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LA DYNAMIQUE PHONOLOGIQUE PEUT-ELLE DÉPENDRE DE LA

DYNAMIQUE LEXICALE ?

Par Henriette WALTER 26, rue de Clichy, Paris 9e La Linguistique, vol. 38, fasc. 2/2002

Can the adoption of a phonological unit be favoured by an increasing number of


lexical borrowed forms? The question has been suggested by the recent evolution
in French of the pronunciation of words such as parking.

Rien n’est plus révélateur que la prononciation des noms étrangers en français. Il
suffit que le nom étranger soit prononcé de la manière dont il le serait dans la
langue d’origine pour signaler que le locuteur n’est pas français. En France, agir
ainsi apparaîtrait presque comme une attitude un peu prétentieuse. Cela n’est pas
également vrai dans d’autres pays de la francophonie. Ainsi, le stand (dans un lieu
d’exposition) que l’on prononce [stɑ̃d] en France, est prononcé [stænd], à
l’anglaise, en Belgique, et le gang, [gɑ̃g] en France, est la gang [gæŋ] au Québec.
Même les expressions latines ne font pas l’unanimité puisque et cætera devient
[ɛtseteʁa] en France mais [ɛtʃeteʁa] au Québec. Les toponymes connaissent aussi
des variantes : Boston est généralement prononcé [bɔstɔn] en France, mais [bɔstɔ̃]
au Québec.

La diversité des usages étant grande dans ce domaine, les remarques générales qui
suivent porteront uniquement sur les prononciations attestées en France. Ils ne sont
pas les résultats d’une enquête spécifique récente mais prennent pour point de
départ le Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel1, les

1
1André Martinet et Henriette Walter, 1973, Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel, Paris,
Champion - Genève, Droz, 932 p.
enquêtes décrites dans Enquête phonologique et variétés régionales du français2,
ainsi qu’une dizaine d’enquêtes régionales effectuées pendant la seconde moitié du
XXe siècle3, pour en déduire les tendances générales de la prononciation des
emprunts pendant le dernier quart du XXe siècle, tout en cherchant à en confirmer
l’aboutissement ou au contraire le ralentissement en ce début du XXIe siècle.

L’AFFLUX DES FINALES EN -ING

L’un des emprunts les plus intéressants pour la phonologie est sans doute celui de
tous les substantifs en -ing venus de l’anglais4 et qui fâchent tellement les puristes.
L’évolution de leur prononciation mérite qu’on la décrive dans le détail. Avant le
XXe siècle, les emprunts en -ing avaient été extrêmement rares en français, malgré
shilling ou sterling, qui semblent avoir été parmi les premiers, probablement bien
avant le XVIe siècle : on trouve par exemple les formes esterlin et estrelin dans les
textes du XIIIe siècle5.

Bien plus tard, l’Académie française, après avoir enregistré schelling en 1762,
entérine la graphie shilling en 1935, mais avec la prononciation chelin, que
préconisait aussi Littré. C’est aussi la prononciation avec la voyelle nasale
française [ɛ]̃ que l’on trouve dès le début pour shampooing, qui, semble-t-il, n’a
jamais été prononcé avec la voyelle orale suivie de la consonne vélaire de l’anglais

2
Henriette Walter, 1982, Enquête phonologique et variétés régionales du français (Préface d’André
Martinet), Paris, PUF, « Le linguiste », 253 p.

3
Elles sont énumérées dans Henriette Walter, 1983, La nasale vélaire /ŋ/, un phonème du français ?,
Phonologie des usages du français, Henriette Walter (dir.), Langue française, 60, p. 14-29

4Cf., par exemple, Douglas Walker, 1982, On a Phonological Innovation in French Journal of the
Phonetic Association, 12/2, p. 72-77, ainsi que Roman Retman, 1978, L’adaptation phonétique des
emprunts à l’anglais en français, La Linguistique, Paris, PUF, vol. 14/1, p. 111-124.

5
R. Grandsaignes D’hauterive, 1994, Dictionnaire des racines des langues indo-européennes, Paris,
Larousse (1re éd. 1948), 365 p., sous esterlin
[-iŋ]. En revanche, une recherche effectuée en 19836 et qui avait permis de
recenser environ 200 formes lexicales françaises comportant la terminaison -ing de
l’anglais, avait fait ressortir que la fréquence de ces emprunts avait connu une
poussée au cours du XIXe siècle, et un afflux encore plus considérable pendant
tout le XXe siècle. Cet accroissement lexical a été accompagné d’un changement
de prononciation.

ON ABANDONNE LES PRONONCIATIONS FRANÇAISES

En effet, les diverses enquêtes phonologiques régionales sur l’ensemble de la


France à partir de 1941 avaient mis en évidence une forte tendance, qui n’avait fait
que s’intensifier vers la fin des années 1980, à prononcer -ing, non plus comme [ɛ]̃
– une prononciation qui ne s’est maintenue que dans shampooing ou dans
poudingue (dont la graphie elle-même a été modifiée) – mais avec la voyelle orale
[i] suivie d’une consonne nasale. Cette consonne a d’abord été une nasale apicale
[n], puis palatale [ɲ], surtout à Paris, avant de s’approcher de plus en plus de la
réalisation vélaire [-ŋ] de la langue d’origine. Autrement dit, on avait commencé à
imiter la prononciation anglaise en remplaçant le phonème nasal inconnu par une
consonne nasale du système français (/n/ ou /ɲ/), et ce n’est que plus tard, sans
doute en raison des contacts plus fréquents avec l’anglais oral, que l’on a pu
réaliser de façon plus ou moins approximative le phonème anglais /ŋ/. Mais ce qui
était très surprenant, c’est que tous les lexèmes ne suivaient pas la même règle, et
qu’un même locuteur prononçait par exemple smoking avec la nasale palatale [-iɲ]
tandis que parking avait une terminaison [-iŋg], voire [-iŋ], sans appendice oral.

6
Henriette Walter, 1983, La nasale vélaire /ŋ/, un phonème du français ?, Phonologie des usages du
français, Henriette Walter (dir.), Langue française, 60, p. 14-29.
Pourquoi cette meilleure adaptation à la forme anglaise d’origine dans parking
alors que smoking conservait l’ancienne prononciation ? Un début d’explication
peut être trouvé dans le fait que le substantif smoking « vêtement de soirée » est
plus ancien (il date de 1888) que le substantif parking (attesté seulement en 1925,
pour désigner un terrain affecté au stationnement des voitures). Cette modification
de la prononciation, qui était passée de la réalisation d’un phonème du français, la
5 6 nasale palatale [-ɲ], à celle qui tendait à se rapprocher de la nasale vélaire [-ŋ]
de l’anglais, pouvait également être mise en relation avec l’afflux des nouvelles
unités lexicales comportant le suffixe -ing, parmi lesquelles :

doping (1900), shopping (1906), forcing (1912), living (room) (1922), feeling
(1946), timing (1962), happening (1963), sponsoring (1972), dressing (1972),
casting (1972), jogging (1974), surbooking (1975) et plus récemment, zapping,
attesté par écrit depuis 19837.

UN NOUVEAU PHONÈME ?

Au vu de la tendance généralisée – illustrée de façon exemplaire chez un même


individu – à prononcer de plus en plus fréquemment [-iŋ] toutes ces formes
d’origine anglaise, on pouvait être tenté d’envisager qu’il s’agissait là de signes
avant-coureurs de l’introduction d’un nouveau phonème dans la série nasale du
français88, d’autant plus que la nasale vélaire remplissait ainsi un vide dans le
tableau consonantique, qui comprenait déjà à la fois le trait pertinent de nasalité
(/m/ opposé à /p, b/, et /n/ opposé à /t, d/) et celui de la vélarité (/k, g/ opposés à /t,
d/).

7
Alain Rey (dir.), 1992, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 2 t., 2 383 p.,
sous zapper
8
André Martinet, 1977, La prononciation française des mots d’origine étrangère, Phonologie et société,
StudiaPhonetica, 13, 1977, Henriette Walter (dir.), Phonologie et société, Paris, Didier, « StudiaPhonetica
», XIII, 146 p., p. 79-88.
Telle avait été ma conclusion en 1983 9. Si je reviens aujourd’hui sur cette
question, c’est que l’accroissement des formes en -ing ne s’est pas confirmé dans
les dernières années du XXe siècle. Est-ce un effet des campagnes contre
l’envahissement des anglicismes, plus convaincant dans le cas des anglicismes les
plus patents ? Tandis que les anglicismes en général continuent à exercer leur
irrésistible attirance dans les usages des locuteurs français, il s’avère que les
formes en -ing ne semblent pas poursuivre leur progression. Au contraire, il semble
bien qu’elles amorcent un léger recul, même dans les lexèmes qui semblaient
parfaitement implantés en français. Un exemple frappant : alors qu’il y a quelques
années, seul doping était employé pour désigner la prise de drogues énergisantes,
c’est dopage qui semble aujourd’hui devoir définitivement s’imposer.

La question qui se pose alors est la suivante : Si l’afflux de nouveaux lexèmes en -


ing semble bien avoir favorisé au cours du XXe siècle la tendance à intégrer un
nouveau phonème au système phonologique du français, le reflux qui semble
actuellement s’amorcer sera-t-il inversement un frein à la tendance à l’adoption de
ce phonème qui, il y a peu, semblait si près d’aboutir ?

Il est trop tôt pour l’annoncer. Seules les enquêtes à venir montreront si s’avère
valable l’hypothèse selon laquelle la pression exercée par le lexique peut aider à
favoriser la tendance à l’adoption d’une nouvelle unité phonologique : une
tendance qui pourrait risquer d’être annihilée au cas où cette pression cesserait de
s’exercer.

9 Henriette Walter, 1983, La nasale vélaire /ŋ/... (cf. n 6).