plutarque (2) qu'il nourrissait
alors de vastes projets ; il ne faut pas surestimer à cette date son audience (3), ni
le danger qu'il pouvait représenter aux yeux de Perdiccas en particulier (4). Pour
l'heure, incapable de se rebeller ouvertement, »Antigone était condamné à l'inaction.
N'ayant aucune prise sur le cours des événements, il pouvait seulement espérer qu'il
lui serait favorable.

* *

affirmer qu'il avait lui-même soumis véritablement l'intérieur de l'Asie Mineure, après que le roi l'ait
simplement traversé très rapidement», et poursuit : « Phrygien wâre also gar nicht so sehr Alexanders wie seine
eigene chôra doriktetos ». Mais la comparaison ne nous paraît pas parfaitement fondée, même si on peut admettre
que la conscience de l'importance de son rôle pendant l'hiver 333/2 {supra, p. 53-74) a peut-être rendu Antigone
plus rétif à l'autorité de Perdiccas après la mort du roi. Mais ces victoires avaient été remportées au nom
d'Alexandre, alors que Ptolémée considérait ses succès en Egypte comme des succès personnels ; à ce titre, par exemple,
Lysimaque est plus proche de la situation de Ptolémée, car il a conquis sa satrapie, les armes à la main, après
juin 323.
(1) Cf. Diodore, ibid., 14, 1.
(2) Plutarque, loc. cit.
(3) A ce titre, les portraits d'Antigone dressés par certains auteurs sont complètement antidatés (voir
ainsi Tarn, CAH, VI, p. 463 ; P. Cloché, Dislocation, p. 16 ; Bevan, Seleucus, I, p. 33).
(4) C'est ce que fait en particulier Droysen, qui voit à plusieurs reprises, dans les initiatives de Perdiccas
en été 323, des actes directement dirigés contre Antigone : ainsi la création de la satrapie de Cappadoce, ou
l'ordre d'aider Eumène ; de même, il considère que la demande formulée par Perdiccas auprès d'Antipater
d'épouser Phila, constitue une tentative du Grand Vizir d'enlever à Antigone l'appui du stratège d'Europe
(Droysen, II, p. 91), ce qui n'est pas le cas.
CHAPITRE II

LA RUPTURE PROGRESSIVE AVEC PERDICCAS


(automne 323-automne 322)

I. La résistance passive aux ordres de Perdigcas.

Tous les malentendus sur lesquels étaient fondés les accords de Babylone
n'allaient pas tarder à éclater au grand jour. Au premier ordre lancé par Perdiccas
au satrape de Grande-Phrygie, celui-ci manifesta son opposition. On ne connaît
ces faits que par un texte de Plutarque (1). Comme ce compte-rendu constitue
un acte d'accusation en règle contre Antigone, il est nécessaire de le reproduire ici
avant de le discuter :
«... Eumène reçut la Cappadoce, la Paphlagonie et la côte du Pont-Euxin jusqu'à
Trapézonte. Cette ville n'était pas encore aux mains des Macédoniens, car elle avait
un roi, Ariarathe. Mais Leonnatos et Antigone, avec des troupes nombreuses (χειρί
μεγάλγι), devaient y amener Eumène et le créer satrape du pays. Antigone n'attacha
pas d'importance aux instructions écrites de Perdiccas, étant déjà gonflé d'orgueil
{μετέωρος ων) et méprisant tous ses collègues (περιφρονών απάντων)» (2).
Ces accusations ont été reprises par des nombreux modernes, en particulier
par G. de Sanctis, pour lequel Antigone s'est rendu coupable de haute trahison en
refusant de lutter contre les Barbares de la Cappadoce (3). Or, c'est manifester
là, nous semble-t-il, une bien grande confiance à un jugement abrupt, assimilant,
sans preuve aucune, ce refus d'obéissance à une volonté de domination de la part
d' Antigone. De plus, comme nous l'avons déjà souligné à plusieurs reprises (4),
nous devons absolument déplacer l'orientation de la recherche, du domaine
juridique au domaine proprement historique.

(1) Eum., 3.
(2) Trad. B. Latzarus (Glass. Garnier).
(3) Perdicca, p. 11 (et n. 2) et 12 ; cf. Droysen, II, p. 94-95 ; P. Roussel, Glotz, IV, 1, p. 278.
(4) Supra, p. 121-123.
146 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

Sans chercher donc à justifier l'action d'Antigone — tel ne doit pas être notre
propos — , nous devons nous attacher à mettre en lumière les raisons qui le
poussèrent à prendre une telle décision. Dans cette optique, il faut tout d'abord chercher
à reconstituer le contenu exact des ordres de Perdiccas.

1. Modalités, contenu et implications des ordres transmis à Antigone.


Or, dès le début du compte-rendu de Plutarque, l'ambiguïté s'installe. Son
récit suggère en effet que c'est le conseil des généraux de Babylone qui, en assignant
la Cappadoce à Eumène, chargea Léonnatos et Antigone du soin de l'y installer, et
qu'en conséquence le satrape de Grande-Phrygie, par son refus, s'opposait au
règlement global défini collégialement à Babylone. Or il n'en est rien. Nous avons vu
en effet dans quelles conditions Eumène avait obtenu sa satrapie, et nous avons
suggéré que cette attribution de régions insoumises correspondait à certaines arrière-
pensées d'autres généraux (x). De toute façon, les auteurs anciens sont formels :
le conseil des principaux chefs confia cette satrapie à Eumène, à charge, pour lui,
de la soumettre (2), mais sans fixer les modalités pratiques de cette conquête.
Ce fut donc Perdiccas qui, après les délibérations, prit sur lui de désigner
Antigone et Léonnatos (3). On peut rapprocher cet ordre des mesures prises par le Grand
Vizir pour mater le soulèvement des colons grecs de Bactriane ; ce fut lui également,
en effet, qui confia une troupe macédonienne à Pithon, satrape de Médie (4), en

(1) Ibid., p. 139 et n. 9.


(2) Arrien, Suce, FI. (5) ; Quinte-Curce, X, 10, 3 : « La Cappadoce, avec la Paphlagonie, passa à
Eumène, à charge de défendre la région jusqu'à Trapézonte et de combattre Ariarathe, qui était le seul rebelle
(... ut regionem defenderet ... bellum ... gereret)» ; Nepos, Eum., 2, 2 ; Diodore, XVIII, 3, 1.
(3) Cf. Suidas s.v. άνεδέχετο : ο ôè (= Perdiccas) τούτοις πιστενων άνεδέχετοτόν προς Άριαράθην
πόλεμον (Jacoby, FGrH,\l Β, ρ. 559) qui semble bien se rapporter à l'ordre de Perdiccas relatif à la conduite
de l'expédition contre la Cappadoce.
(4) Diodore, ibid., 7, 3 : τον δε πλήθους έλόμενος στρατηγόν Πίθωνα. Η. Bengtson (Stratégie, Ρ, ρ. 178
et η. 2 et 3), en modifiant έλόμενος en έλομένον, assure que Pithon fut choisi, non pas par Perdiccas, mais
par la troupe, to plêthos, c'est-à-dire, selon Bengtson, par l'Assemblée de l'armée. Mais, d'une part, c'est là faire
une erreur d'interprétation sur le rôle de l'Assemblée à Babylone (z'«/ra, p. 255-256). On a, à l'époque
hel énistique, quelques exemples d'élections d'un chef par sa troupe ; mais il s'agit précisément d'une armée qui se
proclame indépendante (cf. Polyen, IV, 6, 6 ; Diodore, XVIII, 7, 2 et 5 ; voir aussi Id., XIX, 15, 2). H.
Bengtson assure qu'en ce cas on attendrait plutôt un verbe comme καθιστάναι par exemple ; mais le
vocabulaire est bien loin d'être fixé ; c'est ainsi le terme employé par Diodore (XVIII, 2, 3) lorsqu'il parle de
l'élection de Méléagre par les soldats. Mais, sur le plan historique, l'hypothèse d'H. Bengtson nous paraît
totalement insoutenable ; une telle élection par la troupe prouve à tout le moins la faiblesse du pouvoir central ;
or ce n'est pas le cas après Babylone, où Perdiccas s'est malgré tout taillé un beau succès personnel. On conce-
LA RUPTURE PROGRESSIVE AVEC PERDICCAS 147

lui remettant des lettres qui enjoignaient aux satrapes orientaux de lui fournir 10.000
fantassins et 800 cavaliers (J). De même, en quittant Perdiccas pour prendre la
route de l'ouest en compagnie de Léonnatos, Eumène emportait avec lui des ordres
écrits à transmettre à Antigone (2) . Mais quelle en était la teneur ?
Plutarque affirme que l'installation d'Eumène dans sa satrapie serait rendue
possible par la présence d'une «grande armée». Malheureusement, comme trop
souvent, ce qualificatif n'est assorti d'aucune précision numérique, que donnait
certainement Hiéronymos de Kardia (3). Disons cependant tout de suite que
l'expression de Plutarque ne paraît pas exagérée, car on connaissait certainement les
préparatifs d'Ariarathe, qui put mettre en ligne, au printemps-été 322, trente mille fantassins
et quinze mille cavaliers (4).
Or, contrairement à ce que devait faire Pithon dans les satrapies supérieures (5),
Eumène ne pouvait pas compter sur la Grande ni la Petite-Phrygie pour lever une
armée capable de s'opposer aux formidables forces cappadociennes. Si les satrapies
orientales constituaient en effet d'excellentes bases de recrutement (6), ni la satrapie
d'Antigone ni celle de Léonnatos n'offraient de telles ressources en hommes. La
Grande-Phrygie n'avait pas (ou peu) de troupes macédoniennes (7), pas plus que
la Phrygie hellespontique probablement vacante à cette date (8). Il ne fallait pas
trop compter non plus sur les levées locales. Léonnatos en particulier ne disposait
même plus de la région la plus riche en hommes, la Paphlagonie, laissée à Eumène (9) ;
quant à la Bithynie, elle était depuis longtemps entrée en dissidence (10). En échaf-

vrait mal, de plus, qu'après toutes les tentatives de sécession ébauchées à Babylone, Perdiccas ait agréé au
choix de Pithon par les soldats ! Il n'était pas assez fou pour susciter une usurpation contre sa propre autorité !
D'ailleurs, pour s'opposer à Pithon, par la suite, ses soldats proclamèrent qu'ils dépendaient directement de
Perdiccas (Diodore, ibid., 8).
(1) Diodore, ibid., 7, 3.
(2) Τοις γραφεϊσιν (Plutarque, loc. cit.).
(3) Plutarque tient certainement d' Hiéronymos le nombre exact de cavaliers et d'hoplophores qui
accompagnèrent Eumène dans sa fuite (cf. infra, p. 165) ainsi que le montant précis du trésor de guerre que
lui avait confié Perdiccas.
(4) Diodore, XVIII, 16, 2.
(5) Les satrapes orientaux durent, sur l'ordre de Perdiccas, fournir 10.000 fantassins et 800 cavaliers
à Pithon (Id., 7, 3).
(6) Quinte-Curce, V, 10, 3 ; voir les levées considérables qu'Eumène put y organiser en 317 (Diodore,
XIX, 14, 4-8 ; sur ce texte, cf. W. W. Tarn, Hellenistic military and naval developments, p. 153-155).
(7) Cf. supra, p. 78.
(8) Ibid., p. 85.
(9) Ibid., p. 141.
(10) Al. Baumbach, Kleinasien, p. 56.
148 ANTIGONE, PERDIGGAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

faudant des plans de guerre pour Eumène, Perdiccas n'avait donc certainement
pas misé uniquement sur les ressources propres aux satrapies d'Antigone et de Léon-
natos (1).
On doit en conclure que Perdiccas avait prélevé une partie de cette « grande
force» sur l'armée royale. A leur départ de Babylone, il avait certainement confié
à Eumène un contingent macédonien (2), comme il le fit pour Pithon (3). Mais,
nous venons de le voir, Eumène, à la différence de ce dernier, ne pouvait pas
espérer se renforcer considérablement sur place. Dans ces conditions, le contingent
fourni par Perdiccas ne constituait pas seulement le noyau de cette force, mais
probablement l'essentiel de l'armée dont parle Plutarque (4).
Reste le problème du commandement. Le parallèle, — (qui nous semble
plausible) — , avec l'expédition de Pithon dans les satrapies supérieures, suggère
qu'Eumène fut investi du commandement général. On peut en trouver plusieurs
confirmations :
a) on a tout lieu de supposer que Léonnatos et Eumène ont quitté ensemble
Babylone (5) ; or, c'est au second que Perdiccas a confié les ordres à remettre à
Antigone (6) ;

(1) Coidra M. J. Fontana, Lotte, p. 1G7 : pour elle, en faisant appel à Léonnatos et à Antigone, Perdi^cas
voulait surtout éviter de mettre en ligne l'armée royale. A notre sens, au contraire, une campagne d'une telle
envergure requérait l'appel à l'armée royale et à des chefs prestigieux (cf. Diodore, XVIII, 39, 6, à propos de
l'abandon, à Triparadeisos, d'une éventuelle campagne contre Poros et Taxiles).
(2) Les 300 cavaliers qu'il réussit à conserver avec lui au printemps 322 (Plutarque, loc. cit.) sont très
probablement macédoniens.
(3) Diodore, 7, 3.
(4) On aimerait en chiffrer l'importance. Ce qu'on sait, c'est que cette armée destinée à la conquête
de la Cappadoce, fut conduite par Léonnatos en Europe (cf. infra, p. 162-168) ; on sait d'autre part, que ce
dernier, lors de son expédition contre les Grecs, disposait de vingt mille fantassins et de quinze cent cavaliers
(Diodore, XVIII, 14, 5). Mais il a fait, entre-temps, des levées sur place (ibid. : « il y leva de nombreux soldats
macédoniens ») . Dès lors, comment faire le partage entre les deux corps d'armée : les soldats amenés d'Asie
et les soldats nouvellement enrôlés ? La tâche est d'autant plus difficile que Diodore affirme par ailleurs (ibid.,
12, 2), qu'à l'été 323, la Macédoine était épuisée par les renforts envoyés à Alexandre. — La seule hypothèse
plausible que l'on puisse faire, concerne le corps des archers : lors de la bataille de Crannon, en effet, Cratère
et Antipater, qui ont réuni leurs troupes — (Antipater a déjà pris sous ses ordres les soldats de Léonnatos,
Diodore, ibid., 15, 5) — , disposent de trois mille archers (ibid., 16, 5). Or, Cratère n'a ramené avec lui
que mille archers et frondeurs perses (ibid., 16, 4) ; comme d'autre part, ce type de combattants n'est pas
levé en Europe (W. W. Tarn, HNMD,p. 85), on peut supposer que les deux mille autres archers sont venus
d'Asie avec Léonnatos.
(5) Les deux hommes ont participé aux discussions (cf. Berve, II, n° 317 et n° 466).
(6) Plutarque, Eum., 3.
LA RUPTURE PROGRESSIVE AVEC PERDICGAS 149

b) le récit de la fuite d'Eumène vers Perdiccas, au printemps 322 (après le


passage de Léonnatos en Europe), semble bien indiquer que c'est également au
Kardien que le Grand Vizir avait confié une somme de cinq mille talents (1) destinée,
peut-on penser, à couvrir les frais de la campagne et de l'organisation de la satrapie
nouvellement conquise.
Cette interprétation nous semble d'autant plus logique, qu'en sa qualité de
satrape (désigné) de Cappadoce, il revenait naturellement à Eumène de conduire
le détachement macédonien ; les armées satrapiques amenées par Antigone et par
Léonnatos, étaient des troupes auxiliaires (2) qui, sans fusionner forcément avec le
contingent macédonien, étaient également soumises au Kardien, ne serait-ce que
pour donner une unité au corps expéditionnaire.

*
* *

Cela étant posé, nous pouvons maintenant tenter de retrouver les raisons,
justifiées ou non juridiquement, qui poussèrent Antigone à ne pas souscire aux ordres
de Perdiccas.
Droysen (3) voulait voir dans cette mise en demeure une manifestation du
caractère machiavélique de la politique du Grand Vizir à l'égard d'Antigone ;
pour Droysen, en effet, Perdiccas cherchait à immobiliser le Borgne dans une guerre
qui lui coûterait beaucoup et qui en cas de succès, permettrait de disposer en Asie
Mineure, d'un contrepoids au satrape de Grande-Phrygie. Mais, il est bien certain
qu'un tel jugement, émis sans preuves formelles à l'appui, repose en bonne partie
sur une appréciation subjective des arrières-pensées de Perdiccas. En outre, il
implique qu'à cette date, Perdiccas considérait Antigone comme un rival particulièrement
dangereux, et qu'il était résolu à s'en débarrasser.
En fait, comme Beloch l'a déjà suggéré (4), cette organisation répondait à une
nécessité stratégique ; les deux Phrygies étaient en effet limitrophes de la satrapie
d'Eumène ; le concours des deux satrapes voisins pouvait donc permettre de prendre
en tenailles le royaume d'Ariarathe. D'autre part, Léonnatos et Antigone avaient
déjà fait la preuve de leurs talents militaires : ce n'était pas le cas d'Eumène, qui

(1) Ibid. {in fine).


(2) Nous nous référons une nouvelle fois au parallèle de l'expédition de Pithon : les renforts amenés
par les satrapes sont des auxiliaires (symmachoi) (Diodore, ibid., 7, 5).
(3) Hellénisme, II, p. 27.
(4) GG, IV- 12, p. 79.
150 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

était resté essentiellement un « homme de bureau » (l). Ils allaient donc jouer, auprès
du Kardien, le rôle de «conseillers militaires». C'est probablement pour toutes
ces raisons que Perdiccas avait fait appel à eux (2). Nous devons donc conclure que
sur les plans juridique et stratégique, les dispositions prises par le Grand Vizir
obéissaient à une certaine logique. Dans ces conditions, si Antigone (comme Léonnatos)
avait été, à cette date, un satrape soumis, il aurait dû s'y conformer sans réserve.
Mais précisément, sa rébellion (passive) s'explique si l'on accepte l'hypothèse
qu'il ne s'était pas résigné à rester dans une position subalterne. En effet, les ordres
donnés par Perdiccas mettaient Léonnatos et Antigone dans une position intolérable,
puisqu'ils les subordonnaient à Eumène, au moins pour la durée de la campagne.
C'était donc là infliger aux deux satrapes une humiliation inouïe. Si Perdiccas
n'a pas prévu cette réaction, c'est qu'il n'était pas doué d'une très grande acuité
de jugement.
Quoi qu'il en soit, si nous nous plaçons du point de vue d'Antigone, l'ordre
donné par Perdiccas et transmis par Eumène pouvait apparaître comme une
véritable provocation (3). Il n'est donc pas besoin de prêter, dès cette date, au satrape
de Grande-Phrygie, des projets de domination sur les autres diadoques (4). En
cherchant à résumer rapidement des événements complexes, et à retracer la carrière
du seul Eumène, Plutarque anticipe largement sur la genèse des ambitions
d'Antigone !
Il est bien certain qu'en 323 Antigone nourrissait certaines ambitions, mais
aucun texte ne permet d'en tracer les limites exactes. Son refus d'obéir aux ordres
de Perdiccas révèle seulement qu'il n'entendait pas rester dans une position
subordonnée, ni être considéré comme un satrape comme les autres. Mais rien n'indique

(1) L'expression d'est Ed. Will, HPMH, I, p. 23 ; cf. Arrien, Suce, F 1 (29) où l'opposition est marquée
avec Néoptolème, en 321. (Voir cependant Plutarque, Eumène, 1, 3).
(2) L'article de Suidas, qui semble bien s'appliquer à cette expédition (cf. supra, p. 146, n. 3), indique
que Perdiccas avait confiance (pisteuôn) en« eux» — ce dernier terme faisant référence, selon toute probabilité,
à Léonnatos, Antigone et Eumène. Mais le texte est ambigu : s'agit-il d'une confiance en leur loyauté, ou en
leurs qualités militaires ? Nous pensons que la deuxième interprétation est la meilleure : c'était une lourde
responsabilité qu'on leur avait confiée de vaincre Ariarathe ; d'ailleurs, en 322, plutôt que de donner une
nouvelle armée à Eumène seul, Perdiccas préféra mener lui-même l'armée royale à l'assaut de la Cappadoce.
(3) Nous précisons bien à nouveau qu'il ne s'agit pas là d'un jugement de valeur ; nous n'affirmons pas
en effet que Perdiccas avait délibérément monté une machination contre Antigone, mais que, du point de vue
d'Antigone, son ordre y ressemblait étrangement.
(4) Nous sommes là entièrement d'accord avec les appréciations prudentes de P. Clochk, Remarques
sur les étapes de l'ambition d'Anligonos I" jusqu'en 316 av. J.-C, dans Mêl. C/ι. Picard=RA, 6e série, 29-30 (1949),
p. 188 («peut-être entendait-il seulement rester libre d'agir à sa guise»).
LA RUPTURE PROGRESSIVE AVEC PERDICCAS 151

qu'il convoitait dès cette date la succession d'Alexandre (x). La conjoncture lui
était par trop défavorable. D'ailleurs, s'il n'obtempéra pas aux ordres du Grand
Vizir, il ne proclama pas non plus sa volonté d'y résister ouvertement. Son refus
ne constituait donc en aucune manière une déclaration de guerre. Il choisit plutôt
une politique d'attente, que lui imposaient d'ailleurs les circonstances.

2. Le refus d'Antigone et V échec d'Eumène.


Il nous paraît tout aussi fantaisiste de rendre Antigone responsable de l'échec
d'Eumène. Le Kardien disposait toujours en effet de l'armée confiée par Perdiccas,
et continua sa route avec Léonnatos, sans avoir perdu d'espoir de mener à bien
l'expédition de Cappadoce (2). En vérité, s'il fut obligé d'interrompre brutalement
ses préparatifs, c'est que le satrape de Phrygie hellespontique, désireux de passer
en Europe, avait usurpé le commandement des troupes et forcé Eumène à s'enfuir
en toute hâte (3).
D'ailleurs, lorsqu'Eumène se présenta devant Perdiccas, ce ne fut pas Antigone
mais Léonnatos qu'il accusa ! «Au Grand Vizir» — écrit Plutarque (4) — « il expliqua
·

les desseins de Léonnatos. Cette révélation lui donna tout de suite une grande influence
sur Perdiccas, et le fit admettre au Conseil (synedrion) ». Compte-rendu éloquent :
Perdiccas s'intéressait alors beaucoup plus aux ambitions de Léonnatos qu'aux
arrière-pensées d'Antigone. Voilà qui peut aider à comprendre pourquoi Perdiccas
attendit si longtemps avant de demander des comptes au satrape de Grande-Phry-
gie (5). De tout cela, on peut conclure, à notre avis, qu'à cette date, le refus
d'obéissance d'Antigone ne constituait pour le Grand Vizir ni un danger immédiat, ni
un souci dominant. Ce ne fut qu'au bout de longs mois qu'il lui prit de s'en
formaliser ouvertement.

II. La rupture décisive entre Perdiccas.


Pendant une année à peu près en efFet l'affaire en resta là. Perdiccas avait
résolu de mener lui-même les campagnes que nécessitait la situation militaire en
Cappadoce et en Isaurie (6).

(1) Comme le sous-entend le texte de Plutarque.


(2) Plutarque, loc. cit.
(3) Voir notre discussion infra, p. 162 sqq.
(4) Loc. cit. (voir Arrien, Suce, F 1, 21 et 26 pour des participations ultérieures d'Eumène au conseil ).
(5) Infra, p. 153 sqq.
(6) Ces deux campagnes de Perdiccas sont bien connues et nous ne les relaterons donc pas dans le détail
(cf. Droysen, II, p. 85 sqq. ; Tarn, CAH, VI, p. 465-466 ; P. Cloché, Dislocation, p. 47 sqq.).
152 ANTIGONE, PERDIGCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

Pour pallier les défections d'Antigone et de Léonnatos, et prenant Philippe Ar-


rhidée avec lui, le Grand Vizir conduisit l'armée royale contre la Gappadoce (1). Aria-
rathe fut rapidement vaincu, et Eumène installé dans la satrapie qu'il avait obtenue à
Babylone (2). L'entreprise personnelle de Léonnatos n'avait donc retardé que de
quelques mois (*) la création effective de cette immense satrapie de Gappadoce,
où Eumène ne perdit pas de temps pour installer des garnisons, et disposer partout
des amis aux postes de direction (4).
C'était un résultat important pour Perdiccas, qui noua avec Eumène des liens
privilégiés. Plutarque en effet précise bien qu'il laissa Eumène choisir les principaux
officiers de sa satrapie (5). Cette insistance montre combien Perdiccas tenait à ce
soutien, car à cette date, il était dans une telle position de force qu'il aurait fort
bien pu, s'il l'avait voulu, procéder lui-même à ces nominations (6). Au printemps
322, le satrape de Cappadoce est devenu l'« antenne » du Grand Vizir en Asie
Mineure (7) ; aussi, en Cilicie Perdiccas le renvoya-t-il en arrière pour surveiller Néo-
ptolème, chargé de l'Arménie (8), et dont la fidélité n'était pas à toute épreuve.

(1) Diodore, XVIII, 16, 1-3 ; Arkien, Suce, F 9 (11) ; Justin, XIII, 6, 1 (avec une confusion avec la
campagne ultérieure d'Isaurie) ; Plutarque, loc. cit. ; Appien, Mitlir., XII, 11, 8.
(2) Plutarque, ibid.
(3) La campagne de Perdiccas a lieu au début de l'été 322 (Niese, I, p. 212, n. 3, qui combat l'hypothèse
de Droysen qui voulait la placer en 323) ; elle intervient en effet après la fuite de Léonnatos en Europe qui
se place elle-même au début du printemps 322 (cf. infra, p. 162) ; cette date de l'été 322 est donc généralement
admise (Vezin, Eumenes, p. 29 ; Beloch, ibid., p. 80, n. 1 ; cf. Kaerst, Hellenismus, II2, p. 20 ; R. M. Errington,
ibid., p. 76-77).
(4) Plutarque, loc. cit. (in fine).
(5) Id., ibid. : « ... Perdiccas ne se mêlant nullement de ses affaires». (Trad. B. Latzarus) ; cf. Diodore,
XVIII, 53, 2.
(6) Contra G. T. Griffith, Alexandcr tlie Great ..., dans PCPS, 1964, p. 28-29 (y voit une preuve de
l'abandon des structures unitaires après la mort d'Alexandre) et F. Schachermeyr, art. cit., Klio, 1925, p. 448, n. 1
(juge que Perdiccas à condedé à Eumène une autonomie très exceptionnelle). En fait, Eumène n'a pas reçu
le droit de créer de nouvelles fonctions, mais simplement d'y nommer ses amis ; Diodore, ibid., 16, 3 indique
bien d'ailleurs que Perdiccas ne se désintéressa nullement de ces affaires : « après avoir mis en ordre les affaires
de Cappadoce, il remit la satrapie à Eumène de Kardia, comme dès le début elle lui avait été assignée». Là-
dessus, voir P. Briant, art. cit., REA, 1972, p. 42 — 48.
(7) Cf. Diodore, ibid., 53, 2.
(8) La position de ce Ncoptolème n'est pas très claire. Diodore le nomme hégêmôn, au même titre qu'Alke-
tas, frère de Perdiccas (XVIII, 29, 2), resté en Pisidie après l'expédition du Grand Vizir (cf. infra, p. 199) ;
l'un et l'autre sont donc à la tête d'armées macédoniennes (infra, ibid.). En 331/0 l'Arménie avait été confiée
à Mithrénès (Arrien, Anab., III, 16, 5 ; Diodore, XVII, 64, 6 ; Quinte-Gurce, V, 1, 44) ; mais on sait par
ailleurs qu'en 317 l'Arménie restait indépendante et dirigée par Orontès, l'ancien satrape d'Arménie sous
Darius III (Diodore, XIX, 23, 3 ; Polyen, IV, 8, 3). (Cf. Berve, II, s.v. Mithrénès (n« 524). Le titre reconnu
LA RUPTURE PROGRESSIVE AVEC PERDICGAS 153

Eumène, de son côté, savait que sa fortune était attachée à celle de Perdiccas ; aussi,
après la campagne de Cappadoce, « il partit avec Perdiccas, parce qu'il voulait
lui faire sa cour et ne pas se séparer des Rois» (x).
On ne sait rien des faits et gestes d'Antigone à cette époque. Sans doute est-il
à Kelainai, inquiet de voir l'étau se resserrer autour de lui (2). Perdiccas en effet
décida de lancer une expédition contre les Isauriens, qui avaient massacré le satrape
Balakros, peu avant la mort d'Alexandre (3). Cette expédition montre que le Grand
Vizir a décidé se mener lui-même la lutte contre les Barbares, sans faire appel aux
satrapes concernés (4), même contre les Isauriens dont le danger ne requérait pas
l'intervention de l'armée royale (5). Toujours est-il que cette victoire donna à
Perdiccas un contrôle total sur l'Asie Mineure (6). Seul Antigone restait rebelle à son
autorité : le Grand Vizir décida de mettre fin à cette situation intolérable.

1. Le procès contre Antigone.


Nous connaissons les faits par Arrien et par Diodore, dont les comptes rendus,
inspirés directement d'Hiéronymos de Kardia, sont très hostiles à Perdiccas. Ces
deux passages soulèvent un grand nombre de problèmes. Aussi les redonnons-nous
ici in extenso :
a) Arrien, Suce. 20 ("').« Perdiccas intriguait contre Antigone, et le convoqua
devant un tribunal (εις δικαστήριον εκάλει) ; mais l'autre, connaissant le piège,
n'obéit pas, et tous deux devinrent ennemis» (8).

à Néoptolème n'est donc pas celui de satrape, mais plutôt de stratège ; Perdiccas a dû lui confier mission de
soumettre la région (Beloch, ibid., p. 313), après l'avoir chargé de poursuivre Ariarathe de Cappadoce en
fuite vers les hautes terres arméniennes (Ul. Kohler, Antigonos, p. 832, n. 1). C'est donc, de facto au moins,
un premier agrandissement dans l'espace des responsabilités satrapiques d'Eumène,
(1) Plutarque, loc. cit. (Trad. B. Latzarus).
(2) Vezin, Eumenes, p. 30-31 (l'auteur avance l'hypothèse qu'en marchant contre la Pisidie, Perdiccas
avait entre autres buts celui d'enlever un refuge possible à Antigone).
(3) Diodore, XVIII, 22, 1.
(4) En particulier Philotas, nommé à Babylone satrape de Cilicie (Arrien, Suce, FI (4) et F 10 (A (2) ;
Diodore, ibid., 3, 1 ; Justin, XIII, 4, 2 ; Dexippe, F 8 (2)).
(5) Laranda se rendit presque immédiatement (Diodore, ibid., 22, 2), Isaura au bout de trois jours
{ibid., 3-4).
(6) Si nous exceptons Antigone, aucun satrape ne peut s'opposer à lui puisque Léonnatos n'est plus là.
Ni Ménandros de Lydie, ni Asandros de Carie ne paraissent hostiles à cette date.
(7) Trad. R. Henry.
(8) A cette dernière phrase correspond dans le résumé de Justin (XIII, 6, 8) : Post haec, bellum inter
Antigonum et Perdiccam oritur (sur ce passage de Justin, cf. infra, p. 193, n. 3).
154 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

b) Diodore, XF/7/, 23, 3-4. —«3 — Après cela Antigone apprit ses intentions (*),
et étant donné qu'Antigone était l'un des chefs les plus actifs de l'armée, lié d'amitié
avec Antipater, Perdiccas songea à s'en défaire. 4 — Dans ce but, il répandit contre
Antigone des accusations injustes et calomnieuses, et ne fit plus un secret de sa perte,
qu'il avait jurée. Mais Antigone, homme distingué à la fois par sa prudence et son
audace, déclara ouvertement qu'il voulait se défendre contre ses accusations. Mais
il prépara en secret tout ce qui était nécessaire pour sa fuite, et s'embarqua de nuit
avec ses amis et son fils Démétrios, sur des bâtiments attiques qui le transportèrent
en Europe où il joignit Antipater» (2).
Ces deux textes doivent nous permettre de saisir les conditions du
déclenchement de ce qu'on appelle la première guerre des diadoques. Autant dire qu'ils ont
donné lieu à de nombreuses discussions, comme le ton d'Arrien et de Diodore y
convie tout naturellement. Malheureusement comme trop souvent (3), ces discussions
se sont engagées sur deux voies, qui sont en vérité deux impasses : soit une Çhiellen-
forschung des plus arbitraires (4), soit la recherche des responsabilités juridiques, la
plupart des modernes estimant justifiées les mesures prises par Perdiccas à l'encontre
du satrape de Grande-Phrygie (5). Mais en quoi ces conclusions purement juridiques
(et pour certains même judiciaires ! (6)) ajoutent-elles à la compréhension des
attitudes historiques des deux protagonistes ? En vérité, ce qu'il nous faut déterminer,
ce sont les conditions exactes de la rupture. Quel est donc ce dikasterion dont parle
Arrien ? Pourquoi Perdiccas recourut-il à cette procédure ? Comment expliquer
la fuite d' Antigone ?
Le terme dikasterion est bien vague. Cependant, dans le cadre macédonien,
il ne peut faire référence qu'à deux tribunaux : soit le synedrion royal, soit l'Assemblée
de l'Armée. Plusieurs faits et rapprochements conduisent à penser qu'en l'occurrence
les accusations furent lancées au sein du synedrion, et non devant les Macédoniens
réunis (7) :

(1) Diodore vient de montrer que Perdiccas désirait épouser Kléopâtra,car il aspirait au pouvoir suprême
{ibid., 1-3).
(2) Trad. F. Hoefer.
(3) Cf. supra, p. 121-123.
(4) W. Schwahn {Diyllos, dans Philologns, 1931, p. 160-161) attribue le passage cité de Diodore à Diyllos,
qu'il veut donc mettre en opposition avec Hiéronymos de Kardia. M. J. Fontana, cjuant à elle, pense à Douris.
(5) Droysen, II, p. 94-95; G. de Sanctis, Perdicca, p. 154-156; P. Roussel, Glotz-IV, p. 278; pour
P. Cloché cependant {Dislocation, p. 54), la mesure, peut-être justifiée, était pour le moins inopportune.
(6) Nous pensons là surtout à l'article de G. de Sanctis (voir supra, p. 122, n. 1).
(7) Contra W. Schwahn, Klio, 1931, p. 320 et Philologus, 1931, p. 161 (admet sans discussion un procès
devant l'Assemblée de l'Armée) ; cf. aussi Droysen, II, p. 117 et Bouché-Leclercq, Lagides, I, p. 22.
LA RUPTURE PROGRESSIVE AVEC PERD ICC A S 155

1 . à l'époque d'Alexandre, même da.ns le cas très exceptionnel de Philotas où l'accusé


vint présenter sa défense devant une assemblée des soldats (1), l'instruction du
procès avait lieu dans le synedrion, convoqué tout exprès par le roi (2). Mais,
en période normale, c'est-à-dire lorsqu'un satrape ou un haut dignitaire était
accusé de seules fautes administratives, l'Assemblée de l'Armée n'était même pas
convoquée. La décision appartenait au roi seul, le plus souvent après un débat
avec les hetairoi ou avec ses amis les plus proches (3) ;
2. les mêmes «règles» continuent d'être appliquées à l'époque des diadoques (4).
Lorsque, par exemple, Antigone le Borgne fit condamner Pithon par ses soldats,
il fit précéder cette Assemblée par une réunion de son synedrion (5) ; lorsqu'en
319 le même Antigone fit condamner Arrhidée, satrape de Phrygie hellespontique,
il lui fit signifier par des envoyés spéciaux {presbeis) les charges qui pesaient contre
lui (β) ;
3. lorsque Perdiccas lui-même, en 323, avait voulu se débarrasser de Méléagre,
la décision avait appartenu également au Grand Vizir assisté de son synedrion ;
c'est le même procédé qu'avait employé Méléagre contre Perdiccas (7) ;
4. à la date où Antigone est condamné, le synedrion de Perdiccas venait de se réunir
pour décider du mariage avec Kléopatra (8) ;
5. on peut supposer que le cœur de l'accusation contre le Borgne était constitué
par le refus opposé par le satrape de Grande-Phrygie de porter assistance à Eumène
contre Ariarathe (9) ; cet acte de désobéissance n'entrait pas, semble-t-il, dans
le cadre des prérogatives de l'Assemblée de l'Armée (10).

(1) Sur ce procès, cf. infra, p. 338-345.


(2) Quinte-Curce, VI, 8, 1-18.
(3) Voir Id., X, 1, 6 (cf. Arrien, VI, 27, 3-5) ; Arrien, IV, 7, 3 ; Id., I, 25, 4 ; sur le rôle judiciaire du
synedrion, cf. Berve, I, p. 212. A noter que Diodore, XVII, 32, 2 emploie le terme dikasterion à propos du
jugement d'Alexandre le Lynkeste qui eut lieu devant le synedrion (cf. Arrien, I, 25, 4 ; Diodore, XVII,
80, 2). Sur les convocations et condamnations de satrapes, cf. E. Badian, JHS, 1961, p. 16-25.
(4) Ces « règles» ne lient évidemment en aucune façon les diadoques. Les assemblées de leurs armées
ne sont que des reliques (sans représentativité) de l'Assemblée macédonienne (cf. infra, p. 348-350).
(5) Diodore, XIX, 46, 4 et Polyen, IV, 6, 14 (Granier, Heeresversammlung, p. 96 nie le rôle du synedrion,
mais voir les justes remarques d'A. de Francisci, Arcana imperii, II (1947), p. 456, n. 4).
(6) Diodore, XVIII, 52, 4. (Le synedrion avait été convoqué quelque temps auparavant pour décider
de l'attribution des stratégies et des satrapies (ibid., 50, 5)). Sur le synedrion d'Antigone, cf. Ul. Kohler, Anti-
gonos, p. 832-835.
(7) Ces deux procès sont analysés en détail infra, p. 247-250 et 253-254.
(8) Arrien, Suce, F 9, 21.
(9) Plutaroue, Eum., 3.
(10) Cf. Quinte-Curce, VI, 8, 25 : seules les res capitales sont jugées par l'Assemblée.
156 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

A partir de ces rapprochements, et à partir des textes même de Diodore et


d'Arrien dont nous sommes parti, nous pouvons reconstituer la marche des
événements de la manière qui suit. Perdiccas réunit son synedrion et y mit Antigone en
accusation. L'acte d'accusation fut transmis à Antigone par des envoyés spéciaux,
agissant au nom du Grand Vizir, c'est-à-dire du roi (x). Pour ne pas brusquer les
choses, le satrape de Grande-Phrygie ne leur opposa pas un refus brutal, mais assura
au contraire qu'il viendrait présenter sa défense devant le synedrion et devant le

Sur le plan de la pratique administrative, la procédure adoptée par Perdiccas


ne revêtait donc aucun caractère exceptionnel. La lutte engagée entre Perdiccas
et Antigone n'avait officiellement aucun fondement personnel ; bien au contraire,
le Grand Vizir sévissait contre Antigone comme contre n'importe quel autre satrape
rebelle aux ordres du gouvernement royal (3).
Face à Perdiccas, la situation du Borgne était dès lors désespérée. Le Grand
Vizir était en effet tout auréolé de ses victoires sur Ariarathe et sur les Isauriens :
les Rois l'accompagnaient (4), et l'opposition qu'une partie de l'armée avait
manifestée à Babylone (δ), s'était apparemment effacée. Pour tout dire, lorsque Perdiccas
entama la lutte contre Antigone, il était au sommet de son autorité (G). En outre,
ses relations avec Antipater et avec Cratère étaient, à cette date, au beau fixe (7).

(1) Cf. Quinte-Curce, X, 8,2 (Méléagre contre Perdiccas en 323): régis nomine ; cf. ibid., 10, 21 (Perdiccas
contre Méléagre en 323). — Autres exemples d'envois de députes chargés de porter les accusations et
l'as ignation à comparaître: Quinte-Curce, ibid., 3, 2 et Justin, XIII, 3, 7-10 (323) ; Diodore, ibid., 52, 3 (319).
(2) A rapprocher de Diodore, XVIII, 52,3 (Antigone contre Arrhidée), où le terme egkalein revêt le double
sens de convoquer et d'accuser (cf. aussi Quinte-Curce, X, 8, 2 où le terme accerscre a également cette double
signification) ; il en est très probablement de même en Arrien, Suce, 20 (ε<ς δι,καστήριον έκάλει).
(3) Diodore écrit, il est vrai, que les accusations ne reposaient sur aucune base (Diodore, XVIII, 22,
4). Mais en l'espèce, l'interprétation de Diodore (i.e. d'Hiéronymos de Kardia) est faussée sans doute par le
rapprochement (implicite) avec le procès mené, l'année précédente, contre Méléagre (cf. infra, p. 253) ; il est
probable, d'autre part, que Perdiccas avait assorti l'accusation principale, d'autres accusations dont la preuve
était plus difficile à faire, et dont nous avons un écho dans Plut arque, Eum., 3 (cf. supra, p. 145 sqq.).
(4) Cf. Plutarque, ibid., 4-5 ; Diodore, ibid., 22, 1 ; Arrien, Suce, F 9, 28 ; Justin, XIII, 6, 10.
(5) Cf. notre analyse, infra, p. 240 sqq.
(6) A vouloir à tout prix prouver la culpabilité d'Antigone, M. J. Fontana {Lotte, p. 161-162) fait là
un contre-sens chronologique.
(7) Antipater : cf. les projets de mariage avec Nikaia (voir J. Seibert, Hislorische Beitrage zu den dynastichen
Verbindungen in hellenislischer Zeil (Historia Einzelschr., 10), Wiesbaden, 1967, p. 13 sqq.) — Cratère, cf. infra,
p. 176-177.
LA RUPTURE PROGRESSIVE AVEC PERDICCAS 157

Dans une telle situation, Antigone ne pouvait rien tenter. Perdiccas disposait
non seulement de l'armée royale, mais encore de l'appui d'Eumène ; la Grande-
Phrygie était pratiquement encerclée (1). Les satrapes de l'Ouest, qui quitteront
le camp du Grand Vizir au printemps 321 (2), ne semblent manifester encore aucune
opposition ce dernier. Ni l'autorité personnelle qu'Antigone a pu acquérir en Grande-
Phrygie (3), ni la proximité de la saison d'hiver (4), ne changeaient quoi que ce
fût à la situation.
Pour dire bref, Antigone ne pouvait ni résister militairement, ni se soumettre
judiciairement : dans les deux cas il était voué à une défaite définitive. Il choisit
donc la ruse : il ne se rendit pas devant le synedrion (5) tout en proclamant son
intention de venir s'y défendre (6). Comme en 323, Antigone a donc opté pour une
solution attentiste, qui ne résolvait rien, mais qui lui donnait un certain délai. Il se
trouve qu'il eut la chance que ce délai lui fut profitable.

2. L'autorité de Perdiccas et la fuite d' Antigone.


Reste en effet à élucider un troisième problème, pour le moins aussi épineux :
comment, dans ces conditions, Antigone réussit-il à s'enfuir en Europe, et à y gagner
immédiatement (7) l'appui d'Antipater et de Cratère ? Ce qui a faussé le problème (8)
c'est le caractère excessivement raccourci et désordonné du texte de Diodore, comme
il apparaît à la comparaison avec Arrien, et avec Justin subsidiairement :

(1) Cf. A. Vezin, Eumenes, p. 30-31.


(2) Cf. infra, chap. IV.
(3) Voir, supra, p. 89.
(4) Sur cette date, voir infra, p. 159, n. 1.
(5) Arrien, Suce, 20.
(6) Diodore, XVIII, 23, 4.
(7) Diodore, XVIII, 25, 4.
(8) A vrai dire, à notre connaissance, personne n'a perçu qu'il y avait là un problème chronologique
important.
158 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

Evénements Arrien, Suce. Diodore, XVIII Justin


Perdiccas contre la Gappadoce FI, 11 16, 1-3 XIII, 6, 1
Défaite des Grecs en Europe ibid., 11 16, 3-5 XIII, 5
17-18
Assignation lancée à Antigone F9, 20 23, 3
Arrivée de Nikaia et de Kléopâtra.
Perdiccas se décide pour la
mière ibid., 21 23, 1-3 XIII, 6, 4-7
Meurtre de Kynanè ibid., 22
Mutinerie de l'armée
Concessions de Perdiccas ibid., 23
Fuite d'Antigone ibid., 24 23, 4 cf. XIII, 6, 8
Antigone persuade Cratère et Anti-
pater ibid., 24 25, 3-5

On voit tout de suite, en effet, les différences essentielles :


a) chez Diodore, l'assignation à comparaître se place après l'exposé des intrigues
matrimoniales de Perdiccas ;
b) Diodore raconte à la suite les mesures dilatoires d'Antigone, et sa fuite.
Or celle-ci reste inexplicable dans les circonstances politiques et stratégiques que
nous avons essayé de reconstituer.
La chronologie. d'Arrien paraît beaucoup plus sûre et compréhensible. Son
récit suit en effet très fidèlement une trame chronologique, sur laquelle sont articulés
les paragraphes 20-24 : εν τοΰτοη (§ 21), ου πολύ δε ύστερον (§ 22), ύστερον (§ 23).
Le récit de Diodore est en revanche très lacunaire, et on ne peut guère ajouter foi
à sa chronologie^), d'autant qu'il revient plus loin (2) sur les intrigues matrimoniales
de Perdiccas ; là donc, comme dans d'autres passages (3), nous nous trouvons devant
un doublet de Diodore.
Ce qui ressort en revanche du récit d'Arrien, c'est qu'il y eut un délai
relativement long entre l'assignation à comparaître, et sa décision de gagner l'Europe.
Essayons de préciser. La date de l'embarquement vers l'Europe se laisse saisir avec
quelque probabilité, sinon quelque certitude : à son arrivée en Europe, en effet,
Antigone retrouve Antipater et Cratère en pleine campagne d'hiver contre les Eto-
liens. Antigone a donc quitté la côte d'Asie Mineure vers novembre ou décembre

(1) Sur la chronologie de Diodore, cf. infra, p. 170.


(2) Ibid., 3.
(3) Voir par exemple 25, 6 et 29, 1 (cf. infra, p. 196-197).
LA RUPTURE PROGRESSIVE AVEC PERDICCAS 159

322 (l) . Quant à l'ordre de venir se présenter devant le synedrion, il se situe juste
après la campagne de Pisidie, c'est-à-dire vers septembre-octobre (2), et juste avant
l'arrivée de Nikaia de Macédoine, ce qui n'a pas pu se faire avant la fin de la guerre
lamiaque (3), donc septembre-octobre également.
Ainsi, il s'est écoulé pour le moins plusieurs semaines entre l'assignation lancée par
Perdiccas, et la fuite d'Antigone. Or le compte-rendu d'Arrien rapporte des faits
qui, à notre avis, permettent de comprendre les modalités de cette fuite, à savoir
le meurtre de Kynanè, dont ne souffle mot Diodore (4).

(1) Campagne d'hiver en Étolie : Diodore, 25, 1 (les montagnes sont couvertes de neige), arrivée
d'Antigone : ibid., 3. Pour E. Manni {Demetrio Poliorcète, Roma, 1951, p. 74-75) au contraire, le passage d'Antigone
date du printemps 321 ; pour cet auteur en effet Diodore, 25, 1-3 se situe à cette date, car Antipater a hiverné
en Macédoine. Or, d'une part, Diodore (18, 1) dit simplement qu'après la conclusion d'une paix avec Athènes,
Antipater et Cratère revinrent en Macédoine, où fut célébré le mariage du second avec Phila, mais ne parle
pas de quartiers d'hiver (cf. P. Roussel, Glotz, IV, 1, p. 54, qu'à tort E. Manni, Tre note di cronologia ellenistica,
dans RAL, ser. VIII, vol. IV, 1949, p. 54, prend comme appui, car P. Roussel, au contraire, écrit que devant
la résistance étolienne, Cratère et Antipater décidèrent de prendre leurs quartiers d'hiver dans le pays même).
D'autre part, Diodore affirme nettement que Cratère a obligé les Étoliens à passer l'hiver dans leurs montagnes
(25, 1) ; c'est donc que l'attaque a commencé dès octobre-novembre (Beloch, GG, II2, p. 83 ; Kaerst, Helle-
nismus, II2, p. 19 ; P. Cloché, Dislocation, p. 45). Cela peut s'expliquer par la hâte de Cratère d'en finir avec
les affaires d'Europe (Diodore, ibid., 18, 1). Cette date semble confirmée par Diodore 23, 4 ; Antigone
s'embarqua sur des vaisseaux athéniens ; il est donc parti près d'une base navale athénienne (W. Schwahn, Phi-
lologus, 1931, p. 161), probablement Samos (Droysen, II, p. 95, n. 1). Or le traité de paix avec Athènes
remettait le sort de la clérouquie entre les mains de Perdiccas (Diodore, ibid., 18, 6), qui statua en faveur des Samiens
{ibid., 18, 8-9) ; or cette clause ne fut pas appliquée avant l'hiver 322/321 (cf. Ch. Habicht, Samische Volks-
beschlusse der hellenislischer Zeit, dans MDAI(A), 72 (1957) [1959], p. 160). Dans son article récent {From Baby-
lon ..., dans JHS, 1970 [1971], p. 76-77), R. M. Errington affirme que la guerre de Cratère et d'Antipater
contre les Étoliens n'a pas commencé avant l'été 321 et donc que le passage d'Antigone en Europe date de
la fin de l'année 321 ; mais les différents textes de Diodore que nous venons de citer contredisent formellement
une telle hypothèse, qui présente par ailleurs bien d'autres obscurités et imperfections (sur le système
chronologique d'Errington, et sur celui de Manni, voir notre discussion, infra, p. 216 sqq.).
(2) Polyen, VIII, 60 montre que lors du départ de Kynanè, Antipater était libéré des soucis de la
guerre (cf. Droysen, II, p. 93, n. 2) ; il a fallu de plus à Kynanè et à sa fille plusieurs semaines avant d'atteindre
le camp d'Alketas (Alexandre mit vingt jours de marche de la Macédoine à l'Hellespont et cinq d'Ilion au
Granique : Arrien, Anab., I, 11, 5 ; 12, 6 ; 13, 1). D'autre part, entre l'assignation à comparaître (Arrien,
Suce, 20) et le meurtre de Kynanè {ibid., 22) eut lieu l'arrivée d'Archias et d'Iollas envoyés par Antipater à
Perdiccas {ibid., 21) ; ces deux personnages ne purent pas parvenir en Asie avant la fin octobre au plus tôt
(J. Seibert, op. cit., p. 17).
(3) La campagne de Cappadoce a eu lieu pendant l'été {supra, p. 152, n. 3) ; l'expédition contre les
Isauriens peut donc être placée vers la fin de l'été 322. Erreur d'Errington {ibid., p. 77) qui date les deux
campagnes de deux années différentes, 322 (Cappadoce) et 321 (Isaurie) : cf. infra, p. 220, n. 4.
(4) Sauf une allusion très tardive (XIX, 52, 5).
160 ANTIGONE, PERDICGAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

En effet, quelque temps après (x), Kynanè, fille de Philippe II, arriva en Asie,
désireuse de marier sa fille Adéa (Eurydikè) au roi Arrhidée. Elle avait déjà réussi
à forcer le passage du Strymon, malgré le barrage d'Antipater. Mais, en arrivant
en Asie, elle fut arrêtée par le frère de Perdiccas, Alketas, qui lui enjoignit de renoncer
à son projet. Mais, devant les Macédoniens réunis, elle refusa avec hauteur, et attaqua
elle-même Alketas devant l'armée assemblée. Sentant la situation lui échapper, le
frère de Perdiccas la mit à mort.
Ce fut là une erreur fatale, car les Macédoniens n'acceptèrent pas le fait accompli,
et s'opposèrent à Alketas et à Perdiccas (2). La sécession d'une partie de l'armée
menaça les fondements mêmes de l'autorité du Grand Vizir. L'inconséquence dr'
Alketas mit Perdiccas en demeure d'accepter les conditions de l'armée, c'est-à-dire
d'agréer au mariage d'Eurydikè et de Philippe Arrhidée (3).
Or cet événement, trop souvent négligé, porta, nous semble-t-il, un coup
irrémédiable au prestige de Perdiccas. L'ampleur de ses concessions constitue déjà
une preuve de la gravité de l'opposition qu'il avait rencontrée (4) . Ce ne fut d'ailleurs
qu'après un certain délai (ύστερον) (δ) que le mariage eut lieu, car la rébellion avait
pris des proportions considérables (6) . Tout indique que cette concession ne restaura
pas l'influence de Perdiccas, déjà ternie, au printemps précédent, par la désertion
de l'armée d'Eumène en faveur de Léonnatos (7), puis extérieurement renforcée
par ses victoires éclair contre les Cappadociens et les Isauriens. Le meurtre de Kynanè
fit brutalement renaître ouvertement cette sourde opposition au Grand Vizir, et
le plaça dans une situation très inconfortable.
Miraculeusement par Antigone, toute la machination tramée contre lui s'
effondrait comme un château de cartes. Sur le plan militaire, il est tranquillisé. Perdiccas
ne peut plus tenter immédiatement une campagne contre la Grande-Phrygie, car
les risques seraient grands pour lui de voir ses lieutenants et ses soldats déserter
son camp, comme ils le firent quelques mois plus tard en Egypte (8).

(1) Les faits sont connus surtout par Polyen, loc. cit. Pour les circonstances précises de cette exécution
voir notre discussion infra, p. 260 sqq.
(2) Arrien, Suce, F 9 (23).
(3) Id., ibid.
(4) M. J. Fontana, Lotte, p. 160-61 ; cf. R. M. Errington, ibid., p. 64-65.
(5) Arrien, loc. cit.
(6) 'En ι μέγα κακόν {ibid.).
(7) Là-dessus, cf. infra, p. 162 sqq. H. Bengtson Stratégie, F, p. 73, juge que cette arrivée de l'armée
conduite par Léonnatos redonna à l'Europe une supériorité en effectifs, et qu'elle ne fut probablement pas
étrangère aux efforts que déploya le Grand Vizir pour se concilier les bonnes grâces d'Antipater.
(8) Infra, p. 263 sqq.
LA RUPTURE PROGRESSIVE AVEC PERDICCAS 161

Mais une solution bien meilleure s'offrait à lui : plus rien ni personne ne
s'opposaient à sa fuite. On peut penser en effet que la fuite d'Antigone et d'un certain
nombre d'amis et de parents ne passa pas inaperçue, et qu'elle fut, dans une certaine
mesure, facilité par des complicités dans le camp même de Perdiccas. De Kelainai.
le port le plus facile à gagner était Éphèse (1), tout proche en outre de Samos, d'où
peut-être arrivèrent les vaisseaux athéniens qui le conduisirent en Europe (2). Il
n'est donc pas impossible que dès cette date, Asandros de Carie et Ménandros de
Lydie aient manifesté leur opposition aux méthodes de Perdiccas (3), en fermant
les yeux sur la fuite d'Antigone (4).
Même si, comme le suggère Diodore (5), Antigone songea à fuir dès avant le
meurtre de Kynanè, cette fuite, à supposer qu'elle pût alors s'effectuer sans dommage
physique pour lui ou sa suite, l'aurait conduit à un exil pour et simple. A cette
date, en effet, il ne pouvait espérer convaincre ni Antipater ni Cratère. A la fin de
l'année 322, en revanche, les intrigues matrimoniales de Perdiccas et surtout le
meurtre de Kynanè, ainsi que le mécontentement général contre le Grand Vizir,
lui offraient des arguments propres à décider les généraux européens (6). Lorsque
donc vers novembre-décembre 322, Antigone s'embarqua pour l'Europe, son plan
était déjà nettement tracé (7).
On voit donc à quel point ce meurtre de Kynanè a bouleversé la situation
respective des deux adversaires. Au milieu de la mutinerie, c'était Perdiccas qui était
poussé dans l'impasse. Son autorité était définitivement ébranlée auprès des
Macédoniens. Le seul moyen qu'il trouva pour tenter de restaurer son prestige, fut
d'offrir le mariage à Kléopâtra ; mais, ce faisant, il contribuait à renforcer
l'unanimité des autres diadoques contre lui (8).

(1) Cf. supra, p. 51.


(2) Diodore, 23, 4; cf. supra, p. 159, n. 1 {in fine).
(3) Sur leur défection en 321 voir infra, p. 197.
(4) M. J. Fontana, op. cit., p. 169, n. 6.
(5) Ibid., 23, 4.
(6) Cf. infra, p. 177-181.
(7) On ne peut guère douter en particulier de sa volonté de revenir en Asie et de reprendre en main sa
satrapie. Notons ainsi qu'en partant pour l'Europe, il n'emmena que son fils Démétrios (Diodore, ibid., 23, 4).
Il a donc très probablement laissé à Kelainai sa femme Stratonikè, et son fils Philippos né à Kelainai quelques
années après Démétrios (Voir Berve, II, n° 725 et 776). Peut-être cet« abandon» lui permit-il de mieux
dissimuler sa fuite ?
(8) Infra, ibid.
APPENDICE

LÉONNATOS ET EUMÈNE (automme 323-printemps 322)

Nous avons vu dans quelles conditions Antigone avait refusé d'aider Eumène à conquérir
sa satrapie, et avons cherché à montrer que cette mauvaise volonté ne constitua pas l'origine
essentielle de l'échec du nouveau satrape de Cappadoce (*). Mais, pour mieux comprendre tous les
tenants et aboutissants de l'affaire, il nous faut maintenant revenir en détail sur les faits et
gestes de Léonnatos et d'Eumène, jusqu'à la fuite du second vers Perdiccas et au départ
du premier pour la Macédoine.
Après avoir quitté le peu coopératif Antigone en effet, Eumène et le satrape de Phrygie
hellespontique gagnèrent cette région pour y préparer l'expédition contre Ariarathe.
L'évolution des rapports entre les deux hommes, au cours de cette longue période, d'automne 323 (2)
au début du printemps 322 (3),nous est connue simplement par les raccourcis de Plutarque (4)
et de Cornélius Nepos (5), ainsi que par des allusions d'Arrien (6) et de Diodore (7). Or la
reconstitution de cette période offre un intérêt certain, car elle doit permettre de connaître les raisons
véritables de la non-exécution de l'ordre de Perdiccas, lancé après la clôture des discussions de
Babylone (8).
A son arrivée en Petite-Phrygie, Eumène n'a pas abandonné du tout l'espoir de conquérir
la Cappadoce, malgré le refus d'Antigone à marcher à ses côtés. Bien au contraire, Léonnatos
semble lui avoir réitéré son soutien (9). C'est, semble-t-il, dès leur arrivée (10), que parvint à

(1) Supra, p. 145 sqq.


(2) Compte- tenu de la longueur du trajet et de l'arrêt à Kelainai, l'entrée en Petite-Phrygie n'a pu se
faire en effet avant cette époque de l'année (Vezin, Eumenes, p. 26).
(3) C'est au printemps 322 en effet que Léonnatos passa en Europe en utilisant sans tarder la victoire
de Kleitos sur la flotte athénienne (Vezin, ibid., p. 26, n. 5 ; Niese, I, 322 ; Beloch, GG, IV- 12, p. 71, 74, n. 2,
80, n. 2 ; P. Cloché, Dislocation, p. 32) ; d'autre part le texte de Plutarque indique que la victoire de Perdiccas
se situa peu après (Eum., 3) la fuite d'Eumène ; or cette victoire se situe au début de l'été 322 (supra, p. 152,
n. 3).
(4) Ibid., 3.
(5) Eum., 2 (3-4).
(6) Suce, F 1, 9.
(7) XVIII, 14, 4-5.
(8) Cf. aussi supra, p. 151.
(9) Plutarque, loc. cit. : άναδεξόμενος Εν μεν ει την ατρατείαν.
(10) II n'y a pas de rupture chronologique dans le texte de Plutarque. Cette date est d'ailleurs très
compréhensible, puisqu'Antipater est enfermé à Lamia depuis plusieurs semaines au moins.
LÉONNATOS ET EUMENE 163

Léonnatos, par l'entremise d'Hécatée de Kardia (x), l'appel au secours lancé par Antipater,
réfugié à Lamia depuis sa défaite de la fin de l'été 323 (2). Les détroits n'étant pas libres,
Léonnatos ne pouvait pas y répondre immédiatement (3). Il n'empêche que cet appel du stratège
d'Europe modifia profondément et durablement les relations de bonne entente établies —


au moins extérieurement — entre Eumène et le satrape de Petite- Phrygie.
Désireux en effet de cacher à Eumène ses ambitions personnelles, Léonnatos lui offrit, dans
un premier temps, de l'accompagner en Macédoine à la délivrance d'Antipater ; mais Eumène
refusa, à la fois par crainte d'Antipater, et par méfiance pour Hécatée de Kardia (4). Très
soucieux cependant d'acquérir l'alliance du virtuel satrape de Cappadoce (5), Léonnatos lui
dévoila alors ses véritables intentions, visant ni plus ni moins à régner en Macédoine (6).
Finalement, au début du printemps suivant, menacé physiquement par Léonnatos (7), Eumène
préféra s'enfuir en hâte près de Perdiccas, auprès duquel il dénonça les agissements de son
« collègue» (8).
Contre cette tradition concordante, M. J. Fontana (9) a élevé plusieurs objections. Nous
ne nous étendrons pas longuement ici sur sa Quellenforschung, complètement erronée à notre
avis (10). En revanche, elle a cru pouvoir déceler des contradictions avec le récit de Diodore.
Pour elle, en effet, les accusations portées à Ρ encontre de Léonnatos sont des inventions d'une
tradition hostile, qui ne correspondent en rien à sa conduite ultérieure en Macédoine, où il
tenta loyalement de secourir Antipater (u). En fin de compte, poursuit-elle, toutes les histoires
de complot monté contre Eumène, et le récit de la fuite en catastrophe de ce dernier, ont été
imaginés par Douris de Samos ; en réalité/privé de troupes, Eumène quitta amicalement
Léonnatos pour se tourner tout naturellement vers Perdiccas ; en fait, suppose-t-elle, Eumène fut
chargé d'avertir le Grand Vizir de l'absolue nécessité dans laquelle s'était trouvé Léonnatos de
passer en Europe pour voler au secours d'Antipater. Qui plus est, M. J. Fontana n'exclut pas

(1) Plutarque et Diodore loc. cit. ; voir aussi Justin, XIII, 5, 14 (Auxilium deinde a Leonnato per legatos
petit).
(2) Sur cette date, cf. P. Cloché, Dislocation, p. 27-28.
(3) Cf. supra, p. 162, n. 3 ; y ajouter Th. Walek, Les opérations navales pendant la guerre lamiaque, dans
RPh, 48 (1924), p. 23 sqq.
(4) Plutarque, loc. cit.
(5) Cornélius Nepos, Eiim., 2 (4) : « [Léonnatos] multiplia les promesses séduisantes pour obtenir d'Eu-
mène ce qu'il souhaitait : lui faire abandonner Perdiccas et lier société avec lui» (trad. A. M. Guillemin). —
A noter : societas = koinopragia.
(6) Id., ibid. (« Le premier, Léonnatos se proposa de mettre la main sur la Macédoine».), Plutarque,
loc. cit. — II n'y a aucune raison de nier son ambition d'épouser Kléopatra (cf. J. Seibert, Verbindungen,
p. 12 et 20).
(7) Nepos, ibid., 2 (5).
(8) Plutarque, loc. cit. ; Cornélius Nepos, ibid. (5).
(9) Lotte, p. 328-329, et p. 149 sqq.
(10) Dans le texte de Plutarque, elle veut voir en effet l'imbrication étroite des deux versions opposées
de Douris et d'Hiéronymos, le premier apportant tous les détails qu'elle juge hostiles à Eumène, Hieronymos au
contraire étant favorable.
(11) M. J. Fontana, p. 329, qui veut pour cela s'appuyer sur Diodore, XVIII, 14-15.
164 APPENDICE

que le plus grave manquement commis par Antigone à l'égard des rois, ce ne fut pas son refus
d'aider Eumène, mais un refus d'aller secourir Antipater (*) ! Le moins que l'on puisse dire,
c'est que l'érudite italienne malmène fort les textes, au nom d'une pseudo-filiation douridienne !
En vérité, rien de tout cela ne nous paraît bien concluant. Il paraît difficile, tout d'abord, de
nier les ambitions personnelles de Léonnatos (2) . Son attitude, depuis les accords de Babylone, ne
laisse aucun doute à cet égard. Voilà un homme qui, pendant un temps, avait été l'égal de
Perdiccas (3) et qui aurait accepté de devenir du jour au lendemain un satrape comme les
autres (4) ? Pour F. Geyer (5), Léonnatos avait été dédommagé en recevant la très « importante»
satrapie de Phrygie hellespon tique, car il pouvait ainsi «contrôler» tous les passages. Force
nous est de reprendre ici les réserves que nous émettions sur de telles expressions, utilisées d'une
manière beaucoup trop générales (6) :
1. en premier lieu, il ne faut pas oublier de rappeler que la Petite-Phrygie a été amputée de
la Paphlagonie, incluse dans la nouvelle satrapie d'Eumène (7). Il est vrai qu'une satrapie
ne possède pas une importance proportionnelle à sa superficie. Mais, il se trouve que la
Paphlagonie pouvait constituer une région de recrutements ;
2. en ce qui concerne le «contrôle des voies de communications», il diffère profondément
suivant les conditions politico-stratégiques (8). Or, dans le cadre d'une Asie Mineure pacifiée,
ce contrôle ne peut se concevoir que s'il se manifeste une opposition entre les forces européennes
et asiatiques. Or l'éventualité peut difficilement en être envisagée à l'été 323 (9). Sans
troupes, sans argent, à une époque où Perdiccas entendait nouer de bons rapports avec
Antipater (10), sur qui et avec quels moyens matériels Léonnatos aurait-il pu exercer ce «
contrôle » ?
En vérité il ne s'agit pas là d'une concession ou d'un dédommagement de Perdiccas. Dans
le conseil des généraux, Léonnatos a choisi intentionnellement cette satrapie (u),non pas pour
contrôler le passage, mais pour avoir toutes facilités de passer en Europe, sans avoir à en avertir
personne, et surtout pas le Grand Vizir !
Pas plus qu'Antigone, Léonnatos n'était décidé à se soumettre à l'ordre humiliant de Per-

(1) P. 160.
(2) Cf. D. Kanatsulis, Antipatros ..., dans Makedonika, 1968, p. 137 et n. 2.
(3) Cf. Quinte-Curce, X, 7, 8, Justin ; XIII, 2, 14.
(4) Sur les rancœurs de Léonnatos, voir aussi Niese, I, p. 205, n. 1 et R. M. Errington, ibid., p. 57 et
80 (mais voir note suivante).
(5) R.E., s.v. Léonnatos, loc. cit. ; cf. aussi R. M. Errington, ibid., p. 57 : « Leonnatus acquired a crucial
satrapy in exchange».
(6) Supra, p. 141.
(7) U. Kôhler, Antigonos, p. 825, n. 2.
(8) Cf. supra, p. 128.
(9) Même en ce cas, Lysimaquc, par le « contrôle » qu'il pouvait exercer sur la Chersonnèse de Thrace,
commandait les passages entre l'Europe et l'Asie (Hunerwadei,, Lysimakos, p. 16) ; voir son rôle possible en
321, infra, p. 183, n. 7.
(10) Voir le projet de mariage avec Nikaia (là-dessus J. Seibert, Verbindungen, p. 13-15).
(11) Cf. supra, p. 139.
LÉONNATOS ET EUMENE 165

diccas (1). Mais, soucieux de la réussite de son entreprise personnelle, il prit bien soin de ne
pas la dévoiler tout de suite à l'homme de Perdiccas, c'est-à-dire Eumène. Ce ne fut que puor
faire revenir ce dernier sur son premier refus, qu'il en vint à lui parler franc.
Quant à sa conduite en Europe, nous n'y voyons pas une preuve de sa loyauté. Il se trouve
simplement que marcher contre les Grecs lui permettait tout aussi bien de secourir Antipater
que de servir ses ambitions personnelles, et, dans ces conditions, il lui était facile de les dissimuler.
Le récit de Diodore montre bien d'ailleurs le caractère personnel et l'inconséquence de l'attaque
brusquée sur les forces grecques, alors qu'il aurait mieux valu attendre l'arrivée de Cratère (2).
Ce qui importait à Léonnatos, c'était plus la recherche de la gloire et du prestige personnels,
que la délivrance d'Antipater (3).

Nous ne pouvons pas non plus accepter la thèse de l'entente entre les deux hommes persistant
après l'ambassade d'Hécatée de Kardia. Le passage de Plutarque sur la fuite d'Eumène est
en effet extrêmement précis ; la mention du nombre des cavaliers et des hoplophores, l'emploi
même de termes techniques comme hoplophoroi et aposkeuè dénotent un emprunt direct à Hiéro-
nymos. Le principal défaut de ce texte est bien plutôt sa présentation sous forme d'un excessif
raccourci chronologique. Il ne laisse pas supposer en effet qu'il s'est écoulé quatre à six mois
entre l'arrivée des deux hommes en Petite-Phrygie et leur rupture brutale. Il donne les origines
et les conséquences de cette rupture, en escamotant les explications intermédiaires.
Cependant, en analysant même rapidement les raisons invoquées par Eumène pour justifier
son refus d'accompagner Léonnatos en Europe, on se rend compte qu'il a obéi à des motivations
purement personnelles. A aucun moment il ne met en avant sa loyauté envers Perdiccas. S'il
repousse les propositions de Léonnatos, c'est surtout par crainte d'Antipater, deux fois exprimée,
et par méfiance envers son interlocuteur (4) . En vérité, l'essentiel pour lui — et cela est compré-

(1) Cf. R. M. Errington, ibid., p. 60.


(2) Le souci essentiel d'Antiphilos, le chef des troupes grecques, avait été d'empêcher une réunion des
armées de Léonnatos et d'Antipater (Diodore, XVIII, 15, 1). L'arrivée de Cratère, d'autre part, n'est pas
postérieure à cette mort de Léonnatos ; elle eut lieu à peu près au même moment que la campagne de Perdiccas
en Cappadoce (Diodore, XVIII, 16, 1 et 4), c'est-à-dire en été 322 (cf. supra, p. 152, n. 3, et R. M. Errington,
ibid., p. 77).
(3) Parlant des rapports Léonnatos-Antipater, M. J. Fontana rappelle la promesse faite par le stratège
d'Europe de donner sa fille au satrape de Petite-Phrygie (Diodore, XVIII, 12, 1). Mais cela n'est pas une
preuve à nos yeux de la bonne foi de Léonnatos. Le double jeu semble au contraire avoir été une des dominantes
de l'action politique de Léonnatos (cf. Arrien, FI (9) : έπιβοηθεϊν δοκών Άντιπάτρωι ; Plutarque, Eum., 3 :
λόγος μεν γαρ 7\ν ή βοήθεια και πρόφααις). Un passage de Justin (même s'il exagère) confirme que les
relations entre les deux hommes étaient fondées sur bien des arrière-pensées (XIII, 5, 15). — Sur le double jeu
matrimonial de Léonnatos, voir J. Seibert, ibid., p. 12 et 20, et R. M. Errington, ibid., p. 60 (qui souligne
que l'offre d'Antipater d'épouser sa fille ne fut pas considérée par Léonnatos comme un gage assez sûr
d'avancement, au contraire de l'offre d'Olympias concernant le mariage avec Kléopatra).
(4) Plutarçoje, loc. cit.
166 APPENDICE

henslble — c'est de rentrer en vainqueur dans sa satrapie ; seul de tous les diadoques, il restait
sans fonctions concrètement établies (x). C'est pourquoi il attendit le plus longtemps possible
avant de fuir. Jusqu'au dernier moment il ne désespéra pas de convaincre Léonnatos, ou de
prendre seul le commandement de l'armée.
Mais, précisément, Léonnatos voulait la conduire en Macédoine et ce, quels que soient
ses objectifs à plus long terme. C'est d'hommes dont Antipater a besoin, d'où son appel à
Léonnatos et Cratère, deux chefs illustres, résidant dans une satrapie maritime, et disposant de troupes
macédoniennes.
Pendant tout l'hiver donc, les deux chefs essayèrent de ruser l'un avec l'autre (-), et surtout
de s'attirer les faveurs de la troupe. Que Léonnatos soit sorti victorieux de cette confrontation (3),
c'est ce qui ne peut étonner. Son prestige auprès des Macédoniens (4) tenait à ses nobles origines
ainsi qu'à son intimité de toujours avec Alexandre, et à sa ressemblance physique avec le
Conquérant, qu'il accentuait encore par le port de longs cheveux (5). Il put en outre utiliser un
argument décisif aux yeux des Macédoniens : ceux-ci, en effet, aspiraient depuis plusieurs années
à revoir leur patrie (6) ; cette volonté de quitter l'Asie avait joué un rôle déterminant dans la
révolte des colons grecs de Bactriane (7). Léonnatos offrait donc aux troupes de passer en
Europe ; elles n'avaient certainement nulle envie de suivre Eumène en Cappadoce (8).
Face à ces puissantes aspirations, ce dernier pouvait, mais sans grande illusion, leur rappeler
les ordres de Perdiccas (9) ; en vérité, aux yeux des Macédoniens, la libération d'Antipater

(1) Comme le remarque justement M. J. Fontana, Lotte, loc. cit.


(2) Selon Ed. Will (HPMH, I, p. 32) Léonnatos paraît même avoir conclu un troc avec Eumène :
il l'aiderait celui-ci à s'installer en Gappadoce ; en retour, Eumène se mettrait au service des ambitions
personnelles du satrape de Phrygie hellespontique. Si nous hésitons à adopter une telle hypothèse, ce n'est pas par
souci de sauvegarder la mémoire du Kardien dont nous avons dit qu'il était prêt à tout pour s'installer en
Cappadoce. Mais Léonnatos, quant à lui, n'avait certainement pas l'intention d'hypothéquer son passage en
Europe. Ou bien alors il faudrait admettre qu'Eumène a trouvé plus retors que lui !
(3) Ce passage en Europe de l'armée destinée à combattre Ariarathe est admis par tout le monde :
Beloch, ibid., p. 60 ; Niese, I, P· 206 ; G. T. Griffiih, The macedonian background, dans G & R, 12 (1965),
p. 132 ; même M. J. Fontana, Lotte, p. 329.
(4) Nous avons déjà vu que cette armée était issue en partie de l'année royale : elle comprenait donc
des Macédoniens (supra, p. 147-148).
(5) Suidas s.v. Léonnatos.
(6) Quinte-Curce, X, 2, 12 sqq. (mécontentement des soldats contre Alexandre) ; voir aussi les motifs
du renvoi des vétérans en Macédoine (G. T. Griffith, Alexander and Antipater, art. cit., p. 12-13) ; selon A. B.
Bosworth (The deatli of Alexander ..., dans CQ, n.s. XXI-1, 1971, p. 125, n. 9), un certain nombre de vétérans
ont déserté avant le passage de Cratère en Europe ; cf. déjà Diodore, XVII, 74, 3 et Plutarque, Alex., 38.
(7) Diodore, XVIII, 7, 1 : voir aussi les reproches (tardifs) faits à Eumène par les Argyraspides (Justin,
XIV, 3, 8-10). (Là-dessus, cf. P. Briant, RÉA, 1972 et 1973).
(8) Nous ne voyons pas pourquoi Beloch (loc. cil) affirme que Léonnatos les a « forcés» (« zwungen»).
(9) Au contraire, les soldats de Pithon refusèrent d'appuyer les aspirations personnelles de leur chef,
en lui rappelant précisément les ordres de Perdiccas (Diodore, XVIII, 7, 8). En réalité, ce n'était qu'un
prétexte ; ils savaient très bien qu'en suivant Pithon, ils resteraient dans les satrapies supérieures (ibid., 1 , 4) ;
ainsi ils le forcèrent à les ramener vers l'ouest, près de Perdiccas (ibid., 7, 9). Nous avons donc là un nouvel
LÉONNATOS ET EUMENE 167

devait apparaître comme une tâche plus urgente que la conquête de la Cappadoce. Eumène
ne disposait que d'un atout, mais d'un atout fort appréciable : le trésor de 5.000 talents que
Perdiccas avait mis à sa disposition. Si donc Léonnatos n'a pas rompu plus tôt avec Eumène,
c'est d'abord, bien sûr, parce qu'il n'avait pas intérêt à provoquer une riposte de Perdiccas,
à un moment où la supériorité de la marine athénienne lui interdisait de passer en Europe.
Mais si, pendant plusieurs mois, il chercha à rompre le lien privilégié établi entre Eumène
et le Grand Vizir, pour se gagner l'alliance du Kardien (x), c'était aussi qu'il avait grand besoin
d'argent (2), pour payer les troupes et en enrôler de nouvelles. Au début du printemps 322,
désespérant de convaincre Eumène, et pressé de profiter du succès de Kleitos, il chercha à
neutraliser le satrape de Cappadoce. Il n'y a pas de raison majeure de nier ses projets d'assassinat
rapportés par Cornélius Nepos (3). Par la suite, en effet, Antigone, à plusieurs reprises, essaya
de venir ainsi à bout du trop subtil et retors Kardien (4). Cette tradition paraît d'autant mieux
fondée que Léonnatos voulait très certainement cacher le plus longtemps possible ses projets.
Qu'Eumène n'ait pas cherché plus tôt à s'enfuir, c'est qu'il compta jusqu'au bout forcer
le destin. Quoi qu'en dise M. J. Fontana (5) en effet, il ne revint pas sans un sentiment
d'humiliation demander aide et protection à Perdiccas. S'il réussit à échapper aux intrigues de
Léonnatos, c'est très probablement que les trois cents cavaliers mentionnés par Plutarque (6) avaient
formé autour de lui une garde du corps, comme on lui en connaît une deux ans plus tard (7).
Emmenant avec lui ses bagages (άποσκευήρ την έαυτοϋ) (8), et son trésor, il gagna Babylone,

exemple de la répugnance des Macédoniens à s'aventurer en Haute-Asie, sauf pour des expéditions limitées
dans le temps.
(1) Corn. Nepos, Eiim., 2 (4).
(2) Niese, I, p. 205.
(3) Eum., 2 (5) : « Ne pouvant y arriver [à persuader Eumène], il [Léonnatos] entreprit de le tuer et
aurait réussi si son adversaire ne se fût enfui la nuit du camp » ; sur la fuite d'Eumène, termes semblables en
Plutarque, Eum., 3.
(4) Plutarque, ibid., 8 (in initio) (320) ; Diodore, XVIII, 3-7 et 63; cf. Justin, XIV, 1, 9 sqq.
(5) Loc. cit.
(6) Loc. cit.
(7) Beaucoup de diadoques possédaient un tel agéma (cf. A. Spendel, Untcrsuchungen zum Heerwesen des
Diadochen, diss. Breslau, 1915, p. 14), dont un certain nombre de textes montrent qu'il comprenait souvent —
sinon même toujours — trois cents hommes (le plus souvent des cavaliers) chargés de combattre autour du
chef pendant les batailles et de former une escorte lors des fuites consécutives aux défaites : ainsi Quinte-Gurce,
X, 10, 18 : Méléagre à Babylone ; Plutarque, loc. cit. : Eumène en 322 ; Justin, XIV, 1, 14 : Eumène en
321/0; Diodore, XIX, 28, 3-4: Eumène en 317; Id., XVIII, 29, 6: Néoptolème après sa défaite devant
Eumène en 321 (cf. aussi Arrien, Suce, F 9, 27) ; Diodore, XIX, 29, 5 : Antigone en 317 ; Id., ibid., 83, 1 :
Séleucos et Ptolémée en 312 ; Appien, Syr., 54 : Séleucos en 313. Notons en passant la permanence de ce chiffre
de trois cents pour la composition des troupes d'élite : on le retrouve à l'époque classique à Athènes, Thèbes,
Sparte, Argos (cf. M. Détienne, La phalange ; problèmes et controverses, dans Problèmes de la guerre en Grèce ancienne,
Mouton (Paris-La Haye), 1968, p. 134-138) ; cf. également l'armée de mercenaires de Xénophon (Xénophon,
Anab., VII, 8, 9) ; sur ce chiffre dans l'armée d'Alexandre, voir W. W. Tarn, Alexander, II, p. 162-163.
(8) II s'agit là, semble-t-il, des bagages personnels du chef d'armée (voir par exemple Diodore, XIX,
85, 3 : Démétrios à Gaza en 312 ; là-dessus M. Launey, Recherches, II, p. 786).
168 APPENDICE

accompagné des trois cents cavaliers munis eux aussi de leurs aposkeuai (1).
Au total, la tradition ancienne nous paraît tout à fait cohérente et compréhensible. L'échec
d'Eumène à conquérir la Cappadoce ne fut pas dû essentiellement à la mauvaise volonté d'Anti-
gone. Même si l'on ne peut pas nier les responsabilités du satrape de Grande-Phrygie, sur le
plan de la pratique militaire c'est la trahison de Léonnatos qui en fut l'élément déterminant,
puisque ce dernier emmena avec lui en Europe l'armée que Perdiccas avait confiée à Eumène
pour marcher sur les forces dWriarathe.

* **

(1) Ce terme s'applique aux bagages des 300 cavaliers, c'est-à-dire au butin, aux impedimenta, à certaines
personnes, en particulier les hoplophores qui sont les valets des cavaliers (Launey, II, p. 780-785) et non des
fantassins issus des corps des pages (ainsi à tort Spendel, op. cit., p. 16). Il ne s'agit donc pas là de Yaposkenè
générale de toute l'armée ; dans le cas contraire elle aurait certainement suivi Eumène, car bien des exemples
montrent que les soldats hellénistiques préfèrent changer de camp plutôt que d'abandonner leur trésor (M.
Launey, loc. cit. ; M. Holleaux, Ceux qui sont dans le bagage, dans Études, III, p. 20-21).
CHAPITRE III

ANTIGONE ET L'UNION CONTRE PERDICCAS

La rupture consommée, Antigone devait se battre pour éviter de vivre en banni,


ce qui signifiait en effet : sans argent, sans armée, sans territoire, sans ami ni allié.
En préparant en secret son passage en Europe, il avait compris où résidait sa dernière
chance : son plan était de pousser Cratère et Antipater à la guerre contre Perdiccas ;
celui-ci disparu, il lui resterait quelques chances de mener à bien d'autres objectifs
éventuels (1).
Sa manœuvre ayant réussi, et les faits étant connus par des sources
d'inspiration hiéronymienne (2), on conçoit qu'un courant déjà reconnu (3) de
l'historiographie contemporaine ait chargé Antigone des responsabilités totales de ce que
l'on a appelé la « première guerre des diadoques », en accusant l'historien de Kardia
d'avoir cherché à lever la mémoire du Borgne (4). Faut-il répéter ici que tel n'est
pas notre propos ? Nous devons plutôt rechercher l'ampleur du rôle réel d'Antigone
dans l'établissement de cette unanimité contre Perdiccas (5). Pour dire bref,
comment a-t-il réussi à persuader les généraux européens (6) de lancer une opération
contre le Grand Vizir ?

A. Antigone face à Antipater et Cratère.

Après son débarquement en Macédoine, Antigone prit langue sans tarder


avec Antipater puis avec Cratère, et leur exposa à sa façon la conduite de Perdiccas.

(1) Sur ses objectifs (ou espoirs) en passant en Europe, voir infra, p. 182-185.
(2) Diodore, XVIII, 23-25; Arrien, Suce, F 1, 24 sqq., F 10; Plutarque, Eum., 4 sqq. ; Nepos,
Eum., 3 sqq. ; Justin, XIII, 6, 8.
(3) Cf. supra, p. 121-123.
(4) En particulier G. de Sanctis, Perdicca, p. 1 1-12 ; M. J. Fontana, Lotte, p. 159-167 ; voir aussi Kaerst,
RE, I (1894), col. 2406 et G. Vitucci, art. cit., p. 67.
(5) C'est à dessein que nous n'employons pas le mot de « coalition» (cf. infra, ibid.).
(6) Nous n'utilisons cette expression que par commodité, sans lui donner une signification juridique
susceptible de définir les limites géographiques des compétences d'Antipater ni surtout celles de Cratère.
170 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOÇHJES

Son argumentation convainquit rapidement les deux chefs macédoniens frappés


de stupeur (καταττλαγέντες) par ces révélations (l). Un conseil (synedrion)
hâtivement réuni décida de faire immédiatement la paix avec les Etoliens, de passer aussi
tôt que possible en Asie, et d'entamer des négociations d'action commune avec le
satrape d'Egypte, Ptolémée (2).
C'est Diodore qui apporte le plus de précisions sur les arguments employés
par le satrape de Grande-Phrygie. Diodore les expose à deux endroits différents
qui constituent une sorte de doublet (3) ; le premier passage s'insère dans le récit
postérieur aux campagnes victorieuses de Perdiccas en Asie Mineure, qui conduisirent
le Grand Vizir à rouler dans sa tête des projets grandioses (4) ; le deuxième passage
se place juste lors de l'arrivée d'Antigone devant les généraux européens (5). Mais
les deux passages doivent être réunis pour pouvoir donner un exposé complet de
l'argumentation d'Antigone. Pour des raisons chronologiques, Diodore a dû quitter
Antigone après sa fuite (6), pour raconter les débuts de la campagne de Cratère et
d'Antipater contre les Etoliens (7), avant de revenir à Antigone parvenu alors en
Europe (8).
D'autre part, les accusations se correspondent dans les deux passages. On
peut y reconnaître tout d'abord la dénonciation des diverses «usurpations» de
Perdiccas : profitant de ses victoires de Cappadoce et d'Tsaurie, le Grand Vizir s'est
arrogé le commandement de l'armée royale, et la prostasia des rois (9). Mais ces
usurpations, au dire de l'accusation, ne sont que les prémices d'une vaste
machination (epiboulè)(l()) ; le véritable but de Perdiccas, c'est de passer en Macédoine (n),
pour s'emparer de l'autorité sans partage (την των όλον εξουσίαν) (12) ; pour cela,
il médite d'épouser Kléopatra (]3), malgré la promesse qu'il a faite de devenir le
gendre d'Antipater (14).

(1) Diodore, XVIII, 25, 4. — (Dans ce chapitre et dans celui qui suit, les références à Diodore
s'entendront, sauf mention expresse, au livre XVIII).
(2) Ibid. et 5.
(3) Voir aussi infra, p. 196.
(4) 23, 1-3.
(5) 25, 3-5.
(6) 23, 4.
(7) 24, 1.
(8) 25, 3.
(9) 23, 2.
(10) 25, 3.
(11) Ibid.
(12) 23, 3.
(13) Ibid. et 25, 3.
(84) 23, 1-2.
ANTIGONE ET L'UNION CONTRE PERDICCAS 171

Telles sont les accusations que nous transmet Diodore. On doit y ajouter un
court passage d'Amen, transmis par Photius (1), car nous verrons qu'il apporte des
éléments essentiels. D'une part, il précise qu'Antigone chercha à faire comprendre
à Antipater et Cratère que tout le monde (et non seulement lui, Antigone) était
menacé par les agissements de Perdiccas. De plus, et surtout, Arrien mentionne
Qu'Antisfone utilisa le meurtre de Kynanè (2) comme argument, ce que tait complè-
tcment Diodore.
De prime abord, le plan de l'argumentation d'Antigone se distingue assez
bien : il s'agit pour lui de susciter des craintes pour l'avenir, en mettant en avant
les abus et usurpations déjà perpétrés par Perdiccas. S 'agissant d'intentions prêtées
au Grand Vizir, elles peuvent évidemment paraître sujettes à caution, et les
défenseurs modernes de Perdiccas n'ont pas manqué d'en tirer argument pour souligner
la duplicité d'Antigone (3). Mais il est de mauvaise méthode histor'que de juger
tout de suite, au fond, les accusations présentées par le satrape de Grande-Phrygie,
sans étudier les conditions dans lesquelles elles furent prononcées et admises. Il
nous paraît donc indispensable, dans un premier temps, d'évaluer leur crédibilité
dans l'esprit d'Antipater et de Cratère.
Ce qui étonne en effet, c'est l'effet foudroyant des exhortations d'Antigone.
Lorsqu'il parvient devant les généraux européens, Cratère vient de remettre à plus
tard son retour en Asie (4), pour aider le vieil Antipater à venir à bout des
indomptables Étoliens (5). Quel que fût, en effet, le contenu exact de la prostasia qu'on lui
avait confiée à Babylone (6), cette charge devait se remplir auprès des rois, c'est-
à-dire en Asie (7). C'est simplement par loyauté qu'il avait répondu à l'appel lancé
par Antipater enfermé à Lamia (8).
Brusque retournement après l'exposé d'Antigone : les généraux européens se

(1) Suce, F 9, 24.


(2) Sur cet épisode, cf. supra, p. 160-161.
(3) G. de Sanctis et M. J. Fontana, loc. cit.
(4) Diodore, 18, 7. Après la victoire sur Athènes, il retourne en Macédoine où il épousa Phila,
Antipater devant l'aider à préparer son retour. Mais, finalement, il décide auparavant d'aller combattre les
Étoliens.
(5) Sur les révoltes continuelles des Étoliens, cf. R. H. Simpson, Aetolian policy, dans AC, 1958, p. 330.
(6) Cf. supra, p. 126-127. Les textes anciens sont rassemblés par M. J. Fontana, Lotte, p. 136-137, avec
discussion, p. 137-148.
(7) R. Laqueur, Zur Geschichte des Krateros, art. cit., p. 298-299 ; Schachermeyr, art. cit., p. 451 ; Schur,
art. cit., p. 138 ; H. Bengtson, Stratégie, I2, p. 75 et 80 ; M. J. Fontana, Lotte, p. 157 ; contra surtout Kaerst,
Hellenismus, II2, p. 6, n. 1, et plus récemment K. Rosen, Reichsordniing ..., dans AClass., X (1967), p. 102-109.
(8) Diodore, XVIII, 12, 1 ; 16. 4; sur les motivations de Cratère, cf. supra, p. 127 et n. 2.
172 ANTIGONE, PERDIGGAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

sentent pris par la panique (*) ; Cratère décide de hâter son retour vers l'Asie ; pour
ce faire, on conclut en toute hâte un accord avec les Etoliens : il fallait que le danger
présenté par Perdiccasfût considéré comme bien pressant pour que le stratège d'Europe
acceptât de quitter la Macédoine (2), en laissant insoumis les redoutables Etoliens (3).
Or, les deux chefs n'étaient certainement pas sans connaître déjà l'autoritarisme de
Perdiccas (4). Les preuves apportées par Antigone leur apparaissaient donc
suffisamment nouvelles et déterminantes pour qu'ils décidassent de supprimer le Grand
Vizir (5).
Or Antigone ne pouvait pas jouer seulement sur la confiance et l'amitié d'Anti-
pater (6). Il devait aussi et surtout convaincre Cratère, dont les avis prévalaient (7),
et auquel Antipater vouait une estime considérable (8). Or, à l'égard de cet homme
qu'il ne connaissait pratiquement pas (9), Antigone se présentait dans une situation
assez fausse : en homme soucieux de la légalité (10), Cratère, a priori, pouvait voir
dans Antigone un satrape en révolte, désirant échapper au châtiment. D'ailleurs,
comme l'indique clairement Arrien (u), Antigone prit bien soin de ne pas isoler son
cas personnel, et de montrer que tous, y compris ses interlocuteurs, allaient être
menacés très bientôt, et personnellement, par les ambitions démesurées de Perdiccas.

(1) Le mot καταπλαγέντες qu'emploie Diodore pour Cratère et Antipater (25, 4) figure quelques lignes
plus haut (24, 2) pour caractériser .a réaction calme (ου κατεπλάγησαν) des Etoliens face aux formidables
préparatifs macédoniens.
(2) Avant l'arrivée d'Antigone, il n'était nullement question pour lui d'accompagner Cratère en Asie
(Diodore, 18, 7). Après les règlements de Triparadeisos, il s'empresse de regagner la Macédoine (infra, p. 233).
(3) Antipater est tellement excédé de leur résistance qu'il médite de reprendre la guerre plus tard pour
les déporter en masse dans un désert d'Asie (Diodore, 25, 5).
(4) Le meurtre de Méléagre était déjà significatif de l'esprit de décision du Grand Vizir (cf. M. J. Fon-
tana, Lotte, p. 149). (Cf. infra, p. 252-254).
(5) Le plan de partage des compétences entre l'Asie et l'Europe décidé par Antipater et Cratère à leur
départ (Diodore, 25, 4) ne laisse aucun doute à cet égard. Cf. aussi Cornélius Nepos, Eum., 3, 1 ... omnesque
concurrerunt ad Perdiccam opprimendum, et Plutarque, Eum., 5 (in initio) : Cratère et Antipater passent en Asie :
την ΙΙερδίκκον καταλύσοντες αρχήν.
(6) Cf. Diodore, 23, 3.
(7) Cratère était le premier concerné par les affaires asiatiques. Il prit manifestement le premier rang
dans la conduite de la guerre en Asie Mineure (cf. infra, p. 184-185).
(8) Diodore, 18, 7-8.
(9) Ils sont de deux générations différentes, et Cratère a suivi Alexandre pendant toute sa campagne.
(10) Toute sa carrière en est la preuve, en particulier son attente en Cilicie (cf. F. Schachermeyr, art.
cit., p. 441).
(11) Loc. cit. (κατά πάντων).
ANTIGONE ET L'UNION CONTRE PERDICGAS 173

Le Borgne ne pouvait pas non plus ignorer l'amitié très intime qui liait alors Cratère
à Eumène, principal soutien du Grand Vizir en Asie (x).
Il ne devait pas compter non plus sur les ambitions personnelles de Cratère et
d'Antipater. Le premier avait déjà bien montré, en restant en Cilicie pendant le
conférences de Babylone (2), en répondant à l'appel d'Antipater (3), et en repoussant
son départ après la défaite d'Athènes (4), qu'il n'était pas dévoré par une soif
inextinguible de puissance. Il en était de même d'Antipater, très âgé d'ailleurs (5), dont
la conduite après Triparadeisos un an plus tard, prouva que son plus cher désir
était de conserver sa stratégie d'Europe, sans aspirer à une domination quelconque
du monde des diadoques (G). S'ils se décident à passer en Asie, c'est vraiment qu'ils
jugent que les ambitions de Perdiccas sont incompatibles avec les règlements adoptés
à Babylone (7).
Ajoutons enfin que, pour éviter de prendre seuls une aussi grave décision, ils
portèrent le débat devant leur conseil (synedrion), où Antigone renouvela
certainement ses accusations. Tous les chefs de corps (hegemônes) y prirent part, et chacun
put participera la discussion ; la décision y fut prise unanimement (όμογνωμόνως) (8).
Il n'est d'ailleurs pas interdit de supposer que Perdiccas y fut formellement
condamné, ce qui justifiait toute action entamée contre lui, et ce qui pouvait également
amener les autres diadoques à prendre position contre le Grand Vizir (9).
On peut donc dire qu'au départ, la réceptivité de l'auditoire d'Antigone était
assez limitée. Or cette première conclusion nous permet de porter une indication
de valeur sur les arguments employés par le Borgne. En admettant en effet avec
certains que les discours d'Antigone ne constituaient qu'un tissu de calomnies et
de contre-vérités, c'est sous-entendre par là-même que Cratère, Antipater, et leurs
conseillers firent preuve d'une réelle stupidité, en tombant aussi rapidement et aussi
facilement dans une grossière provocation tendue par le satrape de Grande-Phrygie.
Si l'on admet le sérieux de leur décision au contraire, c'est qu'à leurs yeux, les faits

(1) Cf. Plutarque, Eum., 5.


(2) Cf. supra, p. 126, n. 7.
(3) Diodore, XVIII, 12, 1 et 16, 4.
(4) Id., 18, 9 et 24, 1.
(5) Antipater est né très probablement en 399/8 (cf. D. Kanatsulis, art. cit., Ellenika, 16 (1958-59),
p. 15) ; il a donc environ 77 ans.
(6) Voir infra, p. 230 sqq.
(7) Cf. infra, p. 183-185.
(8) Diodore, 25, 4.
(9) Dans ce sens, voir K. Rosen, art. cit., AClass, X (1967), p. 104, n. 65.
174 ANTIGONE, PERDIGGAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOOUES

invoqués par Antigone rendaient crédibles les intentions qu'il prêtait à Perdiceas.
Il est donc totalement impossible, à notre sens, de nier la consistance de
l'argumentation.
Ce qu'il nous faut donc maintenant chercher, c'est, par l'analyse précise de
chaque type d'accusation, à déterminer les preuves que pouvait fournir Antigone
à cette date. Par là-même nous saurons quel argument a eu le plus de poids sur
Cratère et Antipater, et nous pourrons alors remonter aux faits et attitudes de Perdiceas
qui, aux yeux des autres diadoques, justifiaient une action unanime, rapide et
définitive contre le Grand Vizir, considéré comme une menace immédiate contre leur
propre situation.

B. L'argumentation d'Antigone : les usurpations et les ambitions matrimoniales


DE PeRDICCAS.
A s'en tenir uniquement, dans un premier temps (1), au compte-rendu de Diodore,
on voit qu'Antigone avait construit son argumentation autour de deux points :
les ambitions matrimoniales de Perdiceas, et ses usurpations. Mais la structure du
texte de Diodore permet-elle de comprendre la réaction immédiate d'Antipater
et de Cratère ?
1 . Les ambitions matrimoniales de Perdiceas.
La dénonciation des ambitions matrimoniales de Perdiceas formait, selon
Diodore, le cœur de l'accusation. Le Grand Vizir, en effet, avait accepté l'offre
d'épouser Nikaia, l'une des nombreuses filles d'Antipater (2). Celle-ci ne put arriver
en Asie avant l'automne 322, quelque temps donc avant Kynanè (3). Au même
moment, Kléopatra résidait également en Asie Mineure ; après un débat avec ses
conseillers, Perdiceas se décida finalement pour Nikaia (4). Mais, dès ce moment,
d'après Diodore (5), il jouait double jeu et méditait d'épouser Kléopatra, pour
devenir roi. Telles sont les intentions révélées par Antigone à Antipater.

(1) Sur le passage d'Arrien, voir infra, p. 177.


(2) 23, 2. Cette entente dut être conclue dès après les Conférences de Babylone (R. M. Errington,
From Babylon, clans JHS, 1970, p. 58-59). Signalons l'hypothèse d'A. B. Bosworth, The dealh of Alexander..,,
dans CQ_, n.s. XXI- 1 (1971), p. 135-136, selon laquelle cette koinopragia aurait été négociée dès avant la mort
d'Alexandre, par Cassandre (cf. Plutarque, Alex., 74), et aurait mené à la conclusion d'un complot pour
éliminer physiquement Alexandre ; mais l'hypothèse ne nous semble pas très solide ; en particulier la preuve
indirecte que l'auteur prétend trouver dans Diodore, XIX, 55, 3 est absolument sans valeur.
(3) Arrien, Suce, 21 (cf. supra, p. 159).
(4) 23, 2-3 et 25, 3.
(5) 23, 1-2.
ANT1GONE ET L'UNION CONTRE PERDICCAS 175

Mais il ne pouvait en donner aucune preuve formelle. Le récit


chronologiquement cohérent,' d'Arrien ne laisse aucun doute : ce ne fut qu'après le départ d'Antigone
pour l'Europe que Perdiccas envoya Eumène à Sardes, pour faire son offre à Kléo-
patra (2), c'est-à-dire au début de l'année 321 (1). Lorsqu'à cette date, Antigone
débarqua en Ionie, il apprit ces négociations matrimoniales par Ménandros de
Lydie, et c'est à ce moment seulement qu'il put apporter la preuve à Cratère et
à Antipater (3). C'est donc après la fuite d'Antigone que Perdiccas manifesta
ouvertement son intention de répudier Nikaia (4).
Qu'il en ait conçu le plan dès l'automne 322, cela est possible, mais importe
peu finalement. Sur ce dossier, la position d'Antigone était faible, car il ne pouvait
pas Pétayer de preuves irréfutables. Faire état de l'hésitation du Grand Vizir à
choisir entre les deux femmes (5) ne pouvait suffire. A la limite même, cela risquait
de renforcer la confiance d'Antipater envers Perdiccas, puisque ce dernier avait
finalement préféré sa fille. Une telle accusation ne pouvait donc pas peser en
priorité (6). La preuve apportée plus tard par Antigone ne fit que renforcer une décision
prise plus tôt (7), pour d'autres raisons.
On peut en dire de même des intentions prêtées à Perdiccas d'aspirer à la royauté,
et d'envahir la Macédoine, car Diodore les lie directement à l'intention du Grand
Vizir d'épouser Kléopatra (8). Cratère et Antipater ne pouvaient que se montrer
réservés en face de telles accusations.
2. Les « usurpations» de Perdiccas.
Quant à la série d'usurpations qu'aurait déjà commises Perdiccas, aux dires
de Diodore, vouloir en juger la valeur, c'est par la même se replonger dans ce qu'E.
Badian appelait « the légal cloak» de Babylone (9). Si l'on pense que la prostasia

(1) Arrien, ibid., 26.


(2) Ibid. et F 10 Β (7-8) ; sur tout cela, cf. infra, p. 189-192.
(3) Ibid., 26.
(4) Infra, p. 191.
(5) Arrien, ibid., 21 (Eumène proposait, dans le synedrion, d'épouser Kléopatra, et Alketas penchait
pour Nikaia : Perdiccas suivit finalement l'avis de son frère. — Sur l'influence respective d'Eumène et d'Alke-
tas auprès du Grand Vizir, voir les réflexions de R. M. Errington, ibid., p. 63-64).
(6) Cf. de Sanctis, Perdicca, p. 1 1 et n. 1, et M. J. Fontana, Lotte, p. 159 sqq., qui y voient la preuve
du caractère mensonger des accusations d'Antigone. Voir contra Kaerst, II2, p. 20-21, et P. Cloché,
Dislocation, p. 51, pour lesquels les généraux européens se sont décidés essentiellement sur les nouvelles des ambitions
matrimoniales de Perdiccas.
(7) Arrien, ibid., 26 : επι μάλλον.
(8) 23, 2-3 et 25, 3. Perdic cas espérait capter à son profit le prestige d'un membre de la famille royale.
(9) Cité supra, p. 122, n. 7.
176 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOOUES

de Cratère était vide de sens et de pouvoir réel, on ne voit pas pourquoi Perdiccas
l'aurait usurpée (1). Si, au contraire, on affirme que Cratère avait obtenu à Babylone
le commandement de l'armée (2), ou la direction des finances (3), on doit admettre
que Perdiccas a outrepassé ses droits en confiant des troupes à Eumène et à Pithon
et en mettant 5.000 talents à la disposition du futur satrape de Cappadoce (4).
Dans le cas contraire, on doit conclure qu'il n'y eut pas usurpation formelle. Si
l'on veut donc juger au fond ces accusations, on se retrouve dans une impasse totale.
Mais, précisément, à nos yeux, le problème ne doit pas être posé dans des termes
juridiques. Il s'agit plutôt de déterminer quel impact pouvaient avoir sur Cratère
et Antipater de tels arguments. Or, pour en juger, il faut tenir à l'esprit que Cratère
est resté près d'un an en Cilicie (5), période au cours de laquelle il est certainement
entré en relation avec le Grand Vizir (6). Il résidait encore en Asie, au moment
où Perdiccas chargea Eumène de conduire une partie de l'armée royale en
Cappadoce ; or il n'a élevé aucune protestation (7). Les généraux européens avaient
certainement appris également l'expédition de Perdiccas en Cappadoce (8), à l'issue de
laquelle, selon Diodorc, le Grand Vizir envisageait de vastes objectifs (9). Ni Cratère
ni Antipater ne s'étaient senti menacés pour autant (10). Lorsque Cratère, à l'automne
322 (u),.se préparait à rentrer en Asie, c'était sans hostilité contre Perdiccas. On peut
à la limite considérer cette attitude de Cratère comme une sorte de caution donnée

(1) Ainsi M. J. Fontana, Lotte, p. 163-164, suivie par R. M. Errington, ibid., p. 58, n. 68.
(2) Ainsi H. Bengtson, ibid., p. 75, suivi (avec réserves) par Ed. Will, HPMH, I, p. 22 et (très
nettement) par K. Rosen, AClass, X (1967), p. 102 ; contra F. Sgiiachermeyr, art. cit., p. 446 ; Schur, art. cit.,
p. 137 ; M. J. Fontana, Lotte, p. 163 ; G. Vittucci, art. cit., p. 66 ; G. Wirth, Helikon, VII (1967), p. 309.
(3) Justin, XIII, 4, 5 admis par H. Bengtson, loc. cit., Ed. Will, loc. cit., Schur, ibid., p. 141 et surtout
par K. Rosen, ibid., p. 106 (mais les preuves que l'auteur croit trouver dans plusieurs passages donnés ibid.,
p. 96, n. 13 sont très fragiles).
(4) Cf. supra, p. 146 sqq.
(5) Cratère est passé en Europe après la bataille navale d'Amorgos, c'est-à-dire vers juin-juillet 322
(Beloch, GG, IV-12, p. 73, n. 1).
(6) Ainsi W. Schwahn, Klio, 24 (1930-31), p. 331 sqq., suivi par G. de Sanctis, Perdicca, p. 10, n. 1 ;
cf. également R. M. Errington, ibid., p. 61, n. 87.
(7) Dans le cas contraire, on peut supposer que les sources inspirées d'Hiéronymos n'auraient pas
manqué de le signaler à un moment ou à un autre.
(8) Elle s'est déroulée à une époque où les relations entre Perdiccas et Antipater existent encore, et
même sont très cordiales (cf. par exemple la décision sur Samos : Diodore, 18, 9, prise au début de l'automne
322).
(9) 23, 1-2.
(10) Cf. G. Vitucci, art. cit., p. 66-67.
(11) Diodore, 18, 7 (avant la campagne contre les Étoliens ; sur cette chronologie, cf. supra, p. 159, n. 1).
ANTIGONE ET L'UNION CONTRE PERDICCAS 177

implicitement aux actes de Perdiccas. D'ailleurs, en portant secours à Antipater,


il abandonnait de facto, et provisoirement, sa charge de prostates, et avait donc admis,
au moins implicitement, que Perdiccas devait agir en son absence comme son
lieutenant à la prostasie (1). Convaincre Cratère sur ce point devait être bien difficile,
surtout de la part d'un satrape en révolte.
A analyser donc uniquement les accusations d'Antigone transmises par Diodore,
on ne comprend absolument pas les sentiments de terreur que le satrape de Grande-
Phrygie sut inspirer à Cratère et à Antipater, ni les décisions brutales qui s'ensuivirent.
Comme d'autre part on ne peut pas admettre que Cratère ait pu être le jouet
d'Antigone, ni qu'Antipater ait été dévoré par une ambition personnelle insatiable, il
faut nous tourner maintenant vers le court passage d'Arrien, transmis par Photius.

C. L'argumentation d'Antigone : le meurtre de Kynanè.

Ce passage en effet, fort peu utilisé par les modernes (2), reprend dans une
première partie les accusations contre les mesures prises par Perdiccas à l'encontre
d'Antigone, en ajoutant qu'il en préparait autant contre les autres diadoques. Cette
première accusation rejoint donc le texte de Diodore : le Grand Vizir est soupçonné
d'une volonté démesurée de domination, quels qu'en soient les moyens. Mais surtout,
analysant les raisons qui poussèrent les généraux européens à entrer en guerre (και
ταΰτα διαθεμένος εις πόλεμον αύτώι τούτους κατέστησε), Arrien note : άνεδίδαξέ
τε και το της Κννάνης εκτραγωιδήσας πάθος. Que faut-il entendre par là ?
La phrase est sèche, il est vrai. Mais il ne faut pas oublier que nous ne disposons
ici que du résumé de Photius, presque réduit à la trame chronologique pour les
paragraphes 20-26. Que ce passage subsiste est en soi déjà significatif de
l'importance que l'abbréviateur avait accordée à ce développement. Rappelons également
qu'Arrien est le seul auteur à avoir exposé à son heure les circonstances et les
conséquences du meurtre de Kynanè (3), et qu'il pouvait y renvoyer ses lecteurs (4).
Le mot εκτραγωιδήσας n'implique pas non plus une critique sur la valeur de

(1) Cette hypothèse est présentée par F. Schaghermeyr, art. cit., p. 444-446.
(2) M. J. Fontana, sans l'utiliser dans le corps du chapitre V, y consacre quelques lignes dans sa
recherche des sources ; G. M. Macurdy, Hellenistic queens, p. 50 admet, mais sans discussion, le récit d'Arrien ; cf.
aussi P. Roussel, Glotz-IV1, p. 278 (suit Macurdy), et P. Cloché {Dislocation, p. 55) (suit lui-même P. Roussel).
Récemment en revanche, R. M. Errington (ibid., p. 64) a justement souligné la gravité de l'erreur de
Perdiccas.
(3) Ibid., 22-23 (là-dessus cf. supra, p. 160 sqq.).
(4) Voir les nombreux renvois à YAnabase faits dans l'Inde (23, 6 ; 26, 1 ; 32, 1 ; 40, 1 etc.).
178 ANTIGONE, PERDIGCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

l'argumentation d'Antigone ^). L'auteur indique simplement que le satrape en


fuite a utilisé toutes les ressources de l'art oratoire pour convaincre ses auditeurs.
En elle-même la scène du meurtre de Kynanè prêtait à tous les récits émouvants ;
l'image de cette princesse, faisant face à l'armée et attaquant Alketas (2), recelait
une valeur dramatique indéniable. Rien d'étonnant donc à ce qu'Antigone, voulant
emporter la décision, en ait exploité à fond tous les effets.
Mais il est bien évident qu'il ne s'est pas tenu à émouvoir Antipater et Cratère.
En vérité, le meurtre de Kynanè constituait entre ses mains une arme décisive : de
toutes les accusations transmises par Diodore et Arrien, c'était la seule forfaiture
indiscutable perpétrée par Perdiccas depuis le départ de Cratère. Tout était véri-
flable. Antipater était bien placé pour connaître le départ de la princesse pour
l'Asie (3). En outre, Antigone put apporter des précisions sur le lieu, la date, les
circonstances, les auteurs de ce crime (4). Pour la première fois, l'argumentation
d'Antigone pouvait s'appuyer sur des bases solides.
Il lui suffisait dès lors de montrer à ses auditeurs ce que cette infamie révélait du
caractère et des intentions profondes de Perdiccas. Il pouvait dénoncer tout à la fois
les méthodes de terreur pratiquées par le Grand Vizir ; sa détermination implacable
puisqu'il avait osé porter la main sur un membre de la famille royale ; et cela malgré
la volonté des Macédoniens (5) ; et sans tenir compte des intérêts réels d'Arrhidée.
Cette argumentation en quatre points (G) pouvait d'autant mieux porter que d'une
part elle s'adressait aux sentiments macédoniens et monarchiques de Cratère et
d'Antipater, et que, d'autre part, elle rendait crédible la mise au jour des intentions
cachées de Perdiccas.
Le meurtre de Kynanè devait en effet particulièrement toucher des hommes

(1) Telle est au contraire la thèse de M. J. Fontana, Ibid., p. 314 : voyant dans ce mot un reproche
implicite à Antigone, qui aurait exagéré (cette traduction nous semble partielle), elle pense qu'il remonte à
Douris, car Hiéronymos n'aurait pas pu accuser ainsi Antigone de déformation des faits. On retrouve donc
ici cette traditionnelle opposition systématique entre Douris et Hiéronymos. — On peut d'ailleurs se demander
ici si l'éruclite italienne n'a pas été influencée par la thèse célèbre de R. Schubert, selon lequel tous les épisodes
en relation avec des termes de théâtre remonteraient à Douris (cf. là-dessus les remarques critiques de P.
!

Lévêque, Pyrrhos, p. 26-28).


(2) Polyen, VIII, 60 (cf. infra, p. 260 sqq.).
(3) Id., ibid (il avait essaye de l'arrêter sur le Strymon).
(4) Ce meurtre a probablement été perpétré non loin de Kelainai, dans la région d'Éphèse {infra, p. 214).
(5) Cf. infra, ibid.
(6) 11 s'agit là bien sûr d'une reconstitution que nous faisons à partir de l'analyse du meurtre de Kynanè,
et de ce que nous savons des sentiments et orientations des deux généraux européens.
ANTIGONE ET L/ UNION CONTRE PERDIGGAS 179

aussi imbus des traditions macédoniennes, et aussi loyaux à la dynastie argéade.


Antipater, le principal lieutenant de Philippe, considérait que la Macédoine devait
rester le cœur de l'Empire (l). Cratère, après la mort de Méléagre, se trouvait être
le principal représentant du parti traditionnaliste (2). A leurs yeux donc, la
forfaiture de Perdiccas pouvait apparaître comme inexpiable.
Elle était surtout révélatrice de la détermination du Grand Vizir, et de ses
méthodes de gouvernement. Déjà l'exécution de Méléagre les avait mises en valeur,
mais c'était — du point de vue de Perdiccas — la mise à l'écart, au nom du roi,
d'un homme jugé indigne de ses responsabilités pour sa participation active à la
rébellion contre le premier règlement (3). En révélant le régicide, Antigone pouvait
peindre Perdiccas sous les traits d'un despote oriental, plein de mépris pour les
coutumes macédoniennes, ce que Cratère avait précisément osé reprocher à
Alexandre (4). Gouvernant au nom des rois — surtout en l'absence de Cratère —
Perdiccas ne devait pas oublier que son pouvoir n'était pas absolu, mais limité par le
nomos macédonien, comme l'avait rappelé Callisthène à Alexandre : ovôè βία, αλλά
νόμω Μακεδόνων άρχοντες διετέλεσαν (5). N'hésitant pas à supprimer par la force
ses opposants (6), Perdiccas au contraire voulait fonder son pouvoir sur la
violence (7), en refusant à ses subordonnés le droit de s'exprimer franchement (8). Il
apparaissait dès lors comme un homme sans respect pour les idéaux macédoniens.
Ces arguments d'ordre moral eussent été insuffisants à eux seuls pour emporter
l'adhésion sans réserve de Cratère et d'Antipater. Mais ils prenaient une grande
valeur par leurs implications politiques. D'une part, en effet, Cratère savait qu'il
devait son immense prestige sur la troupe, non seulement à son courage physique,

(1) Voir M. J. Fontana, Lotte, p. 105.


(2) Id., ibid., p. 132 ; Schur, art. cit., p. 140 ; Tarn, CAH, VI, VI, p. 462 ; G. Vitugci, loc. cit.
(3) Sur ces événements, cf. infra, p. 252 sqq.
(4) Plutarque, Eum., 6.
(5) Arrien, Anab., IV, 11, 6.
(6) Diodore, XVIII, 33, 3 (φονικός) (en 321).
(7) Id., ibid. (αρχειν βιαίως).
(8) Id., ibid. : au contraire Ptolémée reconnaît aux chefs (hégémones) le droit de parler franchement
(parchesia) ; en ce sens, Perdiccas s'oppose une nouvelle fois aux coutumes macédoniennes qui reconnaissaient
aux Macédoniens « l'égalité de parole» (isegoria) avec leur roi (Polybe, V, 27,6 ; sur ce texte voir A. Aymard,
L'institution monarchique, dans Études, p. 131, et Sur l'assemblée macédonienne, ibid., p. 156 sqq.). Les deux
termes isegoria et parrhesia ont ici une signification identique comme l'indique une autre passage d'Arrien
(ibid., V, 28, 1), peu utilisé mais tout aussi caractéristique, où Alexandre est présenté comme irrité par la
parrhesia dont a fait preuve Koinos dans son discours (ibid., 27, 2-9), alors que celui-ci n'avait fait que répondre
à l'invitation du roi qui suivait en cela les coutumes macédoniennes (ibid., 27, 1).
180 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

mais aussi à sa réputation bien établie de défenseur des coutumes nationales {ta
patria) (T), d'ennemi du luxe, du faste et de la démesure (2),tous défauts propres au
Grand Vizir. Combattre les méthodes de Perdiccas, c'était par là-même marcher
avec les Macédoniens (3).
Mais, surtout, Perdiccas avait pris une décision contraire aux volontés des
Macédoniens (4). Ce meurtre révélait donc sa volonté de gouverner contrairement
au nomos macédonien, les soldats ayant toujours considéré comme un privilège
intangible de pouvoir intervenir lors des pièces capitaux (5). Or ce ne fut seulement
qu'après un certain délai que le Grand Vizir se résigna à accepter le mariage Eury-
dikè-Arrhidée, imposé par la foule des soldats (6). Il avait donc, par ce meurtre,
bravé à la fois la monarchie et le nomos, le roi et son peuple.
Toutes ces révélations permettaient à Antigone de brosser de Perdiccas un
portrait d'une rare cohérence : d'une violence telle qu'il n'a pas hésité à mettre à
mort la fille de Philippe, d'un autoritarisme tel qu'il prétend négliger les avis
des Macédoniens. Si l'on y ajoute l'habileté d'Antigone à dépeindre les derniers
instants de Kynanè, on conçoit que Cratère et Antipater aient pu être bouleversés
(καταπλαγέντες) (7) par ces nouvelles. A l'égard des «vieux Macédoniens», le
premier se devait donc de mettre fin à cette situation intolérable, pour ne pas
décevoir les espoirs de ceux qui l'avaient élevé à la prostasie à Babylone (8).
Mais, si Cratère et Antipater prirent aussi rapidement la décision de supprimer
Perdiccas, ce ne fut pas seulement en raison des dénonciations concernant le caractère
et les méthodes de Perdiccas, si fondées fussent-elles. C'est que la divulgation de
cette action de Perdiccas rendait extrêmement crédibles les intentions qu'Antigone
lui prêtait (9). Aux yeux des généraux européens, le refus obstiné du Grand Vizir
d'agréer un mariage Arrhidée-Eurydikè pouvait, dès lors, constituer une preuve de

(1) Plut., loc. cit., et Alex., 47.


(2) Id., Eum., 6.
(3) Voir Arrien, Suce, F 9, 26, le ralliement des Macédoniens lors du débarquement de Cratère, en
321.
(4) Cf. supra, p. 160.
(5) A. Aymard, loc. cit.
(G) Arrien, Suce, 23.
(7) Diodore, XVIII, 25, 4.
(8) Cf. en particulier Plutarqjje, Eum., 6 ; nous sommes là d'accord avec la démonstration de M. J.
Fontana, Lotte, p. 1 12-121 et 148 ; cf. aussi Schur, art. cit., p. 132 qui parle du« makedonische national Partei».
(9) Diodore, loc. cit.
ANTIGONE ET L'UNION CONTRE PERDICGAS 181

son double jeu (x). C'était par là-même jeter un doute sérieux, dans l'esprit de
Cratère, sur la loyauté dynastique de Perdiccas, et sur la façon dont ce dernier, en
son absence, prenait soin des rois. S'il n'y eut donc pas à proprement parler
usurpation de la prostasia par Perdiccas (2), les rapports du Grand Vizir et de l'armée
lors de l'affaire de Kynanè prouvaient à tout le moins à Cratère que Perdiccas avait
complètement dénaturé les relations qu'il aurait dû établir avec Philippe Arrhidée,
avec l'armée, et au-delà avec Cratère lui-même.
On comprend dès lors que les généraux européens aient pu devenir réceptifs
à toutes les autres accusations. Même la rébellion d'Antigone n'apparaissait plus
sous un jour défavorable. Antipater lui-même avait dès lors quelque raison de se
montrer inquiet du sort de sa fille Nikaia, qui était devenue le jouet des ambitions
matrimoniales de Perdiccas. Enfin, l'annonce des projets européens de Perdiccas
ne pouvait pas être prise à la légère ; ils constituaient dès cette date une éventualité
qu'il eût été dangereux d'ignorer (3).
Il n'est donc pas exagéré, pensons-nous, d'accorder une attention particulière
à ce passage d'Arrien. Les arguments tirés de la mort de Kynanè, de par leur
caractère de faits contrôlables, et par la créance qu'ils donnaient à des intentions ou
ambitions plus ou moins cachées, constituaient bien la pièce maîtresse de la plaidoirie
d'Antigone. Ils finirent par persuader Antipater et Cratère, pourtant peu enclins
aux aventures, de modifier radicalement leur position à l'égard de Perdiccas.
On conçoit aussi leur hâte à entamer la lutte. Ils pouvaient craindre à tout
moment une initiative du Grand Vizir contre la Macédoine (4). Or, les nouvelles
apportées par Antigone faisaient état du mécontentement des troupes macédoniennes
d'Asie, de la popularité de Cratère, et du regret que les Macédoniens éprouvaient
de son absence (5). Antigone ne convainquit pas seulement Cratère de la nécessité
d'entrer en lutte ; il lui apportait aussi de solides raisons d'espérer en une issue
favorable.

(1) Cf. justement R. M. Errington, ibid., p. 64 : « ... there was no obvious objection — apart from
Perdiccas' interest — to Adea's marrying Philipp».
(2) Contra cependant Schur, ibid., p. 145.
(3) Ainsi justement Kaerst, IP, p. 6 et n. 1, et p. 20.
(4) Ce n'est que plus tard que Perdiccas décida d'attaquer l'Egypte avant la Macédoine (cf. infra, p. 192
sqq.).
(5) Plutarque, Eum., 7 ; Nepos, 3 (3-6) ; Arrien, Suce, 27.
182 ANTIGONE, PERDIGCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

D. Conclusion : la situation d'Antigone à l'orée de la guerre contre


Perdiccas
Le meurtre de Kynanè a donc eu une influence décisive sur la situation de
Perdiccas à l'égard de l'armée et à l'égard de Cratère. Il a fourni à Antigone une
occasion inespérée d'échapper au sort que lui réservait Perdiccas (1) et, tout à
la fois, de déclencher des actions de représailles de la part des grands chefs
macédoniens. Le satrape de Grande-Phrygie a donc joué un rôle de premier plan dans le
déclenchement de la première guerre des diadoques.
Quant à ses responsabilités sur l'écroulement de l'idée impériale (2),il faut les
évaluer avec beaucoup de prudence. On doit tout d'abord admettre que la plus
grande partie des diadoques (3) étaient mus par une ambition personnelle, souvent
exacerbée par l'ambiguïté et la fluidité de la situation politique. La carrière de
Perdiccas — comme celles de Ptolémée, Antigone, Eumène, Seleucos ... —
s'explique par son désir d'obtenir, de conserver, et d'élargir son pouvoir et sa puissance (4).
Refuser d'admettre cette évidence, c'est jouer sur les mots et porter un jugement
subjectif, telle M. J. Fontana qui veut opérer une distinction entre les ambitions
«positives» donc louables du Grand Vizir (5), et les ambitions personnelles donc
condamnables des autres diadoques, Antigone et Ptolémée en particulier !
Perdiccas, en fait, a toujours su jouer sur l'ambiguïté de sa position, qui lui permettait
tout à la fois de faire progresser ses objectifs personnels, et de rester fidèle au souvenir
d'Alexandre. Qu'il ait voulu faire l'unité de l'Empire, soit ! Encore faut-il ajouter
qu'il ne la concevait qu'à son propre profit ! ((i). La disparition de l'Empire était
inscrite dans les faits dès la mort d'Alexandre ; en prenant ses initiatives, Antigone
n'a fait qu'accélérer un processus déjà en cours.
De plus, il nous paraît abusif de mettre sur le môme plan les objectifs de
Ptolémée et ceux d'Antigone, à l'orée de la guerre contre Perdiccas (7) . Le satrape d'Egypte
menait en effet, depuis 323, une politique personnelle, aux buts bien définis (8) ,

(1) Cf. supra, p. 157 sqq.


(2) Jugées écrasantes par G. de Sanctis, Perdicca, p. 11-12 et M. J. Fontana, Lotie, en part., p. 167.
(3) Peut-être doit-on en excepter Antipater, dans la mesure où ses ambitions étaient géographiquement
restreintes à la Macédoine ?
(4) Ainsi justement F. Geyer, RE, s.v. Perdikkas, col. 607.
(5) Lotte, p. 164, n. 57.
(6) Ainsi justement Ed. Wiee, HPMH, I, p. 30-31.
(7) Comme de Sanctis {ibid., p. 14) et M. J. Fontana, Lotie, p. 167, pour laquelle Ptolémée et Antigone
sont responsables de l'« écroulement des idéaux de Perdiccas».
(8) Cf. P. CLOOi-il·, Dislocation, p. 15; R. M. Errington, ibid., p. 65.
ANTIGONE ET L'UNION CONTRE PERDIGCAS 183

tant sur le plan territorial (annexion de Cyrène) i1), diplomatique (alliance avec
les princes chypriotes) (2), politique (meurtre de Cléomène) (:i), qu'économique (4).
En revanche, rien ne prouve avec certitude qu'Antigone ait nourri des plans
grandioses dès 323-2 (5). En quittant l'Asie à l'automne 322, il essayait seulement
d'exploiter un événement extérieur pour ne pas disparaître.
Il ne pouvait pas non plus nourrir d'espoirs excessifs en unissant les diadoques
contre Perdiccas. Tout d'abord en effet, il est nécessaire de souligner que cette
union n'avait pas pour objectif le démantèlement de l'empire ni son partage entre
tous les vainqueurs (6). Antipater, Cratère et Ptolémée — peut-être aussi Lysi-
maque (7) — ne se lièrent d'ailleurs pas dans une symmachia formelle (8). L'étude

(1) P. Cloché, ibid., p. 57-63 ; il est absolument contradictoire de la part de de Sanctis (ibid., p. 14) de
voir dans cette conquête de Gyrène tout à la fois un aspect de la politique personnelle de Ptolémée, et de l'œuvre
de conquête sur les Barbares voulue par Perdiccas
!

(2) A propos de Justin, XIII, 6, 19, voir la remarquable démonstration de Moser, op. cit., p. 16 sqq ;
sur le caractère personnel et« sécessionniste » de la politique chypriote de Ptolémée, voir maintenant les réflexions
de K. Rosen, Die Bûndnisformen der Diadochen und der Zerfall des Alexanderreich, dans AClass, XI (1968), p. 197-
198 qui souligne justement les responsabilités de Ptolémée dans la première guerre des diadoques. — En revanche,
ce n'est que plus tardivement que Ptolémée conclut une koinopragia avec Antipater (et Cratère), bien qu'un
passage de Diodore (14, 2) semble l'assigner à l'année 323/2 (suivi par Bouché-Leclercq, Lagides, I, p. 16,
Kap;rst, IP, p. 20 et R. A. Hadley, op. cit., p. 30). En vérité, à cette date, les relations entre le stratège d'Europe
et le Grand Vizir ne se sont pas encore détériorées ; ce n'est qu'après le passage d'Antigone en Europe qu'une
telle koinopragia fut conclue (ainsi J. Seibert, Verbindungen, p. 17 et Id., Ptolemaios,p. 115-116), comme le montre
Diodore 25, 4. A vrai dire, la première mention de la koinopragia par Diodore (14, 2) ne donne même pas, comma
le soutiennent Seibert (Verbindungen, p. 17, n. 22) et R. M. Errington [loc. cit.), une indication sur l'état
d'esprit hostile de Ptolémée à l'égard de Perdiccas. Le texte de Diodore est beaucoup trop vague
chronologiquement, puisqu'il ajoute qu'à cette date Perdiccas avait déjà décidé de chasser Ptolémée de sa satrapie ; or ce ne
fut que beaucoup plus tard que cette décision fut prise (ainsi justement Seibert, Ptolemaios, p. 116-117). Nous
sommes là en face d'un nouveau doublet de Diodore dont le deuxième terme, comme souvent,est très imprécis.
(3) Pausanias, I, 6, 3 (cf. P. Cloché, ibid., p. 56-57).
(4) Cf. Ed. Will, HPMH, I, p. 133 sqq.
(5) Cf. supra, p. 125 sqq., et p. 145 sqq.
(6) Comme le remarque justement R. Laqueur, art. cit., p. 300.
(7) Cette participation de Lysimaque n'est qu'hypothétique ; elle est souvent admise, car Antipater et
Cratère ont traversé la Thrace et la Chersonèse sans rencontrer d'opposition (Kaerst, II2, p. 22 et n. 4 ; G.
Saitta, Lisimaco di Tracia, dans Kokalos, I (1955), p. 64). Mais Hunerwadel, plus prudent (op. cit., p. 18),
fait valoir (sans repousser l'hypothèse précédente) que Lysimaque était peut-être encore occupé en Thrace,
où il avait eu à combattre le soulèvement de Seuthès en 323 (Diodore, XVIII, 14, 2-4 ; Arrien, Suce, F 10,
10, avec une erreur), dont nous n'entendons plus parler ensuite. Mais il est possible qu'il n'ait pas cessé tout
de suite, car le combat n'avait pas été décisif (Diodore, ibid., 4). Deux faits cependant concourrent à fonder
l'hypothèse d'une entente avec Lysimaque : 1) à Triparadeisos, la reconduction dans sa satrapie semble
procéder, comme pour Ptolémée, d'un accord au début de la guerre (Heid. Epit., FGrH, 100, F 1, 4) ; 2) Lysimaque,
lors du retour d'Antipater en Europe, facilita son passage en Chersonèse (Arrien, Suce, Fil, 45).
(8) Contra R. M. Errington, JHS, 1970, p. 65.
184 ANTIGONE, PERDIGGAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

du vocabulaire est intéressante à cet égard : l'union entre les généraux européens
et Ptolémée est appelée koinopragia par Diodore (L). Ce terme n'est pas l'équivalent
de symmachia et n'implique aucune conclusion ferme d'alliance entre membres
souverains (2) : il s'agit seulement d'assurances données par chacun des contractants
d'agir en commun pour un objectif bien précis : en l'occurrence, remplacer Perdiccas
par Cratère (3), sans que le principe de l'unité de l'empire fût mis en cause (4).
C'était donc plutôt une sorte de « croisade unitaire » qui était déclenchée — au
moins extérieurement — pour sauvegarder l'héritage impérial (5). C'était au nom
des rois que Cratère et Antipater allaient mener l'assaut. Ce à quoi devait aboutir
cette campagne, c'était à une restauration de l'ordre défini à Babylone (6). Dans
une telle perspective, tout ce que pouvait espérer Antigone c'était d'être rétabli
à la tête de la satrapie de Grande-Phrygie.
En outre, tous les participants à la lutte n'étaient pas placés sur un pied
d'égalité. Cratère revenait, comme de droit, en Asie : il est clair qu'il était reconnu par
tous, y compris par Antipater, comme le chef de l'expédition (7). Antipater
accompagnait son gendre par amit'é et pour défendre sa position personnelle. Quant à
Antigone — et c'est en cela que sa position différait profondément de celle de
-

Ptolémée — il restait à Γ arrière-plan. Il ne faut pas oublier en effet qu'il est arrivé en

Europe, sans troupes, sans argent ; satrape chassé et réduit à l'exil, il est venu se
mettre en quelque sorte sous la protection de Cratère et d'Antipater. Il fut bien
sûr intégré à la force d'expédition, mais sans que cela lui donnât de droits
particuliers (8).

(1) XVIII, 14, 2 et 25, 4.


(2) Voir H. H. Schmitt, Untenucfwngen zur Geschichle Antiochos' des Grossen und semer Zeit (Historia Einzel-
schriften, 6), Wiesbaden, 1964, p. 264, n. 1, à propos de Polybe, V, 95, 2 ; E. Badian, Foreign Clientelae, Oxford
1958, p. 58, n. 4, à propos de Polybe, XVI, 25, 4 ; mais surtout maintenant l'article déjà cité de K. Rosen,
Die Biindnisformen, dans AClass, XI (1968), p. 182-210 qui montre en particulier (p. 202-210) que la première
symmachia formelle entre diadoques ne fut conclue qu'en 315, et qu'elle marqua une étape essentielle dans la
désagrégation de l'empire.
(3) Diodore, XVIII, 25, 4; cf. Nepos, Eum., 3, 1 et Plutarqjje, Ewn., 5 (in initio).
(4) K. Rosen, ibid., p. 195-196.
(5) Id., Reichsordnung ..., dans AClass, X (1967), p. 105, n. 65, a supposé qu'avant leur départ, Cratère
et Antipater, au sein de leur synedrion, ont fait condamner Perdiccas comme « ennemi » (polemios) des
Macédoniens (cf. Diodore, XVIII, 25, 8) ; cette hypothèse nous semble assez vraisemblable, au moins très logique.
(6) A Triparadeisos, la répartition des satrapies n'est qu'une confirmation de celle qui avait été établie
à Babylone (cf. Arrien, Suce, F 9, 34 et 37).
(7) Cf. Plutarque, Eum., 6, Diodore, ibid., 25, 4 (cf. R. M. Errington, ibid., p. 64).
(8) Nous doutons même qu'il soit lié à Cratère et à Antipater par une koinopragia au même titre que
ANTIGONE ET l' UN ION CONTRE PERDICCAS 185

Au regard de son ascension politique, Antigone n'avait pas grand chose à


attendre du remplacement de Perdiccas par Cratère. Celui-ci ne rentrait pas en Asie
pour rendre service à l'ex-satrape de Grande-Phrygie (1). Bien au contraire, à son
arrivée en Asie, Cratère offrit à Eumène, s'il passait de son côté, de le « laisser jouir
des satrapies qu'il possédait, on y ajoutant même d'autres troupes et d'autres
territoires» (2). Tout cela confirme bien le fait essentiel : à cette date, Antigone était un
personnage certes important, mais relativement effacé dans le monde des diadoques.

Ptolémée (contra K. Rosen, ibid., AClass., XI (1968), p. 195-196), car il n'avait rien à offrir, alors que la
participation du satrape d'Egypte permettait d'ouvrir les opérations sur les deux fronts. Antigone obtint seulement
un commandement dans les forces de Cratère et d'Antipater, mais ne mena nullement des opérations
personnelles (là-dessus, cf. infra, chap. IV).
(1) R. Laqueur, loc. cit.
(2) Plutarque, Eiim., 5 (sur ce projet d'accord, cf. infra, p. 221-223).
CHAPITRE IV

ANTIGONE DANS LA GUERRE CONTRE PERDICCAS


(Printemps 321)

A. Antigone dans le fragment-Reitzenstein.

Des faits et gestes d'Antigone pendant la guerre, nous avons un écho dans
le seul Arrien. Ni Diodore, ni Justin, ni Plutarque n'en soufflent mot. A vrai dire,
l'allusion à Antigone dans le résumé de Photius n'est pas très lumineuse. On y
apprend seulement qu'après la mort de Perdiccas, et les condamnations portées
par l'armée contre Eumène et plusieurs autres lieutenants de l'ancien Grand Vizir,
les principaux chefs de l'armée appelèrent en hâte Antipater, ainsi qu' Antigone qui
se trouvait alors à Chypre (1). A elle seule, cette information semble cependant
révélatrice du changement qui s'est opéré chez les Macédoniens à l'égard du satrape
de Grande-Phrygie : négligeable à Babylone (2), sa présence semble être considérée
comme allant de soi, lors de l'élaboration du nouveau règlement à Triparadeisos.
Comment a pu s'effectuer un retournement de situation aussi extraordinaire ?
Fort heureusement, un fragment de Γ Histoire des Successeurs d 'Arrien, découvert
en 1886 à la Bibliothèque vaticane et publié par Reitzenstein (3), permet d'apporter
quelques éléments de réponse. On y apprend en particulier qu'avant d'aller à Chypre,
Antigone fit une incursion en Ionie. Le récit de cette incursion est englobé dans
un compte rendu général, mais tronqué, des affaires d'Asie Mineure :
— les 19 premières lignes du texte sont très mutilées (F 10, B. 7). Cependant
on y reconnaît que Ménandros, satrape de Lydie, apprit l'arrivée d'Antigone
et le passage à ses côtés d'Asandros, le satrape de Carie. Ménandros, déjà

(1) Suce, 30.


(2) Cf. supra, p. 124 sqq.
(3) Arriani ΤΩΝ MET 'ΑΛΕΞΑΝΔΡΟΝ, libri septimi fragmenta e codice vaticano rescripto édita. Commenta tio
philologica., diss. Breslau, 1888 (38 p.). — Autres éditions : Jacoby, FGrH, n° 156, F 10, A-B ; A. G.Roos (corr.
G. Wirth), éd. Teubner (1968).
188 ANTIGONE, PERDIGGAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

fortement irrité contre Perdiccas, contacta le camp d'Antigone, et lui révéla


la présence d'Eumène à Sardes, près de Kléopâtra ;
— après plusieurs lignes irrécupérables, vient un assez long passage {lignes 19-
26) très bien conservé : les cités autour d'Ephèse accueillirent amicalement
Antigone (1), qui se prépara alors à marcher sur Sardes. Mais Kléopâtra,
l'apprenant, révéla à Eumène le plan d'attaque d'Antigone et l'embuscade
préparée contre lui. En hâte, sans bruit, Eumène, rassembla alors les amis
et cavaliers qui l'avaient accompagné, et prit la route en pleine nuit ;
— les dernières lignes du fragment sont presque complètement tronquées. On
y voit cependant qu'Eumène réussit à éviter les embuscades et à gagner la
route de Grande-Phrygie. Cette fuite fut alors rapportée à Antigone, qui
revint vers Sardes (2). A la fin du fragment, on reconnaît par deux fois le
nom de Perdiccas.
On voit tout de suite que l'intérêt de ce passage d'Amen est considérable, au
regard de l'histoire d'Antigone en particulier. Alais ce fragment pose plus de
problèmes qu'il n'en résout. Or, depuis le premier commentaire apporté par Reitzen-
stein (3), on peut considérer que l'interprétation de ces quelques lignes n'a pas été
remise en cause, et que s'est formée une opinio communis, que l'on peut résumer
ainsi : Eumène, mis par Perdiccas à la tête d'une force importante pour interdire
à Cratère et Antipater le passage de l'Hellespont (4), fit halte à Sardes pour rencontrer
Kléopâtra ; c'est à ce moment qu'arrivant d'Europe, débarqua Antigone qui, par
son intervention, empêcha Eumène de remplir la tâche que lui avait confiée Perdiccas.
Selon ces auteurs donc, le débarquement d'Antigone en Ionie faisait partie du plan
général élaboré par les généraux européens, et devait, permettre à Cratère et à
Antipater de passer en Asie sans opposition. Selon cette interprétation, Antigone a donc
joué un rôle déterminant dans l'issue du conflit.
Bien qu'elle paraisse séduisante à première vue, cette interprétation laisse dans

(1) Le mot αυτόν (lig. 20) semble bien en effet se rapporter à Anligonc.
(2) D'après Grimmig (Arrian's Diadochengeschichte, diss. Halle, 1914, p. 54), Antigonc vient faire des
reproches à Kléopâtra car elle penche du côté de Perdiccas.
(3) Ibid., p. 18-24 suivi pour l'essentiel par Grimmig (p. 5G sqq.), Ul. Koiiler {SDAW, 1890, p. 557
sqq.), Kaerst (RE, 5 (1907), s.v. Eumenes von Kardia, col. 1084), Beloch (1V-12, p. 89). Contre cette
interprétation le seul à avoir présenté une reconstitution différente est R. Schubert (R. Schubert, Quellen, p. 150
sqq.), mais elle est loin d'être satisfaisante (voir infra, p. 203). Il n'y a rien de neuf dans les études récentes,
et l'intérêt pour ce document semble avoir décru, à tel point qu'ainsi R. M. Errington, dans son article par
ailleurs important, ne l'utilise pratiquement pas (voir infra, p. 220 et n. 4).
(4) Diodore, XVIII, 25, 6 et 29, 1 (cf. infra, p. 190 sqq.).
ANTIGONE DANS LA GUERRE CONTRE PERDICCAS 189

l'ombre bien des problèmes importants — en particulier sur le plan chronologique


— ou les suppose résolus :
a) l'idée même d'un plan d'ensemble laisse supposer qu'on connaissait le trajet
d'Eumène. Mais qu'est-il venu faire à Sardes, à quelle date et dans quelles
conditions ?
b) cette interprétation est fondée sur le postulat (*), selon lequel le débarquement
de Cratère et d'Antipater a été postérieur à celui d'Antigone, qui aurait joué le rôle
d'éclaireur ;
c) enfin, on ne voit pas comment interpréter la présence d'Antigone à Chypre,
lors de la mort de Perdiccas.

B. Eumène À Sardes et Antigone en Ionie.


D'après la Chronique de Paros, le passage d'Antigone en Asie Mineure se situe
entre l'envoi d'Ophellas à Cyrène par Ptolémée (2), et les funérailles d'Alexandre
à Memphis (3). Si la chronologie absolue (année attique 321/0) est manifestement
erronée (4), la chronologie relative est corroborée par les sources littéraires.
Il est en effet facile de relier le fragment-R au résumé de Photius. Ce dernier
rapporte également les premiers contacts entre Antigone et Ménandros de Lydie,
en précisant qu'Eumène était lors à Sardes pour apprendre à Kléopatra la décision
de Perdiccas de renvoyer Nikaia, et donc le désir du Grand Vizir de l'épouser (5).
Il s'agit bien là du même séjour d'Eumène : en particulier le fait qu'il apporte des
cadeaux à Kléopatra de la part de Perdiccas (6), montre bien les préoccupations
matrimoniales d'une telle démarche.
Or, dans le résumé de Photius — dont nous avons déjà noté la progression
chronologique (7) — ce récit est à peu près contemporain de la tentative victorieuse
d'Arrhidée de forcer le barrage opposé par Polémon (8). De même pour Diodore :

(1) Grimmig (op. cit.s p. 57) croit en trouver la preuve dans un passage de Justin (XIII, 6, 8), mais il
fait une erreur chronologique sur la place de ce paragraphe (cf. supra, p. 153, n. 8).
(2) FGrH, n° 239, B 10.
(3) Ibid., 11.
(4) Jacoby, ibid., II, C, p. 699. — Sur la datation basse adoptée par Manni et défendue récemment
par Errington, cf. infra, p. 216 sqq.
(5) Suce, 26.
(6) Dora. — Cette date est d'ailleurs très généralement admise (Grimmig, p. 47-48 ; Diehl, RE, 1 1
(1922), s.v. Kléopatra (n° 13), col. 736; de Sanctis, Perdicca, p. 11 et n. 1 ; M. J. Fontana, Lotte, p. 162 et
n. 49).
(7) Supra, p. 158.
(8) Suce, 25 ; cf. 26 : εν τοντώι.
190 ANTIGONE, PERDICGAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

entre deux allusions à l'envoi d'Eumène sur l'Hellespont (1), il fait la description
du convoi funèbre d'Alexandre (2), puis des funérailles organisées par Ptolémée (3).
Dans les deux cas, Diodore et Arrien affirment que cette initiative de Ptolérnée
augmenta le désir du Grand Vizir d'attaquer l'Egypte (4). On peut donc considérer,
dans un premier temps, que le débarquement d'Antigone se situe à peu près au
début du printemps 321 (5).
Mais qu'est-ce que fait alors Eurnène à Sardes, alors que Perdiccas lui a confié
une force pour couvrir l'Hellespont ? Nous avons déjà vu que la plupart des
commentateurs pensent qu'il fit halte à Sardes sur la route de la Phrygie hellespontique,
et que c'est là qu'il fut surpris par l'attaque d'Antigone (6). Mais cette
interprétation n'est pas sans susciter un certain nombre de contre-arguments :
a) malgré les lacunes, le fragment- R laisse voir qu'Eumène n'a avec lui qu'une
petite troupe (7). Il fuit avec quelques φίλους κ ai Ιππέα; (8), c'est-à-dire qu'il
ne semble être accompagné que de son agema (9). C'est ce nombre réduit qui explique
qu'il ait décampé aussi rapidement et échappé à Antigone. Dans le cas contraire,
on comprendrait mal qu'il n'ait pas cherché à le rejeter à la mer(30), ce qui lui aurait
permis de se porter sur l'Hellespont.
Or les troupes que lui avait fournies Perdiccas étaient sûrement importantes,
bien que Diodore n'emploie pour les qualifier que des adjectifs fort imprécis :
αξιόλογος (n), αρμόζουσα (l2), ce dernier terme indiquant au moins que cette force
était proportionnée aux armées des généraux européens. Diodore précise d'ailleurs
que Perdiccas prit avec lui « la plus grande partie de l'armée royale »(n) ; Eumène
prit donc le reste, composé certainement de plusieurs milliers d'hommes (li) ;

(1) 25, 6 et 29, 1.


(2) 26-27-28, 1.
(3) 28, 2-6.
(4) Arrien, Suce, F 10 A, 1 (d δε ετι μάλλον ...) et Diodore, 29, 1 (ύφορώμενος αυτόν την αϋξησιν).
(5) C'est à cette date en effet que l'on peut assigner l'arrivée de Perdiccas en Cilicie (cf. infra, p. 194).
(6) Supra, p. 188.
(7) Cf. Belocii, IV, l2, p. 89.
(8) B. 7 (Roos édite à tort ψιλούς ).
(9) Cf. supra, p. 167, n. 7.
(10) On ne connaît pas avec exactitude le chiffre des troupes d'Antigone. Le texte en effet porte -χίλιους
ιππέας (Β 7). Roos restitue τρισχιλίονς, mais c'est purement arbitraire, comme les restitutions de la phrase
suivante (cf. inj'ra, p. 203, n. 2).
(11) 25, 6.
(12) 29, 1.
(13) Ibid.
(14) R. Schubert, JKIPh., Supp., 9 (1877-1878), p. 810.
ANTIGONE DANS LA GUERRE CONTRE PERDICCAS 191

b) Diodore (*) affirme d'ailleurs qu'il a bien disposé ses troupes : « Eumène,
avec l'armée qui lui avait été donnée, marcha sur l'Hellespont, et, comme il avait
déjà préparé (προκατασκενσάμενος) un gros détachement de cavalerie, il mit en
ordre son armée qui était auparavant faible dans ce domaine». Or, ce corps de
cavalerie, il l'avait préparé en Gappadoce, entre l'été et l'automne 322 (2). Ce
passage de Diodore permet d'avancer deux conclusions importantes r^partâ/nt de
Pisidie, Eumène a gagné l'Hellespont en passant non pas par Sardes, mais par la
Cappadoce ; après avoir renforcé son armée, il alla la disposer sur l'Hellespont,
conformément aux ordres de Perdiccas ;
c) enfin, Arrien indique bien qu'à leur arrivée, Cratère et Antipater trouvèrent
des troupes devant eux, chargées de défendre le passage (3). La Petite-Phrygie
étant vacante depuis le départ de Léonnatos (4), on ne voit pas très bien de quelles
troupes il pourrait s'agir, hormis celles que Perdiccas avait confiées à Eumène à
cet effet (5).
On doit donc admettre que, dans un premier temps, et sans passer par Sardes,
Eumène alla disposer ses troupes sur l'Hellespont, et qu'ensuite, à une date et pour
une raison qui restent à déterminer, il se rendit à Sardes avec un détachement d'élite
pour faire connaître à Kléopatra les intentions de Perdiccas. C'est à ce moment
là que se situe l'arrivée d'Antigone en Ionie. On ne peut donc pas croire à l'existence
d'un plan général visant à immobiliser Eumène : à leur départ, Cratère et
Antipater ignoraient qu'Eumène se trouvait à Sardes (6). Reste évidemment à savoir
pourquoi Eumène a quitté son poste de l'Hellespont.
Les allers et venues d'Antigone restent également mystérieux : comment
expliquer son débarquement en Ionie ? Les opérations qu'il mène en Asie sont-
elles complètement indépendantes de celles de Cratère et d'Antipater (7) ? Cette

(1) 29, 3, sans tenir compte du déroulement chronologique.


(2) Plutarque, Ewn., 4. Après la campagne de Perdiccas en Cappadoce, Eumène a suivi un moment
l'armée royale (ibid., 3 in fine) puis a été renvoyé par le Grand Vizir en Cappadoce, où il leva des cavaliers
(ibid., 4) ; à l'automne on le retrouve près de Perdiccas (Arrien, Suce, 21), qui l'a sans doute rappelé pour
lui demander son avis sur ses projets matrimoniaux (cf. Vezin, Eumenes, p. 35).
(3) Suce, 26 (τους τον πόοον φυλάσσοντας)
.

(4) Cf. supra, p. 162 sqq.


(5) R. Schubert, Quellen, loc. cit. ; cf. aussi Droysen, II, p. 107-108.
(6) Le récit d'Arrien indique sans conteste d'ailleurs qu'Antigone l'apprend seulement en arrivant en
Ionie.
(7) R. Schubert (Quellen, p. 154-156) par exemple y voyait le fruit d'une initiative personnelle
d'Antigone.
192 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

hypothèse semble peu probable car tout indique, comme nous l'avons vu (x), qu'à
cette date, Antigone restait étroitement subordonné à Cratère. Mais si Antigone
agit en étroite collaboration avec les généraux européens, quel rôle précis lui a été
confié dans la conduite de la guerre ? Quelle importance revêtit son débarquement
en Ionie ?

G. Antigone en Ionie, Cratère et Antipater sur l'Hellespont, et la fuite


d'Eumène en Cappadoce.
Les textes anciens, malheureusement, ne nous donnent aucune indication sur
les généraux européens entre l'arrivée d'Antigone en Europe, à l'automne
précédent (2), et leur passage en Asie (3). Ils sont en revanche très détaillés sur les mesures
prises par Perdiccas et Eumène (4). Or la fuite de ce dernier vers la Grande-Phrygie,
et par delà vers la Cappadoce (5), ainsi que les décisions prises par le Grand Vizir,
ne peuvent s'expliquer que par référence aux opérations menées par les généraux
européens. L'analyse des plans de guerre de Perdiccas, et de leur évolution, devrait
nous permettre d'en déduire ceux de Cratère, d' Antipater, et donc les tenants et
les aboutissants de la progression d'Antigone.

1. Les textes anciens et les problèmes posés.


De ces plans de guerre de Perdiccas, nous trouvons trace dans tous les auteurs
anciens, mais à des dates et dans des termes différents, malgré une commune
filiation hiérony mienne :
Le plus complet est apparemment le compte rendu de Justin (XIII, 6). Selon
cet auteur, Perdiccas réunit un conseil de guerre en Cappadoce, où furent prises
plusieurs mesures :
a) on y décida tout d'abord de l'orientation générale de la campagne : il fut
convenu qu'on attaquerait d'abord l'Egypte, avant de marcher sur la Macédoine (6) ;
b) les paragraphes suivants (§ 14-15) sont consacrés à l'organisation de l'Asie
Mineure pendant l'absence de Perdiccas, qui s'est chargé de la guerre contre Ptolé-

(1) Supra, p. 182-185.


(2) Diodore, 25, 3.
(3) Id., 29, 4 ; Arrien, Suce, 26 ; Plutarque, Eum., 5 ; Nepos, Eum., 3, 3.
(4) Ce qui prouve, s'il en était besoin, qu'ils sont tous inspirés d'Hiéronymos, qvii se trouvait alors aux
côtés d'Eumène.
(5) Arrien, Suce, F 10, Β 8-10; cf. infra, p. 200 sqq.
(6) 10-13 ; ... sed in rem visum est ab Aegypto incipere ne, in Macédonien profectis, Asia a Ptolemeo occuparetur.
ANTIGONE DANS LA GUERRE CONTRE PERDIGGAS 193

mée. Eumène y reçoit, outre sa satrapie propre, la Paphlagonie, la Carie, La Ly-


cie (1) et la Phrygie (§ 14) ; de plus« on lui ordonne d'y attendre (opperiri) là Cratère
et Antipater ; Alketas, frère de Perdiccas, et Néoptolème devaient l'appuyer avec
leurs armées (cum exercitibus suis)» (§ 15) ;
c) sur mer, Kleitos est chargé de la flotte (Clito cura classis traditur) (§ 16) (2) ;
d) Justin cite enfin un changement de poste satrapique : la Cilicie est enlevée
à Philotas pour être confiée à Philoxénos (ibid.).

Cet exposé de l'auteur latin est inséré entre une allusion à la fuite d'Antigone
en Europe (3), et le départ de Perdiccas pour l'Egypte (4). A le suivre, toutes ces
mesures ont donc été décidées au même moment, dans le même conseil de guerre.
C'est précisément ce qui fait problème.
Le contenu (en tout ou en partie) des décisions se retrouve en effet chez d'autres
auteurs, mais avec quelques variantes :
a) Diodore (5) confirme sans conteste la tenue d'un conseil de guerre où se décida
l'orientation stratégique générale : offensive contre l'Egypte, défensive en Asie
Mineure. Le rôle d'Eumène y est cependant mieux défini ; Perdiccas lui confia une
troupe importante (6) qui devait lui permettre de garder le passage de PHellespont.
Mentionnons d'autre part une différence sur le lieu du conseil de guerre : selon
Diodore, il se tint en Pisidie, selon Justin en Cappadoce ;
b) l'organisation de l'Asie Mineure, pendant l'absence de Perdiccas, est décrite
par trois auteurs, mais en des termes assez différents. Sur l'étendue dans l'espace
des pouvoirs d'Eumène, Cornélius Nepos est le plus clair : Perdiccas lui confia toute
l'Asie Mineure jusqu'au Taurus (7). Pour Plutarque, en revanche, le Kardien fut
nommé «stratège autocratôr des armées basées en Arménie et en Cappadoce» (8),
et des lettres furent envoyées à Alketas et à Néoptolème, leur enjoignant d'obéir à

(1) En fait la Lydie (cf. infra, p. 198).


(2) Sur ce passage, voir notre discussion, infra, p. 212 sqq.
(3) Ibid., 8 (Post haec bellum inter Antigonum et Perdiccam oritur). (Cf. supra, p. 153, n. 8) (Gesghwandter,
Quibus fontibus Trogus in rébus successorum Alexandri Magni usus sit, diss. Halle, 1878, p. 14, n'a manifestement
pas compris le passage puisqu'il remplace Antigonum par Antipatrum) .
(4) Ibid., 16 : ipse Perdicca cum ingenti exercitu petit (voir aussi infra, p. 196, n. 3).
(5) 25, 6 et 29, 1-2.
(6) Cf. aussi supra, p. 190.
(7) Eum., 3, 2 : Praefecerat hune [Eutneneni] Perdiccas ei parti Asiae quae inter Taurum montemjacet atque Helles-
pontum.
(8) Eum., 5 : ο Περδίκκας ... απέδειξε τον Ξυμένη των εν 'Αρμενία καΐ Καππαδοκία δυνάμεων
αυτοκράτορα στρατηγόν.
194 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOOUES

Eumène, et à celui-ci de régler la situation comme il l'entendrait (1). Cette autorité


totale d'Eumène est confirmée par Cornélius Nepos (2). Diodore précise également
que Néoptolème et Alketas reçurent des ordres écrits de Perdiccas qui les
subordonnaient à Eumène (3). C'est surtout sur le plan chronologique que Plutarque se
distingue des autres auteurs ; selon lui, en effet, ces pouvoirs extraordinaires furent
confiés à Eumène après le débarquement des généraux européens (4), ce qui n'est
le cas ni chez Justin, ni chez Diodore, au moins apparemment ;
c) en ce qui concerne les opérations navales, Arrien ne dit rien de Kleitos ; en
revanche, il cite une décision prise par Perdiccas, en Cilicie, d'envoyer une flotte
à Chypre (δ) ;
d) c'est aux mêmes lieu et date qu'Amen place le remplacement de Philotas
par Philoxénos — déjà noté par Justin — auquel il joint la destitution du satrape de
Babylonie ((i).

Si donc tous ces comptes rendus se complètent, et parfois se corroborent, on


voit aussi qu'ils se contredisent en plusieurs endroits, au moins en apparence. Notons
d'abord qu'àproposdu lieu de délibération du conseil de guerre de Perdiccas,Justin
parle de la Cappadoce, Diodore de la Pisidie, Arrien de la Cilicie. Si le désaccord
entre les deux premiers est mineur (7), il n'en est pas de même de l'information
particulière donnée par Arrien. Perdiccas est en effet en Pisidie à la fin de l'hiver (8).
En revanche, son passage en Ciiicie se situe à un moment où il a déjà commencé
son expédition contre l'Egypte, donc après la décision concernant les deux fronts,
c'est-à-dire au début du printemps 321 environ (9).
Or, au regard de l'histoire d'Antigone, la solution de ces problèmes revêt une

(1) Ibid.
(2) Loc. cit. : ... et Muni unum opposuerat Europaeis adversariis.
(3) 29, 2.
(4) Loc. cit. (sur ce passage, cf. infra, p. 199-203).
(5) F 10 A (6).
(6) Ibid., 2.
(7) Les limites entre les deux régions sont suffisamment floues pour qu'on admette ce décalage (cf. supra,
p. 141, n. 6). De toute façon Diodore n'affirme pas sans conteste que ce conseil eut lieu en Pisidie, même si on
peut interpréter ainsi son texte ; il écrit que Perdiccas rassembla en Pisidie les troupes éparpillées dans les
quartiers d'hiver (en Pisidie) ; le conseil peut donc fort bien avoir eu lieu en Gappadoce (ainsi justement H.
Kallenberg, Die Quellen fur die Nachrichten der alten liistoriker uber die Diadochenkampfe bis zum Tode des Eumenes
und Olyrnpias, dans Philologus, 36 (1877), p. 518).
(8) Fin des quartiers d'hiver (note précédente).
(9) II est assassiné au mois de mai en Egypte (cf. infra, p. 217). Il est donc en Cilicie vers mars.
ANTIGONE DANS LA GUERRE CONTRE PERDICCAS 195

importance primordiale. Deux hypothèses peuvent être proposées : ou bien on


tient implicitement cette contradiction pour négligeable et, dans ce cas, on admet
que toutes les mesures furent prises par Perdiccas à la même date (x) ; ou bien — ce
qu'à notre connaissance personne n'a jamais songé à vérifier — on n'exclut pas
l'existence de deux séries de mesures, chronologiquement distinctes. Dans cette hypothèse,
on admet une transformation de la stratégie initiale de Perdiccas, et on est tout
naturellement amené à rechercher les événements extérieurs qui ont pu la motiver.

2. L'évolution de la stratégie de Perdiccas.


Pour cela, nous disposons de deux repères chronologiques à peu près sûrs. La
décision d'attaquer l'Egypte avant la Macédoine fut prise avant la fin des quartiers
d'hiver (2), donc en Pisidie, et c'est bien de là qu'Eumène fut envoyé sur l'Hellespont.
Cette mission défensive s'insère dans la stratégie de Perdiccas obligé de lutter sur
deux fronts (3), le Grand Vizir se réservant le rôle offensif contre Ptolémée. Il avait
d'autre part chargé le Kardien de faire des ouvertures matrimoniales à Kléopatra (4).
Mais, d'autre part, il n'est pas possible de repousser le témoignage d'Arrien,
dont la chronologie apparaît très sûre à travers le résumé de Photius (5). On doit
donc admettre que Perdiccas prit d'autres mesures en Cilicie, c'est-à-dire plusieurs
semaines plus tard. Cela est confirmé par l'absence d'Eumène à ce nouveau conseil
de Cilicie (6), alors qu'il participa au premier (7).
Mais, dans le compte-rendu unitaire de Justin, quelles mesures doivent-elles
être assignées au premier conseil, et quelles mesures au second ? Arrien apporte à
cette question plusieurs éléments de réponse. Le paragraphe 16 de Justin cite en
effet deux décisions prises par Perdiccas juste avant son départ pour l'Egypte ; or
l'une (le remplacement de Philotas par Philoxénos) eut lieu certainement en
Cilicie (8) ; pour l'autre (mission de Kleitos) Arrien n'en dit rien, mais il décrit d'autres
mesures prises par Perdiccas pour la guerre sur mer. On peut donc admettre que

(1) L'ensemble des modernes croient à un seul conseil en Pisidie; Schubert {Quellen, p. 157-158) le
situe en Cilicie, mais toute sa reconstitution chronologique est erronée.
(2) Diodore, 29, 6.
(3) W. W. Tarn (HNMD, p. 45) a noté qu'il s'agit là du premier exemple de stratégie se développant
sur deux fronts à la fois.
(4) Cf. supra, p. 188-189.
(5) Cf. supra, p. 158.
(6) Sur les faits et gestes d'Eumène, cf. infra, p. 221 sqq.
(7) Contra R. Schubert (voir supra, p. 191, n. 2).
(8) Arrien, F 1O A (2).
196 ANTIGONE, PERDIGCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

toutes les mesures maritimes furent décidées en Cilicie (r). Donc la phrase de Justin :
ipse Perdicca Aegyptum cum ingenti exercitu petit (2) a trait au départ de Perdiccas de
Cilicie, et non des quartiers d'hiver de Pisidie (3).
En revanche, Arrien ne décrit pas toutes les mesures qui ont trait à
l'organisation de l'Asie Mineure et aux pouvoirs d'Eumène, dont parle Justin aux paragraphes
14 et 15. Pour déterminer le moment où a été pris cet ensemble de mesure, il faut
nous tourner vers Diodore. Or, en premier lieu, lors du conseil de Pisidie, Eumène
n'a nullement été chargé d'attendre iopperiri) les généraux européens, mais de les
empêcher de passer (4), ce qui est bien différent (5). De plus, dans le compte-rendu
qu'il transmet du conseil de Pisidie, Diodore ne dit rien de concession de nouvelles
provinces à Eumène (6) ; ce n'est que dans le deuxième passage (7) qu'il cite l'ordre
donné par Perdiccas à Alketas et à Neoptolème d'obéir au Kardien ; mais cela ne
fait par obstacle, bien au contraire, car, entre les deux récits du conseil de Pisidie,
s'insère l'épisode de la tentative réussie d'Arrhidée (8) et donc l'arrivée de Perdiccas
en Cilicie (9) ; reprenant en doublet — ce qui lui est habituel — l'exposé des mesures
de Perdiccas, Diodore joint tout naturellement mais en faisant erreur, le conseil de
Pisidie et celui de Cilicie (10).
Le récit de Diodore est donc non seulement erroné mais lacunaire, car il ne dit
rien des modifications territoriales intervenues en Asie Mineure. Celles-ci sont
décrites dans le paragraphe 14 de Justin, le remplacement de Philotas étant cité
deux paragraphes plus loin. Or la comparaison avec Arrien (u) montre à l'évidence
que le compte-rendu de Justin est incomplet, puisqu'il oublie la destitution d'Archon
de Babylonie qui a eu lieu aussi alors que Perdiccas était en Cilicie. On peut donc
(1) Pour Kleitos, cf. infra, p. 212-215. — Cela est d'autant plus probable que la Gilicie avait conservé son
rôle de base navale à l'époque d'Alexandre (cf. Tarn, Alexander, II, p. 176-177).
(2) XIII, 6, 16.
(3) Une phrase presque identique se retrouve chez Diodore (25, 6), Arrien, Suce, 25, Plutarque,
Etan., 5 ; Nepos, Eum., 3, 2, Heidelberger Epitome ; FGrH, n° 155, F 1 (3) ; mais elles ne se rapportent pas toutes
au même départ [contra G. Bauer, Die Heidelberger Epitome, diss. Leipzig, 1914, p. 35, qui se fonde uniquement
sur des critères stylistiques) ; seul Diodore 25, 6 se rapporte au départ de Pisidie, les autres font allusion au
départ de Cilicie.
(4) Diodore, 25, 6 (την διάβασιν κωλύειν) et 29, 1 (κωλνσοντα ... διαβαίνειν).
(5) Voir infra, p. 200.
(6) 25, 6.
(7) 29, 2.
(8) 26-28.
(9) 29, 1 sqq.
(10) A noter une autre différence importante qui confirme qu'il y eut bien deux conseils différents : en
Pisidie (25, 6), la décision a été prise en accord total avec les membres du synedrion ; en Cilicie, au contraire,
Perdiccas semble avoir décidé seul de la nouvelle stratégie (29, 1).
(11) Suce., F 10, A (2-3).
ANTIGONE DANS LA GUERRE CONTRE PERDIGGAS 197

penser que toutes ces réorganisations satrapiques ont été décidées à la même date,
c'est-à-dire en Cilicie. On peut en avoir une preuve pour la Carie ; Asandros, qui
fit partie des satrapes destitués (x), était encore en place à l'arrivée d'Antigone, donc
après les décisions prises en Pisidie (2) ; il en est de même de Ménandros de Lydie (3).
En ce qui concerne les ordres donnés à Alketas et à Néoptolème, ils datent
évidemment du même conseil de Cilicie, car ils constituent des mesures complémentaires
de la réorganisation de l'Asie Mineure.
Justin, comme Diodore en partie, a donc confondu les deux conseils de guerre.
Après avoir décrit le premier (§ 10-13), il est passé sans transition aux décisions
prises en Cilicie : réorganisation de l'Asie Mineure (§ 14-15), mesures maritimes
(§ 16), remplacement de Philoxénos (ibid.), départ de Perdiccas de Cilicie contre
Ptolémée (ibid.) (4). Les résultats de notre analyse des divers textes anciens peuvent
être résumés comme suit :
Conseils de guerre Diodore, XVIII Justin, XIII, 6 Arrien, Suce. Plut., Eum. Nepos, Eum.
CAPPADOCE-PISIDIE
Convocation du synedrion 25, 6 10
Attaque de l'Egypte avant
la Macédoine ibid. 10-13
Perdiccas chargé de
fensive contre Ptolémée ibid., et 29, 1
Eumène chargé de la
garde de PHellespont 25, 6 et 29, 1
Cf. infra, p. 203
CILICIE
Nouveaux pouvoirs d'Eu-
mène en Asie Mineure 29, 2 14-15 5 3, 2
Mesures maritimes :
— Kleitos 16
— flotte envoyée à
Chypre F10, A6
Philotas remplacé par
Philoxénos 16 ibid., A2
Remplacement d'Archon ibid., A3
Départ de Perdiccas, de
la Cilicie pour l'Egypte 16 F9 (25) 5 3, 2

(1) Justin, ibid., 14 {Caria).


(2) Arrien, F 10, Β (7) ("Ασανδρος ό Καριάς ξατράπης) (la restitution est de Roos, mais le texte est
sûr pour Ménandros (note suivante) et tout indique qu'Asandros a eu le même sort que le satrape de Lydie.
— Cf. d'ailleurs infra, p. 198).
(3) Arrien, ibid., 7 (καί Μένανδρος [δ Λν] δίας ξατράπης) et F 9 (26).
(4) Cf. supra, p. 196, η. 3.
198 ANTIGONE, PERDIGCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

Le conseil de Cilicie a donc bien marqué une profonde évolution dans le


dispositif stratégique de Perdiccas, et en particulier clans les responsabilités confiées à
Eumène. A quoi sont dues ces nouvelles mesures ?

3. Eumène et Perdiccas face à Antigone et Cratère.


Mais pour répondre à cette question, il faut pousser l'analyse des modifications
apportées à son dispositif par Perdiccas. Quels sont ses nouveaux objectifs ?
Si Cornélius Nepos, Justin et Plutarque s'accordent sur l'existence des pouvoirs
exceptionnels confiés à Eumène, il n'en est pas de même du contenu de ces pouvoirs.
Sur le plan territorial tout d'abord, Nepos affirme qu'Eumène reçut le commandement
sur toute d'Asie, du Taurus à L'Hellespont : Praefecerat hune Perdiccas ei parti Asiae
quae inter Taurum moniem jacet atque Hellespontum. A priori cette expression nous semble
digne de foi, car l'Asie Mineure a souvent été érigée en commandement militaire
unifié (1). Elle n'est d'ailleurs pas en contradiction avec les informations de Justin,
selon lequel Eumène reçut la Paphlagonie, la Carie, la Lycie, et la Phrygie. Sans
doute cette énumération est-elle imprécise : la Paphlagonie était déjà du ressort
d'Eumène (2) ; sous le mot Phrygia, il faut entendre les deux Phrygies, et surtout
l'ancien gouvernement d'Antigone, car depuis au moins la fuite de Léonnatos (3)
et surtout le conseil de Pisidic (4),la Phrygie hellespontique était déjà plus ou moins
surveillée par Eumène ; quant au mot Lycia, il faut, semble-t-il, le transformer
en Lydia (5), car on comprendrait mal que Ménandros, principal responsable de
la fuite d'Eumène (6), n'ait pas connu le même sort qu'Asandros. De plus, la Lycie
faisait déjà partie de la satrapie d'Antigone (7). Sous l'expression maladroite de
Justin, nous retrouvons bien toute l'Asie Mineure cis-taurique citée par Nepos (8).
Reste l'information de Plutarque, qui fait d'Eumène le « stratègos autocratôr
des armées basées en Arménie et en Cappadocc » ; mais elle ne va pas contre Nepos

(1) Ibid., p. 67-68.


(2) Ibid., p. 141.
(3) Supra, p. 162 sqq.
(4) Rappelons que les troupes confiées par Perdiccas à Eumène ont été disposées sur l'Hellespont (cf.
Diodore, 29, 3).
(5) Ainsi justement Vezin, Eumenes, p. 39, n. 4 et Bengtson, Stratégie, I2, p. 172 ; contra Schubert, loc.
cit., et Droysen, II, p. 105, n. 5.
(6) Arrien, F 10 B, passim et F 9 (25).
(7) Supra, p. 132.
(8) Cf. en outre Plutarque, Eum., 5 : Cratère promet à Eumène, s'il passe de son côté, qu'il conserverait
«les satrapies qu'il tenait ...».
ANTIGONE DANS LA GUERRE CONTRE PERDICGAS 199

ni contre Justin, et elle est corroborée par Diodore. Le titre de stratège indique en
effet que Plutarque ne parle ici que des responsabilités militaires (et non territoriales).
Gomme l'a fort bien vu Kallenberg (x), les deux seules armées macédoniennes d'Asie
Mineure étaient celle de Néoptolème et celle d'Alketas ; le premier était alors en
Arménie (2), et le second en Pisidie où on le retrouve en 321/0 (3). L'expression
de Plutarque indique (4) bien qu'Eumène avait la direction de toutes les troupes
macédoniennes d'Asie Mineure, ce que confirme sans conteste le texte de Nepos (5).
Le dispositif de Perdiccas en Asie Mineure a donc été entièrement bouleversé,
quelques semaines après le conseil de Pisidie. A cette date en effet, Eumène avait
été simplement mis à la tête d'une partie de l'armée, qui devait opérer uniquement
sur l'Hellespont. L'unification du commandement, après le conseil de Cilicie,
confirme d'abord qu'à cette date, Eumène ne disposait plus de forces suffisantes (6).
Elle prouve surtout que le danger présenté par l'ennemi s'était fait beaucoup plus
pressant, et qu'en fin de compte, désormais, c'est toute V Asie Mineure qui était menacée.
Or la seule arrivée d'Antigone ne saurait expliquer cette modification
fondamentale de la situation stratégique. Tout au plus pourrait-on lui attribuer les évic-
tiens d'Asandros et de Ménandros de leurs satrapies, s'il ne s'agissait en fait d'une
réorganisation globale de l'Asie Mineure. Mais précisément le débarquement
d'Antigone ne pouvait pas menacer toute cette région. D'autre part, à suivre la
succession rigoureuse des faits, il apparaît bien que Perdiccas a pris ces dispositions
sous le coup de nouvelles reçues d'Eumène en fuite vers la Gappadoce, via la Grande-
Phrygie (7). Pourquoi dès lors ne pas accepter le texte de Plutarque, et admettre

(1) Art. cit., p. 519.


(2) Plutarque, ibid., 4-5 ; Diodore, 29, 4 ; Justin, XIII, 8, 3 (sur Néoptolème, cf. aussi supra, p. 152,
n. 8).
(3) Diodore, 43-47, 1-3, en particulier 46 passim ; cf. aussi Arrien, Suce, 41-42. R. Schubert (Quellen,
p. 161) affirme qu'il a suivi son frère en Egypte, mais il s'agit là d'une grossière erreur (Niese, I, p. 220 ; Belogh,
ibid., p. 92 ; Vezin, Eumenes, p. 51 ; H. Kallenberg, Philologns, 1877, p. 519).
(4) Autocratôr. H. Bengtson, ibid., p. 1 73, n. 2 complète ainsi la titulature donnée par Plutarque :
στρατηγός αυτοκράτωρ της 'Ασίας της επί τάδε τον Ταύρου και της 'Αρμενίας (formule finalement très proche
de celle que transmet Cornélius Nepos).
(5) Loc. cit. : et illum unum opposuerat Europaeis adversariis ; cf. aussi Justin, XIII, 8, 3 : Neoptolemus quoque
in auxilium Eumeni relictus.
(6) Elles ont été très certainement enrôlées par Cratère et Antipater (Arrien, Suce, F9, 26).
(7) Arrien, F 10, Β (9) ; voir aussi les restitutions très précises (trop ?) de Roos (Teubner) sur les étapes
de la fuite d'Eumène vers la Grande-Phrygie. — Les dernières lignes du fragment laissent apparaître par deux
fois le nom de Perdiccas, avec lequel Eumène est très certainement entré en contact (R. Schubert a supposé,
à tort, Quellen, p. 157-158, qu'il a rejoint Perdiccas en Cilicie).
200 ANTIGONE, PERDIGCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

qu'Eumène avait transmis à Perdiccas la nouvelle du débarquement de Cratère et d'Anti-


pater ?
Plutarque écrit en effet : « Cratère et Antipater, vainqueurs des Grecs,
débarquèrent en Asie pour renverser Perdiccas, et l'on annonçait qu'ils allaient entrer
en Cappadoce. Alors Perdiccas, qui dirigeait l'expédition contre Ptolémée, établit
Eumène stratègos autocratôr ...». A notre avis, il n'y a aucune raison de repousser
cette information chronologique de Plutarque, qui est la seule que la tradition
ancienne nous transmette, d'autant qu'on a toute raison de penser qu'elle provient
d'Hiéronymos de Kardia (x). Or cette simple phrase prouve indubitablement
qu'au moment du débarquement des armées européennes, Perdiccas avait déjà
commencé sa marche contre l'Egypte (2) ; en d'autres termes, il prit de nouvelles
mesures concernant l'Asie Mineure après le conseil de guerre de Pisidie, c'est-à-dire
forcément en Cilicie.
Cette chronologie présente l'incontestable avantage de résoudre toutes les
contradictions apparentes entre les textes anciens. Justin décrit en effet ainsi la
nouvelle mission confiée à Eumène : Ibi Crateron et Antipatrum opperiri jubetur. Il ne
s'agit donc plus d'empêcher le débarquement des généraux européens, comme on
l'avait décidé en Pisidie (3), mais de les y attendre: preuve manifeste, à nos yeux,
qu'ils étaient passés entre-temps. On conçoit dès lors l'embarras, pour ne pas dire
la panique de Perdiccas, dont la stratégie initiale consistait à tenir le front européen,
pendant qu'il enfoncerait le front égyptien. Désormais, il était menacé d'un
encerclement complet (4) . Mais il ne pouvait pas remettre non plus son expédition contre
l'Egypte : s'il décidait en effet de marcher contre Cratère et Antipater, Ptolémée
risquait dès lors de le prendre à revers, ce que le Grand Vizir avait précisément
voulu éviter (5).
Dans ces conditions, on comprend parfaitement les nouvelles responsabilités
qu'il confia à Eumène : le Kardien, alors en Cappadoce (6), fut chargé d'empêcher

(1) Ce passage de Plutarque présente en effet d'incontestables analogies avec celui de Nepos C. Eum. ;
ainsi Nepos, 3, 1 : ad Perdiccam opprimendum = την Περδίκκον καταλνσοντες αρχήν ; ibid., 2 : ipse [Perdiccas]
Aegyptum, oppugnatum advenus Ptolemaeum profectus erat = ό Περδίκκας αντός έπί Πτολεμαίοι1 στρατενων (cf.
supra, p. 196, η. 3) ; ibid., 3 : adventare autem dicerentur = και προαηγγέλλοντο ...
(2) Cf. Nepos, loc. cit. : profectus erat.
(3) Supra, p. 196, n. 4.
(4) Cet encerclement sera réalise, juste avant la mort de Perdiccas, lorsqu'Antipater se trouvera en
Cilicie (Plutarque, loc. cit.).
(5) Cf. Justin, XIII, 6, 13.
(6) Cf. infra, p. 221 sqq.
ANTIGONE DANS LA GUERRE CONTRE PERDIGCAS 201

par tous les moyens la progression des armées européennes. Comme toute l'Asie
Mineure était menacée, Eumène devait en prendre la direction, d'où les ordres envoyés
à Néoptolème et à Alkétas ; dans le même temps, Kleitos fut envoyé sur la côte
ionienne (1). C'est très probablement en Cilicie également que Perdiccas essaya de
créer des fronts de diversion ou des foyers d'agitation en Étolie (2), peut-être même
à Athènes (3), pour contraindre Cratère et Antipater à rentrer en Macédoine, ou
au moins à y renvoyer une partie de leurs forces.
D'ailleurs, parmi les mesures prises en Cilicie, deux sont liées, chez les auteurs
anciens, à l'arrivée de Cratère ; si Perdiccas remplaça Philotas, c'est qu'il était lié
à Γ entourage de Cratère (4). Or la Cilicie constituait pour le Grand Vizir une pièce
maîtresse de son dispositif; en cas de défaite d'Eumène, elle devait pouvoir résister
à l'avance des généraux européens, au moins jusqu'au retour de Perdiccas d'Egypte.
C'est également parce qu'il connaissait le prestige de Cratère auprès des troupes
macédoniennes, qu'Alketas refusa de s'engager aux côtés d'Eumène (s). Même si le
frère de Perdiccas avait également des raisons personnelles de ne pas se soumettre
à Eumène (6),il n'empêche que son refus prouve qu'à cette date il connaissait l'arrivée
de Cratère et d'Antipater en Asie Mineure.

*
*

(1) Sur la mission de Kleitos et la chronologie, voir infra, p. 216 sqq.


(2) Diodore, 38, 1 ; cf. R. H. Simpson, Aetolian policy in the late fourth century B.C., dans AC, 37-2 (1958),
p. 358.
(3) Diodore, 48,2; Plutarque, Démosthènes, 31, 5; Arrien, Suce, 14. (Plutarque, Phocion, 30, écrit
Antigone, mais il s'agit certainement d'une erreur pour Perdiccas ; cf. Kallenberg, Philologus, 1878, p. 194).
Sur ces contacts, voir Beloch, IV-12, p. 86, n. 5 et M. Fortina, Cassandro re di Macedonia, Torino, 1965, p. 23,
n. 12 ; doutes de G. de Sanctis, Contributi alla storia ateniese dalla guerra lamiaca alla guerra cremonidea, dans Shidi
J. Beloch,lll (1893), p. 7 et n. 2 ; R. M. Errington, From Babylon..., dans JHS, 1970, p. 62 suppose que des
pourparlers secrets ont dû être entamés dès 323 par Perdiccas, aussi bien avec Démade qu'avec les Étoliens, ce
qui reste à prouver.
(4) Arrien, F 10, A (2) : έπιτήδειον [τ]οΐς ά/ΐφϊ Κρατερόν. Le texte d 'Arrien est si clair que nous ne
comprenons pas pourquoi Droysen (II, p. 105, n. 5) affirme que Philotas n'a pas été congédié comme
adversaire de Perdiccas, mais qu'il fut envoyé ailleurs ; il pense en effet qu'il s'agit du Philotas qui s'est lié plus tard
avec Alketas (Diodore, XIX, 16, 1), et qu'il n'a rien à voir avec l'ami d'Antigone (Id., XVIII, 62, 4). Il
n'a pas obtenu en effet de satrapie à Triparadeisos, comme le remarque Droysen ; mais cela ne prouve rien :
il en fut de même de Ménandros qui avait pourtant lui aussi quitté le parti de Perdiccas et qui, dans
les années suivantes, fut un lieutenant d'Antigone (Plutarque, Eum., 9 ; Diodore, XVIII, 59, 2 ; Berve, II,
n° 501 affirme sans raison que ce Ménandros est mort en 321).
(5) Plutarque, Eum., 5.
(6) R. Schubert, Quellen, p. 161-162, avec son habituel esprit de système, veut en tirer argument pour
202 ANTIGONE, PERDICGAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

A partir de ces éléments, nous pouvons tout d'abord dégager des conclusions
chronologiques fermes sur les grandes phases des opérations :
a) Perdiccas a tenu un premier conseil de guerre de Pisiclie, à la fin des
quartiers d'hiver 322/321 : il y fut décidé d'envoyer Eumènc sur l'Hellespont, pendant
que le Grand Vizir marcherait contre Ptolémée ;
b) malgré ces précautions, Cratère et Antipater débarquèrent sur l'Hellespont
au début du printemps 321 ;
c) pour faire face à cette situation imprévue, Perdiccas, lors d'un deuxième
conseil de guerre réuni en Cilicie au début du printemps 321, confia à Eumène
la charge de défendre l'Asie cis-taurique, en lui conférant le titre de stratègos auto-
cratôr.
En ce qui concerne les opérations menées par Antigone et par Eumène au début
du printemps 321, on peut proposer deux hypothèses vraisemblables, que la suite
de Γ enquête permettra de réexaminer :
a) puisqu'Eumène connaît l'existence du débarquement des armées européennes,
la véritable raison de sa présence à Sardes n'est-elle pas qu'il n'a pas réussi à empêcher
ce débarquement ?
b) puisque l'arrivée d'Antigone sur les côtes d'Ionie est postérieure à celle d'Eu-
mène à Sardes (1), on est tout naturellement amené à supposer que la première est
postérieure au débarquement de Cratère et d'Antipatcr sur l'Hellespont.
Nous pouvons donc schématiser ainsi les informations des auteurs anciens sur
les événements qui se sont déroulés en Asie entre les conseils de Pisidie et de
Cilicie f2) :

démontrer que l'attachement des troupes macédoniennes à Cratère est un lieu commun des sources anciennes
très favorable au prostates.
(1) Cf. Arrien, Suce, F 9, 26 et F 10, B, passim.
(2) La simple lecture de ces tableaux synoptiques montre clairement de quelle maladresse ont fait preuve
les auteurs anciens à résumer les comptes rendus d'Hiéronymos de Kardia.
ANTIGONE DANS LA GUERRE CONTRE PERDICGAS 203

Événements Diodore Justin Amen Plutarque Nepos


Conseil de Pisidie-Cappadoce Cf. supra, p. 197
Eumène dispose ses troupes sur l'Hel-
lespont 29, 3 F9 (26)
Débarquement de Cratère et d'Anti-
pater 29, 4 F9 (26) 5 3, 3
ibid. et
Eumène va à Sardes FIO B
Arrivée d'Antigone en îonie ibid. et
FIO (B) ; cf.
MP, B, 10
Fuite d'Eumène FIO B
Prévient Perdiccas ibid
Va en Cappadoce 29, 4 5
Conseil de Cilicie Cf. supra, p. 197

D. Antigone à Chypre et les événements d'Asie Mineure.

On le voit, l'enquête précédente nous a seulement permis d'avancer des


conclusions négatives sur le rôle exact d'Antigone. Son envoi en Ionie n'avait pas pour
but de tourner les défenses d'Eumène et de permettre ainsi le débarquement de
Cratère et d'Antipater. Son arrivée ne fut pas la raison essentielle des modifications
fondamentales opérées par Perdiccas dans son dispositif stratégique en Asie Mineure,
lors du conseil de Cilicie.
Cependant, ce débarquement en Ionie s'insère forcément dans la stratégie
définie en Europe. Pour progresser, il nous reste ces quelques mots d'Arrien : με-
τεκαλεΐτο ôè κ al 'Αντίγονος εκ Κύπρου (χ), prouvant qu'en mai 321, Antigone
se trouvait à Chypre. Si l'on admet, au moins comme hypothèse de travail, que
cette expédition à Chypre s'insère elle aussi dans un plan plus général, on peut tenter
dès lors partir de ce passage d'Arrien, pour établir le lien entre : — le débarquement
de Cratère et d'Antipater sur l'Hellespont, l'arrivée d'Antigone en Ionie, et sa
présence à Chypre. Qu'y faisait-il donc à cette date ?
1. Sylloge P, 409.
D'une manière absolument unanime, les modernes (2) ont lié sa présence à

(1) Arrien, Suce, 30.


(2) Reitzenstein, op. cit., p. 31-33; Niese, I, p. 223; Ul. Kohler, SDAW, 1890, p. 581 ; Droysen,
II, p. 126, n. 1 ; Kaerst, IF, p. 23 ; Schubert, Quellen, p. 153 ; Grimmig, op. cit., p. 64-65 ; W. S. Ferguson,
204 ANTIGONE, PERDIGCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

Chypre à la poursuite de la guerre qui avait éclaté dans l'île quelques semaines plus tôt.
A son arrivée en Cilicie en effet, Perdiccas avait appris que les rois chypriotes avaient
conclu alliance avec Ptolémée (L), et qu'avec deux cents vaisseaux ils étaient allés
assiéger Marion, restée fidèle au Grand Vizir. Celui-ci décida alors d'y envoyer
une force d'intervention, composée de huit cents fantassins et cinq cents cavaliers (2).
Les modernes pensent donc qu'après être passé en Ionie, Antigone fit voile vers
Chypre pour y combattre les forces perdiccaniennes. R. Schubert (3) admet même
que Chypre constituait l'objectif principal d' Antigone dès son départ d'Europe ;
pour lui, le débarquement en Ionie ne s'explique que par la nécessité dans laquelle
se trouvait Antigone de renforcer sa marine.
Cette opinio communis est essentiellement fondée sur un décret athénien en
l'honneur de Phaidros, fils de Tymocharès (4), décret qui rappelle les principales étapes
de la carrière de Tymocharès. Il rapporte en particulier que ce personnage, élu
stratège, fit une expédition navale — (il existe là une lacune d'une vingtaine de
lettres) — en Asie, et combattit à Chypre, où il réussit à s'emparer du chef ennemi,
Hagnon de Téos, et de la plupart de ses vaisseaux. Le décret poursuit avec des
exploits très postérieurs (315/4) de Tymocharès.
En vérité, toute l'interprétation du décret dépend des restitutions. Droysen (5)
comblait ainsi la lacune : Άντιγόνω καΐ Δημήτριο). Cette restitution a été adoptée
par beaucoup (6), quelques uns restant indécis (7). Si on l'admet, en doit en effet
en conclure qu'Antigone à la tête d'une flotte composée de navires athéniens, fit
alors une expédition à Chypre que Droysen (8), logiquement, datait de 321/0. Mais,
avant de poursuivre, il est important de noter qu'au fond cette restitution ne s'appuie
que sur le passage d'Arrien, tout aussi peu probant.
L'hypothèse de Droysen a d'ailleurs été combattue par une autorité aussi émi-

Hellenistic Athens. An historical essay, London, 1911, p. 21 ; P. Roussel, Glot.t, IV-l, p. 284 ; Kanatsulis, ibid.,
p. 165, n. 4. Cf. également les restitutions (injustifiées paléographiquement semble- t-il : cf. le texte de Jaco-
by), qu'AG Roos (Teubner) a opérées à Arrien, F 10, Β (7) : παρά ôè 'Αθηναίων.
(1) Arrien, F 10, A (6) ; il s'agit là d'une alliance formelle, car des liens très étroits s'étaient déjà noués
avec le satrape d'Egypte dès 323 (cf. supra, p. 183, n. 2).
(2) Arrien, loc. cit.
(3) Loc. cit.
(4) Syll.*, 409.
(5) Loc. cit.
(6) Aux auteurs cités ci-dessus, ajouter Moser, op. cit., p. 21, n. 1.
(7) Ainsi G. de Sanctis, ΦΑΙΔΡΟΣ ΣΦΗΤΤΙΟΣ, dans RFICA923, p. 274 ; doutes aussi chez P.
Roussel, loc. cit.
(8) Loc. cit.
ANTIGONE DANS LA GUERRE CONTRE PERDICCAS 205

nente que Dittenberger lui-même (*), qui proposait au contraire de restituer ainsi :
τώί τών Μακεδόνοιν στόλωι(2). Cette restitution a été adoptée par plusieurs auteurs (3).
Or elle modifie radicalement l'interprétation du texte : dans ce cas en effet,
l'expédition athénienne est celle de 315/4 (4) et n'a plus rien à voir avec la guerre navale
de 321. Or plusieurs raisons concourent à la justifier historiquement:
a) à Chypre, en 321,1a flotte de Perdiccas n'est pas commandée par Hagnon de
Téos, mais par Sosigènes de Rhodes (5). G. Hill (6) considère cet argument comme
faible. Il n'en est rien, car ur décret d'Éphèse, publié par J. Keil en 1913 (7), prouve
sans conteste qu'à cette date Hagnon de Téos était du côté d'Antipater et de
Cratère. Il est donc interdit de penser à une erreur ou à un oubli d'Arrien ;
b) pour la plupart des modernes, Antigone a été à Chypre à la tête d'une flotte
athénienne (8). Or Dittenberger (9) note justement qu'on ne voit pas comment,
à cette date, Athènes aurait pu fournir des vaisseaux. Elle avait difficilement réussi
l'année précédente à construire ou rassembler 170 navires (10) ; mais les désastres
subis devant Kleitos (n) avaient pratiquement anéanti la puissance maritime
d'Athènes (12) ;
c) d'autre part, au moment du départ pour l'Asie, les généraux européens
n'avaient pas de raison de connaître les affaires de Chypre, puisque Perdiccas lui-
même n'en reçut des nouvelles qu'à son arrivée en Cilicie (13). Pourquoi donc y
envoyer Antigone ? Malgré les dires de Schubert (i4) en effet, ces opérations ne

(1) Ad. loc, n. 3.


(2) L'une des restitutions de Kleuber [ap. Dittenberger, loc. cit.) est très proche : τεΐ τών
Μακεδόνων δυνάμει.
(3) Bouché-Leclercq, Lagides, I, p. 25, η. 1 ; Sundwall, RE, 7 (1912), s.v. Hagnon, col. 2209 ; Fiehn,
RE, 6-1 (1936), s.v. Tymochares, col. 715.
(4) Sur l'attaque de Chypre par les forces navales d'Antigone, voir Diodore, XIX, 59, 1-2. (Cf. G.
Hill, A history of Cyprus, I, Cambridge, 1940, p. 158-160).
(5) Arrien, loc. cil.
(6) Ibid., p. 157, n. 1.
(7) Ephesische Bùrgerrechts- und Proxeniedekrete aus dem vierten und drittenjahrdt. v. Chr., dans JOEAI, XVI- 1
(1913), p. 231-238 ; il s'agit ici du décret numéroté II p. Dans son commentaire, p. 242, n. 1, l'éditeur
soulignait d'ailleurs justement que ce décret confirmait Dittenberger contre Droysen, mais personne ne semble
avoir tiré parti de cette judicieuse réflexion.
(8) Références supra, p. 203, n. 2 et p. 204, n. 6 ; y ajouter M. J. Fontana, Lotte, p. 169 (« navires grecs»).
(9) Loc. cit.
(10) Diodore, XVIII, 15, 8 (cf. Th. Walek, art. cit., p. 23-25).
(11) Diodore, ibid. 9; Plutarqjue, Démosthène, 11 (cf. Walek, ibid.).
(12) P. Cloché, Dislocation, p. 30-34.
(13) Arrien, F, 10, A (6) : êv δε τοντωι Περδίκκας μαθών κτλ...
(14) Quellen, p. 153.
206 ANTIGONE, PERDICGAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOÇHJES

présentaient qu'un intérêt secondaire à leurs yeux ; à cette date, leur préoccupation
essentielle était de marcher contre Perdiccas, et, si possible, de réaliser un
enveloppement, de concert avec Ptolémée (x) ;
d) de plus, cette expédition à Chypre s'inscrirait fort mal dans les rapports,
noués à cette date entre Cratère et Antipater d'une part, et Ptolémée de l'autre (2).
C'est dès 323 en effet que le satrape d'Egypte avait fait avec les rois chypriotes une
alliance (3), qui constituait l'un des aspects essentiels de sa politique personnelle (4) .
On comprendrait donc mal que, de son côté, il ait demandé une intervention qui,
en cas de succès, constituerait pour lui un handicap diplomatique, lors de la
discussion d'un nouveau règlement impérial. Dès cette date, à notre avis, il était admis,
au moins implicitement, que Chypre était une «chasse gardée» de Ptolémée (5) ;
e) enfin, sur le plan strictement militaire, une telle expédition n'était nullement
indispensable. Les rois chypriotes disposaient en effet de deux cents navires de
combat (6), ce à quoi s'ajoutaient probablement des renforts envoyés par
Ptolémée (7). Perdiccas, au contraire, avait difficilement levé des trières de Phénicie (8) ;
mais l'essentiel de la flotte envoyée à Chypre se composaient de navires ronds (9)
qui devaient faire débarquer dans l'île un corps expéditionnaire de fantassins et de
cavaliers (10). A cette date donc, la supériorité maritime était déjà du côté de
Ptolémée et de ses alliés. Dans ces conditions, Cratère et Antipater ne pouvaient
absolument pas se permettre de distraire sur un front secondaire le seul soutien naval
dont il disposait (u).
Tous ces arguments permettent, nous semble-t-il, de repousser sans détour
l'hasardeuse restitution de Droysen. Or, ce support enlevé, toute l'hypothèse s'écroule
puisqu'il reste seulement la mention de la présence d'Antigone à Chypre en 321,

(1) Cf. supra, p. 200.


(2) Ibid., p. 182 sqq.
(3) Moser, op. cit., p. 16 sqq.
(4) Cf. aussi H. Volkman, RE, 23-2 (1959), s.v. Ptolemaios (n° 18), col. 1688.
(5) Cela d'autant plus que Chypre ne faisait pas partie de l'héritage d'Alexandre et ne fut incluse ni
dans le partage de Babylone ni dans celui de Triparadeisos (Ed. Will, La Cyrénaïque ..., dans AC, 1960, p. 373-
374). Elle était donc à cette date un terrain de conquête ouvert.
(6) Arrian, F 10, A (6) : ναϋς.
(7) Sur la flotte de Ptolémée, cf. Moser, ibid., p. 16.
(8) Le nombre n'est pas précisé par Arrien, loc. cit.
(9) Ibid. : πλοία πολλά στρογγυλά.
(10) Ibid.
(11) La situation se modifia avec le ralliement de Kleitos (cf. infra, p. 215).
ANTIGONE DANS LA GUERRE CONTRE PERDICCAS 207

dont il est permis de tirer une autre explication, plus en accord avec la situation
stratégique et militaire.

2. Antigone et la flotte d'Antipater.


Premier problème à résoudre : l'origine de la flotte commandée par Antigone
en lonie, puis à Chypre, puisqu'il ne peut s'agir d'une flotte athénienne, et que
d'autre part la flotte de Kleitos est rentrée en Asie auprès de Perdiccas (x). Or, en
322, Antipater disposait d'une force navale de cent dix trières (2), qui restèrent
enfermées dans le golfe maliaque sans prendre part véritablement aux combats (3) :
cette flotte était donc intacte en 321. Il est logique d'en conclure que c'est cette
flotte qu'Antigone conduisit en Asie Mineure puis à Chypre.
Quant à la date de l'arrivée d'Antigone en lonie, nous avons déjà conclu que
rien n'indiquait une antériorité par rapport au débarquement de Cratère et d'Anti-
pater sur l'Hellespont (4). Dans ces conditions, comment ne pas comprendre que
les départs des deux forces, terrestre et navale, se sont opérés à la même date ? C'était
en effet une habitude absolument constante dans l'Antiquité que la progression
parallèle de l'armée de terre et de la marine. Rappelons l'invasion de la Grèce par
Xerxès (5) ou, pour prendre des exemples de l'époque des diadoques, la marche
d'Antipater et de sa flotte vers la Thessalie (6) ou celle de Perdiccas vers l'Egypte (7).
Cela est d'autant plus probable qu'Antipater et Cratère avaient besoin d'une flotte
pour faire traverser l'Hellespont à leurs troupes (s). Tel fut le rôle dévolu à
Antigone en 321 (9).

(1) Là-dessus, cf. infra, p. 214.


(2) Diodore, XVIII, 12, 2.
(3) Th. Walek, art. cit., p. 23-25, suivi par I. L. Merker, Studies in sea-power in ihe eastern mediterranean
area in the ceniury following Ihe death of Alexander, diss. Princeton, 1958, p. 3-6. Contra M. Gary, A history of the
Greek world (réimp, 1963), App. 2, The naval opérations ofthe Lamian war, p. 381-383 (juge que les navires
d'Antipater ont été mis également sous le commandement de Kleitos).
(4) Supra, p. 202.
(5) Hérodote, VI, 43 sqq. ; VII, 54 sqq.
(6) Diodore, ibid., 12, 3.
(7) Infra, p. 213.
(8) On peut rapprocher la situation de Cratère et d'Antipater de celle dans laquelle se trouvait Alexandre
en 334 ; dans les deux cas la flotte ennemie est théoriquement supérieure, mais ne réussit pas à empêcher le
passage, par manque de préparation.
(9) Ainsi s'explique peut-être l'apparente anomalie (jamais signalée à notre connaissance) que const'tue
la mention du seul Antigone sur la Chronique de Paros {FGrH, n° 239, Β 10) ; en tant que chef de la flotte, il
présida aux opérations de débarquement.
208 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIÈRE GUERRE DES DIADOQUES

On voit que l'interprétation que nous présentons modifie sensiblement l'idée


admise depuis Reitzenstein de l'importance d'Antigone dans la conduite de la guerre.
Non seulement il ne prit pas sur lui de « débarquer» en Ionie (1), mais c'est au
contraire le débarquement de Cratère et d'Antipater qui, selon nous, explique la rapidité
de ses victoires. Après le débarquement, Cratère et Antipater envoyèrent Antigone
suivre la côte pour y susciter des ralliements (2). C'est en se présentant en leur nom
qu'il réussit à obtenir l'appui d'Asandros et de Ménandros, car ni son prestige ni ses
forces n'auraient suffi à lui attirer leur alliance (3). On en a la preuve formelle pour
Éphèse qui quitta le camp perdiccanien, suivie en cela par les cités proches (4) ;
or un décret publié par J. Keil (5) cite une ambassade envoyée par la cité à Cratère,
considéré donc comme le véritable chef de l'expédition. Pour dire bref, Antigone
a agi en Ionie en héraut de l'expédition menée par Cratère (6).
Son succès face à Eumène en Lydie ne fut pas pour autant négligeable. Le

(1) Arrien n'écrit d'ailleurs pas diabasis, mais aphixis (F 10, Β (7)). L'expression «battre la côte»,
employée par M. J. Fontana (Loi te, p. 169), correspond mieux à la réalité.
(2) C'est exactement le même procédé, notons-le, qu'employa Antigone en 318, après sa victoire navale
de l'Hellespont sur Kleitos, pour rallier les cités d'Asie Mineure ; il fit en effet partir sa flotte en mission de
propagande ; ses navires étaient ornés des dépouilles des navires de Kleitos et avaient pour mission, en faisant
voile vers la Phénicie, de parcourir la mer en mouillant près de chaque cité, afin que le bruit de la victoire
retentisse dans toute l'Asie (Polyen, IV, 6, 9).
(3) Ainsi justement M. J. Fontana, Lotte, p. 169, n. 6, qui en tire la conclusion erronée qu'Antigone,
avant son départ d'Asie, avait conclu des accords avec ces satrapes pour préparer son retour.
(4) Arrien, ibid., Β (8).
(5) Art. cit., n° II p.
(6) Un décret de Nésos (IG, XII, 2, 645) en l'honneur d'un citoyen, Thersippos — déjà connu à l'époque
d'Alexandre (Arrien, Anab., II, 14, 4 ; cf. Droysen, I, p. 645 suivi par Dittenberger, OGIS, 4, ad loc, Berve,
II, n° 368) — indique que des contributions furent levées sur les cités grecques d'Asie Mineure, et que Thersippos
obtint un allégement pour sa cité, après avoir été trouver Antipater et les rois (lignes, 12-14). Il est tentant
— comme nous l'avions fait dans un premier temps — , d'admettre que cette levée a été décidée par
Antipater et par Cratère lors de leur débarquement (cf. dans ce sens Droysen, II, p. 108) et qu'Antigone, lors de
son périple vers Γ Ionie, a été chargé d'appliquer cette mesure. Cependant, il est certain que cette démarche
de Thersippos a eu lieu après Triparadeisos, puisque, à cette date, les rois accompagnent Antipater (lignes,
12-13) ;or, à la datedecette démarche, les cités continuent de verser (lignes, 11-12 : τιάντων των άλλων j εΐΰ-
ψερόντων) ; ajoutons que Cratère n'est pas cité auprès d'Antipater comme responsable de cette taxation (lignes,
9-10), et qu'à cette date (automne 321), Thersippos pouvait tirer argument, auprès d'Antipater, des lourdes
contributions qu'Eumène venait d'extorquer aux cités éoliennes (Justin, XIV, 1,6). Il est donc plus probable
que la guerre pour la poursuite de laquelle ont été levées ces contributions (lignes, 10-11) est la guerre décidée
à Triparadeisos contre Eumène et les perdiccaniens (voir en ce sens B. Haussoulier, Milet et le Didymeion, ρ .1 1-
12 ; Rostovtzeff, SEHHW, I, p. 138 ; H. Bengtson, Stratégie, I2, p. 36, n. 1), à une date, en outre, où
Antipater était démuni de fonds (Polyen, IV, 6, 4 ; Arrien, Suce, F 9, 32 et F 11, 44-45).
ANTIGONE DANS LA GUERRE CONTRE PERDICCAS 209

Kardien avait subi un grave échec sur l'Hellespont : il n'avait pas réussi à empêcher
le débarquement des armées européennes, à la suite très probablement d'une trahison
de ses lieutenants (1). S'il vint se réfugier à Sardes, c'est qu'il comptait restaurer son
autorité en tirant profit du prestige qui s'attachait à la personne de Kléopatra (2) ;
il comptait sans doute former en Lydie une deuxième ligne de défense, grâce à l'aide
(qu'il escomptait) des satrapes (Asandros et Ménandros) et des cités grecques (3).
L'arrivée d'Antigone, paré des victoires de Cratère et d'Antipater, ruina tous les
espoirs du Kardien.
Le succès d'Antigone ne fut d'ailleurs que partiel. En effet, le départ d'Eumène
pour la Grande-Phrygie est manifestement tenu par le Borgne comme une défaite
personnelle, car il n'a pas réussi à barrer complètement la route de l'intérieur (4).
En effet, encerclé à partir de l'Ouest (Antigone) et du Nord (Cratère-Antipater),
Eumène n'avait plus qu'une issue : la Voie royale, qui lui permettait tout à la fois
de correspondre avec Perdiccas (5) et de gagner la Gappadoce, où il pouvait espérer
lever une nouvelle armée (6). Le dépit d'Antigone s'explique donc : ce qu'il voulait,
c'était s'emparer du seul chef capable de s'opposer avec succès à la progression des
armées venues d'Europe, et remporter par la même une victoire personnelle
susceptible d'augmenter son audience dans l'état-major de Cratère et d'Antipater.
Les opérations ultérieures du Borgne sur les côtes d'Asie Mineure s'expliquent
également fort bien dans le contexte général de l'expédition. On sait en effet qu'après
l'arrivée de Néoptolème, battu par Eumène, un conseil de guerre se tint, autour de
Cratère et d'Antipater, pour décider de la suite des opérations (7). Depuis son arrivée

(1) Cf. Arrien, Suce, F 9 (26) : «ils [Cratère et Antipater] firent tromper par des émissaires ceux qui
gardaient le passage ». D'ailleurs, l'infériorité numérique d'Eumène après le passage des armées européennes
(Nepos, Eum., 3, 3) montre que les forces importantes que lui avaient confiées Perdiccas pour garder l'Hellespont
(Diodore, 25, 6 et 29, 1) étaient passées à l'ennemi. — II est évidemment curieux qu'ARRiEN, loc. cit., ne
mentionne pas la présence d'Eumène lors du passage de Cratère et d'Antipater. Mais la comparaison avec les
fragments vaticaniens montre que cela n'est dû probablement qu'à Photius, qui a résumé en quelques mots des
événements complexes — (il passe sous silence l'arrivée d'Antigone en Ionie par exemple).
(2) Cf. Diodore, XX, 37, 3-6 ; Justin, XIV, 1, 7-8.
(3) C'est la tactique qu'Eumène voulut appliquer quelques mois plus tard, à l'automne, pour s'opposer
à Antipater qui rentrait en Macédoine ; il désirait livrer bataille dans la plaine de Sardes et escomptait que le
prestige de Kléopatra affermirait la combativité de ses soldats ; mais Kléopatra l'en dissuada, ne voulant pas
être tenue pour responsable de cette guerre (Plutarque, Eum., 8; Justin, ibid. ; Arrien, Suce, F 11, 40).
(4) Arrien, F 10 B, 7-8.
(5) Cf. supra, p. 199-200 : de Kelainai à la Pisidie ou à la Cilicie, la route pisidienne permettait des
échanges faciles.
(6) Cf. infra, p. 223.
(7) Plutarque, Eum., 5.
210 ANTIGONE, PERDICCAS ET LA PREMIERE GUERRE DES DIADOQUES

en lonie, Antigone était resté en contact avec eux (^. Il est probable qu'il prit part
à ce conseil, car il ne pouvait guère aller au-delà de la Carie sans attendre l'armée
de terre. Toujours est-il que le conseil décida de séparer l'armée en deux : Cratère
marcherait contre Eumène, et Antipater devait gagner la Cilicie pour prendre
Perdiccas à revers (2) ; tout naturellement, pour ce faire, il fut prescrit à Antigone de
suivre par mer la progression de l'expédition d'Antipater (3).
Sa présence à Chypre, quelques semaines plus tard, se comprend donc
facilement. A cette date, en effet, Antipater se trouvait en Cilicie, par où, à marches
forcées, il tentait de prendre Perdiccas à revers (4). Or, du texte d'Arrien relatif
aux agissements de l'armée d'Egypte après le meurtre de Perdiccas, il apparaît
que les deux convocations au stratège d'Europe et à Antigone ont été lancées en
même temps (5), et que les deux hommes arrivèrent ensemble au lieu fixé (Tripara-
deisos) (6). Ils étaient donc en contact permanent. Or la côte de Cilicie est toute
proche de l'extrémité orientale de Chypre (7). On doit donc supposer qu'à l'annonce
des nouvelles venues d'Egypte, Antigone et Antipater se mirent d'accord pour suivre
une progression parallèle, et arriver ensemble à Triparadeisos (6). Dans l'activité

(1) Arrien, Suce, 26, indique eu effet qu'après son passage à Éphèse, Antigone annonça à Cratère et
à Antipater les ouvertures matrimoniales de Perdiccas à Kléopatra (faites par Eumène).
(2) Plutarçhje, Ewn., 5 et Diodore, 29, 6.
(3) A notre connaissance, seul P. Cloché (Dislocation, p. 67, n. 61) admet cette possibilité, mais sans
insister.
(4) Pi.utarque, loc. cil. et Diodore, 33, 1.
(5) Suce, 30 : « On avait aussi mandé Antigone de Chypre, ainsi qu'Antipater, pour qu'ils viennent
en hâte chez les rois» (trad. R. Henry) — Grimmig (op. cit., p. 64-65) conclut faussement de ce passage
qu'Antipater avait accompagné Antigone à Chypre.
(6) Ibid., 31.
(7) La côte nord de l'île est distante de 40 à 60 miles et, par temps clair, les sommets du Taurus sont
visibles (G. H. Hill, op. cit., p. 5).
(8) Le site exact de Triparadeisos est encore discuté, car les noms de ce type étaient très répandus (cf.
différentes hypothèses apud E. Honigmann, RE (1939), s.v. Triparadeisos, col. 177-178). On sait simplement
qu'il se situait dans la Syrie du nord (Diodore, XV11I, 39, 1), au bord d'un fleuve au courant rapide (Polyen,
IV, 6, 4) ; Niese y voyait le Dardas (I, p. 233, n. 5), en renvoyant à Xénophon, Λικώ., I, 4, 10, mais cette
hypothèse est insoutenable (cf. O. Leuze, Satrapieneinteilung, p. 316) ; Belogit, lV-l,p. 90, n. 2 pensait à l'Oronte,
ce qui paraît probable. Mais à quel endroit ? Est-ce bien à l'embouchure du fleuve, comme le soutenait
Droysen, II, p. 127, n. 2 ? Cette localisation nous paraît infirmée par les textes eux-mêmes. C'est juste avant
leur départ d'Egypte que Pithon et Arrhidée firent appel à Antipater et à Antigone (Diodore, loc. cit.) ; à
cette date, celui-ci est à Chypre (Arrien, Suce, 30) et Antipater en Cilicie (Diodore, 33, 1). Or, ils arrivèrent
plusieurs jours après l'armée royale qui venait d'Egypte (Diodore, 39, 3 et Arrien, ibid., 31-32). Dans ces
conditions, un simple coup d'œil sur une carte permet de se rendre compte que le lieu de rencontre ne peut
pas avoir été fixé à l'embouchure de l'Oronte, qu' Antigone aurait pu gagner en une journée de navigation
ANTIGONE DANS LA GUERRE CONTRE PERDICCAS 211

d'Antigone en 321, Chypre ne constituait donc pas un objectif militaire, mais


simplement un point de relâche.

Conclusions

Cette analyse de l'action d'Antigone dans la guerre contre Perdiccas — qui


constitue au fond un commentaire des fragments vaticaniens d'Arrien — nous
amène à formuler des conclusions assez nouvelles sur le rôle qu'il joua dans
l'écroulement des projets de Perdiccas :
1. on ne peut pas parler de deux débarquements en Asie Mineure, celui d'Antipater
et de Cratère sur l'Hellespont, et celui d'Antigone en Ionie. Les premiers
débarquèrent en Asie grâce à l'aide fournie par la marine commandée par
le troisième. Antigone n'a donc joué, en l'affaire, que le rôle d'un support
logistique ;
2. l'arrivée d'Antigone en Ionie ne se place donc pas avant le débarquement de
Cratère, mais après ; loin de le préparer, elle ne servit qu'à exploiter ce
débarquement, au plan de la propagande, en ralliant à Cratère les satrapes et les
cités enrôlés de gré ou de force dans le camp de Perdiccas ;
3. la présence d'Antigone à Chypre au début de l'été 321 n'est donc pas liée à une
initiative militaire personnelle d'Antigone, mais au rôle qui lui a été dévolu
de support naval de l'expédition d'Antipater contre Perdiccas. D'un bout
à l'autre de la campagne, il reste donc en retrait par rapport à Antipater, et
surtout à Cratère. Il n'est pas associé sur un pied d'égalité dans la direction
des opérations.

(cf. G. H. Hill, Cyprus, toc. cit.) ou en quelques jours en suivant la progression terrestre d'Antipater (ce qui
fut manifestement le cas puisqu'ils arrivèrent ensemble au lieu de rendez-vous) : dans ce cas donc, c'est l'armée
royale qui aurait dû arriver beaucoup plus tard. Il vaut donc mieux placer Triparadeisos dans la vallée
supérieure de l'Oronte, près de Riblah (ainsi P. Perdrizet, Syriaca.I. Triparadeisos, dans RA, XXXII, 1898, p. 34-
39 et F. M. Abel, Histoire de la Palestine, I, Paris, 1952, p. 26 ; le site de Djousiyeh, proposé par R. Dussaud,
Triparadeisos, dans RA, XXXIII, p. 113-121, est très proche de celui de Riblah).
APPENDICES AU CHAPITRE IV

I. KLEITOS, PERDIGGAS ET ANTIPATER (ÉTÉ 323-ÉTÉ 321)


II. LES OPÉRATIONS CONTRE EUMÈNE ET PERDICCAS : PROBLÈMES
MILITAIRES ET CHRONOLOGIQUES

APPENDICE I

KLEITOS, PERDICCAS ET ANTIPATER (ÉTÉ 323-ÉTÉ 321)

1. Justin, XIII, 6, 16.


Selon Justin, l'une des mesures prises par Perdiccas à l'orée de la guerre fut de confier à
Kleitos le commandement de la flotte : Clito cura classis traditur. Un certain nombre de
modernes (l) ont repoussé cette phrase de Justin comme étant contradictoire avec un passage de Dio-
dore, indiquant qu'en mai 321 Attalos était à la tête de la flotte de Perdiccas ("Ατταλος υ τον
στόλου την ήγεμονίαν παοειληψώζ (2)). Kleitos se trouvant sans conteste du côté d'Antipater lors
des conférences de Triparadeisos (3), ces auteurs pensent donc que Cratère et Antipater
disposaient de l'aide de Kleitos dès avant leur débarquement en Asie, ce qui expliquerait la facilité
de leur passage. D'autres supposent, sans préciser, qu'il quitta le parti de Perdiccas au début
de la guerre (4), ou plus tardivement (û).
Mais quelle mission Perdiccas lui avait-il confiée, et à quelle date ? Il est tentant
évidemment de la considérer comme parallèle à la tâche assignée à Eumène lors du premier conseil
de guerre de Pisidie (f>), les deux hommes étant chargés de défendre conjointement le détroit (7).
Mais il existe un certain nombre d'obstacles à cette interprétation. Tout d'abord le récit d'Ar-
rien (8) — pour raccourci qu'il soit sur le passage des armées venues d'Europe — ne laisse à

(1) Beloch, lV-12, p. 87, n. 2 ; Kaerst, II2, p. 22, n. 3 ; Schoh, RE, 11 (1922), s.v. Kleitos (n° 11),
col. 667 ; Nietzold, Uberlieferung, p. 76; R. M. Errington, JHS, 1970, p. 70, n. 142.
(2) XVIII, 37, 2 et 3 ; voir également 41, 7.
(3) II y obtint en effet la Lydie (Arrien, Suce, F 9, 37 ; Diodore, 39, 6).
(4) P. Cloché, Dislocation, p. 66 (« peut-être») ; Droysen, II, p. 107-108 ; (Kaerst, lac. cit., ne repousse
pas complètement cette hypothèse, mais penche plutôt du côté de Beloch).
(5) Vezin (Eumenes, p. 42, n. 1) écrit que le transfuge de Kleitos est assuré lors du séjour d'Antigone
à Chypre, qui serait inexplicable autrement. Dans son esprit, cette date n'est donc qu'un terminus post quem.
(6) Cf. supra, p. 192 sqq.
(7) C'est l'hypothèse défendue par exemple par K. Bier, Die politische Stellung der Kleinasiatischen Grie-
chen unler der Diadochen, diss. Iena (dactyl.), 1923, p. 8 ; cf. aussi Droysen, II, p. 104-105 et D. Kanatsulis,
Anlipatros ..., dans Makedonika, 8 (1968), p. 159.
(8) Suce, F 9, 26.
KLEITOS, PERDIGGAS ET ANTIPATER 213

aucun moment apparaître la présence d'une flotte perdiccanienne sur l'Hellespont. Arrien
dit simplement qu'Antipater et Cratère réussirent à gagner à leur camp, en leur envoyant des
ambassades, « ceux qui gardaient le détroit », c'est-à-dire, comme nous l'avons vu (1) les troupes
qu'Eumène avait disposées sur la rive asiatique.
De plus, la structure du texte de Justin apporte une preuve, sans doute plus directe. Cet
auteur — nous l'avons vu (2) — est le seul à rapporter, sans avoir bien compris lui-même la
distinction, les deux séries chronologiques de mesures stratégiques de Perdiccas : Cappadoce-
Pisidie (§ 10-13), Cilicie (§ 14-16) ; or la nomination de Kleitos est insérée entre la
réorganisation de Px\sie Mineure (§ 14-15), et le remplacement de Philotas en Cilicie (§ 16). Tout indique
donc que c'est en Cilicie que Kleitos a reçu ce commandement (3).
Or, contrairement à ce que pensait Beloch, il n'y a pas forcément contradiction entre le
texte de Justin et celui de Diodore. La position d'Attalos est en effet très particulière ; il faut
en effet rappeler ici que toute attaque contre l'Egypte se faisait par terre et par mer, la flotte
devant suivre près du rivage la progression de l'armée de terre (4). Tel était certainement le
rôle qui avait été assigné à Attalos, ce que confirme indirectement sa présence à Péluse lors de
l'assassinat du Grand Vizir (5).
Mais, pour ce faire, ce dernier ne lui avait pas confié toutes ses forces navales, puisqu'en
Cilicie il avait envoyé à Chypre un détachement sous le commandement de Sosigènes de
Rhodes (6). On peut donc penser que Kleitos avait été mis à la tête d'une autre partie de la flotte.
Que Justin n'ait cité ni Attalos, ni Sosigènes s'explique par le caractère lacunaire de son exposé,
mais aussi par le fait qu'il ne dise rien des affaires de Chypre en 322, et qu'il résume en quelques
mots l'expédition de Perdiccas en Egypte (7).
C'est donc en Cilicie que Perdiccas divisa en trois parties ses forces navales :
a) Attalos devait l'accompagner en Egypte ;
b) Sosigènes transporter des troupes à Chypre ;
c) et Kleitos ?

(1) Supra, p. 209.


(2) Ibid., p. 192 sqq.
(3) Cf. Arrien, F 10, A (6) {supra, p. 195-196).
(4) Hérodote, III, 1 sqq. (expédition de Cambyse) ; Quinte-Curce, IV, 5, 10 et Arrien, Anab.,
III, 1 (Alexandre est suivi par la flotte d'Hephestion) ; Diodore, XX, 73, 2 et Plutarqjje, Démétr., 19 (Anti-
gone par terre, Démétrios commande la flotte : cf. J. Seibert, Ptolemaios, p. 207-224) ; dans le sens Egypte-
Syrie, voir l'expédition de Ptolémée III en 245 : OGIS, 54, lignes, 8-10, Pap. Gourob (FGrH, n° 160), col. II,
lignes, 2-3, Polybe, V, 58, 1 1 (sur le double caractère, terrestre et naval, de l'expédition, voir M. Holleaux,
Le papyrus de Gourob, dans Études, III, p. 301-302).
(5) Diodore, XVIII, 37, 4 (c'est là que les flottes et armées se retrouvent aux portes de l'Egypte : Arrien,
Anab., III, 1, 1 ; Quinte-Curce, IV, 7, 2-3 ; Pausanias, I, 6, 6 ; cf. Hérodote, II, 141).
(6) Arrien, Suce, F 10, A (6).
(7) XIII, 6, 16 (ipse Perdicca Aegyptum cum exerciiu petit), et 7, 1-2 (meurtre de Perdiccas).
214 APPENDICE I

2. JŒAI, XVI- 1 (1913), Un.


La teneur d'un décret éphésien publié par J. Keil en 1913 (J) semble, à première vue, aller
contre cette hypothèse. Cet décret honore en effet conjointement Kleicos, et x\lketas frère de
Perdiccas. Il est donc forcément antérieur à la mort de Perdiccas (2) . E. Meyer (3) le fait remonter
au printemps 321, au moment où Éphèse changea de mains. Mais si Kleitos était bien alors à
Éphèse, comment expliquer qu'il n'ait pas cherché à intercepter la flotte d'Antigone ?
Gomment concevoir d'autre part qu'il ne se soit pas porté sur l'Hellespont ?
Essayons de préciser la datation de ce décret, que J. Keil (4) place en 322/1. Il est en effet
un détail que l'on n'a pas suffisamment utilisé : c'est la présence d'Alketas auprès de Kleitos ;
cela prouve sans conteste en effet que l'inscription remonte à une date où les deux hommes se
trouvaient ensemble à Éphèse, où tout près (5) ! Or, au début 321, le frère de Perdiccas est
en Pisidie (6). Il est en revanche un autre épisode qui pourrait expliquer cette présence à Éphèse
à une date plus haute : il s'agit du meurtre de Kynanè (7). Que cette affaire se soit déroulée
à Éphèse, ou dans la région, semble facilement explicable. Kynanè vient en effet d'arriver de
Macédoine pour rejoindre l'armée macédonienne, qui est alors en Pisidie. C'est pour l'en
dissuader qu'Alketas est dépêché par Perdiccas. Sans doute Kynanè est-elle alors arrivée en Ionie (8),
d'où, par la Grande-Phrygie, elle compte rejoindre l'armée macédonienne. Si notre hypothèse
est juste, c'est donc à V automne 322 (°) qu'Éphèse a honoré Alke^as.
Reste Kleitos, dont la présence à Éphèse à cette date est également très explicable. C'est
en effet dans l'été 322 qu'il a remporté la victoire décisive d'Amorgos sur les Athéniens (10).
A cette date donc sa présence en Europe n'était plus indispensable, et il devait rentrer en Asie,
sa base d'opérations. Pour ce faire il a quitté l'Europe avant la mauvaise saison c'est-à-dire
vers le début de l'automne 322 (n). Rien donc de plus normal qu'à cette date il fasse relâche
dans le grand port d' Éphèse, où son arrivée fut saluée par le décret (12). Au printemps 321,
Kleitos, en revanche avait déjà regagné la Cilicie,base navale traditionnelle, d'où il avait été
envoyé à l'aide d'Antipater un an plus tôt (13), et où en partant pour l'Egypte, Perdiccas lui
confia une nouvelle mission.

(1) JŒAI, XVI- 1 (1913).


(2) J. Keil, ibid., p. 241, suivi par K. Bier, loc. cit.
(3) Grenzen, p. 15 (dans un passage chronologiquement peu clair).
(4) Ibid.
(5) C'est pourquoi, en suivant en cela Bërve, II, p. 435, le Néoptolème cité dans le décret /// ne peut
pas être l'homme qui dirigeait l'Arménie (contra]. Keil, ibid., p. 241 suivi par E. Meyer, Grenzen, p. 16 et D.
Knibee, RE,SnppL, XII (1970), s.v. Ephesos, col. 254), car Néoptolème d'Arménie semble bien n'avoir jamais
quitté sa satrapie.
(6) Cf. supra, p. 199, n. 3.
(7) Là-dessus, cf. supra, p. 160.
(8) Comme Kléopatra à la même époque (Beloch, IV, l2, p. 83, n. 1).
(9) Sur cette date, cf. supra, p. 159.
(10) Voir Th. Walek, RPh., 48 (1924), p. 23 sqq.
(11) D'autant que ce départ est 1res certainement antérieur à l'arrivée d'Antigone en Europe.
(12) Sur Éphèse escale maritime normale entre la Cilicie et la Macédoine, voir Diodore, XVIII, 52, 7
et Polyen, IV, 6, 9.
(13) Cf. Beloch, ibid., p. 72 et 73, n. 1.
KLEITOS, PERDICCAS ET ANTIPATER 215

3. La mission de Kleitos et son passage dans le camp d'Antipater et de Cratère.


Perdiccas lui donna donc le commandement d'une force dont il est peut-être possible de
préciser la composition. En effet, le détachement envoyé à Chypre, sous le commandement de
Sosigènes de Rhodes, était surtout composé de navires de transport ; les quelques navires longs
confiés au navarque ne représentaient qu'une escadre de protection (1), comme le montre
également sa subordination hiérarchique au stratège Ariston (2). La flotte d'Attalos devait
être elle-même composée surtout de navires ronds, étant donné le rôle de support qui lui était
assigné (3). La classis confiée à Kleitos correspond très probablement à celle qu'il a ramenée
d'Europe quelques mois plus tôt ; il s'agit donc d'une flotte de navires de guerre (4).
La mission doat le Grand Vizir le chargea à cette date s'inscrit donc dans la nouvelle
stratégie définie après le débarquement de Cratère et d'Antipater (5) : de même qu'Eumène devait
arrêter ou contenir la progression des armées de terre en Asie Mineure, Kleitos devait s'opposer
à la flotte ennemie, c'est-à-dire à Antigone, qui opérait alors sur les côtes d'Asie Mineure (6).
Que Kleitos n'ait pas mené à bien sa mission, c'est ce qu'indique en particulier l'arrivée
sans encombre d'Antigone en Ionie, puis à Chypre (7). Son passage dans le camp d'Antipater
et de Cratère a donc dû se faire assez rapidement. On peut en proposer l'explication suivante :
quittant Perdiccas, il fit voile vers la côie d'Asie Mineure. Mais il ne tarda pas à se rendre
compte qu'elle s'était tout entière donnée à Cratère et à Antipater lors de l'arrivée d'Antigone (8).
Sans plus attendre, Kleitos se rangea sous les ordres des ennemis de Perdiccas, ce qui lui valut,
quelques semaines plus tard, d'être chargé de la satrapie de Lydie, qu'il conserva jusqu'à sa
fuite en Europe en 319 (9).

(1) Cf. supra, p. 206.


(2) Arrien, Suce, F 10 A (6).
(3) Cf. supra, p. 213 ; cf. les troupes qu'il transporta en s'enfuyant en Asie Mineure (Arrien, ibid., 39).
(4) Νανς (Diodore, 15, 8).
(5) Cf. supra, p. 195 sqq.
(6) Ibid., p. 207-211.
(7) Comme le note Vezin, loc. cit.
(8) Cf. supra, ibid.
(9) Cf. Diodore, XVIII, 52, 6. — Le décret déjà cité (cf. supra, p. 208, n.6) de Nésos en l'honneur de
Thersippos (IG, XII, 2, 645), contient également une allusion à Kleitos. Le personnage y est en effet honoré
parce que, outre sa démarche près d'Antipater et des rois (ligne, 9-14), « il s'entendit avec Kleitos au sujet de
l'expédition de Chypre (péri tas eis Kupron strateias)» (lignes, 14-16). Les remarques et critiques que nous
ont faites Y. Garlan et J. Tréheux nous ont convaincu que l'allusion à Kleitos n'est pas si claire que nous l'avions
cru dans un premier temps. Il y a désaccord sur la date de l'expédition : la majorité des modernes pensent
qu'elle eut lieu après Triparadeisos (Th. Lenschau, De rébus prienensium, p. 190, n. 3 cité et suivi par Ditten-
berger, OGIS, 4 n. 7 ; Schoh, loc. cit. ; G. Hill, Cyprus, p. 157, n. 1 et p. 159 ; P. Roussel, Glotz IV- 1, p.
284, n. 18 (avec des doutes) ; H. Bengtson, Stratégie, I2, p. 36 et n. 2 ; I. L. Merker, op. cit., p. 7, n.2 ; R. M.
Errington, JHS, 1970, p. 69, n. 135 ne prend pas fermement position, mais n'exclut pas cette hypothèse) ;
Droysen (Hellénisme, II, p. 126, n. 1) et Belocii (GG, IV-12, p. 89 et n. 3) pensent au contraire que cette
expédition a eu lieu avant Triparadeisos, et qu'elle fat conduite conjointement par Kleitos et par Antigone (cf.
Syll., I3, 409, mais voir supra, p. 203 sqq. nos critiques) : la succession même des phrases dans le décret semble
plutôt confirmer la première hypothèse. Mais le rôle de Kleitos n'y est pas clairement défini ; comme nous l'a
justement fait remarquer Y. Garlan, rien ne prouve que Kleitos ait dirigé cette expédition à Chypre ; il est
intervenu seulement pour réduire les contingents que devait fournir Nésos (lignes, 16) à un moment où sa
fonction connue est uniquement celle de satrape de Lydie (cf. aussi infra, p. 233, n. 4). Tout ces renseignements
sont donc trop confus pour qu'on puisse les intégrer dans la reconstitution de la carrière de Kleitos.
APPENDICE II

LES OPÉRATIONS CONTRE EUMÈNE ET PERDICCAS


PROBLÈMES MILITAIRES ET CHRONOLOGIQUES

A. Les problèmes posés et le système chronologiqjue d'E. Mann ι .


Les auteurs anciens sont particulièrement avares de précisions chronologiques sur le
déroulement de la guerre contre Perdiccas et Eumène, car ils ont été manifestement gênés pour exposer
la marche des événements se déroulant dans deux secteurs géographiques distincts : la campagne
de Perdiccas contre l'Egypte et l'offensive de Cratère et d'Antipater en Asie Mineure. Un
seul rapprochement chronologique est établi de façon formelle : la défaite de Cratère devant
Eumène et l'assassinat de Perdiccas en Egypte eurent lieu sensiblement à la même date (1).
Partant, des discussions se poursuivent sur la datation absolue des deux événements, à
tel point qu'aujourd'hui encore les différences entre systèmes chronologiques peuvent atteindre
une année : contre la majorité des modernes qui ont opté pour l'année 321, E. Manni (2) a
rebâti complètement la chronologie de la période, en assignant la date de 320 aux disparitions
de Cratère et de Perdiccas. Cette chronologie, bien qu'âprement contestée (3), est encore
adoptée dans plusieurs études récentes (4), si bien qu'il nous a paru important de reprendre
complètement la question.

(1) La nouvelle de la victoire d'Eumène arriva en Egypte deux jours après la mort de Perdiccas (Plutar-
que, Eum., 8 et Diodore, 37, 1 ; cf. Nepos, Eum., 5, 1). — Nous ne comprenons pas les doutes émis par J.
Seibert (Ptolemaios, p. 73-74) sur cette tradition, ni ne voyons l'intérêt que, selon cet auteur, Hieronymos aurait
eu à « inventer» cette concordance chronologique.
(2) Tre note di cronologia ellenistica, dans RAL, ser. VIII, vol. IV, fas. 1-2 (1949), p. 53-57 (cité RAL)
et Demetrio Poliorcète, p. 70-78 (DP).
(3) Voir en particulier les critiques très nettes émises par L. G. Smith, The chronology of Books XVIII-
XX of Diodorus Siculus, dans AJPh, 1961, p. 290, n. 5.
(4) M. J. Fontana, Lotte, p. 152, 179-180 ..., approuvée et suivie par E. Badian, A King's notebooks, dans
HSPh, 72 (1967), p. 187, n. 27 ; D. Bonneau, La crue du Nil, Paris, 1964, p. 76 (mais sans se référer à la
bibliographie antérieure) ; Cl. Weiirli, Antigone, p. 34 ; surtout R. M. Errington, CQ,, n.s. XIX-2 (1969), p. 236
et JHS, 1970, p. 75-77 (sur cet article cf. infra, p. 219-220) ; Ed. Will, HPMH, I, p. 35, tout en conservant
la chronologie traditionnelle, n'exclut pas totalement l'hypothèse de Manni qu'il trouve « séduisante », mais
reconnaît les difficultés qu'elle soulève ; notons enfin que la date de 320 était déjà admise par B. Haussoulier,
Milet, p. 9-11.
LES OPÉRATIONS CONTRE EUMENE ET PERDICGAS 217

Le mois, clans lequel se placent ces deux événements, semble assuré par la « Chronique
babylonienne des diadoques» (CB) (*), dont les premières lignes du recto portent :
« dans le mois d'Ayaru le roi combattit dans une bataille avec
le satrape du pays d'Egypte ;
les troupes du roi tuèrent par l'épée le gardien du roi».
On y reconnaît une allusion directe à l'expédition menée par Perdiccas (« le gardien du roi »)
contre Ptolémée. CB permet donc de dater de mai l'exécution du Grand Vizir (2).
Aucun des renseignements d'ordre climatique donnés par les auteurs anciens ne va contre
cette datation :
Asie Mineure : Plutarque (3) rapporte qu'avant la bataille contre Cratère, Eumène,
conformément à un songe qu'il avait eu, recommanda à ses soldats « de se couronner d'épis et d'en
enguirlander leurs armes». Partant, R. Schubert (4) avait daté la bataille de juin-juillet, époque
présumée des moissons en Asie Mineure. Mais l'argument ne tient pas, car Plutarque écrit
que les blés sont encore en herbe (εν κάλνκι), ce qui prouve bien que l'époque de la moisson
n'était pas encore venue (5). Ce passage confirme donc CB.
Egypte : Diodore décrit avec force détails les difficultés qu'éprouva Perdiccas à forcer le
barrage du Nil ; lors d'un essai qu'il fit pour faire passer le fleuve à ses troupes, il apparaît que
ses soldats eurent de l'eau jusqu'au menton (6). S'il s'agissait de la crue du Nil, comme
l'admettaient plusieurs auteurs anciens (7), l'épisode ne peut se placer au mois de mai, car la crue
commence dans le delta vers le 20 juillet (8). Mais il semble bien que là ne soit pas l'explication ;
il est plus vraisemblable de penser, comme Diodore (9), que le sable avait été entraîné par le
piétinement des éléphants (10).
La défaite de Cratère et la mort de Perdiccas se placent donc bien au mois de mai. Mais ce
n'est pas sur ce point que porte l'argumentation d'E. Manni.

(1) Publiée (p. 462) par G. Furlani et commentée (p. 467-484) par A. Momigliano, dans RFIC, n.s.
X (1932).
(2) Id., ibid., p. 467-468.
(3) Ibid., 6.
(4) Die Qtiellen, p. 158; voir aussi Droysen, II, p. 124, n. 1 (juillet), F. Granier, Heeresversammlung,
p. 71 (mort de Cratère en juin), et D. Kanatsulis, Antipatros ..., dans Ellenika, 1968, p. 160, n. 2.
(5) Ainsi justement Beloch, IV, 22, p. 237.
(6) Diodore, 34, 7.
(7) Id., 35, 3.
(8) Voir D. Bonneau, op. cit., p. 24.
(9) 35, 4.
(10) D. Bonneau, ibid., p. 76-77.
218 APPENDICE II

a) Dans CB, l'expédition de Perdiccas en Egypte est assignée à la quatrième année de


Philippe Arrhidée (') ; il y a là une première anomalie de taille exploitée par E. Manni (2),
puisque le scribe place en 324/3 la première année de Philippe, et non. en 323/2. E. Manni
n'accepte pas l'explication donnée par A. Momigliano (::j, selon lequel l'erreur provient
simplement de la difficulté de réduire le comput macédonien en années babyloniennes.
Cette explication paraît bien cependant être la plus vraisemblable, et avait déjà été
proposée par S. Smith (l), se fondant sur l'analyse d'autres textes babyloniens. Cet auteur a bien
montré en effet que les scribes babyloniens ont fait beaucoup de confusions dans l'établissement
de la datation de cette période. En vérité, CB constitue un exposé des événements du point de
vue séleucide (/■), et Tarn (G) avait déjà émis l'hypothèse d'une datation laite selon le calendrier
macédonien, où la première année de Philippe correspond à l'année 324/3. L'examen de
plusieurs tablettes montre en effet l'usage parallèle de deux computs macédonien et babylonien.
b) E. Manni (7) croit pouvoir amener le Marbre de Paros (MP) (8) à l'appui de sa thèse.
MP donne ainsi la succession des événements : — passage d'Antigone en Asie— funérailles
d'Alexandre à Memphis — mort de Perdiccas en Egypte, dans l'année attique 32 1 /0. Par la suite
l'éruclit italien (9), contre toute vraisemblance (10), s'attache à démontrer que la datation absolue
de MP n'est pas erronée (ll), et conclut à l'appui que se donnent mutuellement CB, MP et
Diodorc. Au total, on peut résumer ainsi le système chronologique de Manni :
Chronologie MANNI

début été 321 Arrivée d', \ntigonc en Asie.


I

été 321 Débarquement de Cratère et d'Antipater ; Per-


diccas ci ι Cilicie.
printemps 320 Expédition de Perdiccas en E gypte.
mai 320 Défaite de Cratère et mort de Perdiccas.
été 320 Conférence des Triparadoisos

(1) Plus exactement CD indique que la 5(1 année de Philippe commence après ces événements.
(2) Voir en particulier RAL, p. 53.
(3) Ibid., p. 469-470.
(4) The chronobgy of Philipp Arrliidaeus, Antigomis ami Alexmider IV, dans Rcr. Λη.,ΧΧΙΤ-4 (1925), p. 179
sqq., en part. p. 185.
(5) Ainsi le premier paragraphe (lignes, 1-5), où est cité le meurtre de Pevdiccas, a. essentiellement pour
but de mentionner (ligne, 5) l'entrée de Seleucos à Babylone après le partage de Triparadeisos.
(6) JHS, XLIV, p. 287, cité et suivi par S. Smith, ibid., p. 185-195.
(7) RAL, p. 54.
(8) Jacoby, FGrH, n'> 239, B. 11.
(9) RAL, p. 55-61.
(10) Voir en particulier Jacoby, IIG, p. 695 sqq. ; Belocit, IV7, 2a, p. 237.
(11) II admet comme justifiées les dates données par MP pour la bataille de Chalcédoine (317/6 au lieu
de 318 ; cf. p. 55-56), — le retour de Cassandre en Macédoine (316/5 au lieu de 317 : cf. payes 56-57), — et
la bataille de Gaza (321 /1 1 au lieu du printemps 312 cf. p. 58-60). - - Reste le problème du passage d'Antigone
:

en Asie que Manni se trouvait bien contraint de laisser en 322/1 dans sa première étude (RAL, p. 60), mais
qu'il a cru malgré tout déplacer au début de 321/0 ou à l'extrême fin de 322/1 dans D.P., p. 73-74, ce qui
est absolument exclu (cf. supra, p. 189-190).
LES OPÉRATIONS CONTRE EUMENE ET PERDICCAS 219

II y a dans tout cela bien des points obscurs, contraires à toute logique (1), sur lesquels
l'auteur n'a pas donné d'explications satisfaisantes. Son seul souci, en vérité, semble avoir été
de construire un système chronologique sans le soumettre constamment à la rigueur des faits.
Car ce système laisse tout de même apparaître une faille énorme, qui n'a pas été sans inquiéter
l'auteur (2) : qu'ont fait Cratère, Antipater et Eumène d'une part, Perdiccas de l'autre, entre
l'été 321 et le mois de mai 320 ? Le moins que l'on puisse dire, c'est que les réponses de Manni
à cette question nont peu satisfaisantes :
Asie Mineure : toute cette année, écrit-il (3), est occupée par les négociations entre Eumène,
Néoptolème et les généraux européens, négociations qui ont pris «un certain temps» (4). Sans
doute ! mais certainement pas une année entière.
Front (Γ Egypte : Perdiccas, selon Manni (5), est resté toute une année en Cilicie pour
préparer l'expédition d'Egypte. L'érudit italien veut en tirer la preuve dans un passage de Dio-
dore (6) qui montre Antipater quittant Cratère et marchant vers la Cilicie contre Perdiccas ;
selon Manni, à cette date (été 321), le Grand Vizir était toujours en Cilicie et, menacé de plus
en plus par Antipater, il passa une année à préparer l'expédition, car il n'avait alors à sa
disposition que la petite force de Polémon (7) !
Est-il besoin, de souligner le caractère ruineux de telles explications ? Antipater ne quitta
en effet Cratère que peu de temps avant la mort de Perdiccas (8) ; en fait, ce passage de Diodore
montre simplement qu'Antipater se hâte pour prendre à revers Perdiccas alors tout près de
l'Egypte (9) ; quant à l'armée du Grand Vizir, elle était déjà prête à la fin de l'hiver 322/1 (10).
Tout le système de Manni nous paraît clone inacceptable.
Dans son article récent (u), R. M. Errington a repris l'examen du problème. Pour lui,
tout d'abord, la date de Triparadeisos « a été fermement fixée par Manni comme se plaçant
après mai 320» (12). Fort de cet appui, l'auteur a établi un système chronologique qui se
différencie quelque peu de celui de l'érudit italien, et que nous présentons en résumé dans le tableau
suivant :

(1) Voir aussi supra, p. 159, n. 1.


(2) D.P., p. 77.
(3) Ibid.
(4) « Un certo lasso di tempo ».
(5) Ibid., p. 76.
(6) 29, 7.
(7) Cf. Arrien, Suce, F 9, 25 : Arrhidéc réussit à transporter en Egypte la dépouille d'Alexandre, malgré
l'opposition de Polémon.
(8) Cf. Plutaroue, Eum., 8 et Diodore, 29, 6 : Antipater a quitté Cratère peu de temps avant la défaite
de ce dernier, puisque celle-ci est contemporaine de la mort de Perdiccas en Egypte (Plutarque, ibid. et Dio-
noRE, 37, 1 ; cf. Nepos, Eum., 5, 1) ; le Grand Vizir avait déjà gagné le Nil quand Antipater parvint en Cilicie.
(9) Diodore, 33, 1.
(10) Voir supra, p. 194 sqq.
(11) From Babylon ..., dans JHS, 1970 [1971], app. 2: Chronology, p. 75-77.
(12) Ibid., p. 75.
220 APPENDICE II

Chronologie ERRINGTON

321 : printemps Perdiccas en Pisidie


fin Fuite d'Antigone en Europe
320: printemps Débarquement de Cratère et d'Antipater en
Asie
mai Défaite et mort de Cratère ; assassinat de
cas.

Cette hypothèse présente un avantage évident sur celle de Manni : elle est en accord avec
les textes en réduisant le temps des opérations militaires à la belle saison, plus précisément au
printemps (voir ci-dessous). Mais elle est fondée sur des affirmations et des méthodes très peu
crédibles :
a) R. M. Errington n'utilise pratiquement pas — contrairement à Manni — les fragments
vaticaniens de Y Histoire des Successeurs d'Arrien (1). Or le commentaire que nous en avons
proposé a suffisamment montré leur valeur irremplaçable ;
b) d'autre part et surtout, l'auteur déplace en 321 des événements qui, à notre avis, n'ont
pu se dérouler qu'en 322, à savoir : l'expédition de Perdiccas en Pisidie (") et la fuite d'Antigone
en Europe (3) ;
c) enfin, les difficultés soulevées par l'hypothèse de Manni ne sont pas résolues, mais
simplement déplacées dans le temps : au lieu de se situer entre le printemps 321 et mai 320, le« gap»
chronologique existe maintenant entre la fin 323 et le début 321. Il nous paraît totalement
impossible d'admettre avec Errington que les campagnes de Perdiccas contre la Cappadoce
et contre la Pisidie se soient déroulées dans deux années différentes : 322 et 321 (4), ou que la
guerre engagée par Cratère et Antipater contre les Étoliens ait commencé seulement dans
l'été 321 (δ).
Au total, nous ne voyons aucune raison clc placer (ou plutôt de déplacer !) la mort de
Perdiccas en mai 320. Au contraire, les fragments vaticaniens des Successeurs d'Arrien contri-

(1) Sauf omission clc notre part, R. M. Errington ne fait qu'un renvoi, d'ailleurs allusif, à ce texte, tout
au long de son article (p. 69, n. 135).
(2) Cf. supra, p. 152.
(3) Ibid., p. 159, n. 1.
(4) Voir Diodore, XVIII, 16, 1-3 et 22, 1 ; Justin, XIII, 6, 1-3 confond même les deux campagnes.
D'ailleurs R. M. Errington ne date pas la campagne de Pisidie par l'analyse des textes anciens, mais par
référence à la date qu'il a fixée de la fuite d'Antigone (p. 77). L'auteur, il est vrai, veut tirer parti (p. 76) d'une
phrase de Diodore {ibid., 16, 3) : «... et après avoir mis en ordre les affaires de Cappadoce il [Perdiccas] fit
remise à Eumène de la satrapie ...» : de ce passage Errington prétend conclure que Perdiccas est resté assez
longtemps en Cappadoce, car les affaires à régler étaient certainement plus compliquées que Diodore ne le
dit. Tout cela est pour le moins cavalier.
(5) Ibid., p. 76 ; cf. supra, ibid.
LES OPÉRATIONS CONTRE EUMENE ET PERDICCAS 221

buent puissamment à confirmer la date de mai 321. Il reste sans doute que les opérations qui
se sont déroulées en Asie Mineure et en Egypte continuent de poser certains problèmes. C'est
pourquoi il nous a semblé indispensable d'en proposer une reconstitution complète, qui
permettra de dresser le tableau chronologique de cette courte mais difficile période.

B. Le déroulement des opérations sur les deux fronts.


Après l'arrivée d'Antigone en lonie — -et plus précisément dans la région d'Éphèse —
Eumène, nous l'avons vu (l), s'enfuit par la Voie royale vers la Grande-Phrygie d'où il
communiqua toutes ces fâcheuses nouvelles à Perdiccas, alors en Gilicie. Mais jusqu'à la défaite et
la mort de Cratère, citées par tous les auteurs anciens (2), les faits nous sont beaucoup moins
bien connus, car les sources continuent d'élaguer sans discernement les informations fournies
par Hiéronymos de Kardia, au mépris de toute continuité dans le récit (3). Une seule
information sûre nous est donnée par Plutarque (4) : la défaite de Cratère eut lieu dix jours après celle
de Néoptolème devant le même Eumène. C'est à l'issue de cette défaite que Néoptolème rejoignit
le camp d'Antipater et de Cratère (5) : ceux-ci tinrent alors un conseil de guerre, où l'on décida
de diviser les forces : Cratère devait marcher contre Eumène, Antipater gagner la Cilicie, escorté
par la force navale d'Antigone (6).
Si donc la fin des opérations se reconstitue sans difficultés, il n'en est pas de même des
débuts de la campagne :
Quelles ont été les activités de Cratère et d'Antipater jusqu'à l'arrivée de Néoptolème ?
Pourquoi n'ont-ils pas pris l'offensive dès après leur débarquement ?
Quelles étaient les intentions d'Eumène jusqu'à son affrontement avec Néoptolème ? A-
t-il pris des mesures pour appliquer la nouvelle stratégie définie par Perdiccas en Cilicie (7) ?
Quelles furent les activités sur l'autre front pendant ces quelques semaines ?

1. Les ouvertures de Cratère.


A leur arrivée en Phrygie hellespontique, Cratère et Antipater ne prirent l'offensive ni
contre Eumène ni contre Perdiccas. Il fut décidé, avant tout autre chose, d'envoyer Antigone
battre la côte pour rallier les satrapes et cités asiatiques (8). Très rapidement, semble-t-il, ils
cherchèrent à se gagner Néoptolème et Eumène.
Ces ouvertures sont mentionnées en des termes très clairs par Arrien (9) : « ils envoyèrent

(1) Supra, p. 199-200.


(2) Arrien, Suce, 27 ; Diodore, 30-32 ; Plutarçrje, Eum., 1 ; Nepos, Eum., 3 (3-6), 4 ; Justin, 8, 6-
7 (avec une erreur : Polyperchon pour Cratère) ; PSI, XII-1, n° 1284.
(3) Cf. supra, p. 202, n. 2.
(4) Eum., 8.
(5) Plutarque, ibid. ; Justin, ibid., 5 ; Diodore, 29, 4-5 ; Arrien, Suce, 27 ; silence de Nepos.
(6) Diodore, ibid., 6 (pour Antigone cf. supra, p. 209-211).
(7) Sur celle-ci, cf. supra, p. 195 sqq.
(8) Cf. supra, p. 208.
(9) Suce., 26.
222 APPENDICE II

aussi des ambassadeurs à Eumène et à Néoptoîème, les lieutenants de Perdiccas ...». Diodore (*)
cite seulement les contacts pris avec le gouverneur de l'Arménie, mais en présentant celui-ci
comme l'initiateur de ces contacts: «Néoptoîème ... qui jalousait Eumène et disposait d'un
grand nombre de Macédoniens, entra en négociations secrètes avec l'entourage d'Antipater,
conclut un accord de coopération (koinopragia) (2) avec lui et complota contre Eumène». Plu-
tarque (3), enfin, tout en citant la trahison de Néoptolème, ne parle pas de ces négociations ;
il y vient seulement lorsqu'il relate l'arrivée de Néoptolème près de Cratère et d'Antipater :
« ceux-ci avaient envoyé une ambassade à Eumène, pour l'engager à passer de leur côté. On
le laisserait jouir des satrapies qu'il possédait, en y ajoutant même d'autres troupes et d'autres
territoires ...». Cependant l'emploi du plus-que-parfait (άπέσταλτο) montre que ces ouvertures
au Kardien sont antérieures à la défaite de Néoptolème (4).
On reconnaît bien dans tous ces récits le fonds commun hiéronymien, où chaque auteur
a puisé à sa convenance. On peut dès lors se représenter ainsi ces contacts : ils furent pris, comme
l'affirme Arrien, avec Néoptoîème et Eumène (5) ; le premier accepta la négociation, le second
la refusa (6) . Ees ouvertures faites par Néoptolème à Autipatcr se placent, selon nous, plus tard ;
la jalousie de Néoptoîème fut sans doute exarcerbée par les offres mirifiques faites à Eumène ;
c'est peut-être la raison pour laquelle il entre en contact non. avec Cratère, mais directement
avec Antipater dont la haine pour le Kardien était connue (7).
Mais quel laps de temps s'est-il écoulé entre Γ ouverture de ce.3 pourparlers et l'arrivée de
Néoptolème? Le récit d'Arrien (8), très résumé par Photius, est excessivement bref:
«Néoptolème devint suspect à Eumène et la guerre éclata entre eux, et Eumène l'emporta de haute
lutte. Néoptolème s'enfuit ...». Diodore n'est pas plus explicite (9). Plutarque (10) ea revanche
décrit l'embarras de Cratère et d'Antipater après le refus d'Eumène ; ils tiennent conseil sur
conseil (... κατά σχαλ?]ν εβουλεύοντο περί των δλων) et leur soulagement fut considérable ^quand
Néoptolème vint leur apporter des nouvelles très optimistes. Sans perdre de temps, la division,
des forces entre les deux généraux fut alors décidée (u).
Les auteurs anciens ne rendent donc pas compte de la période séparant le débarquement
des armées européennes de la défaite de Cratère (12). Or ce pas de temps a été assez long (deux
mois), puisque :

(1) 29, 4.
(2) Sur ce terme, cf. supra, p. 183-184.
(3) Ibid., 5.
(4) Kallenberg, art. cit., P/iilnlogus., 36 (1877), p. 520.
(5) Suce, 26.
(6) Arrien, ibid. ; cf. Plutarque, loc. cit.
(7) Plutarque, loc. cit. et 4 ; Diodori., 29, 4.
(8) Suce, 27.
(9) 29, 4.
(10) Ibid., 6.
(11) Arrien, loc. cit.; cf. Diodore, 29, G.
(12) Nous avons vu en effet que ce débarquement a eu lieu au début du printemps (supra, p. 202) et que
la mort de Cratère date de mai ; il en est de même de la défaite de Néoptolème qui eut lieu dix jours avant celle
de Cratère. Il reste donc une période de deux mois.
LES OPÉRATIONS CONTRE EUMENE ET PERD ICC A S 223

1. les contacts avec Néoptolème n'ont jamais été rompus (]) ;


2. les généraux européens refusèrent de prendre l'offensive et se perdirent en aternoiements ;
ils ne voulaient pas marcher contre Perdiccas avant d'en avoir fini avec Eumène (2). Ils
craignent beaucoup le Kardien. Dans un premier temps, semble-t-il, ils cherchent, grâce à
l'appui de Néoptolème, à faire disparaître Eumène (:î) et à susciter des défections dans son
armée (4).
2. Eumène face à Néoplolème el la progression de Perdiccas.
Là encore, et malgré la présence d'Hiéronymos près d'Eumène, les auteurs anciens ne
donnent pas beaucoup de détails, pressés qu'ils sont d'en arriver au morceau de bravoure du
Kardien : la victoire sur Cratère, à laquelle Plutarque aussi bien que Diodore, Arrien et Cornélius
Nepos consacrent l'essentiel de leurs développements (5).
Dès le début, la situation du Kardien fut difficile, car les ordres de Perdiccas ne furent pas
respectés : Alketas refusa de se soumettre à l'autorité d'Eumène (6), et Néoptolème de se rendre
à la convocation que celui-ci lui avait lancée (7). Eumène était donc démuni de troupes comme
l'indique Nepos : « Eumène n'avait avec lui que des troupes peu nombreuses et peu solides,
parce qu'elles manquaient d'exercice ayant été formées depuis peu» (8). C'est la meilleure
preuve qu'il s'écoula plusieurs semaines entre le refus opposé par Eumène aux ouvertures de
Cratère et sa victoire devant Néoptolème. Ce dernier avait en effet sous ses ordres plusieurs
milliers de Macédoniens (9) ; si Eumène réussit à le vaincre, ce fut grâce à la supériorité de sa
cavalerie (10). Plutarque écrit à ce propos que le Kardien « recueillit le fruit de sa prévoyance
et de sa préparation» (n). Or ce corps de cavalerie il l'a levé sur place ; il ne s'agit pas non
plus des 6300 cavaliers formés entre l'été et l'automne 332, qui étaient passés à Cratère et à
Antipater (12). On en. conclut tout naturellement qu'entre son arrivée en Cappadoce — après
sa fuite de Sarcles — et la défaite de Néoptolème, Eumène a employé son temps à lever un
nouveau corps de cavalerie (1Ί), ce qui lui a évidemment pris plusieurs semaines.

(1) Cf. Diodore, 29, 4.


(2) Ce n'est que lorsqu'ils sont «sûrs» d'en finir facilement avec Eumène qu'Antipater part pour la
Cilicie à l'aide de Ptolémée (Diodore, 29, 6 ; Plutarque, Eum., 6).
(3) Diodore, 29, 4.
(4) Justin, ibid., 3, 4.
(5) Plutarque y consacre plus d'un chapitre (6, plus 7 en entier) ; Diodore, 3 chapitres (30-32) ; Arrien,
tout le parag. 27 ; Nepos près de deux chapitres (3, 3-6 et 4 en entier) ; seul Justin passe rapidement sur la
guerre proprement dite (XIII, 8, 6-8).
(6) Plutarque, Eum., 5.
(7) Id., ibid.
(8) Eum., 3, 3. L'auteur, qui ne dit rien des affaires entre Néoptolème et Eumène, fait une erreur en
croyant que c'est avec de telles forces qu'il affronta et vainquit Cratère ! (voir infra, p. 226).
(9) Plutarque, Eum., 5 ; Diodore, 29, 4.
(10) Plutarque, ibid.
(11) Ibid.
(12) Plutarque, Eum., 4 (cf. supra, p. 209, n. 1).
(13) Cf. PSI, XII-I, n° 1284 qui, comme l'a vu V. Bartoletti (Frammmento di storia di Diadochi (Ar-
224 APPENDICE II

C'est ce que confirme, nous semble-t-il, un passage (mal placé) de Diodore qui écrit (*),
après la défaite et la fuite de Néoptolème : « Dès qu'Eumène apprit que l'ennemi marchait
sur lui, il rassembla ses forces de toutes parts et surtout la cavalerie». Or il ne s'est écoulé que
10 jours entre les deux batailles (2), délai manifestement insuffisant pour lever une telle troupe.
En fait, Eumène, pendant ces dix jours, prévoyant l'attaque de Cratère, avait gardé ses troupes
sous la main (3). Le passage cité de Diodore s'applique donc bien plutôt à la période séparant
son arrivée en Cappadoce et la bataille contre Néoptolème.

Les sources anciennes, en revanche, consacrent peu de mots au front égyptien jusqu'à
l'arrivée de Perdiccas, mais se contentent le plus souvent de mentionner que le Grand Vizir,
arrivant de Damas, vint établir son camp près du Nil (4). Cependant Diodore, après avoir
raconté en détail la bataille d'Eumène sur Cratère (5), et la hâte d'Antipater à gagner la Cili-
cie (6), écrit : « Quant à Perdiccas, à la nouvelle de la victoire d'Eumène, il nourrit une
confiance beaucoup plus grande pour sa campagne contre l'Egypte» (7).

riano?), ibid., p. 158-161), constitue un fragment de Y Histoire d'Amen. (Cf. également G. Wirtii, Zur grossen
Schlacht des Eumenes, 322, (PSI, 1284), dans ΚHo, 46 (1965), p. 283-288). Ces quelques lignes en effet font partie
d'un récit d'une bataille où la cavalerie joua un rôle décisif ; V. Bartoletti y voit une allusion à la bataille entre
Eumène et Cratère, arguant qu'il n'y a pas d'autres exemples d'un tel dispositif dans l'histoire grecque (ibid.,
p. 160). Sans nier les rapprochements que l'on peut faire avec le récit de cette bataille par Diodore (voir en
particulier 32, 1-3), on ne doit cependant pas oublier que la bataille entre Eumène et Néoptolème fut
es entiel ement aussi un combat entre corps de cavalerie (Plutarqjje, Eum., 5). Or le papyrus (ligne, 19 sqq.) parle de la
démarche d'un certain Xennias envoyé par Eumène pour demander à la phalange ennemie de se rendre, en
précisant que ce Xennias savait parler le macédonien ; n'est-ce pas une preuve qu'à cette date Eumène n'avait
pratiquement pas de Macédoniens à son service, ce qui n'est pas le cas au moment de la bataille avec Cratère
(voir infra, p. 226) ? Le fragment peut donc se référer à la bataille entre Eumène et Néoptolème. — Notons,
en passant, que ce texte est ignoré de D. Kanatsulis, The Hellenism of the ancient Macedonians, Thessalonikè,
1965, lorsque, pour asseoir sa thèse de l'inexistence d'une langue macédonienne différente du grec, il expose,
pour les refuser, les textes anciens dont s'étaient servi jusqu'ici les partisans de la thèse opposée (p. 66-76).
Or ce papyrus nous semble constituer un témoignage important qui, en particulier, rejoint celui de Quinte-
Curce (à propos du procès de Philotas : VI, II, 4; 11, 35), et permet de comprendre celui de Plutarqjje,
Eum., 14 (in fine) : Μακεδονιστι τ-fj <ptovf] ; cf. PSI, 1284, lign. 19-20: 'άνδρα μακεδονίζοντα τ{] [<p](ovf).
Ce texte n'est pas cité non plus par A. Toynbee, Sorne problems of Greek hislory, London, 1969, p. 64-79 (« What
was the ancestral language of the Makedones ?»), qui conclut dans le même sens que Daskalakis.
(1) 30, 1.
(2) Plutarque, Eum., 8.
(3) Ibid., 6.
(4) Arrien, Suce, 28.
(5) 32, passirn.
(6) 33, 1.
(7) Ibid.
LES OPÉRATIONS CONTRE EUMENE ET PERDICCAS 225

Ce passage a soulevé un certain nombre de controverses parmi les commentateurs. En


effet, cette victoire d'Eumène ne peut pas être celle qu'il remporta sur Cratère (1). Restent dès
lors deux explications possibles : — soit qu'il s'agisse de la victoire sur Néoptolème (2) ; — soit
que nous soyons devant une grossière erreur de Diodore qui aurait été contaminé par une source
autre qu'Hiéronymos de Kardia (3).
Si nous mettons de côté le recours à une source philo-ptolémaïque, qui ne constitue pas
à proprement parler une preuve, R. Schubert présente deux arguments à l'appui de son
interprétation : — en premier lieu, écrit-il, si Diodore ne donne pas de précision, c'est forcément
qu'il se réfère à la bataille qu'il vient de décrire longuement entre Eumène et Cratère ; —
deuxièmement, la victoire sur Néoptolème ne faisait en rien avancer les affaires de Perdiccas, qui
n'avait dès lors aucun motif à se réjouir.
A ceci, on peut répondre tout d'abord qu'une erreur et des contradictions aussi graves
dans le texte de Diodore sont difficilement explicables ; le recours que fait R. Schubert, comme
à son habitude, à l'emploi de deux sources différentes, paraît difficilement admissible (4). En
revanche, l'allusion de Diodore à la victoire antérieure sur Néoptolème peut s'expliquer assez
facilement par la manière de travailler de Diodore ; cet auteur, comme les autres auteurs
antiques en règle générale, est incapable d'exposer synchroniquement l'évolution sur deux fronts
distincts ; c'est la « raison d'être » de nombreux doublets qui créent effectivement des ambiguïtés
dans son récit (δ) car, à chaque fois qu'il reprend le cours du récit, il se croit obligé de faire un
retour en arrière, par une louable attention pour ses lecteurs. Or, en l'occurrence, Perdiccas a
disparu de son récit depuis son passage en Cilicie (6) ; reprenant le cours de l'exposé sur
l'expédition égyptienne du Grand Vizir (7), après plusieurs chapitres consacrés à l'Asie Mineure (8),
il croit nécessaire de dire quelques mots sur l'état d'esprit de Perdiccas pendant les combats
d'Eumène, ce qui a effectivement pour conséquence de créer un malentendu ; mais celui-ci
est uniquement imputable à la maladresse de Diodore (9) ; en revanche, il n'y a aucune raison,
sérieuse de douter de l'historicité de l'information qu'il nous transmet.

(1) Voir Diodore, 37, 1.


(2) Ainsi Kallenberg, Philol, 36 (1877), p. 525 ; Vezin, Eumenes, p. 52 ; Droysen, II, p. 181, suivi
récemment par R. M. Errington, JHS, 1970, p. 66, n. 127.
(3) C'est la thèse développée par Schubert (Quellen, p. 196, sans citer Kallenberg) ; J. Seibert (Ptole-
maios, p. 68, n. 2), sans prendre fermement position, paraît cependant pencher plutôt du côté de Schubert.
(4) Pour Schubert, Diodore 33, 1 ne provient pas d'Hieronymos mais d'une source qui veut montrer
comment Perdiccas s'est rendu impopulaire Mais on ne voit pas comment ce passage de Diodore peut être
!

ainsi interprété. De plus nous restons très sceptique sur la coupure arbitraire faite par Schubert dans le récit
de Diodore : Hiéronymos avant 33, 1 et source différente à partir de 33, 1 ; tout le récit donne l'impression
d'une telle unité que nous ne croyons pas beaucoup à ce genre de Quellenforschung.
(5) Voir par exemple supra, p. 196.
(6) 29, 1-2.
(7) 33, 1.
(8) 29, 3-6; 30-32.
(9) Une telle erreur est d'autant plus compréhensible que lors de la bataille contre Cratère, celui-ci
disparut dès les premiers engagements (Diodore, 30, 5 ; Plutarque, Eum., 7 ; Arrien, Suce, 27) et que, dès
lors, les auteurs anciens réduisent l'affrontement à un duel entre Eumène et Néoptolème (Diodore, 31, passim,
Justin, XIII, 8, 8, Nepos, Eum., 4, 1-2, Plutarque, ibid.).
226 APPENDICE II

Contrairement aux dires de R. Schubert en effet, la joie de Perdiccas peut facilement


s'expliquer si l'on tient présent à l'esprit l'objectif primordial qu'il avait confié à Eumène (x) :
retarder le plus longtemps possible l'avance de Cratère et d'Antipater. Or Néoptolème était
depuis très longtemps hostile à Eumène, ce qui obligea ce dernier à distraire des forces pour le
surveiller. Dès lors, cette nouvelle de la victoire sur le stratège d'Arménie était à tous points
de vue une excellente chose pour le camp de Perdiccas. Après la fuite de Néoptolème, « au lieu
d'un allié puissant et peu sûr il a maintenant un ennemi impuissant » (2) . Cette fuite de
Néoptolème permettait en effet à Eumène de concentrer toutes ses forces unies à celles de
Néoptolème contre Cratère ; à ce titre, étant donné l'importance considérable des forces macédoniennes
d'Arménie (3), on peut considérer que cette première victoire constitua l'une des raisons
essentielles de la surprise et de la défaite de Cratère (4).

Contrairement aux hypothèses de E. Manni, il faut donc admettre que les opérations
militaires n'ont duré que quelques semaines, tant sur le front d'Asie Mineure que sur celui
d'Egypte (5). L'examen critique des textes anciens permet en outre de dresser un tableau chro-
logique synoptique des deux fronts entre mars (début) et mai 321 : on peut remarquer que la
phase des combats proprement dite a été extrêmement brève, réduite à une dizaine de jours en
Asie Mineure, moins encore en Egypte, puisqu'à la nouvelle de la victoire d'Eumène sur
Néoptolème, Perdiccas n'a pas encore planté son camp (6).
L'essentiel du laps de temps de neuf-dix semaines, entre le débarquement des armées
européennes et les morts de Cratère et de Perdiccas, fut employé ainsi :
en Asie Mineure : Cratère et Antipater essayèrent de débaucher les armées d'Eumène, et
d'attirer celui-ci et Néoptolème dans leur camp ; — Eumène, de son côté, prépara de nouvelles
troupes et déjoua les intrigues de son collègue ; — Antigone rallia les cités de la côte ionienne,
puis revint près des chefs de l'expédition ; — Kleitos, assez rapidement, passa dans le camp
d'Antipater et de Cratère (7) ;
sur le front égyptien : il est clair que tout ce temps fut occupé par le voyage vers l'Egypte.
Perdiccas étant encore en mars en Cilicie, et disparaissant en mai en Egypte, on peut considérer
qu'il gagna d'Egypte à marches forcées, anxieux de profiter au mieux du retard imposé à Cratère
et à Antipater (8).

(1) Cf. supra, p. 200 sqq.


(2) Nous reprenons ici l'excellente expression de Kallenberg, loc. cit.
(3) Plutarque, Eum., 5 ; Diodore, 29, 4.
(4) Voir les promesses de Néoptolème à Cratère : Plutarque, Eum., 6.
(5) D'ailleurs Manni (D.P., p. 76) admet lui aussi que l'expédition contre l'Egypte avait été très
brève, entre le départ de Perdiccas de la Cilicie et sa mort en Egypte : mais il décale tout ceci en 320, ce qui
fait qu'au total dans sa chronologie, depuis le débarquement de Cratère et d'Antipater jusqu'à la défaite du
premier et la disparition du Grand Vizir, il s'écoule à peu près un an, au lieu de 9 à 10 semaines !
(6) Diodore, 33, 1.
(7) Sur Kleitos, cf. supra, p. 215.
(8) Peut-être s'arrêta-t-il en route à Tyr (Diodore, 37, 2-4).
LES OPERATIONS CONTRE EUMENE ET PERDIGCAS 227

Chronologie de h ι lre guerre des diadoques


Front d'Asie Mineure Front égyptien
321 Cratère - Antipater - Antigone Eumène Perdiccas
mars Débarquement en Phrygie de s'enfuit à Sardes près de en Cilicie
l'Hellespont : Antigone Kléopatra
mande la flotte
Antigone rallie la côte ionienne ; s'enfuit vers la Cappadoce définit une nouvelle
ouvertures vers Eumène par la Voie royale gie et part aussitôt pour
ralliement de Kleitos à Cratère et prépare une nouvelle armée l'Egypte
mars-avril Antipater Perdiccas sur la route de
Poursuite de négociations de dissensions entre Eumène l'Egypte
tère et Antipater avec Eumène et Néoptolème
et Néoptolème
Arrivée de Néoptolème près de Défaite de Néoptolème
avril-mai Cratère et de Néoptolème vant Eumène
Antipater quitte Cratère et fait Perdiccas aux portes de
route vers la Cilicie l'Egypte

mai Défaite de Crat ère devant Eumène Assassinat de Perdiccas en


Egypte
été Conférences de Triparadeisos
3. Le bien-fondé de la stratégie de Perdiccas.
Nous pouvons en effet comprendre maintenant pourquoi Cratère et Antipater sont restés
apparemment inactifs pendant ces semaines, alors que Perdiccas risquait de prendre l'avantage
sur le Nil, et en conséquence se retourner avec toutes les armées d'Asie contre les envahisseurs
venus d'Europe.
Ceux-ci, à leur débarquement, se trouvèrent confrontés à un problème presque insoluble :
comment marcher au secours de Ptolémée — ce qui restait leur objectif premier (1) — sans
abandonner toute l'Asie Mineure à Eumène ? Malgré les succès d' Antigone près des cités et
des satrapes de la côte en effet, cette conquête restait éminemment précaire : Eumène pouvait en
reprendre le contrôle aussi rapidement, après le départ des armées européennes pour le front
égyptien (2) ; dans ce cas, c'étaient Cratère et Antipater qui risquaient de se voir barrée, à
leur retour, la route de la Macédoine (3).
Mais, d'autre part, ces derniers ne voulaient pas risquer toute leur campagne dans une
attaque inconsidérée contre le camp retranché de Cappadoce. Ce n'est que lorsqu'il fut assuré
(faussement) par Néoptolème d'une victoire facile que Cratère décida d'affronter Eumène (4).

(1) Cf. la hâte d'Antipater à gagner la Cilicie : Diodore, 33, 1 (σπεύδων βοηθήσαι τω Πτολεμαίο)).
(2) Cf. d'ailleurs Justin, XIV, 1, 6.
(3) Voir Arrien, Suce, 40, et Plutarque, Eutn., 8.
(4) Plutarque, Eum., 6 ; Justin, XIII, 8, 5.
228 APPENDICE II

On peut cependant se demander dans quelle mesure les généraux européens ne manquèrent
pas de hardiesse : il exista en effet un moment où, juste à son retour précipité de Lydie, Eumène
se trouva démuni de troupes. On peut penser également qu'Eumène fit traîner les négociations
avec Cratère et Antipater, et qu'au surplus les communications avec Néoptolème devaient être
difficiles à travers les lignes ennemies.
En tout état de cause, il ne restait qu'une solution : chercher à neutraliser Eumène sans
recourir à la force ; c'est ce qui incita Cratère à faire des offres mirifiques au Kardien ; ces
promesses coûtaient beaucoup à Cratère — dont l'autorité sur l'Asie était par avance diminuée (x)
— et certainement aussi à Antipater qui ne nourrissait aucune sympathie pour le lieutenant de
Perdiccas. L'ampleur de ces concessions virtuelles montre assez la crainte que leur inspirait
Eumène.
Devant le refus d'Eumène, on essaya de l'isoler en faisant appel à Néoptolème, qui avait
toujours été tiède pour Perdiccas. L'on a vu que les tentatives de Néoptolème eurent une issue
fâcheuse, d'autant qu'il transmit des nouvelles exagérément optimistes à Cratère.
Pendant ce temps, et surtout depuis le refus d'Eumène, Cratère et Antipater restèrent dans
le plus grand embarras, dont rend compte Plutarque (2) : nul doute qu'au sein du synedrion
se manifestaient plusieurs tendances sur l'orientation à donner à la campagne : attentisme ou
offensive ; c'est ce qui explique le soulagement et la rapidité peu lucides avec lesquels on accueillit
les propositions de Néoptolème. Il est vrai qu'il n'y avait plus d'autre solution : une attente
prolongée risquait de promettre définitivement la campagne.
Mais il était déjà trop tard, car Perdiccas était aux portes de l'Egypte. On voit donc que
la nouvelle stratégie mise sur pied par le Grand Vizir en Cilicie était fondée sur un excellent
calcul puisque, malgré des défections multiples (Alketas, Néoptolème, Kleitos), Eumène, par
sa seule présence, avait contraint Antipater et Cratère à perdre plusieurs semaines en Asie
Mineure : ce délai avait permis à Perdiccas de se porter sur le Nil.
Son échec ne s'explique pas uniquement par l'incapacité dans laquelle s'était trouvé
Eumène, au printemps 321, d'interdire à Cratère et à Antipater le passage en Asie (3). Par la
suite, en effet le Kardien a manifesté des dons éclatants de stratège et de tacticien (4). Il s'est
révélé comme un fin politique en refusant les offres de Cratère et d' Antipater. Hiéronymos en
effet s'abuse lui-même et abuse ses lecteurs en voulant expliquer ce refus par le seul sens de
l'honneur de son compatriote (5) ! En vérité Eumène avait fort bien compris l'impasse militaire
dans laquelle se trouvaient les généraux adverses. Le succès escompté du Grand Vizir devant
Ptolémée devait lui donner une place prvilégiée dans le « nouvel empire» (6) .

(1) Cratère revenait prendre le contrôle de l'Asie (Diodore, 25, 4).


(2) Loc. cit.
(3) Cf. supra, p. 208-209.
(4) Les mérites d'Eumène sont d'ailleurs soulignés par Hiéronymos (Arrien, Suce, 27) qui oppose
« le scribe» à Néoptolème « homme de guerre qui avait brillé dans les batailles». Cf. le portrait très favorable
dressé par F. Altheim, Alexandre et ΓAsie, Histoire d'un legs spirituel, tr. fse. Payot, Paris, 1954, p. 194-197 qui
fait de la victoire d'Eumène sur Cratère, le prototype de la victoire d'Hannibal à Cannes (p. 196). (Sur
l'interprétation d'Altheim, voir cependant P. Briant, D'Alexandre aux diadoques ..., dans REA (1972) p. 48 sqq).
(5) Plutarque, ibid., 5 (le passage mériterait d'être cité dans son entier) ; voir dans le même sens que
nous H. D. Westlake, Eumenes, p. 320.
(6) Sur le caractère inattendu de la défaite de Perdiccas en Egypte, voir Diodore, XVIII, 43, 1.
CONCLUSION

TRIPARADEISOS, LES RAISONS D'UNE APPARITION


AU PREMIER PLAN

A l'issue des discussions de Triparadeisos, Antigone bénéficia d'un avancement


considérable. Non seulement il retrouva sa satrapie (Grande-Phrygie, Lycie-Pam-
phylie), mais surtout il reçut le commandement de l'armée chargée de poursuivre
Eumène et les perdiccaniens, conformément aux condamnations prononcée par
l'Assemblée du Nil (*) ; — d'autre part, il fut chargé de « la garde et du soin» des
rois (2). Pour tout dire, ce règlement donnait à Antigone la prééminence en Asie.
Comment cela peut-il s'expliquer ?
Les différentes étapes de sa carrière depuis la mort d'Alexandre, telles que nous
avons essayé de les reconstituer, ne montrent pourtant pas une progression constante,
bien au contraire. A la mort du roi, il n'était nullement destiné à jouer un rôle
prépondérant dans le monde des diadoques : en particulier, son rôle discret pendant
l'expédition orientale du Conquérant lui interdit d'échaffauder des plans grandioses.
Sa seule préoccupation, à cette date, c'était de préserver l'avenir, d'où son refus
de se plier à l'autorité de Perdiccas.
Par la suite, les différentes étapes de sa progression ne furent pas dues
essentiellement à des initiatives personnelles minutieusement préparées. Lorsqu'il se
rebella contre les ordres humiliants du Grand Vizir, il ne savait pas quels avantages
précis il pourrait en tirer. Lorsqu'il s'engagea dans la guerre aux côtés de Cratère
et d'Antipater, il ne pouvait pas non plus escompter une progression foudroyante.
En revanche, il sut aux mieux utiliser les erreurs de jugement de Perdiccas.

(1) Cf. infra, Appendice IIe Partie, p. 272-275.


(2) Notre objectif, dans ces quelques pages, n'est pas d'étudier en détail les clauses du règlement de
Triparadeisos, qui d'ailleurs pose beaucoup moins de problèmes que celui de Babylone. Les sources principales
sont Diodore, XVIII, 39, 6-7, 50, 1 et surtout Arrien, Suce, 37-39 (position d' Antigone) ; y ajouter Justin,
XIII, 8, 10 et XVI, 1, 13 ; Heid. Epit. FGrH, n° 155, F 1 (4) (erronné) ; Appien, Syr., 53 (approximatif, mais
cf. infra, p. 233, n. 4) ; Plutarque, Eum., 8 (très succinct). — Parmi les études modernes, nous renvoyons
surtout à : F. Schachermeyr, Klio, 1925, p. 452-458 ; W. Schur, RhM, 1934, p. 147-151 ; H. Bengtson, Stratégie,
F, p. 94-106 ; M. J. Fontana, Lotte, p. 169-179 ; R.M. Errington, From Babylon, dans JHS, 1970, p. 67-72.
230 CONCLUSION

II n'en reste pas moins qu'au début de la guerre, et pendant le déroulement


des opérations contre Perdiccas, il est resté, comme on l'a vu (x), dans une position
en retrait . Son rôle assez secondaire dans la lutte contre Eumène et Perdiccas ne
le mettait pas dans une position de force en vue des conversations qui devaient s'ouvrir
après la mise à l'écart du Grand Vizir. Dans ces conditions, si Pi thon et Arrhidée
lui lancèrent une convocation avant de gagner Triparadeisos (2), ils n'entendaient
pas exprimer par là qu'Antipater et Antigone étaient considérés comme
d'importance égale. Mais, beaucoup plus simplement, Antigone était, à cette date, chef
de la flotte d'accompagnement du stratège d'Europe, qui était, lui, le véritable
commandant en chef (3). N'en doutons pas : à l'été 321, le Borgne disposait d'une
influence réduite, et chez les soldats macédoniens (4), et parmi les principaux chefs,
tous anciens compagnons d'Alexandre (5). Ce n'était donc pas sa carrière antérieure
qui pouvait l'imposer irrésistiblement.

*
* *

En revanche, en arrivant à Triparadeisos, Antigone bénéficia, peut-on dire,


d'un vide politique presque total. A cet égard, on doit insister tout particulièrement
sur les conséquences de la mort de Cratère, qui constitua à coup sûr la chance majeure
de toute la carrière d'Antigone. Le prostates n'avait jamais montré en effet beaucoup
de sympathie pour le satrape de Grande-Phrygie, et, au départ d'Europe, il n'avait
certainement pas l'intention de le privilégier (6).
Au surplus, parmi les chefs les plus prestigieux, ceux surtout qui avaient pris
part à l'expédition d'Alexandre, la plupart s'étaient compromis avec Perdiccas
(Pithon, Arrhidée, Séleucos, Antigène), et préférèrent recevoir de magnifiques

(1) Supra, chap. IV.


(2) Arrien, Suce, 30.
(3) Cf. supra, p. 209-21 1. Contra W. Schwahn, Klio, 24 (1930-31), p. 316, n. 1 : pour lui, Pithon et Arrhidée
voulaient que pût s'exprimer l'armée d'Antigone, car elle aurait pu choisir son chef, de préférence à Antipater.
Mais cette interprétation n'est pas fondée (Antigone n'a pas d'armée : cf. supra, ibid.) ; cf. aussi R. M. Errington,
ibid., p. 69, n. 135, qui met en exergue le« rôle» tenu par Antigone lors de l'expédition de Chypre (mais supra,
p. 203-207).
(4) II ne faut pas prendre au pied de la lettre Polyen, Strat., IV, 6, 4 (cf. en particulier : ώς άνδρΐ των
επιφανών), car ce passage privilégie le personnage d'Antigone.
(5) Sur ce «complexe» d'Antigone, cf. supra, p. 129-132.
(6) Supra, p. 182-185.
CONCLUSION 231

satrapies comme prix de leur lutte (tardive) contre Perdiccas (x) . Parmi les « alliés »
de Cratère et d'Antipater, Lysimaque était absent, et surtout préoccupé de fortifier
sa domination personnelle sur la Thrace (2) ; quant à Ptolémée, dès après la
disparition de Perdiccas, il avait nettement déclaré qu'il ne briguait nullement la succession
du Grand Vizir (3). Il préférait rester à l'écart de ces problèmes, et consacrer toute
son énergie à augmenter sa puissance en Cyrénaïque et en Koilè-Syrie.
Le seul personnage qui aurait pu exiger une place de premier plan — et nul
doute qu'il tenta de l'obtenir — , était Cassandre, le fils d'Antipater. Mais il ne
reçut que le commandement de la cavalerie des hetairoi (4). Même si, dans cette
charge, il avait pour fonction et pour mission de limiter la marge de manœuvre
d'Antigone (5), il n'empêche qu'il ne put jamais le perdre dans l'esprit d'Antipater (6),
si bien qu'à l'automne 321, il rentra avec son père en Europe (7), plutôt que d'être
réduit à un rôle de second plan en Asie.
Or, il fallait absolument un homme énergique et capable, pour diriger les
opérations militaires en Asie, Antipater désirant avant tout rentrer en Europe (8).
Dès lors, Antigone, dont les qualités de stratège était appréciées (9), s'imposait
naturellement. Le fait d'avoir accompagné Antipater constamment, et d'être arrivé
avec lui à Triparadeisos, constituait un autre avantage. Il mit d'ailleurs tout en
œuvre pour se placer au premier plan, lors de la stasis(i0), et avoir des droits ainsi
à la reconnaissance du stratège d'Europe (u), dont dépendait sa carrière (12).

** *

( 1 ) Cette relation entre l'opposition à Perdiccas et l'accession à de hauts postes satrapiques est nettement
indiquée pour Antigène (Diodore, XVIII, 39, 6) ; cf. aussi Pithon (Médie), Arrhidée (Phrygie de PHellespont),
Séleucos (Babylonie), Kleitos (Lydie), Laomédon (conserve la Syrie), Philoxène (retrouve la Cilicie).
(2) Sur Lysimaque, cf. supra, p. 183, n. 7 et Hunerwadel, op. cit., p. 18 sqq.
(3) Diodore, ibid., 36, 6-7 et 43, 1-2. (Sur ces passages, voir les doutes de J. Seibert, Ptolemaios, p. 72-
73).
(4) Arrien, Suce, 38, Diodore, ibid., 39, 7 et FGrH, n° 155, F 1 (4). (Cf. Schachermeyr, ibid., p. 456,
n. 1 et p. 458, n. 2 ; M. Fortina, Cassandro, p. 22).
(5) Diodore, loc. cit.
(6) Cf. Arrien, Suce, 43 (cf. infra, p. 233, n. 4).
(7) Ce départ se déduit du silence des sources, et de la présence de Cassandre en Europe en 319 (cf. M.
Fortina, ibid., p. 22, n. 7 ; D. Kanatsulis, Antipatros ..., dans Makedonika, 8 (1968), p. 177).
(8) Cf. supra, p. 169-181 les raisons qui ont poussé Antipater à accompagner Cratère en Asie.
(9) Diodore, ibid., 28, 3.
(10) Polyen/oc. cit. (cf. infra, p. 275-279).
(11) A cet égard, soulignons l'expression d'ARRiEN, Suce, 38: Antipater confie le commandement de
l'expédition contre Eumène, à la demande même d'Antigone (αντώι αιρονμένωι).
(12) Précisons ce point. On ne doit pas considérer la position d'Antipater à Triparadeisos, comme com-
232 conclusion

C'est donc dans les relations entre Antipater et Antigone, et dans les objectifs
du premier que l'on doit chercher les raisons de cette brutale promotion du Borgne.
Il est important de souligner que les deux hommes étaient liés par une amitié déjà
ancienne, nouée certainement à l'époque de Philippe II (x). En outre, ils comptaient
parmi les plus vieux généraux macédoniens (2). Cette considération a certainement
pesé lourd, si l'on en juge aux raisons qui poussèrent Antipater, deux ans plus tard,
à transmettre ses pouvoirs à Polyperchon plutôt qu'à Cassandre : « ... Polyperchon ...
était presque le plus vieux (presbutatos) des compagnons de combat d'Alexandre »,
alors que Cassandre, «parce qu'il était jeune (néos), reçut la charge de chiliar-
que» (3).
Antipater, Antigone, Polyperchon (chargé de l'Europe pendant l'expédition
d'Antipater en Asie (4)) : on peut, d'une certaine manière, considérer les résultats
de Triparadeisos comme une revanche des presbuteroi sur les moi (5). Mais qu'on
ne s'y trompe pas : la concession d'aussi grands pouvoirs à Antigone ne s'explique
pas par un amenuisement des facultés intellectuelles d'Antipater (6). Bien au
contraire, celui-ci garda, après sa mort, la réputation d'avoir été le plus avisé des grands

parable à celle d'un« dictateur» (terme employé par Schachermeyr, ibid., p. 452, suivi par Schur, ibid., p. 149 ;
contra, justement, Bengtson, ibid., p. 18, n. 3 et D. Kanatsulis, art. cit., p. 170). On a peu de renseignements
sur les modalités de la répartition des satrapies. Aucune source ne cite YAA, et tout permet de supposer qu'elle
n'intervint pas (Granier, p. 54 ; Kanatsulis, ibid.). Mais la liberté d'Antipater était considérablement réduite,
en ce domaine, par des considérations de fait : il n'était pas question de contester leurs satrapies à Lysimaque
ni à Ptolémée (Diodore, ibid., 39, 5 et FGrH, n" 155, F 1 (4)) ; les anciens lieutenants ou satrapes de Perdiccas,
d'autre part, entendaient recevoir une satrapie importante (cf. supra, p. 231, n. 1) ; Antipater ne pouvait donc
pas procéder à cette distribution pour appliquer une politique personnelle [contra, R. M. Errington, ibid.,
p. 70, qui interprète le remplacement de Ménandros par Kleitos en Lydie, comme une mesure contre l'ambition
d'Antigone). — En revanche, en ce qui concerne le choix d'un stratège chargé de combattre Eumène, Antipater
avait les mains libres.
(1) Diodore, ibid., 23, 3.
(2) Antigone, en 321, a dépassé la soixantaine (cf. supra, p. 17) ; Antidater a 77 ans (né en 398 Berve,
:

II, n» 94).
(3) Diodore, ibid., 48, 4-5.
(4) Ibid., 38, 6.
(5) Cette primauté des Anciens sur les Jeunes dans la direction des affaires publiques, était un fait admis
dans toutes les cités grecques (cf. l'étude remarquable de P. Roussel, Étude sur le principe de l'ancienneté dans le
monde hellénique, dans Mém. Inst. Nat. France, Acad. Inscr. et Belles Lettres, XLIII-2 (1951), p. 123-127, passim qui
ne fait que de très rares incursions dans le monde hellénistique, ibid., p. 142-143, p. 207-209). Il en était, semble-
t-il, de même en Alacédoine. (Cf. C. F. Edson, Early Macedonia, dans Ancient Macedonia, Thessalonikè, 1970, p.
22 et n. 24).
(6) Contrairement à ce qu'affirme Sciiachermeyr, ibid., p. 454.
CONCLUSION 233

chefs macédoniens (1). Derrière cette pittoresque coalition de vieillards, il y a une


pensée politique. En choisissant Antigone en 321, puis Polyperchon en 319, Anti-
pater, à notre avis, cherchait avant tout à conserver à la Macédoine de Philippe sa
position privilégiée dans l'Empire, contre les jeunes compagnons d'Alexandre,
préoccupés surtout de leurs projets ambitieux de fondation de royaumes et de
dynasties (2). Nous pensons donc que le choix d'Antigone, en 321, répondait aux objectifs
que se fixait Antipater : défendre la dynastie argéade et la terre des ancêtres (3) .
Ce choix peut paraître absurde, si on considère l'ardente pléonexia dont Antigone
ne tarda pas à faire preuve. Antipater lui-même ne devait pas se faire trop
d'illusions (4). C'est probablement pourquoi il voulut le mariage de Démétrios et de
Phila (δ), pensant ainsi mieux se lier Antigone. De toute façon, Antipater n'avait
pas le choix : le Borgne était le seul chef dont il pouvait espérer l'amicale
collaboration à l'œuvre de sauvegarde des traditions macédoniennes (6).
** *

(1) Diodore, XIX, 59, 5.


(2) Contrairement à Antipater, qui ne choisit pas son successeur kaia génos, ce contre quoi s'insurgea
Gassandre (Diodore, XVIII, 49, 1).
(3) Cf. ibid., 39, 7 : προήγεν επί Μακεδονίαν, κατύξων τους βασιλείς επί την πατρίδα.
(4) Cf. Diodore, loc. cit. : Antipater se méfie de Vidiopragia d'Antigone. — Concernant les résultats des
dénonciations de Cassandre contre Antigone avant le passage en Europe (Arrien, Suce, 43), les avis sont
partagés. Ce qui ressort cependant du texte d'Arrien, c'est que : 1) Antipater conserva son estime à Antigone ;
2) il augmenta ses forces militaires. D'autre part, le texte de Diodore (loc. cit., avec une erreur chronologique
due à une lacune : cf. Hunerwadel, op. cit., p. 21, n. 2) montre que les rois sont passés en Europe avec
Antipater, alors qu'à Triparadeisos, Antigone en avait reçu « la garde et le soin» (Arrien, Suce, 38). Cette affaire
a donc abouti, d'une part, à un renforcement des pouvoirs militaires d'Antigone (cf. en part. Bengtson, op.
cit., p. 101-104 : à Triparadeisos, Antigone est commandant en chef de l'armée royale ; en Phrygie, Antipater
lui donne la charge de « stratège d'Asie», d'oii le terme d'episcopos que lui applique Appien, loc. cit. ; cf. dans
le même sens, R. M. Errington, art. cit., p. 71) ; quant au départ des rois pour l'Europe, la majeure partie
des modernes considèrent qu'il s'agit d'un geste de défiance caractérisé d'Antipater (cf. P. Cloché,
Dislocation, p. 77 ; M. J. FoNTANA,Xo<fe, p. 176 et n. 28 et p. 177 ;M. Fortina, Cassandro, p. 171 ; contra F. Schaciier-
meyr, ibid., p. 453-454). — II faut ajouter que, jusqu'à son passage en Europe, Antipater semble garder lui-
même la direction des opérations militaires (cf. Arrien, Suce, Fil, 42) ; rien ne montre en outre qu'Antigone
ait eu la charge des opérations navales (si on admet que l'expédition à Chypre, indiquée par IG, XII, 2, 645,
date de 320 (cf. supra, p. 2 15, n. 9), la démarche de Thersippos auprès de Kleitos révèle peut-être que le satrape
de Lydie avait été investi de responsabilités particulières en ce domaine). Tous ces textes équivoques sont
probablement l'expression de l'ambiguïté même de la position d'Antipater à l'égard d'Antigone.
(5) Diodore, XIX, 59, 3-6 et Plutarque, Démet., 14. La date que nous admettons semble la plus
probable (cf. Schur, ibid., p. 152 ; Schachermeyr, ibid., p. 456, n. 7 ; Kanatsulis, art. cit., p. 176 ; Cl. Wehrli,
Phila, fille d'Antipater et épouse de Démétrius, roi des Macédoniens, dans Historia, XIII-2 (1964), p. 141 ; R. M.
Errington, ibid., p. 71, n. 151).
(6) Voir déjà dans ce sens, Schur, art. cit., p. 151.
234 CONCLUSION

II serait cependant abusif de conclure que le succès d'Antigone à Triparadeisos


a été uniquement forgé par une série d'heureux hasards. Son activité et ses décisions
entre 323 et 321 illustrent bien au contraire la lucidité et l'acuité de jugement qu'Hié-
ronymos de Kardia lui reconnaît (x). Il a su rester, quand il le fallait, dans une
position d'attente, mais aussi prendre des décisions définitives, lorsqu'il jugeait la
situation favorable. C'est dire que, pendant cette période, sa carrière fut
essentiel ement celle d'un opportuniste. Désormais installé dans un poste-clef, il était bien décidé
à ne pas perdre les bénéfices d'une politique aussi habile.

(1) Diodohe, XVIII, 23, 4; cf. aussi Arrien, Suce, F 11, 43.
APPENDICE À LA DEUXIÈME PARTIE

ARMÉE ET PHALANGE, DE BABYLÇNE À TRIPARADEISOS


CONTRIBUTION À L'ÉTUDE DE
L'ASSEMBLÉE MACÉDONIENNE

SOMMAIRE

Introduction 237
I. — LES INTERVENTIONS DE L'« ARMÉE», DE BABYLONE A
TRIPARADEISOS 240
A — Modalités et signification de la stasis de la phalange à Babylone
(été 323) 240
Β — Réconciliation et nouvelle stasis : l'affaire de Kynanè (automne
323-automne 322) 258
C — Perdiccas, Ptolémée et l'armée royale (printemps 321). . . 263
D — L'armée, Eurydikè et Antipater à Triparadeisos (été 321). . 272

IL — ESSAI D'INTERPRÉTATION 279


A — Assemblée de l'armée et assemblée des phalangites . . .279
Β — Assemblée du peuple et assemblée de l'armée .... 286
C — Assemblée de l'armée, assemblée du peuple, assemblée des
phalangites 330

Conclusion ............. 346


INTRODUCTION

Certains s'étonneront peut-être de voir figurer une étude aussi longue, au titre aussi
ambitieux, à l'issue d'une enquête sur la carrière d'Aniigone le Borgne de 323 à 321. Il nous paraît
donc utile d'expliquer comment cette recherche a pu nous amener à nous intéresser de près et
à reprendre une question aussi controversée que celle de l'Assemblée macédonienne.
Dans un premier temps nous avons voulu rechercher les causes de l'échec de Perdiccas.
En effet, nous avons déjà souligné, dès le départ de l'enquête (1), que la reconstitution des étapes
de l'ascension d'Antigone ne pouvait être envisagée que dans le cadre plus large des rapports
de force établis depuis Babylone par les grandes personnalités qui ont dominé l'époque des
diadoques. Au regard de notre recherche sur la cai-rière d'Antigone, nous devions donc mettre
l'accent sur l'évolution de ses rapports avec Perdiccas, ce qui fait l'objet de notre deuxième
partie. Mais il ne faut pas cacher que les initiatives, pour la plupart, sont venues de Perdiccas
et qu'en dernière analyse, le triomphe d'Antigone à Triparadeisos, c'est le couronnement non
seulement de l'habilité tactique d'Antigone, mais aussi de toute une série d'échecs partiels et de
maladresses du Grand Vizir, jusqu'à son assassinat par ses lieutenants sur les rives du Nil.
A cet égard, il est indubitable que Perdiccas, tout au long de ces deux années, s'est trouvé
confronté à un problème qu'il n'a pas su ou voulu résoudre, à savoir le problème des rapports
qu'il devait établir avec l'armée et ses lieutenants : pour ne prendre qu'un exemple, nous avons
vu les conséqutnees capitales sur la carrière d'Antigone, de la rupture intervenue entre le Grand
Vizir et l'armée après le meurtre de Kynanè (2). C'est pourquoi il nous a semblé important et
même indispensable de reprendre in loto cette étude des rapports de Perdiccas et des
Macédoniens, depuis la sécession de Babylone jusqu'à sa mort en Egypte deux ans plus tard.

Mais, en avançant dans cette étude, il nous est vite apparu qu'elle devait être en fait
englobée dans une recherche plus vaste. La mort d'Alexandre a. en effet créé ce qu'on peut appeler
un vide politique ; son héritier argéade, Arrhidée, n'a manifestement pas les qualités requises
pour assumer la succession ; aucune autre personnalité, pas même Perdiccas (3), n'est assez
incontestée ni incontestable pour prétendre imposer ses volontés. Entre la mort d'Alexandre et
l'apparition des monarchies hellénistiques organisées, se place une période de transition précisément
dominée, entre 321 et 306, par Antigone le Borgne qui, en 306, osa le premier assumer le titre
royal.
A l'intérieur même de cette période, les deux années 323-321 ont joué, à nos yeux, un rôle
capital pour l'orientation du nouveau monde. Qui a véritablement détenu les rênes du pouvoir
pendant cette période où coexistent les éléments centripètes et les éléments centrifuges ? Doit-on

(1) Supra, p. 122-123.


(2) Ibid., p. 160-161.
(3) Sur ce point, contesté par E. Badian, cf. supra, p. 138, n. 5.
238 APPENDICE À LA DEUXIEME PARTIE

vraiment réduire la réflexion sur la nature du pouvoir à l'examen des grandes personnalités,
comme tendent à l'établir toutes les études consacrées aux rapports juridiques qui les ont liées
depuis les conférences de Babylone ? Nous ne le croyons pas.
En 323 — cela a été reconnu depuis longtemps (1) — le seul élément stable, c'est l'armée.
Or, celle-ci est intervenue directement et à plusieurs reprises dans l'élaboration des décisions,
depuis la sécession de la phalange à Babylone jusqu'aux Conférences de Triparadeisos.
Pourtant l'étude complète de ces interventions n'a jamais été tentée, à notre connaissance ; même
l'ouvrage spécialisé de F. Granier est bien loin de rendre compte de ce phénomène. On ne peut pas
non plus réduire cette étude à celle des pouvoirs juridiques de «l'Assemblée de l'armée», car
précisément, pendant toute cette période, les interventions des soldats revêtent souvent un
caractère exceptionnel (2). L'intérêt d'une telle recherche est ailleurs : l'armée intervient-elle
spontanément ? Ou est-elle manœuvrée ? Et par qui ? Comment s'établissent les rapports avec
ceux qui ont la charge de la commander, et en particulier avec Perdiccas ? Peut-on dégager
une conscience politique derrière toutes ces interventions à première vue disparates ?

Dans un premier temps, d'autre part, il nous est apparu important de réduire cette étude
à la seule période 323-321. Malgré les rêves d'Antigone en effet, la période 321-306 est surtout
marquée par le fractionnement continu de l'empire. Entre 323 et 321 au contraire la partie
n'est pas jouée entre les deux tendances, impériale et satrapique. A partir de 321, on ne peut
plus parler d'Assemblée de l'Armée, mais d'assemblées des armées satrapiques (3) : l'armée
d'Alexandre a été fractionnée en de multiples corps. Sans doute, en 321, Antigone a-t-il été mis à
la tête des armées royales (4), mais cela est purement fictif, puisque les rois ont regagné la
Macédoine. Désormais, ce sont les Macédoniens d'Europe qui constituent l'armée royale (5).
De Babylone à Triparadeisos au contraire, c'est l'armée royale. Celle-ci est bien définie :
c'est l'armée qui se trouve à Babylone à la mort du roi ; elle est composée essentiellement de
Macédoniens (6). Il est parfaitement erroné de prétendre que l'armée de Babylone n'avait
aucun droit à prendre des décisions, sous prétexte que des contingents importants de Macédo-

(1) Cf. par exemple Droysen, Hellénisme, II, p. 82-83.


(2) Voir ainsi A. Aymard, Éludes, p. 153, n. 2.
(3) Ptolémée a donné l'exemple en recrutant, dès 323/2, une armée personnelle (Diodore, 14, 1) ; voir,
aussi Antipater qui, après Triparadeisos, rentre en Europe avec « sa propre armée» (Id., 39.7). En utilisant
l'expression « assemblées des armées satrapiques », nous n'entendons nullement suivre l'opinion couramment
admise selon laquelle les armées des diadoques, nées de l'armée macédonienne originelle, auraient conservé
depuis 321 le droit pour chacune d'elles d'acclamer un «roi des Macédoniens». Au contraire, la suite de
notre exposé montrera que nous adhérons pleinement aux conclusions si nettement exprimées par A. Aymard
Études, p. 151-153.
(4) Arrien, Suce, 38.
(5) Cf. Diodore, XIX, 23, 2.
(6) Cf. G. T. Griffith, Mercenaries, p. 51 ; P. A. Brunt, JHS, 83 (1963), p. 63.
ARMÉE ET PHALANGE, DE BABYLONE À TRIPARADEISOS 239

niens se trouvaient soit en Gilicie soit en Macédoine (x) ; ces contingents, à partir du moment
où ils étaient cantonnés dans une satrapie, perdaient ipso facto leur caractère royal (2). La
situation est donc la même que sous l'empire achéménide (3), où l'on connaît également la distinction
entre l'armée royale et les armées satrapiques.
On suit ses déplacements facilement, car c'est l'armée que dirige Perdiccas : celui-ci la
mène successivement en Gappadoce contre Ariarathe (4), en Isaurie (5) ; cette armée hiverne en
Pisidie pendant l'hiver 322/1 (6) ; eue accompagne Perdiccas en Egypte (7) ; elle se retrouve à
Triparadeisos (8) pour échoir finalement à Antigone (9). On peut donc bien parler, entre 323
et 321, des interventions de l'Assemblée de l'Armée.
Mais la période 323-321 présente un autre caractère d'unité : il s'agit du vocabulaire
employé par les auteurs anciens pour caractériser les « soulèvements » de l'armée contre ses chefs :
les auteurs grecs emploient le terme stasis, les auteurs latins le terme seditio (ou discordia) ; les
réconciliations sont appelées des termes bien connus d'homonoia et de concordia (10). Cette unité
de vocabulaire ne dénote pas seulement, nous semble-t-il, le recours à une source commune ;
elle révèle aussi qu'aux yeux des Anciens tous ces soulèvements présentaient des caractères
communs qu'il nous incombera d'analyser (u).

(1) Ainsi Tarn, CAH, VI, p. 461 ; cf. infra, p. 328 et n. 10.
(2) On peut comparer avec les somatophylaques, qui perdent leur qualification dès qu'ils quittent
l'entourage d'Alexandre (cf. Berve, I,p. 25sqq.) ; dans le même sens que nous, R. M. Errington, art. cit., p. 69, n. 138.
(3) Voir Olmstead, op. cit., p. 237-244.
(4) Diodore, XVIII, 16, 1.
(5) Ibid., 22, 1 ; 23, 2.
(6) Ibid., 23, 2.
(7) Ibid., 25, 6 ; 29, 1 ; Arrien, Suce, 28.
(8) Diodore, ibid., 43, 1.
(9) Arrien, Suce, 38.
(10) Stasis (ou stasiazein)-Babylone (323) : Diodore, XVIII, 1, 1 ; 4, 1 ; Arrien, Suce, F 1, 1 et 4; Heid.
Epit., FGrH, 155, F 1, 1 ; Elien, VH, XII, 64; Plutarque, Alex., 77; Id., Eum., 3. — Affaire de Kynanè
(322) : Arrien, Suce, F 9, 33. —Egypte (321) : Plutarq_ue, Eum., 8 : Diodore, XVIII, 36, 4. — Triparadeisos
(321) : Arrien, Suce, F 9, 33 et 39 ; Diodore, XVIII, 39, 3.
Seditio : Justin, XIII, 3 ; 4, 8 ; Quinte-Curce, X, 7, 1 ; 7 ; 6 ; 7, 16.
Discordia : Justin, XIII, 2, 3 ; Quinte-Curce, X, 7, 1 ; 8, 14-15 ; 9, 19.
Homonoia : Diodore, XVIII, 2, 4 (όμονοήσαι).
Concordia : Justin, XIII, 4, 2 ; Quinte-Curce, X, 8, 19 ; 8, 23.
(11) A l'époque classique, le terme de stasis a une signification bien connue (cf. Liddle-Scott, s.v. ; J.
Tricot, Aristote-La Politique, II (1962), p. 338, n. 1) ; il caractérise une cité aux prises avec des divisions et
des affrontements sociaux. Pour Isocrate (Paix, 259), elle entre dans la catégorie des calamités irrémédiables,
car elle crée des haines implacables (Id., ibid., 88) et mène à la guerre civile (Id., ibid., 98) ; Platon d'autre
part insiste bien (Rép., V, 16, 469 c-470 c) sur la différence entre stasis : guerre civile, etpole'mos : guerre
étrangère ; il y a là une distinction très nette même si la stasis conduit bien souvent à la guerre étrangère (cf. Polyen,
7, 50 et Plutarque, De mal. Virt., 6). (Cette opposition est niée, sans que l'on comprenne pourquoi, par R.
Andreotti, Per una critica dell'ideologia di Alessandro Magno, dans Historia, 1950, p. 284, n. 126). Sur le terme
concordia à Rome, voir (par exemple) P. Jal, Pax civilis-Concordia, dans REL, XXXIX (1961), p. 210-231 ;
240 APPENDICE A LA DEUXIEME PARTIE

C'est donc dans ces directions que nous avons lancé notre enquête qui, dans sa première
partie, après une analyse aussi serrée que possible des diverses staseis, débouche sur une
interprétation de la carrière de Perdiccas.
Mais, à l'issue de cette première partie, nous nous sommes trouvé confronté à des questions
beaucoup plus fondamentales sur la nature même de ce pouvoir que semble détenir ce qu'on
appelle couramment Γ « Assemblée de l'Armée», questions auxquelles le livre de F. Granier
ne répond pas, ou qu'il ne pose pas. Pour tenter de donner une interprétation générale de ces
staseis, au regard non plus seulement de l'histoire des diadoques mais bien plutôt de l'évolution
générale des relations de la loyauté et de l'armée en Macédoine et hors de Macédoine, nous
avons été amené, dans une deuxième partie, à reposer le problème de l'existence d'une
Assemblée du Peuple à côte d'une Assemblée de l'Armée en Macédoine. Cette enquête, sans doute,
déborde largement le cadre chronologique fixé au départ ; mais elle s'imposait : trop de questions
restaient ouvertes après une première interprétation de ces staseis, et surtout de celle qui est la
mieux connue, la stasis de Babylone. En outie, il y a une nécessité absolue à relier l'histoire de
cette période à l'histoire de la Macédoine et des Macédoniens. La date de 323, pas plus que
celle de 334, ne doit être comprise en effet comme une coupure immédiate et irréversible. De
même que l'expédition d'Alexandre, en 334, ne peut s'expliquer que par un long retour sur
les intentions et sur les objectifs de Philippe II(1),demême la situation et les réactions des
Macédoniens en Asie après 323 ne peuvent prendre une signification historique! véritable que si on
essaie de comprendre les cadres institutionnels et psychologiques dans lesquels ils se meuvent. De
cette manière, notre recherche sur l'Assemblée macédonienne permet de jeter un regard
différent sur l'histoire et les protagonistes des périodes 323-321 et 321-306, en particulier sur An-
tigone le Borgne.

I. LES INTERVENTIONS DE L'« ARMÉE», DE BABYLONE À TRIPARADEISOS

A. Modalités et signification de la «stasis» de la phalange à Babylone (été 323).


Nous avons vu (2) que l'essentiel des décisions prises à Babylone — aussi bien au plan de
l'organisation des territoires qu'à celui du partage des compétences clans le gouvernement
central —- l'avait été au sein d'un synedrion qui avait regroupé tous les anciens chefs, dont
l'influence et l'autorité étaient reconnues de tous à la mort d'Alexandre. Mais ces décisions, dont
nous avons tenté de dégager la signification au regard de l'histoire d'Antigone, ne furent prises
que tardivement, après qu'un premier règlement eut été rendu caduc par le refus d'une partie
de l'armée de les entériner.
Constater ce premier fait c'est reconnaître par là-même que «les soldats» ont joué un

sur le terme homonoia, cf. l'ancienne étude de K. Kramer, Quld valeal ομόνοια in litteris graecis, diss. Gôltingen,
1915 ; sur le diptyque concordia-homonoia, voir E. Skard, Zwei religios-politische Begriffe. Euergetes-Concordia,
Oslo, 1932, et surtout maintenant Cl. Nicolet, L'ordre équestre à l'époque républicaine {312-43 av. J.-C.) I. —
Définitions juridiques et structures sociales, Paris, 1966, p. 633 sqq.
(1) Cf. le passage fameux de Polybe, III, 6, 5-14.
(2) Cf. supra, p. 133-141.
ARMÉE ET PHALANGE, DE BABYLONE À TRIPARADEISOS 241

rôle de premier plan à Babylone. Or, en règle très générale, cette étude des modalités et de la
signification profonde de la sécession de la phalange est à peine esquissée dans les ouvrages
modernes (1). La plupart des auteurs, comme nous l'avons regretté à plusieurs reprises (2), se
consacrent à l'analyse minutieuse des rapports «juridiques» noués entre les principaux chefs
à l'issue des discussions. On se contente le plus souvent de soulever le problème de l'intervention
de l'Assemblée de l'armée lors du partage des satrapies ou lors de la ratification des principales
décisions (3). Même l'ouvrage spécialisé de F. Granier reste très insuffisant sur ce point,
puisqu'il ne consacre que deux courtes pages à la sécession proprement dite (4).
Or, les problèmes soulevés par cette enquête ne doivent pas être esquivés, car leurs solutions
peuvent permettre de préciser notre point de vue non seulement sur un élément mal connu de
la succession d'Alexandre, mais encore et surtout sur l'histoire de l'Assemblée macédonienne.
Ce qui fait, à nos yeux, l'intérêt d'une étude détaillée de la sécession de la phalange à Babylone,
c'est d'en retrouver les origines exactes, et de savoir dans quelle mesure Perdiccas et ses
collègues furent influencés par les prises de position des phalangites. Sur quels mots d'ordre, sous
quelle forme, sous quelle influence se réunit l'Assemblée ? Quels sont les rapports établis à
l'issue des Conférences de Babylone entre l'armée et Perdiccas ?
Pour mener cette enquête, nous avons la chance de disposer de nombreux comptes-rendus,
souvent très précis, parfois complémentaires, parfois aussi, il est vrai, contradictoires, au moins
en apparence. Deux auteurs, Justin et Quinte-Curce, offrent de très longs récits (5).
Traditionnellement on tient le premier témoignage comme excellent (6), le second comme médiocre (7) ;

(1) Seul, à notre connaissance, S. Schwahn (Klio, 24, 1930-31) y consacrait quelques pages — p. 1-5 :
Die Meuterei der Phalanx. A cet égard le récent article de R. M. Errington (JHS, 1970) constitue un progrès
indéniable. Voir également l'étude de F. Sghachermeyr, Alexander in Babylon ... (1970), dont la deuxième
partie (p. 79-207) est consacrée aux affaires de Babylone. L'auteur a manifestement saisi tout l'intérêt qu'il
y avait à interpréter tous ces problèmes sous l'angle du nomos macédonien (cf. le chapitre VIII : « Zwischen
Gewohnheitrecht, Staatsrecht und Faustrecht», p. 149-186). Mais son analyse reste quelque peu décevante,
et cela tient, à notre avis, à trois raisons : 1) Le problème des rapports juridiques entre diadoques reste au
premier plan de ses préoccupations (cf. p. 163-188) ; 2) il consacre une part démesurée à la Quellenforschung
(p. 81-133 ; p. 21 1-224), séparée en outre de la reconstitution des événements qui est donc très succincte (p. 134-
148, et même 134-138 pour la stasis proprement dite) ; 3) il suit fidèlement, sans jamais les discuter, les positions
de Granier (cf. p. 150-153).
(2) Cf. supra, p. 121-123; 170.
(3) Voir par exemple M. J. Fontana, Lotte, p. 140, 149 ; J. Seibert, Ptolemaios, p. 27 sqq. (Sur ce point
précis, cf. infra, p. 255-256).
(4) Heeresversammlung, p. 60-61, avec quelques remarques générales, p. 107-108 (désormais cet ouvrage
sera cité uniquement sous le nom de l'auteur : Granier) .
(5) Justin, XIII, 1-4; Quinte-Curce, X, 6-10.
(6) Ul. Kohler, SDAW, 1890, p. 566 qui souligne l'accord des comptes rendus de Justin et d'Arrien ;
dans le même sens, cf. Kaerst, Hellenismus, II2, p. 3, n. 1 et 5, n. 1 ;Niese, I, p. 192, n. 4 ; Granier, p. 58-59 ;
F. Hampl, Der Konig der Makedonien, diss. Leipzig, 1934, p. 14, n. l.J
(7) Voir en particulier Nietzold, Uberlieferung, p. 62 ; M. J. Fontana, Lotte, p. 229 sqq.
242 APPENDICE A LA DEUXIEME PARTIE

en vérité, ce jugement sur Quinte-Curce a besoin d'être fortement nuancé (]) ; sans doute son
récit est-il trop souvent rhétorique, et parfois influencé par des rapprochements abusifs
avec des faits dont il fut le témoin (2) ; il n'en reste pas moins qu'il est le seul auteur ancien à
donner un récit absolument continu des événements de Babylone qui, le plus souvent (3), est
en accord avec le récit de Justin ; en tout état de cause les contradictions entre les deux sont
bien aussi souvent imputables à l'inintelligence de Justin (4). Il n'y a donc pas lieu de nier que,
pour une bonne part au moins, Quinte-Curce et Justin remontent à un modèle unique, qui
ne peut être qu'Hiéronymos de Kardia (5).
Ces deux témoignages sont en tout cas d'une valeur inestimable, car les auteurs grecs,
qui dépendent eux aussi d'Hiéronymos, ont escamoté les étapes préliminaires de la stasis : ni
Diodore (6), ni Arrien (7), ni Plutarque (8) il est vrai très succinct, ne donnent de renseignements
précis sur les premiers jours de discussions après la mort d'Alexandre ni sur les tout débuts de

(1) C'est à vrai dire une « cardinal assumption» de l'historiographie moderne que d'élever des doutes
sérieux sur l'historicité de l'œuvre de Quinte-Curce dans son ensemble cf. supra, p. 101 sqq. et infra, p. 339-

:
340.
(2) Voir en particulier X, 9, 3-6.
(3) Sur les contradictions entre Justin et Quinte-Curce, voir Kallenberg, Philologus, 1877, p. 488-492
et R. Schubert, Quellen, p. 107 sqq.
(4) Voir en particulier, infra, p. 247-249.
(5) L'utilisation d'Hiéronymos par Quinte-Curce est admise même par R. Schubert, ibid., p. 107 ;
voir aussi Kallenberg, ibid., p. 491. Les dénégations de Tarn (Alexander, II, p. 116) et de M. J. Fontana
(Lotte, p. 300) sont beaucoup trop systématiques. F. Sciiaciiermeyr (Alexander in Babylon, p. 82-133) quant
à lui, veut distinguer deux traditions : celle de Kleitarchos, suivie intégralement par Quinte-Curce, à travers
une source intermédiaire (peut-être Douris) (p. 92-104), — celle d'Hiéronymos de Kardia, que l'on retrouve
chez Diodore et Appien (p. 104-120), — les deux traditions se trouvant mêlées chez Trogue-Pompée, et donc
chez Justin (p. 120-130). Nous n'avons pas été convaincu par ses analyses ; à notre sens, une Qtiellenforscliung
devient très peu crédible dès lors qu'elle est séparée de la reconstitution des frits. — Voir maintenant, dans le
même sens que nous, R. M. Errington, From Babylon to Triparadeisos 323-320 B.C., dans JHS, 1970 [1971]
App., II : «Curtius account of events of Babylon, p. 72-75», qui conclut justement : « Loin de rejeter le récit de
Quinte-Curce, donc, nous devrions être reconnaissant de la survie de son récit intelligent et cohérent».
Malheureusement R. M. Errington tombe dans un excès inverse : il ne confronte pas Quinte-Curce aux autres
sources, dans le corps de son article, qu'il fonde, au moins pour la stasis (p. 49-54), uniquement sur Quinte-
Curce, si bien qu'il n'a pas vu que celui-ci avait commis une grosse erreur qui dénature le rôle respectif de
Méléagre et de la phalange (voir infra, p. 246, n. 9). (Même erreur chez G. Wirth, Zur Politik ..., dans Heli-
kon, VII, 1967, qui reconnaît l'intérêt du récit continu de Quinte-Curce (p. 282/3), mais qui ne le confronte
pas suffisamment aux sources grecques, ce qui l'amène à conclure (p. 293) qu'on ne peut rien tirer de cohérent
de toutes ces sources («romancées» selon lui), et donc à tenir pour négligeable l'action spécifique de la phalange).
— Sur les sources, voir en dernier lieu A. B. Boswortii, The dealli of Alexander ..,. dans CQ,, n.s., XXI-1 (1971),
p. 128, qui note lui aussi que le caractère rhétorique du style de Quinte-Curce n'enlève pas de leur valeur
aux faits précis qu'il rapporte.
(6) XVIII, 1-4.
(7) Suce, F 1, 1-4.
(8) Eum., 3, et quelques brèves allusions dans Alex., 77 in fine.
ARMÉE ET PHALANGE, DE BABYLONE À TRIPARADEISOS 243

la stasis de la phalange (l) . Cette réserve (importante) faite, tous ces récits corroborent ; il y
a en particulier une parenté évidente entre Diodore et Justin (2). Cette tradition cohérente
permet donc de dégager les grandes étapes de la stasis :

1. Vers la rupture.
La situation à la mort d'Alexandre est bien connue et il nous paraît inutile d'y revenir
ici en détail. Deux questions essentielles devaient être résolues. L'une, explicite : qui choisir
comme successeur à Alexandre ? Reconnaître immédiatement le demi-frère du roi défunt,
Arrhidée ? Ou réserver les droits de l'enfant à naître de Roxane ? L'autre question — moins
ouvertement posée — était également capitale : des généraux présents, qui allait prendre la
piemière place pour laquelle Perdiccas semblait tout désigné? Le débat s'ouvrait donc à la
fois sur le problème de la succession dynastique (περί της βασιλείας) (:î), et sur le problème de
la direction des affaires (περί της ηγεμονίας) (4).
Brossant un tableau du camp après la mort du roi, Justin (5) écrit que les généraux
d'Alexandre «ne craignaient pas moins les soldats qu'ils ne se craignaient mutuellement». Cette
simple phrase illustre assez bien l'importance que pouvait revêtir la seule présence des troupes
lors des débats sur sa succession. Mais il faut ajouter aussitôt qu'elles n'y prirent pas part
directement. Les délibérations s'engagèrent à l'intérieur d'un conseil des principaux chefs, c'est-
à-dire des premiers amis et des chefs de corps (6), convoqués par les somatophylaques (7) ;
beaucoup de soldats se rendirent également au lieu de réunion, mais durent rester aux portes (8).
A l'issue de ce conseil, marqué par les discours des principaux chefs (9), l'opinion de Perdic-

(1) D'où très probablement le manque d'intérêt des auteurs modernes pour cette phase de la lutte.
(2) Voir par ex. infra, p. 245 ; Ul. Kohler (ibid., p. 566) souligne d'autre part les nombreux points de
convergence entre Justin et Arrien.
(3) Heid. Epit., FGrH, n° 155, F 1 (1) et Elien, V.H., XII, 64.
(4) Diodore, 2, 1 ; voir aussi Id., 1, 5 (υπέρ τοϋ ποωτείον).
(5) XIII, 2, 2 (désormais, sauf mention spéciale, les références à Justin s'entendront au livre XIII).
(6) Quinte-Curce, X, 6, 2 : duces (toutes les références à Quinte-Curce seront au livre X).
(7) Ibid., 6, 1 : corporis custodes (ce terme équivaut à somatophylaques : cf. F. Garrata Thomes, II problema
degli eteri, p. 21).
(8) Ibid., 6, 2 et 12. Contrairement à ce qu'affirment R. M. Errington (ibid., p. 50-51, en se fondant
sur Quinte-Curce, X, 6, 10-18) et A. B. Bosworth (ibid., p. 128), l'historien latin ne rapporte nulle part que
les discours de délibérations furent tenus devant toute l'armée («Assemblée de l'armée» selon Errington) :
tout cela se déroula à l'intérieur du synedrion.
(9) II y a là une contradiction apparente entre Justin et Quinte-Curce. Le premier en effet rapporte
la tenue de discours par Perdiccas, Ptolémée et Méléagre (2, 5-12) ; Quinte-Curce cite dans l'ordre : Perdiccas
(6, 5-9), Néarque (ibid., 10, 11), Ptolémée (ibid., 12-15), Aristonous (ibid., 16-17), Méléagre (ibid., 20-23).
D'après Kohler (ibid., p. 564), une intervention de Néarque est tout à fait invraisemblable car le résumé de
Photius ne cite pas sa participation (voir Arrien, F 1 , 2 où sont nommés parmi les principaux chefs : Perdiccas,
Léonnatos, Ptolémée, Lysimaque, Agathoklès, Aristonous, Pithon, Seleucos, Antiochos, Eumène). Gela
étant, la contradiction n'est pas très grave, car l'argumentation est la même dans Justin et dans Quinte-Curce ;
Méléagre soutient les droits d'Arrhidée (chez Justin, il propose aussi de choisir éventuellement Héraklès) ;
244 APPENDICE À LA DEUXIEME PARTIE

cas prévalut : on attendrait l'accouchement de Roxane ; d'ici là, la régence était confiée à Per-
diccas lui-même et à Léonnatos (1).
C'est alors qu'apparaît en pleine lumière le rôle de la phalange. A ce premier conseil
n'avaient pris part que les hetairoi (2) ; cette composition n'était pas le fai<; du hasard puisqu'un
appel nominal avait eu lieu à l'entréf de la salle des séances (3). Cette mesure, dont on peut
penser qu'elle émanait directement de Perdiccas (4), avait manifestement pour but de laisser
les simples soldats en dehors de la décision et des discussions. Fait révélateur et capital : seuls
les cavaliers assemblés acceptèrent de ratifier les mesures prises dans le synedrion (5).
Les fantassins, «indignés qu'on les eût tenus à l'écart du délibérations» (6), ne
supportèrent pas ces procédés : dès l'annonce de ces mesures, ils prirent la décision capitale et
révolutionnaire de se réunir à part, et de saluer comme roi Arrhidée en lui donnant le nom de Philippe :
Arrhidaeum, Alexandri fratrem, regem appellant ...et nomine Philippi fratris vocari jubent (7). Il s'agit
là de la première assemblée partielle tenue à l'époque des diadoques : l'unité de l'armée n'avait
pas résisté longtemps à la disparition d'Alexandre. A cet égard, il est particulièrement
important de constater que cette assemblée, autant qu'on puisse en juger, se réunit de façon
spontanée (8) et que, surtout, aux yeux des phalangites, elle était la seule assemblée représentative,
puisque, de leur propre mouvement, ils acclamèrent un nouveau roi — ce qui était un droit
imprescriptible de l'assemblée plénière. Pour la phalange, donc, la décision prise par le synedrion
et approuvée par la seule cavalerie, n'avait aucune valeur : au regard des traditions
macédoniennes, nul doute qu'ils se sentaient dans leur bon droit (9) ; Philippe Arrhidée était désormais

dans Quinte-Curce, ces arguments sont mis dans la bouche de Néarque. — Parmi les auteurs grecs, Diodore
ne dit rien de tout cela ; Arrien-Photius non plus ; mais il est certain que cela est du à l'abbréviateur, car
plusieurs fragments d'Amen prouvent que ce dernier avait rapporté les discours de Perdiccas (F 1 34 = Suidas,
s.v. γνώμη ; cf. Kohler, ibid., p. 566) et de Méléagre (F 2=Lexikon péri syntaxeos, s.v. ψενσθήναι ; cf. Kôhler,
ibid., p. 564, mais doutes de Jacoby, FGrH, II C, p. 558, qui y voit plutôt le fragment d'un discours de Perdiccas) .
(1) Quinte-Curce, 7, 8; Justin, 2, 14.
(2) Plutarque, Eum., loc. cit. ; cf. Quinte-Curce, 6, 1 {principes amicorum) et Arrien, F 1, 2 (ot μέγιστοι
των ιππέων και των ηγεμόνων).
(3) Quinte-Curce, ibid., 2.
(4) Cf. Quinte-Curce, 7, 8 : consilium Perdiccae.
(5) Justin, ibid., 3, 1 (les cavaliers prêtent serment aux tuteurs désignés).
(6) Ibid.
(7) Justin, 3, 1 ; cf. Quinte-Curce, 7, 7 (et milites Philippum consalutatum regem appellant) ; Diodore, 2, 2 ;
Arrien, F 1, 1 ; Appien, Syr., 52.
(8) Erreur de Quinte-Curce (6, 24-7, 1-7) qui fait de Méléagre, dès le début, l'inspirateur de la rébellion ;
ce ne fut en fait que dans l'étape suivante qu'il en devint l'âme (cf. infra, p. 246 sqq.). R. M. Errington (ibid.,
p. 51), qui a le tort de calquer son récit sur celui de Quinte-Curce sans le confronter à Diodore, à Arrien ou
à Justin, est fatalement amené à négliger lui aussi le rôle moteur de la phalange ; il n'a pas vu que celle-ci
s'est séparée de la cavalerie immédiatement après le premier synedrion (confondu, il est vrai, avec une «
Assemblée de l'armée ») ; dans ces conditions, il considère la sécession comme le résultat de la démagogie de Méléagre
(cf. dans le même sens, G. Wirth, ibid., p. 302). A. B. Bosworth, ibid., p. 128-129 a également tendance à
sous-estimer le rôle spécifique des phalangites. F. Schachermeyr, ibid., p. 1 54 note bien en revanche que cette
réunion de la phalange ne fut ordonnée ni dirigée par personne.
(9) Cf. Tarn, CAH, VI, p. 461.
ARMÉE ET PHALANGE, DE BABYLONE À TRIPARADEISOS 245

pour eux le seul roi légitime, et les mesures complémentaires qu'ils prirent, contribuèrent à
rendre la situation irréversible, puisqu'ils lui donnèrent le nom de Philippe, son père, et qu'ils
lui choisirent de nouveaux somatophylaques (1).
C'était un coup très dur porté contre l'autorité de Perdiccas qui avait tenté, au fond,
d'établir les fondements de son pouvoir personnel, en faisant enregistrer les premières décisions par
des troupes réduites en nombre dont il était sûr. Le caractère immédiat de la riposte des pha-
langites d'autre part, prouve bien qu'à cette date les droits de l'Assemblée macédonienne ne
pouvaient souffrir aucune contestation. La rupture était désormais ouverte entre la phalange
et les hetairoi, entre la masse de la phalange et la cavalerie, élite de l'armée (2). Mais ce n'était
pas encore la sédition proprement dite : Perdiccas pouvait accepter de jouer le jeu. Il en décida
tout autrement.

2. De la rupture à la stasis-seditio.
A la nouvelle des décisions prises par la phalange (3), il réunit en effet un nouveau conseil
des amis et des somatophylaques, auxquels se joignit le corps de la cavalerie (4). Plusieurs
mesures y furent élaborées :
Selon Justin (5), le synedrion voulut apaiser les esprits et, à cette fin, décida d'envoyer une
ambassade aux fantassins.
Selon Diodore (6) au contraire, les cavaliers, dans un premier temps (proton), décidèrent
de prendre les armes contre les phalangites, mais envoyèrent finalement une ambassade.
Il n'y a pas véritablement contradiction entre les deux auteurs, mais utilisation différente
des données de la même source (7). Le récit plus circonstancié de Diodore rend plutôt compte
de l'âpreté des discussions qui se déroulèrent au sein de synedrion, traversé, nous semble-t-il.
par deux courants opposés, les uns prônant l'adoption de mesures coercitives, les autres, parmi
lesquels Eumène probablement (8), désirant éviter l'affrontement armé. Malgré un aspect
extérieur de compromis, les décisions prises en dernier ressort illustrent assez bien la prééminence
du premier courant mené certainement par Perdiccas : on envoya bien une ambassade aux

( 1 ) Justin, loc. cit. : satellites.


(2) Cette séparation nette et brutale entre les deux corps de troupe est notée très fermement par Arrien
Suce. ,2 (διαψέρετοδεες αλλήλους το πεζόν και το Ιππικόν), Plutarque, Eum., 3 (της φάλαγγος διεστώσης
προς τους εταίρους). Cf. Quinte-Curce, 7, 8 (vulgi vox ... principuum alla sententia) et 7, 12 (pauci ... plures),
(sur le sens de ces expressions de Quinte-Curce, cf. infra, p. 282 sqq.).
(3) Justin, 3, 2 (Çhiae cum nuntiata equitibus essent ...).
(4) C'est sur ce conseil que s'ouvre le récit de Diodore (2, 2) qui ne dit rien de la phase précédente
(cf. supra, p. 242) ; cf. aussi Arrien, Suce, 2 qui cite les noms des participants au conseils. — Justin (3, 2)
ne détaille pas cette réunion mais en note les décisions.
(5) Loc. cit.
(6) Loc. cit.
(7) II suffit pour s'en convaincre de comparer les termes employés par les deux auteurs : — Justin :
legatos ... duos ex proceribus ... mittitnt ; Diodore : πρέσβεις απέστειλαν ... εκ των αξίωμα εχόντων ανδρών.
(8) Sur le rôle conciliateur d'Eumène, voir en particulier Plutarque, loc. cit., cf. aussi infra, p. 250-
252.
246 APPENDICE À LA DEUXIEME PARTIE

phalangites mais elle leur portait non une proposition d'accord, mais bien plutôt un véritable
ultimatum (l). En même temps les cavaliers se mirent en état de guerre pour effrayer la
phalange : nul doute que Perdiccas entendait régler par la violence cette insubordination, si elle
persistait. Cette intransigeance allait durcir les positions.
L'ambassade, conduite par Méléagre (2), parut devant les phalangites toujours réunis
en assemblée générale. Méléagre piéféra alors changer de camp ; sans cloute était-il ulcéré
par sa mise à l'écart dans le premier règlement ; il retrouvait d'autre part des soldats dont il
était le chef nominal (3) ; sans doute aussi comprit-il, à la vue de la foule des soldats, qu'il
prendrait un risque certain en défendant la position des cavaliers, et qu'en revanche il pourrait
utiliser cette masse de manœuvre à son profit personnel (4). Toujours est-il qu'il décida de taire
sa mission, et même d'abonder dans le sens de décisions prises par la phalange. Cette volte-
face eut des conséquences considérables : sur le champ, il fut acclamé chef (hegémôn) (5) par les
fantassins :, geste significatif d'une année qui se déclare indépendante (6) ; ce ralliement donna
une vigueur nouvelle à la sédition (7) : Méléagre pensait certainement pouvoir manipuler
facilement ces phalangites, et en faire une masse de manœuvre propre à favoriser ses ambitions
personnelles. Diodore (8), résumant très rapidement le discours de Méléagre devant les
fantassins, écrit qu'il réussit à exacerber leur haine contre les cavaliers ; on peut penser qu'il leur
dévoila les plans secrets de Perdiccas (9), en faisant état des préparatifs militaires des cavaliers.

(1) Diodore, loc. cit. : άξιονντες πειΟαρχεϊν αύτοϊς.


(2) Diodore, ibid. {ων ην επιφανέστατος Μελέαγρος) et Justin, ibid. ; celui-ci cite également un
certain Attalos difficilement identifiable, qu'il confond d'ailleurs plus loin {ibid., 7) avec Méléagre. (G.Wirth {ibid.
p. 291, n. 37) pense que cet Attalos est le fils d'Androménès, beau-frère de Perdiccas, et en conclut que les
sources de Quinte-Curce, en inventant ce détail, ont voulu produire un effet dramatique. On reconnaît bien
là la tendance de l'auteur à considérer toutes les sources comme marquées de « dramatisation» : cf. ibid., p. 281,
291-292, 303, n. 78, etc. ; F. Schaciiermeyr, Alexander in Babylon, p. 136-137 pense également qu'il s'agit
du beau-frère de Perdiccas).
(3) Arrien, loc. cit. (Méléagre, hégémôn des fantassins).
(4) Cf. les arguments qu'il développe devant les phalangites : Quinte-Curce, 7, 23.
(5) Diodore, ibid. {ηγεμόνα καταστήσαντες) ; Justin, 3, 3 : caput.
(6) Cf. Granier, p. 61.
(7) Justin, loc. cit. : seditio crevit. Soulignons que Justin minimise ici la force politique intrinsèque des
phalangites face à Mclagre (cf. infra, n. 9).
(8) Ibid., 2, 3.
(9) C'est dans cette affaire que Quinte-Curce a commis une très grosse erreur, puisqu'il passe sous
silence l'envoi, par les cavaliers, d'une délégation conduite par Méléagre, qui en profita pour passer du côté
des phalangites. La conséquence en est que, chez Quinte-Curce, on ne voit plus très bien l'évolution de la
position de Méléagre. Cependant, en confrontant son récit à celui de Diodore {loc. cit.), il semble bien que
Quinte-Curce, 7, 10-12 constitue un extrait du discours de Méléagre devant la phalange (ainsi justement
A. B. Boswortii, ibid., p. 128, n. 8), alors que son discours précédent (Quinte-Curce, 6, 20-23) a été prononcé
devant ses collègues du synedrion. Ce passage du compte-rendu de Quinte-Curce est évidemment très confus,
et il est heureux que Diodore et Justin permettent de le corriger et de le comprendre. (R. M. Errington
{ibid., p. 54, n. 10) qui suit trop aveuglément Quinte-Curce, n'a pa s saisi l'importance de cet épisode dans
ARMÉE ET PHALANGE, DE BABYLONE À TRIPARADEISOS 247

On comprend que, plus tard, Perdiccas, tint Méléagre comme le seul responsable véritable
de la sédition (L).
Désormais la stasis est accomplie : deux camps se sont formés, s'excluant mutuellement et
prétendant chacun détenir la légitimité ; les cavaliers défendent les droits de l'enfant à venir
de Roxane, les fantassins ceux de Philippe Arrhidée ; celui-ci a un protecteur en la personne de
Méléagre (2), celui-là dans les personnes de Perdiccas et de Léonnatos ; chaque armée a un
chef; les deux camps ne communiquent plus que par ambassades dûment accréditées (;i). Cette
coupure devint bientôt complète après l'attaque brusquée que menèrent les fantassins contre
les cavaliers (4) ; ces derniers, effrayés, quittèrent Babylone, et allèrent installer leur camp dans
le plat pays (5) : la stasis s'était ainsi matérialisée.

3. Perdiccas, Méléagre et la phalange.


La situation était alors sans issue en apparence : on était aux bords de l'affrontement direct
entre les deux corps de Macédoniens. Perdiccas, cependant, était resté dans la ville, dans l'espoir
d'attirer à lui les phalangites, semble-t-il (6). C'est surtout la volonté de Méléagre de faire
disparaître son rival qui creusa encore plus le fossé entre les deux camps. Ces agissements de Méléagre
sont très révélateurs de la puissance et de l'influence des soldats. Il convient donc de s'y arrêter
en détail.
Les faits nous sont connus par Quinte-Curce (7) et Justin (8). Malgré les réserves très
nettes que l'on a pu faire sur ce dernier compte rendu (9), il s'accorde pour l'essentiel avec
celui de Quinte-Curce, comme le montre la confrontation des deux textes :

l'évolution de la stasis. Quant à G. Wirth {ibid., p. 291), il ne tient pas compte non plus des informations
données par Justin et par Diodore ; il considère en effet le récit du premier comme « merkwurdig» et« unglaub-
wurdig», mais sans le confronter à celui de Diodore ! Il n'y a en fait rien d'extraordinaire que Méléagre ait
été choisi par ses pairs pour conduire l'ambassade en tant que chef de la phalange (Arrien, Suce, 2), il était
:

tout désigné pour négocier avec elle).


(1) Voir infra, p. 253-254.
(2) Quinte-Curce, 7, 14 : novi régis satelles.
(3) Outre l'ambassade de Méléagre, cf. infra, p. 250-251.
(4) Cette attaque a lieu juste après le discours de Méléagre (Justin, 3, 4 ; Quinte-Curce, 7, 14 ;
Diodore, 2, 3).
(5) Plutarque, loc. cit. ; Diodore, ibid., 4 ; Quinte-Curce, 7, 20 (excedere urbe et tendere in campis) ; Justin,
3, 5 {équités trepidi ab urbe discedunt castrisque positis ...).
(6) Quinte-Curce, ibid., 21 («pour ne pas avoir l'air, en emmenant la cavalerie, d'avoir rompu avec
le reste de l'armée») ; la cavalerie fait retraite sous la conduite de Léonnatos (cf. Id., 8, 4).
(7) 8, 1-7.
(8) 3, 7-10.
(9) En particulier Nietzold, Uberlieferung, p. 57 sqq.
248 APPENDICE A LA DEUXIEME PARTIE

Quinte- Curce, X, 8 Justin, ΧΙ1Ί

1) Méléagre tente de persuader Ph. Arrhi-


dée de faire disparaître Perdiccas.
2) Méléagre envoie, au nom. du roi, des 3, 7) Attale (x) envoie des hommes chargés
hommes porteurs de l'accusation, et chargés de tuer Perdiccas.
de tuer Perdiccas s'il refuse de les suivre.
3) Perdiccas, entouré de ses gardes, injurie 3, 8) Les envoyés de Méléagre n'osent pas
et met en fuite par ses paroles, les émissaires porter la main sur Perdiccas.
de Méléagre.
4) Perdiccas va rejoindre Léonnatos et la 3, 9) Discours de Perdiccas.
cavalerie.
5) Le lendemain, tenue d'une assemblée 3, 8) Assemblée (contio) convoquée par
(contio) des Macédoniens : Méléagre est en Perdiccas ; discours hostile à Méléagre.
mauvaise posture.
6) La ville est bloquée par Perdiccas et la 4, 1) Perdiccas est choisi pour chef; accord
cavalerie. entre la cavalerie et la phalange.

On s'aperçoit rapidement que les deux récits sont concordants dans l'ensemble. C'est
la fin de l'épisode qui diffère profondément. Justin affirme en effet que Perdiccas convoqua
une assemblée, où il développa des attaques contre Méléagre, et qu'aussitôt après eut lieu l'accord
entre la cavalerie et la phalange. Mais cette présentation est manifestement erronée (2) ; la
fuite de Perdiccas auprès de Léonnatos s'explique beaucoup plus logiquement. Cette erreur
est imputable à la mauvaise méthode de Justin, qui a résumé trop rapidement la source commune,
qui faisait état de l'hostilité à Méléagre manifestée pat la contio réunie après le départ de
Perdiccas.
La succession de;·, événements — telle qu'elle apparaît dans le compte-rendu très cohérent
et très crédible de Quinte-Curce — peut donc s'établir ainsi :
1) Justin éciit que Méléagre tenta de faire assassiner Perdiccas. En fait, si telle était bien
l'intention profonde du chef de la phalange, Quinte-Curce montre qu'il sut s'entourer de toutes
les précautions « légales >> ; c'est ce souci qui explique les efforts qu'il déploya pour obtenir
l'accord de Philippe Arrhidée. Les hommes qu'il envoya étaient donc porteurs d'un ordre
royal (régis nomine). Le terme accersere employé par Quinte-Curce indique, à notre avis, qu'ils
devaient à la fois lui notifier les accusations qui pesaient sur lui et lui enjoindre de se présenter
devant un tribunal (:i). La colère des phalangites contre Méléagre montre qu'il ne s'agissait
pas, dans l'esprit de leur chef, d'un tribunal de l'armée — c'est-à-dire de la phalange — mais

(1) II s'agit certainement d'une erreur pour Méléagre (Schubert, Qiiellen, p. 115).
(2) Cet accord ne fut conclu qu'après l'échange de plusieurs ambassades (cf. infra, p. 250-251).
(3) Voir supra, p. 156, n. 2.
ARMÉE ET PHALANGE, DE BABYLONE À TRIPARADEISOS 249

plutôt d'un tribunal restreint, c'est-à-dire que Perdiccas devait comparaître devant le syne-
drion (x).
La manœuvre échoua car Perdiccas, à l'arrivée des mandataires, parut sur le seuil, entouré
de ses gardes, et sut, par un discours très violent contre eux-mêmes et leur chef, leur faire
rebrous er chemin, ce qui lui permit de rejoindre Léonnatos et la cavalerie dans le plat-pays, et de
renforcer ainsi le blocus de la ville (2).
2) Le lendemain (postero die) se tint à Babylone une assemblée des phalangites, dont l'intérêt
est considérable pour notre étude. Prenons Quinte-Curce : « Le lendemain, les Macédoniens
trouvaient indigne que Perdiccas eût failli périr et avaient décidé (decreverant) d'aller punir
par les armes la témérité de Méléagre» (3). Il ressort tout d'abord de ce récit que cette
assemblée, une nouvelle fois, se réunit spontanément ; Méléagre — ni Perdiccas évidemment malgré
Justin — n'ont donné ordre de convocation. Les soldats se réunirent pour juger Méléagre (4) ;
celui-ci se présenta devant eux en accusé, c'est-à-dire que le chef vint se justifier devant les
soldats, des initiatives qu'il avait prises personnellement. Par ce geste, les phalangites voulaient
affirmer que toutes les décisions devaient être prises au sein de leur assemblée, considérée comme
souveraine, et qu'en quelque sorte Méléagre, qui tenait son pouvoir de l'assemblée (5), n'avait
de raison d'être que dans la mesure où il appliquait les décisions des fantassins, sans les
dénaturer. S'ils manifestèrent donc leur opposition aux tentatives perpétrées contre Perdiccas,
ce n'était évidemment pas par amitié poui ce dernier ; c'est simplement qu'ils n'avaient pris
eux-mêmes aucune décision de cette sorte, et qu'ils avaient l'impression d'avoir été utilisés par
Méléagre à des fins personnelles.
Cette réaction brutale et spontanée prouve à quel point une assemblée de ce type pouvait
faire échec à toute manipulation. Elle dénote par là-même une conscience politique peut-être

(1) Ce terme a une valeur générale, et le synedrion dont nous parlons ici n'a évidemment rien à voir
avec le Conseil des principaux chefs. Il s'agit du synedrion royal (Philippe Arrhidée est dans le camp des
phalangites et de Méléagre : cf. régis nomine), dont se servira Perdiccas à plusieurs reprises, dans un but analogue
(cf. supra, p. 154-156 et infra, p. 253 et 271-272).
(2) Quinte-Curce, 8, 4. L'erreur de Justin s'explique assez facilement : le discours que celui-ci prononce
aux envoyés de Méléagre (3, 8-10) est proche de celui qui lui prête Quinte-Curce ; comme d'autre part Justin
a vu dans la source commune, que les phalangites ont tenu une contio pour accuser Méléagre d'avoir fait une
tentative contre Perdiccas, il en a conclu que cette assemblée avait été convoquée par Perdiccas et, que dans
ces conditions, elle marquait la fin de la seditio (4, 1-2), alors que bien au contraire le départ de Perdiccas
de la ville ne faisait que l'aggraver (Quinte-Curce, 8, 11-14). Nouvel exemple du mauvais usage que Justin
fait trop souvent de renseignements, excellement présentés par Quinte-Curce au contraire. (Erreur à peu
près identique de Justin en XIV, 6, 6-12, où il consacre 4 paragraphes à la conduite courageuse d'Olympias
devant les siciaires envoyés par Cassandre, mais où il fait une grossière erreur sur les conditions de la
condamnation de la vieille reine : cf. infra, p. 299).
(3) Ibid., 5.
(4) Méléagre est en effet réduit à se défendre contre une accusation bien précise : Perdiccam ad mortis
periculum adductum {ibid.). La comparution de Méléagre a été le fait d'une décision {decreverant) de l'Assemblée
des phalangites peut-être même y a t-il été déjà formellement condamné puisque les fantassins décident
:

d'aller le punir par les armes ? Mais, comme il est normal, on lui laisse le temps de s'expliquer.
(5) II a été élu hegemôn par cette même assemblée (Diodore, 2, 3 ; Justin, 3, 3).
250 APPENDICE À LA DEUXIÈME PARTIE

surprenante. En l'occurrence le sens général de l'action politique des phalangites se dégage


assez bien ; ils se considéraient comme les défenseurs du roi qu'ils avaient eux-mêmes élu : ainsi
Méléagre ne dut-il son salut qu'au témoignage de Philippe Arrhidéc (') qui apparaît comme
l'arbitre de la situation ; non pas d'ailleurs de son propre fait, mais de par la volonté de
l'assemblée.

4. La réconciliation.
Cependant, à l'intérieur de Babylone — que Perdiccas venait de quitter (2) — les
conciliateurs déployaient une grande activité. La volonté de négociation de la phalange fut
évidemment accrue par le blocus organisé par la cavalerie : la disette commençait à devenir sérieusement
menaçante (3). Ces conciliateurs (4), au premier rang desquels Eumène de Kardia (5),
provoquèrent l'échange de plusieurs ambassades entre les deux camps (6). Tous ces faits nous sont
surtout connus par le récit très détaillé et très crédible de Quinte-Curce (7).
La première ambassade fut demandée par les phalangites eux-mêmes (8), mais elle échoua
car Perdiccas exigeait la livraison de ceux qu'il appelait les auctores discordiae, et surtout de
Méléagre. Les fantassins qui semblent délibérer en permanence, repoussèrent cette exigence : ils
ne considéraient pas comme les responsables de la stasis ; ils ne pouvaient pas non plus accepter
de livrer leur chef à la vengeance privée de Perdiccas.
Philippe Arrhidée prit alors la parole pour développer les thèmes que lui ont soufflés les
conciliateurs : il faut éviter à tout prix la guerre civile (9). Les fantassins acceptèrent alors
l'envoi d'une seconde ambassade. Ces négociations permirent d'aboutir à un accord entre les

(1) Quinte-Curce, ib'ui, 7, 6 : Méléagre demande à Arrhidée de confirmer qu'il lui a bien donné l'ordre
de faire arrêter Perdiccas.
(2) Id., ibid., 7, 4.
(3) Ibid., 7, 11-14 ; cf. aussi Justin, 3, 5 et ipsi {équités] pedites terre ir coupant.
:

(4) Diodore, 2, 4 : ol χαοιέστατοι των ανδρών


(5) Pi.utarque, loc. cit.; cf. Kallenberg, art. cit., p. 490-491.
(6) Arrien, Suce, 3 : είτα διαποεσβενονται πους αλλήλους πολλάκις ; cf. aussi Suidas, s.v. χρηματι-
ααμένων = FGrH, n° 155, F 172 (allusion à la troisième ambassade échangée entre cavaliers et fantassins).
(7) 8, 14-23.
(8) Ibid., 14 : les phalangites viennent devant le roi et lui exposent leur décision placebat aulem ad équités
:

legatos mitti ... Le premier terme {placebat) indique bien, nous semblc-t-il, qu'il s'agit là d'une décision prise
par l'Assemblée (= εδοξεν), que celle-ci, en corps, vient soumettre au roi : seul celui-ci peut donner l'ordre
d'envoyer des mandataires (cf. ibid., 15 : a rege legalur). Cette attitude des phalangites à l'égard du roi indique
bien leur déférence, mais également la conviction qui est la leur de constituer la seule véritable instance de
décision.
(9) Cf. les formules identiques dans le discours que Justin prête à Perdiccas (3, 9-10) et dans celui de
Philippe Arrhidée chez Quinte-Curce (8, 16) il faut éviter à tout prix la guerre civile. — - A cet égard, on sait
:

que M. J. Fontana {Lotte, p. 128 sqq.) a émis des doutes sur la gravité de la maladie de Philippe Arrhidée
arguant que c'était une exagération d'Hicronymos de Kardia (cf. les remarques critiques de P. LîÎvÈqjje,
AC, 31 (1962), p. 465) ; en fait le roi avait des périodes de rémission, ce qui explique qu'à travers Quinte-Curce,
on le voit prendre des décisions ou prononcer des harangues (8, 16-19).
ARMÉE ET PHALANGE, DE BABYLONE À TRIPARADEISOS 251

deux parties (1) : Perdiccas et la cavalerie acceptèrent de reconnaître Philippe Arrhidée comme
roi (2) et de donner une place de choix à Méléagre (3) ; de leur côté, les phalangites reconnurent
les droits de l'enfant à venir de Roxar.e (4) et s'accordèrent sur la nomination de Perdiccas au
poste de Grand Vizir (5) ; le texte de l'accord définissait aussi très probablement les fonctions
d'Antipater et de Cratère (6). Ce qu'il faut souligner ici en tout cas c'est que les aspects les
plus importants du compromis de Babylone furent arrêtés lors de négociations entre les cav